Piano-Jazz
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Piano-Jazz
Temps de lecture ~ 30 min
I : Le Club
Le club s'appelle Blue Monk. Aucune enseigne. Une porte noire dans une ruelle du onzième, et derrière, la fumée, le cuir des tabourets usés, l'odeur de bière tiède et de sueur mêlée au parfum sucré des cigarettes roulées que personne n'allume vraiment mais que tout le monde tient entre les doigts.
Manon descend les trois marches et s'arrête.
Elle a vingt-trois ans. Elle sort du Conservatoire comme on sort d'un couvent : les doigts disciplinés, l'oreille absolue, et une certaine rigidité dans la nuque qui vient des années passées à ne jamais dévier d'une partition. Ce soir, une amie l'a traînée ici en lui disant : tu ne comprends rien à la musique tant que tu n'as pas entendu Moreau au saxophone. Elle a mis sa robe noire, celle qui s'arrête mi-cuisse, et elle est venue par curiosité, presque par défi.
Ce qu'elle entend la cloue sur place.
Ce n'est pas de la musique au sens où elle l'entend. C'est autre chose. Une conversation entre trois hommes et le silence, une dispute amoureuse entre les notes et ce qu'il y a entre elles. Le contrebassiste tient le sol comme une colonne vertébrale. Le batteur effleure ses cymbales avec des baguettes légères, presque hésitantes. Et le saxophoniste, Antoine Moreau, trente-quatre ans, chemise blanche ouverte au col, les yeux mi-clos, le saxophoniste parle.
Son instrument parle, plutôt. Une voix grave et chaude qui monte, se courbe, descend dans des registres que Manon ne savait pas accessibles. Elle trouve une table au fond, commande un verre qu'elle ne boira pas, et écoute.
Il la remarque pendant le deuxième set.
Elle est la seule dans la salle à ne pas bouger la tête. Les autres oscillent, ferment les yeux, accompagnent de la semelle. Elle, non. Elle fixe le piano, un Steinway fatigué, deux touches ivoire écaillées, avec une intensité qui n'est pas de l'admiration mais de la reconnaissance. Antoine souffle une phrase longue, mouvante, et il voit les doigts de la jeune femme se poser à plat sur la table, comme si elle suivait une ligne mélodique invisible.
Il s'approche d'elle entre deux morceaux. La sueur luit sur son front. Il sent le tabac froid et la résine du bec.
— Vous jouez, dit-il. Ce n'est pas une question.
Manon lève les yeux. Il est plus grand qu'il ne paraissait sur scène. Il y a quelque chose de tranquille dans son regard, une certitude sans arrogance.
— Piano classique, dit-elle. Rien à voir avec ce que vous faites.
Il sourit. Un seul coin de la bouche.
— C'est la même chose, dit-il. Vous voulez essayer ?
Elle monte sur scène.
Ses mains tremblent légèrement quand elle s'assoit sur le tabouret. Le clavier est devant elle, familier et étranger à la fois : elle connaît la géométrie des touches, mais pas les règles de cet endroit, pas les permissions que l'on s'accorde ici. Karim, le contrebassiste, lui adresse un signe de tête bienveillant. Sacha, derrière sa batterie, attend, deux baguettes levées comme une question ouverte.
Antoine place l'anche entre ses lèvres et regarde Manon.
— Fa mineur, dit-il doucement. Suivez-moi.
Il joue une phrase. Simple, sinueuse. Manon écoute, puis répond. Ses doigts trouvent les notes presque malgré elle, et ce qui sort n'est pas du Chopin, pas du Debussy : c'est quelque chose de plus brut, de plus incertain, et c'est exactement pour ça que c'est juste. Antoine sourit en soufflant. Il détourne sa phrase vers elle, comme on tends la main. Elle la prend.
Ils jouent vingt minutes. La salle se tait d'une autre façon.
La loge est petite. Un canapé défoncé, un miroir cerclé d'ampoules dont deux sont mortes, une table avec des verres et une bouteille de bourbon à moitié vide. L'air sent la transpiration fraîche, le cuir des étuis d'instruments, et quelque chose de doux que Manon met un moment à identifier : le souffle chaud de la soirée encore présent entre les murs.
Karim et Sacha sont partis chercher à boire. Antoine pose son saxophone dans son étui avec des gestes lents, presque cérémoniels.
Manon est debout près du piano droit qui occupe tout un angle de la pièce. Elle pose une main sur le couvercle fermé, noir et lustré. Elle n'a rien dit depuis qu'ils ont quitté la scène. Il n'y a rien à dire, et c'est bien ainsi.
Antoine se retourne.
Il traverse la pièce lentement. Il n'a pas détaché son regard du sien, et Manon ne recule pas. Elle sent son cœur battre dans sa gorge, dans ses poignets, dans ses tempes; le même battement qu'à la fin d'un concerto, quand l'archet s'immobilise et que le son continue dans l'air sans permission.
Il s'arrête à quelques centimètres d'elle.
Sa main se lève et effleure la mâchoire de Manon, un contact si léger qu'elle doute d'abord qu'il soit réel. Puis ses doigts glissent jusqu'à sa nuque, et il l'embrasse.
Le baiser est lent. Presque interrogatif au début : ses lèvres posent une question, les siennes répondent par l'affirmative. Il a les mains d'un musicien, larges et sûres, et elles encadrent son visage comme s'il tenait quelque chose de fragile et de précieux. Manon sent la chaleur de sa paume contre sa joue, l'odeur de sa peau, cuivre et tabac et quelque chose de plus profond, une chaleur animale.
Elle ouvre la bouche. Il approfondit le baiser. Leurs langues se touchent, et Manon ferme les yeux.
Ses mains à lui descendent lentement le long de ses épaules, de ses bras. Il la prend par les hanches et l'assoit sans effort sur le couvercle du piano. Le bois laqué est froid sous ses cuisses. Elle pose les paumes derrière elle pour garder l'équilibre.
Antoine s'écarte d'un souffle. Il regarde son visage, les joues roses, les lèvres entrouvertes, les yeux encore mi-clos, et quelque chose traverse son regard, tendre et sombre à la fois.
— Tu joues bien, dit-il doucement.
Elle rit, à peine. Un son bref, surpris.
Il glisse les mains sous l'ourlet de sa robe.
Ses paumes remontent le long de ses cuisses avec une lenteur délibérée. Manon retient son souffle. Les doigts d'Antoine s'arrêtent à mi-chemin, et il commence à fredonner : une mélodie basse, continue, presque inaudible. Une ligne de basse, grave et régulière, qui sort entre ses lèvres fermées.
Ses mains reprennent leur progression.
Elles atteignent le bord de sa culotte. Il effleure le tissu du bout des doigts, et Manon laisse échapper un son involontaire,à peine un soupir, mais il l'entend. Ses yeux restent levés vers elle pendant qu'il glisse les doigts sous l'élastique et trouve la chaleur dense de sa peau.
Elle est déjà mouillée.
Il ne le souligne pas, ne dit rien. Ses doigts commencent un mouvement lent, précis, accordé à la mélodie qu'il fredonne toujours. Deux doigts qui tracent des cercles réguliers contre son sexe gonflé, et Manon comprend qu'il joue, qu'il fait de son corps un instrument, qu'il cherche les notes justes avec la même patience qu'il cherchait les siennes sur scène.
— Antoine, murmure-t-elle.
Il fredonne plus fort, imperceptiblement. Ses doigts accélèrent d'un rien.
Le couvercle du piano est froid sous ses cuisses, le bois lisse contre ses paumes, et les doigts d'Antoine jouent sur elle une partition à lui seul. Elle sent la pression monter par vagues régulières, accordées au rythme qu'il maintient avec une constance presque cruelle. Elle essaie de rester immobile. Elle n'y arrive pas. Ses hanches commencent à bouger d'elles-mêmes, à chercher la pression, à suivre le tempo.
Il hausse légèrement le volume de la mélodie. Une phrase montante, comme une question musicale.
Manon répond avec son corps. Elle se plie en avant, pose le front contre son épaule, et se laisse submerger.
L'orgasme arrive en plusieurs vagues. Pas brutal : sinueux. Il se déroule comme une phrase de saxophone, avec ses paliers, ses reprises, ses silences entre les crêtes. Elle gémit contre son cou, les doigts crispés sur ses épaules, et Antoine fredonne jusqu'à la dernière note, jusqu'à ce que son souffle à elle se ralentisse et que ses mains desserrent leur prise.
Il reste immobile, ses doigts toujours contre elle, pendant qu'elle revient.
Puis il retire sa main lentement.
Elle redresse la tête. Ses yeux sont brillants. Elle comprend quelque chose qu'elle ne saura pas formuler avant longtemps : que ce qu'elle vient d'éprouver et ce qu'elle éprouve quand la musique atteint son point de rupture sont faits du même tissu, traversent les mêmes fils dans son corps.
Elle pose une main sur son torse. Elle descend.
Il ne bouge pas. La regarde. Sa respiration s'est épaissie, et elle sent sous sa paume les battements de son cœur, réguliers, mais moins qu'avant.
Ses doigts trouvent la ceinture, la défont. Le pantalon s'ouvre. Elle glisse la main à l'intérieur et referme les doigts sur lui. Il est déjà dur, chaud, et il retient un souffle entre ses dents.
Elle commence à bouger la main.
Elle cherche un rythme. Pas n'importe lequel : le sien. Celui qu'elle a entendu dans sa façon de jouer ce soir, cette pulsation légèrement syncopée, jamais tout à fait là où on l'attend. Ses va-et-vient s'installent dans ce tempo-là, avec ses petites hésitations, ses reprises, et elle voit à sa mâchoire qui se tend qu'elle a trouvé la bonne fréquence.
