La panne
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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La panne
Temps de lecture ~ 20 min.
I. Le désert à trois heures de l'après-midi
La chaleur n'est pas une métaphore, ici.
Elle est réelle, physique, presque obscène dans sa brutalité. Elle monte du bitume en vagues lentes, elle déforme l'horizon, elle transforme le lointain en quelque chose d'improbable. Le désert de l'Arizona s'étend de chaque côté de la route comme une promesse qu'on ne tiendra pas, ocre et brun, avec ses buissons ratatinés et ses pierres plates que le soleil blanchit depuis des millénaires.
La Chevrolet Fleetline de 1951 est arrêtée sous l'auvent rouillé d'une station-service que personne n'a repeinte depuis Eisenhower. Bleu pâle et rouille, chromes ternis, flancs blancs qui ont connu des jours meilleurs. Une belle voiture, malgré tout. Une voiture qui a du caractère, comme on dit des gens qui ont des défauts évidents mais qu'on aime quand même.
Ellen est appuyée contre l'aile avant.
Elle a vingt-huit ans, des cheveux châtains relevés en un chignon approximatif que la route a défait, deux ou trois mèches collées à sa nuque par la sueur. Sa jupe marron tombe sous le genou, son chemisier de coton gris est ouvert de deux boutons au col. Ses jambes sont nues malgré la chaleur. Elle regarde le désert avec l'expression de quelqu'un qui attendait davantage de la journée.
Le capot est levé.
La fumée qui s'en était échappée vingt minutes plus tôt a disparu, mais le problème, lui, est resté. Ellen n'y connaît rien aux moteurs, et elle l'a accepté depuis longtemps avec le même pragmatisme qu'elle applique à la plupart des choses. Elle a une valise dans le coffre, un rendez-vous à Flagstaff demain matin, et un téléphone dont la batterie flirte avec le zéro.
Elle a eu le temps de composer un seul message, à sa sœur, avant que l'écran ne s'éteigne.
[Panne sur la 66. Station-service abandonnée. Tout va bien.]
Tout allait bien.
La station était presque abandonnée, en réalité, pas tout à fait. Un homme vivait là, ou travaillait là, ou les deux, il était sorti de la bâtisse quand la Chevrolet avait roulé jusqu'à l'auvent en toussant, et il avait regardé le moteur sans rien dire pendant deux bonnes minutes avant de disparaître à l'intérieur. Il s'appelait Cal, il avait la cinquantaine, la carrure d'un homme qui avait travaillé dehors toute sa vie, et des yeux d'un gris assez particulier, presque blanc sous la lumière de deux heures.
Ellen attendait.
Le soleil cognait sur le toit de l'auvent avec un bruit presque audible.
C'est alors que la seconde voiture arriva.
***
Une Ford pick-up, noire, poussiéreuse, qui ralentit sans s'arrêter d'abord, comme si le conducteur hésitait, puis qui vint se garer à l'ombre des pompes. Un homme en descendit, la trentaine, grand, les épaules larges sous une chemise à carreaux dont les manches étaient retroussées jusqu'aux coudes. Il avait les avant-bras d'un travailleur manuel et le visage de quelqu'un qui ne sourit pas facilement, mais qui sourit bien quand il s'y met.
Il regarda la Chevrolet. Il regarda Ellen.
"Panne ?"
"Apparemment."
Il s'approcha du capot levé, se pencha, examina le moteur avec l'attention d'un homme qui sait ce qu'il regarde. Ellen l'observait sans en avoir l'air, les bras croisés sur la poitrine, le dos contre l'aile.
"Le joint de culasse, peut-être. Ou le radiateur. Vous avez de l'eau ?"
"Dans le coffre. Je n'ai pas osé ouvrir le bouchon."
"Bien."
Il s'appelait Marcus. Il allait à Kingman, il avait pris la 66 par habitude plutôt que par nécessité, il connaissait la station et Cal qui la tenait depuis quinze ans. Il avait les mains larges, une légère barbe de trois jours, et une façon de regarder Ellen qui n'était pas insistante mais qui n'était pas neutre non plus.
Cal revint avec une clé à molette et une bouteille d'eau.
Les deux hommes se saluèrent de la façon qu'ont les gens qui se connaissent sans se fréquenter, quelques mots, une poignée de main. Puis Cal se pencha sur le moteur et Marcus vint s'appuyer contre l'aile, à un mètre d'Ellen, dans l'ombre tiède de l'auvent.
"Vous venez d'où ?"
"Albuquerque."
"Long trajet."
"Je faisais des pauses."
Ils ne parlèrent pas beaucoup, après ça. Cal travaillait, Marcus regardait le désert, Ellen regardait Marcus regarder le désert. La chaleur rendait tout un peu flottant, un peu irréel. Les mouches tournaient autour d'une lampe morte au plafond de l'auvent.
Cal se redressa enfin.
"Le joint, comme vous disiez. Je peux rien faire aujourd'hui. Le pièce, faut la commander, ça prendra jusqu'à demain matin. Vous avez où dormir ?"
Ellen regarda la station. La bâtisse, derrière les pompes, avait des fenêtres aux stores baissés. Une enseigne au néon éteinte, Rooms, dans le coin droit.
"Il me reste une chambre," dit Cal. Il dit ça simplement, sans insistance, comme si la chose allait de soi. "Propre. L'air conditionné marche."
***
II. La chambre du fond
La chambre était au fond du couloir, derrière une porte verte qu'il fallait soulever légèrement pour l'ouvrir. Propre, comme Cal l'avait dit. Un lit double avec un couvre-lit bordeaux, une table de nuit en bois clair, une fenêtre condamnée côté désert. L'air conditionné tournait dans un coin, vieux mais efficace.
Ellen posa sa valise sur le lit.
Elle entendit Marcus dans le couloir, une porte qui s'ouvrait, ses pas qui s'éloignaient vers la salle commune où Cal avait posé deux bouteilles de bière sur le comptoir avant de retourner à son moteur.
Elle défit son chignon, se regarda dans le miroir au-dessus de la commode. Cheveux défaits, cernes légers, rouge à lèvres disparu depuis Gallup. Elle n'était pas déçue du tableau. Elle se lava les mains au lavabo, passa de l'eau fraîche sur sa nuque, se regarda encore.
Puis elle alla chercher une bière.
Marcus était assis à la table de la salle commune, une carte routière dépliée devant lui qu'il n'avait pas l'air de lire. Il leva les yeux quand elle entra. Elle prit une bière dans le seau de glace sur le comptoir, s'assit en face de lui.
Ils parlèrent. Pas de grandes choses. Kingman, Flagstaff, la route. Son travail à lui (il était menuisier, il allait livrer une commande). Son rendez-vous à elle (professionnel, elle travaillait dans l'import-export, ça ne méritait pas d'explications). La chaleur. La beauté froide de la 66 abandonnée aux touristes et aux nostalgiques.
Cal revint au bout d'une heure, s'assit avec eux, servit quelque chose de plus fort que de la bière.
Il avait changé de chemise. Il portait maintenant un t-shirt blanc qui lui dessinait les épaules, et Ellen remarqua, comme on remarque une chose qu'on avait déjà notée sans se l'avouer, qu'il était beau à sa façon, Cal, avec ses cheveux gris et ses yeux presque blancs et ses mains qui savaient réparer les choses.
Les deux hommes étaient très différents. Marcus avait une énergie contenue, presque prudente, quelque chose de retenu qui donnait envie de voir ce qu'il y avait derrière. Cal était calme d'une autre façon, comme les endroits qu'on connaît bien, comme une pièce qu'on habite depuis longtemps.
Ellen but son verre.
Dehors, le soleil descendait sur le désert, lent et rouge, et le ciel prenait des couleurs qu'on ne voit pas ailleurs.
***
Ce fut Cal qui dit la chose.
Il la dit simplement, sans préambule, avec le même ton qu'il avait utilisé pour lui proposer la chambre. Il posa son verre sur la table, regarda Ellen, puis Marcus, puis Ellen encore.
