Naufragés (Partie 1/2)
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Naufragés (Partie 1/2)
1-Longueurs
Il pousse sur le mur du bout des pieds et s'élance.
L'eau l'avale. Le monde disparaît, remplacé par ce bruit sourd et feutré que fait le bassin quand on est dedans, ce grondement de cathédrale liquide où tous les sons du dehors arrivent amortis, transformés, presque doux. C'est pour ça qu'il vient. Pour ce silence qui n'est pas tout à fait le silence.
Il nage le crawl, bras droit, bras gauche, la tête qui tourne, l'air arraché en rafales. Il compte les longueurs depuis quarante minutes mais il a perdu le fil après la vingtième. Peu importe. Ce qui compte c'est le mouvement, le mur qui approche, la culbute, le mur qui s'éloigne, recommencer. Tant qu'il y a un mur à atteindre, il n'a pas à penser.
Le médicament aide. Il le sent dans ses membres, une espèce de coton chaud qui tapisse l'intérieur, qui émousse les angles. Son psychiatre appelle ça "stabiliser". Lui il appelle ça flotter. Pas nager. Flotter. Même quand il crawle à s'en vider les poumons, quelque chose en lui flotte, léger et vaguement absent, comme une bouée qu'on regarde depuis la rive.
Il touche le mur. Repart.
***
Le souvenir arrive d'abord comme une lumière.
Pas une image nette, rien de précis. Juste une qualité de lumière, chaude et oblique, la lumière d'une fin d'après-midi en septembre qui entre par une fenêtre sans rideau. Il y avait une fenêtre sans rideau. Il s'en souvient maintenant. Le soleil faisait des rectangles sur le parquet.
Il touche le mur. Repart.
La lumière revient. Elle est plus chaude. Il y avait quelqu'un dans cette lumière. Une silhouette d'abord, floue, les contours qui tremblent comme sous l'eau. Le médicament fait ça aussi, il met du flou sur ce qu'on ne veut pas voir, une bienveillance chimique, presque tendre.
Bras droit. Bras gauche. Respire.
Il ne veut pas voir. Il le sait, il le sait très bien, et son corps le sait aussi, qui accélère le tempo, qui force, qui s'épuise, qui essaie de dépasser la limite où les pensées ne suivent plus. Mais la limite ce soir est plus loin que d'habitude, ou bien la pensée est plus rapide, ou bien le médicament commence à perdre de son efficacité en fin de journée, et la silhouette dans la lumière prend de l'épaisseur, prend de la couleur.
Des cheveux. Roux. Pas vraiment roux, quelque chose entre le châtain et le cuivre, la couleur que ça fait quand le soleil de septembre traverse des cheveux châtains. Il revoit ça très précisément. Il n'avait jamais vu une couleur pareille.
Il touche le mur. S'arrête une seconde, front contre le carrelage froid. Repart.
***
Elle s'appelait Zoé.
Il ne pense pas son prénom, il le sent, quelque part entre la gorge et le sternum, là où les choses qu'on ne dit plus continuent de résonner.
Zoé, un soir de septembre, dans un appartement qui n'était ni le sien à elle ni le sien à lui, une fête qui s'était vidée autour d'eux sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils avaient parlé pendant des heures. Ou peut-être pas si longtemps. Le temps avec elle avait une façon de se dilater ou de se contracter selon ce qu'elle décidait.
Il se souvient de la première fois qu'il l'a embrassée.
Ce n'est pas lui qui avait commencé. Elle avait posé deux doigts sur sa mâchoire, juste là, et elle l'avait regardé une seconde, deux secondes, avec quelque chose dans les yeux qui ressemblait à une question mais qui n'attendait pas de réponse. Puis ses lèvres sur les siennes, douces et fermes en même temps, un baiser bref, presque sec, qui avait tout de suite demandé autre chose.
Il touche le mur. Ne repart pas.
Il reste là, cramponné à la margelle, les bras tendus, la tête hors de l'eau, et il laisse le souvenir venir.
***
Ils étaient restés debout un long moment, à s'embrasser contre le mur de l'entrée, les manteaux pas encore enlevés. Sa bouche avait un goût de vin blanc et de quelque chose de plus sombre, presque amer, qu'il n'aurait pas su nommer. Il avait glissé les mains sous son manteau, senti la chaleur de ses hanches à travers le tissu fin de sa robe. Elle avait émis un son très bas, presque inaudible, un son qui n'était pas encore un gémissement mais qui en prenait le chemin.
Ils avaient fini par trouver la chambre.
La lumière de septembre était là, oblique et dorée, les rectangles sur le parquet. Elle avait retiré sa robe sans cérémonie, dos tourné, et il avait regardé sa colonne vertébrale, la façon dont sa nuque disparaissait sous les cheveux couleur cuivre, les omoplates qui bougeaient sous la peau. Elle avait une façon d'occuper l'espace, nue, qui n'avait rien de calculé et qui était dévastateur.
