La croix et les chaînes

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : La croix et les chaînes Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-07-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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La croix et les chaînes
Temps de lecture ~ 40 minutes

PROLOGUE. L’avant

Il s'appelle Thomas.

Trente-huit ans, corps d'homme qui a travaillé, épaules larges, mains habituées à tenir des outils ou des dossiers selon les jours. Rien d'extraordinaire dans sa silhouette, et c'est précisément ce qui le rend présent. Une légère toison brune sur la poitrine, des cuisses solides, un ventre plat sans ostentation. Le genre d'homme qu'on remarque dans une rue sans savoir pourquoi.

Dans sa vie ordinaire, il dirige. Une équipe, un projet, parfois une organisation entière. Les gens attendent ses décisions et il les donne sans hésitation. C'est son registre naturel, celui où il se sent à l'aise, reconnaissable à lui-même.

Ce soir, il a choisi l'inverse.

La décision a mûri longtemps. Des mois, peut-être davantage. Un désir qu'il ne savait pas nommer au début, qu'il a d'abord rangé dans la catégorie des fantasmes sans suite, puis qu'il a fini par suivre jusqu'ici. Jusqu'à cette adresse dans le quatorzième arrondissement, un appartement dont rien dans la façade ne signale ce qui s'y passe.

Léa et Camille l'ont rencontré trois fois avant ce soir. Des conversations précises, sans ambiguïté. Elles ont posé des questions directes et il y a répondu de même. Les limites ont été fixées, les mots de sécurité convenus, les désirs cartographiés avec soin. Tout ce qui va suivre est voulu. Chaque détail.

La pièce est grande, au fond de l'appartement. Les murs sont clairs, l'éclairage étudié, ni trop dur ni trop doux. Une croix de Saint-André occupe le centre, fixée à un socle massif. Des anneaux sont scellés dans le parquet, d'autres au plafond, à intervalles réguliers. Le bois de la croix est sombre, poncé. Elle a servi.

Sur trois côtés, des chaises et quelques canapés bas. Ce soir, ils sont occupés.

Thomas ne connaît aucune des femmes assises là. Une vingtaine, peut-être un peu plus. Des âges variés, des allures différentes, une seule chose en commun : elles sont venues voir. Certaines tiennent un verre. Quelques-unes parlent à voix basse. La plupart le regardent déjà, lui qui se tient debout près de l'entrée de la pièce, encore habillé, encore protégé par ses vêtements.

Il respire.

L'air sent le bois ciré, un parfum léger qu'il ne reconnaît pas, et quelque chose de plus chaud, plus animal, que la présence de tous ces corps commence à dégager.

Léa entre la première.

Elle porte une robe noire à bretelles fines qui s'arrête mi-cuisse. Rien dessous qui soit visible, tout qui soit devinable. Ses cheveux châtains sont remontés en chignon souple, quelques mèches libres contre son cou. Trente-cinq ans, un regard calme qui ne l'est pas vraiment.

Camille la suit. Jupe en cuir souple, couleur tabac, qui épouse ses hanches et s'arrête au genou. Un chemisier blanc à col ouvert, les deux premiers boutons défaits. Cheveux noirs, courts. Une bouche rouge qui ne sourit pas encore.

Elles s'arrêtent devant lui.

Léa pose une main à plat sur sa poitrine, par-dessus sa chemise. Le geste est lent, sans pression. Elle dit : « Tu es prêt. »

C'est un constat.

Thomas répond oui, et sa voix est plus basse que d'habitude.

Camille s'approche dans son dos. Il entend le glissement de ses semelles sur le parquet, sent sa chaleur avant de sentir ses mains qui commencent à déboutonner sa chemise, méthodiquement, sans hâte, comme on ouvre un paquet qu'on a tout le temps d'explorer.

Le public s'est tu.



1. L'éveil

Ses vêtements sont par terre.

Camille les a retirés pièce par pièce, chemise, ceinture, pantalon, avec une lenteur qui n'avait rien de cérémoniel mais tout de la précision. Léa regardait, les bras croisés, les yeux sur lui. Le public aussi regardait. Thomas a senti chaque regard comme une pression légère sur sa peau, quelque chose entre l'inconfort et le désir, un état qu'il ne savait pas encore comment appeler.

Quand Camille a fait glisser le caleçon le long de ses cuisses, un murmure a parcouru la salle.

Il est nu.

Debout au centre de la pièce, les bras le long du corps, le sexe au repos entre ses cuisses, petit et vulnérable comme tous les sexes au repos. Rien à dissimuler, rien pour se cacher. La lumière tombe sur lui sans ménagement particulier et sans cruauté non plus. Elle l'éclaire, c'est tout.

Léa fait le tour une fois, lentement. Elle ne le touche pas. Elle regarde, avec l'attention particulière de quelqu'un qui évalue ce qu'il a devant lui. Thomas fixe un point sur le mur opposé et tâche de ralentir sa respiration.

Camille s'est placée face à lui, à deux mètres. Elle tient dans sa main un jeu de menottes, les laisse pendre un instant, les pose sur une table basse sans un mot.

Léa dit : « La croix. »

Il marche jusqu'à elle. Le bois est froid contre ses épaules, contre ses omoplates quand il s'adosse. Camille saisit son poignet droit, le lève, le fixe à l'anneau supérieur avec une menotte dont le clic métallique résonne dans le silence. L'autre poignet suit. Puis les chevilles, écartées, fixées aux anneaux du bas par des sangles en cuir souple dont les boucles claquent doucement.

Il est ouvert.

Bras en croix, jambes légèrement fléchies et séparées, le corps étalé dans sa totalité. Il ne peut pas se fermer, ne peut pas ramener les cuisses l'une contre l'autre, ne peut pas baisser les bras. Il peut tourner la tête. Il peut respirer.

Il respire.

Le public est à cinq, six mètres. Il les voit tous sans pouvoir en détailler aucun, une masse de visages attentifs, de bouches qui s'entrouvrent légèrement. Une femme au premier rang a posé son verre. Une autre penche la tête sur le côté, comme pour mieux voir.

Léa et Camille se placent face à lui, côte à côte, à peut-être trois mètres.

Elles ne bougent pas. Elles le regardent.

C'est tout, et ce n'est pas rien.

Thomas sent le regard de Léa comme on sent une main, quelque chose de physique, d'appliqué.Elle commence à parler. Sa voix est basse, posée, elle n'a pas besoin de forcer pour remplir l'espace.