"Je vais vous proposer quelque chose. Vous êtes libres de dire non."
Marcus leva les yeux de sa carte.
Ellen attendit.
"Je vais vous demander de vous déshabiller. L'un en face de l'autre. Ici, dans la salle. Lentement."
Le silence qui suivit n'était pas un silence d'offense. C'était un silence de quelqu'un qui entend une proposition et qui la soupèse.
Marcus regardait Cal avec une expression indéchiffrable. Ellen sentit quelque chose se déplacer en elle, une chaleur qui n'était pas celle du désert, plus basse, plus précise.
"Et après ?" dit-elle.
"Après, vous vous touchez. L'un en face de l'autre. Vous vous regardez faire." Cal marqua une pause. "Je regarde."
Marcus posa la carte. Il regardait Ellen maintenant. Ellen soutint son regard.
"Et si on dit non ?" dit Marcus.
"Je vous ressers à boire et on parle d'autre chose."
La réponse était parfaite. Ellen le sut à l'instant où elle l'entendit.
Elle but une gorgée. Elle regarda Marcus. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une question posée sans mots, et la question méritait une réponse honnête.
"D'accord," dit-elle.
Marcus ne dit rien. Il hocha la tête.
III. Face à face
Cal déplaça la table.
Il la poussa contre le mur, dégagea le centre de la pièce, alluma une lampe sur le comptoir qui donnait une lumière plus douce, plus oblique. Il tira deux chaises qu'il plaça de chaque côté, face à face, à peut-être deux mètres l'une de l'autre.
"Asseyez-vous."
Ellen s'assit sur l'une, Marcus sur l'autre.
Cal prit place sur un tabouret haut, légèrement en retrait, à l'angle de la pièce. Il croisa les bras, sans impatience, sans hâte.
"Regardez-vous."
La pièce sentait la poussière, la bière froide, un fond de térébenthine venu de l'atelier. L'air conditionné ronronnait doucement. Dehors, une chouette peut-être, un son lointain dans le désert.
Ellen regarda Marcus.
Il était beau, elle le sut vraiment à cet instant, maintenant qu'elle n'avait plus à faire semblant de regarder ailleurs. Beau d'une façon sobre, sans ornements, avec son visage un peu fermé et ses mains posées sur ses cuisses et sa façon d'être là, présent, sans se défiler.
"Vous pouvez commencer," dit Cal.
Ellen porta les mains à son col.
Le premier bouton. Le second. Le troisième, jusqu'au nombril. Elle fit ça lentement, pas pour le spectacle, ou pas seulement pour le spectacle, mais parce que le geste méritait ce rythme-là, parce qu'il y avait quelque chose de sérieux dans ce qui se passait, quelque chose qui demandait de ne pas se précipiter.
Marcus la regardait.
Elle fit glisser le chemisier de ses épaules, le laissa tomber sur le dossier de la chaise. Elle portait un soutien-gorge couleur crème, simple, pas particulièrement affriolant, et pourtant Marcus ne bougeait plus, il regardait la ligne de ses clavicules, la courbe de ses épaules, le haut de sa poitrine.
"Vous aussi," dit Cal.
Marcus déboutonna sa chemise à carreaux. Il avait le torse d'un homme qui travaille de ses mains, pas le torse d'une sculpture mais quelque chose de plus vrai, avec sa légère toison brune au centre, ses pectoraux clairs, ses flancs minces. Il roula la chemise en boule, la posa à ses pieds.
Ellen sentit sa gorge se serrer légèrement.
"Continuez."
Elle se leva pour défaire sa jupe. Elle en dégrafa la fermeture dans le dos, la fit descendre le long de ses hanches, la enjamba. Elle était en soutien-gorge et en culotte blanche, debout dans la lumière oblique de la lampe, et elle ne baissa pas les yeux. Marcus la regardait avec une attention qui n'avait plus rien de retenu. Sa respiration avait changé, légèrement, un souffle plus court, plus lourd.
Il se leva à son tour pour déboucler sa ceinture.
Son jean tomba. Il se rassit en caleçon, les avant-bras sur les cuisses, et Ellen vit ce qu'elle voulait savoir, le renflement sous le coton gris, l'évidence de son désir.
"Le soutien-gorge," dit Cal.
Ellen porta les mains dans son dos, défit le crochet. Elle laissa les bretelles glisser de ses épaules et posa le soutien-gorge sur sa jupe. Elle avait les seins lourds, pas immenses, avec des mamelons sombres qui s'étaient durcis sous la climatisation ou sous le regard de Marcus, les deux peut-être. Elle s'assit.
"À vous," dit Cal.
Marcus se leva, fit descendre son caleçon, se rassit. Il était en érection, pleinement, son sexe dressé sur son ventre, et il ne fit aucun geste pour le dissimuler ou s'en excuser.
Ellen sentit quelque chose de chaud et de précis entre ses cuisses.
"La culotte," dit Cal.
Elle se leva encore. Elle glissa la culotte le long de ses jambes, la posa avec le reste. Elle se rassit, nue, les pieds à plat sur le sol, et il y eut un moment de silence que personne ne rompit. Marcus et elle se regardaient. Deux étrangers nus dans une station-service du désert, sous la lumière d'une lampe, sous l'œil calme d'un homme qui avait tout prévu.
"Maintenant," dit Cal, "vous vous touchez. En vous regardant."
***
IV. Les mains
Ellen posa la main sur son ventre.
Une simple pression, d'abord, les paumes à plat, comme pour s'assurer de quelque chose. Sa peau était chaude malgré la climatisation, tendue d'une attente qu'elle n'avait pas anticipée à sa sortie d'Albuquerque ce matin. Elle laissa ses doigts descendre lentement sur son bas-ventre, jusqu'au duvet brun, jusqu'à la limite de ce qu'elle n'avait encore touché que seule.
Marcus la regardait.
Il avait posé la main sur sa cuisse, pas encore sur son sexe, il attendait de la voir aller là-bas en premier, il respectait quelque chose sans qu'on le lui ait dit.
Ses doigts trouvèrent l'humidité.
Elle était mouillée, plus qu'elle ne l'avait réalisé, et le premier contact de ses propres doigts sur son sexe arracha de sa gorge un son bref, involontaire, pas tout à fait un soupir, quelque chose de plus brut que ça. Elle écarta légèrement les cuisses. Son index traça un cercle lent autour de son clitoris, puis s'y arrêta.
Marcus bougea.
Il enroula les doigts autour de son sexe, la main ferme sur la hampe, et commença un mouvement régulier, lent, les yeux fixés sur les mains d'Ellen. Son érection était franche, pleine, la peau tendue sur la chair, et il se tenait le poignet légèrement tordu, le pouce passant sur le gland à chaque remontée.
Ellen regarda.
Elle ne s'était pas rendu compte à quel point regarder un homme se masturber pouvait être aussi direct, aussi charnel. Il n'y avait rien d'abstrait dans le geste de Marcus, rien de mis en scène, juste la mécanique honnête du désir, sa main qui montait et descendait avec un rythme qui s'accordait au sien sans qu'ils se soient concertés.
"Continuez," dit Cal, depuis son tabouret.
Sa voix était égale, pas excitée, pas froide non plus. La voix de quelqu'un qui regarde quelque chose de beau avec l'attention qu'il mérite.
Ellen approfondit le mouvement de ses doigts. Elle glissa deux doigts à l'intérieur d'elle-même, lentement, jusqu'à la paume, et elle sentit ses muscles se contracter autour d'eux. Elle maintint la pression une seconde, puis les retira, puis les reprit, un va-et-vient patient et profond tandis que son pouce continuait sur son clitoris.
Marcus avait accéléré.
Son souffle était audible maintenant, pas bruyant, mais présent, une respiration laborieuse qui remplissait l'espace entre eux. Sa main montait et descendait sur sa verge avec une régularité hypnotique, et Ellen voyait, à la façon dont ses mâchoires se serraient légèrement, que quelque chose se construisait en lui.
Elle se laissa aller contre le dossier de la chaise.
