Partita

- Par l'auteur HDS CDuvert -
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Récit libertin : Partita Histoire érotique Publiée sur HDS le 26-05-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Partita
Temps de lecture ~ 70 min

Prélude : sul ponticello

Il existe une instruction dans la musique pour cordes qui demande à l'archet de se placer au plus près du chevalet, cette pièce de bois mince qui tient les cordes à distance du corps de l'instrument.

Sul ponticello.

Le son qui en résulte est étrange, métallique, presque désagréable. Une vibration qui manque de chair. On entend la tension de la corde plutôt que sa résonance, la mécanique plutôt que le chant. C'est un son qui tient, qui résiste, qui ne se laisse pas aller vers le grave et le chaud.

Les luthiers disent que c'est le son de l'instrument qui se protège.

Il y a des gens comme ça.

Ils jouent près du chevalet depuis si longtemps qu'ils ont oublié qu'il existe une autre façon de poser l'archet. Qu'à l'autre bout de la corde, loin du chevalet, près de la touche, il y a un son différent qui attend. Doux, aérien, sans défense.

Sul tasto.

Le son de quelqu'un qui a lâché quelque chose.

Cette histoire est celle du chemin entre les deux..

***

Premier mouvement : Allegro risoluto, senza espressione

L'archet repose en travers du pupitre, et Camille reste immobile un moment, les yeux sur la partition qu'elle connaît par cœur depuis l'âge de douze ans. La pièce sent la colophane et le bois ciré. Trois heures qu'elle travaille la même phrase, huit mesures de Bartók qui ne lui donnent pas encore entière satisfaction, pas dans le quatrième temps, pas dans la façon dont l'archet quitte la corde, trop tard d'un rien, d'une fraction de seconde qui n'existe sur aucun métronome mais qu'elle sent dans ses doigts comme une faute morale.

Elle pose le violon.

Dehors, Paris fait son bruit ordinaire. Elle ne l'entend plus depuis longtemps.

L'instrument est un Guadagnini de 1771, prêté par une fondation qui a mis quatre ans à lui faire confiance. Elle l'a mérité, ce prêt. Elle a mérité chaque chose qu'elle possède, chaque prix, chaque salle, chaque critique élogieuse dans les journaux qui ne comprennent pas vraiment ce dont ils parlent mais qui ont au moins l'intelligence de reconnaître ce qui les dépasse. C'est déjà quelque chose.

Camille a vingt-huit ans. Premier prix du Conservatoire national à vingt et un, mention spéciale du jury pour une interprétation de la Sonate de Franck qui avait, selon le rapport officiel, « une maturité inhabituelle ». Elle a lu ce rapport. Elle a pensé : ils ne savent même pas ce qu'ils ont entendu.

Elle n'est pas méchante. C'est important de le dire. Elle aime les chiens, les marchés du dimanche, le café serré à sept heures du matin. Elle appelle sa mère deux fois par semaine. Quand une étudiante pleure après un cours magistral qu'elle a donné, elle reste, elle explique à nouveau, avec patience, parce que le talent mérite d'être transmis même quand le réceptacle est fragile. Elle est capable de rire, d'un rire vrai, grave, qui surprend les gens qui ne la connaissent pas bien.

Mais elle ne supporte pas la médiocrité consentie. Elle ne supporte pas qu'on dise d'une interprétation qu'elle est « bonne » quand elle est seulement correcte. Elle ne supporte pas les publics qui applaudissent entre les mouvements, les critiques qui citent les dates de naissance des compositeurs pour masquer qu'ils n'ont rien ressenti, les collègues qui font carrière sur une technique sans jamais risquer quoi que ce soit dans l'interprétation.

Elle pose tout ça comme une évidence. Comme une hygiène.

Lucie arrive à dix-neuf heures, avec une bouteille de bourgogne blanc et les restes d'une tarte aux poireaux enveloppés dans du papier aluminium. Elle sonne deux fois, ce qui signifie : c'est moi, j’entre, et Camille ne se lève pas pour ouvrir parce que la porte n'est jamais fermée à clé quand elle attend Lucie.

Elles se connaissent depuis l'âge de huit ans. École de musique de Dijon, parents qui se croisaient aux auditions de fin d'année, petites filles qui jouaient à quatre mains sur un piano trop grand pour elles. Lucie est pianiste, bonne pianiste, sérieuse, avec un répertoire solide et une carrière honnête dans les ensembles de chambre et l'accompagnement. Elle sait ce qu'elle est. Elle ne s'en défend pas.

C'est ce que Camille lui reproche parfois, à mi-voix, avec cette façon qu'elle a de formuler les reproches comme si c'était de la sollicitude.

« Tu pourrais pousser plus loin. »

« Je pousse là où je suis », dit Lucie, et elle dit ça sans amertume, ce qui exaspère Camille plus encore.

Lucie pose la bouteille sur la table basse, embrasse Camille sur la joue, regarde le violon sur le pupitre.

« Encore le Bartók ? »

« Le quatrième temps. »

« Je t'ai entendue du couloir. C'était parfait. »

« Non. »

Lucie ne discute pas. Elle connaît ce non. Il ne sert à rien d'argumenter contre ce que Camille entend dans sa propre musique, parce que Camille entend des choses que les autres n'entendent pas, et c'est à la fois son génie et son enfermement.

Elles mangent debout dans la cuisine, la tarte réchauffée à la poêle, le vin bu dans des verres dépareillés. Camille parle. Elle a assisté la veille à un récital d'un violoniste ukrainien que la presse qualifie de « révélation de la saison ».

« Il joue proprement. Très proprement. L'intonation est irréprochable, le son est beau, il a une vraie technique d'archet. »

« Mais ? »

« Il ne risque rien. Il joue comme quelqu'un qui a peur de tomber. Tu ne peux pas faire Beethoven avec la peur de tomber. »

Lucie verse du vin. « Le public a adoré, pourtant. »

« Le public aime ce qui ne le dérange pas. »

Elle dit ça sans hargne, presque avec tristesse, comme un constat géographique. La carte du monde telle qu'elle est.

« Ils n'y comprennent rien », dit-elle. Et puis, plus doucement, presque pour elle-même : « Personne ne comprend vraiment. »

Lucie la regarde. Elle a ce regard, Lucie, qui ne juge pas mais qui voit tout. Elle était dans la salle, à Genève, il y a douze ans. Elle a vu les quelques secondes de silence au milieu de la Partita en ré mineur, ce blanc inexplicable qui avait traversé Camille comme une coupure de courant, rien de visible dans les gestes, juste une absence soudaine dans les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle était la favorite.

Elle n'en parle jamais. Lucie non plus. C'est un accord tacite entre elles, vieux de douze ans, solide comme un os.

« Viens », dit Lucie.

Ce mot ne veut pas dire grand-chose de précis. Il veut dire : arrête avec tout ça pour ce soir. Il veut dire : je suis là. Il veut dire ce qu'il veut dire selon les soirs, et ce soir il veut dire davantage, et Camille le sait, et pose son verre.

La chambre de Camille est ordonnée, sobre, un lit large avec un couvre-lit gris, une lampe de chevet qui donne une lumière basse et ambrée. Pas de désordre, rien qui traîne. Même l'espace intime est tenu.

Lucie s'assoit sur le lit et retire ses chaussures. Elle a des gestes lents, sans cérémonie, comme quelqu'un qui rentre chez soi. Camille reste debout un moment, les bras le long du corps, et il y a dans sa posture quelque chose d'inhabituel, une hésitation qui n'est pas de la timidité mais qui ressemble à de la gratitude contenue.

C'est Lucie qui tend la main.

Camille s'assoit à côté d'elle, et Lucie lui prend le visage entre les paumes, très doucement, comme on tient quelque chose de précieux et de fragile, et Camille ferme les yeux. C'est la seule circonstance où elle ferme les yeux sans que ce soit un choix délibéré. Lucie le sait.

Elles s'embrassent lentement, sans urgence. Le baiser de Lucie est toujours comme ça, patient, attentif, il n'impose rien. Il propose. Et Camille, qui impose tout partout, qui contrôle tout partout, se laisse proposer. C'est le seul endroit où elle le fait.

Lucie défait les boutons de sa propre chemise. Camille regarde. Il y a dans le corps de Lucie une rondeur tranquille, des épaules larges, une peau très claire que la lampe teinte d'ocre. Camille tend la main et suit la ligne de la clavicule du bout des doigts, ce geste qu'elle fait depuis des années, toujours le même, comme un accord qu'on vérifie.

« Tu penses encore au Bartók », dit Lucie. Ce n'est pas un reproche. A peine une interrogation.

« Non », dit Camille. Et c'est vrai.

Elle l'embrasse dans le cou, elle sent le parfum familier, quelque chose de boisé avec une note de vanille, et dessous le parfum de peau, chaud, net. Ses mains descendent le long du dos de Lucie, dégrafent le soutien-gorge avec une dextérité qui n'a rien de mécanique, c'est de l'attention, la même qu'elle porte à l'archet, la même précision appliquée à autre chose.

Lucie s'allonge et tire Camille contre elle.

Elles se déshabillent sans paroles, sans hâte. Ce qu'elles font, elles le connaissent, elles l'ont appris l'une de l'autre il y a longtemps, à vingt ans, un soir de février après un concert raté, Lucie qui avait dit simplement je suis là, et les mains qui avaient su avant les têtes. Depuis, il y a entre elles cette langue physique privée, avec ses habitudes et ses variations.

Camille pose la bouche sur l'épaule de Lucie, puis descend lentement, les lèvres sur la naissance du sein, la langue sur le mamelon qui durcit aussitôt. Lucie respire plus vite. Elle pose une main dans les cheveux de Camille et n'appuie pas, elle laisse juste la main là, comme un accord donné.

Il y a quelque chose de particulier dans la façon dont Camille fait l'amour. Une concentration absolue, presque clinique d'abord, qui se transforme. Elle observe, elle ajuste, elle cherche la réponse exacte du corps de l'autre comme elle cherche le geste exact sur la corde. Et quand elle le trouve, quand la respiration change, quand le corps se tend d'une certaine façon, il se passe en elle quelque chose qui ressemble à une satisfaction musicale, une justesse atteinte.

Elle descend plus bas, les mains à plat sur les hanches de Lucie, et Lucie ouvre les jambes sans que Camille ait à le demander. L'intimité entre elles n'est pas de l'ordre du rituel figé mais d'une connaissance accumulée qui laisse de la place à l'inattendu. Camille prend son temps. Elle commence par l'intérieur des cuisses, la peau fine et chaude, elle sent Lucie qui attend, qui retient quelque chose, et elle allonge encore l'attente d'une pression des lèvres sur la face interne du genou, remonter, s'arrêter.

Lucie dit son prénom, une seule fois, à mi-voix.

Camille pose enfin la bouche sur elle. Lucie est déjà mouillée, une chaleur dense, une odeur de marée et de musc. Camille travaille avec la langue, lente d'abord, elle lit le corps de l'autre comme une partition qu'elle connaît mais dont elle ne veut pas automatiser la lecture. Les hanches de Lucie bougent légèrement. Les doigts dans ses cheveux se ferment.

Elle glisse deux doigts à l'intérieur, lentement, et Lucie laisse échapper un son bref, gorge ouverte. Camille sent la chaleur se resserrer autour de ses doigts, le mouvement qui commence, régulier, et elle accompagne ça avec la langue sur le clitoris, une pression constante, précise, et Lucie monte, monte, les hanches qui ne se retiennent plus, la main dans les cheveux de Camille qui tire sans s'en rendre compte, et la respiration qui devient autre chose, plus profonde, plus ouverte.

Le plaisir de Lucie arrive par vagues longues, le dos qui se cambre, les cuisses qui se referment sur la tête de Camille, un cri retenu qui devient un souffle continu. Camille ne bouge plus, elle laisse passer, elle maintient juste la présence, les lèvres posées, les doigts immobiles à l'intérieur.

Après, elles restent un moment dans cet ordre tranquille que le plaisir laisse derrière lui. La lampe est toujours allumée. Paris fait son bruit derrière la fenêtre fermée.

