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Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Chapitre I.
Les menottes mordaient les poignets d'Inès depuis vingt minutes, peut-être trente.
Elle avait cessé de compter. Le métal froid contre ses os, la légère brûlure quand elle bougeait les mains, tout ça s'était fondu dans quelque chose d'autre, quelque chose de plus chaud et de moins précis. En face d'elle, à quinze centimètres, la blonde la regardait avec des yeux mi-clos, une expression entre la défiance et l'abandon.
Elles ne s'étaient pas dit un mot depuis qu'on les avait enchaînées là.
La salle sentait la bière, le bois ciré, un fond de parfum féminin mêlé à la transpiration. Des néons bleus frôlaient les tables où les femmes buvaient, parlaient bas, ou ne parlaient plus du tout. Certaines avaient posé leur verre. Certaines ne clignaient plus des yeux.
Inès mesurait la chaleur du corps en face du sien sans le toucher encore.
Le poteau était large, carré, le genre de montant structural qu'on ne cache pas dans ce type d'endroit. Des crochets avaient été vissés en hauteur, à intervalle régulier. Les chaînes qui reliaient les menottes aux crochets étaient courtes : les bras levés, les corps allongés vers le haut, les pieds à peine posés sur le plancher.
Inès était brune, les cheveux noirs tirés en arrière par la tension des bras levés, quelques mèches libres collées contre sa tempe et sa nuque. Son visage avait une netteté presque sévère, les pommettes hautes, le nez droit, la bouche large avec une lèvre inférieure plus charnue que la supérieure. Son cou était long, les clavicules saillantes, belles dans leur précision anatomique. Les bras tendus vers le haut étirait sa silhouette et révélaient un torse mince aux muscles fins, les côtes légèrement visibles sous la peau hâlée à chaque inspiration. Ses seins étaient ronds, lourds pour sa morphologie, avec des aréoles sombres et des mamelons déjà durcis par le froid ou autre chose. Son ventre était plat, le nombril creux, les hanches larges en comparaison de la taille, et le bas de son abdomen disparaissait dans un triangle de poils noirs, denses, taillés court. Les bas noirs montaient jusqu'à mi-cuisse, leurs bandes de dentelle tranchant net sur la peau dorée. Entre le haut des bas et le pubis, la peau nue captait la lumière bleue des néons.
Solène était d'une autre nature.
Grande, la charpente plus fine encore qu'Inès, avec une blondeur qui n'avait rien d'artificiel, des cheveux épais et longs qui tombaient en masse sur son épaule gauche. Son visage était plus doux, le menton rond, les yeux clairs, une bouche aux commissures légèrement retroussées qui lui donnait en permanence l'air d'être sur le point de sourire ou de dire quelque chose d'impertinent. Son cou était gracile, ses épaules étroites, ses bras levés révélant des aisselles lisses et la ligne tendue de ses flancs. Sa poitrine était plus petite que celle d'Inès, ferme, les seins pointés légèrement vers le haut, les mamelons roses et dressés, entourés d'aréoles pâles à peine plus claires que sa peau. Son ventre était plat avec une douceur différente, sans la définition musculaire d'Inès, quelque chose de plus moelleux sous les doigts, on le devinait. Ses hanches étaient étroites, son pubis orné d'un triangle blond, plus clair que ses cheveux, et les lèvres de son sexe affleuraient légèrement, visibles dans l'écartement de ses jambes. Les bas noirs habillaient ses jambes longues jusqu'au milieu des cuisses, et ses pieds nus sur le plancher avaient quelque chose de vulnérable, de très concret.
Inès sentait ses propres côtes se dessiner sous la peau quand elle respirait. Elle sentait aussi le regard de la salle sur ses flancs, sur ses reins, sur la courbe de ses fesses que les bas noirs soulignaient sans couvrir.
Solène penchait la tête sur le côté. Elle observait la bouche d'Inès avec une attention qui n'avait plus rien de social, quelque chose de direct et de presque impoli, la façon dont on regarde un fruit qu'on va mordre.
Inès ne détourna pas les yeux.
Il y eut un moment suspendu, trois secondes ou dix, difficile à dire. Puis Solène se pencha en avant, les chaînes tintèrent légèrement au-dessus d'elles, et leurs lèvres se touchèrent.
D'abord à peine. La pression d'une lèvre sur l'autre, les souffles qui se mêlent, un effleurement qui interroge. Inès sentit le corps de Solène irradier contre le sien sans qu'elles se touchent vraiment encore, une chaleur diffuse, presque animale. Puis Solène appuya davantage, sa bouche s'ouvrit légèrement, et Inès répondit, ses lèvres s'entrouvrant à leur tour, sa langue trouvant celle de l'autre avec une lenteur qui n'avait rien d'hésitant.
Dans la salle, quelqu'un posa son verre.
Le baiser dura. Il s'approfondit. Inès tira sur ses menottes non pour s'en libérer mais parce que le mouvement était naturel, parce que ses bras voulaient descendre, parce que ses mains voulaient saisir quelque chose. Le métal résista. La résistance remonta dans ses épaules, dans sa nuque, dans le bas de son ventre d'une façon précise et reconnaissable.
Solène gémit contre sa bouche, un son bref, retenu, presque surpris.
Leurs poitrines se touchèrent. Les seins d'Inès contre ceux de Solène, les mamelons qui se frôlèrent, les deux femmes eurent le même mouvement imperceptible en arrière, le même réflexe face à l'électricité du contact, avant de revenir l'une vers l'autre. La différence de leurs corps était sensible jusque dans ce détail, la rondeur lourde d'Inès contre la fermeté pointue de Solène, deux textures, deux températures presque.
Dans le fond de la salle, une femme dit quelque chose à voix basse. Un rire étouffé répondit. Puis le silence se referma.
Inès sentait le regard de chaque spectatrice comme une main posée sur elle. Pas désagréable. Quelque chose qui ajoutait du poids à chaque sensation, qui rendait le baiser de Solène plus réel, plus dense, comme si être vue amplifiait tout ce qu'elle ressentait jusqu'à en faire quelque chose d'insupportablement bon.
Elle ferma les yeux.
Solène mordit doucement sa lèvre inférieure, la tira légèrement, la relâcha.
Inès ouvrit les yeux. Elles se regardèrent à nouveau, à bout portant, les souffles courts, les lèvres humides. La peau d'Inès luisait légèrement sous les néons bleus. Dans le creux entre les seins de Solène, une fine pellicule de transpiration captait la lumière.
La salle attendait.
Chapitre II.
Inès avait reçu le carton trois semaines plus tôt.
Pas une invitation numérique, pas un message. Un carton véritable, épais, légèrement texturé sous les doigts, avec son prénom écrit à la main à l'encre bordeaux. À l'intérieur, une adresse, une date, une heure, et trois mots : Venez comme vous êtes. En dessous, plus petit, une note manuscrite : Vous avez été recommandée par une amie. Aucun nom d'amie. Aucune signature.
Elle avait posé le carton sur sa table de cuisine et l'avait regardé pendant deux jours.
Inès avait trente-deux ans, un appartement dans le onzième, un poste de chargée de projets dans une agence de communication qui lui prenait la moitié de sa vie sans lui en rendre grand-chose. Elle avait des amies, des amants occasionnels, une vie sexuelle qu'elle aurait qualifiée d'honnête si quelqu'un lui avait posé la question, ce que personne ne faisait. Elle n'avait pas de manques évidents. Juste une façon de s'endormir certains soirs avec la sensation que quelque chose restait en attente, quelque chose qu'elle n'avait pas encore nommé.