Quand elle s'était retournée elle n'avait pas cherché à se couvrir. Elle l'avait regardé s'approcher avec ce même regard, la question qui n'attend pas de réponse, et il avait posé les mains sur elle, les paumes à plat sur son ventre d'abord, sentant sa chaleur, puis remontant lentement vers ses seins, les pouces effleurant les aréoles jusqu'à ce qu'elle ferme les yeux.
Il l'avait fait basculer sur le lit. Elle avait ri, un rire bref, surpris, pas du tout le rire prévu dans ces occasions, un vrai rire, et ça l'avait rendu fou.
Il se souvenait de tout. Il se souvenait de sa peau, fine sur les clavicules, plus épaisse sur les cuisses, il se souvenait de la façon dont elle cambrait légèrement le dos quand il descendait le long de son ventre, les lèvres et la langue sur la ligne blanche qui mène au bas-ventre, il se souvenait du moment où ses cuisses s'étaient entrouvertes, pas d'une grande ouverture théâtrale, juste un écartement léger, presque distrait, qui était une invitation absolue. Il se souvenait de l'odeur d'elle à cet endroit, chaude et légèrement sucrée, une odeur intime qui lui avait retourné quelque chose au fond du ventre.
Il avait pris son temps. Sa langue sur elle, d'abord prudente, apprenant l’anatomie, trouvant les endroits qui faisaient monter sa respiration, les endroits qui la faisaient se raidir légèrement, les mains crispées dans ses cheveux. Elle ne gémissait pas vraiment, elle soufflait, une série de souffles courts et irréguliers qui s'accéléraient, et il avait appris à lire dans ce rythme-là comme dans une partition. Quand elle avait joui c'était sans cri, les cuisses serrées autour de sa tête, un long frémissement qui avait parcouru tout son corps, les orteils tendus, les doigts enfoncés dans ses cheveux, et après ça elle avait dit, très bas : "Viens là."
Il était remonté le long d'elle. Leurs corps s'emboîtaient d'une façon qui semblait avoir toujours su comment faire. Il était entré en elle lentement, guettant son visage, et son visage s'était ouvert, quelque chose s'était défait dans ses traits, pas la grimace attendue mais quelque chose de bien plus nu, presque douloureux à regarder. Ils avaient bougé ensemble longtemps, sans urgence, dans la lumière qui virait à l'orange, et elle avait gardé les yeux ouverts presque tout le temps, les yeux fixés sur lui d'une façon qui lui avait semblé alors être un engagement parfait et qui depuis, depuis, il ne savait plus comment appeler ça.
Il avait joui en elle sans s'y attendre vraiment, emporté par quelque chose qui ressemblait moins à du plaisir qu'à de la certitude.
Après ils étaient restés dans le désordre des draps, elle sur le ventre, lui sur le dos, leurs souffles qui revenaient lentement. Le soleil avait disparu. Elle avait dit : "J'ai faim", et il avait ri.
***
Il repart.
Bras droit. Bras gauche. Le mur. La culbute. Le mur.
Mais quelque chose s'est fissuré dans le cocon chimique, une fissure fine et froide, et par là dedans passe maintenant autre chose. Les mois qui avaient suivi. Sa façon à lui de se laisser dériver. Pas d'un coup, pas avec intention, juste la dérive, la plus lâche et la plus ordinaire des façons de perdre quelqu'un.
Il y avait eu une fille, d'abord. Une collègue, un soir de pot d'équipe, trop de bière et pas assez de raisons de rentrer. Rien d'important. C'est ce qu'il s'était dit. Rien d'important, juste un soir, juste un corps contre un autre corps dans la cage d'escalier d'un immeuble qu'il ne reverrait jamais. Il n'avait pas rappelé Zoé ce soir-là. Il lui avait envoyé un message le lendemain, distrait, quelques mots sans substance.
Elle avait répondu comme si de rien n'était.
Il touche le mur. Repart.
Elle avait répondu comme si de rien n'était parce qu'elle ne savait pas, et lui il avait laissé ça se déposer entre eux comme une couche de poussière invisible, fine d'abord, puis plus épaisse à chaque semaine qui passait. Il était moins présent. Il rappelait moins vite. Il avait des soirs qu'il ne racontait pas, des silences qui n'étaient pas de la fatigue. Il se disait que ce n'était rien. Il se disait que ça passerait. Il se disait des choses que les gens se disent quand ils ne veulent pas regarder ce qu'ils font.
Zoé avait commencé à changer de ton. Plus distante, plus précautionneuse. Elle posait des questions qu'elle n'aurait pas posées avant. Il répondait à côté. Elle insistait parfois, pas longtemps, avec une retenue qui lui ressemblait, et lui esquivait, gentiment, lâchement.