Ses pieds étaient à plat sur le sol, ses cuisses ouvertes, ses doigts dedans et son pouce dehors et le tout formait un mouvement circulaire lent et profond qui montait le long de son ventre vers sa gorge. Elle ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. Elle voulait voir Marcus.
Il la regardait avec une intensité qui n'était plus retenue du tout.
Son regard allait à ses seins, à ses mains, remontait à son visage, redescendait. Il s'humecta les lèvres sans s'en rendre compte. Sa main avait changé de prise, les doigts plus serrés maintenant, le mouvement plus court, plus rapide sur la moitié haute de son sexe.
Ellen sentit la première vague.
Pas l'orgasme encore, quelque chose avant, une onde longue qui partait du bas de son ventre et remontait jusqu'à ses épaules. Elle pressa son pouce et les vagues se firent plus serrées, plus précises. Elle entendit sa propre voix, un son bas, soutenu, qu'elle ne chercha pas à retenir.
"Plus vite," dit Cal.
L'instruction ne s'adressait à personne en particulier, ou aux deux.
Marcus obéit sans réfléchir. Sa main battait maintenant un rythme sec, urgent, et un son sourd montait de sa gorge, une plainte courte à chaque remontée. Ellen obéit aussi. Ses doigts s'enfoncèrent plus profondément, son pouce pressa plus fort, et la vague qui s'était formée au bas de son ventre roula sur elle d'un seul coup.
Elle jouit en regardant Marcus la regarder jouir.
L'orgasme fut long, régulier, pas brutal mais profond, il prit tout son ventre et remonta dans ses cuisses et elle entendit sa propre voix qui durait, qui ne s'arrêtait pas tout de suite, et sa main à elle ne s'arrêtait pas non plus, elle continuait le mouvement sur son clitoris et les vagues continuaient à rouler, plus petites mais toujours là.
Marcus était au bord.
Elle le vit à la façon dont ses muscles se contractaient, à la façon dont son souffle s'était cassé en quelque chose de saccadé. Sa main s'était arrêtée sur la hampe, serrée, tendue, et il regardait Ellen avec une expression de quelqu'un qui retient quelque chose à grand-peine.
"Stop," dit Cal.
La voix était calme mais ferme.
Marcus s'immobilisa.
Ellen retira ses doigts, lentement.
Le silence revint dans la pièce, traversé seulement par le ronronnement de la climatisation et la respiration de Marcus et d'Ellen qui tentaient de reprendre une cadence normale. La sueur luisait sur la poitrine de Marcus. Les cheveux d'Ellen lui collaient aux tempes.
Cal se leva de son tabouret.
V. Cal
Il n'enleva pas sa chemise tout de suite.
Il marcha lentement vers le centre de la pièce, s'arrêta entre eux deux, regarda Ellen, puis Marcus. Il y avait dans sa façon de se tenir quelque chose qui n'avait pas changé depuis le début, une qualité d'attention, de présence, comme s'il avait toujours su comment cette soirée se terminerait et qu'il n'avait fait que la conduire vers là.
Il posa la main sur l'épaule d'Ellen.
Sa main était grande, chaude, un peu rugueuse, la main de quelqu'un qui tient des clés à molette et des pompes depuis trente ans. Elle ne se déroba pas.
"Vous," dit-il à Marcus, "vous attendez."
Marcus hocha la tête. Il était encore en érection, les mains sur les cuisses, les yeux clairs.
Cal retira sa chemise. Il était plus massif que Marcus, la musculature moins dessinée mais plus lourde, les épaules larges, le ventre à peine épaissi par les années. Il avait une cicatrice légère sous la côte gauche, un souvenir qu'il n'expliqua pas et qu'Ellen ne demanda pas.
Il tendit la main vers elle.
Elle la prit et se leva.
Il la prit par les hanches, ses deux mains qui l'encadraient, et il la tourna doucement jusqu'à ce qu'elle soit face à Marcus, dos à lui. Elle sentit son torse contre son dos, chaud et solide, elle sentit la pression de son érection contre ses reins et elle comprit qu'il s'était déshabillé en silence, qu'il était nu lui aussi maintenant, derrière elle.
Marcus les regardait.
"Regardez-le," dit Cal dans l'oreille d'Ellen.
Elle n'avait pas eu l'intention de fermer les yeux, mais elle comprit ce qu'il voulait dire, pas seulement regarder Marcus, mais vraiment le regarder, le voir, ne pas laisser le plaisir qui venait l'emporter vers l'intérieur mais rester là, entre eux trois, dans la pièce et dans la lumière.
Les mains de Cal glissèrent de ses hanches vers son ventre. Il la toucha à l'endroit où elle s'était touchée elle-même quelques minutes plus tôt, le mouvement des doigts différent, plus lent, plus lourd, deux doigts qui glissaient sur son sexe encore sensible et humide, et elle sentit ses jambes vouloir fléchir.
Il la maintint debout avec son autre bras enroulé autour de sa taille.
Marcus avait repris sa main sur son sexe, pas dans la hâte, lentement, les yeux fixés sur les doigts de Cal entre les cuisses d'Ellen.
Cal n'était pas bavard. Il travaillait silencieusement, avec une concentration qui ressemblait à la façon dont il avait regardé le moteur de la Chevrolet, quelque chose de professionnel et d'attentif qui n'avait rien de mécanique. Il connaissait les corps comme il connaissait les moteurs, par l'observation et la patience.
Il glissa en elle par derrière.
Lentement. Très lentement.
Ellen sentit l'entrée, la pression progressive, le moment où son corps décida de s'ouvrir complètement, et elle souffla entre ses dents, un son long et bas. Il était épais, plus que Marcus de ce qu'elle pouvait voir, et la pénétration prit du temps, quelques pouces, une pause, quelques pouces encore, jusqu'à ce qu'il soit en elle tout entier et qu'il s'immobilise.
Il n'avait pas retiré ses doigts de son clitoris.
Il tint la position, en elle et sur elle à la fois, et Ellen sentit les deux points de contact simultanément, l'intérieur et l'extérieur, la profondeur et la surface, et la superposition des deux sensations était presque trop pour tenir debout.
Marcus regardait.
Son regard à lui, sur elle, sur Cal derrière elle, sur les doigts de Cal, était une troisième présence dans la pièce.
Cal commença à bouger.
Des mouvements longs, mesurés, il reculait presque jusqu'à la limite avant de revenir, et ses doigts suivaient le même rythme sur son clitoris, une concordance qui n'était pas accidentelle. Ellen posa les mains sur les avant-bras de Cal pour trouver un appui. Sa tête tomba légèrement en arrière contre son épaule.
"Regardez-le," rappela-t-il.
Elle rouvrit les yeux.
Marcus la regardait avec quelque chose d'ouvert dans le visage, une beauté un peu douloureuse qui lui allait bien. Sa main allait et venait sur son sexe, plus lente que tout à l'heure, il s'économisait, il attendait, il regardait Ellen être prise par Cal et il attendait son tour qui peut-être ne viendrait pas ce soir, et cette attente était visible sur lui comme de l'eau sur la pierre.
Cal accéléra légèrement.
Ses hanches claquaient doucement contre les fesses d'Ellen à chaque poussée, un bruit de peau sur peau qui se mêlait au ronronnement de la climatisation. Ses doigts pressèrent plus fort. Ellen sentit la deuxième vague commencer à se former, différente de la première, plus profonde, venue de plus loin à l'intérieur d'elle-même.
"Je vais...", dit-elle, et elle ne finit pas la phrase.
Cal l'entendit. Il sentit sans doute quelque chose, une tension dans ses muscles, une chaleur supplémentaire, une façon qu'elle eut de peser davantage contre lui. Il ne changea pas de rythme. Il maintint la pression de ses doigts, la cadence de ses hanches, et Ellen laissa la vague monter sans l'arrêter.
VI. Le second orgasme
Il arriva différemment.
