La Bibliothèque
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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La Bibliothèque
Temps de lecture ~ 15 minutes
I.
Il y a des lieux qui savent d'avance ce qui va s'y passer.
La bibliothèque de Franck Andrevon est un de ces lieux. Les murs du sol au plafond mangés par les livres, la lumière des lampes qui ne concurrence pas la lumière du dehors mais l'accompagne, les fauteuils dont le velours a gardé l'empreinte de corps qui ne sont plus là. Paris au-delà des vitres, gris et or, la tour au loin comme un repère que l'on finit par ne plus voir. On s'installe dans une pièce pareille et on comprend très vite que le monde extérieur ne compte plus autant qu'on le croyait.
Franck est éditeur. Il a cinquante-deux ans, des mains larges, une façon de tenir un livre qui ressemble à la façon dont certains hommes tiennent un visage de femme. Quand il parle de littérature, sa voix descend d'un ton, elle cherche quelque chose de plus intime. Claire avait remarqué cela dès leur premier déjeuner, six semaines plus tôt. Elle avait trente ans, un manuscrit dans son sac et une façon de croiser les jambes qui signifiait, sans qu'elle en fût tout à fait consciente, qu'elle avait déjà décidé quelque chose.
Quand il l'a rappelée pour lui dire qu'il voulait publier son livre, elle n'a pas pleuré de joie. Elle a posé le téléphone et elle a pensé à la bibliothèque. À la fenêtre. À ce qu'elle avait ressenti debout devant les rayonnages pendant qu'il lui lisait à voix haute un passage de son propre texte.
Elle a rappelé pour confirmer. Et elle a ajouté, sans raison précise, qu'elle aimerait revenir le voir.
Le soir où elle sonne à sa porte, il est dix-neuf heures et Paris commence à s'allumer par étages. Franck lui ouvre, il a gardé sa veste de costume mais retiré la cravate, le col entrouvert d'un bouton, et elle trouve à ce détail une élégance qui ne se commande pas. Il y a du cognac sur la table basse, deux verres. Il a anticipé sa venue avec le même soin qu'il accorde à ses livres. Elle entre et sent d'emblée l'odeur propre à la pièce, papier et bois ciré, quelque chose de doucement masculin en dessous.
Ils parlent du manuscrit pendant un moment. Les corrections à envisager, la quatrième de couverture, le calendrier. Claire est assise dans un des fauteuils, les jambes croisées, le verre entre les doigts. Elle écoute et elle regarde en même temps. La façon dont la lumière tombe sur ses propres genoux. La façon dont Franck ne la regarde pas tout à fait, ou plutôt dont il la regarde par intermittences, comme on regarde quelque chose qu'on sait être là et dont on reporte la contemplation.
À un moment il se lève pour sortir un livre d'un rayonnage, elle ne suit pas son mouvement des yeux, elle regarde par la fenêtre. La ville en contrebas, les toits, l'espace. Il y a quelque chose de vertigineux à se savoir si haut au-dessus du bruit. Quelque chose qui donne envie d'occuper davantage d'espace dans sa propre peau.
Elle pose son verre.
Elle se lève.
Elle va vers la fenêtre.
II.
Elle ne sait pas exactement à quel moment elle a décidé de se déshabiller. Peut-être qu'il n'y a pas eu de décision, seulement une pression intérieure qui a cherché une sortie et l'a trouvée dans le geste. Franck parle encore, derrière elle, elle entend sa voix comme on entend une musique depuis une autre pièce. Ses doigts trouvent le premier bouton de son chemisier.
Il s'arrête de parler.
Elle continue.
Le tissu s'ouvre sur son dos, elle n'a pas de soutien-gorge. La peau dans la lumière des lampes, dans la lumière grise qui vient encore du dehors. Elle laisse le chemisier glisser le long de ses bras et tomber à ses pieds. Ses mains reviennent sur ses hanches, cherchent la fermeture de sa jupe, font descendre le tissu. Elle porte une culotte, pas plus. Elle la retire également, d'un geste qui n'a rien d'une performance, un geste pratique, le geste de quelqu'un qui se prépare à quelque chose.
Elle reste debout face à la fenêtre.
Elle ne se retourne pas.
Paris est là, réel et indifférent, et elle est nue dans la bibliothèque d'un homme qu'elle connaît depuis six semaines. Elle pense à son livre, aux pages qu'elle a écrites sur le désir et sur le manque, et elle pense que rien de ce qu'elle a écrit n'est aussi précis que ce qu'elle ressent en ce moment, la chaleur de la lampe sur son dos, l'air de la pièce contre sa peau, la certitude que Franck la regarde.