Elle était venue.
Le club s'appelait, selon l'adresse, le Studio Bleu. Une porte noire dans une rue du treizième, un interphone, une femme d'une cinquantaine d'années qui l'avait accueillie avec un sourire neutre et lui avait demandé si elle avait lu les conditions. Inès avait dit oui. La femme avait dit bien, et lui avait tendu une enveloppe contenant un vestiaire et un numéro.
Dans les vestiaires, elle avait trouvé Solène.
Solène avait vingt-neuf ans et travaillait dans la restauration, gérante d'une salle dans le quatorzième. Elle avait reçu le même carton, par le même canal opaque. Elle était venue par curiosité, avait-elle dit à Inès en retirant sa robe, avec le naturel de quelqu'un qui se déshabille chaque jour devant des inconnus dans une salle de sport. Inès l'avait regardée sans discrétion excessive. Le corps de Solène était apparu progressivement, les épaules étroites, la cage thoracique fine, les seins qui pointaient sans soutien-gorge quand elle avait retiré sa robe d'un seul mouvement, les hanches étroites, les longues jambes qu'elle avait gainées de bas noirs à gestes précis et sans coquetterie inutile.
Inès s'était déshabillée à son tour.
Solène l'avait regardée de la même façon, directement, sans s'en excuser. Il y avait eu entre elles, dans les vestiaires, une sorte de reconnaissance silencieuse. Pas de désir encore, ou pas seulement. Quelque chose de plus sobre, l'évaluation de deux femmes qui comprennent qu'elles vont partager quelque chose sans savoir exactement quoi.
La femme d'accueil était venue les chercher dix minutes plus tard.
Elle les avait conduites dans la salle principale sans explication superflue, juste un geste vers le poteau central et les crochets en hauteur. Les menottes étaient posées sur un plateau, doublées de velours à l'intérieur, du métal sérieux à l'extérieur. La femme avait demandé à chacune si elle confirmait son consentement. Chacune avait dit oui. Puis elle avait fixé les menottes elle-même, avec des gestes précis et sans affect, et avait attaché les chaînes aux crochets.
Elle leur avait dit une seule chose avant de s'éloigner.
Vous pouvez faire ce que vous voulez.
La salle s'était remplie progressivement. Des femmes de tous âges, certaines seules, certaines par deux, qui prenaient place aux tables avec des verres. Pas de musique forte. Une basse sourde en fond, quelque chose de lent et de régulier, comme un pouls. Les lumières bleues avaient remplacé le blanc des néons d'entrée.
Inès avait regardé la salle s'installer avec une sensation étrange au sternum, entre l'appréhension et quelque chose de plus aigu, de moins confortable et de beaucoup plus intéressant.
Solène, à quinze centimètres, avait dit à voix basse sans la regarder : je ne suis jamais venue dans un endroit comme ça.
Inès avait répondu : moi non plus.
Un silence.
Puis Solène avait tourné la tête vers elle, et Inès avait vu dans ses yeux clairs la même chose qu'elle portait elle-même depuis des semaines, depuis le carton sur la table de cuisine, depuis les nuits à s'endormir avec quelque chose en attente. Une faim sans nom précis. Une curiosité qui avait la forme du courage.
C'est Solène qui s'était penchée en premier.
Chapitre III.
Le baiser avait ouvert quelque chose.
Pas une porte, pas une digue, rien d'aussi brutal. Plutôt une couture qui cède lentement, fil après fil, et qui libère une chaleur contenue depuis trop longtemps. Inès sentait la bouche de Solène sur la sienne avec une précision qui excluait tout le reste, la salle, les regards, le métal aux poignets. Juste ça. La lèvre inférieure de Solène, douce et légèrement humide. La façon dont sa langue avançait par touches courtes avant de s'installer.
Inès répondit avec la même lenteur.
Leurs langues se trouvèrent, se retirèrent, revinrent. Un dialogue sans mots, avec ses hésitations et ses relances, ses moments d'arrêt où elles restaient bouche contre bouche sans bouger, à respirer le souffle de l'autre. La salive de Solène avait un goût léger, un fond de vin blanc, quelque chose de sucré dessous.
Leurs corps se rapprochèrent progressivement.
Les seins d'Inès touchèrent d'abord ceux de Solène par le bas, un contact minime que toutes deux sentirent jusqu'au bas du ventre. Puis les torses se collèrent vraiment, la peau contre la peau, la chaleur qui se redistribue et devient commune. Inès sentait les mamelons de Solène contre les siens, durs et précis, deux points de contact qui concentraient une intensité disproportionnée. Elle bougea imperceptiblement, un frôlement latéral, et Solène laissa échapper contre sa bouche un son bref, une expiration coupée qui n'était pas tout à fait un gémissement mais qui en avait la substance.
Dans la salle, le silence s'était épaissi.
Inès chercha à bouger les mains, par réflexe, et les chaînes résistèrent avec ce tintement métallique qui portait loin dans le silence. La résistance fit quelque chose dans son ventre, un serrement qui descendit jusqu'au sexe avec une netteté qui la surprit elle-même. Elle n'avait pas anticipé ça, la façon dont l'impossibilité de toucher rendait chaque contact subi plus intense, plus difficile à absorber.
Solène avait compris la même chose. Elle le montrait différemment.
Elle pencha la tête et posa sa bouche sur le cou d'Inès, juste sous la mâchoire, là où le pouls était visible. Elle n'embrassa pas, d'abord. Elle souffla seulement, un filet d'air chaud sur la peau, et Inès sentit ses poils se dresser sur tout le côté droit de son corps. Puis les lèvres de Solène se posèrent, légères, et sa langue traça un trait lent vers la clavicule.
Inès laissa tomber la tête en arrière.
Les chaînes tinrent ses bras, le poteau était dans son dos sans qu'elle le touche, et elle s'abandonnait vers l'arrière avec une confiance un peu animale dans les contraintes qui la retenaient. Sa gorge offerte, les muscles du cou étirés, les seins soulevés par la respiration qui s'accélérait.
Solène descendit.
Sa bouche longea la clavicule d'Inès, s'arrêta au creux de l'épaule, remonta vers le sternum. Elle prenait son temps avec une application qui ressemblait à de la gourmandise, posant les lèvres, tirant légèrement la peau, respirant fort contre la surface chaude. Quand elle atteignit le swell du sein gauche d'Inès, elle ralentit encore, tourna la tête pour frôler la peau avec sa joue d'abord, puis avec les lèvres, en cercles qui se resserraient lentement vers le mamelon sans l'atteindre.
Inès gémit. Un son plein, sans retenue, qui se répandit dans la salle.
Plusieurs femmes aux tables bougèrent sur leur chaise.
Solène prit finalement le mamelon entre ses lèvres. Elle le tint, le pressa doucement, passa sa langue dessus avec une lenteur méthodique. Inès tira violemment sur ses menottes, les chaînes claquèrent, et ses hanches se portèrent en avant d'elles-mêmes, cherchant un contact qui n'était pas là. Solène sentit le mouvement et sourit contre le sein, Inès sentit le sourire, et quelque chose dans cet échange muet, cette communication par la peau, resserra encore le nœud dans son bas-ventre.
Solène releva la tête.
