Le pont des oiseaux blancs
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur .
- • 210 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de CDuvert ont reçu un total de 525 472 visites.
Cette histoire de sexe a été affichée 149 fois depuis sa publication.
Couleur du fond :
Le pont des oiseaux blancs
Temps de lecture ~ 25 minutes
Prologue : La Salle VII
Le musée sent la cire froide et le bois ancien, une odeur de temps accumulé, de salles trop longtemps fermées entre deux saisons. Je suis arrivée à l'ouverture, presque seule, juste un gardien somnolent près de l'entrée et une femme d'un certain âge qui copiait un portrait au pastel dans la deuxième salle.
J'ai traversé les galeries sans m'arrêter vraiment. Les tableaux anciens me glissaient dessus, trop sages, trop résolus dans leur propre beauté. Je cherchais quelque chose sans savoir quoi, une inquiétude, une fissure dans le visible.
Je l'ai trouvée en Salle VII.
Le tableau est grand, presque deux mètres de haut, dans un cadre de bois doré dont la dorure s'écaille par endroits. Il n'y a pas de cartel lisible, ou bien je n'ai pas cherché à lire. Il n'y a pas non plus de titre évident, juste une signature en bas à droite, illisible, un enchevêtrement de lettres qui pourrait être un nom ou une date ou autre chose.
Ce que je vois : un ciel d'un bleu chimique, irréel, trop saturé pour appartenir à la nature. Des falaises blanches de chaque côté, sculptées comme des cathédrales ou des cristaux, avec des tours et des coupoles que la roche semble avoir extraites d'elle-même. Une eau parfaitement immobile en dessous, un miroir posé entre les falaises. Un escalier qui monte vers le ciel depuis une bâtisse baroque, une fenêtre allumée malgré la lumière du jour. Des buissons d'un roux profond, presque animal. Et au centre, un pont de bois et de fer forgé qui s'avance dans le vide, qui s'arrête sur le vide, sans destination.
Sur le pont, une jeune femme de dos. Une robe blanche, courte. Un sac contre la hanche. Les cheveux relevés sur la nuque. Elle regarde l'horizon.
Des oiseaux blancs, des dizaines, tournent dans le ciel du tableau en trajectoires qui ne ressemblent à rien de vivant.
Je me suis approchée.
La peinture est ancienne, la surface craquelée par endroits, le vernis jauni légèrement, mais les couleurs restent d'une intensité troublante, le bleu surtout, ce bleu qui ne devrait pas exister et qui pourtant est là, parfaitement convaincu de lui-même. Je me suis approchée jusqu'à ce que le gardien me demande de reculer, mais le gardien n'était plus là.
J'ai regardé la nuque de la jeune femme sur le pont.
J'ai reconnu quelque chose.
La courbe particulière des épaules. La façon de tenir le sac. La nuque, surtout, la nuque que je connais depuis toujours parce que c'est la mienne, la seule partie de mon corps que je ne vois jamais directement, seulement dans les miroirs, en reflet, en négatif.
Je ne sais pas à quel moment je suis entrée dans le tableau.
***
Je suis sur le pont depuis toujours, ou depuis cinq minutes. Le temps ici ne compte pas de la même façon qu'ailleurs.
Le pont s'avance dans le ciel comme une langue de bois et de fer forgé, il ne mène nulle part, il s'arrête sur le vide, et pourtant je n'ai pas peur. L'eau en dessous est d'un bleu qui n'existe pas dans les pays où j'ai vécu. Un bleu de laque, un bleu de rêve chimique, immobile comme un miroir posé à l'horizontal entre deux falaises blanches. Les falaises sont sculptées, elles aussi, ou bien c'est la roche elle-même qui a voulu prendre la forme de tours, de coupoles, de colonnes sans chapiteau. Je les regarde et je ne sais pas si elles ont été construites ou si elles ont simplement poussé là, comme des cristaux dans une géode.
J'ai un sac à la main. Je ne me souviens pas de ce qu'il contient.
Les oiseaux blancs tournent. Ils sont des dizaines, peut-être plus, et leur vol n'obéit à aucune logique de vent. Ils montent, ils plongent, ils frôlent la surface de l'eau sans jamais la toucher. Il y a quelque chose d'obstiné dans leur trajectoire, quelque chose qui ressemble à un message que je ne peux pas encore déchiffrer.
Je porte une robe blanche, courte, légère comme une chemise de nuit. Sous le tissu, rien. La sensation de l'air sur mes cuisses est presque indécente.
***
Flash.
Une chambre sans fenêtre. Des murs de pierre froide. Un homme debout derrière moi, sa main à plat dans mon dos, qui pousse. Je m'entends dire : encore. Juste ce mot. Encore.
***
Je descends les marches, ou je les remonte. Les escaliers ici n'obéissent pas non plus à la logique ordinaire. Les marches sont larges, en pierre rosée, bordées par des buissons au feuillage roux et dense, une couleur de feu qui ne brûle pas. La végétation sent quelque chose entre le sel et la résine. Je m'arrête sur le bord d'une marche et je regarde vers le pont. Il y a une femme dessus.
C'est moi.
Elle est immobile, de dos, les cheveux relevés en une torsade lâche sur la nuque. Elle ne bouge pas. Elle regarde l'horizon.
Je continue de descendre vers elle.
***
L'architecture de la bâtisse à ma gauche est une accumulation de siècles sans cohérence. Une fenêtre en plein cintre, des moulures baroques, une vigne grimpante dont les feuilles sont d'un vert presque noir. À l'intérieur, quelqu'un allume une lumière. Une ombre passe derrière le verre. Je ne m'arrête pas.
Le pont résonne sous mes pas comme un instrument à percussion. Chaque planche a son propre timbre. Mes pieds nus, je ne sais pas à quel moment j'ai retiré mes sandales, mes pieds nus lisent le bois comme un texte en braille.
***
Flash.
Une piscine. Nuit d'été. Je suis dans l'eau jusqu'à la taille, les bras écartés sur le rebord carrelé, la tête renversée. Un homme est agenouillé sur la margelle, sa bouche contre mon sexe, l'eau tiède contre ma peau et sa langue dedans comme deux températures qui se disputent. Je sens l'odeur du chlore mêlée à autre chose, quelque chose d'organique, le propre de ma propre peau mouillée. Je garde les yeux ouverts sur le ciel noir.
***
Au bout du pont, il y a l'autre falaise, blanche et lointaine. Un arbre y pousse, un seul, en oblique sur le bord du vide, ses racines accrochées au calcaire comme des doigts. L'arbre est en fleur, ou ce sont des oiseaux posés dans ses branches. Je ne distingue pas.
L'autre moi a disparu.
Je m'avance jusqu'au point où le pont s'arrête, là où le métal forge une main courante qui finit en spirale dans le vide. Je pose les deux mains sur le fer. Il est chaud, il a retenu la chaleur du soleil, une chaleur légèrement granuleuse sous mes paumes.
En bas, l'eau.
Et dans l'eau, le reflet d'un ciel où des oiseaux continuent de tourner, mais le reflet est différent du ciel réel, les oiseaux y volent à l'envers, ils plongent vers le haut.
Je me penche un peu.
***
Flash.
La main d'une femme sur ma cuisse. Des ongles laqués de rouge. Elle ne dit rien, elle glisse sa main vers l'intérieur, les doigts qui écartent le tissu, qui trouvent ma peau et s'y installent comme si elle avait toujours su où aller.
***
I. La Chambre dans la Falaise
Il y a une porte que je n'avais pas vue.