« Les épaules d'abord. Larges, solides. Un homme qui porte des choses. Le cou, tendu parce que tu as peur, ou parce que tu essaies de ne pas avoir peur, ce qui revient au même. La poitrine, la toison brune, le ventre qui se creuse légèrement à chaque inspiration. Tu retiens ta respiration, Thomas. Ne fais pas ça. »

Elle marque une pause. Ses yeux descendent.

« Les hanches. Les cuisses. Et là, entre, ce sexe qui se repose encore, qui ne sait pas encore ce qui l'attend. Petit pour l'instant. Vulnérable. J'aime ça. »

Thomas l'écoute et quelque chose dans sa poitrine se resserre doucement.

Camille commence à bouger.

Elle se déplace vers la gauche, les mains dans le dos, les yeux sur lui. Elle fait le tour de la croix avec lenteur, et Thomas sent son regard sur sa nuque, ses reins, ses fesses. Camille dit quelque chose à voix basse à Léa par-dessus son épaule. Léa répond en souriant, un sourire très bref. Le public perçoit l'échange sans en comprendre les mots et quelques rires étouffés traversent la salle.

Thomas ne rit pas. Il est trop occupé à sentir.

Léa s'approche d'un pas, deux pas. Elle s'arrête à un mètre de lui. Ses yeux descendent délibérément de son visage à son torse, à son ventre, au-dessous. Elle prend son temps. Elle lève ensuite les yeux vers lui et soutient son regard avec une tranquillité absolue.

Elle glisse une bretelle de sa robe noire sur son épaule. Lentement, en le regardant. La bretelle tombe, le tissu se déplace, et le galbe de son sein gauche apparaît, à moitié, la courbe haute et douce, le reste encore retenu par le tissu.

Thomas sent la première chaleur.

Pas encore une érection, quelque chose de plus discret, une circulation nouvelle dans son bas-ventre, un éveil. Son sexe bouge très légèrement, presque imperceptible.

Le public l'a vu.

Un murmure, des chuchotements, une femme qui se penche vers sa voisine. L'atmosphère dans la pièce change d'une fraction. Quelque chose s'est allumé.

Camille revient face à lui. Elle déboutonne le premier bouton de son chemisier, le second était déjà ouvert. L'échancrure s'élargit, révèle le sternum, la naissance des seins dans un soutien-gorge couleur chair. Elle croise les bras sous sa poitrine un instant, ce qui fait remonter le tout, puis les laisse retomber. Le geste est faussement indifférent et parfaitement calculé.

Léa parle, toujours à un mètre de lui, les bras le long du corps, les seins à moitié découverts.

« Nos mains d'abord. Camille a les doigts longs, tu le remarqueras. Moi j'ai la paume chaude. On saura s'en servir. La bouche ensuite, à un moment ou à un autre, une bouche ou les deux, tu ne sauras pas toujours laquelle. Et puis le reste. »

Elle laisse le silence s'installer.

« Ce que tu ne sauras pas, c'est quand. Ni combien de temps. On a toute la soirée, Thomas. Toute la soirée et pas d'urgence. Toi tu auras envie que ça finisse. Nous on n'aura pas cette envie-là. »

Sa voix est égale, presque douce.

Thomas est à moitié dur.

Le sang afflue par vagues régulières, chaque phrase de Léa en amène une nouvelle, chaque regard de Camille aussi. Son sexe se redresse lentement, sans qu'aucune main ne l'ait approché, sous le seul effet des mots et des corps qu'il voit sans pouvoir toucher. L'érection est lente, visible, et le public la suit avec une attention totale.

Une femme au fond siffle doucement entre ses dents.

Léa laisse la deuxième bretelle tomber.

La robe glisse sur ses hanches et tombe. Elle porte en dessous une culotte noire minuscule et rien d'autre. Ses seins sont nus, la peau légèrement dorée, les mamelons sombres et déjà dressés. Elle ne bouge pas pour lui donner le temps de regarder, et il regarde, les poignets dans les menottes, les chevilles dans les sangles, les yeux grands ouverts.

Thomas est pleinement en érection.

Son sexe se dresse contre son ventre, lourd, visible de toute la salle. La peau tendue, une légère courbure vers le haut. Rien ne le cache, rien ne l'atténue. Il est là, offert au regard de vingt femmes inconnues, et la honte et l'excitation sont si mêlées qu'il ne saurait plus distinguer l'une de l'autre.

Camille s'approche à moins d'un mètre. Elle baisse les yeux sur son sexe dressé, les remonte vers son visage. Elle dit, très simplement : « Bien. »

Un applaudissement traverse le public, quelques mains qui se rejoignent brièvement, des rires clairs. L'atmosphère est chaude, légère et tendue en même temps, comme avant un spectacle dont on sait qu'il ne décevra pas.

Thomas ferme les yeux une seconde.

Quand il les rouvre, Léa se tient à quelques centimètres de lui, son souffle chaud sur son cou, son parfum fort maintenant, ses seins nus à quelques millimètres de sa poitrine. Elle ne le touche pas. Elle reste là, dans cet espace infime entre deux peaux qui ne se rejoignent pas encore, et dit contre son oreille : « On commence. »



2. Le feu et la glace

Léa s'éloigne.

Trois pas en arrière, les bras dans le dos, et elle reprend sa place face à lui avec ce regard calme qui n'est pas de l'indifférence mais de la maîtrise. Camille fait de même, côté opposé. Elles se consultent d'un coup d'œil bref, comme deux musiciennes qui accordent leur tempo avant d'attaquer.

Le public a senti le changement. Les conversations se sont tues. Quelqu'un a posé son verre.

Camille bouge la première.

Elle s'approche de lui par la gauche, lentement, les hanches souples sous la jupe en cuir, les yeux fixés sur son torse. Elle s'arrête à quelques centimètres, si près que Thomas sent la chaleur de son corps avant tout autre chose, une chaleur sèche et précise, comme une main qui ne touche pas encore. Son chemisier est ouvert jusqu'au troisième bouton maintenant. La dentelle du soutien-gorge couleur chair affleure à l'échancrure.

Elle ne le touche pas.

Elle penche légèrement la tête, et ses lèvres passent à un centimètre de son cou. Juste l'air déplacé, juste le souffle. Thomas sent ses poils se dresser sur la nuque, sur les bras, une réaction électrique et involontaire qui fait sourire une femme au premier rang.