Antoine pose une main sur le couvercle du piano pour garder l'équilibre.
Il jouit les yeux ouverts, les yeux sur elle. Un son bref, retenu, et la chaleur de son plaisir se répand sur le couvercle noir du piano, blanc nacré sur la laque, comme une dernière note posée là.
Ils restent silencieux un long moment.
La bouteille de bourbon attend sur la table. Les voix de Karim et Sacha montent depuis le couloir. Ils reviennent.
Antoine passe un pouce sur la joue de Manon. Un geste simple. Presque absent.
— Demain soir, dit-il. On enregistre. Tu viens ?
Elle regarde le piano. Les quelques gouttes nacrées sur le couvercle. Elle pense à ce que c'est que de jouer sans partition, sans filet, de chercher la note juste dans le noir et de la trouver quand même.
— Oui, dit-elle.
***
II : Répétition
Le studio est au sous-sol d'un immeuble de la rue Oberkampf. Pas d'enseigne non plus : Antoine semble vivre dans un monde sans enseignes, un monde de portes dérobées et d'escaliers qui descendent. Manon suit le son des voix dans le couloir bétonné, une sacoche sur l'épaule, les cheveux encore humides de la douche qu'elle a prise deux fois ce matin comme si elle pouvait se laver de la nuit précédente, ou au contraire la conserver intacte sous sa peau.
Elle pousse la porte.
La pièce est grande, insonorisée; des panneaux de mousse acoustique tapissent les murs jusqu'au plafond, gris et épais, qui absorbent le son avant même qu'il naisse. Au centre, un tapis usé. Autour, les instruments installés avec cette désinvolture particulière aux musiciens qui ont toujours tout à portée de main. La contrebasse de Karim appuyée contre son support, haute et sombre comme une silhouette. La batterie de Sacha déployée dans un angle, cuivres et peaux, un kit modeste mais accordé avec soin.
Et le piano droit, contre le mur du fond.
Manon s'y dirige instinctivement.
Karim a trente et un ans. Il est grand, les épaules larges, les mains faites pour entourer le manche d'une contrebasse, de longues mains brunes aux articulations proéminentes, des mains qui ont une vie propre même au repos. Il parle peu. Quand il regarde Manon, il y a dans ses yeux quelque chose d'attentif et de direct qui ne ressemble pas à de la convoitise, plutôt à l'écoute, la même qu'il a sur scène, ce silence intérieur des gens qui savent attendre la note juste.
Sacha est différent. Trente-six ans, une barbe de trois jours, une façon de rire qui prend toute la pièce. Il est assis derrière sa batterie quand Manon entre, et il frappe deux coups secs sur la caisse claire en guise de bonjour. Un salut percussif. Elle sourit malgré elle.
Antoine est debout près de la console d'enregistrement. Il lui adresse un regard bref, mais qui contient la nuit entière.
— On commence par jouer, dit-il.
Ils jouent une heure.
Manon ne connaît pas leurs morceaux, et ce n'est pas grave, personne ne lui demande de les connaître. Elle écoute, trouve les espaces libres dans la trame harmonique, s'y glisse. Ses doigts apprennent à hésiter, ce qui est le contraire de ce qu'on lui a appris pendant dix ans. Au Conservatoire, hésiter c'est faillir. Ici, l'hésitation est une couleur parmi d'autres.
La musique se déploie dans la pièce insonorisée et ne part nulle part, elle s'accumule, se superpose à elle-même, devient dense et chaude.
Manon sent la chaleur monter dans ses joues, dans sa nuque. Il y a dans la musique quelque chose que la nuit précédente a rendu évident : une tension corporelle, une pulsation basse qui n'est pas seulement rythmique. Elle pense aux mains d'Antoine sur ses cuisses et ses doigts appuient plus fort sur les touches, involontairement.
Antoine le remarque. Il la regarde depuis son micro, et il sourit dans l'anche.
Ils s'arrêtent sans se concerter. La dernière note de Sacha sur la cymbale ride se dissout dans la mousse des murs.
Le silence qui suit est particulier. Plein, saturé, comme l'air après un orage.
Manon se lève du tabouret. Elle ne sait pas exactement pourquoi elle se lève, ni vers quoi elle va. Elle sait seulement que quelque chose a changé dans la densité de la pièce, que les quatre corps qui l'occupent sont maintenant accordés sur une fréquence différente de celle de la musique.
Elle se retrouve au centre du tapis.
Les trois hommes la regardent sans bouger. Pas d'impatience. Pas d'injonction. Juste cette qualité d'attention qu'elle a appris à reconnaître chez eux depuis la nuit dernière, une présence totale, sans dispersion.
Ses mains trouvent les boutons de son chemisier.
Elle se déshabille lentement, avec une conscience aiguë de chaque geste. Le chemisier d'abord, le tissu glisse de ses épaules et tombe sur le tapis. Puis la fermeture éclair de sa jupe dans le dos, et la jupe qui suit, et elle reste en sous-vêtements noirs dans la lumière blanche du studio, trois paires d'yeux sur elle.
Elle ne détourne pas le regard. Elle pense à hier soir, au couvercle du piano froid sous ses cuisses, au rythme qu'Antoine fredonnait contre son oreille, et quelque chose se défait dans sa poitrine, une dernière résistance, le verrou d'une porte qu'elle ne savait plus comment ouvrir.
Le soutien-gorge. La culotte.
Elle est nue au centre du tapis.
Ses mains descendent sur son ventre. Elle les laisse aller, lentement, naturellement, comme si elle était seule. Ses paumes remontent sur ses seins, s'y attardent. Ses doigts trouvent ses propres mamelons et les effleurent jusqu'à ce qu'ils durcissent. Elle ferme les yeux à demi.
Karim a posé les mains sur son archet. Sacha tient ses baguettes. Antoine a le saxophone contre sa cuisse.
Ils commencent à jouer.
Pas fort. A peine. Une mélodie à trois voix, langoureuse et basse, presque chuchotée. La contrebasse pose un fond grave et continu. La batterie effleure les fûts du bout des doigts, une caresse rythmique. Le saxophone tisse une ligne mélodique au-dessus, sinueuse et chaude.
Et Manon se touche au son de cette musique.
Sa main droite descend entre ses cuisses. Elle est debout, les jambes légèrement écartées, et ses doigts s'insinuent dans sa propre chaleur avec une douceur délibérée. Elle trouve le point précis où la pression devient langage, et elle travaille sur elle-même en cercles lents qui suivent le tempo de la contrebasse : profond, régulier, indéfectible.
Son autre main reste sur son sein. Elle se penche légèrement en avant. Un premier son sort d'elle, involontaire, pas un cri, quelque chose de plus intérieur, une note basse dans sa gorge.
Le saxophone d'Antoine monte d'un demi-ton.
Elle accélère imperceptiblement. Ses cheveux sont tombés sur son visage. Elle les repousse d'un geste impatient et cherche les yeux d'Antoine par-dessus le corps de l'instrument. Il joue en la regardant, et le son qu'il tire du saxophone à cet instant précis est le son exact de ce qu'elle éprouve : une chaleur ascendante, une montée sans résolution.
La musique s'arrête doucement, comme une marée qui se retire.
Les instruments se posent. Les trois hommes traversent la pièce vers elle.
Karim s'agenouille le premier.
Il le fait avec naturel, sans théâtralité, il s'agenouille devant elle comme on s'installe devant un instrument qu'on connaît bien, avec le respect particulier des musiciens pour ce qui produit du son. Ses grandes mains se posent sur ses hanches et il approche son visage de son sexe.
Sa bouche est chaude et précise. Il explore avec la même patience qu'il met à trouver les positions sur le manche de sa contrebasse, une patience qui n'est pas de la lenteur mais de la profondeur, une façon de ne pas aller plus vite que la compréhension. Sa langue trace des lignes longues, s'attarde sur son clitoris gonflé, revient, recommence. Manon pose une main sur sa tête pour garder l'équilibre.
Elle est sur le point de basculer quand il s'écarte.
Antoine prend sa place. Ses mains à lui sont différentes. Plus fermes, un peu plus impatientes, bien qu'il les maîtrise. Sa bouche est avide et tendre à la fois. Il plonge sa langue en elle avec une profondeur que Karim ne s'était pas accordée, et Manon se plie légèrement, les doigts dans ses cheveux, un son long dans la gorge.
Sacha attend, assis en tailleur sur le tapis, les avant-bras sur les genoux, tranquille.
Quand Antoine lève la tête, Sacha se lève et prend la place laissée libre. Il a une bouche large et une façon de faire qui surprend Manon : il ne se concentre pas sur un seul point mais couvre tout son sexe en ondes successives, une langue ample et mouvante qui l'enveloppe plutôt qu'elle ne la cible. Elle gémit plus fort.
Les trois hommes ont joué sur elle tour à tour comme ils auraient échangé un thème à improviser, chacun avec sa voix, son registre, sa façon propre de traiter le même matériau.
Manon descend à genoux sur le tapis.
Elle n'a pas à réfléchir à ce qu'elle fait, son corps sait, ou plutôt décide et son esprit suit, lâché enfin des partitions et des règles. Elle se retrouve à genoux devant Antoine, et elle prend son sexe dans sa main.
Il est déjà dur, tendu sous ses doigts, et quand elle ferme les lèvres sur lui elle l'entend expirer. Un long souffle retenu depuis trop longtemps. Elle commence un mouvement régulier, lent d'abord, langue et bouche et mains coordonnées dans un rythme à elle, un rythme qu'elle invente. Elle le prend profond, sent le contact au fond de sa gorge, et recule, et revient.
Puis elle se tourne vers Karim.