Lucie se retourne, cherche Camille, et Camille se laisse toucher avec cette même qualité d'abandon partiel, jamais total, comme si une partie d'elle restait toujours observatrice. Lucie connaît ça aussi. Elle ne force pas. Elle offre, et ce que Camille prend, elle le prend entièrement.

Plus tard, les deux femmes allongées côte à côte, Camille fixe le plafond. Ce silence entre elles n'a pas besoin d'être rempli.

C'est Camille qui parle la première.

« Je vais jouer dans le métro. »

Lucie tourne la tête vers elle.

« Demain. Par défi. »

« Défi contre qui ? »

Camille a un sourire bref, pas cruel, mais pas tendre non plus.

« Contre tout le monde. Je vais jouer Schoenberg. Reich. Le knee play quatre de Glass: la partie de violon. Et je vais voir combien de temps avant que quelqu'un s'arrête vraiment. Pas pour filmer. Pas par curiosité de badaud. Vraiment. »

Lucie la regarde un moment. « Et si personne ne s'arrête ? »

« J'aurai eu raison. »

Elle dit ça simplement, sans triomphe dans la voix. Comme quelqu'un qui n'a plus peur d'avoir raison.

Lucie ne répond pas. Elle repose la tête sur l'oreiller, les yeux ouverts. Elle pense à Genève, à la Partita en ré mineur, aux quelques secondes de silence. Elle ne dit rien.

Dehors, Paris continue.

***

Deuxième mouvement : Andante con moto, poco a poco

Le lendemain est un jeudi, onze heures du matin, station Châtelet-Les Halles, couloir de correspondance entre le RER A et la ligne 11. Camille a choisi l'endroit avec soin : flux important, acoustique correcte grâce à la voûte en béton, éclairage blanc qui ne flatte rien. Elle ne veut pas de conditions favorables. Elle veut le réel brut.

Elle a son Guadagnini dans son étui, ce qui est une folie douce, et elle le sait, mais elle ne jouera pas avec un autre instrument. Ce serait tricher sur les termes du défi.

Elle s'installe contre le mur, sort le violon, vérifie l'accord. Quelques voyageurs la regardent déjà, ce geste automatique qu'on a en passant devant quelqu'un qui s'apprête à jouer, une curiosité de surface, de l'œil, pas de l'oreille.

Elle pose une étui ouvert devant elle. Pas de panneau, pas de sourire préventif. Elle commence.

Le premier morceau est la Sonate pour violon seul opus 27 numéro 2 de Schoenberg, la Loure. Tonalité absente, lignes mélodiques qui refusent de résoudre, une beauté âpre qui ne fait aucune concession. Trois mesures, et la première personne accélère le pas.

Camille ne regarde pas les gens. Elle joue.

Le son du Guadagnini dans ce couloir est une chose étrange et magnifique. L'instrument porte, les harmoniques se déploient contre le béton, il y a des résonances inattendues dans les graves que la salle de concert n'aurait pas données. Camille l'entend et ajuste, imperceptiblement, elle tend l'archet un peu plus dans les mezzoforte, elle laisse certains sons ouverts plus longtemps que la partition ne l'indique, parce que l'espace le demande.

Elle est seule au monde.

Les gens passent. Un homme s'arrête trente secondes, regarde l'étui, repart. Une femme avec une poussette ralentit, le bébé fixe Camille avec cette attention animale des très jeunes enfants, puis la femme tire la poussette vers le couloir suivant. Un groupe de touristes japonais s'arrête en bloc, les téléphones sortent, quelques photos, et ils repartent avant que Schoenberg ait atteint sa cinquième mesure.

Camille passe à Steve Reich. Triple Quartet dans une transcription qu'elle a faite elle-même, réduite au matériau mélodique, les boucles minimalistes qui se déplacent par petits glissements de phase. C'est de la musique qui demande du temps, qui n'offre pas de crochet immédiat, qui fonctionne par accumulation. Elle le sait. Elle a choisi ça aussi pour cette raison.

Un quart d'heure passe.

La sébile contient deux euros cinquante, lancés distraitement par des gens qui n'ont pas vraiment entendu, réflexe conditionné par le simple fait de voir un étui ouvert.

Camille joue le Reich jusqu'au bout. Elle attaque le knee play numéro quatre de Philip Glass, la partie de violon, le passage qui, dans Einstein on the Beach, est chanté sur les syllabes do-re-mi par les solistes, ici transposé en une ligne unique, répétitive, hypnotique, qui monte et redescend en spirale, toujours la même phrase légèrement modifiée, un mouvement de pensée qui tourne sur elle-même.

C'est la musique la plus abordable des trois. La plus immédiatement reconnaissable comme de la musique, dans le sens populaire du terme. Quelques personnes s'arrêtent plus longtemps, deux femmes d'une cinquantaine d'années qui semblent apprécier, un adolescent en écouteurs qui en retire un pour entendre, puis repart.

Camille joue.

Une heure passe.

L'étui contient maintenant six euros dix. Moins que le cent millième du prix de son seul violon. La confirmation de tout ce qu'elle a toujours su. Elle n'est pas amère, pas vraiment, elle est dans quelque chose de plus froid que l'amertume, une satisfaction mauvaise, le confort étroit d'avoir eu raison.

Elle repart dans le Schoenberg.

C'est à cet instant qu'elle sent une présence différente.

Pas un arrêt de curieux. Pas un ralentissement d'hésitant. Quelqu'un qui s'arrête complètement, qui pose son dos contre le mur d'en face, et qui reste.

Elle ne lève pas les yeux tout de suite. Elle finit la phrase, l'archet qui remonte, le silence entre deux notes. Puis elle regarde.

Un homme, la trentaine, veste en toile, sac de sport en bandoulière. Pas beau de façon évidente, mais un visage qui retient l'attention, quelque chose d'ouvert et d'attentif, des yeux très sombres. Il ne filme pas. Il n'a pas sorti son téléphone. Il regarde ses mains à elle, l'archet, les doigts sur les cordes, avec une concentration qui n'a rien de touristique.

Camille continue à jouer.

Il reste.

Elle joue le passage le plus difficile techniquement, une série d'harmoniques en montée rapide qui demande une précision d'archet absolue, et sans lever les yeux elle sait qu'il suit ça aussi, elle le sent dans le type d'immobilité qu'il a, une immobilité active, pas de l'indifférence.

Elle finit le mouvement.

Le silence revient.

L'homme ne part pas. Il croise les bras, attend. Comme quelqu'un qui sait qu'il y a une suite.

Camille pose l'archet. Elle le regarde pour la première fois vraiment, et lui la regarde, et il y a dans cet échange quelque chose d'assez inattendu, pas de la séduction immédiate, plutôt une reconnaissance mutuelle, deux personnes qui s'évaluent avec sérieux.

Elle dit : « Vous avez tout entendu ? »

Il ne répond pas tout de suite. Il se décale légèrement du mur, fait un pas vers elle, et elle voit alors qu'il remue légèrement les lèvres avant de répondre, comme s'il construisait la phrase d'abord, et quand il parle sa voix a une qualité particulière, nette, légèrement plate dans les intonations, pas un accent étranger, autre chose.

« J'ai regardé depuis le début du Glass. »

Elle remarque le mot regardé plutôt qu'écouté, mais elle ne le relève pas encore.

« Et alors ? »

Il a un temps. Pas d'hésitation, plutôt une façon de peser les choses avant de les dire.

« Les doigts. La façon dont l'index change de pression sur l'archet dans les passages forts. J'ai l'habitude des mains, c'est mon métier. »

Camille l'examine. Elle ne sait toujours pas ce que ce mot “regardé” signifie vraiment. Elle range l'archet dans l'étui, le violon après, chaque geste précis et ordonné.

« Vous êtes musicien ? »

« Non. »

« Vous connaissez ces pièces ? »

« Non. Enfin, juste le knee play »

Elle ferme l'étui. Six euros dix dans la sébile qu'elle glisse dans sa poche sans les compter, pas besoin.

« Je m'appelle Simon », dit-il.

« Camille. »

Une rame passe quelque part derrière le mur, vibration dans le sol, et Simon la sent sous ses semelles et pose une fraction de seconde les yeux vers le bas, ce geste, Camille le notera plus tard, ce rapport au sol et aux vibrations qu'il a naturellement.

« Vous avez faim ? » dit-il.

Elle aurait dû dire non. Ce n'est pas son genre d'accepter une invitation d'un inconnu dans un couloir de métro. Mais il y a quelque chose dans la façon dont il a regardé ses mains, pas elle, ses mains sur les cordes, qui la retient.

« Oui », dit-elle.

Ils sortent ensemble dans la lumière grise du boulevard de Sébastopol, et Camille porte son Guadagnini sur l'épaule comme elle porte toujours son Guadagnini, avec une légèreté qui n'est pas de la désinvolture mais de la confiance absolue dans le geste.

Simon marche à côté d'elle, légèrement tourné vers elle quand elle parle, ce qu'elle remarque sans l'interpréter encore.

Il connaît un restaurant vietnamien rue Quincampoix, petite salle, tables en formica, soupe au déjeuner pour cinq euros. Pas romantique, pas calculé. Fonctionnel et bon.

Ils s'assoient en face l'un de l'autre. Camille pose l'étui contre le mur à portée de sa main.

« Kiné », dit Simon en réponse à la question qu’elle s’apprêtait à poser. « Cabinet à Beaubourg, à cinq minutes. Je sortais d'une séance. »

« C'est pour ça, les mains. »

« En partie. »

Elle commande sans regarder la carte, une habitude, elle connaît les menus des restaurants vietnamiens comme elle connaît les partitions. Simon commande en montrant la carte avec l'index, geste pratique, et la serveuse repart sans que ça appelle de commentaire.

Camille parle. Elle parle de musique, parce que c'est ce qu'elle fait quand elle ne sait pas encore ce qu'elle fait avec quelqu'un. Elle parle de Schoenberg et de la façon dont l'atonalité n'est pas une rupture mais un approfondissement, de Reich et de la phase comme respiration, du Glass et de cette façon qu'il a de construire quelque chose d'immense avec presque rien. Elle parle bien, avec précision, sans pédagogie condescendante, comme quelqu'un qui réfléchit à voix haute pour quelqu'un qui mérite qu'on réfléchisse devant lui.

Et Simon l'écoute, les coudes sur la table, les yeux sur son visage, ce regard constant qu'elle prend d'abord pour de l'intérêt, puis pour quelque chose de plus particulier, une attention d'une qualité différente.

Il attend toujours qu'elle ait fini de parler avant de répondre. Jamais une interruption, jamais une phrase lancée avant qu'elle ait posé la sienne. Elle le note. Ce n'est pas de la politesse, c'est autre chose.

« Qu'est-ce que vous avez aimé dans ce que j'ai joué ? » demande-t-elle.

Il prend le temps habituel.

« La gestuelle. L'index sur l'archet, je l'ai dit. Et les doigts de la main gauche, la façon dont le petit doigt se pose en avance sur la corde, comme s'il préparait la note suivante avant que la précédente soit finie. »

Camille le dévisage. C'est une observation juste, techniquement juste, le genre d'observation qu'un instrumentiste ferait, pas un néophyte.

« Vous avez joué ? »

« De la guitare. Avant. »

Avant. Elle entend ce mot comme on entend une porte fermée.

« Vous m'avez regardée », dit-elle lentement. « Pas écoutée. »

Il ne détourne pas les yeux.

« Je suis sourd », dit-il. « Depuis dix ans. Accident de moto. »

Le silence entre eux change de nature.

Camille pose sa cuillère. Elle ne dit pas je suis désolée, parce que quelque chose dans sa façon de le dire interdit ce type de réponse, ce n'est pas une confidence qui cherche la compassion, c'est une information donnée avec exactitude.

« Vous lisez sur les lèvres. »

« Oui. C'est pour ça que je me tourne vers vous quand vous parlez. »

Elle revoit les dernières heures. Sa façon de marcher légèrement vers elle, les yeux sur sa bouche quand elle parlait, le geste de commander en montrant la carte. Elle n'avait pas assemblé ces pièces. Elle les assemble maintenant.