Et puis le soir de mars, dans son appartement à elle, une dispute pour rien, pour une chose dérisoire et prétexte, et lui qui avait dit…
Il ne pense pas aux mots qu'il avait dits.
Il les pense quand même, là, dans l'eau, les bras qui brûlent, les mots reviennent comme ils reviennent toujours, avec leur précision de couteau. Il lui avait dit qu'elle était étouffante. Il lui avait dit qu'il avait besoin d'espace. Il lui avait dit des choses vraies pour d'autres personnes, dans d'autres histoires, des choses qui sonnaient juste parce que les mots existent pour ça, pour sonner juste même quand on ment. Il ne pensait pas un mot de ce qu'il disait. Il avait peur, simplement. Il avait fait ce que font les gens qui ont peur et qui ne savent pas le dire : il avait blessé en premier.
Elle n'avait pas crié. Elle n'avait pas pleuré non plus, pas devant lui.
Elle avait dit, très calmement : "D'accord."
Un seul mot. D'accord. Comme si elle avait attendu ça, comme si elle s'y était préparée, et ça avait été pire que tout le reste.
Il avait quitté l'appartement. Il n'était pas revenu.
***
Le mur. La culbute. Le mur.
Il nage maintenant de façon mécanique et presque aveugle, les yeux brûlés par le chlore ou par autre chose, il ne sait plus. Le cocon du médicament s'est déchiré quelque part pendant les longueurs et il y a maintenant dans sa poitrine quelque chose de très froid et de très précis, quelque chose qu'il reconnaît bien, qu'il retrouve chaque soir quand le médicament faiblit, une douleur nette, pas dramatique, juste constante, comme une dent qu'on aurait arrachée et dont l'alvéole ne guérit pas.
Il pense qu'il aurait dû. Il ne sait pas finir la phrase.
Il pense qu'il aurait pu. Même chose.
Il touche le mur. Ne repart pas. Ses bras ne repartent pas.
***
Le coup téléphone était arrivé un mardi matin, trois semaines après. Un numéro qu'il ne connaissait pas, une voix de femme, fonctionnaire et douce à la fois, qui avait demandé s'il était bien Thomas, si il connaissait bien Zoé. La voix qui lui demandait de venir. Pour une identification. La voix qui avait ajouté, avec une délicatesse professionnelle qui avait été pire que tout : "Prenez quelqu'un avec vous si vous pouvez."
Il n'avait pris personne.
Le couloir de la morgue sentait le désinfectant et quelque chose d'autre, une odeur froide et neutre qui n'était pas la mort mais son administration. Un homme en blouse l'avait accompagné jusqu'à une fenêtre, une vitre, de l'autre côté, un drap blanc, et sous le drap la forme d'un corps.
Le drap tiré.
C'était elle. Les cheveux couleur cuivre, ternes maintenant sous la lumière au néon, le visage pâle et très calme, plus calme qu'il ne l'avait jamais vue, et Thomas avait pensé à ça, à ce calme, à cette façon qu'elle avait d'être enfin immobile, elle qui bougeait toujours, qui ne s'arrêtait jamais, et cette pensée l'avait brisé en deux d'une façon silencieuse et définitive.
Il avait dit oui. C'est elle. Oui.
***
Dans le couloir de nage, Thomas s'arrête au milieu du bassin.
Il fait la planche. Les bras écartés, les yeux au plafond, les néons au-dessus de lui qui tremblent légèrement dans la buée. L'eau entre dans ses oreilles, amortit les sons du monde. Il flotte.
Sur son visage il y a de l'eau. Il y a du chlore et il y a autre chose, quelque chose de plus chaud, de plus salé, qui se mêle à l'eau du bassin sans qu'il cherche à l'arrêter.
Il se hait d'une façon très simple, très calme. Il se hait pour les choses dites et pour les choses non dites, pour les fois où il n'avait pas rappelé assez vite, pour la nuit de septembre et pour ce qu'il y avait lu dans ses yeux et qu'il avait choisi d'appeler un engagement parfait, pour n'avoir pas su, pour n'avoir pas vu, pour avoir existé tandis qu'une personne se noyait dans l’angle mort de sa conscience.
L'eau est tiède. Il flotte.
Il pense qu'il aurait dû.
Il ne finit toujours pas la phrase.
***
2-Flotter-couler
L'eau entre dans ses oreilles et le monde se tait.
C'est pour ça qu'elle vient. Pas pour nager, elle ne sait presque pas nager, juste assez pour ne pas couler tout à fait. Elle vient pour ça, pour le moment où l'eau recouvre les oreilles et où les sons du monde arrivent de loin, déformés, sans prise. Elle vient pour flotter sur le dos dans la zone libre du grand bassin, les bras légèrement écartés, les yeux au plafond, et laisser l'eau décider du reste.