Dans la paroi de la falaise blanche, à hauteur du pont, une porte de bois sombre cerclée de fer. Elle est entrouverte. De l'intérieur vient une lumière ambrée, diffuse, la lumière de bougies ou de lampes à huile. Une odeur de cire chaude et de quelque chose d'autre, une odeur animale, douce, sucrée, qui ressemble à ce que l'on sent dans les draps après une longue nuit d'amour.
J'entre.
La chambre est creusée dans la roche. Les murs sont de pierre pâle, lisse par endroits, rugueuse à d'autres, et des niches y sont taillées, profondes, où brûlent des bougies dans des coupes de verre coloré. Le sol est couvert de tapis dont les motifs sont trop complexes pour que je les suive, des entrelacs géométriques qui se défont sous mon regard et se reforment autrement.
Au centre, un lit. Large, bas, couvert d'un drap blanc légèrement froissé.
Un homme est assis au bord. Il est jeune, ou il l'a été, on ne sait pas. Il est grand, les épaules larges, les avant-bras posés sur ses cuisses, les mains ouvertes vers le sol. Il me regarde sans surprise, comme s'il m'attendait depuis longtemps mais ne voulait pas le montrer.
Il ne dit rien.
Je pose mon sac quelque part.
Je m'approche et je reste debout devant lui. Ma robe est si fine que la lumière ambrée la traverse par endroits, révélant les formes en dessous, les hanches, le creux entre les cuisses. Il ne détourne pas les yeux.
Il tend une main et pose ses doigts sur ma cheville. Juste là, à l'articulation, le bout de ses doigts sur mon tendon, comme pour vérifier que je suis réelle. Je ne bouge pas. Sa main remonte lentement, la cheville, le mollet, le creux derrière le genou où il s'attarde un instant, la chaleur de ses doigts contre ce point précis qui envoie quelque chose de chaud directement vers le haut.
Ma robe remonte avec sa main.
Il garde les yeux sur mon visage.
Sa paume atteint le haut de ma cuisse et s'y installe, large et chaude, les doigts légèrement écartés sur l'intérieur de ma jambe. Je sens ma propre chaleur contre sa paume, et la légère humidité qui s'est déjà installée là, entre mes lèvres, sans que je l'aie décidé.
Il tire sur ma hanche.
Je m'assieds à califourchon sur lui, ma robe retroussée au-dessus des hanches, rien entre nous que l'épaisseur de son tissu à lui. Sa bouche trouve mon cou et s'y installe, pas un baiser, plutôt une pression, les lèvres fermées et tièdes sur mon pouls. Je sens mon pouls s'accélérer sous sa bouche comme s'il pouvait le lire.
Sa main gauche remonte dans mon dos et dénoue quelque chose que je ne savais pas noué. Ma robe s'ouvre. Il l'écarte des deux mains et la fait glisser sur mes épaules. Je suis nue sur lui.
L'air de la chambre est tiède mais il me semble sentir chaque courant, la chaleur des bougies sur ma peau, un souffle venu du fond de la roche, le mouvement de l'air déplacé par nos deux corps.
Il pose les mains à plat dans mon dos, les paumes sur mes omoplates, et me serre contre lui. Je sens sa poitrine contre la mienne, la chaleur de sa peau à travers son tissu, et quelque chose de dur contre mon ventre, entre nous.
***
Flash.
Un couloir d'hôtel. Des années en arrière. Un homme que je n'ai pas revu. Il m'avait poussée contre le papier peint à fleurs et mis sa main entre mes jambes debout, là, sans préambule, comme s'il avait un droit sur moi que je lui avais accordé sans le dire. Et c'était vrai, je le lui avais accordé, dès la première seconde.
***
Je glisse mes doigts sur sa ceinture, je défais les boutons, il lève les hanches légèrement pour que je puisse faire descendre le tissu. Il est dur, pleinement, la peau du sexe tendue et douce à la fois, et quand mes doigts l'entourent il ferme les yeux pour la première fois.
Je reste immobile un moment avec son membre dans la main, à sentir le poids de son sexe, la chaleur, le léger battement du sang.
Puis je descends la main, lentement, toute la longueur.
Sa respiration change.
Je recommence, remonte, descends encore, le poignet qui tourne légèrement au passage du gland, la pression modulée, fort puis doux, il apprend à respirer autrement sous mes mains, il apprend à attendre.
De l'autre main je me touche.
Les deux mouvements se synchronisent sans que je l'aie voulu, ma main sur lui et mes doigts sur moi, le même rythme, la même pression qui monte. Je sens mon sexe gorgé, les lèvres ouvertes sur mes doigts, mon clitoris dur et sensible au moindre effleurement. Je glisse un doigt à l'intérieur de moi, juste un, jusqu'à la première phalange, et je sens mes muscles se contracter autour.
Je m’agenouille à ses pieds. Ma bouche descend vers lui.
Je le prends entre mes lèvres, lentement, la langue d'abord sur la pointe, puis j'ouvre la bouche et le fais entrer. Il a une odeur de peau propre et de quelque chose de plus chaud, de plus profond, je laisse sa longueur aller loin dans ma gorge, je sens la résistance, le réflexe que je contrôle, et sa main dans mes cheveux, légère, qui ne guide pas mais qui est là.
Les doigts de ma main libre continuent entre mes cuisses ouvertes. Deux maintenant, à l'intérieur, et mon pouce sur le clitoris, le mouvement circulaire, lent, très lent, qui fait monter quelque chose de bas, de central, quelque chose qui n'a pas encore de nom.
Je bouge sur lui avec ma bouche, je bouge sur mes propres doigts, les deux rythmes qui se répondent, et je sens que je mouille abondamment, que mes doigts sont couverts, que l'odeur de ma propre excitation monte dans l'air de la chambre, se mêle à la cire et à la roche.
Il retient sa respiration.
Je l'entends retenir sa respiration, les muscles de son ventre se tendent sous ma joue quand je remonte. Je m'arrête juste au bord, la langue sur lui, les doigts en moi, immobile une seconde entière, à sentir nos deux corps sur le point de quelque chose.
Puis je reprends.
Plus fort, plus profond, ma main qui accélère le mouvement sur mon sexe, mes doigts qui s'enfoncent avec une insistance nouvelle. Je sens l'orgasme venir par vagues, chaque vague un peu plus haute que la précédente, ma gorge serrée sur lui quand la première vague déferle vraiment, un bruit que je fais, involontaire, quelque chose entre le gémissement et la déglutition, et mes doigts qui s'enfoncent une dernière fois pendant que mon ventre se contracte en longues ondes répétées.
Il jouit dans ma bouche quelques secondes plus tard.
Je l'avale sans y penser. Le goût est amer et légèrement sucré, une contradiction que je note avec une partie froide de mon cerveau pendant que l'autre partie est encore dans l'orgasme.
***
Le silence après.
Les bougies dans leurs niches.
Les oiseaux, dehors, qu'on entend passer.
***
II. La Place des Colonnes
Je suis dehors à nouveau.
Je ne sais pas comment. La chambre dans la falaise a disparu, ou bien c'est moi qui ai bougé sans m'en rendre compte. Je suis sur une place, entre les falaises blanches, au niveau de l'eau. La place est dallée de pierre claire, cerclée de colonnes qui ne soutiennent rien, des colonnes isolées comme des points de suspension dans une phrase inachevée.
Il fait plus chaud ici. La lumière a changé, elle est plus dorée, plus basse, comme en fin d'après-midi, bien que je n'aie pas conscience d'avoir vu le soleil bouger.
Je n'ai plus ma robe. Je n'ai rien.
Je m'arrête au centre de la place.
Il y a des hommes.