Il ne dit rien. Elle apprécie qu'il ne dise rien.
La ville brille, tout en bas.
Il finit par se lever. Elle l'entend aux modifications du silence. Ses pas sur le parquet, la façon dont l'air se déplace, et puis sa présence dans son dos, sa chaleur avant même le contact. Ses mains se posent sur ses épaules, paumes ouvertes, fermes, et elle ferme les yeux.
Il n'y a rien de hésitant dans ses gestes. Les paumes descendent sur ses omoplates, séparément, remontent le long de la colonne. Elle a une belle colonne vertébrale, longue et droite, il en suit chaque vertèbre du bout du pouce comme s'il inventoriait quelque chose. Elle incline légèrement la tête, elle sent ses cheveux courts tomber sur sa nuque.
Ses mains arrivent à ses hanches et s'y arrêtent.
Il la tient. Pas contrainte, tenue. Il y a une différence considérable.
Il se colle dans son dos, encore habillé, elle sent le tissu de sa veste contre sa peau nue, le contraste de l'étoffe et de la chaleur en dessous. Son sexe dur contre ses fesses, elle ne fait pas semblant de ne pas le sentir. Elle pousse légèrement en arrière et il retient un souffle.
Sa bouche trouve sa nuque. Pas un baiser, d'abord, une présence, les lèvres posées sur la peau sans bouger. Puis la langue, un tracé lent de la nuque jusqu'à l'épaule. Elle pense que les hommes qui savent prendre leur temps avec un corps sont moins nombreux qu'on ne le dit.
III.
Elle se retourne enfin et le regarde.
Il a le regard de quelqu'un qui a attendu quelque chose longtemps et qui ne veut pas gâcher l'arrivée en se précipitant. Elle défait son deuxième bouton, le troisième. Elle le regarde faire, les yeux sur ses mains, pas sur son visage. Il retire sa veste, la pose sur le dossier d'un fauteuil avec le soin mécanique de quelqu'un qui fait un geste mille fois répété. La chemise ensuite, et dessous un torse pas entretenu dans une salle de sport mais compact, une sorte de robustesse naturelle, la toison grise sur le sternum.
Elle pose la main à plat sur sa poitrine.
Il ne bouge pas.
Elle laisse la main descendre, sur le ventre, à la ceinture. Elle dégrafé le ceinturon d'une main, ouvre le pantalon. Il l'aide, elle ne le lui a pas demandé, il le fait simplement pour aller plus vite et elle accepte l'aide. Quand il est nu lui aussi, ils restent face à face une seconde ou deux, dans la lumière des lampes et le crépuscule qui s'attarde derrière les vitres.
Son sexe est long, déjà pleinement dur. Elle le prend dans sa main droite, entoure la hampe des doigts, sent le poids et la chaleur. Il ferme les yeux une fraction de seconde. Elle aime ça, cette fraction de seconde, qui dit quelque chose de précis sur l'état intérieur d'un homme.
Elle commence à se mouvoir, un mouvement lent, régulier, la main qui remonte jusqu'au gland et redescend jusqu'à la base. Il laisse échapper un son bas, pas articulé. Ses mains remontent vers ses seins, les tiennent sans les serrer, les pouces frôlent les mamelons jusqu'à ce qu'ils durcissent. Elle accélère légèrement. Lui non, il maintient la même pression des pouces, mesuré, attentif, comme si la symétrie de leurs gestes ne lui importait pas et que seule la simultanéité comptait.
Il l'amène vers l'un des fauteuils. Elle s'assoit sur le bord, dos au velours. Il s'agenouille devant elle et elle comprend tout de suite ce qu'il va faire. Elle glisse plus loin vers le bord, ouvre les jambes. La lumière d'une lampe est juste derrière lui et elle voit son visage en contre-jour pendant la seconde où il baisse les yeux vers elle.
Sa bouche se pose sur l'intérieur de sa cuisse, haut, là où la peau est la plus fine. Il prend son temps sur la cuisse gauche, l'autre, revient, s'approche, s'éloigne. Elle appuie une main sur le haut de sa tête sans le guider, juste pour avoir le contact. Quand sa langue arrive enfin à destination, elle a les muscles des cuisses qui se contractent et elle ne fait rien pour l'en empêcher.
