Naufragés (Partie 2/2)

- Par l'auteur HDS CDuvert -
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Récit libertin : Naufragés (Partie 2/2) Histoire érotique Publiée sur HDS le 17-04-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Naufragés (Partie 2/2)
6-Les mains vides

La porte de la banque se referme derrière elle.

Claire s'arrête sur le trottoir, le dossier sous le bras, et elle lève les yeux vers le ciel un moment, ce ciel de mars qui ne décide rien, et elle fait ce qu'elle fait depuis six semaines, depuis le soir où elle a regardé son atelier brûler depuis le trottoir d'en face, les bras le long du corps, sans bouger, sans crier : elle respire, elle compte jusqu'à trois, et elle continue.

Elle continue.

Le dossier sous le bras contient une liasse de papiers signés qui représentent la maison de ses parents, leurs murs, leur jardin, le pommier que son père a planté l'année de sa naissance et qui donne encore des pommes chaque automne. Elle a signé tout ça ce matin avec un stylo bille noir qui bavait légèrement, et la conseillère en face d'elle avait un ton professionnel et doux, le ton qu'on prend avec les gens qui hypothèquent ce qui leur reste, et Claire avait répondu à tout avec une clarté et une précision qui avaient légèrement décontenancé la conseillère.

Elle sait ce qu'elle fait. Elle l'a décidé. Elle avance.

***

Le nouveau local est rue des Tanneurs, un ancien garage en rez-de-chaussée avec une hauteur sous plafond de cinq mètres et une grande porte métallique sur la rue. Elle l’a visité trois fois. Elle connaît chaque défaut, chaque avantage, l'orientation de la lumière à différentes heures, l'état de la ventilation, la résistance du sol en béton. Elle sait exactement ce qu'elle va y installer, dans quel ordre, avec quel budget.

Elle a des listes. Des listes de listes. Des carnets couverts d'une écriture serrée et régulière, des chiffres, des plans au crayon, des fournisseurs, des délais. Reconstruire se fait d'abord sur le papier, dans les carnets, avant de se faire dans la matière. Elle a appris ça.

Elle marche vers le local en tenant son dossier.

***

Ce qu'elle ne met pas dans les carnets.

Le soir de l'incendie, elle travaillait depuis quatorze heures de suite. La pièce était une commande importante, une sculpture de deux mètres cinquante destinée à un hall d'entrée, fer forgé et cuivre, un entrelacs de formes organiques qui lui avaient demandé trois mois de conception. Elle savait que son atelier n'était pas équipé pour une pièce de ce volume. Elle le savait précisément, techniquement, sans ambiguïté.

Elle l'avait fait quand même.

Parce que la commande était belle. Parce qu'elle avait voulu croire que ses mains et sa volonté compenseraient ce que l'outillage ne pouvait pas faire. Parce qu'il y a une forme d'orgueil dans le métier, une certitude du corps qu'on acquiert à force de travailler la matière, et parfois cette certitude ment.

Le chalumeau trop près du stock de chutes sèches. Une seconde d'inattention, ou peut-être pas même une seconde, peut-être juste un angle mal évalué, un geste de trop. Elle avait senti l'odeur avant de voir les flammes, cette odeur de bois et de métal chaud qui était l'odeur normale de son travail et qui était soudain une autre chose, plus âcre, plus urgente.

Elle était sortie. Elle avait appelé les pompiers. Elle avait regardé.

La sculpture avait brûlé avec le reste. Il n'en restait qu'une forme tordue, méconnaissable, sur le sol couvert de cendres.

Elle ne pense pas souvent à ça. Quand elle y pense c'est bref et précis, une douleur nette comme un coup sur une vieille fracture, et elle passe à autre chose. Ce qu'elle ne se pardonne pas entièrement, ce n'est pas l'atelier, pas même la sculpture. C'est d'avoir su et d'avoir fait quand même. Cette vanité-là. Cette certitude d'être au-dessus de ses propres limites.

Elle range ça.

Elle continue.

***

Le local est fermé quand elle arrive. Elle sort la clé, la nouvelle clé, froide et lourde dans sa paume, et elle ouvre la grande porte métallique qui résiste un peu puis cède avec un grincement sourd. L'odeur à l'intérieur est celle du béton froid et de la rouille légère, une odeur neutre, une odeur de début.

Elle entre.

Ses pas résonnent sur le sol. Elle fait le tour lentement, les mains dans les poches, les yeux qui évaluent, qui mesurent, qui placent déjà ce qui n'existe pas encore. L'enclume, là, sous la lumière zénithale. Le foyer de forge contre le mur du fond, avec la hotte d'évacuation à faire installer. L'établi le long du mur droit. Les crochets pour les outils, rangés par taille, par fonction.

Elle voit tout ça très clairement, superposé au vide du garage, comme un calque.

Dans la remise au fond, derrière une porte basse, il y a un matelas qu'elle a apporté hier avec deux couvertures et une caisse qui fait table de nuit. Elle n'a pas cherché à rendre ça confortable. Ce n'est pas un endroit où on vit, c'est un endroit où on dort entre deux journées de travail.

Elle a dormi dans des endroits moins bien.

***

Elle ressort sur le pas de la porte et elle allume une cigarette, la première de la journée, et elle regarde la rue des Tanneurs, les pavés, les façades, un chat qui traverse sans se presser. Elle fume lentement.

Elle pense qu'elle n'y arrivera pas seule.

C'est une pensée qu'elle s'autorise, sobre et précise, sans dramatiser. Elle a besoin de mains supplémentaires pour l'installation, pour les premières semaines, pour porter ce qui est lourd et tenir ce qui doit être tenu pendant qu'elle soude ou frappe. Elle a besoin de quelqu'un, peut-être deux. Des gens qui ne connaissent pas forcément le métier mais qui ont des bras et de la présence, et peut-être autre chose, quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer, une énergie particulière, le genre d'énergie que dégagent les gens qui ont besoin de travailler de leurs mains pour ne pas penser.

Elle connaît cette énergie. Elle la reconnaît quand elle la voit.

Elle tire une dernière bouffée. Elle écrase la cigarette sous sa semelle.

Avant de fermer la grande porte, elle ressort une dernière fois.

La sculpture est dans la camionnette qu'elle a empruntée pour la journée, emballée dans des couvertures épaisses, sanglée contre la paroi. Elle l'avait confiée à la galerie trois semaines avant l'incendie, une expo collective rue du Faubourg, et c'est cette absence fortuite qui l'avait sauvée. Quand elle était allée la récupérer après, le galeriste lui avait serré la main sans rien dire, juste une pression longue, et elle avait chargé la sculpture sans pleurer, ce qui lui avait semblé important.

Elle la sort seule, ce qui n'est pas raisonnable pour quarante kilos de fer forgé, mais elle la sort seule quand même, les muscles des épaules et des cuisses qui brûlent, les pieds qui cherchent l'équilibre sur les pavés. Elle la pose sur le trottoir, devant la grande porte, et elle recule d'un pas.

La sculpture est petite pour ce qu'elle dit. Pas plus d'un mètre de haut, un entrelacs de tiges de fer forgé qui partent d'une base compacte et dense, presque lourde, et qui s'élancent vers le haut en s'affinant, en s'ouvrant, certaines tiges se recourbant sur elles-mêmes, d'autres continuant droit, d'autres encore interrompues net, tranchées, et les extrémités laissées brutes, sans finition, comme des phrases qu'on n'a pas finies.

Elle l'avait appelée “sans titre”. Le galeriste avait insisté pour un titre et elle avait dit “sans titre, c'est le titre”, et il avait fini par capituler.

Elle la regarde sur le trottoir de la rue des Tanneurs, dans la lumière de fin d'après-midi, et la lumière fait ce qu'elle fait toujours avec le fer forgé, elle joue dans les creux et sur les arêtes, elle change selon l'angle, selon l'heure, et la sculpture n'est jamais tout à fait la même chose selon où on se place pour la regarder.

C'est la seule chose qu'elle a sauvée. Ou plutôt la seule chose qui s'est sauvée toute seule, par hasard, par absence.

Elle rentre dans l'atelier. Elle ferme la grande porte derrière elle.

Sur le trottoir, la sculpture reste, les tiges de fer tendues vers le ciel de mars, ses phrases inachevées offertes à qui voudra s'arrêter.



7-Respiration

Thomas est encore dans la cuisine quand Simon se lève.

Il fait des œufs, le dos tourné, la radio en sourdine, et il ne dit rien pendant un moment, ce qui est une façon de dire quelque chose. Thomas reste assis à la table, là où Léa était assise ce matin avec son bol de café et ses cheveux défaits, et il attend.

Simon pose une assiette devant lui.

"Elle est partie tôt", dit-il.

"Oui."

Simon s'assoit en face. Il mange. La radio dit des choses que personne n'écoute.

"Elle a nulle part où aller", dit Thomas. Ce n'est pas une question.

Simon lève les yeux. Il regarde son frère avec cette façon qu'il a, depuis l'enfance, de peser les choses avant de répondre, une lenteur tranquille qui n'est pas de l'hésitation. "Je vois ça", dit-il.

"Elle pourrait rester jusqu'à vendredi."

Un silence.

"J'ai la garde ce week-end."

"Je sais. Vendredi ce serait bien."

Simon reprend ses œufs. Il réfléchit, ou peut-être qu'il ne réfléchit pas, peut-être que la décision est déjà prise et qu'il laisse juste le silence faire son travail. "D'accord, jusqu'à vendredi", dit-il. Puis, sans lever les yeux de son assiette : "C'est qui, elle ?"

Thomas regarde la table. "Je sais pas encore", dit-il.

Simon hoche la tête comme si c'était une réponse parfaitement satisfaisante.