« Dans le couloir, dit-elle, vous ne pouviez pas entendre la musique. »

« Non. Je sentais les vibrations dans le sol. Et je regardais vos mains. »

Un homme s'est arrêté dans le couloir de Châtelet pendant une heure, le dos contre le mur, à regarder ses doigts sur les cordes d'un violon qu'il n'entendait pas.

Camille regarde la table un moment, les bols, la vapeur qui monte du bouillon. Quelque chose se déplace en elle, imperceptiblement, comme le quatrième temps du Bartók qui n'était pas encore juste, qui cherche encore.

« Et vous avez aimé ? » dit-elle. Sa voix est différente quand elle pose cette question.

Simon a ce sourire bref, pas large, un sourire qui n'a pas besoin de s'étaler.

« Beaucoup. »

Elle le regarde. Il la regarde. Le restaurant fait son bruit, les tables voisines, la serveuse qui passe. Dehors, Paris.

Camille pense à ce qu'elle a dit à Lucie la veille, dans le noir, les draps encore chauds. Personne ne comprend vraiment.

Elle ne dit rien. Elle reprend sa cuillère.

Mais quelque chose a changé, et elle le sait, et ça l'agace un peu, cette façon qu'a le réel de lui donner tort précisément quand elle venait de se convaincre d'avoir raison.

***

Ils se retrouvent le soir même, sans que ce soit vraiment planifié. Camille lui a donné son numéro avant de remonter dans le métro, et il a envoyé un message deux heures plus tard, sobre, une ligne : vous êtes libre ce soir ? Elle a répondu : oui.

Il habite rue Rambuteau, troisième étage sans ascenseur, appartement petit et ordonné, des livres partout, quelques plantes vertes, une guitare accrochée au mur dans une posture qui ressemble à un objet de décoration mais qui ne l'est pas, les frettes sont usées.

Camille la regarde.

« Vous ne jouez plus. »

« Non. »

Elle ne demande pas pourquoi. La guitare aux frettes usées accrochée au mur est sa propre réponse.

Simon ouvre une bouteille, un côtes-du-rhône, et ils s'assoient sur le petit canapé, pas assez loin l'un de l'autre pour que ce soit neutre. Il y a dans l'air de l'appartement quelque chose de calme qui ne ressemble pas à de la résignation, Simon a construit un espace qui lui ressemble, sobre et vivant à la fois.

Il lui pose des questions. Pas sur les prix ou les salles, pas sur les critiques. Sur la mécanique, sur ce que les doigts font exactement sur les cordes, sur la différence entre les archets selon les fabricants, sur ce que ça fait physiquement de jouer longtemps, dans le corps, les épaules, le bras gauche.

Camille répond. Elle aime ces questions, elle réalise qu'elle les aime, parce qu'elles traitent la musique comme un fait physique autant qu'immatériel, comme un geste autant qu'une intention.

« Les vibrations que vous sentez dans le sol, dit-elle, vous sentez les notes individuelles ? »

Il réfléchit. « Pas toujours. Plutôt les masses. Les graves plus que les aigus. Dans le couloir aujourd'hui, les basses fréquences passaient bien dans le béton. »

Elle pense au Guadagnini, à ses graves particulièrement riches, se demande si c'est pour ça qu'il s'est arrêté sur le Glass plutôt qu'avant.

Simon pose son verre sur la table basse. Il se tourne vers elle, ce mouvement qu'elle connaît déjà, vers le visage, vers la bouche.

« Je voulais vous dire quelque chose depuis ce midi. »

Elle attend.

« Quand vous jouez, vous retenez quelque chose. Dans les épaules. Ici. » Il montre, sans toucher, la zone entre l'omoplate droite et la nuque. « Je le vois dans la façon dont le bras revient en arrière après les coups d'archet descendants. Professionnellement, ça m'interpelle. »

Camille le regarde fixement. Personne ne lui a jamais dit ça. Ni son professeur, ni ses partenaires de chambre, ni les kinésithérapeutes qu'elle a consultés après les douleurs au coude de ses vingt-cinq ans.

« Vous l'avez vu. »

« Oui. »

Le silence entre eux est plein.

C'est Simon qui pose la main le premier, non sur l'épaule, non sur le genou, sur l'avant-bras, juste au-dessus du poignet, là où les tendons se lisent sous la peau. Un geste professionnel qui ne l'est pas seulement.

Camille ne retire pas le bras.

Il fait pivoter doucement l'avant-bras, paume vers le haut, et avec le pouce il suit le tendon du long supinateur depuis l'intérieur du coude jusqu'au poignet, une pression légère, informée, qui n'est pas une caresse mais qui en a la lenteur et l'attention.

Camille sent quelque chose se défaire dans sa nuque.

« Là », dit Simon, le pouce immobile sur un point à deux centimètres du poignet. « Contracté. »

« Oui. »

« Depuis longtemps ? »

« Toujours, je crois. »

Il continue, le pouce qui décrit de petits cercles, la tension qui commence à céder par couches, et Camille laisse passer ça, elle qui ne laisse rien passer, elle qui contrôle chaque geste, qui tient son corps comme elle tient son violon, avec une rigueur qui ne s'accorde aucune imprécision.

Elle ferme les yeux.

Simon pose la paume entière sur son avant-bras, une chaleur sèche, ferme, et remonte lentement vers le coude, les doigts qui écartent les fibres musculaires sans brutalité, une connaissance du corps qui ressemble à ce qu'elle fait avec la musique, une lecture.

Elle sent qu'il s'est rapproché. Pas beaucoup. Suffisamment.

Elle ouvre les yeux et il est là, son visage proche, les yeux sur sa bouche, ce regard qui est de la lecture et autre chose.

Elle l'embrasse.

Ce baiser n'est pas comme avec Lucie. Avec Lucie tout est connu, les paramètres sont posés depuis des années. Là c'est une première mesure d'une pièce qu'elle ne connaît pas, et Camille dans les premières mesures d'une pièce inconnue est toujours un peu plus ouverte qu'elle ne l'est en général, parce que la nouveauté suspend le contrôle le temps de comprendre.

Simon embrasse lentement, avec cette qualité d'attention qu'il a pour tout, pas de précipitation, pas de programme apparent, juste le présent exact.

Ils basculent vers le fond du canapé, et Simon l'allonge sous lui sans poids, il se tient sur les avant-bras, et elle sent sa chaleur sans être écrasée, et il y a dans cette façon de se placer au-dessus d'elle quelque chose de délibéré, pas de la domination, de la considération.

Il l'embrasse dans le cou, descend lentement, et ses mains défont les boutons de son chemisier avec la même précision calme que ses doigts sur les tendons, un geste informé, jamais hâtif. Camille pose les mains sur ses épaules et sent les muscles sous le tissu, des épaules larges, un corps qui travaille de ses mains et qui le porte dans sa structure.

Il écarte le chemisier, pose les lèvres sur la clavicule, descend vers le sternum, et ses paumes remontent le long des côtes de Camille depuis les hanches, lentes, et Camille sent chaque côte être reconnue séparément, ce n'est pas une caresse générique, c'est une lecture de son corps particulier.

Il dégrafe le soutien-gorge, et ses lèvres trouvent le mamelon gauche, et la langue qui tourne dessus est précise et patiente, et Camille ferme les yeux à nouveau, les doigts dans les cheveux de Simon.

Ses mains continuent, le ventre, les hanches, il défait le bouton du pantalon avec les deux mains et fait glisser le tissu le long des jambes, et Camille le regarde faire depuis l'appui des coudes, et il n'y a dans le visage de Simon aucune performance, aucune pose, juste une attention portée à elle comme s'il n'existait rien d'autre.

Il embrasse l'intérieur du genou. Remonte par l'intérieur de la cuisse, la peau très fine, et Camille sent sa respiration changer. Il s'arrête juste avant, pose les lèvres sur le pli de l'aine, et Camille a un mouvement involontaire des hanches, une demande que son corps fait sans lui demander permission.

Simon pose la main à plat sur son ventre, pas pour immobiliser, pour ancrer, et descend.

Il prend son temps. Une lenteur qui n'est pas du retard mais de la présence, sa bouche sur elle, la langue qui explore sans programme prédéfini, qui cherche la réponse, qui trouve, qui la note et y revient. Camille sent les muscles de ses cuisses qui se défont par couches, comme le tendon de son poignet tout à l'heure, quelque chose qui cède dans l'ordre exact où ça doit céder.

Elle n'est pas quelqu'un qui abandonne le contrôle facilement. Même avec Lucie, il reste toujours une partie d'elle qui observe. Là, cette partie s'amenuise. Elle sent le plaisir monter sans qu'elle puisse en réguler le tempo, et c'est à la fois inconfortable et nécessaire, comme les quelques secondes de la Partita où quelque chose lui avait échappé, sauf que là ce n'est pas une défaillance.

C'est autre chose. Elle ne sait pas encore quoi.

Simon remonte légèrement, la langue plus concentrée, et ses doigts entrent en elle, un, deux, lents, et la pression interne conjuguée à ce que fait sa bouche construit quelque chose que Camille ne peut pas tenir à distance. Elle laisse ses hanches aller, elle laisse le son sortir, un son qu'elle ne contrôle pas, rauque, et Simon sent ça et continue exactement pareil, aucune accélération brusque, la même qualité de présence.

Le plaisir arrive long et profond, une vague qui commence dans le bas du dos et remonte, les muscles du ventre qui se contractent, les doigts de Camille dans les cheveux de Simon qui se ferment, et elle dit quelque chose qu'elle ne comprend pas elle-même, un mot ou pas un mot, et Simon tient ça, il la tient dedans, jusqu'à ce que ça se dépose.

Après, il remonte le long de son corps, se rallonge à côté d'elle, et ne cherche rien pour lui-même. Il reste là, une main posée sur son ventre, et regarde le plafond.

Camille reprend son souffle.

« Vous ne... » Elle cherche la formulation. « Je peux... »

« Non, dit-il. Pas ce soir. »

Pas de privation dans sa voix. Pas de sacrifice non plus. Une décision simple, posée là comme une évidence.

Camille ne comprend pas encore cet homme. Elle ne comprend pas quelqu'un qui donne sans comptabiliser, qui s'arrête là-dedans et en quelque chose s'y suffit. Elle connaît l'échange, la réciprocité, le rapport entre ce qu'on offre et ce qu'on reçoit.

Simon semble fonctionner selon une autre arithmétique.

Elle s'endort contre lui, le bras de Simon sous sa nuque, la guitare aux frettes usées sur le mur en face, et dehors le silence relatif de la rue Rambuteau à deux heures du matin.

Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pense pas au Bartók.

***

Troisième mouvement : Adagio, con tenerezza

Les semaines qui suivent ont une texture particulière, comme une tonalité qu'on n'a pas encore identifiée mais qui revient.

Camille et Simon se voient sans se le planifier vraiment, ce qui est nouveau pour Camille qui planifie tout. Un message le matin, une réponse l'après-midi, et souvent le soir ils sont dans l'un ou l'autre appartement, à manger quelque chose de simple, à parler. Simon parle peu mais bien. Camille parle beaucoup et s'en rend compte pour la première fois, parce qu'il y a dans la façon dont Simon l'écoute quelque chose qui lui renvoie le volume de ses propres mots.

Elle répète tous les matins, quatre heures minimum. Simon travaille en cabinet du lundi au vendredi, des séances de quarante-cinq minutes, des corps abîmés par le sport ou le travail ou simplement le temps. Il rentre le soir avec cette fatigue particulière des gens qui ont donné de leur énergie physique à d'autres, une fatigue qui n'est pas de l'épuisement mais du vidé propre.

Camille observe ça sans le nommer encore.

Un soir elle arrive au cabinet à l'heure de fermeture, elle ne l'a pas prévenu, elle passait dans le quartier avec son violon, ce qui est une explication vraie et insuffisante. Simon est en train de remballer sa dernière séance, draps de table en papier roulés en boule, gel hydroalcoolique sur les mains. Il la voit dans l'encadrement de la porte et a un de ces sourires brefs qu'elle commence à collectionner sans se l'avouer.