Elle coule un peu. Juste assez. Les oreilles sous la surface, la bouche encore à l'air, les yeux qui voient les néons trembler à travers le léger voile de l'eau qui déborde. Elle reste comme ça quelques secondes, cinq, dix, à la limite. Puis elle remonte.
Elle fait ça depuis une heure.
Le maître-nageur l'a regardée deux ou trois fois depuis son perchoir. Elle le sait sans le voir. Elle sait toujours quand on la regarde. C'est une chose qu'elle a apprise, un sens supplémentaire qu'elle aurait préféré ne pas développer, une façon de percevoir les regards dans son dos, sur ses épaules, sur ses jambes, comme on perçoit une variation de température. Elle a appris à ne pas réagir. À continuer ce qu'elle faisait comme si de rien n'était. À être ailleurs.
***
Elle s'appelle Léa, elle a vingt-deux ans et elle occupe le moins de place possible.
Ce n'est pas une décision consciente, ou plutôt ce n'est plus conscient depuis longtemps, c'est devenu une façon d'être, une posture permanente. Les vêtements qu'elle choisit sont neutres, sans forme particulière, des couleurs qui ne retiennent pas l'œil. Les cheveux attachés, toujours, un chignon bas ou une queue de cheval, rien qui encadre le visage ou attire l'attention sur lui. Elle marche les épaules légèrement rentrées, le regard à hauteur de trottoir.
Ça ne marche pas vraiment. Elle le sait.
Les hommes la regardent quand même. Ils la regardent avec cette façon particulière qu'ont les hommes quand ils pensent que vous ne les voyez pas, ce regard latéral, évaluateur, qui parcourt et jauge et calcule. Elle le perçoit à chaque fois. Elle rentre un peu plus les épaules. Elle accélère le pas.
Dans l'eau au moins personne ne calcule rien. Dans l'eau elle est juste un corps qui flotte, pâle et flou sous la surface, rien de désirable dans un maillot de bain noir une pièce, les cheveux collés au crâne. Dans l'eau elle est presque invisible. C'est le seul endroit.
Elle coule un peu. Remonte.
***
L'argent.
Elle ne veut pas penser à l'argent mais l'argent est là, présent comme une douleur sourde, comme ces maux de tête qui s'installent derrière les yeux et qu'on oublie pendant quelques minutes avant qu'ils reviennent. Il lui reste de quoi payer cette nuit à l'hôtel. Peut-être demain. Après demain c'est une question à laquelle elle ne répond pas encore, qu'elle reporte à plus tard avec une régularité qui commence à ressembler à de la méthode.
Elle a fui avec ce qu'elle avait sur elle. Ce n'était pas grand chose.
Elle a fui, c'est ce qu'elle sait faire. Elle le sait très bien, elle ne se fait pas d'illusions là-dessus. Partir avant que ça empire, partir avant qu'on lui demande quelque chose qu'elle ne peut plus donner, partir avant de devenir quelqu'un qu'elle ne reconnaît plus tout à fait. Sauf qu'à force de partir elle est devenue quelqu'un qu'elle ne reconnaît déjà plus, et que la prochaine fuite n'a pas de destination, et que c'est peut-être ça le problème avec les fuites; à un moment il n'y a plus d'endroit où aller.
Elle ne pense pas à la suite. Elle flotte.
L'eau dans ses oreilles. Le silence cotonneux. Les néons qui tremblent.
***
Parfois son propre corps lui est étranger.
Pas de façon dramatique, pas de façon visible, juste une distance légère entre elle et sa propre peau, comme si elle l'habitait en sous-location, poliment, sans vraiment défaire ses cartons. Elle regarde quelquefois ses mains, dans le métro ou dans une file d'attente, et elle pense: ce sont mes mains, avec une neutralité qui l'étonne. Elle sait quand c'est arrivé, cette distance à son propre corps. Elle ne veut pas penser à comment c'est arrivé.
Elle pense à autre chose.
Elle coule un peu. Remonte.
***
Le souvenir arrive sans prévenir, comme ils arrivent toujours, par en dessous, pendant qu'on regarde ailleurs.
Hugo.
Elle avait dix-neuf ans, lui vingt ou vingt et un, elle ne se souvient plus exactement. C'était dans la ville de ses parents, dans la chambre de bonne qu'il louait sous les toits d'un immeuble du centre, un espace minuscule avec un velux et un matelas posé sur le sol et des livres partout, empilés n'importe comment sur le plancher. Il étudiait quelque chose, la philosophie ou les lettres, elle ne se souvient plus, elle se souvient surtout de la façon qu'il avait de parler, lentement, en cherchant les mots justes, comme si les mots avaient un poids et qu'il fallait les choisir avec soin.