***

Léa revient de la piscine à dix heures, les cheveux mouillés, son sac sur l'épaule, et elle trouve la note de Thomas sur la table de la cuisine, trois lignes à l'écriture un peu penchée. Simon est d'accord jusqu'à vendredi. Remets la clé sous le paillasson. Je t'appellerai pour savoir comment ça se passe.

Elle lit la note deux fois.

Elle la pose sur la table.

Elle ne dit pas que ce n'est pas nécessaire, parce qu'il n'est plus là pour l'entendre, et dans le silence de l'appartement de Simon la phrase sonne autrement, creuse, le genre de chose qu'on dit pour se protéger de quelque chose qu'on a pourtant envie de laisser entrer.

Elle met la bouilloire à chauffer.

Elle pense à sa main à lui, sur lui dans le noir, à trois mètres, sous la couette à fusées. Elle pense au café du matin et à la lumière grise et à ses cheveux à lui qui partaient dans tous les sens et qu'il avait essayé de discipliner avec la paume sans y parvenir. Elle pense qu'elle ne connaît pas son numéro de téléphone et qu'il ne connaît pas le sien.

Elle se demande comment il va faire pour appeler.

***

Il appelle le soir, à vingt et une heures, au numéro du fixe de Simon depuis son numéro qu'il lui avait glissé sous la note sans qu'elle le remarque d'abord.

La conversation dure onze minutes. Ils parlent de peu de choses, du quartier, d'un film qu'elle a regardé l'après-midi sur l'ordinateur de Simon, d'une chose drôle qu'il a vue dans la rue. Ils ne parlent pas de la nuit dans la chambre des enfants. Ils ne parlent pas de ce qui les a amenés là chacun. Onze minutes de surface légère et suffisante, et avant de raccrocher il dit à demain sans y penser, et elle dit à demain sans y penser non plus, et après avoir raccroché ils restent chacun de leur côté avec ce “à demain” dans la tête, petit et chaud comme une braise.

***

Le mardi, elle appelle à vingt heures.

Le mercredi, il appelle à vingt et une heures trente, et ils parlent quarante minutes, et à un moment elle rit d'une façon qu'il n'avait pas encore entendue, un rire plus libre que le sourire de la piscine, quelque chose qui vient du ventre, et il reste une seconde sans rien dire après ce rire, juste à l'écouter s'éteindre.

Le jeudi, elle appelle à vingt heures, et ils parlent une heure et quart, et à un moment le silence entre deux phrases dure plus longtemps que d'habitude, un silence différent des autres, plus dense, et aucun des deux ne se précipite pour le remplir.

Ils ne se voient pas de la semaine, prenant soin de ne pas fréquenter la piscine aux mêmes heures.

Ce n'est pas un accord explicite, pas une décision partagée. C'est juste ce qui se passe, chacun dans ses journées, chacun avec ses heures à traverser, les souvenirs anciens qui travaillent en dessous et les souvenirs nouveaux qui travaillent aussi, plus doucement, comme une main posée à plat sur une vieille douleur.

Thomas nage ses longueurs. Il nage moins vite qu'avant, ou peut-être pareil, mais différemment, avec moins de rage dans les bras. Il pense à elle dans l'eau et ça ne lui fait pas peur.

Léa flotte dans la zone libre. Elle coule un peu moins longtemps qu'avant. Elle remonte plus vite. Elle ne sait pas si c'est important.

***

Le vendredi matin.

Léa a jusqu'à ce soir dans l'appartement de Simon, les enfants arrivent demain, elle a promis de laisser les lits de fusées et d'étoiles impeccables. Son sac est presque prêt dans le couloir. Elle n'a pas encore réglé la question de l'après, le mur aveugle, elle l'a reporté à aujourd'hui et aujourd'hui est là.

Elle sort marcher.

Le quartier à cette heure est dans son rythme de matinée, les commerces qui ouvrent, les gens pressés, l'odeur du pain depuis une boulangerie. Elle marche sans direction précise, les mains dans les poches, les épaules moins rentrées que d'habitude, quelque chose de légèrement différent dans sa façon d'occuper le trottoir.

Elle tourne dans la rue des Tanneurs sans savoir pourquoi elle prend cette rue-là.

Et elle s'arrête.

***

La sculpture est là, sur le trottoir devant une grande porte métallique, dans la lumière du matin qui arrive oblique entre les façades. Un entrelacs de tiges de fer forgé qui s'élancent d'une base dense vers le haut, certaines courbées, certaines droites, certaines interrompues net, les extrémités brutes comme des phrases sans fin.

Léa la connaît.

Elle l'a vue il y a trois mois dans une galerie rue du Faubourg, une expo collective où elle était entrée par hasard, un peu pour se réchauffer, et cette sculpture-là l'avait arrêtée net au milieu de la salle, elle avait tourné autour longtemps, très longtemps, sans comprendre exactement ce qu'elle regardait mais en sachant que ça la regardait aussi, que quelque chose là-dedans lui parlait d'elle-même dans une langue qu'elle n'aurait pas su traduire.

Elle tourne autour maintenant sur le trottoir de la rue des Tanneurs, lentement, les mains sorties des poches, et la lumière du matin joue dans le fer comme elle jouait dans la galerie, différemment, mieux peut-être, ici dans la rue avec les pavés et les façades grises autour.

Elle ne remarque pas tout de suite la porte qui s'ouvre.

***

Claire sort de l'atelier en reculant, les deux mains sur une pièce d'acier brut qu'elle tire vers elle depuis l'intérieur, les muscles des avant-bras saillants sous l'effort, les épaules qui travaillent. Elle porte une combinaison de travail kaki retroussée aux manches, les mains sans gants parce qu'elle n'arrive pas à travailler avec des gants pour les tâches qui demandent du toucher. Il y a une légère trace de rouille sur sa joue gauche.

Elle pose la pièce d'acier contre le mur, se redresse, et voit Léa.

Léa voit Claire.

Un moment suspendu.

Puis le battement qui s’était interrompu reprend.

Claire a les cheveux noirs tirés en arrière, un visage aux traits précis et nets, le genre de visage qu'on regarde une première fois vite et une deuxième fois longtemps. Elle est grande, pas autant que Thomas, mais avec cette présence dans l'espace que donnent les gens habitués à travailler debout, à porter, à tenir. Ses yeux sont sombres et directs, sans calcul dedans.

Elle regarde Léa qui regarde la sculpture.

"Tu la connais ?" dit Claire.

Sa voix est basse, un peu rauque, une voix qui a l'habitude du bruit des ateliers.

"Je l'ai vue à l'expo", dit Léa. Elle dit ça sans détourner les yeux de la sculpture, puis elle se retourne vers Claire. "C'est toi ?"

"C'est moi."

Léa regarde la sculpture, regarde Claire, regarde la sculpture encore. "Elle s'appelle comment ?"

"Sans titre."

"C'est honnête."

Claire sourit. Pas un grand sourire, quelque chose de discret et de précis, et Léa pense que ce sourire-là lui va bien, qu'il lui va même très bien, et elle pense ça avec une netteté qui la surprend légèrement.

"Tu veux voir l'atelier ?" dit Claire.

Léa regarde la grande porte ouverte, l'obscurité relative à l'intérieur, l'odeur de métal et de feu froid qui en sort.

"Oui", dit-elle.

***

L'atelier est presque vide encore, les outils pas tous installés, l'enclume à sa place sous la lumière zénithale, le foyer de forge contre le mur du fond, et des pièces en cours posées ici et là, des formes qui ne sont pas encore ce qu'elles vont devenir. Claire montre, nomme, explique avec concision, une façon de parler du travail qui n'est pas de la modestie et n'est pas de l'orgueil, juste la précision de quelqu'un qui connaît ce qu'il fait et n'a pas besoin d'en faire plus.

Léa suit, écoute, regarde. Elle pose des questions qui sont de vraies questions, pas de la politesse, et Claire le voit et répond autrement qu'elle aurait répondu à de la politesse.

Devant une pièce en cours, un fragment de fer courbé posé sur l'établi, leurs mains se retrouvent en même temps sur le métal, Léa qui voulait sentir la texture, Claire qui voulait montrer l'endroit où la courbe commence, et leurs doigts se frôlent sur le fer froid.

Aucune des deux ne retire sa main tout de suite.

Claire lève les yeux vers Léa.

Léa soutient le regard, et dans ce regard il y a quelque chose qu'elle ne connaît pas encore, quelque chose de nouveau et de pas effrayant, quelque chose qui ressemble à une question mais qui n'attend pas vraiment de réponse.

Comme la première fois qu'on l'avait regardée, elle.

"Viens", dit Claire doucement.

Elle pousse la porte basse au fond de l'atelier.

8-Sans titre

La remise est petite, chaude, éclairée par une ampoule nue au bout d'un fil. Le matelas au sol, les deux couvertures, la caisse qui fait table de nuit avec un verre d'eau et un carnet. Une odeur de métal et de bois et quelque chose d'autre, quelque chose de plus doux, une crème ou un savon, une odeur de femme dans un endroit qui sent le travail.

Léa s'arrête au seuil.

Claire ne la presse pas. Elle s'assoit sur le bord du matelas et elle regarde Léa debout dans l'encadrement de la porte basse, et son regard est direct et patient, le regard de quelqu'un qui a le temps et qui le sait.

"Tu peux partir si tu veux", dit Claire. Elle dit ça simplement, sans stratégie dedans.

Léa regarde le matelas. Regarde Claire. "Je sais", dit-elle.

Elle baisse la tête pour passer sous le linteau et elle entre.

***

Elle s'assoit à côté de Claire, pas tout près, une distance raisonnable, et elles restent un moment comme ça sans se toucher, sans parler, et ce silence n'est pas gêné, il est habité, il contient quelque chose qui grossit doucement, qui prend de la place sans brusquerie.