Puis Camille recule d'un pas.

Elle lève la main et lui donne une claque sèche sur la cuisse, pas violente, précise, avec le plat de la paume. Le son claque dans la pièce. Thomas sursaute dans ses liens, les menottes tintent contre le bois. Une marque rose apparaît sur sa peau.

Le public réagit. Quelques exclamations courtes, un rire nerveux, des mains qui se serrent.

Léa a contourné la croix pendant ce temps. Elle est dans son dos. Il ne la voit pas mais il l'entend, ses semelles sur le parquet, sa respiration régulière. Puis ses cheveux effleurent ses reins, juste les cheveux, une cascade légère et froide contre sa peau chaude, et il retient un souffle.

Elle disparaît à nouveau.

Camille revient. Cette fois elle se colle contre lui, de face, sans prévenir, son corps entier contre le sien, le tissu du chemisier contre son torse, le cuir de la jupe contre ses cuisses, son ventre contre son sexe dressé qui se loge un instant contre sa hanche. Elle reste là deux secondes, trois secondes, le temps que Thomas enregistre chaque point de contact, puis elle s'écarte avec la même soudaineté.

Il gémit malgré lui.

C'est un son court, involontaire, qui lui échappe avant qu'il puisse le retenir. Plusieurs femmes dans le public l'entendent. L'une d'elles dit quelque chose à voix basse à sa voisine et toutes deux sourient.

Léa réapparaît sur sa gauche. Elle a retiré sa culotte noire pendant qu'il ne la voyait pas. Elle est entièrement nue maintenant, à l'exception de ses escarpins. Elle se place face à lui, les jambes légèrement écartées, et le laisse regarder. Le triangle sombre entre ses cuisses, le galbe du ventre, les seins qu'il a déjà vus mais qui dans cette lumière, dans cette proximité, prennent une densité nouvelle.

Thomas tire sur les menottes sans s'en rendre compte.

Léa baisse les yeux sur ses poignets, remonte vers son visage, hausse un sourcil. Elle dit : « Non. »

Un seul mot. Il lâche.

Elle s'approche alors, se retourne, et appuie son dos contre la poitrine de Thomas. Ses fesses contre son bassin, son dos contre son ventre, ses omoplates contre ses pectoraux. Elle incline légèrement la tête en arrière, sa nuque contre son menton, ses cheveux dans sa bouche. Elle reste là, immobile, et laisse la chaleur de son corps entier entrer dans le sien.

Puis elle s'écarte d'un coup, comme si elle s'arrachait à quelque chose.

Camille prend le relais immédiatement.

Elle a déboutonné entièrement son chemisier. Elle le laisse glisser de ses épaules et tomber au sol sans le regarder. Elle porte un soutien-gorge en dentelle couleur chair et la jupe en cuir tabac, rien d'autre. Elle se place sur le côté droit de Thomas, pose son front contre sa tempe, et sa main, paume ouverte, s'approche de son sexe.

Elle s'arrête à un centimètre.

Thomas sent l'air entre la paume de Camille et lui comme une brûlure. Sa respiration devient irrégulière. Son sexe pulse légèrement, la peau tendue à l'extrême.

Camille retire sa main.

Elle prend alors deux pas de recul et lui donne une nouvelle claque, cette fois sur la fesse droite, plus forte que la première. Thomas laisse échapper un son entre le souffle et le cri, ses doigts se crispent sur les anneaux des menottes, ses cuisses se tendent contre les sangles.

La marque est franche, rose vif sur la peau blanche.

Le public applaudit, bref et chaleureux, comme à un numéro réussi.

Léa revient par devant. Elle pose les deux mains à plat sur son torse, les fait glisser lentement vers le bas, les muscles du ventre, le nombril, les poils du bas-ventre, et s'arrête là. Elle lève les yeux vers lui. Son visage est à dix centimètres du sien.

« Tu veux que je continue ? »

Thomas déglutit. Il dit oui.

« Dis-le correctement. »

Un silence. Il comprend ce qu'elle attend. Sa voix est basse, presque méconnaissable quand il dit : « S'il vous plaît. »

Léa sourit pour la première fois depuis le début de la soirée, un sourire bref et satisfait. Elle retire ses mains.

Camille a dégrafé son soutien-gorge entre-temps. Il tombe. Ses seins sont libres, plus lourds que ceux de Léa, la peau plus claire, les mamelons roses et durs. Elle s'approche de Thomas par le côté, fait glisser sa jupe en cuir sur ses hanches, et la laisse tomber. Elle est nue elle aussi maintenant, à l'exception de ses escarpins vernis noirs.

Les deux femmes se tiennent face à lui, nues, à deux mètres.

Thomas les regarde. Il ne peut pas faire autrement. Son sexe dressé contre son ventre, les poignets dans les menottes, les chevilles dans les sangles, il les regarde et quelque chose en lui s'est déplacé, quelque chose d'essentiel, une résistance qui n'existe plus.

Léa prend dans sa main une fine cravache posée sur la table basse. Elle la fait passer d'une main à l'autre, sans hâte. Thomas la suit des yeux.

Elle s'approche.

La cravache effleure son torse, une ligne légère, presque une caresse. Puis elle revient, une frappe plus appuyée, sur la même trajectoire, et cette fois Thomas sent la morsure fine du cuir sur sa peau. Pas de douleur franche, quelque chose entre les deux, un signal électrique qui remonte jusqu'à la nuque.

Il ferme les yeux.

La cravache frappe ses flancs, ses cuisses, l'intérieur de ses bras. Léa travaille avec méthode, sans précipitation, en évitant soigneusement le sexe et les zones qui feraient basculer la douleur dans l'autre registre. C'est du dessin sur une peau tendue.

Camille pendant ce temps s'est placée derrière lui. Elle pose les lèvres entre ses omoplates, un baiser lent et humide, puis un autre plus bas, puis ses dents qui se referment doucement sur la peau de son dos, juste assez pour laisser une trace blanche.

Thomas gémit franchement cette fois.

Le son est long, involontaire, profond. Il sort de sa poitrine comme quelque chose qu'il retenait depuis le début.

La salle est silencieuse d'une façon différente maintenant. Plus personne ne chuchote. Les femmes regardent avec une attention pleine, les corps légèrement penchés en avant, les bouches entrouvertes. L'une d'elles a posé la main sur la cuisse de sa voisine sans s'en apercevoir. Une autre a les joues rouges.