Pas une vague unique et longue, mais plusieurs secousses rapprochées, chacune plus forte que la précédente, et Ellen entendit sa propre voix changer, devenir quelque chose de moins contrôlé, un son qui montait à chaque secousse et ne redescendait pas complètement entre les deux. Elle serra les avant-bras de Cal. Ses genoux plièrent légèrement et il la tint, son bras autour de sa taille, il la maintint debout et continua les deux choses à la fois, les doigts et les hanches, implacable et attentif.
La dernière secousse fut la plus longue.
Elle dura, dura, Ellen cessa de regarder Marcus, elle ferma les yeux malgré la consigne, elle ne pouvait pas faire autrement, le plaisir avait pris toute la place disponible dans sa tête et il n'y avait plus de place pour le reste. Un son sourd et continu sortit de sa gorge, quelque chose entre la plainte et la prière.
Marcus vit le moment où elle céda.
Il vit ses paupières tomber, il vit son visage se défaire de tout ce qui le tenait ordinairement, la vigilance, la retenue, le soin qu'on met à rester présentable devant des inconnus. Il ne resta plus rien que le plaisir sur elle, brutal et pur, et la façon dont son corps entier s'y abandonnait, la nuque qui reculait contre l'épaule de Cal, les lèvres entrouvertes, le souffle rompu.
Il jouit sur lui-même à cet instant.
Sans décider de rien, sans accélérer, sans forcer le mouvement de sa main, juste parce que le visage d'Ellen dans la jouissance était une chose trop directe pour qu'il y résiste une seconde de plus. Le premier jet fut silencieux, une chaleur qui monta de ses reins jusqu'à sa gorge, ses doigts serrés sans qu'il l'ait voulu, et un son sourd sortit de lui, bref, presque surpris. Puis les autres vagues arrivèrent, moins violentes mais plus longues, et sa main bougea malgré lui, trois ou quatre fois, par réflexe, par nécessité, tirant le plaisir jusqu'à sa limite.
Il ne ferma pas les yeux.
Il garda les yeux sur Ellen, sur ses paupières closes, sur le son qui continuait à sortir de sa gorge à elle, et il finit de jouir en la regardant finir, les deux arrivées mêlées dans l'air de la pièce comme deux notes tenues sur un même accord.
Quand tout se calma, il avait la main poisseuse et la poitrine qui battait fort et les jambes qui pesaient lourd contre la chaise.
Ellen rouvrit les yeux.
Elle le regarda. Elle sut, à la façon dont il était là, immobile et les traits défaits, et elle ne dit rien. Elle n'avait pas besoin de dire quelque chose.
Cal ne s'était pas arrêté.
Il avait ralenti, ses doigts étaient devenus plus légers sur sa peau hypersensible, mais ses hanches continuaient, régulières, profondes, et Ellen sentit à sa façon de respirer que l'échéance approchait pour lui aussi. Sa respiration avait changé, plus courte, plus audible contre son oreille.
Il retira ses doigts de son clitoris.
Il prit ses deux hanches à deux mains, un appui plus ferme, et ses mouvements devinrent moins longs et plus rapides, la fin approchait et il la conduisait vers lui avec la même attention tranquille qu'il avait mise dans tout le reste.
"Ellen."
Sa voix, contre son oreille.
Pas une question, pas une instruction. Son prénom, simplement, comme si la chose importait.
Il jouit en elle avec trois poussées plus profondes que les précédentes, une plainte basse et contenue, ses mains serrées sur ses hanches, son front contre son épaule. Ellen sentit la chaleur de lui à l'intérieur, la pression se relâcher lentement, son corps peser davantage contre le sien.
Ils restèrent ainsi quelques secondes.
La pièce était silencieuse, ou presque. Marcus n'avait pas bougé.
VII. Après
Cal se retira doucement. Il passa une main dans le dos d'Ellen, une caresse brève, presque fraternelle, puis il alla chercher une serviette dans le placard derrière le comptoir, en lança une vers Marcus. L'autre il la posa sur la chaise d'Ellen.
Il se rhabilla sans se presser.
Ellen s'assit, la serviette sur les cuisses, et regarda Marcus. Il était encore nu, détendu maintenant d'une façon différente, la tension du désir retombée dans quelque chose de plus doux. Il avait les yeux sur elle, et il y avait dans son regard quelque chose qu'elle aurait eu du mal à nommer, de la gratitude peut-être, ou juste de la tendresse pour une étrangère avec qui il avait partagé quelque chose qu'on ne partage pas d'habitude.
"Vous avez faim ?" dit Cal.
Il était déjà dans la petite cuisine derrière le comptoir. On entendait le bruit d'une poêle.
Ellen et Marcus se regardèrent. Elle sourit. Lui aussi, enfin, et sa façon de sourire était bien comme elle l'avait prévu, quelque chose qui changeait tout le visage.
"Oui," dit-elle.
Ils se rhabillèrent dans la salle commune, sans pudeur, avec la tranquillité de gens qui n'ont plus rien à cacher l'un à l'autre. Ellen enfila sa jupe et son chemisier. Marcus son jean et sa chemise à carreaux.
Dehors, le désert était noir maintenant, et le ciel avait des milliers d'étoiles qu'on ne voit qu'ici, loin de tout, là où les villes ne mangent pas la nuit.
Cal fit des œufs brouillés et du pain de maïs grillé.
Ils mangèrent en silence, ou presque, avec quelques mots sur la route, sur la nuit, sur le vent qui commençait à souffler dehors. Marcus dit qu'il partirait à l'aube, qu'il avait le temps. Ellen dit que la pièce arriverait demain matin, que Cal avait promis. Cal ne dit rien, il servit le café, il s'assit avec eux.
À un moment, Marcus posa la main sur la table, à mi-chemin entre son assiette et celle d'Ellen, pas tout à fait vers elle, pas tout à fait pour elle.
Elle y posa la sienne.
Ils ne dirent rien.
VIII. Le matin
La pièce arriva à neuf heures dans la camionnette d'un livreur qui travaillait pour le fournisseur de Cal, un garçon de vingt ans qui ne regarda ni Ellen ni Marcus, trop occupé à rentrer chez lui.
Cal répara la Chevrolet en une heure et demie.
Marcus n'était pas parti à l'aube. Il était encore là, assis sur l'aile de sa Ford, un café à la main, quand Ellen sortit avec sa valise. Il avait son visage du matin, un peu fermé, un peu plus beau peut-être.
"Flagstaff," dit-elle.
"Kingman."
"Opposé."
"Oui."
Elle chargea sa valise dans le coffre. Cal essuyait ses mains sur un chiffon, dans l'ombre de l'atelier.
"Combien je vous dois ?" lui dit-elle.
"La chambre, c'est vingt. La réparation, soixante-dix."
Elle lui tendit quatre-vingt-dix dollars et il prit l'argent sans compter. Marcus vint serrer la main de Cal, les deux hommes se dirent quelque chose à voix basse, puis Marcus se retourna vers Ellen.
Il ne dit rien.
Il l'embrassa.
Un baiser bref, sérieux, les lèvres sèches, les yeux ouverts une demi-seconde puis fermés. Elle posa la main sur sa joue. Il mit la sienne sur celle d'Ellen.
Quand ils se séparèrent, Cal regardait le désert.
Ellen monta dans la Chevrolet. Le moteur prit au premier tour de clé, fidèle, reconnaissant. Elle mit la voiture en marche, fit le tour des pompes, s'arrêta une seconde sur le bas-côté pour mettre les lunettes de soleil qu'elle avait cherchées depuis Albuquerque.
Elle les trouva dans la boîte à gants.
Dans le rétroviseur, la station rapetissait sur la route derrière elle, l'enseigne Gops Gas Gas rouillée dans la lumière du matin, et Marcus debout à côté de sa Ford noire qui la regardait partir, une silhouette qui diminuait, une silhouette qui disparaissait.
Le désert s'ouvrit devant elle, vaste et indifférent et magnifique.
Elle abaissa sa vitre, laissa entrer le vent chaud.
Flagstaff, maintenant. Et après Flagstaff, autre chose.