Leurs regards se croisèrent. Les yeux de Solène étaient plus sombres qu'avant, les pupilles dilatées dans l'iris clair, et sa bouche était rouge, légèrement enflée. Elle avait le souffle court. Elle aussi tirait sur ses menottes, Inès le voyait aux muscles de ses avant-bras, à la façon dont ses épaules étaient remontées vers les oreilles.
Elles étaient à égalité dans ce désir, et toutes deux le savaient.
Solène approcha son visage, dépassa la bouche d'Inès, et posa ses lèvres contre son oreille.
Je voudrais te toucher, dit-elle. Tout bas, pour elle seule.
Les chaînes répondirent pour Inès, un tintement bref quand ses poings se serrèrent dans les menottes.
Solène revint face à elle. Elle plia légèrement les genoux, ajusta sa position, et frotta lentement son pubis contre celui d'Inès. Le contact fut immédiat et précis, les toisons emmêlées, les lèvres contre les lèvres, une friction douce et terrible qui arracha à Inès une longue expiration tremblée. Solène recommença, un mouvement de bassin lent et délibéré, et Inès alla à sa rencontre, leurs hanches trouvant un rythme commun, une ondulation à deux corps qui suffisait à entretenir le feu sans le résoudre.
Inès était mouillée depuis longtemps.
Elle le sentait, l'humidité sur ses lèvres internes, la chaleur concentrée entre ses cuisses, et quand le pubis de Solène pressait contre le sien avec un peu plus d'insistance, elle sentait sa propre chair palpiter, réclamer quelque chose de plus direct, de moins métaphorique.
Solène posa son front contre celui d'Inès.
Elles bougèrent ainsi un long moment, front contre front, yeux ouverts ou fermés selon les secondes, le souffle mêlé, les hanches qui s'ajustaient et se cherchaient. La sueur affleurait sur le dos d'Inès, dans le creux des genoux de Solène, entre leurs deux ventres collés l'un à l'autre.
Dans la salle, une femme s'était levée.
Elle approchait.
Chapitre IV.
La femme qui s'était levée s'appelait Margot.
Inès ne le saurait que plus tard. Pour l'instant elle la voyait approcher dans son champ de vision périphérique, une silhouette dans la lumière bleue, et elle ne détourna pas les yeux de Solène parce que détourner les yeux aurait signifié quelque chose qu'elle ne voulait pas signifier. Que la venue de cette femme la dérangeait. Que la salle la regardait et que ça l'arrêtait.
Ni l'un ni l'autre n'était vrai.
Margot avait la quarantaine, des cheveux courts poivre et sel, un visage avec des rides au coin des yeux qui indiquaient une habitude du rire ou du soleil. Elle portait une chemise noire ouverte sur un débardeur, un pantalon sombre, des boots. Elle s'arrêta à un mètre du poteau et regarda les deux femmes avec une attention qui n'avait rien de voyeuriste, quelque chose de plus souverain, de plus calme. La façon dont on regarde quelque chose de beau en sachant qu'on a le temps.
Elle dit, à voix normale : je peux ?
La question s'adressait aux deux. Inès et Solène échangèrent un regard rapide, ce regard latéral entre deux personnes qui ont établi une entente sans l'avoir formulée. Solène hocha la tête. Inès dit oui.
Margot fit le dernier mètre.
Elle se plaça derrière Inès d'abord, et Inès sentit sa présence avant de la sentir vraiment, la chaleur d'un corps proche dans son dos, le souffle dans sa nuque. Les mains de Margot se posèrent sur ses hanches avec une assurance tranquille, pas brutale, juste ferme. Des mains qui savaient ce qu'elles faisaient. Ses pouces trouvèrent les crêtes iliaques d'Inès et s'y logèrent, et Inès sentit la pression descendre le long de ses flancs comme une information transmise par contact.
Solène regardait.
Margot approcha sa bouche de la nuque d'Inès, souffla, puis posa les lèvres sur la première vertèbre cervicale. Inès ferma les yeux. La bouche de Margot descendit lentement, vertèbre après vertèbre, jusqu'entre les omoplates, et ses mains pendant ce temps remontaient sur les flancs, contournaient les côtes, arrivaient sous les seins sans les saisir encore.
Solène s'approcha.
Elle reprit la bouche d'Inès, un baiser plus exigeant que les précédents, avec une pointe d'urgence nouvelle, comme si la présence de Margot avait relevé quelque chose dans son propre désir. Ses mains à elle, toujours entravées, tiraient régulièrement sur les chaînes avec ce cliquetis métallique qui ponctuait la scène. Sa poitrine se colla contre celle d'Inès, et Margot derrière referma enfin les mains sur les seins d'Inès, les soupesa, les tint avec une pression régulière pendant que ses pouces cherchaient les mamelons et les travaillaient en cercles lents.
Inès rompit le baiser avec Solène pour reprendre de l'air.
Un son sortit d'elle, long, qui montait, que la salle entière entendit.
Margot pressa davantage, les doigts qui pinçaient légèrement, et Inès s'arc-bouta entre les deux corps, le dos contre la poitrine de Margot, les seins dans ses mains, la bouche de Solène qui revenait sur son cou, ses dents qui marquaient la peau sans la blesser.
Derrière Solène, deux autres femmes s'étaient levées.
Elles approchèrent plus lentement, avec la déférence de ceux qui rejoignent quelque chose d'en cours. L'une d'elles, brune, la trentaine, posa une main dans le dos de Solène et laissa glisser ses doigts jusqu'aux reins. Solène redressa légèrement la tête, une seconde de surprise, puis se détendit sous le contact et pencha davantage les hanches en arrière, offrant ses fesses à la pression de cette main inconnue.
L'autre femme, plus jeune, rousse, s'agenouilla.
Elle prit le temps de regarder vers le haut, cherchant un signe. Inès la regarda en bas, entre ses bras levés, entre le corps de Solène et le sien, et hocha la tête une fois. La rousse posa ses mains sur les cuisses d'Inès, au-dessus des bas, là où la peau était nue et chaude. Elle écarta doucement les jambes d'Inès, juste un peu, juste assez, et approcha sa bouche de l'intérieur de la cuisse gauche.
Inès sentit le souffle chaud avant les lèvres.
Puis la bouche se posa, monta lentement vers le pli de l'aine, et Inès ferma les yeux avec la sensation que son bassin voulait descendre vers ce contact, que tout son poids voulait s'y abandonner. Les chaînes la tenaient. Margot la tenait. Solène était contre elle, son ventre contre son ventre, et la rousse agenouillée approchait maintenant sa bouche du sexe d'Inès avec une lenteur qui était une forme de torture douce et précise.
La première touche de langue fut légère, à peine, sur les lèvres fermées.
Inès expira comme si on lui avait vidé les poumons.
La rousse prit son temps, longues passes à plat sur les lèvres externes, apprit la forme du sexe d'Inès avant d'en chercher le centre, et quand enfin sa langue trouva le clitoris, petite pression ferme et directe, Inès cria, un son bref et nu qui n'avait plus rien de social.
Solène prit sa bouche dans le même instant.
Le baiser absorba le son suivant. Les mains de Margot sur ses seins ne s'arrêtèrent pas, la langue de la rousse ne s'arrêta pas, et Inès tira sur ses menottes de toutes ses forces, les chaînes claquèrent contre le poteau avec un bruit sec, et elle fut traversée par la première vague, longue, qui montait de son sexe jusqu'à la nuque, qui faisait trembler ses cuisses et contractait son ventre.