"C'est la première fois", dit Léa. Ce n'est pas une question.

"Je sais", dit Claire.

"Comment tu sais ?"

Claire tourne la tête vers elle. "La façon dont tu regardes."

Léa pense à ça. "C'est si visible ?"

"Non. Je regarde bien."

Un temps.

"Je ne sais pas ce que je fais là", dit Léa.

"Si", dit Claire.

***

Claire lève la main et la pose sur la joue de Léa, la paume à plat, doucement, avec une certitude tranquille, et Léa ferme les yeux sous le contact, cette chaleur rugueuse, la peau des mains de Claire qui porte le travail du métal, les petites aspérités, les callosités légères aux articulations. Une main qui a l'habitude de la matière dure et qui se pose là avec une douceur que cette habitude rend plus précieuse.

Léa ne bouge pas. Elle reçoit ça.

Claire approche son visage lentement, sans précipitation, et elle embrasse Léa, un baiser léger d'abord, presque une question posée sur les lèvres, et Léa répond à cette question, les lèvres qui s'ouvrent légèrement, et le baiser devient autre chose, plus profond, plus lent, et Léa sent quelque chose descendre en elle, une chaleur qui commence haut dans la poitrine et qui descend.

Elles s'embrassent longuement dans la lumière de l'ampoule nue.

***

Claire recule d'un souffle. Ses mains trouvent les épaules de Léa, descendent le long de ses bras, et elle commence à défaire les boutons de sa veste, lentement, un par un, en regardant ce qu'elle fait puis en relevant les yeux vers le visage de Léa, et le visage de Léa est ouvert, attentif, légèrement rose aux pommettes.

La veste glisse au sol.

Claire pose les mains sur le bas du pull de Léa, les doigts qui effleurent la peau du ventre, et Léa soulève les bras d'elle-même, et le pull passe par-dessus sa tête, et ses cheveux retombent sur ses épaules, et Claire s'arrête un moment à la regarder.

"Tu es vraiment belle", dit Claire. Elle dit ça comme un fait constaté, avec la même gravité simple qu'Hugo avait autrefois dans la chambre sous les toits, et quelque chose dans la poitrine de Léa se serre et se desserre en même temps.

Elle tend les mains vers Claire. "Toi aussi", dit-elle, et sa voix est différente, plus basse, et ses doigts trouvent la fermeture de la combinaison kaki, la tirette qui descend lentement sur le sternum de Claire, sur son ventre, et la combinaison s'écarte et Léa voit la peau de Claire, mate et lisse sur le ventre, marquée d'une petite brûlure ancienne sous la côte droite, une trace blanche et légèrement luisante, et sans réfléchir elle pose un doigt dessus.

"Le métier", dit Claire.

Léa laisse sa paume se poser à plat sur la brûlure, sur la chaleur de la peau. Claire pose sa main sur celle de Léa.

***

Elles finissent de se déshabiller l'une l'autre avec lenteur, sans urgence, les vêtements qui s'accumulent au sol sans ordre, et à chaque nouveau pan de peau découvert elles s'arrêtent, elles regardent, elles apprennent. Léa apprend le corps de Claire, les épaules larges et les muscles longs des bras, les seins petits et fermes, le ventre plat avec sa cicatrice de brûlure, les hanches étroites, les cuisses fortes. Claire apprend le corps de Léa, sa peau claire et fine, ses épaules étroites, la courbe de sa taille, ses seins lourds pour sa silhouette, ses hanches douces.

Claire est nue devant Léa et Léa est nue devant Claire et elles se regardent dans la lumière de l'ampoule nue et il n'y a rien de calculé dans ce regard, rien de mis en scène, juste deux femmes qui s'apprennent.

"Allonge-toi", dit Claire.

***

Léa s'allonge sur le matelas, les bras légèrement écartés, et Claire s'allonge contre elle, le long de son flanc, et commence à la parcourir des lèvres et des mains, lentement, méthodiquement, avec cette même précision qu'elle a pour apprendre la matière, pour trouver où elle cède et où elle résiste.

Ses lèvres sur le cou de Léa d'abord, dans le creux sous l'oreille, et Léa tourne la tête de côté, les yeux fermés, la respiration qui change déjà. Les lèvres de Claire descendent sur sa clavicule, sur le haut de sa poitrine, et ses mains précèdent sa bouche, les paumes qui glissent sur les côtes, sur le ventre, apprenant les contours.

Quand sa bouche atteint ses seins, Léa laisse échapper un souffle bref. Claire prend son temps là, la langue sur les mamelons, les dents qui effleurent à peine, et les mains de Léa trouvent les cheveux noirs de Claire, s'y glissent, et elle sent sous ses doigts la chaleur du crâne de Claire, la texture des cheveux tirés en arrière qu'elle défait doucement, et les cheveux tombent, et Claire est différente avec ses cheveux défaits, plus douce, plus accessible.

Les lèvres de Claire descendent sur le ventre de Léa. Le nombril. Le bas-ventre. Et Léa comprend où elles vont et son corps se prépare à ça avec une évidence qui la surprend, les cuisses qui s'écartent naturellement, sans décision consciente, juste le corps qui sait ce qu'il veut.

***

Claire prend son temps.

Sa bouche sur l'intérieur des cuisses de Léa d'abord, la peau fine et chaude là, et Léa sent le souffle de Claire contre elle avant de sentir sa langue, et ce souffle seul est déjà quelque chose, une anticipation presque insoutenable, et quand la langue arrive enfin, douce et précise, Léa retient sa respiration une seconde puis la relâche tout entière.

Claire lit en elle comme elle lit dans la matière, avec ses mains et sa bouche, apprenant ce qui fait monter la respiration et ce qui fait cambrer le dos, trouvant le rythme exact, pas trop vite, jamais trop vite, une lenteur délibérée qui construit quelque chose de long et de profond. Ses mains remontent sur le ventre de Léa, sur ses seins, les pouces qui décrivent des cercles pendant que sa bouche travaille en dessous, et Léa a les doigts crispés dans les cheveux de Claire et les yeux ouverts sur l'ampoule nue au bout de son fil et elle ne pense à rien, rien du tout, elle est là entièrement, dans sa propre peau, sans distance, sans sous-location.

La vague monte lentement. Claire la sent monter et ne la presse pas, elle suit, elle accompagne, et quand Léa arrive au bord elle dit tout bas, les lèvres contre elle : "Je suis là."

Léa jouit longuement, profondément, les cuisses serrées autour de la tête de Claire, les hanches soulevées, un son qui sort d'elle, grave et continu, qu'elle n'essaie pas d'étouffer.

***

Après.

Léa reste allongée, les yeux au plafond, la respiration qui revient. Claire remonte le long d'elle et s'allonge contre son flanc, la tête sur son épaule, et Léa passe un bras autour d'elle, naturellement, et elles restent comme ça sans parler.

La chaleur de leurs deux corps dans la petite remise. L'ampoule nue qui se balance légèrement dans un courant d'air imperceptible.

Puis Léa se tourne vers Claire et elle dit : "Maintenant toi."

Claire lève les yeux vers elle. Quelque chose passe dans son regard, une légère surprise, du plaisir dedans.

"Tu es sûre ?"

"Non", dit Léa. "Montre-moi quand même."

***

Claire s'allonge sur le dos et Léa se met à genoux contre elle, et elle pose les mains sur elle avec la même prudence curieuse, studieuse, qu'Hugo avait eue autrefois pour elle, et Claire ferme les yeux et laisse faire, elle guide parfois d'une main légère, un effleurement directif, pas un mot, juste la pression d'un doigt qui oriente, et Léa apprend.

Elle apprend la façon dont le corps de Claire répond différemment du sien, les endroits qui font monter sa respiration, la façon dont ses muscles abdominaux se contractent quand les mains de Léa descendent sur son ventre. Elle apprend avec ses doigts d'abord, la chaleur et l'humidité de Claire entre ses cuisses, et elle est surprise de ne pas être surprise, de trouver ça naturel, de trouver ça beau même, et ses doigts explorent avec une attention qui n'est pas de la technique mais de la présence.

Quand elle pose la bouche sur Claire, maladroitement d'abord, hésitante, cherchant, Claire laisse échapper un son bas qui dit oui, continue, et Léa continue, et elle trouve un rythme qui est le sien, pas celui de Claire, pas une imitation de ce que Claire lui a fait, quelque chose qui lui appartient, et Claire le sent et ses mains dans les cheveux de Léa se desserrent, s'abandonnent.

Claire jouit rapidement, intensément, avec une franchise dans le son et dans le corps qui dit quelque chose sur elle, sur la façon dont elle ne retient pas ce qui peut être lâché, et après elle tire Léa vers elle et elle la garde contre elle, bras noués, et elles restent ainsi dans le silence chaud de la remise.

***

C'est Claire qui parle la première.

"Je cherche quelqu'un pour travailler avec moi. L'atelier ouvre la semaine prochaine." Elle dit ça au plafond, les bras croisés derrière la tête. "Petit salaire pour l'instant. Mais ça viendra."

Léa écoute.

"Tu saurais tenir un atelier. La compta, les commandes, l'accueil des clients. Tu m'as posé les bonnes questions tout à l'heure." Un temps. "Et il me faudrait aussi quelqu'un pour les charges lourdes. Un homme de préférence, avec des bras."

Léa pense à Thomas sans le décider, immédiatement, comme une évidence.

"Je connais peut-être quelqu'un", dit-elle.

Claire tourne la tête vers elle. "Quelqu'un de bien ?"