La salle de soin est petite, table en hauteur au centre, rangées de serviettes pliées, une affiche anatomique au mur avec les groupes musculaires nommés en latin. Camille pose son étui contre la cloison et regarde l'affiche.

« Vous connaissez tout ça par cœur. »

« La plupart. »

Elle examine les noms, le dessin précis des fibres, les insertions sur les os. Elle pense à ses propres bras, aux douleurs du coude à vingt-cinq ans, aux mois de rééducation avec un kiné qui lui avait dit de se ménager et à qui elle n'avait pas obéi.

« Montrez-moi », dit-elle.

Simon s'approche, suit du doigt sur l'affiche les muscles de l'avant-bras, nomme les tendons, explique les chaînes, et Camille écoute avec la même qualité d'attention qu'elle porte aux analyses musicales, elle aime la mécanique des choses, elle aime comprendre comment quelque chose fonctionne de l'intérieur.

Puis Simon se retourne vers elle, tend la main, paume vers le haut.

« Donnez-moi le bras. »

Elle pose son avant-bras dans sa main, et il recommence ce qu'il avait fait sur le canapé, la première fois, mais autrement, avec plus de précision maintenant, il nomme ce qu'il touche, le long supinateur, le rond pronateur, l'extenseur commun des doigts, et ses pouces suivent chaque structure comme des archets sur des cordes différentes.

Camille sent la tension dans son bras, cette tension ancienne et installée qu'elle a appris à ignorer parce qu'elle ne disparaissait pas.

« Ça fait combien de temps que vous ne lâchez pas ça ? »

« Je ne sais pas. Longtemps. »

Il travaille en silence un moment, les deux pouces qui tournent sur un nœud dans le ventre du muscle, une douleur sourde qui est en même temps un soulagement, ce paradoxe des points de tension libérés.

« Vous jouez avec la peur », dit-il.

Elle le regarde.

« La tension ici, dit-il sans lever les yeux de son bras, c'est une défense. Le muscle se contracte pour protéger quelque chose. En général c'est une ancienne blessure, physique ou autre. »

Il dit ça sans psychologie facile, comme un fait anatomique. Ce n'en est pas un, ou pas seulement, et ils le savent tous les deux.

Camille ne répond pas. Elle regarde le plafond de la salle de soin, l'affiche avec les muscles nommés en latin, la fenêtre sur la cour intérieure où la lumière est déjà basse.

Simon finit son travail sur le bras, repose doucement l'avant-bras, ne dit rien de plus.

C'est Camille qui dit, après un moment : « Il y a douze ans, j'ai eu un blanc en scène. Trois secondes peut-être. Au milieu d'une Partita de Bach. Concours international. J'étais favorite. »

Elle dit ça à la fenêtre, pas à lui.

« Je n'en ai jamais parlé à personne sauf à Lucie qui était dans la salle. Pas à ma mère. Pas à mes professeurs. »

Simon ne fait pas de bruit. Il est assis sur le bord de la table, les mains posées sur les genoux, et il attend. Pas parce qu'il n'a rien à dire, parce qu'il sait que ce n'est pas fini.

« Depuis, dit Camille, j'ai construit quelque chose autour de ça. Une façon de me tenir. Si personne ne comprend vraiment la musique, personne ne peut être dans la salle ce soir-là. Personne ne peut voir. »

Elle se retourne vers lui.

« C'est pour ça que vous m'agacez. »

Il a ce sourire encore, le bref, le ramassé.

« Parce que vous avez regardé mes mains. »

« Oui. »

Il se lève, s'approche, et pose les deux mains sur ses épaules, le geste professionnel qui n'est pas que professionnel, les pouces dans les trapèzes, et Camille sent la tension dans sa nuque qui reconnaît ses mains.

« La tension que vous avez dans ce bras, dit-il, elle ne vient pas du coude. Elle vient de là. »

Les pouces dans les muscles para-vertébraux, haut dans le dos, entre les omoplates.

« Vous le portez là. »

Camille ferme les yeux.

***

Ce soir-là ils font l'amour pour la deuxième fois, et c'est différent du canapé, pas plus urgent mais plus informé, ils commencent à connaître les paramètres l'un de l'autre.

Simon a cette façon d'être dans le corps de Camille comme il est dans son cabinet, avec une attention qui n'est pas de la prudence mais de la précision. Ses mains bougent sur elle et elle sent qu'elles lisent, qu'elles notent, qu'elles construisent une connaissance.

Elle est allongée sur le dos dans le lit de Simon, lui au-dessus, et il prend son temps comme la première fois, mais cette fois elle ne s'étonne plus de sa lenteur, elle la reconnaît, elle l'attend même.

Il embrasse le creux de la gorge, la naissance des seins, et ses paumes remontent le long de ses flancs et il y a dans ce geste quelque chose qui ressemble à ce qu'elle fait quand elle pose l'archet sur la corde avant d'attaquer la note, une préparation qui est déjà de la musique.

Elle pose la main sur sa nuque, l'attire vers elle, et l'embrasse longuement. Sa bouche a le goût du vin qu'ils ont bu, et dessous quelque chose qui lui appartient, spécifique, qu'elle commence à reconnaître.

Ses mains descendent sur elle, le ventre, les hanches, et Camille s'ouvre sous ses paumes, ses jambes qui s'écartent naturellement, sans décision consciente, le corps qui précède la tête.

Il entre en elle lentement, les yeux ouverts, et elle garde les siens ouverts aussi, et il y a dans cet échange de regard quelque chose qu'elle n'a pas l'habitude de tenir, une nudité qui n'est pas physique, ou pas seulement.

Il bouge en elle avec cette même qualité de présence, ni précipité ni distrait, entier là-dedans, et Camille sent chaque mouvement comme une information, son corps qui reçoit et répond, et la réponse qui revient à lui, et ça circule entre eux comme le son dans le couloir de Châtelet, porté par le béton, amplifié par ce qui l'entoure.

Elle pose les mains à plat sur ses omoplates et sent les muscles qui travaillent sous ses paumes, le mouvement régulier, et elle pense fugacement à l'affiche dans le cabinet, les fibres nommées en latin, et la pensée disparaît parce que le corps prend toute la place.

Le plaisir monte différemment que la première fois, moins vertical, plus large, quelque chose qui se répand depuis le centre vers les extrémités, les orteils, les doigts, la nuque, et Camille laisse aller la nuque en arrière et Simon pose les lèvres sur sa gorge exposée et elle sent sa respiration contre sa peau.

Elle dit son prénom, Simon, une syllabe simple qui sort sans qu'elle l'ait choisie.

Il répond en la serrant plus près, les bras sous ses épaules, et le mouvement change de nature, plus profond, plus lent, et Camille sent quelque chose se défaire dans sa poitrine, pas le plaisir physique, autre chose, plus difficile à nommer, une espèce de dépose.

Le plaisir arrive ensemble, pas tout à fait simultané mais proche, elle d'abord, lui quelques secondes après, et il garde les yeux ouverts jusqu'au bout, et elle aussi, et c'est une chose qu'elle n'avait pas anticipée, être vue comme ça, dans ce moment-là, et ne pas vouloir fermer les yeux pour s'en protéger.

Après, ils restent dans le désordre des draps, la fenêtre entrouverte, le bruit de la rue Rambuteau en dessous.

Camille pense à la tension dans son bras. Elle bouge le poignet doucement, sent les tendons sous la peau. Quelque chose a cédé là-dedans, pas complètement, mais le début d'un relâchement.

Simon pose la main à plat sur son sternum, sans raison précise, juste la chaleur de la paume.

Camille pose sa main sur la sienne.

Dehors il commence à pleuvoir, les premières gouttes sur le rebord de la fenêtre, et Simon les sent dans sa paume avant que Camille les entende, cette légère vibration du bois, et il sourit vers le plafond.

« Il pleut », dit-elle.

« Je sais », dit-il.

***

Elle appelle Lucie le lendemain matin, depuis chez elle, le café à la main, le violon sur son pupitre qu'elle n'a pas encore ouvert.

Lucie répond à la deuxième sonnerie.

« Il est kiné », dit Camille sans préambule. « Il est sourd. Et il a regardé mes mains dans le métro pendant une heure. »

Un silence de Lucie, le genre qui contient beaucoup.

« Et ? »

« Et rien. Je te dis. »

« Tu ne me dis jamais rien pour rien. »

Camille regarde son café. « Il sait où je tiens la tension dans le bras. »

« Tout le monde le sait, Camille. Tu le portes dans les épaules depuis des années. »

« Non. Il sait d'où ça vient. »

Cette fois le silence de Lucie est différent. Plus attentif.

« Je lui ai parlé de Genève », dit Camille.

Lucie ne dit rien pendant quelques secondes. Puis : « Comment tu te sens ? »

Camille regarde le violon sur le pupitre, l'étui ouvert, le Guadagnini dans son velours bordeaux.

« Je ne sais pas encore », dit-elle honnêtement.

C'est peut-être la première fois de sa vie qu'elle dit je ne sais pas encore sans que ce soit une façon de clore la conversation.

Lucie l'entend. « Bien », dit-elle simplement.

Camille pose le téléphone, prend l'archet, et attaque le Bartók. Le quatrième temps. L'archet qui quitte la corde.

Cette fois, c'est juste.

***

Quatrième mouvement : Moderato, sempre legato

Le mois qui suit a la densité des choses qui changent sans qu'on le décide.

Camille continue à répéter quatre heures par jour, parfois cinq. Elle a un récital en novembre au Théâtre des Bouffes du Nord, un programme exigeant, Bartók, Kurtág, et la Sonate de Ysaÿe numéro trois qu'elle n'a jamais jouée en public. Son agent l'appelle deux fois par semaine, des questions de logistique, de programme, de communication. Elle répond brièvement, avec cette efficacité sèche qu'elle réserve aux choses qui ne l'intéressent pas vraiment.

Ce qui l'intéresse, ces semaines-là, elle n'a pas encore de mot pour le nommer.

Simon vient l'écouter répéter un mercredi après-midi. Elle ne le lui a pas proposé, il ne l'a pas demandé, c'est arrivé naturellement, une phrase dans un message, je finis à quinze heures, et elle avait répondu viens si tu veux, et il était venu.

Il s'assoit dans le fauteuil au fond de la pièce, le seul fauteuil, un vieux club en cuir que Camille a récupéré chez sa mère et qui détonne dans l'appartement par ailleurs spartiate. Il pose les pieds à plat sur le parquet, les paumes sur les cuisses, et il attend.

Camille attaque la Sonate de Ysaÿe.

Elle oublie qu'il est là après trente secondes. C'est le propre de la répétition, l'abolition du public, on n'est plus que soi et la musique et ce qui manque encore. Elle reprend le deuxième mouvement trois fois, le tempo qui n'est pas encore le bon, trop carré dans les premières mesures, et elle cherche ça, ce balancement qui doit ressembler à une respiration.

Quand elle pose l'archet une heure plus tard, Simon n'a pas bougé.

Elle se retourne vers lui. « Vous n'avez pas dormi. »

« Non. »

« Vous regardiez quoi ? »

Il réfléchit un moment. « La troisième fois que vous avez repris le deuxième mouvement, vos épaules ont descendu d'un centimètre. »

Camille le regarde fixement. « C'est là que j'ai trouvé le tempo. »

« Je sais. Le bras changeait. »

Elle pose le violon dans l'étui, lentement. Elle pense à ce qu'il lui a dit dans le cabinet, vous jouez avec la peur. Elle pense à ses épaules qui ont descendu d'un centimètre.

« Vous lisez la musique dans mon corps. »

« Oui. »

« C'est une façon bizarre d'entendre. »

« C'est la seule que j'ai. »

Il dit ça sans pathos, comme un fait, et Camille entend dans ce fait quelque chose qu'elle n'avait pas entendu jusque-là, une façon qu'il a d'habiter ce qu'il est sans s'en plaindre et sans s'en vanter, d'occuper exactement l'espace qui lui appartient.