Elle jouit contre la bouche de Solène, dans les mains de Margot, sous la langue de la rousse.
Le corps de Solène contre le sien sentait chaque secousse.
Quand la vague se retira, Inès pesa sur ses menottes, les jambes moins sûres, la respiration qui revenait par fragments. Solène la regardait de près, ses yeux clairs très sombres maintenant, la bouche entrouverte. Derrière elle, la femme brune avait glissé une main entre ses cuisses et Solène se laissait faire avec un abandon nouveau, les hanches qui reculaient doucement contre les doigts qui la travaillaient.
Inès la regarda.
Regarda le visage de Solène changer, s'ouvrir, perdre de sa retenue.
Elle voulut tendre les mains vers elle et les chaînes refusèrent.
Alors elle fit la seule chose possible, elle avança la tête, prit la bouche de Solène, et l'embrassa pendant que la femme brune dans son dos la menait vers le bord.
Solène jouit quelques secondes plus tard, les lèvres collées à celles d'Inès, les chaînes qui claquaient, un long gémissement qui se brisa en deux.
La salle ne faisait plus aucun bruit.
Puis quelqu'un applaudit, doucement, et d'autres suivirent, et ce son-là, chaleureux et humain dans le silence bleu, fut peut-être la chose la plus inattendue de toute la soirée.
Chapitre V.
On les détacha quelques minutes plus tard.
Margot s'en chargea elle-même, avec les mêmes gestes précis et sans affect qu'à l'attache, sauf que cette fois ses doigts s'attardèrent une seconde sur les poignets d'Inès après avoir libéré les menottes, un contact bref, presque médical, qui vérifiait sans le dire que la peau n'avait pas souffert. Inès baissa les bras lentement. Les épaules protestèrent, une douleur sourde et bienvenue, le genre qui rappelle qu'on a un corps et que le corps a une mémoire.
Solène secoua les mains, les doigts engourdis.
Elles se retrouvèrent debout l'une en face de l'autre, libres, et la liberté soudaine des bras fut presque déstabilisante. Inès avait envie de les poser quelque part, sur quelque chose, sur quelqu'un. Elle les laissa pendre le long de son corps le temps de retrouver ses appuis.
La salle avait repris vie doucement.
Des conversations à voix basses, des verres qu'on resservait, la basse sourde qui continuait son pouls régulier sous tout le reste. La rousse avait rejoint sa table. La femme brune parlait avec une autre spectatrice, de dos, comme si de rien n'était. Margot s'était reculée d'un pas et observait les deux femmes avec ce même calme souverain, un verre à la main maintenant, sans urgence ni attente visible.
Solène dit : j'ai soif.
Inès rit. Un rire vrai, court, qui la surprit elle-même.
Quelqu'un apporta deux verres d'eau sans qu'elles aient eu à les demander, un service silencieux et attentionné qui indiquait que l'endroit avait ses habitudes et ses protocoles, une façon de prendre soin sans faire de bruit autour. Inès but la moitié du sien d'un trait. L'eau était fraîche, presque froide, et elle la sentit descendre jusqu'à l'estomac avec une précision inhabituelle, comme si toutes ses sensations étaient encore à vif, encore trop près de la surface.
Solène la regardait par-dessus son verre.
Il y avait dans son regard quelque chose de nouveau, pas de la timidité, pas de la gêne après coup, rien de ce repli que le désir satisfait produit parfois. Plutôt une curiosité persistante, la même qu'elle avait lue dans ses yeux dans les vestiaires mais avec une couche de plus maintenant, une couche qui venait de ce qu'elles avaient partagé et qui ne se dissoudrait pas en rentrant chez elles.
Inès posa son verre.
Tu habites quel arrondissement ? demanda-t-elle.
Solène eut un sourire en coin, les commissures relevées, l'air impertinent qu'elle avait en permanence mais avec quelque chose de plus chaud dedans. Le quatorzième. Toi ?
Le onzième.
Un silence. Pas inconfortable.
Margot passa près d'elles, posa une main brève sur l'épaule d'Inès au passage, dit bonsoir avec une simplicité qui n'appelait aucune réponse particulière, et continua vers le fond de la salle. Inès la suivit des yeux. Margot s'assit à une table avec deux femmes qui l'attendaient, se pencha vers elles, dit quelque chose qui les fit sourire. Elle ne se retourna pas.
Inès comprit que c'était ainsi que ça fonctionnait ici.
On venait, on donnait quelque chose de vrai, on repartait avec ce qu'on avait trouvé. Pas de suite obligatoire. Pas de promesse. Juste l'honnêteté de la rencontre et ce qu'elle laissait dans le corps et dans la tête.
Solène avait suivi le même regard.
Elle est bien, dit-elle simplement.
Oui.
Elles allèrent se rhabiller ensemble dans les vestiaires. Le même naturel qu'à l'arrivée, en sens inverse, les gestes pour remettre les vêtements ayant quelque chose de différent pourtant, plus lents peut-être, ou plus conscients. Inès enfila sa robe et sentit le tissu sur sa peau avec une acuité nouvelle. Tout son épiderme était encore en éveil, chaque contact enregistré avec un soin que la vie ordinaire ne lui accordait pas.
Dans le miroir, elle vit Solène rattacher son collier dans son dos, les bras levés, les coudes en l'air, et le mouvement rappela quelque chose, les chaînes, les crochets, la façon dont leurs corps s'étaient cherchés dans l'impossibilité de se saisir vraiment. Elle détourna les yeux avant que Solène l'aperçoive dans le reflet.
Trop tard.
Solène sourit dans le miroir sans rien dire.
Elles sortirent ensemble dans la rue du treizième, le ciel noir, l'air encore tiède de la soirée, les bruits de la ville qui reprenaient leurs droits après le silence bleu du club. Elles marchèrent côte à côte jusqu'au carrefour suivant, leurs bras qui se frôlaient parfois sans que l'une ou l'autre s'en écarte.
Au carrefour, Solène s'arrêta.
Son téléphone était dans sa main. Elle le tendit vers Inès sans explication, l'écran ouvert sur un nouveau contact, juste un prénom entré d'avance, Solène, et le curseur qui attendait un numéro.
Inès regarda l'écran.
Elle pensa au carton bordeaux sur sa table de cuisine. À la note sans signature. À la façon dont on reçoit parfois ce qu'on n'avait pas su formuler.
Elle prit le téléphone et entra son numéro.
Solène récupéra l'appareil, le glissa dans sa poche sans regarder l'écran, et dit bonsoir avec le même sourire en coin, les commissures relevées, l'air de quelqu'un qui sait quelque chose que vous apprendrez plus tard. Puis elle tourna à gauche et disparut dans la rue.
Inès resta au carrefour une minute.
L'air sentait le bitume chaud et les tilleuls d'un jardin invisible. Quelque part, un scooter accélérait dans une rue parallèle. Elle avait les poignets légèrement rouges sous les manches de sa robe, une sensation qui reviendrait dans les jours suivants par intermittence, au bureau, dans le métro, au moment de s'endormir.
Elle rentra chez elle à pied.
Son téléphone vibra en arrivant devant sa porte. Un message sans texte, juste un point d'interrogation.
Elle sourit dans le noir, chercha ses clés, et ne répondit pas tout de suite.
