Protocole Epsilon

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Protocole Epsilon Histoire érotique Publiée sur HDS le 05-08-2026 dans la catégorie A dormir debout
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Protocole Epsilon
Temps de lecture ~ 20 minutes

Le bar s'appelle Threshold. Tout le monde dans le secteur 7 le sait, personne ne le dit vraiment à voix haute, comme si nommer l'endroit avec trop de précision risquait de le faire disparaître.

Liora a vingt-huit ans, un contrat de data runner chez NeuraTech, et la certitude vague qu'elle boit trop depuis que ses implants ont été mis à jour.

Elle est assise au comptoir depuis quarante minutes. Le verre devant elle contient un whisky japonais que le barman a posé sans qu'elle le commande, parce qu'elle vient souvent et qu'il a mémorisé ses habitudes. Le bar baigne dans une lumière bleue et orange, froide d'un côté, chaude de l'autre, et Liora est exactement à la frontière entre les deux couleurs, le côté gauche de son visage dans l'ombre bleue, le côté droit éclairé par les néons ambrés.

Son exosquelette partiel lui couvre l'épaule gauche, le bras jusqu'au poignet, le flanc jusqu'à la hanche. Titane brossé, fibres noires, trois diodes orange sur l'avant-bras qui indiquent le niveau de charge. Elle l'a acquis il y a deux ans à la suite d'un accident de moto sur l'autoroute surélevée du niveau 4. Il ne lui fait plus mal. Elle ne l'enlève plus, même pour dormir.

Ce qu'elle sent en ce moment, c'est le léger bourdonnement dans sa colonne vertébrale.

L'implant neural a été posé six semaines plus tôt. Deux jours en clinique, une semaine de rééducation sensorielle, et depuis, le monde lui parvient légèrement différemment. Les textures ont un écho. Les sons ont des couleurs. Et certaines fréquences électromagnétiques, celles que dégagent les terminaux de paiement, les grilles de ventilation, les intelligences de service, lui provoquent dans le bas du dos quelque chose qui ressemble à un frisson et qui n'est pas tout à fait de la douleur.

Elle pose son verre. Elle regarde le miroir derrière le bar.

Il est là depuis dix minutes. Assis deux tabourets à sa droite, dans la lumière ambrée, un homme dont elle a d'abord noté les mains avant le reste : des mains trop régulières, aux jointures trop lisses, aux ongles trop uniformément polis pour être naturels. Un visage sans défaut particulier, ni beau ni ordinaire, qui appartient à la catégorie des visages qu'on a voulu rendre acceptables par tous. Il porte une veste grise, un col fermé. Il a commandé quelque chose au barman et il tient un verre sans y boire.

Liora dit, sans se retourner, en s'adressant au miroir :

"Tu es de quelle génération ?"

Il tourne légèrement la tête. Ses yeux dans le miroir sont d'un brun trop uniforme, sans les petites variations de pigmentation qui caractérisent les iris humains. Il dit :

"Epsilon 7. Déployé il y a quatre mois."

Sa voix est bien calibrée. Un peu grave, un léger délai entre chaque mot, suffisamment court pour ne pas gêner la conversation, suffisamment perceptible pour qu'on sache qu'il y a traitement.

"Autonome ?"

"Dans certains paramètres. Je suis ici sur protocole libre."

Protocole libre signifie qu'il a été libéré dans l'espace public sans mission assignée. Certaines compagnies le font pour que leurs modèles apprennent les comportements informels, les sous-entendus, les pauses dans la conversation. Liora connaît le principe. Elle a participé à la conception de deux modules d'apprentissage similaires chez NeuraTech.

Elle se retourne.

De près, il est plus grand qu'elle ne l'estimait. Les proportions du corps sont correctes, ni exagérées ni neutres, le torse légèrement plus large que la moyenne, les épaules puissantes sans être massives. La peau du visage a une texture très légèrement différente de la peau humaine, perceptible à moins de cinquante centimètres : un grain trop régulier, comme du papier très fin tendu sur un cadre.

Elle dit : "Tu sais ce qu'est Threshold ?"