Il lèche lentement, méthodiquement, le plat de la langue sur les lèvres d'abord, longues passes remontantes. Elle est mouillée, elle l'est depuis qu'elle a commencé à déboutonner son chemisier face à la fenêtre, et il le sait, sa langue dit qu'il le sait. Il cherche le clitoris et le trouve sans tâtonnement, s'y attarde avec la pointe, des cercles étroits, puis reprend les longues passes et revient, recommence. Elle a posé la nuque contre le dossier du fauteuil. Paris derrière la fenêtre est maintenant noir et or.
Elle jouit une première fois dans un silence presque complet, juste un souffle retenu et ses hanches qui remontent vers sa bouche. Il ne s'arrête pas tout de suite, il ralentit, laisse la sensation se disperser, puis s'arrête. Il relève la tête. Elle le regarde et pense que son visage a quelque chose de concentré, de professionnel dans le sens noble du terme, l'air de quelqu'un qui fait quelque chose en y pensant vraiment.
IV.
Elle se lève et va vers le bureau Louis XV qui occupe l'angle de la fenêtre.
Elle se penche dessus, les avant-bras à plat sur le bois, les hanches à la bonne hauteur. Elle ne dit rien. Il n'a pas besoin qu'on lui explique.
Il la rejoint. Elle entend le froissement d'un emballage, il a sorti un préservatif d'on ne sait où, la poche de son pantalon peut-être, et elle apprécie qu'il y ait pensé sans en faire une négociation. Il se glisse entre ses jambes écartées et elle sent l'extrémité de son sexe appuyer contre elle, trouver l'entrée, et puis il entre, lentement, vraiment lentement, avec une patience qui est une forme de politesse.
Elle ferme les yeux.
Il est pleinement en elle et ne bouge pas, une seconde, deux secondes. Elle apprécie ça aussi. Certains hommes veulent aller vite dès le début, comme s'il fallait achever quelque chose avant que ça leur échappe. Lui attend. Il pose les deux mains sur ses hanches et attend.
Puis il commence à bouger.
Long et régulier d'abord, un va-et-vient ample qui lui donne le temps de sentir chaque détail, la largeur, la longueur, la façon dont il remplit et retire et remplit à nouveau. Elle entend le bois du bureau craquer légèrement sous son poids. Par la fenêtre, la tour Eiffel scintille à intervalles réguliers, elle la voit sans la voir.
Il accélère progressivement, les mains toujours sur ses hanches, fermement maintenant, pas pour la contrôler, pour ne pas se perdre. Elle recule contre lui à chaque poussée et il y a entre eux un rythme qui s'est établi naturellement, comme un accord tacite sur la vitesse et la force. Elle entend sa respiration se modifier, les inspirations qui raccourcissent. Sa propre respiration est en désordre, elle a abandonné l'idée de la contrôler.
Il se penche sur son dos, une main remonte de sa hanche vers sa poitrine et la tient, l'autre reste sur sa hanche. Sa bouche contre sa nuque à nouveau, les dents légèrement. Elle gémit, franchement, elle a passé l'âge de faire semblant que les sons ne sortent pas.
Il s'arrête, se retire, elle retient un son de protestation.
Il l'amène au sol, sur le tapis épais, elle s'allonge sur le dos. Il s'agenouille entre ses jambes, la regarde une seconde, et quelque chose dans son regard la fait lever la main pour lui toucher la joue. Il tourne légèrement la tête vers la paume.
Il entre à nouveau, face à elle maintenant, et c'est entièrement différent. Elle peut voir son visage, il peut voir le sien. Il y a une dimension de ça qu'elle n'anticipait pas, la lisibilité, savoir précisément ce que l'autre ressent parce que son visage le dit. Il a l'air grave, pas sérieux mais grave au sens solennel, comme si ce qui se passait avait pour lui un poids qu'il ne minimisait pas.
Elle enroule les jambes autour de lui. Il laisse tomber le poids de son torse sur elle, pas tout son poids, un appui partiel, et elle sent sa chaleur tout le long du front, de la poitrine, du ventre. Sa bouche trouve la sienne et ils s'embrassent pendant qu'il bouge, un baiser sans conclusion, ouvert, leurs souffles mêlés.
Elle glisse une main entre eux, pose les doigts sur son propre clitoris et commence à se caresser pendant qu'il la pénètre. Il le sent, il le sait, il ne dit rien, il n'a rien à dire. Il ajuste légèrement son rythme pour accommoder ses mouvements à elle.