Léa réfléchit une seconde. Elle pense à sa nuque rouge dans l'eau. Elle pense à ses mains sur ses hanches. Elle pense à sa voix au téléphone chaque soir, un peu plus longtemps chaque soir.

"Je crois", dit-elle. "Oui."

***

Le soir, à vingt heures, son téléphone sonne.

Thomas.

Elle décroche et elle sourit sans le vouloir, le téléphone contre l'oreille, assise sur le bord du matelas dans la remise de Claire dont elle a accepté de partager l'espace provisoirement, et dehors la rue des Tanneurs s'assombrit doucement.

"Comment ça s'est passé aujourd'hui ?" dit-il.

Elle pense à Claire. Elle pense à l'ampoule nue. Elle pense à ce qu'elle a appris sur elle-même aujourd'hui dans cette petite pièce chaude.

"Bien", dit-elle. "J'ai rencontré quelqu'un."

Un silence de l'autre côté.

"Quelqu'un qui a peut-être du travail pour nous deux", dit-elle.

Elle l'entend respirer. "Nous deux ?" dit-il.

"Si tu veux."

Un temps plus long cette fois, et dans ce temps elle entend quelque chose se déplacer de son côté, quelque chose entre la surprise et autre chose, quelque chose qu'il ne nomme pas encore.

"Raconte", dit-il.

9-La lucidité de Claire

Thomas se présente à huit heures.

Il a l'air de quelqu'un qui s'est levé tôt pour ne pas avoir le temps de changer d'avis. Jean, vieille veste, les mains dans les poches, il s'arrête devant la sculpture sur le trottoir et il reste là une bonne minute, immobile, les yeux qui parcourent le fer forgé avec une attention que Claire observe depuis l'intérieur de l'atelier sans se montrer encore.

Elle le laisse regarder.

Elle reconnaît cette façon d'être devant une pièce, pas la contemplation polie du visiteur de galerie, quelque chose de plus silencieux et de plus engagé, quelque chose qui ressemble à une conversation intérieure. Elle a vu Léa regarder la sculpture de la même façon la veille, avec la même qualité d'attention, et elle trouve ça intéressant, que ces deux-là aient en commun cette façon de regarder.

Thomas lève les yeux et la voit dans l'encadrement de la grande porte.

"Thomas", dit-il.

"Je sais", dit Claire. "Entre."

***

Elle lui fait faire le tour de l'atelier comme elle l'a fait avec Léa, mais différemment, plus vite, plus directement. Avec Léa elle montrait, elle expliquait. Avec Thomas elle nomme et elle observe. Il pose les bonnes questions, pas les mêmes que Léa, des questions sur le poids, sur les contraintes physiques, sur l'organisation du travail dans l'espace. Des questions pratiques, utiles, les questions de quelqu'un qui évalue ce qu'il va devoir faire de son corps.

Il a de bonnes épaules. Elle le voit tout de suite, sous la veste, la façon dont il porte son poids, l'équilibre naturel. Il a nagé, ça se voit dans le dos et dans les bras. Il n'est pas un ouvrier mais son corps sait travailler, elle en est sûre.

"Tu as déjà fait de la forge ?"

"Non."

"De la soudure ?"

"Non."

"Tu as peur du feu ?"

Il réfléchit une seconde. "Non."

"Bien", dit Claire.

***

Léa arrive à neuf heures moins le quart, un peu essoufflée, avec deux cafés dans un sac en papier et des croissants qu'elle pose sur la caisse qui sert de table de chevet dans la remise, faute de mieux. Elle voit Thomas et Claire debout devant l'enclume et quelque chose sur son visage s'illumine brièvement, une fraction de seconde, avant de redevenir Léa, le visage tranquille et légèrement en retrait.

Thomas la voit. Quelque chose sur son visage à lui aussi, moins bref, moins contrôlé.

Claire voit tout ça.

Elle prend son café sans rien dire.

***

Ils travaillent.

Claire forge, Thomas porte et tient et déplace, Léa circule entre eux, utile là où elle peut l'être, tenant une pièce pendant que Claire soude, rangeant les outils selon le système que Claire lui a expliqué la veille, apprenant vite, sans qu'on ait besoin de répéter. À un moment Thomas soulève seul une poutre d'acier que Claire avait prévu de déplacer à deux, il la soulève avec un grognement bref et la pose exactement là où il fallait, et Claire lève un sourcil, et il hausse les épaules, et quelque chose entre eux se règle à ce moment-là, une hiérarchie simple et sans frottement, elle dirige, il exécute, et ça lui convient à lui, visiblement, d'avoir quelque chose à exécuter.

Claire note ça.

Dans l'après-midi, pendant une pause, Léa s'assoit sur une caisse avec un carnet qu'elle a sorti de son sac et elle commence à dessiner. Personne ne lui a demandé. Elle dessine la forge, l'enclume, les outils accrochés au mur, les formes en cours posées sur l'établi. Elle dessine vite, avec une assurance tranquille, la main qui ne cherche pas, qui pose les lignes directement.

Claire passe derrière elle et s'arrête.

Les dessins sont bons. Pas le trait d'une débutante, quelque chose de formé, de personnel, un œil qui choisit et qui sait pourquoi il choisit.

"Tu as étudié ?"

Léa lève les yeux, surprise d'avoir été observée. "Un peu. Pas longtemps."

"Pourquoi tu as arrêté ?"

Un silence. "J'ai arrêté beaucoup de choses", dit Léa.

Claire regarde le dessin encore une seconde. "Continue", dit-elle. Ce n'est pas un compliment, c'est une instruction.

***

Le soir venu, Claire allume le petit réchaud dans la remise et fait chauffer une soupe, la seule chose qu'elle cuisine vraiment, une soupe épaisse avec ce qu'il y a, et ils mangent tous les trois assis sur des caisses retournées, les bols dans les mains, dans l'odeur mêlée de métal chaud et de légumes.

C'est là que ça commence.

Pas une conversation planifiée, pas de moment solennel. Juste la fatigue du travail qui fait baisser les gardes, la soupe chaude, l'ampoule nue qui se balance, et Claire qui pose des questions simples, des questions sur des détails, et qui écoute les réponses avec cette attention particulière qu'elle a, celle qui ne juge pas et qui ne commente pas, qui reçoit simplement.

Elle demande à Thomas depuis combien de temps il est dans le quartier.

Quelques mois, dit-il.

Elle demande à Léa si elle connaît la ville.

Pas vraiment, dit Léa. J'arrive.

Elle demande à Thomas ce qu'il faisait avant l'arrêt.

Graphiste, dit-il, un peu surpris de le dire. Freelance. Enfin, j'essayais.

Claire regarde Léa avec ses dessins dans le carnet. Regarde Thomas. Ne dit rien.

Elle demande à Léa si elle a de la famille dans la ville.

Non, dit Léa.

Elle demande à Thomas.

Mon frère, dit-il. Simon. C'est tout.

***

Claire mange sa soupe. Elle réfléchit, ou plutôt elle assemble, elle est en train d'assembler quelque chose, comme elle assemble une pièce en atelier, fragment par fragment, en vérifiant les soudures.

Ce qu'elle a devant elle : deux personnes jeunes qui ne sont pas là par hasard, qui ne sont nulle part par hasard parce qu'elles n'ont plus vraiment d'endroit où être. Deux personnes qui se regardent de biais depuis le matin avec cette façon particulière de ne pas se regarder qui dit exactement le contraire. Deux personnes abîmées d'une façon qu'elle ne connaît pas encore dans le détail mais dont elle reconnaît la texture, cette façon d'occuper l'espace avec précaution, de parler des choses légères en tenant les lourdes à distance.

Thomas porte quelque chose de précis et de vieux. Pas la dépression vague, quelque chose de ciblé, une faute ou une perte, quelque chose qu'il a fait ou n'a pas fait et qui ne le lâche pas. Elle le voit dans sa façon de s'arrêter parfois au milieu d'un geste, une fraction de seconde, comme si une pensée traversait, puis de reprendre.

Léa porte autre chose. Une fatigue plus ancienne, plus diffuse, le genre de fatigue qui vient de s'être longtemps débattu contre soi-même et d'avoir perdu l'habitude de gagner. Mais il y a autre chose aussi, quelque chose de plus récent, quelque chose qui ressemble à de l'étonnement, comme si les derniers jours lui avaient montré une possibilité qu'elle n'avait pas prévue.

Claire sait ce que c'est, cet étonnement-là. Elle l'a mis là, en partie. Elle n'en est pas peu fière, discrètement.

***

"Vous vous êtes rencontrés comment ?" dit-elle.

Ils se regardent. Thomas dit : "On s'est percutés dans une piscine."

"Deux fois", dit Léa.

Léa sourit. Thomas sourit. Claire les regarde sourire et elle boit sa soupe.

"Et avant la piscine", dit Claire, "vous étiez où ?"

Le silence qui suit est différent des autres silences de la journée. Plus lourd, plus habité. Thomas regarde son bol. Léa regarde ses mains.

Claire ne remplit pas le silence.

Elle attend, avec la patience du travail lent, la patience de quelqu'un qui sait que la matière résiste avant de céder, que forcer ne sert à rien, qu'il faut chauffer d'abord, laisser venir la température exacte.

Thomas dit, sans lever les yeux : "J'étais nulle part de particulier."

Léa dit, très bas : "Moi aussi."

Claire pose son bol sur la caisse.

"Nulle part c'est un endroit que je connais", dit-elle.

***

Après ça quelque chose se déplace dans la remise, quelque chose d'infime et d'important, et la conversation reprend différemment, plus lente, plus réelle. Thomas parle de l'arrêt de travail sans parler de ce qui l'a causé, mais Claire entend ce qui n'est pas dit, l'espace autour des mots, la façon dont il s'arrête juste avant certaines choses. Léa parle de ses fuites successives avec une légèreté appliquée qui n'est pas de la légèreté, et Claire entend ça aussi.