Ils arrivent de partout, des colonnes, du bord de l'eau, des escaliers taillés dans la falaise. Ils sont nombreux, je ne les compte pas, une dizaine peut-être, peut-être davantage, ils se déplacent sans hâte, sans bruit, leurs semelles sur la pierre sans écho. Certains sont en costume, d'autres en simple chemise ouverte, d'autres encore torse nu. Ils ne se regardent pas entre eux. Ils me regardent, moi.
Je ne fuis pas.
Deux d'entre eux s'approchent et me prennent par les poignets, doucement, avec une fermeté qui ne laisse pas de place à la discussion mais qui n'est pas brutale. Ils me guident vers une colonne, m'y adossent. Quelqu'un amène quelque chose que je sens d'abord contre mes poignets, du cuir souple, et mes bras sont attachés au-dessus de ma tête, liés à un anneau de fer scellé dans la pierre que je n'avais pas vu.
Je suis debout, les bras levés, les épaules légèrement étirées, nue contre la pierre froide dans mon dos.
Les hommes forment un demi-cercle devant moi.
Il n'y a pas eu de signal, pas de mot. Ils ouvrent leurs vêtements avec des gestes qui n'ont rien de théâtral, des gestes pratiques, et je les vois, chacun d'eux, sortir leur sexe. Certains sont déjà durs, d'autres commencent à l'être, et chacun pose sa main sur lui et commence un mouvement lent.
Je les regarde.
Je les regarde tous, l'un après l'autre, leurs visages concentrés, la légère tension des mâchoires, les yeux qui ne quittent pas mon corps. Leurs regards parcourent mes seins, mon ventre, le triangle sombre entre mes cuisses, remontent à mon visage, redescendent. Je sens ma peau sous leurs regards comme sous des mains.
L'odeur dans l'air change. Une odeur de peau chauffée, une odeur de désir collectif, quelque chose de lourd et de doux à la fois qui flotte entre les colonnes.
Je tire sur mes liens, pas pour me libérer, pour sentir la résistance, le cuir qui mord légèrement mes poignets, l'impossibilité de bouger les bras. Il y a quelque chose dans l'impossibilité qui libère autre chose, plus bas, un relâchement dans mes hanches, un abandon du bas-ventre.
Les mouvements autour de moi s'accélèrent.
Je peux les entendre maintenant, les respirations qui changent, les souffles qui se font plus courts, plus rauques. L'un d'eux gémit à voix basse, un son bref, presque retenu, et ses hanches avancent légèrement vers moi.
Le premier à venir est proche, sa main serrée sur lui, le visage rouge, et je sens la chaleur de son éjaculation sur mon ventre avant de la voir, une gerbe tiède qui éclabousse ma peau à l'endroit du nombril, qui descend lentement. Il pousse un souffle, s'écarte.
Un autre prend sa place, plus proche encore, et celui-là vient sur mes seins, sur mon sternum, une chaleur mouillée que l'air déjà commence à refroidir.
Je suis mouillée, profondément, ma propre humidité qui descend sur l'intérieur de ma cuisse. Je voudrais une main, n'importe laquelle, entre mes jambes. Aucune ne vient. Le supplice de l’attente est calculé, ou il est accidentel, mais il est réel.
Les hommes se succèdent, pas dans le désordre, avec une organisation que personne n'a orchestrée, et leurs corps sont contre le mien par vagues, de la chaleur et du mouvement qui m'entourent, leur semence sur ma peau, sur mon ventre, sur mes cuisses, sur mes seins, sur mon cou. Je tourne la tête à un moment et l'un d'eux est juste à côté de mon visage, sa main rapide sur lui, et je l'entends partir dans un long soupir, quelque chose de tiède et de salé sur ma joue, sur ma lèvre.
Je l'effleure du bout de la langue.
Mes jambes commencent à trembler. Pas de faiblesse, de désir pur, un désir insupportable qui n'a pas d'objet sur lequel se résoudre. Mes hanches bougent seules, un mouvement infime, instinctif, vers quelque chose qui n'est pas là.
Les derniers hommes s'écartent.
Le silence revient sur la place.
Je reste attachée, couverte de leur chaleur qui se refroidit sur moi, les yeux fermés, à écouter ma propre respiration et le bruit de l'eau en dessous.
***
Flash.
Dix-neuf ans. Un appartement étudiant. Deux garçons, des amis depuis l'enfance, et moi entre eux, et cette sensation d'être le centre de quelque chose, d'être l'axe autour duquel tout tourne. Pas de honte le lendemain. Juste cette question : pourquoi ça m'a semblé aussi naturel ?
***
Quelqu'un défait mes liens.
Je baisse les bras lentement. Mes poignets portent la marque du cuir, deux lignes légèrement rosées. Je les observe un moment.
***
Flash.
Ma mère me montrant ses mains, un matin, dans la cuisine. On voit les ans sur les mains, disait-elle. Sur les siennes, les veines saillaient sous la peau fine. Sur les miennes, encore rien.
***
III. La Tour et l'Homme Attaché
L'escalier monte dans la falaise.
Il monte longtemps. Les marches de pierre, creusées à la main dans un temps très ancien, suivent la paroi en spirale. Je monte sans essoufflement, encore marquée de ce qui vient de se passer, une légère pellicule qui tire sur ma peau quand je bouge.
La chambre en haut de l'escalier est ronde. Une tour, donc, une tour creusée dans la roche blanche, avec une fenêtre unique, étroite comme une meurtrière, qui donne sur le ciel et les oiseaux en dessous. Par la fenêtre on voit l'eau très loin en bas et le pont, mon pont, vide maintenant.
Au centre de la pièce.
Un homme.
Il est grand, mince, les muscles longs. Il est agenouillé sur un épais tapis de sol, les poignets attachés dans son dos par une cordelette de soie tressée, noire, plusieurs fois enroulée. La tête légèrement baissée, les yeux vers le sol, comme quelqu'un qui attend. Il est nu. Son dos est une ligne parfaite, les omoplates comme deux ailes repliées, la colonne vertébrale une route que j'ai envie de suivre avec ma bouche.
Il n'a pas entendu mes pas sur la pierre.
Je tourne autour de lui sans faire de bruit. Il ne bouge pas. Sa respiration est posée, lente, la respiration de quelqu'un qui sait attendre, qui a choisi d'attendre.
Je m'arrête devant lui.
Il lève les yeux. Ses yeux sont sombres, avec quelque chose de très calme au fond, la tranquillité de celui qui a dit oui à quelque chose d'irréversible. Il ne parle pas.
Je pose ma main sur son visage, la paume sur sa joue, le pouce sur sa lèvre inférieure que j'abaisse légèrement. Il ouvre la bouche. Je glisse mon pouce à l'intérieur, je sens sa langue, chaude et lisse, qui se pose dessous.
Je retire mon pouce.
Je m'assieds sur lui, face à lui, mes jambes de part et d'autre de ses hanches. Mon sexe contre son bas-ventre, sa peau contre la mienne. Il est déjà dur. Je sens son érection contre moi, pressée entre nous, et je fais un mouvement de bassin, un seul, pour le frotter contre mes lèvres sans le prendre. Il ferme les yeux.
Je m'approche de son oreille.
Je lui dis quelque chose que je n'entends pas moi-même.
Ses bras dans son dos bougent, le réflexe de vouloir me tenir, et la cordelette résiste, et ce mouvement empêché fait quelque chose à son visage, une contraction brève, intense, pas de la douleur, autre chose.
Je le prends dans ma main, je le guide contre moi, et je descends sur lui lentement.
Très lentement.