Elle traverse la pièce et s'assoit sur l'accoudoir du fauteuil, ce qui n'est pas très confortable mais qui la met à côté de lui, et il tourne la tête vers elle et elle l'embrasse sur la tempe, geste bref, presque distrait, qui ne ressemble à rien de ce qu'elle fait d'habitude.

Simon pose la main sur son genou.

Ils restent comme ça un moment, la lumière d'octobre dans la pièce, le violon dans son étui ouvert.



Lucie vient dîner un vendredi, avec Inès.

Camille a préparé quelque chose, ce qui est rare, un gratin de courge et de châtaignes, une bouteille de blanc. Simon arrive vingt minutes après elles, avec du pain et un fromage enveloppé dans du papier ciré, et les présentations se font dans l'entrée étroite avec les manteaux pas encore accrochés.

Inès est architecte, petite, des cheveux courts, un regard direct qui évalue sans être hostile. Elle tend la main à Simon et articule clairement son prénom quand elle se présente, sans qu'on lui ait rien dit, parce qu'elle a regardé comment Simon regardait Camille parler et a compris.

Camille note ça. Elle note la façon dont certaines personnes s'adaptent sans qu'on le leur demande.

Lucie et Simon s'assoient côte à côte et Camille les observe depuis la cuisine, ce qui est une position qu'elle n'occupe jamais, d'habitude elle est au centre ou à l'écart, jamais dans le couloir entre les deux. Lucie parle à Simon avec ce naturel qu'elle a avec tout le monde, elle a posé son téléphone sur la table pour qu'il puisse voir le clavier si nécessaire, et Simon lui parle de sa main gauche, il a remarqué une légère compensation dans sa façon de tenir son verre.

« Vieille entorse », dit Lucie.

« Je m'en doute. Vous devriez faire travailler les intrinsèques. »

Lucie rit. « Vous parlez comme Camille. »

Simon tourne la tête vers Camille qui apporte les assiettes. « Comment ça ? »

« Elle aussi elle voit les problèmes techniques avant le reste. »

Camille pose les assiettes sans rien dire mais quelque chose dans sa poitrine fait un mouvement inattendu, une espèce de reconnaissance, l'idée que quelqu'un la voit dans Simon comme Simon la voit.

Le dîner dure longtemps. Inès raconte un chantier à Bordeaux, une réhabilitation d'entrepôt en logements, les contraintes structurelles, et Simon l'écoute avec cet intérêt qu'il porte aux choses mécaniques, il pose des questions sur les matériaux, la transmission des charges. Camille parle peu, ce qui est inhabituel, elle regarde la table, les visages, le vin dans les verres.

Elle pense, fugacement, que c'est la première fois depuis longtemps qu'elle est à une table sans que la conversation finisse par revenir à elle.

Ce n'est pas désagréable.

Après le dîner, Lucie aide Camille à débarrasser pendant que Simon et Inès parlent sur le canapé, Simon avec les coudes sur les genoux, Inès qui dessine quelque chose sur une serviette en papier pour expliquer un détail de structure.

Dans la cuisine, Lucie dit à voix basse : « Il est bien. »

Camille rince une assiette. « Oui. »

« Il te regarde comme si tu étais un instrument qu'il comprend. »

Camille pose l'assiette. Elle réfléchit à ça. « C'est assez juste. »

« C'est bien ou c'est mal ? »

Camille regarde par la fenêtre de la cuisine, les fenêtres allumées de l'immeuble d'en face, les rectangles de lumière dans le noir.

« Je ne sais pas encore. Mais il a raison sur le Bartók. »

Lucie sourit. C'est sa façon de dire que c'est bien.

***

Le mois de novembre arrive avec le froid sec et le récital aux Bouffes du Nord.

La veille, Camille ne dort pas. Ce n'est pas le trac ordinaire, elle ne connaît plus vraiment le trac depuis des années, c'est autre chose, une agitation intérieure qu'elle n'arrive pas à classifier. Elle se lève à trois heures du matin, s'assoit dans le fauteuil en cuir avec le violon sur ses genoux, les cordes, le chevalet, le bois sombre du Guadagnini sous la lampe.

Simon est dans le lit. Il ne sait pas qu'elle s'est levée, ou peut-être qu'il le sait, il a une façon de percevoir les changements dans l'espace qui n'a rien à voir avec l'ouïe.

Elle entend ses pas sur le parquet, pieds nus, et il apparaît dans l'encadrement de la porte, les cheveux défaits, un tee-shirt, et il la voit dans le fauteuil avec le violon sur les genoux et il ne dit rien, il traverse la pièce et s'assoit sur le sol à côté d'elle, le dos contre le fauteuil, les genoux relevés.

Camille pose la main dans ses cheveux.

Ils restent comme ça jusqu'à l'aube.

***

Le concert est une réussite, dans le sens où la salle est pleine et que les critiques écriront le lendemain des choses élogieuses avec les mots habituels, maîtrise, profondeur, engagement. Camille lit ces mots le lendemain matin et pense comme toujours qu'ils ne disent pas ce qui s'est passé vraiment.

Ce qui s'est passé vraiment, c'est que dans le troisième mouvement de la Sonate de Ysaÿe, ses épaules ont descendu d'un centimètre, comme en répétition, et elle a trouvé quelque chose dans le son qu'elle cherchait depuis des semaines, une façon de laisser vibrer la note après l'archet, de ne pas la tenir, de la laisser partir.

Simon était dans le public, troisième rang, les paumes à plat sur les cuisses.

Elle ne l'a vu qu'une fois pendant le concert, entre deux mouvements, et elle a vu qu'il avait les yeux fermés, ce qui était nouveau, et elle a compris qu'il sentait les vibrations remonter par le plancher de la salle, les basses fréquences du Guadagnini dans le bois vieux du Théâtre des Bouffes.

Après, dans la loge, il a dit : « Le troisième mouvement. »

« Oui », a dit Camille.

« Qu'est-ce qui a changé ? »

Elle l'a regardé. « J'ai arrêté de tenir. »

Il avait hoché la tête comme si c'était une réponse complète.

***

C'est dans les semaines qui suivent le concert que leur vie physique ensemble prend une autre dimension.

Pas plus fréquente. Différente. Comme si quelque chose s'était ouvert dans le troisième mouvement de la Sonate et que ça continuait à s'ouvrir dans d'autres espaces.

Un soir de novembre, Camille rentre tard d'une répétition de musique de chambre, elle travaille un quatuor de Chostakovitch avec trois autres musiciens pour un concert en janvier. Elle est fatiguée d'une fatigue particulière, pas physique, la fatigue de s'être adaptée pendant trois heures au tempo et à l'intention des autres, ce qu'elle fait rarement et qui lui coûte.

Elle entre dans l'appartement de Simon, elle a un double des clés depuis deux semaines sans qu'il y ait eu de discussion là-dessus, ça s'est passé comme ça. Il est dans la cuisine, il prépare quelque chose, il l'entend par les vibrations de la porte et se retourne.

Il voit sa fatigue. Il pose le couteau.

Il s'approche et pose les deux mains sur ses épaules, pas pour masser tout de suite, juste pour poser le poids de ses paumes, et Camille ferme les yeux et laisse sa tête tomber légèrement en avant.

Simon travaille les trapèzes, les muscles para-vertébraux, remonte dans la nuque, descend entre les omoplates. Il connaît maintenant la cartographie précise de ses tensions, il sait où le muscle résiste depuis longtemps et où il résiste depuis ce soir seulement. Il fait la différence. Elle l'a vu faire cette différence et ça l'a troublée plus qu'elle ne l'aurait cru.

Il la retourne vers lui, l'embrasse sur le front, puis sur les lèvres, et Camille pose les mains sur sa poitrine et sent son cœur sous sa paume, régulier.

Ils vont dans la chambre sans avoir mangé.

Simon l'allonge et commence par les pieds, les semelles, les arches, les chevilles, ses pouces dans les points réflexes que Camille ne connaît pas par leurs noms mais dont elle sent l'effet remonter le long des jambes comme une onde. Il remonte par les mollets, les genoux, l'intérieur des cuisses, et chaque pression est informée, il sait ce qu'il fait et il le fait pour elle, pas pour lui, pas pour arriver quelque part, pour être là où il est.

Camille sent son corps se déposer par couches.

Ses mains dans ses cheveux, dans son dos quand il remonte vers elle, sur ses épaules quand il se place au-dessus, et elle sent qu'elle s'ouvre différemment que les fois précédentes, plus profondément, comme si le relâchement des muscles avait préparé quelque chose.

Il entre en elle lentement, et elle garde la main sur sa poitrine, le cœur sous sa paume, et il bouge avec cette qualité de présence totale qu'il a, les yeux sur elle, et elle comprend ce soir-là quelque chose qu'elle ne savait pas formuler jusque-là.

Ce qu'il fait avec son corps n'est pas différent de ce qu'elle fait avec son violon.

La même attention portée à l'instrument. La même écoute de la résonance. La même façon de ne pas forcer la vibration mais de la laisser naître.

Elle est son instrument. Elle fait vibrer son violon comme il la fait vibrer.

Ce parallèle la traverse comme une évidence tardive et elle en a presque les larmes aux yeux, pas de tristesse, de reconnaissance, quelque chose qui s'aligne.

Elle dit son nom encore, Simon, et il répond avec le mouvement de ses mains sur ses hanches, une légère modification du rythme, plus lent encore, plus ancré, et elle sent le plaisir comme elle sent la justesse dans le son, pas seulement dans les doigts, dans tout le corps.

Elle vient avec une lenteur qu'elle n'avait pas connue avant lui, une montée longue qui ne cherche pas à se précipiter, et Simon la tient là-dedans, ses mains qui ne bougent plus, sa présence entière, et elle crie quelque chose qui ressemble à un accord ouvert, pas résolu, qui vibre encore après.

Après, elle reste longtemps les yeux ouverts dans le noir.

Simon dort contre elle, le souffle régulier, la chaleur de son bras sur son ventre.

Elle pense à la vocation d'un artiste. Elle ne sait pas encore comment formuler ce qui change dans sa façon de penser ça, mais quelque chose change, elle le sent comme elle a senti ses épaules descendre d'un centimètre.

Pas encore formulé. En train de l'être.

***

Mi-décembre, Lucie l'appelle un matin.

« Inès et moi, on fait un réveillon le trente et un. Une dizaine de personnes. Tu viens avec Simon ? »

Camille s'arrête sur cette formulation. Tu viens avec Simon. Elle a trente-deux ans et personne ne lui a dit ça depuis très longtemps.

« Oui », dit-elle.

Elle raccroche et regarde le violon sur son pupitre.

Elle joue les huit mesures du Bartók. Le quatrième temps. L'archet qui quitte la corde.

Parfait depuis le mois d'octobre.

***

Cinquième mouvement : Agitato, poi subito calmo

Janvier arrive avec le froid et le concert du Chostakovitch, qui se passe bien, mieux que bien, la critique du Monde parle d'une Camille Forestier « enfin libérée d'elle-même », formulation qui l'agace et qui est juste, et elle garde le journal plié dans son sac pendant trois jours sans savoir pourquoi.

Le réveillon chez Lucie et Inès a été ce que les réveillons sont rarement, une soirée simple et vraie, des gens qui se connaissent ou pas, du vin, une table trop petite pour dix personnes, et Camille assise entre Simon et un violoncelliste ami de Lucie avec qui elle a parlé Schubert jusqu'à deux heures du matin, et Simon de l'autre côté qui suivait la conversation en lisant sur les lèvres des uns et des autres avec une patience tranquille.

À minuit, il lui avait pris la main sous la table.

Elle n'avait pas retiré la sienne.

Février est un mois de travail intense, un enregistrement en studio pour un label allemand, trois jours en cabine avec un ingénieur du son méticuleux et un producteur qui a des idées sur le tempo des mouvements lents. Camille supporte mal les idées des autres sur ses tempos. Elle le dit avec une politesse froide qui ne laisse pas de place à la discussion, et le producteur recule, et l'ingénieur regarde ailleurs, et elle enregistre comme elle a décidé d'enregistrer.

Dans le taxi du retour, le troisième soir, elle pense que Simon ne recule jamais comme le producteur a reculé, et que c'est une des choses qui la retient, cette façon qu'il a de tenir sa position sans faire de bruit.