Ils s'étaient retrouvés là après une soirée, sans que ce soit vraiment prévu, ou peut-être que si, peut-être que tout était prévu depuis le début de la soirée, ces choses-là se décident bien avant qu'on se l'avoue.
Il l'avait regardée.
Voilà ce dont elle se souvient le mieux, la façon dont il l'avait regardée. Pas comme les autres, pas avec ce regard latéral qui évalue et calcule, pas avec cette façon de la découper en morceaux utilisables. Il l'avait regardée en face, les yeux dans les yeux, longuement, et il avait dit quelque chose de simple, quelque chose comme tu es vraiment belle, sans le dire comme un compliment ou comme une entrée en matière, juste comme un fait qu'il constatait avec une certaine gravité, et elle avait senti quelque chose se déplacer dans sa poitrine, quelque chose qu'elle ne savait pas encore nommer.
Elle avait dix-neuf ans et personne ne l'avait regardée comme ça.
***
Ses mains à lui étaient maladroites au début, un peu hésitantes, et c'était bien, c'était exactement bien, parce que ses mains, à elle, tremblaient légèrement et que leurs maladresses se répondaient et se compensaient. Il avait défait les boutons de sa chemise lentement, trop lentement, et elle avait ri un peu, nerveusement, et lui aussi avait ri, et le rire avait dissous quelque chose dans l'air de la chambre, une tension, une solennité un peu lourde, et après ça leurs mains avaient moins tremblé.
Il avait pris son temps sur elle. Pas comme quelqu'un qui suit un protocole, pas avec cette efficacité un peu mécanique qu'elle découvrirait plus tard dans d'autres contextes, dans d'autres chambres. Avec une lenteur curieuse, presque studieuse, comme s'il apprenait quelque chose et voulait bien apprendre. Ses lèvres sur son cou, sur ses épaules, descendant le long de sa clavicule, et elle avait fermé les yeux et elle avait été là, entièrement là, dans sa propre peau, sans distance, alors, sans sous-location, juste elle dans son corps qui recevait quelque chose de doux.
Quand il était descendu le long de son ventre, les lèvres sur la peau, elle avait retenu son souffle. Sa langue sur elle, entre ses cuisses, hésitante d'abord puis plus assurée, lisant ses réactions, s'ajustant, et elle avait glissé les doigts dans ses cheveux sans vraiment décider de le faire, un geste qui était venu tout seul, et le plaisir était monté en elle lentement, une vague longue et profonde qui n'avait rien de spectaculaire et qui était pourtant la chose la plus intense qu'elle ait ressentie, parce que c'était à elle, parce que c'était son corps à elle qui faisait ça, qui choisissait ça, qui voulait ça.
Elle avait joui en serrant ses doigts dans ses cheveux, les yeux fermés, la nuque renversée, et après elle était restée un long moment sans bouger, les yeux au plafond, sur le velux, les étoiles visibles dans le carré de ciel noir.
Puis il était remonté le long d'elle et il l'avait regardée encore, ce même regard, grave et simple, et il avait dit tu es là, juste ça, tu es là, et elle avait répondu oui, et c'était vrai.
Elle était là.
***
Elle ne sait pas ce qu'il est devenu. Ils s'étaient vus quelques semaines encore, puis elle était partie, comme elle partait toujours, avant que ça prenne trop de place, avant que ça devienne quelque chose qu'elle puisse perdre. Elle avait eu tort. Elle le sait maintenant, elle le sait avec cette certitude froide des choses comprises trop tard. Elle aurait dû rester. Elle aurait dû laisser ça prendre de la place.
Au lieu de ça elle était partie.
Et ensuite il y avait eu d'autres choses, d'autres villes, d'autres façons de survivre, des façons qui lui avaient imposé la distance avec son propre corps, qui lui avaient appris à être ailleurs pendant que ça se faisait, à regarder les néons au plafond et à penser à rien, à être en sous-location dans sa propre peau.
Hugo, lui, l'avait regardée comme on regarde un égal.
Elle coule un peu. Remonte.
***
La fatigue est là, constante, en dessous de tout le reste. Pas la fatigue du corps, le corps dans l'eau est presque détendu, presque bien. La fatigue de l'autre sorte, la fatigue qui vient de devoir continuer à décider de continuer, le petit effort quotidien et silencieux qui consiste à se lever, à sortir, à mettre un pied devant l'autre, à différer.
Elle ne pense pas à ce qu'elle diffère. Elle flotte.
L'eau est tiède. Les néons tremblent. Quelque part dans le bassin quelqu'un nage vite, des bruits réguliers d'éclaboussures, un crawl rapide et presque rageur, quelqu'un qui s'épuise de façon délibérée. Elle ne regarde pas qui c'est.
Elle ferme les yeux. Elle laisse l'eau décider.