Fin
Chapitre I.
Les menottes mordaient les poignets d'Inès depuis vingt minutes, peut-être trente.
Elle avait cessé de compter. Le métal froid contre ses os, la légère brûlure quand elle bougeait les mains, tout ça s'était fondu dans quelque chose d'autre, quelque chose de plus chaud et de moins précis. En face d'elle, à quinze centimètres, la blonde la regardait avec des yeux mi-clos, une expression entre la défiance et l'abandon.
Elles ne s'étaient pas dit un mot depuis qu'on les avait enchaînées là.
La salle sentait la bière, le bois ciré, un fond de parfum féminin mêlé à la transpiration. Des néons bleus frôlaient les tables où les femmes buvaient, parlaient bas, ou ne parlaient plus du tout. Certaines avaient posé leur verre. Certaines ne clignaient plus des yeux.
Inès mesurait la chaleur du corps en face du sien sans le toucher encore.
Le poteau était large, carré, le genre de montant structural qu'on ne cache pas dans ce type d'endroit. Des crochets avaient été vissés en hauteur, à intervalle régulier. Les chaînes qui reliaient les menottes aux crochets étaient courtes : les bras levés, les corps allongés vers le haut, les pieds à peine posés sur le plancher.
Inès était brune, les cheveux noirs tirés en arrière par la tension des bras levés, quelques mèches libres collées contre sa tempe et sa nuque. Son visage avait une netteté presque sévère, les pommettes hautes, le nez droit, la bouche large avec une lèvre inférieure plus charnue que la supérieure. Son cou était long, les clavicules saillantes, belles dans leur précision anatomique. Les bras tendus vers le haut étirait sa silhouette et révélaient un torse mince aux muscles fins, les côtes légèrement visibles sous la peau hâlée à chaque inspiration. Ses seins étaient ronds, lourds pour sa morphologie, avec des aréoles sombres et des mamelons déjà durcis par le froid ou autre chose. Son ventre était plat, le nombril creux, les hanches larges en comparaison de la taille, et le bas de son abdomen disparaissait dans un triangle de poils noirs, denses, taillés court. Les bas noirs montaient jusqu'à mi-cuisse, leurs bandes de dentelle tranchant net sur la peau dorée. Entre le haut des bas et le pubis, la peau nue captait la lumière bleue des néons.
Solène était d'une autre nature.
Grande, la charpente plus fine encore qu'Inès, avec une blondeur qui n'avait rien d'artificiel, des cheveux épais et longs qui tombaient en masse sur son épaule gauche. Son visage était plus doux, le menton rond, les yeux clairs, une bouche aux commissures légèrement retroussées qui lui donnait en permanence l'air d'être sur le point de sourire ou de dire quelque chose d'impertinent. Son cou était gracile, ses épaules étroites, ses bras levés révélant des aisselles lisses et la ligne tendue de ses flancs. Sa poitrine était plus petite que celle d'Inès, ferme, les seins pointés légèrement vers le haut, les mamelons roses et dressés, entourés d'aréoles pâles à peine plus claires que sa peau. Son ventre était plat avec une douceur différente, sans la définition musculaire d'Inès, quelque chose de plus moelleux sous les doigts, on le devinait. Ses hanches étaient étroites, son pubis orné d'un triangle blond, plus clair que ses cheveux, et les lèvres de son sexe affleuraient légèrement, visibles dans l'écartement de ses jambes. Les bas noirs habillaient ses jambes longues jusqu'au milieu des cuisses, et ses pieds nus sur le plancher avaient quelque chose de vulnérable, de très concret.
Inès sentait ses propres côtes se dessiner sous la peau quand elle respirait. Elle sentait aussi le regard de la salle sur ses flancs, sur ses reins, sur la courbe de ses fesses que les bas noirs soulignaient sans couvrir.
Solène penchait la tête sur le côté. Elle observait la bouche d'Inès avec une attention qui n'avait plus rien de social, quelque chose de direct et de presque impoli, la façon dont on regarde un fruit qu'on va mordre.
Inès ne détourna pas les yeux.
Il y eut un moment suspendu, trois secondes ou dix, difficile à dire. Puis Solène se pencha en avant, les chaînes tintèrent légèrement au-dessus d'elles, et leurs lèvres se touchèrent.
D'abord à peine. La pression d'une lèvre sur l'autre, les souffles qui se mêlent, un effleurement qui interroge. Inès sentit le corps de Solène irradier contre le sien sans qu'elles se touchent vraiment encore, une chaleur diffuse, presque animale. Puis Solène appuya davantage, sa bouche s'ouvrit légèrement, et Inès répondit, ses lèvres s'entrouvrant à leur tour, sa langue trouvant celle de l'autre avec une lenteur qui n'avait rien d'hésitant.
Dans la salle, quelqu'un posa son verre.
Le baiser dura. Il s'approfondit. Inès tira sur ses menottes non pour s'en libérer mais parce que le mouvement était naturel, parce que ses bras voulaient descendre, parce que ses mains voulaient saisir quelque chose. Le métal résista. La résistance remonta dans ses épaules, dans sa nuque, dans le bas de son ventre d'une façon précise et reconnaissable.
Solène gémit contre sa bouche, un son bref, retenu, presque surpris.
Leurs poitrines se touchèrent. Les seins d'Inès contre ceux de Solène, les mamelons qui se frôlèrent, les deux femmes eurent le même mouvement imperceptible en arrière, le même réflexe face à l'électricité du contact, avant de revenir l'une vers l'autre. La différence de leurs corps était sensible jusque dans ce détail, la rondeur lourde d'Inès contre la fermeté pointue de Solène, deux textures, deux températures presque.
Dans le fond de la salle, une femme dit quelque chose à voix basse. Un rire étouffé répondit. Puis le silence se referma.
Inès sentait le regard de chaque spectatrice comme une main posée sur elle. Pas désagréable. Quelque chose qui ajoutait du poids à chaque sensation, qui rendait le baiser de Solène plus réel, plus dense, comme si être vue amplifiait tout ce qu'elle ressentait jusqu'à en faire quelque chose d'insupportablement bon.
Elle ferma les yeux.
Solène mordit doucement sa lèvre inférieure, la tira légèrement, la relâcha.
Inès ouvrit les yeux. Elles se regardèrent à nouveau, à bout portant, les souffles courts, les lèvres humides. La peau d'Inès luisait légèrement sous les néons bleus. Dans le creux entre les seins de Solène, une fine pellicule de transpiration captait la lumière.
La salle attendait.
Chapitre II.
Inès avait reçu le carton trois semaines plus tôt.
Pas une invitation numérique, pas un message. Un carton véritable, épais, légèrement texturé sous les doigts, avec son prénom écrit à la main à l'encre bordeaux. À l'intérieur, une adresse, une date, une heure, et trois mots : Venez comme vous êtes. En dessous, plus petit, une note manuscrite : Vous avez été recommandée par une amie. Aucun nom d'amie. Aucune signature.
Elle avait posé le carton sur sa table de cuisine et l'avait regardé pendant deux jours.
Inès avait trente-deux ans, un appartement dans le onzième, un poste de chargée de projets dans une agence de communication qui lui prenait la moitié de sa vie sans lui en rendre grand-chose. Elle avait des amies, des amants occasionnels, une vie sexuelle qu'elle aurait qualifiée d'honnête si quelqu'un lui avait posé la question, ce que personne ne faisait. Elle n'avait pas de manques évidents. Juste une façon de s'endormir certains soirs avec la sensation que quelque chose restait en attente, quelque chose qu'elle n'avait pas encore nommé.