La route était longue.
FIN
I. Le désert à trois heures de l'après-midi
La chaleur n'est pas une métaphore, ici.
Elle est réelle, physique, presque obscène dans sa brutalité. Elle monte du bitume en vagues lentes, elle déforme l'horizon, elle transforme le lointain en quelque chose d'improbable. Le désert de l'Arizona s'étend de chaque côté de la route comme une promesse qu'on ne tiendra pas, ocre et brun, avec ses buissons ratatinés et ses pierres plates que le soleil blanchit depuis des millénaires.
La Chevrolet Fleetline de 1951 est arrêtée sous l'auvent rouillé d'une station-service que personne n'a repeinte depuis Eisenhower. Bleu pâle et rouille, chromes ternis, flancs blancs qui ont connu des jours meilleurs. Une belle voiture, malgré tout. Une voiture qui a du caractère, comme on dit des gens qui ont des défauts évidents mais qu'on aime quand même.
Ellen est appuyée contre l'aile avant.
Elle a vingt-huit ans, des cheveux châtains relevés en un chignon approximatif que la route a défait, deux ou trois mèches collées à sa nuque par la sueur. Sa jupe marron tombe sous le genou, son chemisier de coton gris est ouvert de deux boutons au col. Ses jambes sont nues malgré la chaleur. Elle regarde le désert avec l'expression de quelqu'un qui attendait davantage de la journée.
Le capot est levé.
La fumée qui s'en était échappée vingt minutes plus tôt a disparu, mais le problème, lui, est resté. Ellen n'y connaît rien aux moteurs, et elle l'a accepté depuis longtemps avec le même pragmatisme qu'elle applique à la plupart des choses. Elle a une valise dans le coffre, un rendez-vous à Flagstaff demain matin, et un téléphone dont la batterie flirte avec le zéro.
Elle a eu le temps de composer un seul message, à sa sœur, avant que l'écran ne s'éteigne.
[Panne sur la 66. Station-service abandonnée. Tout va bien.]
Tout allait bien.
La station était presque abandonnée, en réalité, pas tout à fait. Un homme vivait là, ou travaillait là, ou les deux, il était sorti de la bâtisse quand la Chevrolet avait roulé jusqu'à l'auvent en toussant, et il avait regardé le moteur sans rien dire pendant deux bonnes minutes avant de disparaître à l'intérieur. Il s'appelait Cal, il avait la cinquantaine, la carrure d'un homme qui avait travaillé dehors toute sa vie, et des yeux d'un gris assez particulier, presque blanc sous la lumière de deux heures.
Ellen attendait.
Le soleil cognait sur le toit de l'auvent avec un bruit presque audible.
C'est alors que la seconde voiture arriva.
***
Une Ford pick-up, noire, poussiéreuse, qui ralentit sans s'arrêter d'abord, comme si le conducteur hésitait, puis qui vint se garer à l'ombre des pompes. Un homme en descendit, la trentaine, grand, les épaules larges sous une chemise à carreaux dont les manches étaient retroussées jusqu'aux coudes. Il avait les avant-bras d'un travailleur manuel et le visage de quelqu'un qui ne sourit pas facilement, mais qui sourit bien quand il s'y met.
Il regarda la Chevrolet. Il regarda Ellen.
"Panne ?"
"Apparemment."
Il s'approcha du capot levé, se pencha, examina le moteur avec l'attention d'un homme qui sait ce qu'il regarde. Ellen l'observait sans en avoir l'air, les bras croisés sur la poitrine, le dos contre l'aile.
"Le joint de culasse, peut-être. Ou le radiateur. Vous avez de l'eau ?"
"Dans le coffre. Je n'ai pas osé ouvrir le bouchon."
"Bien."
Il s'appelait Marcus. Il allait à Kingman, il avait pris la 66 par habitude plutôt que par nécessité, il connaissait la station et Cal qui la tenait depuis quinze ans. Il avait les mains larges, une légère barbe de trois jours, et une façon de regarder Ellen qui n'était pas insistante mais qui n'était pas neutre non plus.
Cal revint avec une clé à molette et une bouteille d'eau.
Les deux hommes se saluèrent de la façon qu'ont les gens qui se connaissent sans se fréquenter, quelques mots, une poignée de main. Puis Cal se pencha sur le moteur et Marcus vint s'appuyer contre l'aile, à un mètre d'Ellen, dans l'ombre tiède de l'auvent.
"Vous venez d'où ?"
"Albuquerque."
"Long trajet."
"Je faisais des pauses."
Ils ne parlèrent pas beaucoup, après ça. Cal travaillait, Marcus regardait le désert, Ellen regardait Marcus regarder le désert. La chaleur rendait tout un peu flottant, un peu irréel. Les mouches tournaient autour d'une lampe morte au plafond de l'auvent.
Cal se redressa enfin.
"Le joint, comme vous disiez. Je peux rien faire aujourd'hui. Le pièce, faut la commander, ça prendra jusqu'à demain matin. Vous avez où dormir ?"
Ellen regarda la station. La bâtisse, derrière les pompes, avait des fenêtres aux stores baissés. Une enseigne au néon éteinte, Rooms, dans le coin droit.
"Il me reste une chambre," dit Cal. Il dit ça simplement, sans insistance, comme si la chose allait de soi. "Propre. L'air conditionné marche."
***
II. La chambre du fond
La chambre était au fond du couloir, derrière une porte verte qu'il fallait soulever légèrement pour l'ouvrir. Propre, comme Cal l'avait dit. Un lit double avec un couvre-lit bordeaux, une table de nuit en bois clair, une fenêtre condamnée côté désert. L'air conditionné tournait dans un coin, vieux mais efficace.
Ellen posa sa valise sur le lit.
Elle entendit Marcus dans le couloir, une porte qui s'ouvrait, ses pas qui s'éloignaient vers la salle commune où Cal avait posé deux bouteilles de bière sur le comptoir avant de retourner à son moteur.
Elle défit son chignon, se regarda dans le miroir au-dessus de la commode. Cheveux défaits, cernes légers, rouge à lèvres disparu depuis Gallup. Elle n'était pas déçue du tableau. Elle se lava les mains au lavabo, passa de l'eau fraîche sur sa nuque, se regarda encore.
Puis elle alla chercher une bière.
Marcus était assis à la table de la salle commune, une carte routière dépliée devant lui qu'il n'avait pas l'air de lire. Il leva les yeux quand elle entra. Elle prit une bière dans le seau de glace sur le comptoir, s'assit en face de lui.
Ils parlèrent. Pas de grandes choses. Kingman, Flagstaff, la route. Son travail à lui (il était menuisier, il allait livrer une commande). Son rendez-vous à elle (professionnel, elle travaillait dans l'import-export, ça ne méritait pas d'explications). La chaleur. La beauté froide de la 66 abandonnée aux touristes et aux nostalgiques.
Cal revint au bout d'une heure, s'assit avec eux, servit quelque chose de plus fort que de la bière.
Il avait changé de chemise. Il portait maintenant un t-shirt blanc qui lui dessinait les épaules, et Ellen remarqua, comme on remarque une chose qu'on avait déjà notée sans se l'avouer, qu'il était beau à sa façon, Cal, avec ses cheveux gris et ses yeux presque blancs et ses mains qui savaient réparer les choses.
Les deux hommes étaient très différents. Marcus avait une énergie contenue, presque prudente, quelque chose de retenu qui donnait envie de voir ce qu'il y avait derrière. Cal était calme d'une autre façon, comme les endroits qu'on connaît bien, comme une pièce qu'on habite depuis longtemps.
Ellen but son verre.
Dehors, le soleil descendait sur le désert, lent et rouge, et le ciel prenait des couleurs qu'on ne voit pas ailleurs.
***
Ce fut Cal qui dit la chose.
Il la dit simplement, sans préambule, avec le même ton qu'il avait utilisé pour lui proposer la chambre. Il posa son verre sur la table, regarda Ellen, puis Marcus, puis Ellen encore.