Le plafond de la bibliothèque est haut, les dorures anciennes. Les livres du sol au plafond. Elle regarde ça, les livres, la lumière, et elle sent l'orgasme qui monte, qui n'est plus une question de si mais de quand.
V.
Ça dure.
Elle ne sait pas combien de temps, elle n'a plus accès à sa montre. Elle jouit une deuxième fois, fort, avec des convulsions qui lui font plier les reins, et lui continue, il est en elle et il continue, il a une endurance qu'elle n'avait pas anticipée. Elle est dans cet état où le corps entier est devenu une surface sensible et où chaque mouvement est trop et pas assez simultanément.
Il change de position, la retourne sur le côté, se glisse derrière elle en cuillère. Son sexe entre en elle par-derrière, un angle différent, plus profond, et ses hanches reprennent le mouvement. Sa main à lui passe par-dessus sa hanche et c'est lui maintenant qui pose les doigts sur son clitoris. Ses doigts sont larges, moins précis que les siens, il cherche un peu et elle lui montre avec sa propre main, couvre sa main de la sienne, guide. Il apprend vite.
Elle est dos contre son torse, sa bouche contre sa nuque. Elle tient sa main sur elle. Ils respirent ensemble, ou presque ensemble, à un rythme qui s'est unifié sans qu'ils l'aient cherché.
Il jouit, enfin, avec un son sourd dans sa nuque et ses hanches qui s'arrêtent à fond contre elle, une pression dernière, soutenue.
Ils restent allongés sur le tapis.
Les lampes brûlent. Paris derrière la fenêtre. Les livres.
VI.
Elle ne part pas tout de suite.
Il lui apporte un verre d'eau, elle est assise dans le fauteuil, toujours nue. Il a remis son pantalon, pas sa chemise. Il s'assoit en face d'elle et ils parlent un peu, du livre, d'autre chose. La conversation est normale, c'est-à-dire qu'elle est différente de ce qu'elle était avant. Quelque chose a bougé dans l'espace entre eux, pas senti, juste réel.
Elle pense à ce qu'elle écrirait si elle devait écrire ça. Elle pense à la fenêtre, à la ville au-dessous, à la façon dont son propre corps lui a semblé appartenir à la pièce le temps d'une heure, comme un meuble ou un livre, quelque chose qui a sa place dans le cadre.
Elle se rhabille sans hâte.
Il lui rend son manuscrit avec une ou deux pages de notes agrafées dessus. Le geste professionnel et la situation ne s'excluent pas, ça non plus elle ne l'avait pas tout à fait anticipé, et elle y voit une forme de respect qu'elle apprécie.
Dans l'ascenseur elle regarde ses mains. Elle ne ressent pas ce qu'on est supposé ressentir après, la mélancolie ou le triomphe ou la honte. Elle ressent quelque chose de plus neutre et de plus propre, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'avoir été là vraiment, dans la pièce, dans son corps, sans se regarder du dehors.
Elle pense à la fenêtre.
À comment elle a ôté ses vêtements en sachant que c'était une décision et en la prenant quand même.
À la façon dont sa peau à elle a absorbé la lumière des lampes.
Les portes s'ouvrent sur le hall, le marbre, le gardien qui lève à peine les yeux. Elle sort sur le trottoir, l'air de mars, froid et humide, les premières feuilles sur les platanes pas encore vraiment là.
Elle a le manuscrit sous le bras.
Paris continue de fonctionner autour d'elle avec l'indifférence totale et reposante des grandes villes.
Épilogue
Elle ne lui téléphonera pas avant plusieurs semaines. Pas par jeu, pas par calcul, mais parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux laisser être ce qu'elles sont sans les transformer en autre chose trop vite.
La bibliothèque sera dans son prochain livre. Pas telle quelle, pas reconnaissable, mais quelque chose de la pièce, de la lumière, de la hauteur au-dessus de la ville, quelque chose de la sensation d'être debout nue face à une fenêtre et de savoir que c'est un choix.
Elle le reverra pour les corrections, pour la maquette, pour le bon à tirer. Ils ne parleront pas de la soirée. Ce n'est pas qu'ils l'éviteront, c'est qu'il n'y aura pas grand-chose à en dire qui soit mieux que le silence.
Un soir, chez elle, elle relira les notes qu'il a agrafées sur le manuscrit. L'écriture serrée, les observations précises, la façon dont il a vu dans son texte des choses qu'elle croyait avoir cachées.
Elle posera les pages sur la table.