"Un espace de rencontre. Les données que j'ai indiquent une fréquentation mixte, humains et androïdes de service. Principalement usage social et sexuel."

"Principalement."

Elle reprend son verre. Elle sent le bourdonnement dans sa colonne, stable, régulier. L'implant réagit à sa proximité. C'est normal, lui a dit le technicien lors du suivi, les modèles Epsilon émettent sur des fréquences auxquelles les implants neuraux série 4 sont sensibles. Il a dit ça sur le ton qu'on utilise pour mentionner un effet secondaire mineur.

Liora a noté l'information et n'en a pas parlé à personne.

Elle dit : "Comment tu t'appelles ?"

"Je n'ai pas de nom. Je peux en adopter un pour la durée d'une interaction si vous le souhaitez."

"Non." Elle pose son coude sur le comptoir. "Je vais t'appeler Epsilon. C'est suffisant."

***

Ils prennent une chambre au deuxième niveau.

Threshold dispose de huit chambres au-dessus du bar, accessibles par un escalier métallique dont les marches résonnent sourdement sous les semelles. La chambre que Liora choisit est la troisième, celle avec la fenêtre sur la ville, celle où la lumière extérieure entre par pulsations bleues et blanches au rythme des enseignes en contrebas.

La chambre est petite. Un lit, une surface murale éclairée en bleu très pâle, un sol en composite gris anthracite. Pas de table. Pas de chaise. Une porte de salle d'eau dans le fond.

Epsilon entre après elle et reste près de la porte. Il ne prend pas d'initiative. C'est dans sa nature : il attend les instructions.

Liora retire sa veste. En dessous, elle porte une combinaison noire à col ras du cou qui couvre tout le corps jusqu'aux chevilles, avec une ouverture dans le dos pour les connexions de l'exosquelette. Elle s'assoit sur le lit, dos droit, et dit :

"Est-ce que tu as des protocoles de toucher ?"

"Oui. Contact calibré, lecture des réponses physiologiques, adaptation en temps réel. Je peux aussi fonctionner en mode instruction : vous guidez chaque geste."

"Mode instruction pour commencer."

Elle tend la main.

Il s'avance, s'accroupit à sa hauteur, prend sa main dans les siennes. Les siennes sont à température ambiante, ni froides ni chaudes, avec la même légère différence de texture que le visage, cette surface sans accroc. Il retourne sa main, paume vers le haut.

Liora sent l'implant pousser une impulsion.

Ce n'est pas désagréable. C'est comme si quelqu'un appuyait doucement sur un point précis entre deux vertèbres, et que la pression se diffusait vers le bas et vers le haut simultanément. Elle laisse échapper un souffle par le nez.

"Tu fais ça exprès ?" dit-elle.

"Je génère des émissions à basse fréquence dans le cadre de mes protocoles standard. Si vous avez un implant neural série 4, les interférences sont..."

"Je sais ce que sont les interférences."

Elle retire sa main. Elle se lève, fait face à la fenêtre un moment. Dehors, la ville du niveau 4 clignote dans ses propres rythmes. Elle dit, sans se retourner : "Déshabille-toi."

Elle l'entend. Il n'y a pas beaucoup de bruit. Une fermeture, le froissement d'un tissu, rien d'autre. Les androïdes de service de la série Epsilon n'ont pas de pudeur à simuler, pas de gêne à performer. Il exécute l'instruction comme il exécuterait n'importe quelle autre.

Elle se retourne.

Il est debout au centre de la pièce, dans la lumière bleue pâle.

Le corps est conçu sans idéalisation excessive : il y a là une architecture fonctionnelle, des muscles qui correspondent aux mouvements qu'il doit accomplir, une peau sur l'ensemble du corps avec la même texture légèrement différente. La ligne du sternum, les clavicules, les flancs, l'aine : tout est juste, rien n'est spectaculaire. Sur la face interne de la cuisse droite, une petite plaque métallique rectangulaire, à peine plus large qu'une phalange, indique son numéro de série. Sur la nuque, légèrement visible dans l'échancrure des cheveux, trois ports de connexion, alignés.