Elle ne pose pas de questions sur ce qui n'a pas été confié.

Elle dit à un moment, à personne en particulier, les yeux sur la flamme du réchaud qu'elle n'a pas encore éteint : "J'ai brûlé mon atelier par orgueil. J'ai voulu faire quelque chose qui dépassait mes moyens parce que je pensais que ma volonté suffirait. Elle n'a pas suffi." Une pause. "Je reconstruis. C'est tout ce qu'on peut faire."

Thomas lève les yeux vers elle.

Claire le regarde. Elle voit un homme jeune avec de la honte dans les yeux, une honte précise et ancienne, quelqu'un qui s'est jugé coupable et qui a rendu le verdict définitif, sans appel. Elle voit quelqu'un qui nage deux heures par jour pour s'épuiser assez pour tenir moralement jusqu'au soir. Elle voit quelqu'un qui ressemble à ce qu'elle aurait pu devenir si elle n'avait pas eu ce poème de Kipling, "If”, et l'enclume.

Elle voit aussi, quand il regarde Léa, quelque chose qui n'a rien de la honte, quelque chose de plus neuf et de plus fragile, quelque chose qui ne sait pas encore ce qu'il est.

Elle voit Léa qui ne sait pas encore non plus.

Elle pense qu'ils y arriveront. Pas vite. Pas facilement. Mais ils y arriveront, parce qu'ils ont tous les deux cette qualité-là, cette façon de regarder une sculpture de fer sur un trottoir et de rester là, immobiles, le temps qu'il faut.

***

Thomas part à vingt deux heures.

À la porte de l'atelier il se retourne et il dit à Claire : "Merci pour aujourd'hui."

"Tu reviens demain", dit Claire. Ce n'est pas une question.

"Oui."

Il regarde Léa une seconde, juste une seconde, puis il repart dans la rue des Tanneurs, les mains dans les poches, et Claire et Léa l'écoutent s'éloigner sur les pavés.

Quand le bruit de ses pas disparaît, Léa dit : "Il te plaît."

Claire réfléchit. "Oui", dit-elle. "Mais pas comme tu crois."

Léa la regarde.

"Il me plaît comme me plaît quelqu'un de bien qui ne sait pas encore qu'il est quelqu'un de bien", dit Claire. Elle éteint le réchaud. "C'est le genre de personne que j'ai envie de garder près de moi. Pas pour ce que tu penses."

Léa baisse les yeux sur ses mains. "Et moi ?" dit-elle, très bas.

Claire pose une main sur sa nuque, brève et ferme.

"Toi c'est différent", dit-elle. "Toi je te garderai pour les deux raisons."

A suivre…

10-Ce qui se brise

La clef tourne dans la serrure de la grande porte à sept heures vingt.

Thomas entre, pose son sac contre le mur, et c'est là qu'il entend.

Pas ce qu'il aurait pu craindre d'entendre, pas les sons qu'il s'était peut-être préparés à entendre sans se l'avouer. Non. Des voix, simplement. Deux voix de femmes depuis la remise, feutrées par la porte basse, et des rires, des rires vrais, le genre de rires qui naissent de l'intimité réelle, de la connaissance de l'autre, des rires qui présupposent une histoire partagée, des matins partagés, une façon d'être ensemble qui n'a pas besoin d'audience.

Il reste immobile au milieu de l'atelier.

Il comprend en une seconde, avec une clarté qui n'a pas besoin de détails, qui n'en demande pas. Il comprend et quelque chose se brise, nettement, sans bruit, comme se brise le métal trop tendu quand la température chute trop vite.

Il pose son sac.

Il commence à travailler.

***

La journée est longue.

Claire sort de la remise à huit heures, les cheveux défaits qu'elle rattache en marchant, et elle trouve Thomas devant l'établi en train de trier des tiges de fer par diamètre, un travail qu'elle ne lui avait pas demandé et qu'il a trouvé seul, méthodique, les mains occupées, les yeux baissés.

Elle s'arrête.

Elle le regarde une seconde, juste une seconde, et elle voit tout, elle voit la ligne des épaules, la façon dont la nuque est tenue, trop tenue, la tension dans les mâchoires. Elle voit la journée d'hier superposée à ce matin et elle comprend ce qu'il a entendu et ce que ça lui a fait.

Elle ne dit rien.

Elle allume le foyer de forge.

***

Léa sort de la remise à huit heures et demie. Elle voit Thomas, elle voit Claire, elle voit quelque chose dans la façon dont Thomas ne lève pas les yeux, et la couleur monte légèrement sur ses joues, et elle prend une caisse et s'assoit avec son carnet et elle dessine, la tête baissée, le crayon qui gratte le papier dans le silence de l'atelier.

Ils travaillent tous les trois.

La forge cogne. Le métal chante sous le marteau de Claire. Thomas porte, tient, déplace, sans un mot de trop, avec cette efficacité silencieuse qu'il a trouvée depuis hier, son corps utile, son corps occupé, son corps qui n'a pas le temps de trahir ce qui se passe dedans.

À 18 heures, Claire pose son marteau.

"J'ai du métal à aller chercher dans le nord", dit-elle. Elle dit ça en s'essuyant les mains sur un chiffon, sans regarder ni l'un ni l'autre en particulier. "Un fournisseur qui ne livre pas. Je préfère faire la route de nuit, moins de circulation." Elle range le chiffon. "Thomas, tu peux garder l'atelier ?"

Thomas lève les yeux vers elle pour la première fois de la journée.

Claire soutient son regard. Il y a dans ses yeux à elle quelque chose de direct et de doux à la fois, quelque chose qui dit je sais et je te fais confiance et c'est nécessaire, tout ça sans un mot.

"Oui", dit Thomas.

Claire prend ses clefs. Elle passe devant Léa, pose une main brève sur son épaule, et elle sort dans la rue des Tanneurs sans se retourner. Le bruit de la camionnette qui démarre, qui s'éloigne, qui disparaît.

Le silence de l'atelier.

***

Ils restent un moment sans bouger, chacun à sa place, Thomas debout près de l'établi, Léa assise sur sa caisse avec son carnet fermé sur les genoux. L'ampoule nue se balance légèrement. Dehors la rue est calme.

C'est Léa qui se lève.

Elle pousse la porte basse de la remise et elle entre, et après un moment Thomas la suit, baissant la tête sous le linteau, et ils sont là tous les deux dans le petit espace chaud, debout d'abord, puis Léa s'assoit sur le bord du matelas et Thomas s'assoit à côté d'elle, pas trop près, une distance raisonnable qui n'est pas raisonnable du tout.

Thomas ouvre la bouche.

Il s'apprête à dire quelque chose, il sent les mots qui se forment, quelque chose d'accusateur ou de blessant, quelque chose qui commence par pourquoi ou par tu aurais pu, et puis il entend ces mots avant de les dire et il entend ce qu'ils ont de ridicule, ce qu'ils ont d'injuste, et il les referme.

Il regarde ses mains.

"Tu l'aimes ?" dit-il.

Léa ne détourne pas les yeux. "Oui", dit-elle.

Thomas hoche la tête. Une fois, lentement. Le geste de quelqu'un qui reçoit une information et la range là où il faut la ranger, sans la commenter, sans la contester.

Le silence dure.

Puis Léa dit, et sa voix fait quelque chose d'étrange, quelque chose qui résiste à ce qu'elle essaie de contenir : "Mais je t'aime toi aussi."

Thomas se retourne vers elle.

"Non", dit-il.

Elle ouvre la bouche.

"Non", répète-t-il. Pas durement, pas comme un rejet, comme une vérité qu'il pose entre eux avec soin. "Je ne te mérite pas."

***

Léa le regarde longtemps.

"Explique", dit-elle.

Thomas regarde le sol en béton. Il pense à toutes les façons dont on peut ne pas dire une chose, tous les angles par lesquels on peut continuer à l'éviter, et il pense qu'il a fait ça toute sa vie ou presque, éviter par le côté, blesser en premier, partir avant, et il pense que Zoé a dit “d'accord” et qu'il est parti et qu'il n'est pas revenu.

"J'ai tué une femme.", dit-il.

Léa ne bouge pas. "Je ne te crois pas", dit-elle. "Explique."

***

Alors il explique.

Il explique Zoé, la lumière de septembre, la nuit qui avait ressemblé à de la certitude. Il explique la lâcheté ordinaire qui avait suivi, l'infidélité sans importance pour lui, la distance installée, les silences qui n'étaient pas de la fatigue. Il explique la dispute, les mots qu'il avait dits, les mots vrais pour d'autres histoires qu'il avait utilisés comme des couteaux parce qu'il avait peur et que la peur chez lui prenait toujours la forme de l'attaque. Il explique son “d'accord” à elle, calme et préparé, et lui qui était parti.

Il explique le téléphone un mardi matin. Le couloir de la morgue. Les cheveux couleur cuivre ternes sous le néon.

Il dit tout ça à voix basse, les yeux sur le sol, sans chercher l'absolution, sans chercher autre chose que dire, juste dire, peut-être pour la première fois à quelqu'un d'autre qu'à lui-même dans l'eau du bassin.

Quand il a fini, il n'y a plus de bruit dans la remise que leurs deux respirations.

Léa pose sa main sur la sienne, sur le matelas entre eux. Elle ne dit pas “ce n'est pas ta faute”. Elle ne dit pas “tu ne pouvais pas savoir”. Elle dit : "Je suis là."

Deux mots. Les mêmes que Hugo autrefois dans la chambre sous les toits. Il ne le sait pas. Ça n'a pas d'importance.

***

Thomas lève les yeux vers elle.