Sa longueur entre mes lèvres d'abord, l'étirement du premier centimètre, puis je m'arrête, je remonte. Il retient son souffle. Je redescends, un peu plus, les muscles de mon sexe qui s'ouvrent autour de lui, qui l'accueillent et se referment, la friction qui commence déjà à irradier vers mes reins. Je m'arrête à mi-chemin.
Ses mains dans son dos cherchent à se libérer.
Je descends encore. La totalité cette fois, son extrémité contre le fond de mon vagin, un point de contact intérieur qui envoie un signal direct vers ma colonne vertébrale. Je reste immobile une longue seconde, à respirer, à sentir le remplissage de lui en moi, la chaleur, la pression.
Puis je bouge.
Des cercles d'abord, les hanches qui tournent sur lui, pas un mouvement de va-et-vient mais une rotation, comme si je cherchais un angle, la position exacte où la sensation est maximale. Je la trouve. Un léger basculement vers l'avant, mon pubis contre le sien, le frottement de mon clitoris dans le mouvement.
Il émet un son.
Un son bref, grave, que les mains dans son dos auraient peut-être empêché s'il avait pu. Il essaie de me regarder. Ses yeux quand il les ouvre sont humides, pas de larmes, d'une sorte d'intensité qui ressemble aux larmes.
Je pose mes mains sur ses épaules pour avoir de l'appui et j'accélère.
Le mouvement de va-et-vient maintenant, les cuisses qui descendent et remontent sur lui, la longueur de son membre qui entre et sort, l'entrée à chaque fois renouvelée, à chaque fois la même surprise du corps qui s'ouvre. Je sens le bruit de notre étreinte, le bruit humide et rythmé de deux corps qui glissent l'un dans l'autre, un bruit sans honte, fonctionnel et obscène à la fois.
Il essaie de contrôler sa respiration. Il n'y arrive pas. Chaque fois que je descends sur lui, il expire, court et forcé, la mâchoire serrée. Il ne peut rien faire de ses mains. Il ne peut que recevoir, et sentir, et attendre ce que je décide.
Je ralentis.
Il émet un son différent, cette fois, un son de protestation contenue.
Je pose ma bouche sur la sienne. Un baiser long, la langue profondément dans sa bouche, et mes hanches qui bougent au ralenti, à peine, le minimum pour maintenir la friction. Sa langue répond à la mienne avec une intensité presque désespérée, comme si la bouche pouvait compenser ce que le reste du corps ne peut pas faire.
Je romps le baiser.
Je reprends.
Plus fort cette fois. Les hanches qui claquent contre les siennes, un son de peau contre peau qui résonne dans la chambre ronde, ma respiration qui change, qui perd sa régularité, quelque chose de chaud et d'urgent qui monte depuis le bas-ventre et irradie vers les cuisses, vers le creux des reins, vers la nuque.
Ma main droite va à son cou.
Pas pour étrangler. Juste la main sur la gorge, les doigts qui ne serrent pas mais qui sont là, qui sentent son pouls s'emballer sous la peau. Il bascule la tête en arrière, le menton levé, la gorge offerte à ma main dans un mouvement de reddition totale.
Je serre légèrement, deux secondes, les doigts sur les côtés de son cou, pas la trachée.
Il gémit.
Un gémissement long, incontrôlé, quelque chose qui vient de très profond en lui, et ses hanches malgré la position, malgré les liens, essaient de bouger vers moi, un mouvement instinctif, irrépressible.
Je lâche son cou.
Je pose ma main à plat sur son sternum et le pousse légèrement, juste assez pour changer l'angle, pour qu'il penche légèrement en arrière, ses bras dans son dos absorbant le déséquilibre. Dans cet angle, la pénétration est différente, plus profonde, un point différent à l'intérieur de moi qui entre dans le circuit.
L'orgasme arrive sans crier gare.
Il arrive comme une décision prise à mon insu, une vague qui a grandi sous la surface et qui maintenant déferle, et je ne contrôle plus ni mes hanches ni ma voix, je l'entends, je m'entends faire un bruit continu, grave, qui monte à mesure que la vague s'amplifie. Mes cuisses se serrent sur lui, mon sexe se contracte sur lui en longs spasmes qui se succèdent, et lui qui gémit à nouveau, ses hanches qui poussent vers le haut dans le mouvement qu'il ne peut pas contrôler, et je le sens jouir à l'intérieur de moi, la chaleur soudaine, profondément, ses contractions à lui qui répondent aux miennes.
Nous restons comme ça.
Lui agenouillé, moi sur lui, ma tête dans son cou, nos respirations mêlées qui mettent du temps à revenir à la normale.
Par la fenêtre étroite, le ciel est maintenant plus pâle. Les oiseaux sont encore là, mais ils volent moins vite, leur trajectoire s'élargit, comme s'ils se préparaient à partir.
Je défais la cordelette de soie noire.
Ses mains, libérées, viennent se poser dans mon dos. Doucement. Sans urgence. Juste deux mains qui me tiennent.
***
Flash.
Mon appartement. Du matin. Le café sur la table, la tasse encore chaude. Quelqu'un dormait là il y a une heure. Les draps gardent la forme de son corps.
***
Épilogue
Je suis sur le pont.
Je n'ai aucun souvenir d'être redescendue de la tour, d'avoir traversé la place, de m'être retrouvée ici. Mes pieds sont de nouveau sur les planches, les mains sur la rambarde de fer chaud.
Le sac est à mes côtés. J'avais oublié le sac.
L'eau en dessous est toujours de ce bleu impossible. Les falaises blanches se dressent de chaque côté, les tours et les coupoles dont la roche a voulu prendre forme. Les buissons roux sont là, immobiles, et la bâtisse baroque avec sa fenêtre allumée.
Je me sens propre.
Je me sens lourde d'une réalité particulière, le corps informé de partout à la fois, les poignets, le dedans des cuisses, la gorge légèrement rauque, la peau.
Les oiseaux blancs font un dernier passage au-dessus de ma tête, si proches que je sens le vent de leurs ailes sur mes cheveux. Ils ne font pas de bruit. Juste l'air déplacé.
Je me demande si tout ça a eu lieu.
La question ne me trouble pas. Elle flotte, elle aussi, comme les oiseaux, comme le reflet dans l'eau. Il y a des choses que le corps sait avec certitude et que l'esprit ne peut ni confirmer ni infirmer. Il y a des choses qui ont eu lieu à l'intérieur et qui sont, pour cette raison même, parfaitement réelles.
Je prends mon sac.
Je retourne vers l'escalier.
Les marches de pierre rosée, les buissons roux qui sentent le sel et la résine. La bâtisse baroque à ma gauche. La fenêtre toujours allumée.
Je m'arrête une dernière fois et regarde en arrière.
Le pont est vide. L'eau est bleue. Les falaises blanches gardent leurs formes de tours et de coupoles que personne n'a construites.
Les oiseaux ont disparu, ou ils sont trop loin maintenant pour qu'on les distingue du ciel.
***
Dans la Salle VII, le gardien somnolait toujours près de l'entrée.
Je me suis retrouvée devant le tableau sans savoir depuis combien de temps j'étais là. Mes pieds dans mes sandales. Mon sac contre ma hanche. Le parquet du musée sous mes semelles, sonore, réel, avec ses craquements de vieux bois.
Le tableau était intact. Le pont, les falaises, l'eau bleue, les oiseaux. La jeune femme de dos, immobile, qui regarde l'horizon.
Je me suis penchée vers la toile, très près, jusqu'à voir les craquelures du vernis.
Une marque sur les poignets de la jeune femme sur le pont. Deux lignes légèrement rosées sur sa peau blanche, à peine visibles, que le peintre avait tracées avec la pointe d'un pinceau fin, comme une note en bas de page.
Je me suis redressée.