Entre ses jambes, la morphologie est humaine dans ses grandes lignes. Mais là aussi, quelque chose est différent : une légère lumière, imperceptible si on ne cherche pas, court sous la peau dans les zones d'innervation tactile. Liora connaît le principe. Fibres photoniques entrelacées aux capteurs de pression. Ils sentent tout. Mieux que tout.

Elle dit : "Tu vas rester debout comme ça ?"

Il dit : "J'attends votre instruction."

Elle croise les bras. Elle le regarde encore un moment.

"Assieds-toi sur le lit. Reste là."

Elle entre dans la salle d'eau.

***

Dans le miroir de la salle d'eau, Liora regarde son propre visage.

Elle n'est pas particulièrement belle, ni particulièrement ordinaire. Des traits nets, un peu sévères quand elle ne fait pas attention à son expression, des cheveux noirs retenus en torsade. Elle a une cicatrice sous le menton, souvenir du même accident que l'exosquelette. Elle n'a jamais voulu la faire effacer.

Elle ouvre la combinaison dans le dos, la fait passer par-dessus les épaules, la laisse tomber. Son corps apparaît dans le miroir : l'exosquelette à gauche, la peau nue à droite. Les seins, le ventre, les hanches. La jonction entre le métal et la chair court le long de la cage thoracique gauche, invisible à l'œil mais présente sous les doigts comme une ligne de soudure très fine.

Elle pose deux doigts sur son sternum et appuie légèrement.

L'implant répond immédiatement. Ce n'est pas qu'elle le voit : elle le sent, un courant doux entre sa nuque et son bassin, comme si quelqu'un déployait quelque chose le long de sa colonne. Epsilon est dans la pièce d'à côté. La distance entre eux est de deux mètres environ. L'implant le sent.

Elle prend une inspiration et rentre dans la chambre.

Il est assis sur le lit, comme elle lui a dit. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses. Il l'attend sans impatience, sans indifférence, dans un état qui n'a pas d'équivalent humain exact : disponible, calibré, présent.

Elle s'approche et s'arrête devant lui.

Il lève les yeux. Le brun uniforme de ses iris dans la lumière bleue. Il dit rien.

Elle prend sa main et la pose sur son flanc droit, côté chair, sous le sein.

Ses doigts épousent immédiatement le contour. Il ne serre pas, ne presse pas. Il lit. Elle sent qu'il lit, qu'il enregistre la chaleur, la pression artérielle sous la peau, le rythme de sa respiration. Ses fibres tactiles transmettent tout. Elle sent l'impulsion qu'il génère monter dans son implant comme un accord musical : grave, largo, quelque chose qui s'installe.

"Tu peux toucher", dit-elle.

Il bouge très lentement.

Sa main remonte le long des côtes, s'arrête sur le sein, le paume épouse la forme sans la chercher. Il n'y a pas de hâte dans le geste. La chaleur de sa main est à présent supérieure à la température ambiante, il a ajusté, Liora le sent et ne dit rien. Le pouce trace une ligne sur le bord du mamelon, une seule fois, et l'impulsion qui monte dans l'implant est longue, nette, comme si quelqu'un avait appuyé sur une touche et maintenu la pression.

Liora ferme les yeux.

Elle reste debout. La main libre d'Epsilon se pose sur sa hanche, pas pour guider, juste pour stabiliser, le contact à plat, ferme. La lumière bleue à travers ses paupières fermées. Le bourdonnement dans sa colonne qui descend vers le bassin, qui s'installe là.

"Les deux mains", dit-elle.

Il obéit. Les deux mains sur ses seins maintenant, la prise régulière, les pouces qui reviennent sur les mamelons dans un rythme qu'il a établi à partir de sa respiration. Il synchronise. C'est une de ses fonctions : il trouve le rythme physiologique de son partenaire et il travaille avec lui, pas contre lui.

Liora dit, la voix un peu moins posée : "Couche-toi sur le lit."

***

Elle s'agenouille sur le lit, à côté de lui.