"Maintenant toi", dit-il.

Léa retire sa main. Elle la regarde, cette main, comme si elle cherchait par où commencer, et puis elle commence, et ce qu'elle dit, elle le dit simplement, sans le dramatiser et sans le minimiser, avec cette neutralité précise des choses qu'on a portées si longtemps qu'elles ont perdu leur poids apparent sans perdre leur réalité.

Elle parle de la fuite de chez ses parents. Elle parle de la ville de province, des hommes, de l'argent, de la façon dont son corps était devenu une chose séparable d'elle-même, une chose qu'on pouvait louer à l'heure, et de la distance qu'elle avait mise entre elle et sa propre peau pour survivre à ça, une distance qui ne s'était pas refermée, pas vraiment, pas jusqu'à ces derniers jours.

Elle dit "j'étais une putain" avec la même voix neutre qu'elle mettrait à dire j'étais serveuse, parce que c'est la vérité et que la vérité mérite d'être dite dans sa langue exacte, sans euphémisme et sans violence supplémentaire.

Elle parle du maquereau. Elle parle de la fuite, du pécule, de l'hôtel, du portefeuille compté sous la table du restaurant.

Quand elle a fini elle regarde Thomas.

Thomas la regarde.

"Je m'en fous", dit-il.

Elle fronce légèrement les sourcils.

"Je t'aime", dit-il. Simplement, sans apparat, comme on pose une pièce de métal sur l'établi, avec le poids exact de la chose.

***

Léa ferme les yeux.

Quand elle les rouvre il y a dedans quelque chose qu'il ne lui avait pas encore vu, quelque chose de fragile et de solide à la fois, comme le fer quand il a été bien travaillé, qu’il a reçu les bons coups aux bons endroits et qu’il tient.

"Tu as dit que tu ne mérites pas", dit-elle.

"Oui."

"Moi non plus."

Thomas regarde leurs deux mains sur le matelas, proches sans se toucher encore.

"Alors on est quittes", dit-il.

Léa regarde leurs deux mains aussi.

Puis elle retourne sa paume vers le haut.

11-Se livrer

Il pose sa main dans la sienne.

Juste ça d'abord. La paume de Thomas sur la paume de Léa, les doigts qui s'entrelacent lentement, et ils restent comme ça un moment, assis côte à côte sur le bord du matelas, à sentir la chaleur de cette main dans cette main, le pouls de l'autre perceptible du bout des doigts.

Ce n'est pas un geste érotique. C'est un geste d'avant ça, quelque chose de plus ancien, la façon dont deux personnes qui ont dit l'essentiel et qui n'ont plus rien à cacher s'approchent l'une de l'autre dans ce qui reste.

Thomas tourne la tête vers Léa.

Elle tourne la tête vers lui.

Ils sont très proches. L'ampoule nue au-dessus d'eux, la chaleur de la petite remise, l'odeur de métal et de bois et quelque chose de plus doux en dessous, quelque chose qui appartient à Claire et qui est une présence bienveillante dans cet espace, pas une intrusion.

Thomas lève sa main libre et la pose sur la joue de Léa, la paume à plat, et Léa ferme les yeux sous le contact comme elle les avait fermés sous la main de Claire, mais différemment, avec quelque chose de différent dans la façon dont son visage reçoit ça, quelque chose de plus ancien et de plus attendu, comme une chose qui aurait dû arriver depuis le début et qui arrive maintenant au bon moment, pas avant.

Il l'embrasse.

***

Un baiser lent, presque prudent d'abord, les lèvres qui s'apprennent, qui cherchent la pression juste, et Léa pose sa main libre sur la poitrine de Thomas, la paume à plat sur son sternum, et elle sent son cœur battre là, fort et régulier, et quelque chose en elle se détend, une tension qu'elle portait depuis longtemps, depuis bien avant la piscine, depuis bien avant la ville de province, une tension si ancienne qu'elle ne savait plus qu'elle la portait.

Le baiser s'approfondit. Sa bouche à lui a un goût de café et de quelque chose de plus sombre, quelque chose qu'elle ne cherche pas à nommer, et ses lèvres à elle sont douces et fermes à la fois et Thomas pense, il pense malgré lui à la première fois qu'il avait embrassé Zoé, contre le mur de l'entrée, les manteaux pas encore enlevés, et la pensée fait mal une seconde, nette et précise, puis se dépose, se pose là où les choses qu'on peut finir par porter se posent, et il est là, entièrement là, avec Léa.

Ses mains trouvent ses épaules. Les siennes trouvent sa nuque.

***

Ils se déshabillent lentement, sans précipitation, avec cette même lenteur qu'ils ont mise à se dire les choses essentielles, comme si la logique de la soirée continuait, une seule et même chose qui commençait par les mots et continuait par les mains. Thomas retire la veste de Léa, les manches l'une après l'autre, et Léa défait les boutons de sa chemise à lui, les doigts qui descendent, et à chaque bouton elle s'arrête un instant, la paume à plat sur la peau nouvelle découverte, le sternum, les côtes, le ventre.

Elle pose les lèvres sur sa clavicule.

Il ferme les yeux.

Sa peau a une odeur qu'elle reconnaît, la piscine en dessous de tout le reste, le chlore léger, et quelque chose d'autre, quelque chose qui lui appartient, chaud et légèrement salé, et elle pense que cette odeur-là elle la connaîtra longtemps maintenant, qu'elle l'a déjà apprise sans le savoir pendant les coups de téléphone et la nuit dans la chambre des enfants.

Thomas défait son soutien-gorge d'un geste maladroit qui les fait sourire tous les deux, et ce sourire dans ce moment dit quelque chose d'important, dit qu'ils sont là vraiment, pas dans une performance, pas dans un rôle, juste eux deux dans la petite remise avec leurs maladresses et leurs histoires.

***

Ils s'allongent sur le matelas.

Thomas sur le dos, Léa contre lui, sa tête sur son épaule, et ils restent encore un moment comme ça, peau contre peau, à laisser la chaleur de l'autre devenir familière, à laisser leurs respirations s'accorder. Sa main à lui remonte lentement le long de son dos, vertèbre par vertèbre, apprenant la ligne de sa colonne, les omoplates, la nuque, et elle laisse échapper un souffle long, un souffle de relâchement, quelque chose qui ressemble à du soulagement.

Sa main à elle descend sur son ventre. Elle le sent se contracter légèrement sous ses doigts, et elle continue, explorant, apprenant, avec la même attention curieuse qu'elle avait mise à apprendre le corps de Claire, mais différemment, avec quelque chose de plus en elle, quelque chose de plus lourd et de plus nécessaire.

Elle referme les doigts sur lui.

Il est déjà dur, tendu depuis un moment, et ce contact direct lui tire un son bref depuis la gorge, grave et involontaire, et elle aime ce son, elle le reçoit comme une information précieuse, la façon dont il dit exactement ce qu'il ressent sans le filtrer.

***

Elle commence à bouger la main, lentement, et Thomas ferme les yeux et pose sa main sur la sienne, pas pour diriger, juste pour sentir le mouvement, et sa respiration change, se ralentit et s'approfondit à la fois, le paradoxe du corps qui s'abandonne en même temps qu'il se tend.

Sa main libre trouve les cuisses de Léa, glisse entre elles, et elle s'écarte légèrement, naturellement, et quand ses doigts à lui arrivent là elle est chaude et humide déjà, depuis longtemps peut-être, depuis les mots dits dans la remise ou depuis avant, et il la touche avec une douceur qui n'est pas de la précaution mais du soin, une différence qu'elle perçoit immédiatement.

Ils se tiennent ainsi, les mains de l'un sur l'autre, les yeux fermés, les respirations qui s'entremêlent dans le silence de la remise, et ce n'est pas encore de l'urgence, c'est plus lent que ça, plus patient, deux personnes qui se consolent et se révèlent en même temps, qui apprennent que le corps de l'autre est un endroit où il fait bon être, un endroit sans défense nécessaire, sans distance.

Léa sent le plaisir monter en elle, lent et profond, différent de ce qu'elle a connu avec Claire, différent de ce qu'elle a connu avec Hugo, quelque chose qui porte leurs deux histoires dedans, leurs deux aveux, et elle resserre les doigts sur Thomas et il laisse échapper un autre son, plus long cette fois, et elle l'entend se rapprocher du bord et elle ralentit, elle ne veut pas encore, elle veut rester là encore un peu, dans cet endroit suspendu entre les deux.

"Viens là", dit-elle.

***

Thomas s'allonge sur elle.

Leurs corps trouvent leur alignement naturellement, les hanches de Léa qui s'ouvrent pour recevoir son poids, ses cuisses de part et d'autre des siennes, et ils restent une seconde comme ça, face à face, le souffle mêlé, et Thomas regarde son visage, ses yeux couleur mer en hiver qui le regardent sans rien cacher, et il pense qu'il n'a jamais vu quelqu'un le regarder comme ça, avec cette façon d'être là entièrement, sans réserve, et ça lui fait quelque chose dans la poitrine, quelque chose qui n'est pas du désir seulement, quelque chose de plus large.

Il entre en elle lentement.

Léa ferme les yeux. Ses mains remontent sur son dos, les paumes à plat sur les omoplates, et elle le sent en elle, cette présence nouvelle et attendue, et quelque chose se défait dans ses traits, pas la grimace, pas le masque, quelque chose de bien plus nu que ça, la façon dont le visage dit la vérité quand le corps n'a plus de secret.

Thomas s'arrête un instant, le temps de la sentir autour de lui, le temps de graver ça, et puis il commence à bouger, et elle bouge avec lui, et ils trouvent un rythme qui est leur rythme, lent d'abord, une houle longue et régulière, les corps qui s'apprennent en mouvement comme ils se sont appris au repos.