Je suis sortie dans la rue sans regarder derrière moi.
FIN
Prologue : La Salle VII
Le musée sent la cire froide et le bois ancien, une odeur de temps accumulé, de salles trop longtemps fermées entre deux saisons. Je suis arrivée à l'ouverture, presque seule, juste un gardien somnolent près de l'entrée et une femme d'un certain âge qui copiait un portrait au pastel dans la deuxième salle.
J'ai traversé les galeries sans m'arrêter vraiment. Les tableaux anciens me glissaient dessus, trop sages, trop résolus dans leur propre beauté. Je cherchais quelque chose sans savoir quoi, une inquiétude, une fissure dans le visible.
Je l'ai trouvée en Salle VII.
Le tableau est grand, presque deux mètres de haut, dans un cadre de bois doré dont la dorure s'écaille par endroits. Il n'y a pas de cartel lisible, ou bien je n'ai pas cherché à lire. Il n'y a pas non plus de titre évident, juste une signature en bas à droite, illisible, un enchevêtrement de lettres qui pourrait être un nom ou une date ou autre chose.
Ce que je vois : un ciel d'un bleu chimique, irréel, trop saturé pour appartenir à la nature. Des falaises blanches de chaque côté, sculptées comme des cathédrales ou des cristaux, avec des tours et des coupoles que la roche semble avoir extraites d'elle-même. Une eau parfaitement immobile en dessous, un miroir posé entre les falaises. Un escalier qui monte vers le ciel depuis une bâtisse baroque, une fenêtre allumée malgré la lumière du jour. Des buissons d'un roux profond, presque animal. Et au centre, un pont de bois et de fer forgé qui s'avance dans le vide, qui s'arrête sur le vide, sans destination.
Sur le pont, une jeune femme de dos. Une robe blanche, courte. Un sac contre la hanche. Les cheveux relevés sur la nuque. Elle regarde l'horizon.
Des oiseaux blancs, des dizaines, tournent dans le ciel du tableau en trajectoires qui ne ressemblent à rien de vivant.
Je me suis approchée.
La peinture est ancienne, la surface craquelée par endroits, le vernis jauni légèrement, mais les couleurs restent d'une intensité troublante, le bleu surtout, ce bleu qui ne devrait pas exister et qui pourtant est là, parfaitement convaincu de lui-même. Je me suis approchée jusqu'à ce que le gardien me demande de reculer, mais le gardien n'était plus là.
J'ai regardé la nuque de la jeune femme sur le pont.
J'ai reconnu quelque chose.
La courbe particulière des épaules. La façon de tenir le sac. La nuque, surtout, la nuque que je connais depuis toujours parce que c'est la mienne, la seule partie de mon corps que je ne vois jamais directement, seulement dans les miroirs, en reflet, en négatif.
Je ne sais pas à quel moment je suis entrée dans le tableau.
***
Je suis sur le pont depuis toujours, ou depuis cinq minutes. Le temps ici ne compte pas de la même façon qu'ailleurs.
Le pont s'avance dans le ciel comme une langue de bois et de fer forgé, il ne mène nulle part, il s'arrête sur le vide, et pourtant je n'ai pas peur. L'eau en dessous est d'un bleu qui n'existe pas dans les pays où j'ai vécu. Un bleu de laque, un bleu de rêve chimique, immobile comme un miroir posé à l'horizontal entre deux falaises blanches. Les falaises sont sculptées, elles aussi, ou bien c'est la roche elle-même qui a voulu prendre la forme de tours, de coupoles, de colonnes sans chapiteau. Je les regarde et je ne sais pas si elles ont été construites ou si elles ont simplement poussé là, comme des cristaux dans une géode.
J'ai un sac à la main. Je ne me souviens pas de ce qu'il contient.
Les oiseaux blancs tournent. Ils sont des dizaines, peut-être plus, et leur vol n'obéit à aucune logique de vent. Ils montent, ils plongent, ils frôlent la surface de l'eau sans jamais la toucher. Il y a quelque chose d'obstiné dans leur trajectoire, quelque chose qui ressemble à un message que je ne peux pas encore déchiffrer.
Je porte une robe blanche, courte, légère comme une chemise de nuit. Sous le tissu, rien. La sensation de l'air sur mes cuisses est presque indécente.
***
Flash.
Une chambre sans fenêtre. Des murs de pierre froide. Un homme debout derrière moi, sa main à plat dans mon dos, qui pousse. Je m'entends dire : encore. Juste ce mot. Encore.
***
Je descends les marches, ou je les remonte. Les escaliers ici n'obéissent pas non plus à la logique ordinaire. Les marches sont larges, en pierre rosée, bordées par des buissons au feuillage roux et dense, une couleur de feu qui ne brûle pas. La végétation sent quelque chose entre le sel et la résine. Je m'arrête sur le bord d'une marche et je regarde vers le pont. Il y a une femme dessus.
C'est moi.
Elle est immobile, de dos, les cheveux relevés en une torsade lâche sur la nuque. Elle ne bouge pas. Elle regarde l'horizon.
Je continue de descendre vers elle.
***
L'architecture de la bâtisse à ma gauche est une accumulation de siècles sans cohérence. Une fenêtre en plein cintre, des moulures baroques, une vigne grimpante dont les feuilles sont d'un vert presque noir. À l'intérieur, quelqu'un allume une lumière. Une ombre passe derrière le verre. Je ne m'arrête pas.
Le pont résonne sous mes pas comme un instrument à percussion. Chaque planche a son propre timbre. Mes pieds nus, je ne sais pas à quel moment j'ai retiré mes sandales, mes pieds nus lisent le bois comme un texte en braille.
***
Flash.
Une piscine. Nuit d'été. Je suis dans l'eau jusqu'à la taille, les bras écartés sur le rebord carrelé, la tête renversée. Un homme est agenouillé sur la margelle, sa bouche contre mon sexe, l'eau tiède contre ma peau et sa langue dedans comme deux températures qui se disputent. Je sens l'odeur du chlore mêlée à autre chose, quelque chose d'organique, le propre de ma propre peau mouillée. Je garde les yeux ouverts sur le ciel noir.
***
Au bout du pont, il y a l'autre falaise, blanche et lointaine. Un arbre y pousse, un seul, en oblique sur le bord du vide, ses racines accrochées au calcaire comme des doigts. L'arbre est en fleur, ou ce sont des oiseaux posés dans ses branches. Je ne distingue pas.
L'autre moi a disparu.
Je m'avance jusqu'au point où le pont s'arrête, là où le métal forge une main courante qui finit en spirale dans le vide. Je pose les deux mains sur le fer. Il est chaud, il a retenu la chaleur du soleil, une chaleur légèrement granuleuse sous mes paumes.
En bas, l'eau.
Et dans l'eau, le reflet d'un ciel où des oiseaux continuent de tourner, mais le reflet est différent du ciel réel, les oiseaux y volent à l'envers, ils plongent vers le haut.
Je me penche un peu.
***
Flash.
La main d'une femme sur ma cuisse. Des ongles laqués de rouge. Elle ne dit rien, elle glisse sa main vers l'intérieur, les doigts qui écartent le tissu, qui trouvent ma peau et s'y installent comme si elle avait toujours su où aller.
***
I. La Chambre dans la Falaise
Il y a une porte que je n'avais pas vue.
Dans la paroi de la falaise blanche, à hauteur du pont, une porte de bois sombre cerclée de fer. Elle est entrouverte. De l'intérieur vient une lumière ambrée, diffuse, la lumière de bougies ou de lampes à huile. Une odeur de cire chaude et de quelque chose d'autre, une odeur animale, douce, sucrée, qui ressemble à ce que l'on sent dans les draps après une longue nuit d'amour.