Elle était venue.
Le club s'appelait, selon l'adresse, le Studio Bleu. Une porte noire dans une rue du treizième, un interphone, une femme d'une cinquantaine d'années qui l'avait accueillie avec un sourire neutre et lui avait demandé si elle avait lu les conditions. Inès avait dit oui. La femme avait dit bien, et lui avait tendu une enveloppe contenant un vestiaire et un numéro.
Dans les vestiaires, elle avait trouvé Solène.
Solène avait vingt-neuf ans et travaillait dans la restauration, gérante d'une salle dans le quatorzième. Elle avait reçu le même carton, par le même canal opaque. Elle était venue par curiosité, avait-elle dit à Inès en retirant sa robe, avec le naturel de quelqu'un qui se déshabille chaque jour devant des inconnus dans une salle de sport. Inès l'avait regardée sans discrétion excessive. Le corps de Solène était apparu progressivement, les épaules étroites, la cage thoracique fine, les seins qui pointaient sans soutien-gorge quand elle avait retiré sa robe d'un seul mouvement, les hanches étroites, les longues jambes qu'elle avait gainées de bas noirs à gestes précis et sans coquetterie inutile.
Inès s'était déshabillée à son tour.
Solène l'avait regardée de la même façon, directement, sans s'en excuser. Il y avait eu entre elles, dans les vestiaires, une sorte de reconnaissance silencieuse. Pas de désir encore, ou pas seulement. Quelque chose de plus sobre, l'évaluation de deux femmes qui comprennent qu'elles vont partager quelque chose sans savoir exactement quoi.
La femme d'accueil était venue les chercher dix minutes plus tard.
Elle les avait conduites dans la salle principale sans explication superflue, juste un geste vers le poteau central et les crochets en hauteur. Les menottes étaient posées sur un plateau, doublées de velours à l'intérieur, du métal sérieux à l'extérieur. La femme avait demandé à chacune si elle confirmait son consentement. Chacune avait dit oui. Puis elle avait fixé les menottes elle-même, avec des gestes précis et sans affect, et avait attaché les chaînes aux crochets.
Elle leur avait dit une seule chose avant de s'éloigner.
Vous pouvez faire ce que vous voulez.
La salle s'était remplie progressivement. Des femmes de tous âges, certaines seules, certaines par deux, qui prenaient place aux tables avec des verres. Pas de musique forte. Une basse sourde en fond, quelque chose de lent et de régulier, comme un pouls. Les lumières bleues avaient remplacé le blanc des néons d'entrée.
Inès avait regardé la salle s'installer avec une sensation étrange au sternum, entre l'appréhension et quelque chose de plus aigu, de moins confortable et de beaucoup plus intéressant.
Solène, à quinze centimètres, avait dit à voix basse sans la regarder : je ne suis jamais venue dans un endroit comme ça.
Inès avait répondu : moi non plus.
Un silence.
Puis Solène avait tourné la tête vers elle, et Inès avait vu dans ses yeux clairs la même chose qu'elle portait elle-même depuis des semaines, depuis le carton sur la table de cuisine, depuis les nuits à s'endormir avec quelque chose en attente. Une faim sans nom précis. Une curiosité qui avait la forme du courage.
C'est Solène qui s'était penchée en premier.
Chapitre III.
Le baiser avait ouvert quelque chose.
Pas une porte, pas une digue, rien d'aussi brutal. Plutôt une couture qui cède lentement, fil après fil, et qui libère une chaleur contenue depuis trop longtemps. Inès sentait la bouche de Solène sur la sienne avec une précision qui excluait tout le reste, la salle, les regards, le métal aux poignets. Juste ça. La lèvre inférieure de Solène, douce et légèrement humide. La façon dont sa langue avançait par touches courtes avant de s'installer.
Inès répondit avec la même lenteur.
Leurs langues se trouvèrent, se retirèrent, revinrent. Un dialogue sans mots, avec ses hésitations et ses relances, ses moments d'arrêt où elles restaient bouche contre bouche sans bouger, à respirer le souffle de l'autre. La salive de Solène avait un goût léger, un fond de vin blanc, quelque chose de sucré dessous.
Leurs corps se rapprochèrent progressivement.
Les seins d'Inès touchèrent d'abord ceux de Solène par le bas, un contact minime que toutes deux sentirent jusqu'au bas du ventre. Puis les torses se collèrent vraiment, la peau contre la peau, la chaleur qui se redistribue et devient commune. Inès sentait les mamelons de Solène contre les siens, durs et précis, deux points de contact qui concentraient une intensité disproportionnée. Elle bougea imperceptiblement, un frôlement latéral, et Solène laissa échapper contre sa bouche un son bref, une expiration coupée qui n'était pas tout à fait un gémissement mais qui en avait la substance.
Dans la salle, le silence s'était épaissi.
Inès chercha à bouger les mains, par réflexe, et les chaînes résistèrent avec ce tintement métallique qui portait loin dans le silence. La résistance fit quelque chose dans son ventre, un serrement qui descendit jusqu'au sexe avec une netteté qui la surprit elle-même. Elle n'avait pas anticipé ça, la façon dont l'impossibilité de toucher rendait chaque contact subi plus intense, plus difficile à absorber.
Solène avait compris la même chose. Elle le montrait différemment.
Elle pencha la tête et posa sa bouche sur le cou d'Inès, juste sous la mâchoire, là où le pouls était visible. Elle n'embrassa pas, d'abord. Elle souffla seulement, un filet d'air chaud sur la peau, et Inès sentit ses poils se dresser sur tout le côté droit de son corps. Puis les lèvres de Solène se posèrent, légères, et sa langue traça un trait lent vers la clavicule.
Inès laissa tomber la tête en arrière.
Les chaînes tinrent ses bras, le poteau était dans son dos sans qu'elle le touche, et elle s'abandonnait vers l'arrière avec une confiance un peu animale dans les contraintes qui la retenaient. Sa gorge offerte, les muscles du cou étirés, les seins soulevés par la respiration qui s'accélérait.
Solène descendit.
Sa bouche longea la clavicule d'Inès, s'arrêta au creux de l'épaule, remonta vers le sternum. Elle prenait son temps avec une application qui ressemblait à de la gourmandise, posant les lèvres, tirant légèrement la peau, respirant fort contre la surface chaude. Quand elle atteignit le swell du sein gauche d'Inès, elle ralentit encore, tourna la tête pour frôler la peau avec sa joue d'abord, puis avec les lèvres, en cercles qui se resserraient lentement vers le mamelon sans l'atteindre.
Inès gémit. Un son plein, sans retenue, qui se répandit dans la salle.
Plusieurs femmes aux tables bougèrent sur leur chaise.
Solène prit finalement le mamelon entre ses lèvres. Elle le tint, le pressa doucement, passa sa langue dessus avec une lenteur méthodique. Inès tira violemment sur ses menottes, les chaînes claquèrent, et ses hanches se portèrent en avant d'elles-mêmes, cherchant un contact qui n'était pas là. Solène sentit le mouvement et sourit contre le sein, Inès sentit le sourire, et quelque chose dans cet échange muet, cette communication par la peau, resserra encore le nœud dans son bas-ventre.
Solène releva la tête.