***

Ils prennent leur temps.

Thomas descend les lèvres sur son cou, sur ses épaules, et Léa tourne la tête de côté pour lui offrir ça, et ses ongles descendent doucement le long de son dos, et il frémit sous ce contact et accélère légèrement, et elle répond à cette accélération, les hanches qui montent à sa rencontre, et leurs respirations se font plus courtes, plus chaudes, le rythme qui change, qui s'intensifie, les corps qui cessent d'apprendre pour simplement être.

Elle dit son prénom une fois, juste son prénom, à voix basse, et il répond en appuyant son front contre le sien, les yeux dans les yeux, et ils se regardent ainsi pendant un long moment, en mouvement, les yeux ouverts, sans rien cacher.

Le plaisir de Léa monte avec une clarté qu'elle ne cherche pas à analyser, une vague longue qui porte leurs deux histoires, leurs deux aveux, la nuit dans la chambre des enfants et les coups de fil du soir et les mains dans l'eau froide du bassin, tout ça ramassé dans ce mouvement-ci, dans cette chaleur-ci, et quand elle arrive au bord elle n'essaie pas de retenir, elle laisse venir, et ce qui vient est long et profond et silencieux, les mains crispées sur ses épaules, le visage contre son cou.

Thomas la sent, il la sent entière, et ça l'emporte, une vague qui monte depuis loin, depuis plus loin que ce soir, et il jouit en elle avec quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance, pas du triomphe, pas de la possession, de la reconnaissance, la façon dont on dit merci pour une chose qu'on ne méritait pas et qu'on a reçue quand même.

***

Après.

Ils restent enlacés, les corps qui refroidissent lentement, les respirations qui reviennent. La main de Thomas dans les cheveux de Léa, défaits sur l'oreiller, et elle écoute son cœur ralentir sous son oreille, ce rythme qui revient à lui-même, régulier et vivant.

Dehors la rue des Tanneurs est silencieuse.

L'ampoule nue se balance imperceptiblement.

Léa dit, les yeux fermés, la voix à mi-chemin entre la veille et le sommeil : "Tu crois qu'elle savait ?"

Thomas pense à Claire qui range son chiffon sans regarder ni l'un ni l'autre. Claire qui dit “j'ai du métal à aller chercher dans le nord“. Claire qui pose une main sur l'épaule de Léa en partant.

"Oui", dit-il.

Léa sourit contre sa poitrine. "Moi aussi je crois", dit-elle.

Le silence revient, plus doux cette fois, habité différemment, et le sommeil vient les chercher l'un après l'autre, doucement, et ils s'y laissent aller enlacés sous les couvertures de Claire, dans la petite remise qui sent le métal et le bois et leur propre chaleur mêlée, pendant que dehors la nuit avance sur les pavés de la rue des Tanneurs.

12-Le matelas de Claire

La lumière entre par le bas de la porte basse, fine et grise, une lumière de très tôt.

Léa s'éveille la première.

Elle met une seconde à reconnaître le plafond, l'ampoule nue au bout de son fil, l'odeur de métal et de bois, le poids du bras de Thomas sur sa taille. Une seconde de flottement doux, puis tout revient, les mots dits la veille, les mains, le sommeil qui les avait pris ensemble sans prévenir.

Elle se retourne vers Thomas, vers son visage endormi, les traits détendus, la tension des mâchoires enfin absente, et elle reste un moment à le regarder comme ça, avec une tendresse qui lui appartient, qui n'a pas de nom encore mais qui n'en a pas besoin.

Puis elle entend.

Un bruit depuis l'atelier, discret, le raclement d'une caisse déplacée, des pas sur le béton, quelqu'un qui essaie de ne pas faire de bruit et qui en fait quand même.

Léa se redresse d'un coup.

"Claire."

Elle dit ça d'une voix à la fois surprise et coupable, les deux à égalité, et le son de sa propre voix la fait grimacer légèrement, la façon dont elle porte les deux choses ensemble, la surprise et la culpabilité, comme si elle n'avait pas le droit d'être surprise puisqu'elle savait, comme si la culpabilité invalidait la surprise ou la surprise invalidait la culpabilité.

Thomas ouvre les yeux.

Il regarde Léa assise sur le matelas, les cheveux défaits, les épaules nues, ce visage qu'il apprend depuis quelques heures et qui porte maintenant quelque chose de nouveau, quelque chose qu'il reconnaît parce qu'il l'a vu sur ce même visage hier soir quand elle disait “mais je t'aime toi aussi“, cette façon d'aimer qui ne sait pas encore comment tenir plusieurs choses à la fois sans en trahir aucune.

Il passe un bras autour d'elle et la serre contre lui.

"Tu l'aimes aussi", dit-il. Ce n'est pas une question.

Léa hoche la tête, une fois, contre son épaule. Un geste petit et honnête.

Thomas reste un moment comme ça, le menton dans ses cheveux, les yeux sur la porte basse. Il pense à Claire qui range son chiffon sans les regarder. Claire qui s'invente une route de nuit. Claire qui pose une main sur l'épaule de Léa en partant, brève et ferme. Claire qui a dit à Léa “toi c'est différent, toi je te garderai pour les deux raisons”.

Il pense à ce que ça fait en lui, de savoir que Léa aime Claire, et il cherche la jalousie là-dedans, il la cherche vraiment, et ce qu'il trouve à la place le surprend, quelque chose de plus ouvert que la jalousie, quelque chose qui dit que si elle aime Claire alors Claire mérite d'être aimée, et si Claire mérite d'être aimée alors peut-être que lui aussi le peut.

Il prend une inspiration.

"Claire."

Sa voix porte dans le silence de l'atelier, calme et directe. "On est là."

***

Le silence de l'autre côté de la porte dure trois secondes.

Plus rien, plus de bruits de pas, plus de caisses déplacées. Thomas imagine Claire debout dans l'atelier, les clefs dans la main ou le chiffon, immobile, qui évalue, qui assemble comme elle assemble toujours.

Il pense la voir sourire.

Il ne sait pas d'où lui vient cette certitude, mais elle est là, nette, la même netteté que la sculpture vue depuis le trottoir, la même évidence.

"Viens", dit-il.

***

La porte basse s'ouvre.

Claire se tient dans l'encadrement, courbée sous le linteau, et elle se redresse de l'autre côté et elle les regarde.

Elle a ses vêtements de route encore, jean et pull sombre, les cheveux défaits, les yeux qui portent la nuit passée, sans la trahir. Elle tient ses clefs dans la main droite. Elle regarde Thomas, regarde Léa contre lui, leurs deux corps nus sous la couverture, le désordre du matelas, et sur son visage il y a quelque chose de complexe et de bref, une émotion qui passe sans s'installer, plusieurs choses à la fois, et puis ce qui reste, ce qui se pose, c'est quelque chose de simple.

Léa tend la main vers elle.

Claire baisse les yeux sur cette main.

Thomas pose la sienne à plat sur le matelas, de l'autre côté de Léa, et il regarde Claire, et il dit, avec une voix qui n'a rien de solennel, rien de calculé, la voix de quelqu'un qui constate quelque chose d'évident : "Il y a de la place pour trois sur ton matelas."

***

Claire pose ses clefs sur la caisse.

Elle s'approche, elle s'accroupit au bord du matelas, et elle prend la main de Léa dans la sienne, et elle regarde Thomas au-dessus de Léa, longtemps, avec cette façon qu'elle a de peser les choses, de vérifier les soudures avant de s'y fier.

Ce qu'elle voit dans ses yeux à lui n'est pas de la politesse. Ce n'est pas non plus du désir calculé, pas une invitation de façade. C'est quelque chose de plus rare, quelque chose qu'elle reconnaît parce qu'elle le porte elle-même, cette façon d'aimer qui s'élargit au lieu de se rétrécir, qui fait de la place au lieu d'en prendre.

Elle pose un genou sur le matelas.

Puis l'autre.

Elle s'allonge contre Léa, de l'autre côté, et Léa se retourne vers elle et pose le front contre le sien, et Thomas garde son bras autour de Léa et pose sa main libre sur l'épaule de Claire, et ils restent ainsi tous les trois dans la chaleur du matelas, dans le silence de la remise, dans la lumière grise du matin qui grandit doucement sous la porte.

Personne ne dit rien.

Il n'y a rien à dire qui ne soit déjà dit par ça, par leurs trois respirations qui s'accordent, par leurs trois corps qui trouvent leur place l'un contre l'autre sur le matelas trop étroit qui est exactement assez grand, par la sculpture dehors sur le trottoir de la rue des Tanneurs dont les tiges de fer s'élancent vers le ciel de mars, certaines courbées, certaines droites, certaines interrompues net.

Certaines qui continuent.

13-CLT

La banderole est immense.

Elle court sur toute la largeur de la façade du musée, blanc sur noir, trois lettres seulement, CLT, sans point, sans explication, et Thomas s'arrête sur le parvis et lève les yeux vers elle et il reste là, la nuque renversée, avec ce sourire qu'il a depuis quelque temps, un sourire qui n'existait pas il y a deux ans, quelque chose d'ouvert et de solide, un sourire qui a traversé quelque chose et qui le sait.

Claire est à sa gauche. Léa est à sa droite.

Ils regardent tous les trois la banderole, debout sur le parvis de ce musée d’art contemporain dans cette capitale étrangère dont ils apprennent les rues depuis quatre jours, et autour d'eux des gens entrent et sortent, des gens qui savent ce que CLT signifie, qui le savent parce que la presse en a parlé, parce que les catalogues circulent, parce que quelque chose dans ce travail-là a trouvé un endroit dans le monde et s'y est installé.

Claire dit : "On devrait rentrer."