"Je vais vous proposer quelque chose. Vous êtes libres de dire non."
Marcus leva les yeux de sa carte.
Ellen attendit.
"Je vais vous demander de vous déshabiller. L'un en face de l'autre. Ici, dans la salle. Lentement."
Le silence qui suivit n'était pas un silence d'offense. C'était un silence de quelqu'un qui entend une proposition et qui la soupèse.
Marcus regardait Cal avec une expression indéchiffrable. Ellen sentit quelque chose se déplacer en elle, une chaleur qui n'était pas celle du désert, plus basse, plus précise.
"Et après ?" dit-elle.
"Après, vous vous touchez. L'un en face de l'autre. Vous vous regardez faire." Cal marqua une pause. "Je regarde."
Marcus posa la carte. Il regardait Ellen maintenant. Ellen soutint son regard.
"Et si on dit non ?" dit Marcus.
"Je vous ressers à boire et on parle d'autre chose."
La réponse était parfaite. Ellen le sut à l'instant où elle l'entendit.
Elle but une gorgée. Elle regarda Marcus. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une question posée sans mots, et la question méritait une réponse honnête.
"D'accord," dit-elle.
Marcus ne dit rien. Il hocha la tête.
III. Face à face
Cal déplaça la table.
Il la poussa contre le mur, dégagea le centre de la pièce, alluma une lampe sur le comptoir qui donnait une lumière plus douce, plus oblique. Il tira deux chaises qu'il plaça de chaque côté, face à face, à peut-être deux mètres l'une de l'autre.
"Asseyez-vous."
Ellen s'assit sur l'une, Marcus sur l'autre.
Cal prit place sur un tabouret haut, légèrement en retrait, à l'angle de la pièce. Il croisa les bras, sans impatience, sans hâte.
"Regardez-vous."
La pièce sentait la poussière, la bière froide, un fond de térébenthine venu de l'atelier. L'air conditionné ronronnait doucement. Dehors, une chouette peut-être, un son lointain dans le désert.
Ellen regarda Marcus.
Il était beau, elle le sut vraiment à cet instant, maintenant qu'elle n'avait plus à faire semblant de regarder ailleurs. Beau d'une façon sobre, sans ornements, avec son visage un peu fermé et ses mains posées sur ses cuisses et sa façon d'être là, présent, sans se défiler.
"Vous pouvez commencer," dit Cal.
Ellen porta les mains à son col.
Le premier bouton. Le second. Le troisième, jusqu'au nombril. Elle fit ça lentement, pas pour le spectacle, ou pas seulement pour le spectacle, mais parce que le geste méritait ce rythme-là, parce qu'il y avait quelque chose de sérieux dans ce qui se passait, quelque chose qui demandait de ne pas se précipiter.
Marcus la regardait.
Elle fit glisser le chemisier de ses épaules, le laissa tomber sur le dossier de la chaise. Elle portait un soutien-gorge couleur crème, simple, pas particulièrement affriolant, et pourtant Marcus ne bougeait plus, il regardait la ligne de ses clavicules, la courbe de ses épaules, le haut de sa poitrine.
"Vous aussi," dit Cal.
Marcus déboutonna sa chemise à carreaux. Il avait le torse d'un homme qui travaille de ses mains, pas le torse d'une sculpture mais quelque chose de plus vrai, avec sa légère toison brune au centre, ses pectoraux clairs, ses flancs minces. Il roula la chemise en boule, la posa à ses pieds.
Ellen sentit sa gorge se serrer légèrement.
"Continuez."
Elle se leva pour défaire sa jupe. Elle en dégrafa la fermeture dans le dos, la fit descendre le long de ses hanches, la enjamba. Elle était en soutien-gorge et en culotte blanche, debout dans la lumière oblique de la lampe, et elle ne baissa pas les yeux. Marcus la regardait avec une attention qui n'avait plus rien de retenu. Sa respiration avait changé, légèrement, un souffle plus court, plus lourd.
Il se leva à son tour pour déboucler sa ceinture.
Son jean tomba. Il se rassit en caleçon, les avant-bras sur les cuisses, et Ellen vit ce qu'elle voulait savoir, le renflement sous le coton gris, l'évidence de son désir.
"Le soutien-gorge," dit Cal.
Ellen porta les mains dans son dos, défit le crochet. Elle laissa les bretelles glisser de ses épaules et posa le soutien-gorge sur sa jupe. Elle avait les seins lourds, pas immenses, avec des mamelons sombres qui s'étaient durcis sous la climatisation ou sous le regard de Marcus, les deux peut-être. Elle s'assit.
"À vous," dit Cal.
Marcus se leva, fit descendre son caleçon, se rassit. Il était en érection, pleinement, son sexe dressé sur son ventre, et il ne fit aucun geste pour le dissimuler ou s'en excuser.
Ellen sentit quelque chose de chaud et de précis entre ses cuisses.
"La culotte," dit Cal.
Elle se leva encore. Elle glissa la culotte le long de ses jambes, la posa avec le reste. Elle se rassit, nue, les pieds à plat sur le sol, et il y eut un moment de silence que personne ne rompit. Marcus et elle se regardaient. Deux étrangers nus dans une station-service du désert, sous la lumière d'une lampe, sous l'œil calme d'un homme qui avait tout prévu.
"Maintenant," dit Cal, "vous vous touchez. En vous regardant."
***
IV. Les mains
Ellen posa la main sur son ventre.
Une simple pression, d'abord, les paumes à plat, comme pour s'assurer de quelque chose. Sa peau était chaude malgré la climatisation, tendue d'une attente qu'elle n'avait pas anticipée à sa sortie d'Albuquerque ce matin. Elle laissa ses doigts descendre lentement sur son bas-ventre, jusqu'au duvet brun, jusqu'à la limite de ce qu'elle n'avait encore touché que seule.
Marcus la regardait.
Il avait posé la main sur sa cuisse, pas encore sur son sexe, il attendait de la voir aller là-bas en premier, il respectait quelque chose sans qu'on le lui ait dit.
Ses doigts trouvèrent l'humidité.
Elle était mouillée, plus qu'elle ne l'avait réalisé, et le premier contact de ses propres doigts sur son sexe arracha de sa gorge un son bref, involontaire, pas tout à fait un soupir, quelque chose de plus brut que ça. Elle écarta légèrement les cuisses. Son index traça un cercle lent autour de son clitoris, puis s'y arrêta.
Marcus bougea.
Il enroula les doigts autour de son sexe, la main ferme sur la hampe, et commença un mouvement régulier, lent, les yeux fixés sur les mains d'Ellen. Son érection était franche, pleine, la peau tendue sur la chair, et il se tenait le poignet légèrement tordu, le pouce passant sur le gland à chaque remontée.
Ellen regarda.
Elle ne s'était pas rendu compte à quel point regarder un homme se masturber pouvait être aussi direct, aussi charnel. Il n'y avait rien d'abstrait dans le geste de Marcus, rien de mis en scène, juste la mécanique honnête du désir, sa main qui montait et descendait avec un rythme qui s'accordait au sien sans qu'ils se soient concertés.
"Continuez," dit Cal, depuis son tabouret.
Sa voix était égale, pas excitée, pas froide non plus. La voix de quelqu'un qui regarde quelque chose de beau avec l'attention qu'il mérite.
Ellen approfondit le mouvement de ses doigts. Elle glissa deux doigts à l'intérieur d'elle-même, lentement, jusqu'à la paume, et elle sentit ses muscles se contracter autour d'eux. Elle maintint la pression une seconde, puis les retira, puis les reprit, un va-et-vient patient et profond tandis que son pouce continuait sur son clitoris.
Marcus avait accéléré.
Son souffle était audible maintenant, pas bruyant, mais présent, une respiration laborieuse qui remplissait l'espace entre eux. Sa main montait et descendait sur sa verge avec une régularité hypnotique, et Ellen voyait, à la façon dont ses mâchoires se serraient légèrement, que quelque chose se construisait en lui.
Elle se laissa aller contre le dossier de la chaise.