Leurs regards se croisèrent. Les yeux de Solène étaient plus sombres qu'avant, les pupilles dilatées dans l'iris clair, et sa bouche était rouge, légèrement enflée. Elle avait le souffle court. Elle aussi tirait sur ses menottes, Inès le voyait aux muscles de ses avant-bras, à la façon dont ses épaules étaient remontées vers les oreilles.
Elles étaient à égalité dans ce désir, et toutes deux le savaient.
Solène approcha son visage, dépassa la bouche d'Inès, et posa ses lèvres contre son oreille.
Je voudrais te toucher, dit-elle. Tout bas, pour elle seule.
Les chaînes répondirent pour Inès, un tintement bref quand ses poings se serrèrent dans les menottes.
Solène revint face à elle. Elle plia légèrement les genoux, ajusta sa position, et frotta lentement son pubis contre celui d'Inès. Le contact fut immédiat et précis, les toisons emmêlées, les lèvres contre les lèvres, une friction douce et terrible qui arracha à Inès une longue expiration tremblée. Solène recommença, un mouvement de bassin lent et délibéré, et Inès alla à sa rencontre, leurs hanches trouvant un rythme commun, une ondulation à deux corps qui suffisait à entretenir le feu sans le résoudre.
Inès était mouillée depuis longtemps.
Elle le sentait, l'humidité sur ses lèvres internes, la chaleur concentrée entre ses cuisses, et quand le pubis de Solène pressait contre le sien avec un peu plus d'insistance, elle sentait sa propre chair palpiter, réclamer quelque chose de plus direct, de moins métaphorique.
Solène posa son front contre celui d'Inès.
Elles bougèrent ainsi un long moment, front contre front, yeux ouverts ou fermés selon les secondes, le souffle mêlé, les hanches qui s'ajustaient et se cherchaient. La sueur affleurait sur le dos d'Inès, dans le creux des genoux de Solène, entre leurs deux ventres collés l'un à l'autre.
Dans la salle, une femme s'était levée.
Elle approchait.
Chapitre IV.
La femme qui s'était levée s'appelait Margot.
Inès ne le saurait que plus tard. Pour l'instant elle la voyait approcher dans son champ de vision périphérique, une silhouette dans la lumière bleue, et elle ne détourna pas les yeux de Solène parce que détourner les yeux aurait signifié quelque chose qu'elle ne voulait pas signifier. Que la venue de cette femme la dérangeait. Que la salle la regardait et que ça l'arrêtait.
Ni l'un ni l'autre n'était vrai.
Margot avait la quarantaine, des cheveux courts poivre et sel, un visage avec des rides au coin des yeux qui indiquaient une habitude du rire ou du soleil. Elle portait une chemise noire ouverte sur un débardeur, un pantalon sombre, des boots. Elle s'arrêta à un mètre du poteau et regarda les deux femmes avec une attention qui n'avait rien de voyeuriste, quelque chose de plus souverain, de plus calme. La façon dont on regarde quelque chose de beau en sachant qu'on a le temps.
Elle dit, à voix normale : je peux ?
La question s'adressait aux deux. Inès et Solène échangèrent un regard rapide, ce regard latéral entre deux personnes qui ont établi une entente sans l'avoir formulée. Solène hocha la tête. Inès dit oui.
Margot fit le dernier mètre.
Elle se plaça derrière Inès d'abord, et Inès sentit sa présence avant de la sentir vraiment, la chaleur d'un corps proche dans son dos, le souffle dans sa nuque. Les mains de Margot se posèrent sur ses hanches avec une assurance tranquille, pas brutale, juste ferme. Des mains qui savaient ce qu'elles faisaient. Ses pouces trouvèrent les crêtes iliaques d'Inès et s'y logèrent, et Inès sentit la pression descendre le long de ses flancs comme une information transmise par contact.
Solène regardait.
Margot approcha sa bouche de la nuque d'Inès, souffla, puis posa les lèvres sur la première vertèbre cervicale. Inès ferma les yeux. La bouche de Margot descendit lentement, vertèbre après vertèbre, jusqu'entre les omoplates, et ses mains pendant ce temps remontaient sur les flancs, contournaient les côtes, arrivaient sous les seins sans les saisir encore.
Solène s'approcha.
Elle reprit la bouche d'Inès, un baiser plus exigeant que les précédents, avec une pointe d'urgence nouvelle, comme si la présence de Margot avait relevé quelque chose dans son propre désir. Ses mains à elle, toujours entravées, tiraient régulièrement sur les chaînes avec ce cliquetis métallique qui ponctuait la scène. Sa poitrine se colla contre celle d'Inès, et Margot derrière referma enfin les mains sur les seins d'Inès, les soupesa, les tint avec une pression régulière pendant que ses pouces cherchaient les mamelons et les travaillaient en cercles lents.
Inès rompit le baiser avec Solène pour reprendre de l'air.
Un son sortit d'elle, long, qui montait, que la salle entière entendit.
Margot pressa davantage, les doigts qui pinçaient légèrement, et Inès s'arc-bouta entre les deux corps, le dos contre la poitrine de Margot, les seins dans ses mains, la bouche de Solène qui revenait sur son cou, ses dents qui marquaient la peau sans la blesser.
Derrière Solène, deux autres femmes s'étaient levées.
Elles approchèrent plus lentement, avec la déférence de ceux qui rejoignent quelque chose d'en cours. L'une d'elles, brune, la trentaine, posa une main dans le dos de Solène et laissa glisser ses doigts jusqu'aux reins. Solène redressa légèrement la tête, une seconde de surprise, puis se détendit sous le contact et pencha davantage les hanches en arrière, offrant ses fesses à la pression de cette main inconnue.
L'autre femme, plus jeune, rousse, s'agenouilla.
Elle prit le temps de regarder vers le haut, cherchant un signe. Inès la regarda en bas, entre ses bras levés, entre le corps de Solène et le sien, et hocha la tête une fois. La rousse posa ses mains sur les cuisses d'Inès, au-dessus des bas, là où la peau était nue et chaude. Elle écarta doucement les jambes d'Inès, juste un peu, juste assez, et approcha sa bouche de l'intérieur de la cuisse gauche.
Inès sentit le souffle chaud avant les lèvres.
Puis la bouche se posa, monta lentement vers le pli de l'aine, et Inès ferma les yeux avec la sensation que son bassin voulait descendre vers ce contact, que tout son poids voulait s'y abandonner. Les chaînes la tenaient. Margot la tenait. Solène était contre elle, son ventre contre son ventre, et la rousse agenouillée approchait maintenant sa bouche du sexe d'Inès avec une lenteur qui était une forme de torture douce et précise.
La première touche de langue fut légère, à peine, sur les lèvres fermées.
Inès expira comme si on lui avait vidé les poumons.
La rousse prit son temps, longues passes à plat sur les lèvres externes, apprit la forme du sexe d'Inès avant d'en chercher le centre, et quand enfin sa langue trouva le clitoris, petite pression ferme et directe, Inès cria, un son bref et nu qui n'avait plus rien de social.
Solène prit sa bouche dans le même instant.
Le baiser absorba le son suivant. Les mains de Margot sur ses seins ne s'arrêtèrent pas, la langue de la rousse ne s'arrêta pas, et Inès tira sur ses menottes de toutes ses forces, les chaînes claquèrent contre le poteau avec un bruit sec, et elle fut traversée par la première vague, longue, qui montait de son sexe jusqu'à la nuque, qui faisait trembler ses cuisses et contractait son ventre.