Léa dit : "Encore une minute."

Thomas ne dit rien. Il garde les yeux sur les trois lettres.

“**

À l'intérieur, les sculptures.

Celles de Claire d'abord, qu'on reconnaît dès l'entrée, le fer forgé et le cuivre, les formes qui partent d'une densité compacte et qui s'élancent, qui cherchent quelque chose en hauteur, des formes qui ont l'air de tenir debout par volonté propre, par une tension interne que le métal porte sans fléchir. Elles sont grandes, présentes, elles occupent l'espace avec l'autorité tranquille de choses qui savent ce qu'elles sont. Certaines portent des traces du feu, des surfaces brûlées laissées volontairement, une mémoire de l'incendie intégrée à l'œuvre, pas effacée, assumée.

Celles de Léa sont différentes, plus petites souvent, moins hautes mais plus larges, des formes qui se déploient horizontalement, qui cherchent l'étendue plutôt que la hauteur. Du fer aussi, mais travaillé autrement, avec des outils plus fins, et du verre parfois coulé dans les interstices, et des surfaces polies jusqu'au miroir qui reflètent la salle et ceux qui regardent, qui les intègrent à l'œuvre. Des formes fluides, presque organiques, qui semblent avoir poussé plutôt qu'avoir été construites, et dans lesquelles on reconnaît, si on les regarde longtemps, des corps, des gestes, des positions qui ne sont jamais tout à fait anatomiques mais qui portent quelque chose du corps humain en eux, quelque chose de l'intimité, de la vulnérabilité consentie.

Celles de Thomas sont brutales.

Pas dans le mauvais sens du mot, dans le sens premier, le sens du brut, du direct, du non-médiatisé. Pas de croquis préalables, jamais, il frappe le métal sans dessin, sans plan, avec une façon de travailler que Claire a regardée la première fois avec une inquiétude qui s'est transformée en admiration quand elle a vu ce qui sortait de là. Des formes qui portent la trace du geste, où l'on voit encore le coup de marteau, l'endroit où le métal a cédé, l'endroit où il a résisté. Des formes expressives et imparfaites qui disent quelque chose sur la façon dont les choses se font, sur la façon dont on ne contrôle jamais entièrement ce qu'on crée, et comment c'est précisément là que ça devient intéressant.

Sous toutes les pièces, la même signature. CLT. Claire Léa Thomas.

***

Ils rentrent à pied vers l'hôtel.

La ville étrangère autour d'eux, ses rues qu'ils commencent à connaître, une boulangerie repérée le premier matin, un square avec un banc où Léa a dessiné pendant une heure pendant que Thomas et Claire cherchaient un café. Ils marchent tous les trois, pas dans un ordre particulier, changeant de place naturellement selon les trottoirs et les croisements, et il y a dans leur façon de marcher ensemble quelque chose qui se voit de loin, quelque chose qui dit “nous” sans le crier, quelque chose d'installé et de vivant à la fois.

Tout le monde connaît leur relation.

Personne n'en fait plus un sujet depuis longtemps, pas les journalistes qui écrivent sur CLT, pas le galeriste qui les représente, pas les rares amis qui gravitent autour d'eux. Ça a été dit une fois, simplement, dans une interview il y a un an, et après ça il n'y avait plus rien à dire parce que la question était réglée, parce que CLT c'est aussi ça, trois initiales dans le même ordre sur le même carton, une seule adresse, un seul atelier rue des Tanneurs où le matelas et la remise ont depuis longtemps cédé la place à quelque chose de plus grand.

***

La suite de l'hôtel est haute de plafond, les fenêtres donnent sur une place, la lumière de fin d'après-midi entre, oblique et dorée.

Thomas pose les clefs sur la commode.

Claire s'assoit sur le bord du lit, les coudes sur les genoux, et elle regarde le sol un moment, et Léa vient s'asseoir à côté d'elle et pose la tête sur son épaule, et Claire lève la main et la pose sur les cheveux de Léa avec ce geste qu'elle a, bref et ferme et tendre à la fois.

Thomas les regarde depuis la fenêtre, la lumière dans le dos.

"Ça va ?" dit-il, à Claire surtout.

Claire lève les yeux vers lui. Elle réfléchit, vraiment, elle ne répond pas par réflexe. "Oui", dit-elle. Et puis : "C'est drôle. Je pensais que ça ferait plus mal, de voir tout ça ensemble. De voir l'incendie dedans."

"Et ?"

"Ça fait pas mal. Ça fait..." Elle cherche. "Ça fait juste vrai."

***

Thomas traverse la chambre.

Il s'agenouille devant elles deux, les mains sur leurs genoux, et il les regarde l'une puis l'autre, ces deux visages qu'il connaît maintenant dans tous leurs états, dans le travail et dans le sommeil et dans la colère et dans le rire et dans l’abandon, et ce qu'il ressent en les regardant n'a plus rien à voir avec ce qu'il ressentait sur le trottoir devant la piscine municipale, plus rien à voir avec le coton du médicament et les larmes mêlées au chlore, c'est quelque chose de construit et de choisi, quelque chose qui a des fondations, des joints vérifiés, du métal bien travaillé.

Il pense à Zoé une seconde, comme il y pense parfois, avec la douleur qui est devenue ce qu'elle est, une ligne sur une radio, visible, réelle, qui dit quelque chose d'important sur la façon dont les os se sont ressoudés.

Il pose les lèvres sur le genou de Claire. Puis sur le genou de Léa.

***

Ce qui commence alors est lent, et c'est voulu, c'est une lenteur décidée, parce qu'ils savent maintenant, tous les trois, que la lenteur est une façon de tout garder, de ne rien précipiter, de laisser chaque chose avoir le poids qu'elle mérite.

Claire prend le visage de Thomas entre ses mains et elle l'embrasse, longuement, et Léa regarde ça avec ce regard qu'elle a, ouvert et présent, et sa main remonte dans le dos de Claire, défait les premiers boutons de sa chemise, les doigts qui descendent le long de la colonne vertébrale, et Claire frémit sous ce contact sans interrompre le baiser.

Ils se déshabillent mutuellement sans urgence dans la lumière dorée de la fin d'après-midi, et leurs corps se retrouvent avec la familiarité de ce qui a été appris et pratiqué et perfectionné, chacun sachant ce que l'autre aime et ce que l'autre donne, sachant où les cicatrices sont, sachant comment les approcher sans les rouvrir et comment parfois les toucher quand même, doucement, parce que les cicatrices font partie du corps aussi.

***

Léa est entre eux deux sur le lit.

Les mains de Claire dans ses cheveux, les lèvres de Thomas sur son épaule, et elle ferme les yeux et elle est là, entièrement là, dans sa propre peau sans distance, sans sous-location, chez elle dans son propre corps d'une façon qu'elle ne connaissait pas avant la rue des Tanneurs, avant la petite remise, avant ces deux-là qui lui ont appris que son corps était un endroit où il faisait bon revenir.

Thomas descend le long d'elle, les lèvres sur le ventre, sur les hanches, et Claire se penche sur elle, sa bouche sur ses seins, et Léa a les mains dans leurs deux chevelures à la fois, et le plaisir qui monte en elle a la texture de quelque chose de construit, pas une vague qui submerge mais une chaleur qui s'étend, qui s'installe, qui sait qu'elle a le temps.

Claire et Thomas se regardent par-dessus le corps de Léa, et dans ce regard il y a quelque chose qui n'a pas de nom dans les langues ordinaires, quelque chose qui est à la fois du désir et de la complicité et de la reconnaissance mutuelle, la façon dont deux personnes qui aiment la même personne se voient dans cet amour commun et découvrent qu'elles s'aiment aussi, différemment, mais réellement.

***

Ils font l'amour longuement, dans la lumière qui vire à l'orange puis au rouge, changeant de configurations avec la fluidité naturelle des choses pratiquées, des corps qui se connaissent, Thomas en Léa pendant que les mains de Claire sont partout, puis Claire sur Thomas, Léa contre eux, puis tous les trois dans un entrelacement qui a quelque chose des sculptures de l'atelier, des formes qui se cherchent et se trouvent et se soutiennent, et les sons qu'ils font sont vrais, pas calculés, des sons de corps qui sont bien où ils sont.

Le plaisir circule entre eux comme circule la chaleur dans le métal bien travaillé, de l'un à l'autre et retour, amplifié à chaque passage, et quand ils jouissent ce n'est pas simultané comme dans les films, c'est décalé, l'un puis l'autre puis l'autre encore, chaque fois reçu par les deux autres, tenu par les deux autres, et cette façon-là de se donner du plaisir et d’en recevoir dit quelque chose sur eux, sur ce qu'ils ont construit, sur la façon dont personne n'est seul dans cette chambre et ne le sera plus jamais.

***

Après.

La nuit est tombée sur la ville étrangère. La place en dessous des fenêtres s'est allumée, les lampadaires, les terrasses, les voix lointaines d'une langue qu'ils ne parlent pas couramment et qui leur semble belle pour ça.

Ils sont allongés tous les trois dans le désordre des draps, dans la chaleur de leurs trois corps, et personne ne parle, et ce silence est le silence le plus habité qu'aucun d'eux ait jamais connu, plein jusqu'aux bords, solide, le silence de quelque chose qui tient.

Claire a les yeux ouverts sur le plafond.

Thomas pense à trois lettres sur une banderole blanche et noire.

Léa pense à une chambre sous les toits avec un velux et des étoiles, et à Hugo qui avait dit tu es là, et elle pense oui, oui, je suis là, avec une certitude qu'elle n'a plus à chercher, qui est simplement là, comme elle est simplement là, dans cette chambre, dans cette ville, dans ce lit, entre ces deux-là.

Elle est là.

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