Léa pose la cravache.

Elle s'approche de Thomas, pose une main sur sa joue, tourne son visage vers elle. Elle le regarde une seconde, vérifie quelque chose dans ses yeux, trouve ce qu'elle cherche. Elle dit, très doucement : « Tu tiens bien. »

C'est dit comme une récompense.

Puis elle se tourne vers le public, les bras légèrement écartés, le corps nu et souverain sous la lumière, et elle dit à voix haute pour que tout le monde entende : « On continue. »



3. Le bord du gouffre

Camille apporte un tabouret.

Elle le pose devant la croix, s'y assoit avec une aisance tranquille, les jambes légèrement écartées, les mains sur les genoux. Son visage est à hauteur du bassin de Thomas. Elle lève les yeux vers lui, le regarde une seconde sans rien faire, puis pose les deux pouces à la naissance de ses cuisses, de chaque côté, sans toucher le sexe.

Thomas sent la pression des pouces comme deux points de feu.

Léa se place derrière lui. Ses mains à elle commencent par les épaules, un pétrissage lent qui descend le long des bras, remonte, redescend. Ses seins nus effleurent ses omoplates par intermittence, contacts brefs et calculés. Sa bouche trouve sa nuque, s'y pose, repart.

Thomas est entre deux feux et ne peut bouger vers aucun des deux.

Camille attend encore. Elle observe le sexe de Thomas à quelques centimètres de son visage, la peau tendue, une veine visible qui pulse régulièrement. Elle souffle dessus, doucement, un souffle tiède et précis. Thomas retient un tremblement.

Puis elle le prend en main.

Sa paume se referme sur lui avec une fermeté tranquille, sans précipitation. Les doigts s'ajustent, trouvent leur place. Elle ne bouge pas encore, laisse juste la chaleur de sa main travailler, et Thomas sent chaque millimètre de ce contact comme quelque chose d'insupportablement bon.

Léa dit dans son dos : « Respire. »

Il essaie.

Camille commence à bouger. Lentement, un mouvement régulier du poignet, la main qui monte et descend avec une économie parfaite de gestes. Pas vite, pas lentement, à un rythme qui semble calculé pour maintenir Thomas exactement là où il est, au bord de quelque chose sans jamais le laisser basculer. Sa prise est assurée, la peau qui glisse, la chaleur qui s'intensifie à chaque passage.

Thomas ferme les yeux.

Les mains de Léa ont quitté ses épaules. Elles sont sur ses hanches maintenant, les pouces dans le creux des reins, et elle appuie légèrement, une pression qui l'empêche de bouger le bassin, qui le fixe là où il est pendant que Camille travaille.

Il tire sur les menottes. Le métal tinte.

Camille accélère d'une fraction, juste une fraction, puis ralentit aussitôt. Thomas laisse échapper un son étranglé. Dans la salle, quelqu'un imite involontairement ce son, une expiration courte, et deux ou trois rires légers fusent avant de s'éteindre.

Le public est tendu comme une corde.

Camille s'arrête.

Sa main reste en place, immobile, la chaleur maintenue, mais le mouvement cesse. Thomas attend, les muscles des cuisses contractés, le souffle court. Rien ne vient. Camille tourne la tête vers Léa d'un air interrogateur, comme si elles discutaient d'une chose ordinaire.

Léa dit : « Pas encore. »

Thomas laisse aller sa tête en arrière contre le bois de la croix. Un long souffle sort de lui, entre le soupir et la plainte. La salle réagit, un murmure chaud, approbateur, quelques mains qui se rejoignent brièvement.

Camille retire sa main.

Elle se lève du tabouret, s'étire légèrement, les bras au-dessus de la tête, un geste qui étire tout son corps nu sous les lumières. Puis elle et Léa échangent leur place en silence, avec la fluidité de deux femmes qui ont répété ce ballet ou qui n'en ont pas besoin.

Léa s'assoit sur le tabouret.

Ses mains à elle sont différentes, plus légères, les doigts plus fins. Elle commence par l'intérieur des cuisses, remonte lentement, prend son temps avant d'arriver là où Thomas attend qu'elle arrive. Quand elle le prend enfin, c'est avec deux doigts seulement, un contact minimal et précis, qui trace le long de lui une seule ligne ascendante, lente, et s'arrête.

Il tremble.

Léa recommence. La même ligne, deux doigts, du bas vers le haut, sans refermer la main, sans accorder la totalité du contact. C'est une torture d'une délicatesse absolue, un dessin sur une peau à vif. Thomas entend sa propre respiration comme s'il l'entendait de loin, saccadée, irrégulière.

Camille derrière lui a noué ses bras autour de sa poitrine. Elle l'enlace par-derrière, ses seins contre son dos, sa bouche contre son épaule, et elle murmure des choses qu'il entend à peine, des syllabes sans sens précis qui passent sous sa peau comme de l'eau chaude.

Léa referme la main.

Le mouvement reprend, plus appuyé cette fois, plus généreux, et Thomas sent la montée commencer pour de vrai, une vague profonde qui part du bas du ventre et remonte. Il contracte tout, cuisses, abdominaux, mâchoire, pour tenir, pour rester là où il est, pour ne pas franchir la limite sans permission.

Léa sent la tension dans son corps. Elle ralentit.

« Non », dit-il, et c'est sorti tout seul, une syllabe désespérée.

Quelqu'un dans le public rit, un rire bref et tendre. Une femme dit à voix haute, sans s'adresser à personne en particulier : « Pauvre garçon. » Quelques autres approuvent.

Léa s'arrête complètement. Elle garde la main en place, immobile. Elle lève les yeux vers lui et attend que sa respiration redescende un peu. Thomas fixe le plafond, la gorge serrée, et attend lui aussi.

Quand Léa juge que la vague s'est suffisamment retirée, elle se penche.

Sa bouche se pose sur lui.

Juste les lèvres d'abord, fermées, un contact sec et doux à la fois, à mi-hauteur. Puis elles s'ouvrent légèrement et elle descend, lentement, et la chaleur humide qui l'enveloppe est d'un ordre de grandeur différent de tout ce qui précédait. Thomas laisse échapper un son long, les poings serrés sur les anneaux des menottes, les bras tendus à se rompre.

Léa travaille avec une économie parfaite.