Elle jouit contre la bouche de Solène, dans les mains de Margot, sous la langue de la rousse.
Le corps de Solène contre le sien sentait chaque secousse.
Quand la vague se retira, Inès pesa sur ses menottes, les jambes moins sûres, la respiration qui revenait par fragments. Solène la regardait de près, ses yeux clairs très sombres maintenant, la bouche entrouverte. Derrière elle, la femme brune avait glissé une main entre ses cuisses et Solène se laissait faire avec un abandon nouveau, les hanches qui reculaient doucement contre les doigts qui la travaillaient.
Inès la regarda.
Regarda le visage de Solène changer, s'ouvrir, perdre de sa retenue.
Elle voulut tendre les mains vers elle et les chaînes refusèrent.
Alors elle fit la seule chose possible, elle avança la tête, prit la bouche de Solène, et l'embrassa pendant que la femme brune dans son dos la menait vers le bord.
Solène jouit quelques secondes plus tard, les lèvres collées à celles d'Inès, les chaînes qui claquaient, un long gémissement qui se brisa en deux.
La salle ne faisait plus aucun bruit.
Puis quelqu'un applaudit, doucement, et d'autres suivirent, et ce son-là, chaleureux et humain dans le silence bleu, fut peut-être la chose la plus inattendue de toute la soirée.
Chapitre V.
On les détacha quelques minutes plus tard.
Margot s'en chargea elle-même, avec les mêmes gestes précis et sans affect qu'à l'attache, sauf que cette fois ses doigts s'attardèrent une seconde sur les poignets d'Inès après avoir libéré les menottes, un contact bref, presque médical, qui vérifiait sans le dire que la peau n'avait pas souffert. Inès baissa les bras lentement. Les épaules protestèrent, une douleur sourde et bienvenue, le genre qui rappelle qu'on a un corps et que le corps a une mémoire.
Solène secoua les mains, les doigts engourdis.
Elles se retrouvèrent debout l'une en face de l'autre, libres, et la liberté soudaine des bras fut presque déstabilisante. Inès avait envie de les poser quelque part, sur quelque chose, sur quelqu'un. Elle les laissa pendre le long de son corps le temps de retrouver ses appuis.
La salle avait repris vie doucement.
Des conversations à voix basses, des verres qu'on resservait, la basse sourde qui continuait son pouls régulier sous tout le reste. La rousse avait rejoint sa table. La femme brune parlait avec une autre spectatrice, de dos, comme si de rien n'était. Margot s'était reculée d'un pas et observait les deux femmes avec ce même calme souverain, un verre à la main maintenant, sans urgence ni attente visible.
Solène dit : j'ai soif.
Inès rit. Un rire vrai, court, qui la surprit elle-même.
Quelqu'un apporta deux verres d'eau sans qu'elles aient eu à les demander, un service silencieux et attentionné qui indiquait que l'endroit avait ses habitudes et ses protocoles, une façon de prendre soin sans faire de bruit autour. Inès but la moitié du sien d'un trait. L'eau était fraîche, presque froide, et elle la sentit descendre jusqu'à l'estomac avec une précision inhabituelle, comme si toutes ses sensations étaient encore à vif, encore trop près de la surface.
Solène la regardait par-dessus son verre.
Il y avait dans son regard quelque chose de nouveau, pas de la timidité, pas de la gêne après coup, rien de ce repli que le désir satisfait produit parfois. Plutôt une curiosité persistante, la même qu'elle avait lue dans ses yeux dans les vestiaires mais avec une couche de plus maintenant, une couche qui venait de ce qu'elles avaient partagé et qui ne se dissoudrait pas en rentrant chez elles.
Inès posa son verre.
Tu habites quel arrondissement ? demanda-t-elle.
Solène eut un sourire en coin, les commissures relevées, l'air impertinent qu'elle avait en permanence mais avec quelque chose de plus chaud dedans. Le quatorzième. Toi ?
Le onzième.
Un silence. Pas inconfortable.
Margot passa près d'elles, posa une main brève sur l'épaule d'Inès au passage, dit bonsoir avec une simplicité qui n'appelait aucune réponse particulière, et continua vers le fond de la salle. Inès la suivit des yeux. Margot s'assit à une table avec deux femmes qui l'attendaient, se pencha vers elles, dit quelque chose qui les fit sourire. Elle ne se retourna pas.
Inès comprit que c'était ainsi que ça fonctionnait ici.
On venait, on donnait quelque chose de vrai, on repartait avec ce qu'on avait trouvé. Pas de suite obligatoire. Pas de promesse. Juste l'honnêteté de la rencontre et ce qu'elle laissait dans le corps et dans la tête.
Solène avait suivi le même regard.
Elle est bien, dit-elle simplement.
Oui.
Elles allèrent se rhabiller ensemble dans les vestiaires. Le même naturel qu'à l'arrivée, en sens inverse, les gestes pour remettre les vêtements ayant quelque chose de différent pourtant, plus lents peut-être, ou plus conscients. Inès enfila sa robe et sentit le tissu sur sa peau avec une acuité nouvelle. Tout son épiderme était encore en éveil, chaque contact enregistré avec un soin que la vie ordinaire ne lui accordait pas.
Dans le miroir, elle vit Solène rattacher son collier dans son dos, les bras levés, les coudes en l'air, et le mouvement rappela quelque chose, les chaînes, les crochets, la façon dont leurs corps s'étaient cherchés dans l'impossibilité de se saisir vraiment. Elle détourna les yeux avant que Solène l'aperçoive dans le reflet.
Trop tard.
Solène sourit dans le miroir sans rien dire.
Elles sortirent ensemble dans la rue du treizième, le ciel noir, l'air encore tiède de la soirée, les bruits de la ville qui reprenaient leurs droits après le silence bleu du club. Elles marchèrent côte à côte jusqu'au carrefour suivant, leurs bras qui se frôlaient parfois sans que l'une ou l'autre s'en écarte.
Au carrefour, Solène s'arrêta.
Son téléphone était dans sa main. Elle le tendit vers Inès sans explication, l'écran ouvert sur un nouveau contact, juste un prénom entré d'avance, Solène, et le curseur qui attendait un numéro.
Inès regarda l'écran.
Elle pensa au carton bordeaux sur sa table de cuisine. À la note sans signature. À la façon dont on reçoit parfois ce qu'on n'avait pas su formuler.
Elle prit le téléphone et entra son numéro.
Solène récupéra l'appareil, le glissa dans sa poche sans regarder l'écran, et dit bonsoir avec le même sourire en coin, les commissures relevées, l'air de quelqu'un qui sait quelque chose que vous apprendrez plus tard. Puis elle tourna à gauche et disparut dans la rue.
Inès resta au carrefour une minute.
L'air sentait le bitume chaud et les tilleuls d'un jardin invisible. Quelque part, un scooter accélérait dans une rue parallèle. Elle avait les poignets légèrement rouges sous les manches de sa robe, une sensation qui reviendrait dans les jours suivants par intermittence, au bureau, dans le métro, au moment de s'endormir.
Elle rentra chez elle à pied.
Son téléphone vibra en arrivant devant sa porte. Un message sans texte, juste un point d'interrogation.
Elle sourit dans le noir, chercha ses clés, et ne répondit pas tout de suite.
Fin
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