J'entre.
La chambre est creusée dans la roche. Les murs sont de pierre pâle, lisse par endroits, rugueuse à d'autres, et des niches y sont taillées, profondes, où brûlent des bougies dans des coupes de verre coloré. Le sol est couvert de tapis dont les motifs sont trop complexes pour que je les suive, des entrelacs géométriques qui se défont sous mon regard et se reforment autrement.
Au centre, un lit. Large, bas, couvert d'un drap blanc légèrement froissé.
Un homme est assis au bord. Il est jeune, ou il l'a été, on ne sait pas. Il est grand, les épaules larges, les avant-bras posés sur ses cuisses, les mains ouvertes vers le sol. Il me regarde sans surprise, comme s'il m'attendait depuis longtemps mais ne voulait pas le montrer.
Il ne dit rien.
Je pose mon sac quelque part.
Je m'approche et je reste debout devant lui. Ma robe est si fine que la lumière ambrée la traverse par endroits, révélant les formes en dessous, les hanches, le creux entre les cuisses. Il ne détourne pas les yeux.
Il tend une main et pose ses doigts sur ma cheville. Juste là, à l'articulation, le bout de ses doigts sur mon tendon, comme pour vérifier que je suis réelle. Je ne bouge pas. Sa main remonte lentement, la cheville, le mollet, le creux derrière le genou où il s'attarde un instant, la chaleur de ses doigts contre ce point précis qui envoie quelque chose de chaud directement vers le haut.
Ma robe remonte avec sa main.
Il garde les yeux sur mon visage.
Sa paume atteint le haut de ma cuisse et s'y installe, large et chaude, les doigts légèrement écartés sur l'intérieur de ma jambe. Je sens ma propre chaleur contre sa paume, et la légère humidité qui s'est déjà installée là, entre mes lèvres, sans que je l'aie décidé.
Il tire sur ma hanche.
Je m'assieds à califourchon sur lui, ma robe retroussée au-dessus des hanches, rien entre nous que l'épaisseur de son tissu à lui. Sa bouche trouve mon cou et s'y installe, pas un baiser, plutôt une pression, les lèvres fermées et tièdes sur mon pouls. Je sens mon pouls s'accélérer sous sa bouche comme s'il pouvait le lire.
Sa main gauche remonte dans mon dos et dénoue quelque chose que je ne savais pas noué. Ma robe s'ouvre. Il l'écarte des deux mains et la fait glisser sur mes épaules. Je suis nue sur lui.
L'air de la chambre est tiède mais il me semble sentir chaque courant, la chaleur des bougies sur ma peau, un souffle venu du fond de la roche, le mouvement de l'air déplacé par nos deux corps.
Il pose les mains à plat dans mon dos, les paumes sur mes omoplates, et me serre contre lui. Je sens sa poitrine contre la mienne, la chaleur de sa peau à travers son tissu, et quelque chose de dur contre mon ventre, entre nous.
***
Flash.
Un couloir d'hôtel. Des années en arrière. Un homme que je n'ai pas revu. Il m'avait poussée contre le papier peint à fleurs et mis sa main entre mes jambes debout, là, sans préambule, comme s'il avait un droit sur moi que je lui avais accordé sans le dire. Et c'était vrai, je le lui avais accordé, dès la première seconde.
***
Je glisse mes doigts sur sa ceinture, je défais les boutons, il lève les hanches légèrement pour que je puisse faire descendre le tissu. Il est dur, pleinement, la peau du sexe tendue et douce à la fois, et quand mes doigts l'entourent il ferme les yeux pour la première fois.
Je reste immobile un moment avec son membre dans la main, à sentir le poids de son sexe, la chaleur, le léger battement du sang.
Puis je descends la main, lentement, toute la longueur.
Sa respiration change.
Je recommence, remonte, descends encore, le poignet qui tourne légèrement au passage du gland, la pression modulée, fort puis doux, il apprend à respirer autrement sous mes mains, il apprend à attendre.
De l'autre main je me touche.
Les deux mouvements se synchronisent sans que je l'aie voulu, ma main sur lui et mes doigts sur moi, le même rythme, la même pression qui monte. Je sens mon sexe gorgé, les lèvres ouvertes sur mes doigts, mon clitoris dur et sensible au moindre effleurement. Je glisse un doigt à l'intérieur de moi, juste un, jusqu'à la première phalange, et je sens mes muscles se contracter autour.
Je m’agenouille à ses pieds. Ma bouche descend vers lui.
Je le prends entre mes lèvres, lentement, la langue d'abord sur la pointe, puis j'ouvre la bouche et le fais entrer. Il a une odeur de peau propre et de quelque chose de plus chaud, de plus profond, je laisse sa longueur aller loin dans ma gorge, je sens la résistance, le réflexe que je contrôle, et sa main dans mes cheveux, légère, qui ne guide pas mais qui est là.
Les doigts de ma main libre continuent entre mes cuisses ouvertes. Deux maintenant, à l'intérieur, et mon pouce sur le clitoris, le mouvement circulaire, lent, très lent, qui fait monter quelque chose de bas, de central, quelque chose qui n'a pas encore de nom.
Je bouge sur lui avec ma bouche, je bouge sur mes propres doigts, les deux rythmes qui se répondent, et je sens que je mouille abondamment, que mes doigts sont couverts, que l'odeur de ma propre excitation monte dans l'air de la chambre, se mêle à la cire et à la roche.
Il retient sa respiration.
Je l'entends retenir sa respiration, les muscles de son ventre se tendent sous ma joue quand je remonte. Je m'arrête juste au bord, la langue sur lui, les doigts en moi, immobile une seconde entière, à sentir nos deux corps sur le point de quelque chose.
Puis je reprends.
Plus fort, plus profond, ma main qui accélère le mouvement sur mon sexe, mes doigts qui s'enfoncent avec une insistance nouvelle. Je sens l'orgasme venir par vagues, chaque vague un peu plus haute que la précédente, ma gorge serrée sur lui quand la première vague déferle vraiment, un bruit que je fais, involontaire, quelque chose entre le gémissement et la déglutition, et mes doigts qui s'enfoncent une dernière fois pendant que mon ventre se contracte en longues ondes répétées.
Il jouit dans ma bouche quelques secondes plus tard.
Je l'avale sans y penser. Le goût est amer et légèrement sucré, une contradiction que je note avec une partie froide de mon cerveau pendant que l'autre partie est encore dans l'orgasme.
***
Le silence après.
Les bougies dans leurs niches.
Les oiseaux, dehors, qu'on entend passer.
***
II. La Place des Colonnes
Je suis dehors à nouveau.
Je ne sais pas comment. La chambre dans la falaise a disparu, ou bien c'est moi qui ai bougé sans m'en rendre compte. Je suis sur une place, entre les falaises blanches, au niveau de l'eau. La place est dallée de pierre claire, cerclée de colonnes qui ne soutiennent rien, des colonnes isolées comme des points de suspension dans une phrase inachevée.
Il fait plus chaud ici. La lumière a changé, elle est plus dorée, plus basse, comme en fin d'après-midi, bien que je n'aie pas conscience d'avoir vu le soleil bouger.
Je n'ai plus ma robe. Je n'ai rien.
Je m'arrête au centre de la place.
Il y a des hommes.
Ils arrivent de partout, des colonnes, du bord de l'eau, des escaliers taillés dans la falaise. Ils sont nombreux, je ne les compte pas, une dizaine peut-être, peut-être davantage, ils se déplacent sans hâte, sans bruit, leurs semelles sur la pierre sans écho. Certains sont en costume, d'autres en simple chemise ouverte, d'autres encore torse nu. Ils ne se regardent pas entre eux. Ils me regardent, moi.