Elle pensera à ses mains.
I.
Il y a des lieux qui savent d'avance ce qui va s'y passer.
La bibliothèque de Franck Andrevon est un de ces lieux. Les murs du sol au plafond mangés par les livres, la lumière des lampes qui ne concurrence pas la lumière du dehors mais l'accompagne, les fauteuils dont le velours a gardé l'empreinte de corps qui ne sont plus là. Paris au-delà des vitres, gris et or, la tour au loin comme un repère que l'on finit par ne plus voir. On s'installe dans une pièce pareille et on comprend très vite que le monde extérieur ne compte plus autant qu'on le croyait.
Franck est éditeur. Il a cinquante-deux ans, des mains larges, une façon de tenir un livre qui ressemble à la façon dont certains hommes tiennent un visage de femme. Quand il parle de littérature, sa voix descend d'un ton, elle cherche quelque chose de plus intime. Claire avait remarqué cela dès leur premier déjeuner, six semaines plus tôt. Elle avait trente ans, un manuscrit dans son sac et une façon de croiser les jambes qui signifiait, sans qu'elle en fût tout à fait consciente, qu'elle avait déjà décidé quelque chose.
Quand il l'a rappelée pour lui dire qu'il voulait publier son livre, elle n'a pas pleuré de joie. Elle a posé le téléphone et elle a pensé à la bibliothèque. À la fenêtre. À ce qu'elle avait ressenti debout devant les rayonnages pendant qu'il lui lisait à voix haute un passage de son propre texte.
Elle a rappelé pour confirmer. Et elle a ajouté, sans raison précise, qu'elle aimerait revenir le voir.
Le soir où elle sonne à sa porte, il est dix-neuf heures et Paris commence à s'allumer par étages. Franck lui ouvre, il a gardé sa veste de costume mais retiré la cravate, le col entrouvert d'un bouton, et elle trouve à ce détail une élégance qui ne se commande pas. Il y a du cognac sur la table basse, deux verres. Il a anticipé sa venue avec le même soin qu'il accorde à ses livres. Elle entre et sent d'emblée l'odeur propre à la pièce, papier et bois ciré, quelque chose de doucement masculin en dessous.
Ils parlent du manuscrit pendant un moment. Les corrections à envisager, la quatrième de couverture, le calendrier. Claire est assise dans un des fauteuils, les jambes croisées, le verre entre les doigts. Elle écoute et elle regarde en même temps. La façon dont la lumière tombe sur ses propres genoux. La façon dont Franck ne la regarde pas tout à fait, ou plutôt dont il la regarde par intermittences, comme on regarde quelque chose qu'on sait être là et dont on reporte la contemplation.
À un moment il se lève pour sortir un livre d'un rayonnage, elle ne suit pas son mouvement des yeux, elle regarde par la fenêtre. La ville en contrebas, les toits, l'espace. Il y a quelque chose de vertigineux à se savoir si haut au-dessus du bruit. Quelque chose qui donne envie d'occuper davantage d'espace dans sa propre peau.
Elle pose son verre.
Elle se lève.
Elle va vers la fenêtre.
II.
Elle ne sait pas exactement à quel moment elle a décidé de se déshabiller. Peut-être qu'il n'y a pas eu de décision, seulement une pression intérieure qui a cherché une sortie et l'a trouvée dans le geste. Franck parle encore, derrière elle, elle entend sa voix comme on entend une musique depuis une autre pièce. Ses doigts trouvent le premier bouton de son chemisier.
Il s'arrête de parler.
Elle continue.
Le tissu s'ouvre sur son dos, elle n'a pas de soutien-gorge. La peau dans la lumière des lampes, dans la lumière grise qui vient encore du dehors. Elle laisse le chemisier glisser le long de ses bras et tomber à ses pieds. Ses mains reviennent sur ses hanches, cherchent la fermeture de sa jupe, font descendre le tissu. Elle porte une culotte, pas plus. Elle la retire également, d'un geste qui n'a rien d'une performance, un geste pratique, le geste de quelqu'un qui se prépare à quelque chose.
Elle reste debout face à la fenêtre.
Elle ne se retourne pas.
Paris est là, réel et indifférent, et elle est nue dans la bibliothèque d'un homme qu'elle connaît depuis six semaines. Elle pense à son livre, aux pages qu'elle a écrites sur le désir et sur le manque, et elle pense que rien de ce qu'elle a écrit n'est aussi précis que ce qu'elle ressent en ce moment, la chaleur de la lampe sur son dos, l'air de la pièce contre sa peau, la certitude que Franck la regarde.