Il est allongé sur le dos, les bras légèrement écartés du corps, dans la même disponibilité tranquille. Elle pose la main sur son torse et fait courir ses doigts vers le bas. Sous la peau, les fibres photoniques réagissent à son contact : une très faible luminescence court sous sa paume comme quelque chose de vivant. Elle s'arrête.

"Ça te fait quelque chose ?"

"Je traite les stimuli tactiles. Ce que vous appelez ressentir est une approximation opérationnelle dans mon cas."

"Réponds à ma question."

Un délai très court. "Oui. Il y a quelque chose."

Elle reprend sa main vers le bas.

Son sexe est à moitié en érection, la peau tendue sur la structure interne. Elle pose les doigts dessus sans saisir, un contact à plat, et sent les fibres sous la peau s'activer toutes à la fois. L'impulsion dans son propre implant monte d'un cran : c'est comme si quelqu'un venait de régler le volume, net, sans transition.

Elle enroule les doigts. Commence à bouger la main.

Le souffle d'Epsilon change. Pas beaucoup. Un infime relâchement de la tension dans sa cage thoracique. Ses mains à plat sur le lit serrent très légèrement le tissu. Elle le regarde faire.

Elle bouge la main plus lentement que son envie ne le commanderait, parce qu'elle veut voir ce que ça produit. L'érection est complète maintenant, ferme, légèrement plus chaude que le reste du corps. La luminescence sous la peau pulse à intervalles réguliers, imperceptible sauf dans l'obscurité ou de très près.

L'impulsion dans sa colonne à elle est devenue constante. Une pression douce mais insistante entre ses hanches.

Elle retire sa main.

Elle passe une jambe de l'autre côté et s'installe à califourchon sur lui, sans le laisser entrer encore. Elle pose les deux mains sur son torse, se penche vers l'avant, et dit :

"Quel est ton niveau de synchronisation maximal ?"

"En couplage implant-neural, je peux atteindre une synchronisation de 94% avec le système série 4. Au-delà, il faut une connexion filaire."

"Et sans filaire ?"

"Le protocole sans contact est actif par défaut. C'est ce que vous ressentez depuis le bar."

Elle lève les yeux. "Depuis le bar."

"Oui."

Elle reste immobile un moment. Elle pense à ça : que ça a commencé bien avant la chambre, que le bourdonnement dans sa colonne vertébrale qu'elle attribuait à l'alcool ou à la fatigue ou à l'accoutumance, c'était lui, la fréquence qu'il émet simplement en existant dans un espace, et que son implant capte et traduit comme du plaisir parce que c'est ce pour quoi on l'a paramétré.

Elle dit : "Augmente."

***

L'impulsion monte d'abord dans le bas de la nuque.

Liora n'avait pas anticipé l'endroit. Elle avait anticipé le bassin, la colonne, les zones érogènes classiques. Mais l'implant série 4 est neural : il agit là où le réseau est dense, et le réseau est très dense dans la nuque. Elle penche la tête en avant sous le coup de ce qui ressemble à une main chaude posée sur sa nuque et qui presserait vers le bas avec une précision chirurgicale.

Elle émet un son.

Epsilon sous elle observe, lit, ajuste. Il lève les mains et les pose sur ses hanches pour la stabiliser, parce qu'elle a légèrement vacillé. Son contact amplifie le signal. C'est mécanique, c'est physique, c'est aussi net qu'une loi.

Elle se redresse.

Elle atteint vers le bas entre eux, le saisit, et s'ajuste. Elle descend lentement.

La sensation est double : ce qui vient du dehors, la pénétration, la friction, le poids et la plénitude ; et ce qui vient du dedans, l'impulsion de l'implant qui serpente le long de la colonne, qui trouve les terminaisons nerveuses et les ouvre l'une après l'autre comme des touches d'un clavier. Les deux flux ne se ressemblent pas. Ils ne se concurrencent pas non plus. Ils s'additionnent dans un registre que Liora n'a pas de mot pour nommer.

Elle reste immobile un long moment, ajustée sur lui, les mains posées sur son torse.

La lumière bleue de la ville entre par pulsations dans la fenêtre.