Je ne fuis pas.
Deux d'entre eux s'approchent et me prennent par les poignets, doucement, avec une fermeté qui ne laisse pas de place à la discussion mais qui n'est pas brutale. Ils me guident vers une colonne, m'y adossent. Quelqu'un amène quelque chose que je sens d'abord contre mes poignets, du cuir souple, et mes bras sont attachés au-dessus de ma tête, liés à un anneau de fer scellé dans la pierre que je n'avais pas vu.
Je suis debout, les bras levés, les épaules légèrement étirées, nue contre la pierre froide dans mon dos.
Les hommes forment un demi-cercle devant moi.
Il n'y a pas eu de signal, pas de mot. Ils ouvrent leurs vêtements avec des gestes qui n'ont rien de théâtral, des gestes pratiques, et je les vois, chacun d'eux, sortir leur sexe. Certains sont déjà durs, d'autres commencent à l'être, et chacun pose sa main sur lui et commence un mouvement lent.
Je les regarde.
Je les regarde tous, l'un après l'autre, leurs visages concentrés, la légère tension des mâchoires, les yeux qui ne quittent pas mon corps. Leurs regards parcourent mes seins, mon ventre, le triangle sombre entre mes cuisses, remontent à mon visage, redescendent. Je sens ma peau sous leurs regards comme sous des mains.
L'odeur dans l'air change. Une odeur de peau chauffée, une odeur de désir collectif, quelque chose de lourd et de doux à la fois qui flotte entre les colonnes.
Je tire sur mes liens, pas pour me libérer, pour sentir la résistance, le cuir qui mord légèrement mes poignets, l'impossibilité de bouger les bras. Il y a quelque chose dans l'impossibilité qui libère autre chose, plus bas, un relâchement dans mes hanches, un abandon du bas-ventre.
Les mouvements autour de moi s'accélèrent.
Je peux les entendre maintenant, les respirations qui changent, les souffles qui se font plus courts, plus rauques. L'un d'eux gémit à voix basse, un son bref, presque retenu, et ses hanches avancent légèrement vers moi.
Le premier à venir est proche, sa main serrée sur lui, le visage rouge, et je sens la chaleur de son éjaculation sur mon ventre avant de la voir, une gerbe tiède qui éclabousse ma peau à l'endroit du nombril, qui descend lentement. Il pousse un souffle, s'écarte.
Un autre prend sa place, plus proche encore, et celui-là vient sur mes seins, sur mon sternum, une chaleur mouillée que l'air déjà commence à refroidir.
Je suis mouillée, profondément, ma propre humidité qui descend sur l'intérieur de ma cuisse. Je voudrais une main, n'importe laquelle, entre mes jambes. Aucune ne vient. Le supplice de l’attente est calculé, ou il est accidentel, mais il est réel.
Les hommes se succèdent, pas dans le désordre, avec une organisation que personne n'a orchestrée, et leurs corps sont contre le mien par vagues, de la chaleur et du mouvement qui m'entourent, leur semence sur ma peau, sur mon ventre, sur mes cuisses, sur mes seins, sur mon cou. Je tourne la tête à un moment et l'un d'eux est juste à côté de mon visage, sa main rapide sur lui, et je l'entends partir dans un long soupir, quelque chose de tiède et de salé sur ma joue, sur ma lèvre.
Je l'effleure du bout de la langue.
Mes jambes commencent à trembler. Pas de faiblesse, de désir pur, un désir insupportable qui n'a pas d'objet sur lequel se résoudre. Mes hanches bougent seules, un mouvement infime, instinctif, vers quelque chose qui n'est pas là.
Les derniers hommes s'écartent.
Le silence revient sur la place.
Je reste attachée, couverte de leur chaleur qui se refroidit sur moi, les yeux fermés, à écouter ma propre respiration et le bruit de l'eau en dessous.
***
Flash.
Dix-neuf ans. Un appartement étudiant. Deux garçons, des amis depuis l'enfance, et moi entre eux, et cette sensation d'être le centre de quelque chose, d'être l'axe autour duquel tout tourne. Pas de honte le lendemain. Juste cette question : pourquoi ça m'a semblé aussi naturel ?
***
Quelqu'un défait mes liens.
Je baisse les bras lentement. Mes poignets portent la marque du cuir, deux lignes légèrement rosées. Je les observe un moment.
***
Flash.
Ma mère me montrant ses mains, un matin, dans la cuisine. On voit les ans sur les mains, disait-elle. Sur les siennes, les veines saillaient sous la peau fine. Sur les miennes, encore rien.
***
III. La Tour et l'Homme Attaché
L'escalier monte dans la falaise.
Il monte longtemps. Les marches de pierre, creusées à la main dans un temps très ancien, suivent la paroi en spirale. Je monte sans essoufflement, encore marquée de ce qui vient de se passer, une légère pellicule qui tire sur ma peau quand je bouge.
La chambre en haut de l'escalier est ronde. Une tour, donc, une tour creusée dans la roche blanche, avec une fenêtre unique, étroite comme une meurtrière, qui donne sur le ciel et les oiseaux en dessous. Par la fenêtre on voit l'eau très loin en bas et le pont, mon pont, vide maintenant.
Au centre de la pièce.
Un homme.
Il est grand, mince, les muscles longs. Il est agenouillé sur un épais tapis de sol, les poignets attachés dans son dos par une cordelette de soie tressée, noire, plusieurs fois enroulée. La tête légèrement baissée, les yeux vers le sol, comme quelqu'un qui attend. Il est nu. Son dos est une ligne parfaite, les omoplates comme deux ailes repliées, la colonne vertébrale une route que j'ai envie de suivre avec ma bouche.
Il n'a pas entendu mes pas sur la pierre.
Je tourne autour de lui sans faire de bruit. Il ne bouge pas. Sa respiration est posée, lente, la respiration de quelqu'un qui sait attendre, qui a choisi d'attendre.
Je m'arrête devant lui.
Il lève les yeux. Ses yeux sont sombres, avec quelque chose de très calme au fond, la tranquillité de celui qui a dit oui à quelque chose d'irréversible. Il ne parle pas.
Je pose ma main sur son visage, la paume sur sa joue, le pouce sur sa lèvre inférieure que j'abaisse légèrement. Il ouvre la bouche. Je glisse mon pouce à l'intérieur, je sens sa langue, chaude et lisse, qui se pose dessous.
Je retire mon pouce.
Je m'assieds sur lui, face à lui, mes jambes de part et d'autre de ses hanches. Mon sexe contre son bas-ventre, sa peau contre la mienne. Il est déjà dur. Je sens son érection contre moi, pressée entre nous, et je fais un mouvement de bassin, un seul, pour le frotter contre mes lèvres sans le prendre. Il ferme les yeux.
Je m'approche de son oreille.
Je lui dis quelque chose que je n'entends pas moi-même.
Ses bras dans son dos bougent, le réflexe de vouloir me tenir, et la cordelette résiste, et ce mouvement empêché fait quelque chose à son visage, une contraction brève, intense, pas de la douleur, autre chose.
Je le prends dans ma main, je le guide contre moi, et je descends sur lui lentement.
Très lentement.
Sa longueur entre mes lèvres d'abord, l'étirement du premier centimètre, puis je m'arrête, je remonte. Il retient son souffle. Je redescends, un peu plus, les muscles de mon sexe qui s'ouvrent autour de lui, qui l'accueillent et se referment, la friction qui commence déjà à irradier vers mes reins. Je m'arrête à mi-chemin.