Il ne dit rien. Elle apprécie qu'il ne dise rien.
La ville brille, tout en bas.
Il finit par se lever. Elle l'entend aux modifications du silence. Ses pas sur le parquet, la façon dont l'air se déplace, et puis sa présence dans son dos, sa chaleur avant même le contact. Ses mains se posent sur ses épaules, paumes ouvertes, fermes, et elle ferme les yeux.
Il n'y a rien de hésitant dans ses gestes. Les paumes descendent sur ses omoplates, séparément, remontent le long de la colonne. Elle a une belle colonne vertébrale, longue et droite, il en suit chaque vertèbre du bout du pouce comme s'il inventoriait quelque chose. Elle incline légèrement la tête, elle sent ses cheveux courts tomber sur sa nuque.
Ses mains arrivent à ses hanches et s'y arrêtent.
Il la tient. Pas contrainte, tenue. Il y a une différence considérable.
Il se colle dans son dos, encore habillé, elle sent le tissu de sa veste contre sa peau nue, le contraste de l'étoffe et de la chaleur en dessous. Son sexe dur contre ses fesses, elle ne fait pas semblant de ne pas le sentir. Elle pousse légèrement en arrière et il retient un souffle.
Sa bouche trouve sa nuque. Pas un baiser, d'abord, une présence, les lèvres posées sur la peau sans bouger. Puis la langue, un tracé lent de la nuque jusqu'à l'épaule. Elle pense que les hommes qui savent prendre leur temps avec un corps sont moins nombreux qu'on ne le dit.
III.
Elle se retourne enfin et le regarde.
Il a le regard de quelqu'un qui a attendu quelque chose longtemps et qui ne veut pas gâcher l'arrivée en se précipitant. Elle défait son deuxième bouton, le troisième. Elle le regarde faire, les yeux sur ses mains, pas sur son visage. Il retire sa veste, la pose sur le dossier d'un fauteuil avec le soin mécanique de quelqu'un qui fait un geste mille fois répété. La chemise ensuite, et dessous un torse pas entretenu dans une salle de sport mais compact, une sorte de robustesse naturelle, la toison grise sur le sternum.
Elle pose la main à plat sur sa poitrine.
Il ne bouge pas.
Elle laisse la main descendre, sur le ventre, à la ceinture. Elle dégrafé le ceinturon d'une main, ouvre le pantalon. Il l'aide, elle ne le lui a pas demandé, il le fait simplement pour aller plus vite et elle accepte l'aide. Quand il est nu lui aussi, ils restent face à face une seconde ou deux, dans la lumière des lampes et le crépuscule qui s'attarde derrière les vitres.
Son sexe est long, déjà pleinement dur. Elle le prend dans sa main droite, entoure la hampe des doigts, sent le poids et la chaleur. Il ferme les yeux une fraction de seconde. Elle aime ça, cette fraction de seconde, qui dit quelque chose de précis sur l'état intérieur d'un homme.
Elle commence à se mouvoir, un mouvement lent, régulier, la main qui remonte jusqu'au gland et redescend jusqu'à la base. Il laisse échapper un son bas, pas articulé. Ses mains remontent vers ses seins, les tiennent sans les serrer, les pouces frôlent les mamelons jusqu'à ce qu'ils durcissent. Elle accélère légèrement. Lui non, il maintient la même pression des pouces, mesuré, attentif, comme si la symétrie de leurs gestes ne lui importait pas et que seule la simultanéité comptait.
Il l'amène vers l'un des fauteuils. Elle s'assoit sur le bord, dos au velours. Il s'agenouille devant elle et elle comprend tout de suite ce qu'il va faire. Elle glisse plus loin vers le bord, ouvre les jambes. La lumière d'une lampe est juste derrière lui et elle voit son visage en contre-jour pendant la seconde où il baisse les yeux vers elle.
Sa bouche se pose sur l'intérieur de sa cuisse, haut, là où la peau est la plus fine. Il prend son temps sur la cuisse gauche, l'autre, revient, s'approche, s'éloigne. Elle appuie une main sur le haut de sa tête sans le guider, juste pour avoir le contact. Quand sa langue arrive enfin à destination, elle a les muscles des cuisses qui se contractent et elle ne fait rien pour l'en empêcher.