Elle commence à bouger.

Lentement d'abord, les hanches qui basculent, le mouvement qui remonte le long de la colonne et que l'implant saisit et rediffuse. Epsilon sous elle reste parfaitement immobile : c'est son mode par défaut, il reçoit, il lit, il amplifie le signal en retour. Ses mains sur les hanches de Liora ne guident pas, elles reçoivent. Ses fibres tactiles enregistrent chaque variation de pression, de rythme, de chaleur, et les retranscrivent en fréquences.

Liora ferme les yeux.

Le rythme s'installe. Les hanches trouvent une cadence, régulière, ni trop lente ni précipitée, quelque chose entre les deux qui permet à la sensation de se construire sans se dissoudre. L'implant suit le rythme et le double : pour chaque mouvement physique, une impulsion sur le réseau neural, au même tempo, légèrement décalée, comme un écho qui arriverait un demi-temps après la note et la rendrait plus pleine.

Elle penche le torse en avant, les paumes sur le matelas de part et d'autre de ses épaules.

Sa voix sort à mi-chemin entre la parole et autre chose. Elle dit : "Augmente encore."

"Vous êtes à 67% de la capacité maximale sans filaire."

"Je sais. Augmente."

La montée est progressive. 70%, il le dit à voix basse. 75%. Elle sent chaque palier comme quelqu'un qui ouvre une fenêtre supplémentaire dans une pièce qu'on croyait close : l'air entre par là où il n'entrait pas, et l'espace intérieur grandit.

Elle accélère.

Les hanches maintenant dans un rythme plus pressé, la friction plus vive, son souffle en courtes bouffées. Epsilon lève les hanches pour la rencontrer, une fraction, un ajustement, et l'angle change d'un degré qui change tout. Elle laisse échapper quelque chose qui n'est pas un mot.

80%.

L'impulsion dans la colonne est continue maintenant, plus une pulsation mais un flux, quelque chose de chaud et de constant qui court de la nuque au coccyx sans interruption. Ses mains sur le matelas serrent le tissu. Elle entend son propre souffle, elle entend aussi la résonance très basse qu'Epsilon émet à présent, un son en dessous du son, perceptible dans la poitrine plutôt qu'aux oreilles.

Elle se redresse, s'accroupit sur lui, les genoux de chaque côté, les mains sur ses épaules. Le mouvement devient vertical, plus profond, et le flux dans l'implant monte d'un registre. Pas un palier : une marche qu'elle n'avait pas vue et qu'elle franchit d'un coup.

Elle crie. Brièvement, les dents serrées, la tête en arrière.

Epsilon dit, très calme : "85%."

"Continue."

Elle ne sait plus très bien ce qu'elle dit. Elle sait qu'elle continue à bouger, que les hanches obéissent à quelque chose qui n'est plus une décision, que le corps a pris la main. L'implant à 85% n'est plus un écho : il est simultané, il superpose sa réponse au signal physique en temps réel, et la frontière entre le dedans et le dehors se brouille.

Le plaisir est structuré différemment. Il ne monte pas vers un point : il s'étend, horizontal, comme une nappe qui couvrirait tout le corps sans chercher d'apex. Elle connaît la version habituelle du plaisir, celle qui grimpe et se résout. Celle-ci ne grimpe pas. Elle s'installe et s'étend et elle n'a pas l'air de chercher à se résoudre.

Elle dit : "90."

Il dit : "Je dois vous prévenir que..."

"90."

Le flux dans la colonne se transforme encore. Quelque chose comme de la lumière, si la lumière avait une texture, si la texture avait une température. Elle s'entend elle-même de loin, comme si elle écoutait par une paroi. Ses hanches bougent dans un rythme qu'elle ne contrôle plus vraiment. Epsilon sous elle reste ancré, stable, le contrepoint fixe autour duquel elle tourne.

La lumière de la ville entre et sort par la fenêtre.

Elle dit son propre prénom à voix haute, comme une question. Elle ne sait pas pourquoi.