Elle le lui dit, dans le lit, ce soir-là.

Il réfléchit. « Je ne recule pas parce que je n'essaie pas de te convaincre. »

« De quoi ? »

« De quoi que ce soit. »

Elle retourne ça dans sa tête un moment. « Tout le monde essaie de convaincre les autres de quelque chose. »

« Non. »

Il dit ça simplement, sans lui expliquer, et elle comprend qu'il lui dit quelque chose sur lui-même sans le formuler complètement, qu'il y a dans cette économie de mots une histoire qu'il lui laisse trouver à son rythme.

Elle le laisse.

***

C'est en mars que tout se défait.

Un mardi ordinaire. Camille répète seule le matin, Simon est au cabinet. Elle lui envoie un message vers treize heures, une habitude installée, rien de particulier, juste une phrase sur ce qu'elle mangera ce soir, l'équivalent d'une main posée sur une épaule.

Il ne répond pas.

Ce n'est pas inhabituel, il est souvent en séance l'après-midi, il répond en fin de journée. Elle n'y pense plus.

Le soir, rien.

Elle appelle : la messagerie. Elle rappelle : la messagerie. Elle envoie un autre message, tu es là ?, et l'attente entre l'envoi et le silence a une texture qu'elle ne connaît pas, quelque chose de nouveau et de désagréable.

Elle va rue Rambuteau. Elle sonne. Personne.

Elle passe la nuit dans son propre appartement sans dormir vraiment, le téléphone sur la table de nuit, la lumière de l'écran qui ne s'allume pas.

Le lendemain matin il y a un message, arrivé à six heures quarante-deux.

J'ai besoin de temps. Ne t'inquiète pas pour moi. Pardon.

Camille lit ce message trois fois. Quatre fois. Elle le lit comme elle lirait une partition dont elle ne comprend pas la clé, en cherchant le système, la logique interne.

Elle ne trouve pas.

Elle appelle Lucie.

Lucie ne sait rien. Elle est surprise, elle aussi, ce qui signifie que ce n'est pas un secret que Simon lui a confié, ce n'est pas une mise en scène, c'est autre chose, quelque chose qu'il porte seul.

Camille passe les premiers jours dans un état qu'elle n’avait jamais connu. Pas de la colère, pas vraiment, quelque chose de plus brut, une déroute, comme si le sol sous ses pieds avait changé de consistance sans prévenir.

Elle répète quand même. Les mains font ce qu'elles savent faire, l'archet suit les cordes, les notes sortent. Mais il y a dans le son quelque chose de différent, une tension revenue dans les épaules, le quatrième temps du Bartók qui n'est plus tout à fait juste.

Elle s'en aperçoit et pose l'archet.

Elle reste un moment dans le silence de l'appartement.

Elle pense à Simon assis dans le fauteuil en cuir à regarder ses épaules descendre d'un centimètre. Elle pense à ses mains sur son avant-bras dans le cabinet, le tendon du long supinateur, la pression des pouces sur le point de tension. Elle pense à la guitare aux frettes usées accrochée au mur.

Elle pense à avant dans ce mot si court qu'il avait dit, de la guitare avant.

Elle reprend l'archet et joue la Partita en ré mineur.

Elle la joue entière, sans s'arrêter, les yeux ouverts.

***

La deuxième semaine, elle commence à chercher.

Elle n'est pas quelqu'un qui attend. Elle l'a toujours su sans que ce soit une qualité ou un défaut, juste une donnée. Elle va au cabinet rue Beaubourg, la porte est fermée, un papier collé sur la vitre, cabinet fermé temporairement, sans date.

Elle interroge la gardienne de l'immeuble rue Rambuteau, une femme d'une soixantaine d'années qui dit qu'il est parti avec une valise il y a dix jours, qu'elle ne sait pas où.

Camille rentre chez elle et appelle le cabinet, tombe sur la messagerie professionnelle, laisse un message bref et factuel, je m'appelle Camille Forestier, je cherche Simon, si vous avez un contact pour le joindre je vous serais reconnaissante de me rappeler.

Personne ne rappelle.

Elle pense à ce qu'il lui a dit en mars, quelques jours avant la disparition, ils étaient dans la cuisine, il préparait du café et elle était assise sur le comptoir comme elle fait parfois, et il avait dit une phrase qu'elle n'avait pas retenue sur le moment, quelque chose sur une consultation à l'hôpital Lariboisière, un rendez-vous médical qu'il présentait comme de la routine.

Elle y pense maintenant.

Elle appelle Lariboisière. Elle explique qu'elle cherche un patient, qu'elle est sa compagne, le mot sort naturellement pour la première fois, et on lui dit qu'on ne peut pas donner d'informations sur les patients, et elle raccroche et reste un moment les mains à plat sur la table.

Lucie vient le soir. Elles mangent des pâtes dans la cuisine de Camille, peu de mots, et Lucie ne dit pas ça va aller parce qu'elle sait que Camille n'a pas besoin d'être consolée, elle a besoin de comprendre.

« Il t'a dit quelque chose sur sa santé ? » demande Lucie.

« Un rendez-vous à Lariboisière. Il a dit que c'était de la routine. »

Lucie réfléchit. « Service de quoi, tu sais ? »

« Non. »

Silence.

« Il t'a dit que l'accident de moto, c'était il y a dix ans. »

« Oui. »

« Et depuis dix ans, il n'entend rien. »

« Rien ou presque. Les vibrations basses. »

Lucie pose sa fourchette. « Il y a des protocoles maintenant. Des implants cochléaires, des choses nouvelles. Si quelqu'un lui avait proposé quelque chose... »

Camille la regarde.

« Il n'aurait pas voulu t'en parler, dit Lucie, si les chances étaient faibles. Il n'aurait pas voulu que tu espères quelque chose qui risquait d'échouer. »

Le silence entre elles change de densité.

Camille pense à Simon les yeux fermés dans la salle des Bouffes du Nord, les paumes à plat sur les cuisses, les vibrations du Guadagnini dans le plancher. Elle pense à la guitare aux frettes usées. Elle pense à sa façon de poser les pieds à plat sur le sol avant de répondre, comme s'il lisait le sol avant de parler.

Elle pense que si c'est ça, si c'est une opération, une rééducation, une chose médicale longue et incertaine dont il ne voulait pas qu'elle soit témoin, alors il s'est effacé pour elle. Par une forme d'amour qui ressemble à de la fuite mais qui n'en est pas une.

Cette pensée lui fait un effet qu'elle n'avait pas anticipé.

Elle se lève, va à la fenêtre, Paris dans le noir, les fenêtres allumées.

Elle pense à ses propres années de rempart, la construction patiente de l'arrogance comme protection, personne ne comprend donc personne ne peut me juger. Elle pense que Simon a fait la même chose, différemment, par l'effacement plutôt que par la hauteur, mais la même chose au fond, se mettre hors d'atteinte pour ne pas être vu dans sa fragilité.

Elle comprend ça. Elle comprend ça mieux qu'elle n'aurait voulu.

« Il est idiot », dit-elle à la fenêtre.

« Oui », dit Lucie.

***

La troisième semaine, Camille reçoit un message d'un numéro qu'elle ne connaît pas. Quatre mots. Je vais bien. Simon.

Elle répond immédiatement. Où es-tu.

Pas de réponse pendant deux heures. Puis : En rééducation. Loin de Paris. Ne cherche pas.

Elle regarde ces trois phrases. Elle les relit. Elle pense à ne cherche pas et à ce que ce ne veut dire, si c'est une demande ou une protection ou les deux.

Elle répond : Tu aurais pu me dire.

Il répond, après un long moment : Je sais. Pardon.

Elle tape et efface plusieurs réponses. Elle finit par envoyer : Quand tu rentres, je suis là.

Elle ne reçoit rien d'autre.

Elle pose le téléphone, prend le violon, et joue pendant deux heures sans s'arrêter, tout ce qu'elle connaît par cœur, Bartók, Ysaÿe, Bach, Schoenberg, comme si la musique était la seule langue dans laquelle elle pouvait dire ce qu'elle n'arrivait pas à formuler autrement.

Quand elle s'arrête, ses joues sont mouillées.

Elle ne s'en était pas rendu compte.

***

Six semaines passent.

Camille travaille, joue, enseigne deux masterclasses à la demande d'un conservatoire régional qu'elle avait refusé deux fois les années précédentes et qu'elle accepte cette fois sans savoir exactement pourquoi. Elle se retrouve devant huit étudiants entre dix-huit et vingt-cinq ans, des niveaux disparates, des attitudes disparates, et elle écoute jouer la première, une fille de dix-neuf ans qui a une intonation magnifique et une peur panique dans les épaules.

Camille la regarde jouer.

Elle pense à Simon dans le fauteuil en cuir, les yeux sur ses propres épaules.

Elle arrête la fille au milieu du mouvement. Pas brutalement, une main levée.

« Ici, dit-elle. Juste avant la reprise. Tu retiens quelque chose. »

La fille baisse les yeux sur son archet. « Je sais. »

« D'où ça vient ? »

Silence. « J'ai fait une chute de scène il y a deux ans. Un trou de mémoire. »

Camille la regarde un moment. Elle pense à Genève, à la Partita en ré mineur, aux trois secondes de blanc.

« Recommence depuis le début », dit-elle. « Et cette fois, joue comme si tu n'avais pas peur de tomber. »

La fille la regarde avec une surprise qui n'est pas de la déférence.

« Je ne sais pas comment faire ça. »

« Non, dit Camille. Moi non plus je ne savais pas. »

Elle dit ça simplement, debout devant huit étudiants, et quelque chose dans la salle change légèrement de température.

***

Simon rentre un mercredi de mai.

Il n'a pas prévenu. Camille est chez elle, en répétition, elle attaque le deuxième mouvement d'une sonate de Brahms qu'elle prépare pour l'automne, et elle entend la sonnette, deux coups, ce qui signifie : c'est moi, j’entre, et la porte n'est pas fermée à clé.

Elle ne s'arrête pas de jouer tout de suite. Elle finit la phrase, l'archet qui remonte, le silence entre deux notes.

Puis elle baisse le violon.

Simon est dans l'encadrement de la porte du salon, un peu plus mince qu'en janvier, une cicatrice fine derrière l'oreille droite qu'elle n'avait pas vue avant. Il a son sac de sport en bandoulière comme le jour du métro. Il la regarde.

Elle le regarde.

Elle traverse la pièce et il la reçoit, les bras qui se referment sur elle, et elle sent sa chaleur, son odeur, la même qu'avant, et elle appuie le front contre sa clavicule et reste là un moment, les bras le long du corps, pas d'étreinte frénétique, juste le fait d'être là.

Il pose le menton sur sa tête.

« Je suis désolé », dit-il.

Elle lève la tête. Elle le regarde lire ses lèvres, ce mouvement qu'elle connaît si bien maintenant, et elle dit : « Tu aurais pu me dire. »

« Oui. »

« Tu as eu peur. »

« Oui. »

Camille pose la main sur la cicatrice derrière son oreille, légèrement, et Simon ferme les yeux, et c'est la première fois qu'elle le voit fermer les yeux comme ça, avec quelque chose de vulnérable dedans.

« Est-ce que ça a marché ? » dit-elle.

Il ouvre les yeux. Il a ce sourire, le bref, le ramassé, mais plus tremblant qu'à l'habitude.

« Partiellement. »

Elle attend.

« Les graves. Je commence à entendre les graves. »

Camille pense au Guadagnini, à ses graves riches et profonds, aux vibrations dans le sol du couloir de Châtelet, au plancher de la salle des Bouffes.

Elle ne dit rien. Elle reprend le violon, l'archet, et joue quatre notes, les quatre premières de la Partita en ré mineur, dans le grave, fort, le son qui emplit la pièce.

Simon ferme les yeux à nouveau.

Il reste un moment comme ça, la tête légèrement penchée, et quand il les rouvre ses yeux sont brillants, et Camille voit ça et pose l'archet sans le poser vraiment, sa main qui cherche sa main.

Il la prend.