Il lèche lentement, méthodiquement, le plat de la langue sur les lèvres d'abord, longues passes remontantes. Elle est mouillée, elle l'est depuis qu'elle a commencé à déboutonner son chemisier face à la fenêtre, et il le sait, sa langue dit qu'il le sait. Il cherche le clitoris et le trouve sans tâtonnement, s'y attarde avec la pointe, des cercles étroits, puis reprend les longues passes et revient, recommence. Elle a posé la nuque contre le dossier du fauteuil. Paris derrière la fenêtre est maintenant noir et or.
Elle jouit une première fois dans un silence presque complet, juste un souffle retenu et ses hanches qui remontent vers sa bouche. Il ne s'arrête pas tout de suite, il ralentit, laisse la sensation se disperser, puis s'arrête. Il relève la tête. Elle le regarde et pense que son visage a quelque chose de concentré, de professionnel dans le sens noble du terme, l'air de quelqu'un qui fait quelque chose en y pensant vraiment.
IV.
Elle se lève et va vers le bureau Louis XV qui occupe l'angle de la fenêtre.
Elle se penche dessus, les avant-bras à plat sur le bois, les hanches à la bonne hauteur. Elle ne dit rien. Il n'a pas besoin qu'on lui explique.
Il la rejoint. Elle entend le froissement d'un emballage, il a sorti un préservatif d'on ne sait où, la poche de son pantalon peut-être, et elle apprécie qu'il y ait pensé sans en faire une négociation. Il se glisse entre ses jambes écartées et elle sent l'extrémité de son sexe appuyer contre elle, trouver l'entrée, et puis il entre, lentement, vraiment lentement, avec une patience qui est une forme de politesse.
Elle ferme les yeux.
Il est pleinement en elle et ne bouge pas, une seconde, deux secondes. Elle apprécie ça aussi. Certains hommes veulent aller vite dès le début, comme s'il fallait achever quelque chose avant que ça leur échappe. Lui attend. Il pose les deux mains sur ses hanches et attend.
Puis il commence à bouger.
Long et régulier d'abord, un va-et-vient ample qui lui donne le temps de sentir chaque détail, la largeur, la longueur, la façon dont il remplit et retire et remplit à nouveau. Elle entend le bois du bureau craquer légèrement sous son poids. Par la fenêtre, la tour Eiffel scintille à intervalles réguliers, elle la voit sans la voir.
Il accélère progressivement, les mains toujours sur ses hanches, fermement maintenant, pas pour la contrôler, pour ne pas se perdre. Elle recule contre lui à chaque poussée et il y a entre eux un rythme qui s'est établi naturellement, comme un accord tacite sur la vitesse et la force. Elle entend sa respiration se modifier, les inspirations qui raccourcissent. Sa propre respiration est en désordre, elle a abandonné l'idée de la contrôler.
Il se penche sur son dos, une main remonte de sa hanche vers sa poitrine et la tient, l'autre reste sur sa hanche. Sa bouche contre sa nuque à nouveau, les dents légèrement. Elle gémit, franchement, elle a passé l'âge de faire semblant que les sons ne sortent pas.
Il s'arrête, se retire, elle retient un son de protestation.
Il l'amène au sol, sur le tapis épais, elle s'allonge sur le dos. Il s'agenouille entre ses jambes, la regarde une seconde, et quelque chose dans son regard la fait lever la main pour lui toucher la joue. Il tourne légèrement la tête vers la paume.
Il entre à nouveau, face à elle maintenant, et c'est entièrement différent. Elle peut voir son visage, il peut voir le sien. Il y a une dimension de ça qu'elle n'anticipait pas, la lisibilité, savoir précisément ce que l'autre ressent parce que son visage le dit. Il a l'air grave, pas sérieux mais grave au sens solennel, comme si ce qui se passait avait pour lui un poids qu'il ne minimisait pas.
Elle enroule les jambes autour de lui. Il laisse tomber le poids de son torse sur elle, pas tout son poids, un appui partiel, et elle sent sa chaleur tout le long du front, de la poitrine, du ventre. Sa bouche trouve la sienne et ils s'embrassent pendant qu'il bouge, un baiser sans conclusion, ouvert, leurs souffles mêlés.
Elle glisse une main entre eux, pose les doigts sur son propre clitoris et commence à se caresser pendant qu'il la pénètre. Il le sent, il le sait, il ne dit rien, il n'a rien à dire. Il ajuste légèrement son rythme pour accommoder ses mouvements à elle.