Ses pieds étaient à plat sur le sol, ses cuisses ouvertes, ses doigts dedans et son pouce dehors et le tout formait un mouvement circulaire lent et profond qui montait le long de son ventre vers sa gorge. Elle ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. Elle voulait voir Marcus.
Il la regardait avec une intensité qui n'était plus retenue du tout.
Son regard allait à ses seins, à ses mains, remontait à son visage, redescendait. Il s'humecta les lèvres sans s'en rendre compte. Sa main avait changé de prise, les doigts plus serrés maintenant, le mouvement plus court, plus rapide sur la moitié haute de son sexe.
Ellen sentit la première vague.
Pas l'orgasme encore, quelque chose avant, une onde longue qui partait du bas de son ventre et remontait jusqu'à ses épaules. Elle pressa son pouce et les vagues se firent plus serrées, plus précises. Elle entendit sa propre voix, un son bas, soutenu, qu'elle ne chercha pas à retenir.
"Plus vite," dit Cal.
L'instruction ne s'adressait à personne en particulier, ou aux deux.
Marcus obéit sans réfléchir. Sa main battait maintenant un rythme sec, urgent, et un son sourd montait de sa gorge, une plainte courte à chaque remontée. Ellen obéit aussi. Ses doigts s'enfoncèrent plus profondément, son pouce pressa plus fort, et la vague qui s'était formée au bas de son ventre roula sur elle d'un seul coup.
Elle jouit en regardant Marcus la regarder jouir.
L'orgasme fut long, régulier, pas brutal mais profond, il prit tout son ventre et remonta dans ses cuisses et elle entendit sa propre voix qui durait, qui ne s'arrêtait pas tout de suite, et sa main à elle ne s'arrêtait pas non plus, elle continuait le mouvement sur son clitoris et les vagues continuaient à rouler, plus petites mais toujours là.
Marcus était au bord.
Elle le vit à la façon dont ses muscles se contractaient, à la façon dont son souffle s'était cassé en quelque chose de saccadé. Sa main s'était arrêtée sur la hampe, serrée, tendue, et il regardait Ellen avec une expression de quelqu'un qui retient quelque chose à grand-peine.
"Stop," dit Cal.
La voix était calme mais ferme.
Marcus s'immobilisa.
Ellen retira ses doigts, lentement.
Le silence revint dans la pièce, traversé seulement par le ronronnement de la climatisation et la respiration de Marcus et d'Ellen qui tentaient de reprendre une cadence normale. La sueur luisait sur la poitrine de Marcus. Les cheveux d'Ellen lui collaient aux tempes.
Cal se leva de son tabouret.
V. Cal
Il n'enleva pas sa chemise tout de suite.
Il marcha lentement vers le centre de la pièce, s'arrêta entre eux deux, regarda Ellen, puis Marcus. Il y avait dans sa façon de se tenir quelque chose qui n'avait pas changé depuis le début, une qualité d'attention, de présence, comme s'il avait toujours su comment cette soirée se terminerait et qu'il n'avait fait que la conduire vers là.
Il posa la main sur l'épaule d'Ellen.
Sa main était grande, chaude, un peu rugueuse, la main de quelqu'un qui tient des clés à molette et des pompes depuis trente ans. Elle ne se déroba pas.
"Vous," dit-il à Marcus, "vous attendez."
Marcus hocha la tête. Il était encore en érection, les mains sur les cuisses, les yeux clairs.
Cal retira sa chemise. Il était plus massif que Marcus, la musculature moins dessinée mais plus lourde, les épaules larges, le ventre à peine épaissi par les années. Il avait une cicatrice légère sous la côte gauche, un souvenir qu'il n'expliqua pas et qu'Ellen ne demanda pas.
Il tendit la main vers elle.
Elle la prit et se leva.
Il la prit par les hanches, ses deux mains qui l'encadraient, et il la tourna doucement jusqu'à ce qu'elle soit face à Marcus, dos à lui. Elle sentit son torse contre son dos, chaud et solide, elle sentit la pression de son érection contre ses reins et elle comprit qu'il s'était déshabillé en silence, qu'il était nu lui aussi maintenant, derrière elle.
Marcus les regardait.
"Regardez-le," dit Cal dans l'oreille d'Ellen.
Elle n'avait pas eu l'intention de fermer les yeux, mais elle comprit ce qu'il voulait dire, pas seulement regarder Marcus, mais vraiment le regarder, le voir, ne pas laisser le plaisir qui venait l'emporter vers l'intérieur mais rester là, entre eux trois, dans la pièce et dans la lumière.
Les mains de Cal glissèrent de ses hanches vers son ventre. Il la toucha à l'endroit où elle s'était touchée elle-même quelques minutes plus tôt, le mouvement des doigts différent, plus lent, plus lourd, deux doigts qui glissaient sur son sexe encore sensible et humide, et elle sentit ses jambes vouloir fléchir.
Il la maintint debout avec son autre bras enroulé autour de sa taille.
Marcus avait repris sa main sur son sexe, pas dans la hâte, lentement, les yeux fixés sur les doigts de Cal entre les cuisses d'Ellen.
Cal n'était pas bavard. Il travaillait silencieusement, avec une concentration qui ressemblait à la façon dont il avait regardé le moteur de la Chevrolet, quelque chose de professionnel et d'attentif qui n'avait rien de mécanique. Il connaissait les corps comme il connaissait les moteurs, par l'observation et la patience.
Il glissa en elle par derrière.
Lentement. Très lentement.
Ellen sentit l'entrée, la pression progressive, le moment où son corps décida de s'ouvrir complètement, et elle souffla entre ses dents, un son long et bas. Il était épais, plus que Marcus de ce qu'elle pouvait voir, et la pénétration prit du temps, quelques pouces, une pause, quelques pouces encore, jusqu'à ce qu'il soit en elle tout entier et qu'il s'immobilise.
Il n'avait pas retiré ses doigts de son clitoris.
Il tint la position, en elle et sur elle à la fois, et Ellen sentit les deux points de contact simultanément, l'intérieur et l'extérieur, la profondeur et la surface, et la superposition des deux sensations était presque trop pour tenir debout.
Marcus regardait.
Son regard à lui, sur elle, sur Cal derrière elle, sur les doigts de Cal, était une troisième présence dans la pièce.
Cal commença à bouger.
Des mouvements longs, mesurés, il reculait presque jusqu'à la limite avant de revenir, et ses doigts suivaient le même rythme sur son clitoris, une concordance qui n'était pas accidentelle. Ellen posa les mains sur les avant-bras de Cal pour trouver un appui. Sa tête tomba légèrement en arrière contre son épaule.
"Regardez-le," rappela-t-il.
Elle rouvrit les yeux.
Marcus la regardait avec quelque chose d'ouvert dans le visage, une beauté un peu douloureuse qui lui allait bien. Sa main allait et venait sur son sexe, plus lente que tout à l'heure, il s'économisait, il attendait, il regardait Ellen être prise par Cal et il attendait son tour qui peut-être ne viendrait pas ce soir, et cette attente était visible sur lui comme de l'eau sur la pierre.
Cal accéléra légèrement.
Ses hanches claquaient doucement contre les fesses d'Ellen à chaque poussée, un bruit de peau sur peau qui se mêlait au ronronnement de la climatisation. Ses doigts pressèrent plus fort. Ellen sentit la deuxième vague commencer à se former, différente de la première, plus profonde, venue de plus loin à l'intérieur d'elle-même.
"Je vais...", dit-elle, et elle ne finit pas la phrase.
Cal l'entendit. Il sentit sans doute quelque chose, une tension dans ses muscles, une chaleur supplémentaire, une façon qu'elle eut de peser davantage contre lui. Il ne changea pas de rythme. Il maintint la pression de ses doigts, la cadence de ses hanches, et Ellen laissa la vague monter sans l'arrêter.
VI. Le second orgasme
Il arriva différemment.