Il y a quelque chose de musical dans ce qu'elle fait, elle le comprend à mesure qu'elle le fait. Elle passe d'un homme à l'autre avec des transitions naturelles, comme on passe d'un accord à l'autre dans une progression harmonique. Karim dans sa bouche : sa façon de rester immobile, confiant, d'attendre qu'elle vienne à lui. Puis Sacha,qui pose une main dans ses cheveux, pas pour diriger, juste pour sentir le mouvement.
Un rythme à trois temps s'installe. Elle le sent dans ses propres gestes, le va-et-vient de sa tête, la rotation de ses épaules, le poids de son corps sur ses paumes.
Antoine l'allonge doucement sur le tapis.
Il s'installe entre ses cuisses avec la même économie de gestes qui caractérise tout ce qu'il fait. Ses mains remontent le long de ses flancs. Il la regarde une dernière fois (une question silencieuse) et elle répond en levant les hanches vers lui.
Il entre en elle lentement.
Elle ferme les yeux. La pénétration est longue, complète, et quand il est en elle jusqu'au bout il s'immobilise un instant, juste un instant, pour laisser le corps s'ajuster, pour laisser les deux systèmes nerveux s'accorder. Puis il commence à bouger, et le son qu'il tire d'elle n'est pas si différent de celui qu'il tire de son saxophone.
Karim s'est approché. Il s'agenouille près de la tête de Manon, et elle tourne le visage vers lui, ouvre la bouche. Le rythme s'installe : le va-et-vient d'Antoine dans son sexe, celui de Karim dans sa bouche, et ses propres mains qui remontent sur les hanches d'Antoine pour sentir chaque mouvement à travers ses paumes.
Sacha est assis un peu à l'écart. Il la regarde avec ses yeux calmes. Il attend son tour avec la même patience qu'il a derrière sa batterie : le batteur sait que tout arrive à temps si on laisse le temps venir.
La rotation s'opère avec une fluidité qui surprend Manon elle-même.
Antoine cède sa place à Karim. Les corps se réorganisent sans heurt, comme une phrase musicale qui module vers un autre ton. Karim entre en elle et sa façon d'être là est différente, plus profonde, plus lente, avec une gravité qui correspond à l'instrument qu'il joue. Manon sent la différence dans tout son corps, jusqu'à la nuque.
Puis Sacha.
Sacha est syncopé. Ses hanches ont une façon d'arriver légèrement en dehors du temps attendu, de surprendre, et Manon rit malgré elle : un rire bref, heureux, inattendu, avant que le plaisir reprenne ses droits et efface tout.
Le crescendo s'organise naturellement, sans que personne ne le décide.
Les trois hommes reviennent vers elle avec une urgence conjointe, et Manon est sur le dos sur le tapis, les yeux grands ouverts vers le plafond de mousse acoustique, et elle comprend qu'elle va jouir,d'une façon différente de la nuit précédente, plus large, moins singulière, comme une résolution harmonique qui engage toutes les voix ensemble.
Elle jouit longtemps. Ses hanches se soulèvent, ses mains griffent le tapis, et elle fait un son qu'elle ne s'était jamais entendu faire : une note longue, montante, qui se brise au sommet comme la dernière note d'un accord parfait.
Les trois hommes se libèrent à leur tour, l'un après l'autre, sur la peau de son ventre et de sa poitrine. C’est chaud, réel, immédiat. Karim ferme les yeux. Sacha incline la tête en arrière. Antoine la regarde jusqu'au bout.
Le silence dans la pièce insonorisée est absolu.
Manon reste allongée sur le tapis, les yeux ouverts, la respiration qui revient par vagues. Elle regarde le plafond de mousse grise. Elle ne pense à rien, enfin. Elle ne pense à rien du tout, ce qui est le plus rare des luxes pour quelqu'un dont la tête a toujours été pleine de partitions.
Quelqu'un lui tend une serviette.
C'est Karim, agenouillé près d'elle, silencieux comme toujours.
— Merci, dit-elle.
Il incline la tête. Derrière lui, Sacha ouvre la bouteille d'eau posée sur la console. Antoine est assis contre le mur, les bras sur les genoux, la chemise ouverte.
— La partie trois, dit-il après un moment. Je t'expliquerai demain.
Manon ferme les yeux.
— D'accord, dit-elle.
Et dans le noir de ses paupières, elle entend encore la musique.
III : Première
L'invitation arrive trois jours plus tard.
Une enveloppe kraft glissée sous la porte de l'appartement de Manon. Elle ne sait pas comment Antoine a trouvé son adresse et elle ne le lui demandera pas. À l'intérieur, une feuille pliée en deux. Une adresse dans le seizième, un samedi soir, vingt-deux heures. Et en bas, de l'écriture d'Antoine, serrée et penchée vers la droite : Tenue de concert. Rien dessous.
Elle reste longtemps avec la feuille dans les mains.
La maison est derrière un portail en fer forgé, au fond d'une allée privée bordée de buis. Rien dans la façade n'indique ce qui s'y passe : lumières tamisées aux fenêtres, une voiture noire garée le long du mur, le silence des quartiers riches le samedi soir. Manon sonne. Un homme en costume sombre ouvre et la fait entrer sans un mot.
L'intérieur est vaste, épuré. Des murs blancs, un parquet en chêne clair, des tableaux abstraits dans des cadres minces. Au fond du couloir s'ouvre un espace qui n'est pas tout à fait une salle de concert et pas tout à fait autre chose. Une vingtaine de fauteuils disposés en demi-cercle face à une estrade basse, éclairée par des projecteurs à intensité douce qui font de la lumière une matière.
Sur l'estrade, le piano.
Un Steinway à queue cette fois, noir et grand, les jambes fuselées, le couvercle ouvert sur les cordes tendues dans l'obscurité intérieure. Antoine est déjà là, aux côtés de Karim et de Sacha. Ils ont mis des chemises blanches, tous les trois. Ils ressemblent à ce qu'ils sont : des musiciens avant un concert.
Manon s'avance vers eux.
Dans les fauteuils, une dizaine de personnes. Elle ne les regarde pas encore. Elle monte sur l'estrade et s'assoit devant le Steinway, et ses doigts trouvent les touches blanches avec le réflexe pavlovien de dix ans de pratique.
Elle ne sait pas qui est le mécène. Une silhouette parmi les autres, dans le demi-cercle des fauteuils, peut-être l'homme aux tempes grises au premier rang, peut-être la femme en robe rouge assise légèrement à l'écart. Cela n'a pas d'importance. Ce qui importe c'est la lumière sur les touches, et la chaleur des projecteurs sur ses épaules, et Antoine qui se place à sa droite avec le saxophone contre sa cuisse.
— On joue d'abord, dit-il doucement. Comme toujours.
Manon pose les mains sur le clavier.
Elle attaque les premières notes : un accord ouvert, suspendu, qui appelle une résolution. Karim répond depuis le fond de sa contrebasse. Sacha effleure le charleston du talon. Et Antoine soulève le saxophone à ses lèvres et joue.
La musique s'installe dans la pièce avec son autorité propre. Les gens dans les fauteuils se taisent d'une façon différente du silence ordinaire. Ils retiennent quelque chose, retiennent leur respiration ou leur jugement, attendent. Manon le sent dans ses mains, dans ses épaules. Elle joue en regardant le clavier, puis elle ferme les yeux.
La main d'Antoine se pose sur ses épaules.
Il joue toujours. Elle entend le son du saxophone, continu, une ligne mélodique qui ne se rompt pas. Mais sa main libre a trouvé la peau de son cou, et ses doigts descendent lentement sur sa nuque, sur la naissance de sa colonne vertébrale. Manon continue de jouer.
C'est le pacte de ce soir. Elle a compris en lisant le billet. La musique continue. Elle continue, coûte que coûte, quoi qu'il arrive à son corps.
Les doigts d'Antoine atteignent le dos de sa robe. Ils trouvent la fermeture et commencent à descendre.
La robe s'ouvre dans le dos comme un livre. La lumière des projecteurs touche sa peau nue et Manon sent le regard des gens dans les fauteuils comme une pression physique, diffuse et chaude, pas tout à fait désagréable. Elle joue un arpège montant, puis descendant, puis une ligne mélodique qui dialogue avec le saxophone d'Antoine. Sa main droite ne tremble pas.
Sa main gauche, légèrement.
Antoine pose le saxophone. Quelqu'un dans la salle prend le relais, elle entend une note enregistrée, peut-être, ou une autre source sonore, quelque chose qui maintient le fond harmonique. Les deux mains d'Antoine sont libres maintenant. Elles font glisser la robe de ses épaules.
Le tissu tombe sur le banc, puis sur le plancher de l'estrade.
Manon continue de jouer, nue devant les fauteuils.
Elle ne les regarde pas. Elle regarde le clavier. Mais elle les sent. Leur silence, leur immobilité, leur concentration sur elle. C'est une forme d'écoute qu'elle connaît, l'écoute du public pendant un concerto, sauf que l'objet n'est plus seulement la musique. L'objet c'est elle, sa nuque, ses épaules, ses seins, la courbe de ses reins au-dessus du banc, ses mains qui continuent leur travail sur les touches blanches et noires.
Elle joue une phrase lente, presque une berceuse.
Antoine s'agenouille derrière elle.
Ses mains remontent le long de ses flancs depuis les hanches. Elles couvrent sa taille, son ventre, ses seins. Il les tient, juste les tenir, le poids de ses paumes ouvertes contre sa poitrine pendant qu'elle joue. Elle sent sa bouche dans son cou, sur sa nuque. Ses dents effleurent la peau sous son oreille.
Un son lui échappe. Pas un gémissement. Quelque chose de plus retenu, une note basse dans la gorge, une mesure supprimée.