Pas de précipitation, pas d'effets. Elle trouve le rythme qui maintient Thomas exactement à la limite, qui l'y maintient comme on tient quelqu'un au bord d'un pont, en sécurité et en danger à la fois. Sa main encercle la base, l'autre repose à plat sur sa cuisse. Sa tête se meut avec régularité, et les sons qui sortent de Thomas maintenant ne ressemblent plus à grand-chose de contrôlé.

La salle est silencieuse d'une façon presque religieuse.

Camille observe par-dessus l'épaule de Thomas. Elle a posé le menton sur son épaule, les bras toujours noués autour de sa poitrine, et elle regarde Léa travailler avec une attention tranquille et satisfaite.

Léa s'arrête.

Elle se redresse, s'essuie le coin des lèvres du dos de la main, et lève les yeux vers Thomas avec un calme absolu. Son visage porte quelque chose qui ressemble à de la fierté, ou à du plaisir, les deux peut-être.

Thomas ne dit rien. Il ne peut pas. Sa gorge est nouée, son corps tout entier est une question sans réponse, une tension sans résolution. Son sexe luit dans la lumière, dressé, à l'extrême de lui-même.

Camille prend le relais.

Elle s'assoit sur le tabouret à son tour, et si Léa travaillait avec légèreté et précision, Camille a une autre façon d'être, plus directe, plus franche. Sa main referme d'emblée, sa bouche prend sans détour, et le passage de l'une à l'autre est une variation sur le même thème qui fait monter Thomas encore plus vite que la fois précédente.

Il dit : « S'il vous plaît. »

Camille s'arrête.

Elle lève la tête, retire sa main. Elle dit : « S'il vous plaît quoi ? »

Thomas déglutit. Sa voix est rauque, à peine reconnaissable. « S'il vous plaît, laissez-moi. »

Camille secoue la tête, un mouvement lent et presque désolé. « Pas maintenant. »

Elle reprend. Thomas ferme les yeux et s'abandonne à la seule chose qui lui reste, la sensation pure, le bord du gouffre, l'interminable attente d'une chute qu'on ne lui accordera pas encore.

Dans la salle, une femme a glissé la main sous la cuisse de sa voisine. Personne ne s'en cache. L'atmosphère a changé de nature, quelque chose de plus épais, de plus chargé, une chaleur collective qui n'appartient plus seulement au spectacle.

Léa observe le public un instant. Elle voit ce qu'elle voit. Elle sourit.

Elle pose la main sur l'épaule de Camille, qui s'arrête une dernière fois.

Léa se lève, fait face au public, et dit simplement : « La suite. »



4. Leur plaisir

Camille détache les chevilles en premier.

Les sangles en cuir s'ouvrent l'une après l'autre, et Thomas sent le sang revenir dans ses pieds avec une brûlure légère. Ses jambes sont libres mais il ne bouge pas, il attend, les poignets toujours dans les menottes, le corps toujours offert à la croix.

Léa apporte quelque chose de la table basse. Un petit anneau en silicone souple, qu'elle tient entre le pouce et l'index en le montrant à Thomas sans un mot. Elle le fait glisser à la base de son sexe avec une précision tranquille, l'ajuste. L'effet est immédiat, une pression douce et constante qui maintient l'érection et interdit l'orgasme aussi sûrement qu'un ordre verbal.

Thomas comprend.

Il n'aura pas besoin de se battre contre lui-même. On s'en est chargé.

Camille détache les poignets.

Il reste un moment les bras le long du corps, les épaules qui se relâchent avec un craquement imperceptible. Léa lui prend le poignet, le guide jusqu'à un anneau au sol, où une sangle plus longue lui permet de s'agenouiller, les bras libres mais le rayon d'action limité. Elle refixe les poignets à deux anneaux latéraux, assez haut pour que ses mains reposent à hauteur de hanches, assez écartés pour qu'il ne puisse rien saisir.

Il est à genoux, les bras en croix basse, le corps ouvert vers l'avant.

Camille s'approche.

Elle se place face à lui, les jambes de part et d'autre de ses cuisses, et s'accroupit lentement jusqu'à ce que son bassin soit à hauteur du sien. Elle prend son sexe en main, l'oriente, et s'abaisse dessus avec une lenteur délibérée qui n'a rien à voir avec la timidité.

Thomas ferme les yeux.

La chaleur de Camille l'enveloppe par degrés, un centimètre après l'autre, et quand elle est entièrement sur lui elle s'arrête, immobile, les mains sur ses épaules pour garder l'équilibre. Elle respire par le nez, lentement. Thomas aussi. Ils restent là une seconde qui dure longtemps.

Puis Camille commence à bouger.

Son mouvement est ample et régulier, les hanches qui montent et descendent avec une assurance tranquille. Elle cherche son propre plaisir sans détour, ajuste l'angle, trouve ce qui lui convient, et Thomas la sent s'adapter à elle-même plutôt qu'à lui. Il est l'instrument. Elle joue.

Ses ongles s'enfoncent légèrement dans ses épaules quand quelque chose l'atteint particulièrement. Sa respiration change de rythme, devient plus courte, plus haute dans la gorge. Elle incline le buste en arrière, les mains qui glissent de ses épaules à sa poitrine pour prendre appui, et cette modification d'angle fait sortir de Thomas un son étranglé.

Il tire sur les sangles.

Pas pour s'échapper. Pour tenir.

L'anneau fait son travail, une pression constante à la base qui maintient la tension sans laisser la vague franchir son seuil. Thomas est plein d'une énergie qui ne peut pas se résoudre, qui s'accumule comme de l'eau derrière un barrage, et la seule chose qu'il peut faire c'est sentir, tout sentir, chaque mouvement de Camille amplifié par l'impossibilité de conclure.

Le public ne fait plus aucun bruit.

Vingt femmes regardent Camille qui utilise Thomas, son dos qui se cambre, ses fesses qui s'abaissent et remontent, son souffle qui devient audible. C'est un spectacle différent des précédents, moins construit, plus animal. Quelque chose de vrai se passe là, sous les lumières, entre ces deux corps.

Léa observe depuis le côté. Elle a croisé les bras sous ses seins, le poids du corps sur une hanche. Son regard va de Camille à Thomas, de Thomas au public, avec la satisfaction tranquille de quelqu'un qui a organisé quelque chose qui fonctionne.

Camille s'accélère.