***
C'est comme ça que ça arrive.
Les yeux fermés, les bras écartés, elle dérive. Centimètre par centimètre, sans s'en apercevoir, portée par un courant imperceptible ou simplement par la logique de l'abandon, elle quitte la zone libre. Elle approche des couloirs de nage. Elle n'entend plus les éclaboussures, l'eau dans ses oreilles a tout amorti.
Elle ne voit pas l'homme qui arrive par le côté lancé à toute vitesse dans son couloir, aveugle sous l'eau, les bras qui fendent, le corps tendu comme une lame.
Le choc est brutal, inattendu, un corps contre un corps dans l'eau qui explose en gerbes blanches, et Léa coule pour de vrai cette fois, surprise, la bouche ouverte, l'eau qui entre, les bras qui cherchent quelque chose à quoi se tenir, et deux mains qui l'attrapent, fermes et fortes, qui la tirent vers le haut.
Sa tête crève la surface.
Elle tousse. Elle crache de l'eau. Elle ouvre les yeux.
Il y a un visage devant elle, très proche, un homme jeune, les yeux rouges de chlore ou d'autre chose, les mains encore sur ses épaules, et sur son visage une expression qu'elle reconnaît sans l'avoir jamais vue sur un autre, quelque chose entre la peur et la culpabilité, quelque chose de familier comme un miroir.
Ils se regardent.
Ils reprennent leur souffle.
3-Collisions
Il la tient.
Les mains de Thomas sur ses hanches, fermes, les paumes à plat sur l'os iliaque, la peau mouillée contre la peau mouillée, et il la sort de l'eau d'un mouvement continu, les bras qui tirent, le bord du bassin qui passe sous elle, et Léa se retrouve assise sur le carrelage, les jambes encore dans l'eau, étourdie, les poumons qui brûlent encore un peu.
Elle reprend son souffle.
Lui est dans l'eau jusqu'à la taille, les mains encore sur ses hanches, et il dit quelque chose, est-ce que ça va, ou quelque chose dans ce genre, mais ce qu'elle perçoit surtout c'est la chaleur de ses paumes sur elle, le contact net et involontaire de leurs deux corps qui dégoulinent, sa poitrine contre son épaule le temps d'un instant, et puis…
Et puis il se détourne.
Brusquement, décisivement, avec une soudaineté qui n'a rien de naturel, il pivote vers le mur du bassin et s'accoude à la margelle, le dos tourné, et il dit “ça va”, "désolé”, "je t'ai pas vue”, "le couloir c'est censé être réservé", et sa voix est parfaitement normale, parfaitement contrôlée, trop contrôlée peut-être, et sa nuque est légèrement rouge, ce qui n'est pas dû au chlore.
Léa regarde sa nuque.
Elle baisse les yeux vers l'eau, vers l'endroit qu'il vient de quitter avec tant de précipitation.
Elle comprend.
Quelque chose se passe sur son visage, quelque chose qu'elle ne décide pas, un mouvement léger aux commissures des lèvres, discret, presque imperceptible, le premier sourire depuis combien de temps elle ne saurait pas le dire.
***
Il finit par se retourner. Il a repris le contrôle, le visage neutre, les yeux qui vont n'importe où sauf là où ils ne doivent pas aller. Il sort de l’eau, un rétablissement. Il lui tend la main pour l'aider à se mettre debout sur le carrelage et elle la prend, et elle est debout maintenant, face à lui, et il y a encore ce sourire sur son visage, tranquille et légèrement amusé, et il le voit.
Il produit en réponse quelque chose qui se veut un sourire naturel et détendu.
C'est un sourire naturel et détendu comme une audition de conservatoire.
Elle a la délicatesse de ne pas insister.
"Je suis désolé, dit-il. Je nageais trop vite. Je regardais pas."
"C'est moi. Je dérivais."
Un silence. Le bruit de l'eau autour d'eux, les retraités de l'aquagym qui s'agitent dans le petit bassin, le sifflet du maître-nageur pour une raison obscure.
"Je t’ai pas fait mal ?"
"Non. Juste surprise."
Il hoche la tête. Elle hoche la tête. Ils sont deux personnes qui hochent la tête au bord d'une piscine municipale en se regardant sans vraiment se regarder.
"Je m'appelle Thomas."
"Léa."
***
Ils se séparent au niveau des couloirs qui mènent aux vestiaires, lui à gauche, elle à droite, avec un petit geste vague qui tient lieu d'au revoir provisoire et qui ne dit pas vraiment au revoir.
Sous la douche du vestiaire féminin, Léa reste longtemps sous l'eau chaude, les paumes à plat sur le carrelage, la tête baissée. Elle pense à ses mains à lui sur ses hanches. La fermeté du contact, pas calculée, pas tarifée, juste le geste brut de quelqu'un qui rattrape quelqu'un d'autre. Elle pense à sa nuque rouge. Elle pense au sourire qu'elle a eu, ce sourire qui était venu tout seul comme une chose oubliée qu'on retrouve au fond d'un tiroir.