Sa main droite cherche un accord qu'elle ne trouve pas exactement, ses doigts se trompent d'une touche, et le demi-ton faux qui en résulte est étrangement juste dans ce contexte : une dissonance brève, honnête, humaine.
Karim traverse l'estrade.
Il vient se placer derrière elle, à la gauche d'Antoine, et Manon comprend que les deux hommes se coordonnent dans le silence avec la même précision qu'ils coordonnent leurs parties musicales. Karim s'agenouille. Ses mains prennent les hanches de Manon et la soulèvent légèrement du banc. Elle se retrouve debout, penchée en avant, les paumes à plat sur les touches graves du piano dans un accord fortissimo involontaire que personne ne relève.
Sa bouche trouve son sexe par derrière.
Les grandes mains de Karim tiennent ses hanches avec une fermeté tranquille, et sa langue s'insinue en elle avec cette patience qu'elle lui connaît, cette façon de creuser lentement jusqu'à ce que le son monte. Manon pose le front sur ses propres mains, sur le bord du clavier. Elle ferme les yeux. Un accord tenu vibre sous ses paumes.
Dans les fauteuils, quelqu'un déplace son poids. Un froissement de tissu.
Sacha est allongé sous le piano.
Elle l'aperçoit en rouvrant les yeux, sa silhouette allongée sur le plancher de l'estrade, sous la caisse du Steinway, les yeux levés vers elle. Il glisse les mains sous ses genoux et tire doucement jusqu'à ce que son sexe soit à hauteur de sa bouche.
Sa langue arrive d'un autre angle, différente de celle de Karim, plus large, plus ample, qui couvre et enveloppe. Les deux bouches sur elle simultanément, deux rythmes superposés, et Manon appuie les deux paumes sur le clavier dans un accord dissonant qu'elle laisse résonner, résonner, jusqu'à ce qu'il s'étouffe dans le feutre des étouffoirs.
Elle gémit. Cette fois sans retenue.
Dans les fauteuils, le silence est absolu.
Antoine la relève doucement.
Il s'assoit sur le banc à sa place. Le banc du pianiste, devant le Steinway grand ouvert. Et il l'attire vers lui, dos à lui, face au clavier, face au public. Elle s'assoit sur ses cuisses. Elle sent son sexe dur contre le bas de son dos, et elle se soulève légèrement pour le positionner, et elle descend sur lui.
Lentement.
Jusqu'au bout.
Un long souffle sort d'elle, tête inclinée en arrière contre son épaule. Dans cette position elle voit la salle à l'envers, les visages levés vers elle, la lumière des projecteurs, les fauteuils en demi-cercle. Elle voit le mécène aux tempes grises qui tient ses deux mains jointes sous le menton, les yeux grands ouverts.
Antoine commence à bouger sous elle : des ondulations lentes des hanches, régulières, qui la soulèvent et la rabaissent avec une douceur calculée. Sa bouche est dans ses cheveux. Il murmure quelque chose qu'elle n'entend pas.
Ses mains trouvent le clavier.
Elle joue.
Les doigts cherchent d'abord, puis trouvent une mélodie simple, presque naïve, qui monte par demi-tons. Chaque mouvement d'Antoine sous elle se répercute dans ses poignets, dans ses doigts, dans les notes qu'elle choisit. Elle joue plus fort. Il accélère. Le rythme entre la musique et leurs deux corps s'ajuste, se cherche, se trouve,comme deux instruments qui s'accordent, comme hier soir dans le studio, comme la toute première nuit sur la scène du Blue Monk.
Karim s'approche par la droite.
Il se place debout à côté du piano, face à elle. Elle tourne la tête vers lui et prend son sexe dans sa bouche sans cesser de jouer. La main gauche continue les basses, régulières, le soutien harmonique, pendant que la main droite est plus libre, plus mobile, peut se tromper, peut errer. Elle prend Karim profond dans sa gorge, et elle joue, et Antoine bouge sous elle, et la superposition de tout cela crée dans son corps une saturation qui n'est pas de la musique et qui en est une.
Sacha attend.
Il s'est levé de sous le piano. Il se tient à l'écart du banc, et il regarde, et son regard à lui est différent des autres, plus doux, presque mélancolique, la façon d'un batteur de regarder la musique se faire sans lui pendant quelques mesures.
Manon libère sa bouche de Karim.
Elle regarde Sacha et elle dit, juste avec les yeux, juste avec la façon dont elle incline légèrement le bassin vers l'arrière, elle dit quelque chose sans mots.
Il comprend.
Il s'approche par derrière, et il rejoint Antoine, et les deux hommes trouvent leurs positions avec une lenteur millimétrée, une coordination qui n'a pas besoin de langage. Manon se penche en avant sur le clavier. Un accord grave s'écrase sous ses paumes, sombre et plein, et Sacha entre en elle par derrière, au-dessus d'Antoine, et le double étirement qui s'ensuit est si total, si complet, qu'elle cesse de jouer pendant trois secondes exactement.
Puis ses mains reviennent sur les touches.
Elle joue des accords maintenant; plus de mélodie, plus de ligne conductrice. Des blocs de son, graves et dissonants, qu'elle enfonce dans le clavier en rythme avec les deux hommes qui la traversent. La musique n'est plus une métaphore. Elle est la même chose. Les mêmes terminaux, la même montée, la même architecture d'intensité qui appelle une résolution qu'elle diffère, qu'elle diffère encore, qu'elle maintient en suspension parce que la chute sera proportionnelle à la durée de l'attente.
Karim s'est replacé à sa hauteur. Elle prend sa main, la pose sur sa gorge pour sentir les sons qui en sortent.
Dans les fauteuils, quelqu'un a cessé de faire semblant de tenir ses mains immobiles.
La résolution arrive.
Elle arrive comme les meilleures résolutions harmoniques arrivent, avec une évidence rétrospective, comme si elle avait été là tout le temps, comme si toute la pièce n'avait été qu'un long chemin vers ce moment précis. Manon enfonce toutes les touches du registre médian dans un accord massif et tenu, les deux paumes ouvertes sur l'ivoire, et elle jouit de tout son corps : les reins, le ventre, la gorge, les mains, jusqu'au bout des doigts qui sentent les cordes vibrer à travers les touches.
Elle fait un son long, nu, non musical.
Antoine se libère en elle au même instant, les hanches qui s'immobilisent, les bras qui l'encerclent. Sacha une seconde après : une expiration retenue, les mains crispées sur ses hanches. Karim, debout à sa droite, dans sa main refermée, il incline la tête et ferme les yeux, et ce qu'il dépose sur la peau de son flanc est chaud et immédiat.
Le dernier accord du Steinway s'éteint dans le feutre.
Le silence qui suit dure longtemps.
Manon est penchée en avant sur le clavier, le front posé sur ses propres poignets, les yeux ouverts sur l'ivoire des touches. Elle entend sa propre respiration, et celle d'Antoine sous elle, et le léger bruit des corps qui se séparent.
Puis, dans la salle, quelqu'un frappe dans ses mains.
Une paire de mains, lentes et régulières, pas de l'enthousiasme, quelque chose de plus recueilli, comme on applaudit à la fin d'un quatuor de Schubert. D'autres mains rejoignent les premières. Pas un tonnerre. Un accord. Une reconnaissance.
Manon se redresse.
Elle ne cherche pas à couvrir son corps. Elle reste assise sur le banc. Antoine s'est levé derrière elle, et le banc lui appartient à nouveau, et le Steinway lui appartient, et la lumière des projecteurs sur ses épaules nues. Elle regarde les gens dans les fauteuils les regarder.
L'homme aux tempes grises se lève le premier. Il incline légèrement la tête, le salut d'un connaisseur, sans équivoque.
Plus tard, dans une pièce au fond de la maison, quelqu'un a préparé des serviettes chaudes et une bouteille de vin blanc. Manon s'enveloppe dans un peignoir épais. Elle s'assoit dans un fauteuil et boit lentement, et ses mains autour du verre sont stables.
Antoine est assis en face d'elle. Karim et Sacha parlent à voix basse près de la fenêtre.
— Tu avais déjà fait ça, dit-elle. Avec quelqu'un d'autre.
Ce n'est pas une accusation.
— Non, dit-il.
Elle le regarde. Il a l'air de dire la vérité, et la vérité dans sa bouche a le même son que ses notes de saxophone : dense, sans décoration.
— La musique, dit-elle. Ce n'est pas une métaphore pour toi.
Il sourit. Le même coin de bouche que la première nuit.
— Pour moi, dit-il, ce n'est jamais une métaphore.
Elle repart à l'aube.
Le portail en fer forgé se referme derrière elle dans le silence du seizième endormi. Elle marche jusqu'à la station de métro, les mains dans les poches, les cheveux encore un peu humides de la douche. Le ciel au-dessus des immeubles haussmanniens vire du noir au bleu, ce bleu particulier des fins de nuit parisienne, ni vraiment nuit ni vraiment jour, un accord suspendu entre deux états.
Dans le métro qui la ramène chez elle, elle sort son téléphone et ouvre l'application de son conservatoire. Elle a un cours à dix heures : Chopin, les nocturnes, un travail d'interprétation sur la pédale de résonance.
Elle range le téléphone.
Elle pose les mains sur ses cuisses, paumes vers le bas, et elle sent sous ses doigts le tissu de son manteau, et en dessous, la chaleur de sa propre peau, et en dessous encore, quelque chose qui a changé de nature, quelque chose qui ne se laissera plus enfermer dans une partition.
Le métro entre dans le tunnel. Les lumières de la rame découpent son reflet dans la vitre noire en face d'elle.
Elle ne reconnaît pas tout à fait son visage.
Elle sourit.