Ses cuisses travaillent, ses abdominaux aussi, et la sueur commence à briller sur son dos dans la lumière. Elle ne pense plus au public, plus à Léa, plus à Thomas en tant que personne. Elle pense à ce qui monte en elle, cette chaleur qui s'est installée au creux du bassin pendant toute la préparation et qui maintenant trouve enfin où aller.

Thomas sent son bassin à elle qui change de rythme, une irrégularité soudaine dans le mouvement, quelques secondes de désorganisation, puis Camille qui appuie fort, très fort, les ongles dans sa peau, la tête rejetée en arrière, et un son long et bas qui sort d'elle comme quelque chose qu'on libère.

Elle jouit.

Son corps pulse autour de lui par vagues lentes, et Thomas sent chaque contraction avec une précision insupportable, les yeux fermés, les mâchoires serrées, les mains crispées sur les sangles.

Dans la salle, quelqu'un applaudit, puis tout le monde, un applaudissement chaleureux et sincère qui dure le temps que Camille reprenne son souffle, la tête penchée sur sa poitrine, les épaules qui se soulèvent et s'abaissent lentement.

Elle lève la tête.

Elle regarde Thomas, son visage à quelques centimètres du sien. Elle dit, entre deux respirations : « Bien. » Le même mot qu'elle lui avait dit au début, mais avec un sens entièrement différent maintenant.

Elle se relève, s'écarte, laisse ses doigts glisser sur ses épaules une dernière fois.

Léa prend sa place.

Sa façon d'approcher est différente. Plus lente, plus cérémonieuse. Elle s'agenouille face à Thomas, leurs visages au même niveau, et elle le regarde dans les yeux un long moment avant de faire quoi que ce soit. Thomas soutient son regard. Quelque chose passe entre eux, une reconnaissance mutuelle, un accord silencieux.

Léa saisit son visage entre ses deux mains, l'embrasse brièvement, ses lèvres sur les siennes, sec et précis, puis elle se redresse et se positionne au-dessus de lui.

Elle s'assoit sur lui différemment, face à lui d'abord, puis elle se retourne lentement, dos à lui, et s'installe dans cette position avec une aisance qui prend Thomas par surprise. Il voit son dos, ses omoplates, la courbe de ses reins, ses fesses qui reposent sur ses cuisses.

Elle commence à bouger de façon plus économique que Camille, des ondulations du bassin plutôt que des mouvements amples, quelque chose de plus intérieur, de plus concentré. Ses mains reposent sur ses propres genoux. Sa nuque est légèrement inclinée.

Thomas entend sa respiration changer presque immédiatement.

Léa est déjà loin depuis longtemps. Tout ce qui s'est passé dans cette pièce depuis le début de la soirée l'a amenée là où elle est, et il ne lui faut pas beaucoup de temps. Ses ondulations s'approfondissent, ralentissent paradoxalement, et sa respiration devient un filet continu, régulier, qui monte progressivement de hauteur.

Thomas ne peut pas la voir. Il peut la sentir, le poids d'elle sur lui, la chaleur d'elle autour de lui, la vibration de sa respiration qui se transmet à travers leurs deux corps. C'est une intimité étrange et totale, être à l'intérieur de quelqu'un qu'on ne voit pas.

Léa pose une main sur sa cuisse à lui pour prendre appui. Ses doigts se resserrent.

Sa respiration casse.

Un cri sort d'elle, bref, étonné presque, comme si le plaisir l'avait surprise malgré tout. Puis un autre, plus long, et son bassin qui appuie en arrière avec une force tranquille, qui cherche le fond, qui s'y tient. Les vagues qui traversent son corps sont visibles depuis la salle, une succession de frémissements qui partent des reins et remontent jusqu'aux épaules.

Elle jouit longuement, en silence presque, juste ce filet de souffle qui ne s'arrête pas.

Le public est immobile.

Quelques femmes ont les yeux fermés. D'autres regardent avec une intensité qui ne ressemble plus à de la curiosité. L'atmosphère a atteint une densité particulière, l'air épais et chaud, chargé de tout ce qui s'est passé et de tout ce qui reste suspendu.

Léa se relève lentement.

Elle se retourne face à Thomas, se baisse, pose ses lèvres une seconde sur son front. Le geste est inattendu, presque tendre. Thomas ferme les yeux sous ce contact.

Léa et Camille échangent un regard.

Camille s'approche de Thomas, pose la main sur sa joue, tourne son visage vers elle. Il a les traits défaits, la respiration toujours irrégulière, les yeux brillants. Elle dit doucement : « Tu as tenu. »

Il dit oui d'une voix qui ne lui appartient plus vraiment.

Léa s'est redressée. Elle fait face au public, les bras légèrement écartés, les deux femmes nues et satisfaites sous la lumière, Thomas à genoux entre elles, le corps à vif.

Elle dit : « Maintenant. »



5. Le don

Elles ne se précipitent pas.

C'est la première chose. Après tout ce qui s'est passé, après les heures de tension accumulée, elles prennent le temps de s'asseoir face à lui, Léa sur le tabouret, Camille en tailleur sur le parquet, à hauteur de ses genoux. Elles le regardent, simplement, sans rien faire encore.

Thomas est toujours à genoux, les poignets dans les sangles latérales, le corps épuisé d'une façon qu'il ne connaissait pas avant ce soir. Pas une fatigue musculaire, quelque chose de plus profond, une fatigue de tout lui-même, de chaque couche de lui-même. Il a l'impression d'avoir été ouvert comme on ouvre un fruit, et que tout ce qu'il contenait est là, visible, dans la lumière.

Son sexe est toujours dressé, l'anneau toujours en place, la tension toujours intacte.

Il attend.

Léa dit, doucement : « On va te libérer. »

Trois mots. Thomas ferme les yeux. Quelque chose dans sa gorge se serre, pas de tristesse, l'inverse, une émotion sans nom précis qui ressemble à de la gratitude et à du soulagement et à autre chose encore qu'il ne saurait pas nommer.

Camille se lève.

Elle s'approche de lui, détache les poignets l'un après l'autre. Ses gestes sont lents, attentionnés. Quand les sangles tombent, elle prend ses deux mains dans les siennes, les retourne, paume vers le haut, et passe les pouces sur les marques laissées par les liens. Un geste simple, presque médical dans sa précision, et pourtant Thomas le ressent dans tout son corps.