Elle se demande comment il s'appelle.
Thomas, elle se souvient. Il s'appelle Thomas.
De l'autre côté du mur, dans le vestiaire masculin, Thomas s'habille avec des gestes mécaniques, jean, tee-shirt, veste, les lacets qu'il fait sans y penser. Il pense à ses hanches sous ses paumes. Il pense à son sourire, ce sourire bref et précis comme une incision, qui avait tout compris et qui avait eu la grâce de ne pas en faire une affaire. Il pense qu'elle a des yeux d'une couleur qu'il n'a pas eu le temps d'identifier. Il pense qu'il ne la reverra probablement pas.
Il sort des vestiaires. Il pousse la porte de la piscine.
***
Léa pousse la porte de la piscine.
Ils se percutent une deuxième fois.
Pas dans l'eau cette fois, habillés, sacs sur l'épaule, le sac de Léa qui vole et s'écrase sur le trottoir humide, le maillot de bain et la serviette qui se répandent sur le béton mouillé, et ils sont là tous les deux à regarder le désastre avec la même expression légèrement hébétée, et Thomas se baisse pour ramasser, et Léa se baisse pour ramasser, et leurs doigts se frôlent sur l'anse du sac.
Ils restent une demi-seconde comme ça.
Thomas dit : "On a déjà vu cette scène dans un film."
Léa dit : "Oui. Je cherche lequel."
Un temps.
"Quand Harry rencontre Sally ?" propose-t-il.
Elle réfléchit. "Non. Plutôt... il y a un escalier, je crois. Et des courses qui tombent."
"Notting Hill ?"
"Non, ce n'est pas Hugh Grant."
"Hugh Grant tombe toujours sur quelqu'un dans une rue."
"C'était peut-être pas une rue."
Il récupère la serviette. Elle récupère le maillot. Ils se relèvent en même temps.
"De toute façon c'était la même scène", dit-elle.
"La même scène dans un film différent."
"Oui."
***
Ils devraient rire. Le moment appelle le rire, la petite comédie des corps maladroits, la légèreté de rigueur quand on vient de se cogner deux fois en une heure dans un espace ouvert. Ils devraient rire et se dire bonne journée et partir chacun de leur côté.
Ils ne rient pas.
Ils se regardent sur le trottoir devant la piscine municipale, sous un ciel de mars qui n'a pas décidé s'il allait pleuvoir, et dans le regard de Léa, Thomas voit quelque chose qu'il reconnaît sans pouvoir le nommer tout de suite, quelque chose de très fatigué et de très calme, la façon d’être des gens qui ont arrêté d'attendre quelque chose de précis mais qui continuent quand même, par habitude ou par inertie.
Il connaît cette façon. Il l’a vue dans les yeux de Zoé quand elle avait dit “D’accord”.
Léa de son côté regarde Thomas et elle voit les yeux rouges, rouges de chlore certainement, sûrement de chlore, et quelque chose autour de la bouche, une tension, une douleur installée là depuis longtemps, quelqu'un qui porte un poids et qui a appris à marcher avec, à marcher droit avec, ce qui est parfois pire.
Quelque chose en lui veut s'interposer entre elle et le dehors.
Il ne sait pas d'où ça vient. Il ne sait pas ce que ça signifie. Il sait seulement que cette fille sur ce trottoir avec son sac récupéré et ses yeux d'une couleur qu'il n'arrive toujours pas à nommer ne doit pas partir tout de suite, que la laisser partir tout de suite serait une erreur irréparable.
"Tu as mangé ?" dit-il.
C'est tout ce qu'il trouve. C'est suffisant.
Léa le regarde une seconde. Le ciel de mars hésite au-dessus d'eux.
"Non", dit-elle.
4-Le prix d’un repas
Le restaurant est celui d'en face, un de ces endroits qui n'ont pas de nom particulier, ou dont personne ne retient le nom, une salle rectangulaire avec des tables en formica, un comptoir, une ardoise au mur avec des plats du jour écrits à la craie blanche. Pas un endroit où on emmène quelqu'un pour lui faire impression. Un endroit où on mange parce qu'on a faim et qu'il est là.
Ils s'installent face à face.
La serveuse pose deux menus plastifiés sans les regarder et repart. Thomas regarde le menu. Léa regarde le menu. Ils lisent des choses qu'ils ne lisent pas vraiment, le temps de trouver comment commencer.
C'est elle qui commence.
"Tu nages souvent ?"
"Tous les jours ou presque. Toi ?"
"Depuis une semaine. Je flotte surtout."