I : Le Club
Le club s'appelle Blue Monk. Aucune enseigne. Une porte noire dans une ruelle du onzième, et derrière, la fumée, le cuir des tabourets usés, l'odeur de bière tiède et de sueur mêlée au parfum sucré des cigarettes roulées que personne n'allume vraiment mais que tout le monde tient entre les doigts.
Manon descend les trois marches et s'arrête.
Elle a vingt-trois ans. Elle sort du Conservatoire comme on sort d'un couvent : les doigts disciplinés, l'oreille absolue, et une certaine rigidité dans la nuque qui vient des années passées à ne jamais dévier d'une partition. Ce soir, une amie l'a traînée ici en lui disant : tu ne comprends rien à la musique tant que tu n'as pas entendu Moreau au saxophone. Elle a mis sa robe noire, celle qui s'arrête mi-cuisse, et elle est venue par curiosité, presque par défi.
Ce qu'elle entend la cloue sur place.
Ce n'est pas de la musique au sens où elle l'entend. C'est autre chose. Une conversation entre trois hommes et le silence, une dispute amoureuse entre les notes et ce qu'il y a entre elles. Le contrebassiste tient le sol comme une colonne vertébrale. Le batteur effleure ses cymbales avec des baguettes légères, presque hésitantes. Et le saxophoniste, Antoine Moreau, trente-quatre ans, chemise blanche ouverte au col, les yeux mi-clos, le saxophoniste parle.
Son instrument parle, plutôt. Une voix grave et chaude qui monte, se courbe, descend dans des registres que Manon ne savait pas accessibles. Elle trouve une table au fond, commande un verre qu'elle ne boira pas, et écoute.
Il la remarque pendant le deuxième set.
Elle est la seule dans la salle à ne pas bouger la tête. Les autres oscillent, ferment les yeux, accompagnent de la semelle. Elle, non. Elle fixe le piano, un Steinway fatigué, deux touches ivoire écaillées, avec une intensité qui n'est pas de l'admiration mais de la reconnaissance. Antoine souffle une phrase longue, mouvante, et il voit les doigts de la jeune femme se poser à plat sur la table, comme si elle suivait une ligne mélodique invisible.
Il s'approche d'elle entre deux morceaux. La sueur luit sur son front. Il sent le tabac froid et la résine du bec.
— Vous jouez, dit-il. Ce n'est pas une question.
Manon lève les yeux. Il est plus grand qu'il ne paraissait sur scène. Il y a quelque chose de tranquille dans son regard, une certitude sans arrogance.
— Piano classique, dit-elle. Rien à voir avec ce que vous faites.
Il sourit. Un seul coin de la bouche.
— C'est la même chose, dit-il. Vous voulez essayer ?
Elle monte sur scène.
Ses mains tremblent légèrement quand elle s'assoit sur le tabouret. Le clavier est devant elle, familier et étranger à la fois : elle connaît la géométrie des touches, mais pas les règles de cet endroit, pas les permissions que l'on s'accorde ici. Karim, le contrebassiste, lui adresse un signe de tête bienveillant. Sacha, derrière sa batterie, attend, deux baguettes levées comme une question ouverte.
Antoine place l'anche entre ses lèvres et regarde Manon.
— Fa mineur, dit-il doucement. Suivez-moi.
Il joue une phrase. Simple, sinueuse. Manon écoute, puis répond. Ses doigts trouvent les notes presque malgré elle, et ce qui sort n'est pas du Chopin, pas du Debussy : c'est quelque chose de plus brut, de plus incertain, et c'est exactement pour ça que c'est juste. Antoine sourit en soufflant. Il détourne sa phrase vers elle, comme on tends la main. Elle la prend.
Ils jouent vingt minutes. La salle se tait d'une autre façon.
La loge est petite. Un canapé défoncé, un miroir cerclé d'ampoules dont deux sont mortes, une table avec des verres et une bouteille de bourbon à moitié vide. L'air sent la transpiration fraîche, le cuir des étuis d'instruments, et quelque chose de doux que Manon met un moment à identifier : le souffle chaud de la soirée encore présent entre les murs.
Karim et Sacha sont partis chercher à boire. Antoine pose son saxophone dans son étui avec des gestes lents, presque cérémoniels.
Manon est debout près du piano droit qui occupe tout un angle de la pièce. Elle pose une main sur le couvercle fermé, noir et lustré. Elle n'a rien dit depuis qu'ils ont quitté la scène. Il n'y a rien à dire, et c'est bien ainsi.
Antoine se retourne.
Il traverse la pièce lentement. Il n'a pas détaché son regard du sien, et Manon ne recule pas. Elle sent son cœur battre dans sa gorge, dans ses poignets, dans ses tempes; le même battement qu'à la fin d'un concerto, quand l'archet s'immobilise et que le son continue dans l'air sans permission.
Il s'arrête à quelques centimètres d'elle.
Sa main se lève et effleure la mâchoire de Manon, un contact si léger qu'elle doute d'abord qu'il soit réel. Puis ses doigts glissent jusqu'à sa nuque, et il l'embrasse.
Le baiser est lent. Presque interrogatif au début : ses lèvres posent une question, les siennes répondent par l'affirmative. Il a les mains d'un musicien, larges et sûres, et elles encadrent son visage comme s'il tenait quelque chose de fragile et de précieux. Manon sent la chaleur de sa paume contre sa joue, l'odeur de sa peau, cuivre et tabac et quelque chose de plus profond, une chaleur animale.
Elle ouvre la bouche. Il approfondit le baiser. Leurs langues se touchent, et Manon ferme les yeux.
Ses mains à lui descendent lentement le long de ses épaules, de ses bras. Il la prend par les hanches et l'assoit sans effort sur le couvercle du piano. Le bois laqué est froid sous ses cuisses. Elle pose les paumes derrière elle pour garder l'équilibre.
Antoine s'écarte d'un souffle. Il regarde son visage, les joues roses, les lèvres entrouvertes, les yeux encore mi-clos, et quelque chose traverse son regard, tendre et sombre à la fois.
— Tu joues bien, dit-il doucement.
Elle rit, à peine. Un son bref, surpris.
Il glisse les mains sous l'ourlet de sa robe.
Ses paumes remontent le long de ses cuisses avec une lenteur délibérée. Manon retient son souffle. Les doigts d'Antoine s'arrêtent à mi-chemin, et il commence à fredonner : une mélodie basse, continue, presque inaudible. Une ligne de basse, grave et régulière, qui sort entre ses lèvres fermées.
Ses mains reprennent leur progression.
Elles atteignent le bord de sa culotte. Il effleure le tissu du bout des doigts, et Manon laisse échapper un son involontaire,à peine un soupir, mais il l'entend. Ses yeux restent levés vers elle pendant qu'il glisse les doigts sous l'élastique et trouve la chaleur dense de sa peau.
Elle est déjà mouillée.
Il ne le souligne pas, ne dit rien. Ses doigts commencent un mouvement lent, précis, accordé à la mélodie qu'il fredonne toujours. Deux doigts qui tracent des cercles réguliers contre son sexe gonflé, et Manon comprend qu'il joue, qu'il fait de son corps un instrument, qu'il cherche les notes justes avec la même patience qu'il cherchait les siennes sur scène.
— Antoine, murmure-t-elle.
Il fredonne plus fort, imperceptiblement. Ses doigts accélèrent d'un rien.
Le couvercle du piano est froid sous ses cuisses, le bois lisse contre ses paumes, et les doigts d'Antoine jouent sur elle une partition à lui seul. Elle sent la pression monter par vagues régulières, accordées au rythme qu'il maintient avec une constance presque cruelle. Elle essaie de rester immobile. Elle n'y arrive pas. Ses hanches commencent à bouger d'elles-mêmes, à chercher la pression, à suivre le tempo.
Il hausse légèrement le volume de la mélodie. Une phrase montante, comme une question musicale.
Manon répond avec son corps. Elle se plie en avant, pose le front contre son épaule, et se laisse submerger.
L'orgasme arrive en plusieurs vagues. Pas brutal : sinueux. Il se déroule comme une phrase de saxophone, avec ses paliers, ses reprises, ses silences entre les crêtes. Elle gémit contre son cou, les doigts crispés sur ses épaules, et Antoine fredonne jusqu'à la dernière note, jusqu'à ce que son souffle à elle se ralentisse et que ses mains desserrent leur prise.
Il reste immobile, ses doigts toujours contre elle, pendant qu'elle revient.
Puis il retire sa main lentement.
Elle redresse la tête. Ses yeux sont brillants. Elle comprend quelque chose qu'elle ne saura pas formuler avant longtemps : que ce qu'elle vient d'éprouver et ce qu'elle éprouve quand la musique atteint son point de rupture sont faits du même tissu, traversent les mêmes fils dans son corps.
Elle pose une main sur son torse. Elle descend.
Il ne bouge pas. La regarde. Sa respiration s'est épaissie, et elle sent sous sa paume les battements de son cœur, réguliers, mais moins qu'avant.
Ses doigts trouvent la ceinture, la défont. Le pantalon s'ouvre. Elle glisse la main à l'intérieur et referme les doigts sur lui. Il est déjà dur, chaud, et il retient un souffle entre ses dents.
Elle commence à bouger la main.
Elle cherche un rythme. Pas n'importe lequel : le sien. Celui qu'elle a entendu dans sa façon de jouer ce soir, cette pulsation légèrement syncopée, jamais tout à fait là où on l'attend. Ses va-et-vient s'installent dans ce tempo-là, avec ses petites hésitations, ses reprises, et elle voit à sa mâchoire qui se tend qu'elle a trouvé la bonne fréquence.
Antoine pose une main sur le couvercle du piano pour garder l'équilibre.
Il jouit les yeux ouverts, les yeux sur elle. Un son bref, retenu, et la chaleur de son plaisir se répand sur le couvercle noir du piano, blanc nacré sur la laque, comme une dernière note posée là.