Il reste à genoux. Personne ne lui demande de se lever.

Léa s'agenouille devant lui.

Leurs visages sont au même niveau, elle et lui, à quelques centimètres l'un de l'autre. Elle le regarde, lui aussi la regarde, et il y a dans cet échange quelque chose d'entier, de dépouillé de tout artifice. La soirée a tout retiré de ce qui n'était pas nécessaire.

Elle tend la main vers l'anneau à la base de son sexe.

Elle le retire lentement, avec soin, et la sensation de libération qui suit est presque douloureuse, un relâchement brutal d'une pression qui durait depuis si longtemps que Thomas avait oublié ce que c'était de ne pas l'avoir. Il laisse échapper un son court, involontaire.

Léa garde l'anneau dans sa main fermée.

Elle ne touche pas encore son sexe.

Elle pose la main ouverte sur son torse à la place, juste au centre, et Thomas sent la chaleur de sa paume contre son sternum, son cœur qui bat dessous à un rythme encore accéléré. Elle attend que ce rythme descende un peu. Quelques secondes. Peut-être une minute.

Le public ne bouge pas.

Il y a dans la salle une qualité d'attention différente de celle des épisodes précédents. Moins de tension érotique pure, quelque chose de plus grave, de plus attentif. Plusieurs femmes ont les coudes sur les genoux, le menton dans les mains. Une femme aux cheveux gris, au fond, a les yeux légèrement brillants. Personne ne parle.

Camille s'est placée sur le côté de Thomas. Elle pose les lèvres sur sa tempe, reste là, sa bouche immobile contre sa peau. Sa main remonte lentement le long de son dos, vertèbre par vertèbre, du bas des reins jusqu'à la nuque, et s'y pose.

Thomas tremble.

Pas de froid, pas de peur. Quelque chose se défait en lui, une dernière résistance qu'il ne savait plus qu'il avait. Sa respiration devient irrégulière d'une façon nouvelle, plus proche des larmes que de l'excitation, et il n'en a pas honte parce que dans cette pièce, ce soir, la honte a été la première chose qu'on lui a prise.

Léa sent le tremblement sous sa paume.

Elle dit, très bas, pour lui seul : « On est là. »

Elle fait glisser sa main du sternum vers le bas, lentement, le ventre, le bas-ventre, les poils, et s'arrête là encore. Thomas retient son souffle. La main de Léa est à un centimètre de lui, il sent sa chaleur sans la sentir, et après tout ce qui s'est passé ce soir ce centimètre-là est un abîme.

Puis ses doigts avancent.

Un seul doigt d'abord, l'index, qui trace le long de lui une ligne unique, de la base jusqu'à la pointe, sans refermer la main, sans répéter le geste. Une seule ligne.

Thomas laisse partir un son qui ressemble à un sanglot.

C'est suffisant.

Il le sent venir de loin, de très loin, pas du bas-ventre comme d'habitude mais de quelque part de plus profond, de plus central, une vague qui part du milieu de lui-même et qui remonte, lente et inéluctable, rien qui puisse l'arrêter maintenant, rien qui doive l'arrêter.

Léa pose la paume entière.

Elle ne bouge pas. Elle tient, simplement, la chaleur de sa main autour de lui, et c'est tout, c'est assez, c'est plus qu'assez après cette soirée entière. Thomas ferme les yeux, la tête qui tombe légèrement en avant, et la vague arrive.

Elle arrive lentement.

Pas une explosion, une montée longue et profonde, qui prend son temps parce qu'elle vient de loin, parce qu'elle a tout le chemin à faire depuis les heures de tension accumulée. Thomas sent chaque seconde de cette montée avec une clarté absolue, rien n'est flou, tout est là, présent, réel.

Camille a glissé le bras autour de ses épaules. Elle le tient contre elle, sa joue contre sa tempe, et il sent son souffle dans ses cheveux pendant que la vague monte encore.

Il dit, la voix cassée : « Je. »

Il ne finit pas la phrase. Il n'en a pas besoin.

Léa dit : « Oui. »

La vague franchit le seuil.

Thomas se plie légèrement en avant sous la force de ce qui le traverse, les épaules qui se voûtent, les mains qui cherchent quelque chose à saisir et trouvent les bras de Camille qui l'encercle entièrement. Ce qui sort de lui est long, puissant, par vagues successives qui épuisent chaque réserve accumulée pendant des heures. Son corps entier participe, les reins, les cuisses, les épaules, tout se contracte et se relâche dans un rythme qui ne lui appartient plus.

Léa a guidé son sexe vers elle.

Elle présente son torse, sa main qui oriente doucement, et les premiers flux atteignent sa peau, sur le ventre, sur les seins, chauds et abondants après une telle attente. Elle ne recule pas, elle reste là, et reçoit.

Camille tend la main, s'approche.

Léa lui prend le poignet, oriente. Les dernières vagues atteignent les deux corps à la fois, un peu l'une, un peu l'autre, les deux femmes agenouillées maintenant devant Thomas qui tremble encore, leurs peaux nues marquées par lui dans la lumière.

Elles le laissent finir.

Elles ne bougent pas, ne parlent pas, laissent chaque contraction aller jusqu'au bout, jusqu'à la dernière, jusqu'à ce que le tremblement dans les épaules de Thomas diminue et cesse, que sa respiration commence à revenir, longue et lente, que sa tête tombe en avant contre l'épaule de Camille.

Il reste là, épuisé, vidé, entier.

Léa lève les yeux vers lui. Elle a les traces de lui sur la peau, ne fait rien pour les effacer, les porte simplement. Elle pose la main sur son visage, son pouce sur sa joue.

Il ouvre les yeux.

Il la regarde, puis regarde Camille, l'une après l'autre, et ce qu'il y a dans son regard n'a plus rien à voir avec le désir ou la soumission. C'est autre chose, quelque chose de plus simple et de plus rare.

Camille dit doucement : « Voilà. »

Dans la salle, personne n'applaudit tout de suite.

Il y a d'abord un silence, long, plein, le genre de silence qui suit les choses auxquelles on a vraiment assisté. Puis une femme commence, les paumes qui se rejoignent lentement, et les autres suivent, et les applaudissements qui s'élèvent sont différents de ceux de la soirée, plus graves, plus soutenus, quelque chose qui ressemble à un hommage.

Thomas les entend de loin.