Ses mains dans son dos cherchent à se libérer.
Je descends encore. La totalité cette fois, son extrémité contre le fond de mon vagin, un point de contact intérieur qui envoie un signal direct vers ma colonne vertébrale. Je reste immobile une longue seconde, à respirer, à sentir le remplissage de lui en moi, la chaleur, la pression.
Puis je bouge.
Des cercles d'abord, les hanches qui tournent sur lui, pas un mouvement de va-et-vient mais une rotation, comme si je cherchais un angle, la position exacte où la sensation est maximale. Je la trouve. Un léger basculement vers l'avant, mon pubis contre le sien, le frottement de mon clitoris dans le mouvement.
Il émet un son.
Un son bref, grave, que les mains dans son dos auraient peut-être empêché s'il avait pu. Il essaie de me regarder. Ses yeux quand il les ouvre sont humides, pas de larmes, d'une sorte d'intensité qui ressemble aux larmes.
Je pose mes mains sur ses épaules pour avoir de l'appui et j'accélère.
Le mouvement de va-et-vient maintenant, les cuisses qui descendent et remontent sur lui, la longueur de son membre qui entre et sort, l'entrée à chaque fois renouvelée, à chaque fois la même surprise du corps qui s'ouvre. Je sens le bruit de notre étreinte, le bruit humide et rythmé de deux corps qui glissent l'un dans l'autre, un bruit sans honte, fonctionnel et obscène à la fois.
Il essaie de contrôler sa respiration. Il n'y arrive pas. Chaque fois que je descends sur lui, il expire, court et forcé, la mâchoire serrée. Il ne peut rien faire de ses mains. Il ne peut que recevoir, et sentir, et attendre ce que je décide.
Je ralentis.
Il émet un son différent, cette fois, un son de protestation contenue.
Je pose ma bouche sur la sienne. Un baiser long, la langue profondément dans sa bouche, et mes hanches qui bougent au ralenti, à peine, le minimum pour maintenir la friction. Sa langue répond à la mienne avec une intensité presque désespérée, comme si la bouche pouvait compenser ce que le reste du corps ne peut pas faire.
Je romps le baiser.
Je reprends.
Plus fort cette fois. Les hanches qui claquent contre les siennes, un son de peau contre peau qui résonne dans la chambre ronde, ma respiration qui change, qui perd sa régularité, quelque chose de chaud et d'urgent qui monte depuis le bas-ventre et irradie vers les cuisses, vers le creux des reins, vers la nuque.
Ma main droite va à son cou.
Pas pour étrangler. Juste la main sur la gorge, les doigts qui ne serrent pas mais qui sont là, qui sentent son pouls s'emballer sous la peau. Il bascule la tête en arrière, le menton levé, la gorge offerte à ma main dans un mouvement de reddition totale.
Je serre légèrement, deux secondes, les doigts sur les côtés de son cou, pas la trachée.
Il gémit.
Un gémissement long, incontrôlé, quelque chose qui vient de très profond en lui, et ses hanches malgré la position, malgré les liens, essaient de bouger vers moi, un mouvement instinctif, irrépressible.
Je lâche son cou.
Je pose ma main à plat sur son sternum et le pousse légèrement, juste assez pour changer l'angle, pour qu'il penche légèrement en arrière, ses bras dans son dos absorbant le déséquilibre. Dans cet angle, la pénétration est différente, plus profonde, un point différent à l'intérieur de moi qui entre dans le circuit.
L'orgasme arrive sans crier gare.
Il arrive comme une décision prise à mon insu, une vague qui a grandi sous la surface et qui maintenant déferle, et je ne contrôle plus ni mes hanches ni ma voix, je l'entends, je m'entends faire un bruit continu, grave, qui monte à mesure que la vague s'amplifie. Mes cuisses se serrent sur lui, mon sexe se contracte sur lui en longs spasmes qui se succèdent, et lui qui gémit à nouveau, ses hanches qui poussent vers le haut dans le mouvement qu'il ne peut pas contrôler, et je le sens jouir à l'intérieur de moi, la chaleur soudaine, profondément, ses contractions à lui qui répondent aux miennes.
Nous restons comme ça.
Lui agenouillé, moi sur lui, ma tête dans son cou, nos respirations mêlées qui mettent du temps à revenir à la normale.
Par la fenêtre étroite, le ciel est maintenant plus pâle. Les oiseaux sont encore là, mais ils volent moins vite, leur trajectoire s'élargit, comme s'ils se préparaient à partir.
Je défais la cordelette de soie noire.
Ses mains, libérées, viennent se poser dans mon dos. Doucement. Sans urgence. Juste deux mains qui me tiennent.
***
Flash.
Mon appartement. Du matin. Le café sur la table, la tasse encore chaude. Quelqu'un dormait là il y a une heure. Les draps gardent la forme de son corps.
***
Épilogue
Je suis sur le pont.
Je n'ai aucun souvenir d'être redescendue de la tour, d'avoir traversé la place, de m'être retrouvée ici. Mes pieds sont de nouveau sur les planches, les mains sur la rambarde de fer chaud.
Le sac est à mes côtés. J'avais oublié le sac.
L'eau en dessous est toujours de ce bleu impossible. Les falaises blanches se dressent de chaque côté, les tours et les coupoles dont la roche a voulu prendre forme. Les buissons roux sont là, immobiles, et la bâtisse baroque avec sa fenêtre allumée.
Je me sens propre.
Je me sens lourde d'une réalité particulière, le corps informé de partout à la fois, les poignets, le dedans des cuisses, la gorge légèrement rauque, la peau.
Les oiseaux blancs font un dernier passage au-dessus de ma tête, si proches que je sens le vent de leurs ailes sur mes cheveux. Ils ne font pas de bruit. Juste l'air déplacé.
Je me demande si tout ça a eu lieu.
La question ne me trouble pas. Elle flotte, elle aussi, comme les oiseaux, comme le reflet dans l'eau. Il y a des choses que le corps sait avec certitude et que l'esprit ne peut ni confirmer ni infirmer. Il y a des choses qui ont eu lieu à l'intérieur et qui sont, pour cette raison même, parfaitement réelles.
Je prends mon sac.
Je retourne vers l'escalier.
Les marches de pierre rosée, les buissons roux qui sentent le sel et la résine. La bâtisse baroque à ma gauche. La fenêtre toujours allumée.
Je m'arrête une dernière fois et regarde en arrière.
Le pont est vide. L'eau est bleue. Les falaises blanches gardent leurs formes de tours et de coupoles que personne n'a construites.
Les oiseaux ont disparu, ou ils sont trop loin maintenant pour qu'on les distingue du ciel.
***
Dans la Salle VII, le gardien somnolait toujours près de l'entrée.
Je me suis retrouvée devant le tableau sans savoir depuis combien de temps j'étais là. Mes pieds dans mes sandales. Mon sac contre ma hanche. Le parquet du musée sous mes semelles, sonore, réel, avec ses craquements de vieux bois.
Le tableau était intact. Le pont, les falaises, l'eau bleue, les oiseaux. La jeune femme de dos, immobile, qui regarde l'horizon.
Je me suis penchée vers la toile, très près, jusqu'à voir les craquelures du vernis.
Une marque sur les poignets de la jeune femme sur le pont. Deux lignes légèrement rosées sur sa peau blanche, à peine visibles, que le peintre avait tracées avec la pointe d'un pinceau fin, comme une note en bas de page.
Je me suis redressée.
Je suis sortie dans la rue sans regarder derrière moi.
FIN
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par CDuvert
1 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Encore une belle histoire d’un fantasme érotique et sensuelle très bien racontée
Daniel
Daniel