Ils restent silencieux un long moment.
La bouteille de bourbon attend sur la table. Les voix de Karim et Sacha montent depuis le couloir. Ils reviennent.
Antoine passe un pouce sur la joue de Manon. Un geste simple. Presque absent.
— Demain soir, dit-il. On enregistre. Tu viens ?
Elle regarde le piano. Les quelques gouttes nacrées sur le couvercle. Elle pense à ce que c'est que de jouer sans partition, sans filet, de chercher la note juste dans le noir et de la trouver quand même.
— Oui, dit-elle.
***
II : Répétition
Le studio est au sous-sol d'un immeuble de la rue Oberkampf. Pas d'enseigne non plus : Antoine semble vivre dans un monde sans enseignes, un monde de portes dérobées et d'escaliers qui descendent. Manon suit le son des voix dans le couloir bétonné, une sacoche sur l'épaule, les cheveux encore humides de la douche qu'elle a prise deux fois ce matin comme si elle pouvait se laver de la nuit précédente, ou au contraire la conserver intacte sous sa peau.
Elle pousse la porte.
La pièce est grande, insonorisée; des panneaux de mousse acoustique tapissent les murs jusqu'au plafond, gris et épais, qui absorbent le son avant même qu'il naisse. Au centre, un tapis usé. Autour, les instruments installés avec cette désinvolture particulière aux musiciens qui ont toujours tout à portée de main. La contrebasse de Karim appuyée contre son support, haute et sombre comme une silhouette. La batterie de Sacha déployée dans un angle, cuivres et peaux, un kit modeste mais accordé avec soin.
Et le piano droit, contre le mur du fond.
Manon s'y dirige instinctivement.
Karim a trente et un ans. Il est grand, les épaules larges, les mains faites pour entourer le manche d'une contrebasse, de longues mains brunes aux articulations proéminentes, des mains qui ont une vie propre même au repos. Il parle peu. Quand il regarde Manon, il y a dans ses yeux quelque chose d'attentif et de direct qui ne ressemble pas à de la convoitise, plutôt à l'écoute, la même qu'il a sur scène, ce silence intérieur des gens qui savent attendre la note juste.
Sacha est différent. Trente-six ans, une barbe de trois jours, une façon de rire qui prend toute la pièce. Il est assis derrière sa batterie quand Manon entre, et il frappe deux coups secs sur la caisse claire en guise de bonjour. Un salut percussif. Elle sourit malgré elle.
Antoine est debout près de la console d'enregistrement. Il lui adresse un regard bref, mais qui contient la nuit entière.
— On commence par jouer, dit-il.
Ils jouent une heure.
Manon ne connaît pas leurs morceaux, et ce n'est pas grave, personne ne lui demande de les connaître. Elle écoute, trouve les espaces libres dans la trame harmonique, s'y glisse. Ses doigts apprennent à hésiter, ce qui est le contraire de ce qu'on lui a appris pendant dix ans. Au Conservatoire, hésiter c'est faillir. Ici, l'hésitation est une couleur parmi d'autres.
La musique se déploie dans la pièce insonorisée et ne part nulle part, elle s'accumule, se superpose à elle-même, devient dense et chaude.
Manon sent la chaleur monter dans ses joues, dans sa nuque. Il y a dans la musique quelque chose que la nuit précédente a rendu évident : une tension corporelle, une pulsation basse qui n'est pas seulement rythmique. Elle pense aux mains d'Antoine sur ses cuisses et ses doigts appuient plus fort sur les touches, involontairement.
Antoine le remarque. Il la regarde depuis son micro, et il sourit dans l'anche.
Ils s'arrêtent sans se concerter. La dernière note de Sacha sur la cymbale ride se dissout dans la mousse des murs.
Le silence qui suit est particulier. Plein, saturé, comme l'air après un orage.
Manon se lève du tabouret. Elle ne sait pas exactement pourquoi elle se lève, ni vers quoi elle va. Elle sait seulement que quelque chose a changé dans la densité de la pièce, que les quatre corps qui l'occupent sont maintenant accordés sur une fréquence différente de celle de la musique.
Elle se retrouve au centre du tapis.
Les trois hommes la regardent sans bouger. Pas d'impatience. Pas d'injonction. Juste cette qualité d'attention qu'elle a appris à reconnaître chez eux depuis la nuit dernière, une présence totale, sans dispersion.
Ses mains trouvent les boutons de son chemisier.
Elle se déshabille lentement, avec une conscience aiguë de chaque geste. Le chemisier d'abord, le tissu glisse de ses épaules et tombe sur le tapis. Puis la fermeture éclair de sa jupe dans le dos, et la jupe qui suit, et elle reste en sous-vêtements noirs dans la lumière blanche du studio, trois paires d'yeux sur elle.
Elle ne détourne pas le regard. Elle pense à hier soir, au couvercle du piano froid sous ses cuisses, au rythme qu'Antoine fredonnait contre son oreille, et quelque chose se défait dans sa poitrine, une dernière résistance, le verrou d'une porte qu'elle ne savait plus comment ouvrir.
Le soutien-gorge. La culotte.
Elle est nue au centre du tapis.
Ses mains descendent sur son ventre. Elle les laisse aller, lentement, naturellement, comme si elle était seule. Ses paumes remontent sur ses seins, s'y attardent. Ses doigts trouvent ses propres mamelons et les effleurent jusqu'à ce qu'ils durcissent. Elle ferme les yeux à demi.
Karim a posé les mains sur son archet. Sacha tient ses baguettes. Antoine a le saxophone contre sa cuisse.
Ils commencent à jouer.
Pas fort. A peine. Une mélodie à trois voix, langoureuse et basse, presque chuchotée. La contrebasse pose un fond grave et continu. La batterie effleure les fûts du bout des doigts, une caresse rythmique. Le saxophone tisse une ligne mélodique au-dessus, sinueuse et chaude.
Et Manon se touche au son de cette musique.
Sa main droite descend entre ses cuisses. Elle est debout, les jambes légèrement écartées, et ses doigts s'insinuent dans sa propre chaleur avec une douceur délibérée. Elle trouve le point précis où la pression devient langage, et elle travaille sur elle-même en cercles lents qui suivent le tempo de la contrebasse : profond, régulier, indéfectible.
Son autre main reste sur son sein. Elle se penche légèrement en avant. Un premier son sort d'elle, involontaire, pas un cri, quelque chose de plus intérieur, une note basse dans sa gorge.
Le saxophone d'Antoine monte d'un demi-ton.
Elle accélère imperceptiblement. Ses cheveux sont tombés sur son visage. Elle les repousse d'un geste impatient et cherche les yeux d'Antoine par-dessus le corps de l'instrument. Il joue en la regardant, et le son qu'il tire du saxophone à cet instant précis est le son exact de ce qu'elle éprouve : une chaleur ascendante, une montée sans résolution.
La musique s'arrête doucement, comme une marée qui se retire.
Les instruments se posent. Les trois hommes traversent la pièce vers elle.
Karim s'agenouille le premier.
Il le fait avec naturel, sans théâtralité, il s'agenouille devant elle comme on s'installe devant un instrument qu'on connaît bien, avec le respect particulier des musiciens pour ce qui produit du son. Ses grandes mains se posent sur ses hanches et il approche son visage de son sexe.
Sa bouche est chaude et précise. Il explore avec la même patience qu'il met à trouver les positions sur le manche de sa contrebasse, une patience qui n'est pas de la lenteur mais de la profondeur, une façon de ne pas aller plus vite que la compréhension. Sa langue trace des lignes longues, s'attarde sur son clitoris gonflé, revient, recommence. Manon pose une main sur sa tête pour garder l'équilibre.
Elle est sur le point de basculer quand il s'écarte.
Antoine prend sa place. Ses mains à lui sont différentes. Plus fermes, un peu plus impatientes, bien qu'il les maîtrise. Sa bouche est avide et tendre à la fois. Il plonge sa langue en elle avec une profondeur que Karim ne s'était pas accordée, et Manon se plie légèrement, les doigts dans ses cheveux, un son long dans la gorge.
Sacha attend, assis en tailleur sur le tapis, les avant-bras sur les genoux, tranquille.
Quand Antoine lève la tête, Sacha se lève et prend la place laissée libre. Il a une bouche large et une façon de faire qui surprend Manon : il ne se concentre pas sur un seul point mais couvre tout son sexe en ondes successives, une langue ample et mouvante qui l'enveloppe plutôt qu'elle ne la cible. Elle gémit plus fort.
Les trois hommes ont joué sur elle tour à tour comme ils auraient échangé un thème à improviser, chacun avec sa voix, son registre, sa façon propre de traiter le même matériau.
Manon descend à genoux sur le tapis.
Elle n'a pas à réfléchir à ce qu'elle fait, son corps sait, ou plutôt décide et son esprit suit, lâché enfin des partitions et des règles. Elle se retrouve à genoux devant Antoine, et elle prend son sexe dans sa main.
Il est déjà dur, tendu sous ses doigts, et quand elle ferme les lèvres sur lui elle l'entend expirer. Un long souffle retenu depuis trop longtemps. Elle commence un mouvement régulier, lent d'abord, langue et bouche et mains coordonnées dans un rythme à elle, un rythme qu'elle invente. Elle le prend profond, sent le contact au fond de sa gorge, et recule, et revient.
Puis elle se tourne vers Karim.
Il y a quelque chose de musical dans ce qu'elle fait, elle le comprend à mesure qu'elle le fait. Elle passe d'un homme à l'autre avec des transitions naturelles, comme on passe d'un accord à l'autre dans une progression harmonique. Karim dans sa bouche : sa façon de rester immobile, confiant, d'attendre qu'elle vienne à lui. Puis Sacha,qui pose une main dans ses cheveux, pas pour diriger, juste pour sentir le mouvement.