Il est encore ailleurs, dans cet endroit sans nom où on atterrit quand on a tout donné et qu'on vous a tout pris avec soin.



ÉPILOGUE. L'après

Ils restent longtemps par terre.

Léa et Camille se sont assises de part et d'autre de Thomas, contre lui, leurs épaules contre les siennes, leurs cuisses contre les siennes. Personne n'a proposé de se lever. Le parquet est dur et tiède sous eux et ça n'a aucune importance.

Thomas a les yeux ouverts sur un point du plafond. Sa respiration est revenue, lente et profonde, le genre de respiration qu'on a après une nage longue ou un sommeil sans rêves. Son corps pèse son propre poids d'une façon qu'il ne ressentait plus depuis longtemps, une pesanteur bonne, une présence à lui-même totale et sans effort.

Camille a posé la tête sur son épaule.

Il sent ses cheveux contre son cou, le poids léger de sa tête, sa respiration régulière qui soulève et abaisse doucement sa propre épaule. Il tourne légèrement le visage vers elle sans rien dire.

Léa a gardé sa main dans la sienne.

Pas entrelacée, juste posée là, sa paume sur le dos de sa main, tiède et immobile. Elle regarde droit devant elle, vers la salle, avec ce regard calme qui est le sien depuis le début mais qui contient maintenant quelque chose de différent, une douceur discrète, presque invisible.

Les traces de sperme sont toujours sur sa peau.

Elle n'a pas cherché à les effacer. Elles sèchent doucement dans la chaleur de la pièce, sur son ventre, sur la courbe de ses seins. Quelque chose dans ce fait, dans cette façon de porter ce qui s'est passé sans s'en débarrasser, touche Thomas plus qu'il ne saurait l'expliquer.

Dans la salle, le public se détend par degrés.

Les conversations reprennent, basses d'abord, prudentes, comme après un spectacle dont on n'est pas encore tout à fait sorti. Quelques femmes se lèvent, s'étirent, se servent à boire. Deux d'entre elles se parlent à voix basse en regardant vers le centre de la pièce, vers les trois corps assis sur le parquet, avec une attention qui n'est plus du tout celle du spectateur mais quelque chose de plus personnel, de plus intérieur.

Une femme jeune, brune, assise au deuxième rang depuis le début, a les genoux ramenés contre sa poitrine. Elle ne parle pas à sa voisine. Elle regarde Thomas, Léa, Camille, les trois ensemble, et son visage porte quelque chose de difficile à lire, entre l'émotion et la réflexion, comme si ce à quoi elle venait d'assister avait déplacé quelque chose en elle sans qu'elle sache encore quoi.

La femme aux cheveux gris du fond se lève.

Elle traverse la pièce lentement, s'arrête à quelques mètres des trois corps au sol. Elle ne dit rien, ne cherche pas à s'approcher davantage. Elle regarde, une seconde, deux secondes, avec une expression grave et bienveillante. Puis elle incline légèrement la tête, comme un salut, et repart vers le fond de la salle.

Camille a relevé la tête.

Elle observe le public à son tour, avec satisfaction, le regard qui fait le tour de la pièce, qui note ce qu'il y a à noter. Plusieurs femmes ont les joues encore roses. D'autres ont les yeux brillants. L'atmosphère est celle d'un lendemain de quelque chose, ce moment particulier où l'événement est passé mais pas encore digéré, où il flotte encore dans l'air sous forme de chaleur et de silence.

Léa dit, sans hausser la voix : « Merci d'être venues. »

Quelques femmes répondent par quelques mots, d'autres sourient, d'autres encore lèvent leur verre dans sa direction. La femme au premier rang qui avait posé le sien depuis longtemps le reprend enfin.

Thomas ne dit rien.

Il n'a pas encore envie de parler, et personne ne lui demande. C'est une des choses qu'il retient déjà de cette soirée, la façon dont Léa et Camille ont su lire ses silences aussi précisément que ses sons, la façon dont elles ont su quand appuyer et quand retenir et quand laisser aller.

Il pense à sa vie ordinaire, à ses décisions, à son organisation qu'il tient entière.

Il pense que ce soir il a tenu quelque chose d'une autre nature, et que ça lui a demandé autant.

Camille se lève la première. Elle tend la main à Thomas, il la prend, se redresse lentement. Ses jambes sont solides sous lui, un peu lourdes encore. Il se tient debout, nu, dans la pièce qui se dépeuple par petits groupes, et pour la première fois de la soirée sa nudité ne ressemble plus à une exposition mais à un état naturel, le plus simple.

Léa s'est levée aussi. Elle apporte un peignoir, le pose sur les épaules de Thomas sans l'aider à le mettre, le geste qui restitue sans effacer ce qui vient de se passer. Il glisse les bras dans les manches, noue la ceinture.

Il les regarde toutes les deux.

Il dit : « Merci. »

La voix est revenue, basse mais stable, la voix de quelqu'un qui a traversé quelque chose et qui est de l'autre côté.

Léa dit : « C'est nous. »

Camille sourit, le premier sourire entier de la soirée, qui change son visage complètement, qui le rend soudain familier alors qu'ils se connaissent à peine.

Les dernières femmes partent par petits groupes. Des voix dans le couloir, le bruit d'une porte, puis le silence qui revient par couches successives sur la pièce. La croix de Saint-André est vide sous la lumière, les sangles qui pendent, les menottes ouvertes. Les tabourets à leur place. Les verres qu'on n'a pas finis.

Thomas reste encore un moment.

Debout dans le peignoir, dans la pièce vide, il sent le poids de la soirée se déposer en lui comme un sédiment, lentement, chaque couche à sa place. Il ne sait pas encore tout ce que ça lui a appris de lui-même. Il le saura plus tard, par fragments, dans les jours qui suivent, dans les moments ordinaires où quelque chose remontera sans prévenir.

Pour l'instant il est là, entier, apaisé, aussi présent à lui-même qu'il l'a été depuis très longtemps.

Léa éteint une à une les lumières de la pièce.

La croix disparaît dans l'ombre.

Il reste une lampe, au fond, qui éclaire juste assez pour voir où on pose les pieds.

Ils quittent la pièce ensemble.



Fin.

Les avis des lecteurs

Histoire Erotique
Waouh un texte superbe bien rythmé erotique sensuel on est à la fois spectateur et acteur de la soumission sans vraiment de douleur belle forte prenante. Merci Daniel



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