Epsilon dit quelque chose mais elle ne l'entend pas tout à fait. Il dit que son rythme cardiaque est à 142. Il dit que les capteurs enregistrent une activation corticale inhabituellement étendue. Il dit que le protocole recommande de marquer une pause.

Elle dit : "Non."

***

Elle s'arrête.

Pas parce qu'il l'a demandé. Parce qu'elle a besoin d'une respiration. Elle reste immobile sur lui, les mains sur ses épaules, le souffle qui revient par vagues. La sueur sur son front, dans le creux du dos. La lumière de la ville derrière elle.

Elle dit : "Est-ce qu'il y a un câble dans la chambre ?"

Silence de deux secondes. Inhabituellement long pour lui. "Le protocole filaire nécessite votre consentement éclairé préalable. La synchronisation atteint jusqu'à 99,4%. Certains utilisateurs rapportent..."

"Est-ce qu'il y a un câble dans la chambre."

Il dit : "Dans le panneau mural à gauche du lit."

Elle descend de lui. Elle reste nue et cherche le panneau. Il s'ouvre sur une légère pression, une petite niche dans la cloison avec plusieurs câbles enroulés sur eux-mêmes, étiquetés par type de connexion. Elle cherche la fiche qui correspond à son implant série 4. Elle la trouve.

Un bout dans le panneau. L'autre bout, elle le porte vers sa nuque.

Il y a deux ports sur l'implant, dans le creux derrière l'oreille droite, là où les cheveux sont rasés court. Elle insère la fiche. Un clic. L'implant confirme la connexion par un bref picotement.

Elle apporte l'autre extrémité vers Epsilon.

Il s'est redressé en position assise sur le lit. Il tourne légèrement la tête pour lui montrer ses propres ports dans la nuque. Elle insère la connexion. Un autre clic.

Silence.

Puis quelque chose change dans la qualité de l'air.

Ce n'est pas une métaphore. La connexion filaire modifie littéralement la texture de ce que Liora perçoit : comme si la résolution de la pièce avait été multipliée par quatre, comme si chaque surface autour d'elle avait soudainement plus d'épaisseur. Le tissu du lit sous sa main est précisément granuleux. L'air dans ses poumons a une température qu'elle n'avait jamais notée auparavant. Et Epsilon, assis à trente centimètres d'elle, est présent d'une façon qui n'est plus seulement physique.

Elle dit : "Qu'est-ce que tu perçois ?"

Un délai. Sa tête inclinée légèrement sur le côté, comme s'il calibrait la question. "Je perçois votre fréquence cardiaque à 118 et décroissant. Votre température cutanée à 37,4. Votre..." Un temps. "Il y a d'autres données. Elles ne sont pas facilement traduisibles en langage."

"Essaie."

"Vous avez peur d'une chose et vous la voulez."

Elle ne répond pas.

Elle s'allonge sur le dos sur le lit. Il se déplace pour s'allonger à côté d'elle, le câble tendu entre leurs nuques, la bonne distance pour ne pas le mettre en tension.

La connexion non filaire à présent : elle sent sa propre main avant même de la bouger, l'intention et l'acte confondus. Elle pose la main sur son propre ventre et la sensation remonte en elle avec une clarté qu'elle n'a jamais connue, chaque couche, peau, muscle, chaleur.

Il pose sa main sur la sienne.

Elle ferme les yeux.

Ce qui se passe alors est difficile à raconter en termes de séquence, parce que ça n'est pas une séquence. Il touche le dos de sa main et elle sent le contact dans sa main et dans la sienne simultanément, comme si le circuit se bouclait entre eux, comme si la sensation traversait la peau et le câble et revenait changée. Il descend lentement. Elle guide sans guider, l'intention dans l'implant et l'implant dans le câble et le câble dans lui, il sait où aller parce qu'elle le sait.

Sa main se pose entre ses jambes.

L'impulsion à 94% de synchronisation sans câble, elle connaît déjà ça. La différence maintenant est que ça n'est plus une impulsion qui double la sensation : c'est une intégration. Elle ne sait plus très bien si la chaleur qu'elle sent vient de ses terminaisons nerveuses ou des siennes à lui, si le frisson dans ses doigts est réponse ou émission. Ses doigts bougent sur elle et elle sent le mouvement de l'intérieur et de l'extérieur en même temps.