Un rythme à trois temps s'installe. Elle le sent dans ses propres gestes, le va-et-vient de sa tête, la rotation de ses épaules, le poids de son corps sur ses paumes.
Antoine l'allonge doucement sur le tapis.
Il s'installe entre ses cuisses avec la même économie de gestes qui caractérise tout ce qu'il fait. Ses mains remontent le long de ses flancs. Il la regarde une dernière fois (une question silencieuse) et elle répond en levant les hanches vers lui.
Il entre en elle lentement.
Elle ferme les yeux. La pénétration est longue, complète, et quand il est en elle jusqu'au bout il s'immobilise un instant, juste un instant, pour laisser le corps s'ajuster, pour laisser les deux systèmes nerveux s'accorder. Puis il commence à bouger, et le son qu'il tire d'elle n'est pas si différent de celui qu'il tire de son saxophone.
Karim s'est approché. Il s'agenouille près de la tête de Manon, et elle tourne le visage vers lui, ouvre la bouche. Le rythme s'installe : le va-et-vient d'Antoine dans son sexe, celui de Karim dans sa bouche, et ses propres mains qui remontent sur les hanches d'Antoine pour sentir chaque mouvement à travers ses paumes.
Sacha est assis un peu à l'écart. Il la regarde avec ses yeux calmes. Il attend son tour avec la même patience qu'il a derrière sa batterie : le batteur sait que tout arrive à temps si on laisse le temps venir.
La rotation s'opère avec une fluidité qui surprend Manon elle-même.
Antoine cède sa place à Karim. Les corps se réorganisent sans heurt, comme une phrase musicale qui module vers un autre ton. Karim entre en elle et sa façon d'être là est différente, plus profonde, plus lente, avec une gravité qui correspond à l'instrument qu'il joue. Manon sent la différence dans tout son corps, jusqu'à la nuque.
Puis Sacha.
Sacha est syncopé. Ses hanches ont une façon d'arriver légèrement en dehors du temps attendu, de surprendre, et Manon rit malgré elle : un rire bref, heureux, inattendu, avant que le plaisir reprenne ses droits et efface tout.
Le crescendo s'organise naturellement, sans que personne ne le décide.
Les trois hommes reviennent vers elle avec une urgence conjointe, et Manon est sur le dos sur le tapis, les yeux grands ouverts vers le plafond de mousse acoustique, et elle comprend qu'elle va jouir,d'une façon différente de la nuit précédente, plus large, moins singulière, comme une résolution harmonique qui engage toutes les voix ensemble.
Elle jouit longtemps. Ses hanches se soulèvent, ses mains griffent le tapis, et elle fait un son qu'elle ne s'était jamais entendu faire : une note longue, montante, qui se brise au sommet comme la dernière note d'un accord parfait.
Les trois hommes se libèrent à leur tour, l'un après l'autre, sur la peau de son ventre et de sa poitrine. C’est chaud, réel, immédiat. Karim ferme les yeux. Sacha incline la tête en arrière. Antoine la regarde jusqu'au bout.
Le silence dans la pièce insonorisée est absolu.
Manon reste allongée sur le tapis, les yeux ouverts, la respiration qui revient par vagues. Elle regarde le plafond de mousse grise. Elle ne pense à rien, enfin. Elle ne pense à rien du tout, ce qui est le plus rare des luxes pour quelqu'un dont la tête a toujours été pleine de partitions.
Quelqu'un lui tend une serviette.
C'est Karim, agenouillé près d'elle, silencieux comme toujours.
— Merci, dit-elle.
Il incline la tête. Derrière lui, Sacha ouvre la bouteille d'eau posée sur la console. Antoine est assis contre le mur, les bras sur les genoux, la chemise ouverte.
— La partie trois, dit-il après un moment. Je t'expliquerai demain.
Manon ferme les yeux.
— D'accord, dit-elle.
Et dans le noir de ses paupières, elle entend encore la musique.
III : Première
L'invitation arrive trois jours plus tard.
Une enveloppe kraft glissée sous la porte de l'appartement de Manon. Elle ne sait pas comment Antoine a trouvé son adresse et elle ne le lui demandera pas. À l'intérieur, une feuille pliée en deux. Une adresse dans le seizième, un samedi soir, vingt-deux heures. Et en bas, de l'écriture d'Antoine, serrée et penchée vers la droite : Tenue de concert. Rien dessous.
Elle reste longtemps avec la feuille dans les mains.
La maison est derrière un portail en fer forgé, au fond d'une allée privée bordée de buis. Rien dans la façade n'indique ce qui s'y passe : lumières tamisées aux fenêtres, une voiture noire garée le long du mur, le silence des quartiers riches le samedi soir. Manon sonne. Un homme en costume sombre ouvre et la fait entrer sans un mot.
L'intérieur est vaste, épuré. Des murs blancs, un parquet en chêne clair, des tableaux abstraits dans des cadres minces. Au fond du couloir s'ouvre un espace qui n'est pas tout à fait une salle de concert et pas tout à fait autre chose. Une vingtaine de fauteuils disposés en demi-cercle face à une estrade basse, éclairée par des projecteurs à intensité douce qui font de la lumière une matière.
Sur l'estrade, le piano.
Un Steinway à queue cette fois, noir et grand, les jambes fuselées, le couvercle ouvert sur les cordes tendues dans l'obscurité intérieure. Antoine est déjà là, aux côtés de Karim et de Sacha. Ils ont mis des chemises blanches, tous les trois. Ils ressemblent à ce qu'ils sont : des musiciens avant un concert.
Manon s'avance vers eux.
Dans les fauteuils, une dizaine de personnes. Elle ne les regarde pas encore. Elle monte sur l'estrade et s'assoit devant le Steinway, et ses doigts trouvent les touches blanches avec le réflexe pavlovien de dix ans de pratique.
Elle ne sait pas qui est le mécène. Une silhouette parmi les autres, dans le demi-cercle des fauteuils, peut-être l'homme aux tempes grises au premier rang, peut-être la femme en robe rouge assise légèrement à l'écart. Cela n'a pas d'importance. Ce qui importe c'est la lumière sur les touches, et la chaleur des projecteurs sur ses épaules, et Antoine qui se place à sa droite avec le saxophone contre sa cuisse.
— On joue d'abord, dit-il doucement. Comme toujours.
Manon pose les mains sur le clavier.
Elle attaque les premières notes : un accord ouvert, suspendu, qui appelle une résolution. Karim répond depuis le fond de sa contrebasse. Sacha effleure le charleston du talon. Et Antoine soulève le saxophone à ses lèvres et joue.
La musique s'installe dans la pièce avec son autorité propre. Les gens dans les fauteuils se taisent d'une façon différente du silence ordinaire. Ils retiennent quelque chose, retiennent leur respiration ou leur jugement, attendent. Manon le sent dans ses mains, dans ses épaules. Elle joue en regardant le clavier, puis elle ferme les yeux.
La main d'Antoine se pose sur ses épaules.
Il joue toujours. Elle entend le son du saxophone, continu, une ligne mélodique qui ne se rompt pas. Mais sa main libre a trouvé la peau de son cou, et ses doigts descendent lentement sur sa nuque, sur la naissance de sa colonne vertébrale. Manon continue de jouer.
C'est le pacte de ce soir. Elle a compris en lisant le billet. La musique continue. Elle continue, coûte que coûte, quoi qu'il arrive à son corps.
Les doigts d'Antoine atteignent le dos de sa robe. Ils trouvent la fermeture et commencent à descendre.
La robe s'ouvre dans le dos comme un livre. La lumière des projecteurs touche sa peau nue et Manon sent le regard des gens dans les fauteuils comme une pression physique, diffuse et chaude, pas tout à fait désagréable. Elle joue un arpège montant, puis descendant, puis une ligne mélodique qui dialogue avec le saxophone d'Antoine. Sa main droite ne tremble pas.
Sa main gauche, légèrement.
Antoine pose le saxophone. Quelqu'un dans la salle prend le relais, elle entend une note enregistrée, peut-être, ou une autre source sonore, quelque chose qui maintient le fond harmonique. Les deux mains d'Antoine sont libres maintenant. Elles font glisser la robe de ses épaules.
Le tissu tombe sur le banc, puis sur le plancher de l'estrade.
Manon continue de jouer, nue devant les fauteuils.
Elle ne les regarde pas. Elle regarde le clavier. Mais elle les sent. Leur silence, leur immobilité, leur concentration sur elle. C'est une forme d'écoute qu'elle connaît, l'écoute du public pendant un concerto, sauf que l'objet n'est plus seulement la musique. L'objet c'est elle, sa nuque, ses épaules, ses seins, la courbe de ses reins au-dessus du banc, ses mains qui continuent leur travail sur les touches blanches et noires.
Elle joue une phrase lente, presque une berceuse.
Antoine s'agenouille derrière elle.
Ses mains remontent le long de ses flancs depuis les hanches. Elles couvrent sa taille, son ventre, ses seins. Il les tient, juste les tenir, le poids de ses paumes ouvertes contre sa poitrine pendant qu'elle joue. Elle sent sa bouche dans son cou, sur sa nuque. Ses dents effleurent la peau sous son oreille.
Un son lui échappe. Pas un gémissement. Quelque chose de plus retenu, une note basse dans la gorge, une mesure supprimée.
Sa main droite cherche un accord qu'elle ne trouve pas exactement, ses doigts se trompent d'une touche, et le demi-ton faux qui en résulte est étrangement juste dans ce contexte : une dissonance brève, honnête, humaine.
Karim traverse l'estrade.