Pas une vague unique et longue, mais plusieurs secousses rapprochées, chacune plus forte que la précédente, et Ellen entendit sa propre voix changer, devenir quelque chose de moins contrôlé, un son qui montait à chaque secousse et ne redescendait pas complètement entre les deux. Elle serra les avant-bras de Cal. Ses genoux plièrent légèrement et il la tint, son bras autour de sa taille, il la maintint debout et continua les deux choses à la fois, les doigts et les hanches, implacable et attentif.
La dernière secousse fut la plus longue.
Elle dura, dura, Ellen cessa de regarder Marcus, elle ferma les yeux malgré la consigne, elle ne pouvait pas faire autrement, le plaisir avait pris toute la place disponible dans sa tête et il n'y avait plus de place pour le reste. Un son sourd et continu sortit de sa gorge, quelque chose entre la plainte et la prière.
Marcus vit le moment où elle céda.
Il vit ses paupières tomber, il vit son visage se défaire de tout ce qui le tenait ordinairement, la vigilance, la retenue, le soin qu'on met à rester présentable devant des inconnus. Il ne resta plus rien que le plaisir sur elle, brutal et pur, et la façon dont son corps entier s'y abandonnait, la nuque qui reculait contre l'épaule de Cal, les lèvres entrouvertes, le souffle rompu.
Il jouit sur lui-même à cet instant.
Sans décider de rien, sans accélérer, sans forcer le mouvement de sa main, juste parce que le visage d'Ellen dans la jouissance était une chose trop directe pour qu'il y résiste une seconde de plus. Le premier jet fut silencieux, une chaleur qui monta de ses reins jusqu'à sa gorge, ses doigts serrés sans qu'il l'ait voulu, et un son sourd sortit de lui, bref, presque surpris. Puis les autres vagues arrivèrent, moins violentes mais plus longues, et sa main bougea malgré lui, trois ou quatre fois, par réflexe, par nécessité, tirant le plaisir jusqu'à sa limite.
Il ne ferma pas les yeux.
Il garda les yeux sur Ellen, sur ses paupières closes, sur le son qui continuait à sortir de sa gorge à elle, et il finit de jouir en la regardant finir, les deux arrivées mêlées dans l'air de la pièce comme deux notes tenues sur un même accord.
Quand tout se calma, il avait la main poisseuse et la poitrine qui battait fort et les jambes qui pesaient lourd contre la chaise.
Ellen rouvrit les yeux.
Elle le regarda. Elle sut, à la façon dont il était là, immobile et les traits défaits, et elle ne dit rien. Elle n'avait pas besoin de dire quelque chose.
Cal ne s'était pas arrêté.
Il avait ralenti, ses doigts étaient devenus plus légers sur sa peau hypersensible, mais ses hanches continuaient, régulières, profondes, et Ellen sentit à sa façon de respirer que l'échéance approchait pour lui aussi. Sa respiration avait changé, plus courte, plus audible contre son oreille.
Il retira ses doigts de son clitoris.
Il prit ses deux hanches à deux mains, un appui plus ferme, et ses mouvements devinrent moins longs et plus rapides, la fin approchait et il la conduisait vers lui avec la même attention tranquille qu'il avait mise dans tout le reste.
"Ellen."
Sa voix, contre son oreille.
Pas une question, pas une instruction. Son prénom, simplement, comme si la chose importait.
Il jouit en elle avec trois poussées plus profondes que les précédentes, une plainte basse et contenue, ses mains serrées sur ses hanches, son front contre son épaule. Ellen sentit la chaleur de lui à l'intérieur, la pression se relâcher lentement, son corps peser davantage contre le sien.
Ils restèrent ainsi quelques secondes.
La pièce était silencieuse, ou presque. Marcus n'avait pas bougé.
VII. Après
Cal se retira doucement. Il passa une main dans le dos d'Ellen, une caresse brève, presque fraternelle, puis il alla chercher une serviette dans le placard derrière le comptoir, en lança une vers Marcus. L'autre il la posa sur la chaise d'Ellen.
Il se rhabilla sans se presser.
Ellen s'assit, la serviette sur les cuisses, et regarda Marcus. Il était encore nu, détendu maintenant d'une façon différente, la tension du désir retombée dans quelque chose de plus doux. Il avait les yeux sur elle, et il y avait dans son regard quelque chose qu'elle aurait eu du mal à nommer, de la gratitude peut-être, ou juste de la tendresse pour une étrangère avec qui il avait partagé quelque chose qu'on ne partage pas d'habitude.
"Vous avez faim ?" dit Cal.
Il était déjà dans la petite cuisine derrière le comptoir. On entendait le bruit d'une poêle.
Ellen et Marcus se regardèrent. Elle sourit. Lui aussi, enfin, et sa façon de sourire était bien comme elle l'avait prévu, quelque chose qui changeait tout le visage.
"Oui," dit-elle.
Ils se rhabillèrent dans la salle commune, sans pudeur, avec la tranquillité de gens qui n'ont plus rien à cacher l'un à l'autre. Ellen enfila sa jupe et son chemisier. Marcus son jean et sa chemise à carreaux.
Dehors, le désert était noir maintenant, et le ciel avait des milliers d'étoiles qu'on ne voit qu'ici, loin de tout, là où les villes ne mangent pas la nuit.
Cal fit des œufs brouillés et du pain de maïs grillé.
Ils mangèrent en silence, ou presque, avec quelques mots sur la route, sur la nuit, sur le vent qui commençait à souffler dehors. Marcus dit qu'il partirait à l'aube, qu'il avait le temps. Ellen dit que la pièce arriverait demain matin, que Cal avait promis. Cal ne dit rien, il servit le café, il s'assit avec eux.
À un moment, Marcus posa la main sur la table, à mi-chemin entre son assiette et celle d'Ellen, pas tout à fait vers elle, pas tout à fait pour elle.
Elle y posa la sienne.
Ils ne dirent rien.
VIII. Le matin
La pièce arriva à neuf heures dans la camionnette d'un livreur qui travaillait pour le fournisseur de Cal, un garçon de vingt ans qui ne regarda ni Ellen ni Marcus, trop occupé à rentrer chez lui.
Cal répara la Chevrolet en une heure et demie.
Marcus n'était pas parti à l'aube. Il était encore là, assis sur l'aile de sa Ford, un café à la main, quand Ellen sortit avec sa valise. Il avait son visage du matin, un peu fermé, un peu plus beau peut-être.
"Flagstaff," dit-elle.
"Kingman."
"Opposé."
"Oui."
Elle chargea sa valise dans le coffre. Cal essuyait ses mains sur un chiffon, dans l'ombre de l'atelier.
"Combien je vous dois ?" lui dit-elle.
"La chambre, c'est vingt. La réparation, soixante-dix."
Elle lui tendit quatre-vingt-dix dollars et il prit l'argent sans compter. Marcus vint serrer la main de Cal, les deux hommes se dirent quelque chose à voix basse, puis Marcus se retourna vers Ellen.
Il ne dit rien.
Il l'embrassa.
Un baiser bref, sérieux, les lèvres sèches, les yeux ouverts une demi-seconde puis fermés. Elle posa la main sur sa joue. Il mit la sienne sur celle d'Ellen.
Quand ils se séparèrent, Cal regardait le désert.
Ellen monta dans la Chevrolet. Le moteur prit au premier tour de clé, fidèle, reconnaissant. Elle mit la voiture en marche, fit le tour des pompes, s'arrêta une seconde sur le bas-côté pour mettre les lunettes de soleil qu'elle avait cherchées depuis Albuquerque.
Elle les trouva dans la boîte à gants.
Dans le rétroviseur, la station rapetissait sur la route derrière elle, l'enseigne Gops Gas Gas rouillée dans la lumière du matin, et Marcus debout à côté de sa Ford noire qui la regardait partir, une silhouette qui diminuait, une silhouette qui disparaissait.
Le désert s'ouvrit devant elle, vaste et indifférent et magnifique.
Elle abaissa sa vitre, laissa entrer le vent chaud.
Flagstaff, maintenant. Et après Flagstaff, autre chose.
La route était longue.
FIN
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