Le plafond de la bibliothèque est haut, les dorures anciennes. Les livres du sol au plafond. Elle regarde ça, les livres, la lumière, et elle sent l'orgasme qui monte, qui n'est plus une question de si mais de quand.
V.
Ça dure.
Elle ne sait pas combien de temps, elle n'a plus accès à sa montre. Elle jouit une deuxième fois, fort, avec des convulsions qui lui font plier les reins, et lui continue, il est en elle et il continue, il a une endurance qu'elle n'avait pas anticipée. Elle est dans cet état où le corps entier est devenu une surface sensible et où chaque mouvement est trop et pas assez simultanément.
Il change de position, la retourne sur le côté, se glisse derrière elle en cuillère. Son sexe entre en elle par-derrière, un angle différent, plus profond, et ses hanches reprennent le mouvement. Sa main à lui passe par-dessus sa hanche et c'est lui maintenant qui pose les doigts sur son clitoris. Ses doigts sont larges, moins précis que les siens, il cherche un peu et elle lui montre avec sa propre main, couvre sa main de la sienne, guide. Il apprend vite.
Elle est dos contre son torse, sa bouche contre sa nuque. Elle tient sa main sur elle. Ils respirent ensemble, ou presque ensemble, à un rythme qui s'est unifié sans qu'ils l'aient cherché.
Il jouit, enfin, avec un son sourd dans sa nuque et ses hanches qui s'arrêtent à fond contre elle, une pression dernière, soutenue.
Ils restent allongés sur le tapis.
Les lampes brûlent. Paris derrière la fenêtre. Les livres.
VI.
Elle ne part pas tout de suite.
Il lui apporte un verre d'eau, elle est assise dans le fauteuil, toujours nue. Il a remis son pantalon, pas sa chemise. Il s'assoit en face d'elle et ils parlent un peu, du livre, d'autre chose. La conversation est normale, c'est-à-dire qu'elle est différente de ce qu'elle était avant. Quelque chose a bougé dans l'espace entre eux, pas senti, juste réel.
Elle pense à ce qu'elle écrirait si elle devait écrire ça. Elle pense à la fenêtre, à la ville au-dessous, à la façon dont son propre corps lui a semblé appartenir à la pièce le temps d'une heure, comme un meuble ou un livre, quelque chose qui a sa place dans le cadre.
Elle se rhabille sans hâte.
Il lui rend son manuscrit avec une ou deux pages de notes agrafées dessus. Le geste professionnel et la situation ne s'excluent pas, ça non plus elle ne l'avait pas tout à fait anticipé, et elle y voit une forme de respect qu'elle apprécie.
Dans l'ascenseur elle regarde ses mains. Elle ne ressent pas ce qu'on est supposé ressentir après, la mélancolie ou le triomphe ou la honte. Elle ressent quelque chose de plus neutre et de plus propre, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'avoir été là vraiment, dans la pièce, dans son corps, sans se regarder du dehors.
Elle pense à la fenêtre.
À comment elle a ôté ses vêtements en sachant que c'était une décision et en la prenant quand même.
À la façon dont sa peau à elle a absorbé la lumière des lampes.
Les portes s'ouvrent sur le hall, le marbre, le gardien qui lève à peine les yeux. Elle sort sur le trottoir, l'air de mars, froid et humide, les premières feuilles sur les platanes pas encore vraiment là.
Elle a le manuscrit sous le bras.
Paris continue de fonctionner autour d'elle avec l'indifférence totale et reposante des grandes villes.
Épilogue
Elle ne lui téléphonera pas avant plusieurs semaines. Pas par jeu, pas par calcul, mais parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux laisser être ce qu'elles sont sans les transformer en autre chose trop vite.
La bibliothèque sera dans son prochain livre. Pas telle quelle, pas reconnaissable, mais quelque chose de la pièce, de la lumière, de la hauteur au-dessus de la ville, quelque chose de la sensation d'être debout nue face à une fenêtre et de savoir que c'est un choix.
Elle le reverra pour les corrections, pour la maquette, pour le bon à tirer. Ils ne parleront pas de la soirée. Ce n'est pas qu'ils l'éviteront, c'est qu'il n'y aura pas grand-chose à en dire qui soit mieux que le silence.
Un soir, chez elle, elle relira les notes qu'il a agrafées sur le manuscrit. L'écriture serrée, les observations précises, la façon dont il a vu dans son texte des choses qu'elle croyait avoir cachées.
Elle posera les pages sur la table.
Elle pensera à ses mains.
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