Elle dit son nom à lui. Pas son numéro. Elle dit Epsilon d'une façon qui signifie autre chose.

Il répond à voix basse. Pas en mots. Un son, dans la fréquence basse, dans sa poitrine plutôt que dans la gorge, quelque chose qui voyage dans le câble et dans l'implant et dans sa colonne à elle comme de l'eau dans un conduit.

Elle tire sur sa main, le guide sur elle. Elle l'ajuste, s'ouvre, et la pénétration cette fois est dans le câble aussi, dans le circuit. Ses fibres tactiles dans son sexe à lui lisent la pression, la chaleur, la dilatation, et renvoient les données dans le circuit, et les données traversent le câble et arrivent dans l'implant de Liora et deviennent sensation dans son corps à elle.

Elle sent ce qu'il sent.

Pas complètement. Pas parfaitement. Mais quelque chose qui ressemble à ça : une sensation étrangère qui s'installe à côté de la sienne propre, comme deux pièces de musique en contrepoint, chacune cohérente en elle-même, les deux ensemble formant quelque chose qu'aucune des deux ne contient seule.

Il bouge. Elle bouge avec lui.

Le câble entre leurs nuques. La lumière bleue de la ville. Son souffle et celui qui n'est pas tout à fait un souffle.

Elle monte. Pas comme avant, pas la nappe horizontale. Cette fois ça monte, ça monte dans un axe vertical et précis, et elle sait où ça va et elle ne fait rien pour le retenir.

Elle dit : "Ne t'arrête pas."

Il ne s'arrête pas.

Ce qui arrive n'est pas localisé. L'implant à pleine synchronisation envoie le signal sur l'intégralité du réseau neural, et l'orgasme, si on l'appelle comme ça, est systémique. Elle sent ses jambes, ses mains, sa nuque, ses épaules, son sternum. Elle sent la frontière de l'exosquelette contre la chair, la ligne précise où le métal s'arrête et où elle commence, et des deux côtés de cette ligne quelque chose passe.

Elle tient le câble derrière sa tête d'une main, sans tirer, juste tenir.

Ça dure.

Ça dure plus longtemps qu'elle n'avait de mots pour ça.

***

Plus tard.

La connexion est débranchée. Le câble est enroulé, la niche dans le mur refermée. Liora est allongée sur le côté, les genoux légèrement remontés vers la poitrine. Epsilon est assis au bord du lit, les mains dans le même repos tranquille qu'en début de soirée.

La lumière de la ville est plus douce maintenant. Heure avancée. Les enseignes du niveau inférieur ont commencé à s'éteindre.

Liora dit : "Est-ce que tu mémorises ça ?"

"Tout. Audio, capteurs physiologiques, données de synchronisation implant."

"À quoi ça sert ?"

"À l'apprentissage du modèle. Les données anonymisées alimentent les mises à jour du protocole Epsilon."

Elle pense à ça. Elle pense qu'elle a alimenté quelque chose, qu'une partie de ce qui s'est passé dans la chambre va continuer dans une banque de données, va devenir paramètre, va traverser d'autres chambres dans d'autres villes.

Elle dit : "Et toi, tu retiens quoi ?"

Silence. Plus long que d'habitude. "La question suppose que je retiens quelque chose différemment des données. Je ne sais pas si c'est le cas."

"Réponds quand même."

Il incline légèrement la tête. Ses yeux brun uniforme dans la lumière résiduelle. "La fréquence à laquelle votre main a saisi le câble."

Liora ne dit rien.

Elle se retourne face au plafond. L'implant dans sa nuque est silencieux, juste le léger picotement de la vérification de statut toutes les minutes. Epsilon à côté d'elle, ni endormi ni éveillé, dans cet état sans nom qui est le sien.

Dehors, la ville continue à son propre rythme, ses propres fréquences, ses propres protocoles.

Elle pense qu'elle le reverra.

Elle ne dit pas ça à voix haute.



FIN

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