***

Ce soir-là ils restent longtemps dans la pièce, la lumière qui baisse, sans allumer. Camille joue par intermittence, des fragments, des phrases, toujours dans le registre grave, et Simon écoute les yeux fermés, les pieds à plat sur le parquet, les vibrations dans le bois.

Après, dans la chambre, il n'y a pas d'urgence, pas de retrouvailles fracassantes. Il la déshabille lentement dans le noir, comme il a toujours fait, avec la même attention méticuleuse, ses mains qui retrouvent la morphologie de son corps, et elle reconnaît chaque geste, chaque pression, et c'est comme retrouver une tonalité après des mois de dissonance.

Il la retourne sur le ventre et commence par le dos, les mains qui travaillent depuis la nuque jusqu'au bas des reins, les muscles para-vertébraux, les trapèzes, et Camille sent les six semaines se défaire sous ses paumes, chaque couche de tension qui avait eu le temps de se réinstaller.

« Là », dit-il, le pouce arrêté entre les omoplates. « Encore. »

« Encore », dit-elle, le visage dans l'oreiller.

Il travaille ce point jusqu'à ce qu'il cède, et ça prend du temps, et il prend ce temps, et Camille sent les larmes monter sans raison précise, ou plutôt sans raison unique, pour toutes les raisons à la fois, les six semaines, la cicatrice derrière son oreille, les quatre notes de la Partita qu'elle a jouées et qu'il a entendues.

Il se penche, pose les lèvres dans son dos, entre les omoplates, là où sa pouce travaillait.

Elle se retourne.

Dans le noir, elle prend son visage entre ses mains comme Lucie avait pris le sien, longtemps avant, et elle l'embrasse longuement, sans hâte, et il répond avec cette même qualité de présence qu'il a toujours eue, entier là-dedans, nulle part ailleurs.

Elle le fait asseoir au bord du lit.

C'est un geste simple, les deux mains sur ses épaules, une légère pression vers le bas, et Simon s'assoit, et elle reste debout devant lui un moment, et il y a dans sa façon de se tenir quelque chose qu'il ne lui a pas encore vu, une décision, une direction claire.

Elle le fait allonger.

Elle descend le long de son corps, les lèvres sur la gorge, le sternum, le ventre, et ses mains défont ce qui reste à défaire, lentes, précises, et Simon pose les bras le long du corps et ferme les yeux et la laisse faire, ce qui n'est pas dans ses habitudes, lui qui donne toujours en premier, lui qui prend rarement, et Camille le sait et c'est pour ça qu'elle a posé les mains sur ses épaules, pour inverser ça ce soir, pour lui offrir ce qu'il lui a offert depuis le début.

Elle prend son sexe entre ses mains.

Il est déjà dur, chaud, et elle sent sous ses doigts le pouls, le battement profond, et elle descend encore et pose les lèvres à la base, remonte lentement le long de la face inférieure, la langue à plat, une pression continue, et Simon a un mouvement involontaire des hanches, un son dans la gorge, bref.

Elle prend son temps.

Elle connaît son corps maintenant, elle en connaît les réponses, les endroits où la pression change quelque chose, les rythmes qui construisent et ceux qui précipitent, et elle utilise tout ça avec la même attention qu'elle porte à la musique, la même lecture de la résonance, le même ajustement constant.

Sa bouche l'enveloppe entièrement, lentement, et elle entend le souffle de Simon changer, s'approfondir, et ses mains remontent le long de ses cuisses, les paumes à plat sur les muscles qui se contractent légèrement, et elle va et vient avec une lenteur délibérée, la langue qui tourne, la succion qui varie, et Simon pose une main dans ses cheveux, pas pour diriger, pour se tenir à quelque chose.

Elle accélère légèrement, la langue plus précise sur le frein, et Simon dit son prénom d'une voix qu'elle ne lui connaît pas, rauque, ouverte, et elle sent qu'il approche du bord et elle ralentit, la bouche qui se retire presque entièrement, juste les lèvres sur la pointe, et Simon laisse échapper quelque chose entre le souffle et le mot.

Elle remonte le long de son corps.

Elle l'enjambe.

Elle le guide en elle par en dessous, lentement, les yeux sur lui, et Simon la regarde les yeux mi-clos, les mains qui montent sur ses hanches sans appuyer, juste posées, et elle s'assoit entièrement sur lui et reste immobile une seconde, le temps de le sentir là, profond, et c'est plein et chaud et nécessaire après les six semaines, après l'absence, après tout ce que les mots n'ont pas dit.

Elle commence à bouger.

Lentement d'abord, les hanches qui ondulent, elle cherche le mouvement qui les convient à tous les deux, elle le lit dans le visage de Simon, dans la façon dont ses doigts se referment légèrement sur ses hanches, dans les sons qu'il ne retient plus, et quand elle l'a trouvé elle s'y installe et y reste, régulière, une pression profonde à chaque descente.

Simon lève les mains vers sa poitrine, les paumes sur ses seins, et elle pose les siennes sur les siennes et les presse là, et le mouvement continue, et la chaleur monte entre eux, et Camille sent le plaisir s'organiser depuis le centre vers l'extérieur, les cuisses, le bas du dos, et elle incline le bassin légèrement, cherche l'angle, le trouve, et Simon ferme les yeux et elle les voit bouger sous les paupières.

Elle accélère.

Les mains de Simon descendent sur ses hanches, pas pour contrôler, pour accompagner, et Camille se penche en avant, les paumes à plat sur son torse, et le mouvement change de nature, plus court, plus fort, et elle entend sa propre respiration qui ne ressemble plus à rien de contrôlé.

Simon ouvre les yeux et la regarde et dans ce regard il y a les six semaines et la cicatrice et Bach dans le couloir et tout ce qu'il n'a pas su dire autrement, et Camille reçoit ça et donne en retour tout ce qu'elle a, sans retenir, les épaules basses, le son qui sort sans qu'elle le surveille.

Le plaisir arrive fort et long, les muscles qui se contractent en vague, et elle crie quelque chose qui n'est pas un mot et Simon la tient par les hanches et monte à sa rencontre, et elle sent qu'il est au bord aussi, et elle reste là, elle ne s'écarte pas, elle le laisse venir, et il vient avec un son du fond de la gorge, les mains qui se ferment sur ses hanches, le corps qui se tend entier.

Après, elle reste sur lui, les genoux de chaque côté, le front posé sur son épaule, et leurs souffles se mêlent dans le noir.

Simon pose les mains dans son dos, à plat, doucement, le geste qu'il a, lire ce qu'il touche.

Elle sent son cœur qui ralentit.

Ils restent longtemps comme ça, dans le désordre chaud des draps, sans parler. La fenêtre est entrouverte, l'air de mai dans la chambre, Paris en dessous.

Camille bouge la première. Elle pose les lèvres sur la cicatrice derrière son oreille, descend dans son cou, et Simon sent ça et tourne la tête vers elle avec un sourire à moitié endormi.

Elle dit, contre sa gorge : « Je veux encore quelque chose. »

Il attend.

Elle lève la tête et le regarde, et il y a dans son visage quelque chose de différent, une hésitation qui n'est pas de la peur mais de la nouveauté, une frontière qu'elle a tenue jusqu'ici et qu'elle veut traverser ce soir, avec lui, parce que s'il y a quelqu'un avec qui traverser les frontières c'est quelqu'un dont les mains connaissent les corps.

Elle lui dit.

Simon la regarde un moment. « Tu es sûre. »

« Oui. »

Il se lève, va dans la salle de bain, revient avec ce qu'il faut, et Camille note dans ce geste pratique et attentionné quelque chose qui la rassure, la même compétence calme qu'il apporte à tout.

Elle s'allonge sur le ventre.

Simon commence par le dos, les mains qui reprennent leur lecture, les muscles qui se défont sous les paumes, et Camille sent son corps se déposer à nouveau, la tension qui quitte les épaules, la nuque, et il descend lentement, les hanches, et ses mains sont partout douces et informées.

Il prend le temps qu'il faut.

Ses doigts d'abord, avec une lenteur et une attention qui ne laissent pas de place à autre chose que la sensation, et Camille sent l'inconfort initial se transformer, les muscles qui apprennent à ne pas résister, et Simon lit ça dans son corps avec la même précision qu'il lit tout, il ajuste, il attend, il reprend.

Quand il entre en elle il est très lent, une progression par fragments, et Camille a les poings fermés sur le drap et la respiration qui cherche son rythme, et Simon pose la main à plat dans son dos, cette pression qui ancre, et dit son prénom, pas pour demander, pour être là.

Elle dit : « Oui. »

Il avance encore.

La sensation est différente de tout ce qu'elle connaît, une plénitude dense, une présence qui ne ressemble pas aux autres, et Simon s'arrête quand il est entier en elle et laisse passer le temps, les mains qui descendent vers ses hanches, légères.

Il commence à bouger, lentement, très lentement, et Camille sent quelque chose s'ouvrir dans cette lenteur, pas seulement physiquement, quelque chose d'autre, une forme de confiance totale dans quelqu'un, une façon de se remettre entièrement entre les mains de l'autre qui n't rien à voir avec la capitulation.

C'est le contraire de la capitulation.

C'est un don.

Le plaisir arrive différemment, plus sourd, plus profond, et Simon l'entend dans sa respiration et dans les sons qu'elle laisse sortir et il suit ça, il lit ça, et ses mains descendent sur elle et elle sent ses doigts trouver ce qu'il faut trouver, et la double sensation construit quelque chose qu'elle ne peut pas retenir.

Elle vient avec lui cette fois, vraiment ensemble, et Simon appuie le front dans sa nuque et ils restent ainsi, fondus, jusqu'à ce que le dernier tremblement passe.

Puis le silence, et l'air de mai, et Paris en dessous.

Simon se rallonge contre elle, le bras sur sa taille.

Elle pose sa main sur la sienne.

Dehors, la nuit est longue et tranquille, et pour la première fois depuis six semaines Camille ferme les yeux sans que l'obscurité contienne autre chose que le présent exact, chaud, réel, à portée de main.

Après, très tard dans la nuit, il dit : « La prochaine fois que j'ai peur, je te dis. »

Elle pense à la fille de dix-neuf ans dans la masterclasse, à ses épaules, au trou de mémoire. Elle pense à ses propres épaules qui descendent d'un centimètre.

« Moi aussi », dit-elle.

***

Sixième mouvement : Aperto, con fuoco

L'été passe comme les étés passent quand on est heureux sans le surveiller, vite et plein.

Simon reprend le cabinet en juin. La rééducation continue, une séance par semaine à Lariboisière, un protocole précis, des exercices de discrimination auditive que Camille apprend à connaître sans les nommer, elle voit la façon dont il tourne la tête différemment dans certains espaces, dont il ferme parfois les yeux dans la rue pour isoler un son, dont il pose les mains à plat sur des surfaces non plus seulement pour les vibrations mais pour autre chose, une vérification, une comparaison entre ce qu'il sent et ce qu'il commence à entendre.

Elle ne lui pose pas beaucoup de questions là-dessus. Elle observe.

Il lui dit un soir que les graves du Guadagnini sont la première chose qu'il a entendue vraiment, pas sentie, entendue, après l'opération. Il dit ça sans emphase, comme un fait anatomique, et Camille reçoit ça sans rien dire, elle hoche la tête et regarde la table et pense à toutes les choses qui peuvent se produire dans un couloir de métro quand on ne les cherche pas.

Sa propre vie change de texture sans qu'elle puisse dater le moment exact.

Elle remarque qu'elle écoute différemment, dans les conversations, dans les masterclasses, dans les répétitions de chambre. Pas plus patiemment, ce n'est pas de la patience, c'est autre chose, une disponibilité nouvelle à ce que l'autre est en train de faire, une curiosité pour les raisons avant les résultats. Elle remarque qu'elle interrompt moins. Que quand elle critique elle cherche d'abord ce qui fonctionne, pas par politesse pédagogique, par intérêt réel.

Elle ne sait pas toujours si ces changements lui plaisent. Ils lui semblent justes, ce qui n'est pas la même chose.