Il vient se placer derrière elle, à la gauche d'Antoine, et Manon comprend que les deux hommes se coordonnent dans le silence avec la même précision qu'ils coordonnent leurs parties musicales. Karim s'agenouille. Ses mains prennent les hanches de Manon et la soulèvent légèrement du banc. Elle se retrouve debout, penchée en avant, les paumes à plat sur les touches graves du piano dans un accord fortissimo involontaire que personne ne relève.
Sa bouche trouve son sexe par derrière.
Les grandes mains de Karim tiennent ses hanches avec une fermeté tranquille, et sa langue s'insinue en elle avec cette patience qu'elle lui connaît, cette façon de creuser lentement jusqu'à ce que le son monte. Manon pose le front sur ses propres mains, sur le bord du clavier. Elle ferme les yeux. Un accord tenu vibre sous ses paumes.
Dans les fauteuils, quelqu'un déplace son poids. Un froissement de tissu.
Sacha est allongé sous le piano.
Elle l'aperçoit en rouvrant les yeux, sa silhouette allongée sur le plancher de l'estrade, sous la caisse du Steinway, les yeux levés vers elle. Il glisse les mains sous ses genoux et tire doucement jusqu'à ce que son sexe soit à hauteur de sa bouche.
Sa langue arrive d'un autre angle, différente de celle de Karim, plus large, plus ample, qui couvre et enveloppe. Les deux bouches sur elle simultanément, deux rythmes superposés, et Manon appuie les deux paumes sur le clavier dans un accord dissonant qu'elle laisse résonner, résonner, jusqu'à ce qu'il s'étouffe dans le feutre des étouffoirs.
Elle gémit. Cette fois sans retenue.
Dans les fauteuils, le silence est absolu.
Antoine la relève doucement.
Il s'assoit sur le banc à sa place. Le banc du pianiste, devant le Steinway grand ouvert. Et il l'attire vers lui, dos à lui, face au clavier, face au public. Elle s'assoit sur ses cuisses. Elle sent son sexe dur contre le bas de son dos, et elle se soulève légèrement pour le positionner, et elle descend sur lui.
Lentement.
Jusqu'au bout.
Un long souffle sort d'elle, tête inclinée en arrière contre son épaule. Dans cette position elle voit la salle à l'envers, les visages levés vers elle, la lumière des projecteurs, les fauteuils en demi-cercle. Elle voit le mécène aux tempes grises qui tient ses deux mains jointes sous le menton, les yeux grands ouverts.
Antoine commence à bouger sous elle : des ondulations lentes des hanches, régulières, qui la soulèvent et la rabaissent avec une douceur calculée. Sa bouche est dans ses cheveux. Il murmure quelque chose qu'elle n'entend pas.
Ses mains trouvent le clavier.
Elle joue.
Les doigts cherchent d'abord, puis trouvent une mélodie simple, presque naïve, qui monte par demi-tons. Chaque mouvement d'Antoine sous elle se répercute dans ses poignets, dans ses doigts, dans les notes qu'elle choisit. Elle joue plus fort. Il accélère. Le rythme entre la musique et leurs deux corps s'ajuste, se cherche, se trouve,comme deux instruments qui s'accordent, comme hier soir dans le studio, comme la toute première nuit sur la scène du Blue Monk.
Karim s'approche par la droite.
Il se place debout à côté du piano, face à elle. Elle tourne la tête vers lui et prend son sexe dans sa bouche sans cesser de jouer. La main gauche continue les basses, régulières, le soutien harmonique, pendant que la main droite est plus libre, plus mobile, peut se tromper, peut errer. Elle prend Karim profond dans sa gorge, et elle joue, et Antoine bouge sous elle, et la superposition de tout cela crée dans son corps une saturation qui n'est pas de la musique et qui en est une.
Sacha attend.
Il s'est levé de sous le piano. Il se tient à l'écart du banc, et il regarde, et son regard à lui est différent des autres, plus doux, presque mélancolique, la façon d'un batteur de regarder la musique se faire sans lui pendant quelques mesures.
Manon libère sa bouche de Karim.
Elle regarde Sacha et elle dit, juste avec les yeux, juste avec la façon dont elle incline légèrement le bassin vers l'arrière, elle dit quelque chose sans mots.
Il comprend.
Il s'approche par derrière, et il rejoint Antoine, et les deux hommes trouvent leurs positions avec une lenteur millimétrée, une coordination qui n'a pas besoin de langage. Manon se penche en avant sur le clavier. Un accord grave s'écrase sous ses paumes, sombre et plein, et Sacha entre en elle par derrière, au-dessus d'Antoine, et le double étirement qui s'ensuit est si total, si complet, qu'elle cesse de jouer pendant trois secondes exactement.
Puis ses mains reviennent sur les touches.
Elle joue des accords maintenant; plus de mélodie, plus de ligne conductrice. Des blocs de son, graves et dissonants, qu'elle enfonce dans le clavier en rythme avec les deux hommes qui la traversent. La musique n'est plus une métaphore. Elle est la même chose. Les mêmes terminaux, la même montée, la même architecture d'intensité qui appelle une résolution qu'elle diffère, qu'elle diffère encore, qu'elle maintient en suspension parce que la chute sera proportionnelle à la durée de l'attente.
Karim s'est replacé à sa hauteur. Elle prend sa main, la pose sur sa gorge pour sentir les sons qui en sortent.
Dans les fauteuils, quelqu'un a cessé de faire semblant de tenir ses mains immobiles.
La résolution arrive.
Elle arrive comme les meilleures résolutions harmoniques arrivent, avec une évidence rétrospective, comme si elle avait été là tout le temps, comme si toute la pièce n'avait été qu'un long chemin vers ce moment précis. Manon enfonce toutes les touches du registre médian dans un accord massif et tenu, les deux paumes ouvertes sur l'ivoire, et elle jouit de tout son corps : les reins, le ventre, la gorge, les mains, jusqu'au bout des doigts qui sentent les cordes vibrer à travers les touches.
Elle fait un son long, nu, non musical.
Antoine se libère en elle au même instant, les hanches qui s'immobilisent, les bras qui l'encerclent. Sacha une seconde après : une expiration retenue, les mains crispées sur ses hanches. Karim, debout à sa droite, dans sa main refermée, il incline la tête et ferme les yeux, et ce qu'il dépose sur la peau de son flanc est chaud et immédiat.
Le dernier accord du Steinway s'éteint dans le feutre.
Le silence qui suit dure longtemps.
Manon est penchée en avant sur le clavier, le front posé sur ses propres poignets, les yeux ouverts sur l'ivoire des touches. Elle entend sa propre respiration, et celle d'Antoine sous elle, et le léger bruit des corps qui se séparent.
Puis, dans la salle, quelqu'un frappe dans ses mains.
Une paire de mains, lentes et régulières, pas de l'enthousiasme, quelque chose de plus recueilli, comme on applaudit à la fin d'un quatuor de Schubert. D'autres mains rejoignent les premières. Pas un tonnerre. Un accord. Une reconnaissance.
Manon se redresse.
Elle ne cherche pas à couvrir son corps. Elle reste assise sur le banc. Antoine s'est levé derrière elle, et le banc lui appartient à nouveau, et le Steinway lui appartient, et la lumière des projecteurs sur ses épaules nues. Elle regarde les gens dans les fauteuils les regarder.
L'homme aux tempes grises se lève le premier. Il incline légèrement la tête, le salut d'un connaisseur, sans équivoque.
Plus tard, dans une pièce au fond de la maison, quelqu'un a préparé des serviettes chaudes et une bouteille de vin blanc. Manon s'enveloppe dans un peignoir épais. Elle s'assoit dans un fauteuil et boit lentement, et ses mains autour du verre sont stables.
Antoine est assis en face d'elle. Karim et Sacha parlent à voix basse près de la fenêtre.
— Tu avais déjà fait ça, dit-elle. Avec quelqu'un d'autre.
Ce n'est pas une accusation.
— Non, dit-il.
Elle le regarde. Il a l'air de dire la vérité, et la vérité dans sa bouche a le même son que ses notes de saxophone : dense, sans décoration.
— La musique, dit-elle. Ce n'est pas une métaphore pour toi.
Il sourit. Le même coin de bouche que la première nuit.
— Pour moi, dit-il, ce n'est jamais une métaphore.
Elle repart à l'aube.
Le portail en fer forgé se referme derrière elle dans le silence du seizième endormi. Elle marche jusqu'à la station de métro, les mains dans les poches, les cheveux encore un peu humides de la douche. Le ciel au-dessus des immeubles haussmanniens vire du noir au bleu, ce bleu particulier des fins de nuit parisienne, ni vraiment nuit ni vraiment jour, un accord suspendu entre deux états.
Dans le métro qui la ramène chez elle, elle sort son téléphone et ouvre l'application de son conservatoire. Elle a un cours à dix heures : Chopin, les nocturnes, un travail d'interprétation sur la pédale de résonance.
Elle range le téléphone.
Elle pose les mains sur ses cuisses, paumes vers le bas, et elle sent sous ses doigts le tissu de son manteau, et en dessous, la chaleur de sa propre peau, et en dessous encore, quelque chose qui a changé de nature, quelque chose qui ne se laissera plus enfermer dans une partition.
Le métro entre dans le tunnel. Les lumières de la rame découpent son reflet dans la vitre noire en face d'elle.
Elle ne reconnaît pas tout à fait son visage.
Elle sourit.
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1 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Une histoire encore plus extraordinaire, plus originale, plus intrigante...
Fond et forme comme toujours irréprochables, un très long suspens, et bien sûr un érotisme et une sensualité à fleur de peau(x).
Merci !!!
Philippe
Fond et forme comme toujours irréprochables, un très long suspens, et bien sûr un érotisme et une sensualité à fleur de peau(x).
Merci !!!
Philippe