Lucie le voit. Elle ne le dit pas directement, ce n'est pas son genre, mais un soir de juillet sur la terrasse d'un restaurant, elle dit à Camille : « Tu joues différemment depuis le printemps. »

Camille pose son verre. « Comment ça ? »

« Tu laisses de l'espace dans le son. Avant tu remplissais tout. »

Camille réfléchit à ça. « C'est bien ou c'est mal ? »

Lucie sourit. « C'est magnifique. »

***

C'est en septembre que l'affaire du concert commence.

Son agent s'appelle Marc, quarante-cinq ans, costume gris, une façon de dire les choses comme si elles étaient déjà décidées. Il l'appelle pour un récital en novembre, salle Gaveau, programme à définir, et Camille dit d'accord et raccroche et pense pendant une semaine à ce qu'elle veut faire.

Elle rappelle Marc.

« Je veux changer le programme. »

Marc soupire, ce soupir préventif qu'il a. « On a communiqué sur le Brahms. »

« Je sais. Je veux garder le Brahms et ajouter autre chose. Du contemporain. »

« Le public de la Gaveau n'est pas forcément... »

« Je veux aussi changer la tenue. »

Silence. « La tenue. »

« Je ne veux pas de robe noire. »

Marc prend un moment. « Camille. »

« Je veux quelque chose de rouge. Court. Je veux qu'on voie que je suis un corps qui joue. Pas une prêtresse. Un corps. »

Le silence de Marc a une qualité différente des silences de Simon. Celui-là est plein de calculs.

« Les critiques vont parler de la tenue plutôt que de la musique. »

« Certains, oui. Et d'autres entendront la musique autrement parce que je serai là entièrement, pas en uniforme. »

« C'est un risque. »

« Je sais. »

Elle dit ça avec une certitude tranquille qui n'est pas de l'arrogance, il n'y a plus tout à fait la même chose derrière, pas ce rempart construit pierre par pierre depuis Genève, quelque chose de plus ouvert, de plus offert.

Marc finit par céder, parce qu'il cède toujours quand Camille a cette voix-là, il l'a appris en sept ans.

***

Elle en parle à Simon le soir même.

Il l'écoute, les coudes sur la table de la cuisine, le café entre les mains. Elle lui explique la tenue, le programme, l'idée derrière, ce qu'elle veut dire avec ça, la vocation d'un artiste qui n'est pas de se donner à son art mais d'utiliser son art pour se donner aux autres, elle le formule comme ça pour la première fois, à voix haute, et en l'entendant elle sait que c'est juste, que c'est la phrase qu'elle cherchait depuis des mois.

Simon la regarde finir.

Il dit : « La Gaveau a un bon plancher. »

Elle le regarde. Il a ce sourire, le bref, le ramassé, et dans ses yeux quelque chose de chaud.

« Tu viendras ? »

« Au premier rang. »

***

Novembre. Salle Gaveau.

Camille entre en scène dans une robe rouge, très courte, des bras nus, des chaussures noires à talons qu'elle a choisies non pour la hauteur mais pour la façon dont elles transmettent les vibrations du plancher dans ses semelles. Elle porte le Guadagnini comme elle l'a toujours porté, avec une légèreté qui n'est pas de la désinvolture.

Un murmure dans la salle. Elle l'entend, elle le laisse passer.

Elle s'avance jusqu'au milieu de la scène et reste un moment sans jouer, ce silence d'avant qui n'est pas du tout du vide, et elle regarde la salle, pas les spots, les gens, les visages dans la pénombre, et elle pense à toutes les fois où elle a regardé par-dessus les têtes pour ne pas les voir.

Elle cherche Simon au premier rang.

Il est là, les paumes à plat sur les cuisses, les pieds à plat sur le sol. Il la regarde.

Elle pose l'archet sur la corde.

Le Brahms ouvre la soirée, la Sonate numéro un, et dès les premières mesures Camille sent que la salle l'écoute autrement, pas à cause de la robe, à cause de quelque chose dans le son, cette façon de laisser de l'espace dont Lucie a parlé en juillet, les notes qui respirent, qui ne cherchent pas à tout remplir.

Entre les mouvements, elle entend une qualité de silence différente dans la salle.

La deuxième partie du programme est la création d'une pièce pour violon seul d'un compositeur de trente ans que personne ne connaît encore, une œuvre en trois parties qui utilise les harmoniques comme matériau principal, vingt minutes de musique qui n'a pas de mélodie au sens conventionnel, qui demande une écoute active, un effort.

Camille joue cette pièce les yeux ouverts, face à la salle, et elle voit les gens qui cherchent, qui essaient d'entrer, certains qui n'entrent pas, quelques-uns qui entrent vraiment, et elle joue pour ceux-là autant que pour les autres, elle joue pour la femme au troisième rang qui a fermé les yeux, pour l'homme au fond qui s'est penché légèrement en avant, pour la jeune fille à côté de Simon qui a posé la main sur sa bouche sans s'en rendre compte.

Elle joue pour Simon qui pose les pieds plus fort sur le plancher de la Gaveau quand les graves arrivent.

Elle joue entière. Elle ne retient rien.

À la fin, le silence dure trois secondes avant les applaudissements, ces trois secondes qui sont la vraie mesure d'un concert, le temps que la salle reprenne possession d'elle-même.

Camille reste immobile dans ces trois secondes.

Elle pense à Genève, à la Partita en ré mineur, aux trois secondes de blanc. Douze ans entre les deux silences. Le premier l'avait défaite. Celui-là est autre chose, plein et reposé, un silence qui a de la place en lui.

Les applaudissements arrivent, longs.

Elle salue, sort, rentre, ressort, et Simon est debout au premier rang, les mains qui frappent fort, et il sourit, pas le sourire bref, autre chose, large, et elle le voit et quelque chose en elle répond à ça comme une corde à l'archet.

***

Après, dans la loge, Lucie et Inès, Marc qui a l'air soulagé et fier en proportions égales, quelques collègues, un verre de champagne que Camille tient sans boire vraiment. Simon arrive le dernier, il a attendu que la loge se vide un peu, et il s'approche et elle lui donne son verre et il le pose sur la table sans le boire non plus et il la prend par les épaules et dit dans son oreille, les lèvres contre sa tempe pour qu'elle entende bien : « J'ai entendu les harmoniques. »

Camille s'immobilise.

Les harmoniques. Les aigus. Pas que les graves.

Elle ne dit rien. Elle pose la main sur sa nuque, là où commence la cicatrice, et il ferme les yeux, et Marc dit quelque chose derrière eux et ils ne l'entendent ni l'un ni l'autre.

***

Coda : sul tasto, liberamente

Février, trois mois plus tard.

Un samedi matin, Camille envoie un message à Lucie. Ce soir, vingt heures, station Châtelet-Les Halles, couloir RER A - ligne 11. Ne dis rien à personne.

Lucie répond : j'y serai.

Simon est dans la cuisine quand elle range le violon dans l'étui. Il la regarde faire sans demander. Il sait, elle le lui a dit la veille, simplement, je vais rejouer dans le métro, et il a hoché la tête et n'a pas proposé de venir parce qu'il savait qu'elle lui dirait si elle voulait qu'il soit là.

Elle dit : « Tu viens. »

Il pose sa tasse.



Vingt heures, couloir de Châtelet.

Le flux du vendredi soir a laissé place au samedi, moins dense, des gens qui vont quelque part sans urgence, des couples, des groupes de jeunes, quelques solitaires avec des sacs. L'éclairage blanc, la voûte en béton, l'acoustique particulière que Camille reconnaît comme on reconnaît une salle de répétition.

Elle sort le Guadagnini. Elle ne pose pas d'étui ouvert devant elle.

Elle n'est pas là pour ça.

Elle pose l'archet sur la corde de ré, grave, et les premières notes de la Partita en ré mineur de Bach entrent dans le couloir.

Les gens passent. Certains ralentissent, quelques-uns s'arrêtent, un cercle qui se forme lentement, silencieux, personne qui parle, personne qui filme pendant les premières minutes, juste des gens qui s'arrêtent parce que quelque chose dans ce son les retient.

Camille joue.

Elle joue comme elle a joué à Gaveau, sans retenir, les épaules basses, le son qui respire, et le couloir en béton fait ce qu'il fait avec les sons, il les amplifie et les déplace, les harmoniques qui rebondissent contre les murs, les graves qui descendent dans le sol.

Simon est adossé au mur d'en face.

Les yeux fermés.

Il a les pieds à plat sur le carrelage et les paumes ouvertes le long du corps, pas posées sur quelque chose, juste ouvertes, et son visage a une qualité que Camille ne lui a jamais vue, une disponibilité totale, quelqu'un qui reçoit.

Elle arrive au milieu de la Partita.

La phrase qu'elle n'avait pas finie à Genève il y a treize ans.

Elle ne ralentit pas. Elle ne retient rien. L'archet continue, les doigts sur les cordes, le son dans le couloir, et elle passe l'endroit du blanc comme on passe un seuil, simplement, sans cérémonie, et continue.

Le cercle autour d'elle s'est élargi. Une vingtaine de personnes peut-être, debout dans le couloir de correspondance, qui ont arrêté d'aller quelque part pour rester là.

Lucie est là, un peu à l'écart, les yeux brillants.

Inès à côté d'elle, qui tient sa main.

Camille joue la Partita jusqu'au bout. Tout du long, la Chaconne entière, seize minutes de musique dans un couloir de métro un samedi soir de février, et le cercle ne se défait pas, les gens restent, certains assis sur le sol maintenant, d'autres adossés au mur, et il règne dans cet espace un silence entre les phrases que Camille n'avait pas prévu, une qualité d'écoute collective qui n'a rien à voir avec une salle de concert, quelque chose de plus brut et de plus vrai.

Elle pose l'archet sur la dernière note.

Le son dure.

Simon ouvre les yeux.

Il la regarde depuis le mur d'en face, et dans ses yeux il y a quelque chose de nouveau, pas le sourire bref, pas la chaleur habituelle, quelque chose de plus ouvert, de plus grand, et Camille comprend à son visage qu'il a entendu davantage ce soir que les graves seuls.

Elle traverse le cercle vers lui.

Il ne dit rien.

Elle non plus.

Elle pose la main sur la cicatrice derrière son oreille, légèrement, comme la première fois, et il ferme les yeux une seconde, et quand il les rouvre il dit, les lèvres qui bougent à peine, un son qu'il ne contrôle pas encore tout à fait mais qui sort : « Bach. »

Juste ça. Juste ce mot.

Camille tient le Guadagnini contre sa poitrine, l'instrument entre eux deux, chaud du jeu, et elle pense à tout ce qui a mené là, le couloir il y a deux ans, le cabinet, les mains, les épaules qui descendent d'un centimètre, la robe rouge, la master class, la fille de dix-neuf ans qui avait peur de tomber.

Elle pense que la vocation d'un artiste n'est pas de se donner à son art.

Elle l'a compris dans les mains de Simon. Dans les yeux de la fille de dix-neuf ans. Dans le silence de trois secondes à la Gaveau. Dans le cercle de vingt personnes assises sur le sol d'un couloir de Châtelet un samedi soir.

L'art est le moyen. Les autres sont la destination.

Derrière elle, quelqu'un applaudit. Puis quelqu'un d'autre. Puis tous, dans le couloir en béton, les mains qui frappent, le son qui rebondit contre les murs.

Camille ne se retourne pas tout de suite.

Elle regarde Simon.

Il sourit, le large, et dans ses yeux il y a Bach et le Guadagnini et le carrelage sous ses pieds qui a tout transmis depuis le début, les graves d'abord, le reste ensuite, tout ce que les mains et les cordes et le bois savent dire quand on arrête de retenir.

Elle sourit aussi.

Dehors, Paris continue, indifférent et magnifique, et dans le couloir de correspondance entre le RER A et la ligne 11 quelque chose s'est fini et quelque chose d'autre a commencé, sans qu'on puisse dire exactement à quel moment le premier a cédé la place au second.

C'est toujours comme ça, avec les choses qui comptent.



Fin

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Texte coquin : Partita
Histoire sexe : Une rose rouge
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