"J'ai remarqué."
Un silence. Pas un silence gêné, plutôt un silence qui s'installe et qui n'est pas désagréable, qui laisse de la place.
"Tu habites le quartier ?" dit-il.
"Pour l'instant." Une pause. "Toi ?"
"Oui. Enfin, depuis quelques mois."
La serveuse revient. Ils commandent sans avoir vraiment lu, lui un plat du jour, elle la même chose, et deux verres de vin rouge parce qu'il a proposé et qu'elle a dit oui sans réfléchir, et après que la serveuse soit repartie ils se regardent avec une légère surprise, comme si le vin rouge était une information sur eux-mêmes qu'ils n'avaient pas prévue de livrer.
***
Le vin arrive. Ils boivent.
Quelque chose se dépose, lentement, comme la poussière après qu'on a ouvert une fenêtre. Pas de la confiance, pas encore, quelque chose de plus modeste, une suspension provisoire de la vigilance, le genre de chose qui arrive parfois avec des inconnus précisément parce qu'ils sont inconnus, parce qu'ils ne savent pas encore ce qu'il faudrait leur cacher.
Thomas dit : "Je suis en arrêt. De travail. Depuis un moment."
Il ne sait pas pourquoi il dit ça. Il ne le dit jamais.
Léa lève les yeux de son verre. "Moi je cherche", dit-elle. Ce qui n'est pas tout à fait un mensonge et n'est pas tout à fait la vérité.
"Tu cherches quoi ?"
"Je sais pas encore." Elle dit ça simplement, sans dramatiser, comme un fait constaté. "C'est pas grave de pas savoir ?"
"Non", dit-il. Et il pense que si, un peu, et elle le voit penser ça, et elle sourit légèrement, et il dit : "Enfin. Ça dépend depuis combien de temps."
"Longtemps."
"Moi aussi."
Les plats arrivent. Ils mangent. La conversation reprend par fragments, des choses petites, des choses sans conséquence, des anecdotes qui ne mènent nulle part et qui sont quand même une façon de se montrer, prudemment, un coin puis un autre, comme on soulève un drap pour voir ce qu'il y a dessous sans tout dévoiler d'un coup.
Elle apprend qu'il a un frère, qu'il a grandi dans une ville du nord, qu'il a une façon d'interrompre ses propres phrases quand elles s'approchent trop près de quelque chose d’intime. Il apprend qu'elle vient de loin sans que loin veuille dire une ville précise, qu'elle n'a pas beaucoup de bagages, qu'elle a une façon d'effleurer les sujets et de changer de direction, légère et précise comme quelqu'un qui connaît bien les terrains minés.
Ils ne parlent pas de ce qui les a amenés là. Pas ce soir. Ce soir c'est suffisant d'être là.
Le vin fait son travail, modestement.
***
L'addition arrive.
Thomas la prend, naturellement, sans y penser, et Léa dit “non, attends”, et elle tend la main, et il dit “c'est bon”, et elle dit “non vraiment”, et il y a dans sa voix quelque chose qui n'est pas de la politesse, quelque chose de plus ferme, presque urgent, et il la regarde et il comprend que c'est important pour elle sans comprendre pourquoi, et il pose l'addition entre eux.
Ils partagent.
Léa ouvre son portefeuille sous la table. Elle compte. Elle recompte. Elle sort les billets avec un calme parfait, un calme de façade, et elle pose sa part sur la table et elle referme le portefeuille et elle ne regarde pas Thomas.
Thomas ne regarde pas le portefeuille.
Ils remettent leurs manteaux.
***
Dehors il fait nuit, le ciel de mars a finalement décidé pour la pluie, une pluie fine et froide qui rend les trottoirs brillants sous les lampadaires. Ils marchent côte à côte, pas trop près, pas trop loin, le silence entre eux différent de celui du début du repas, plus chaud, plus habité.
"Je te raccompagne", dit-il.
"C'est pas loin."
"Je sais, c'est pour ça."
Elle ne dit pas non.
Ils marchent. La pluie fine sur leurs visages. Leurs pas qui s'accordent sans qu'ils y pensent, un rythme commun trouvé naturellement, et Thomas pense à ça, à ce rythme, et à ses hanches sous ses paumes tout à l'heure dans l'eau, et à la couleur de ses yeux qu'il a fini par identifier pendant le repas, un gris-vert, la couleur de la mer en hiver, et il pense à d'autres choses qu'il range soigneusement de côté.
Léa marche et pense au portefeuille. Aux billets qu'il reste dedans. A la nuit d'hôtel que ça ne couvre plus tout à fait. Elle pense à ça avec une neutralité appliquée, elle fait le calcul plusieurs fois comme si le résultat pouvait changer, et le résultat ne change pas, et elle pense après, elle pense demain, et demain est un mur aveugle.
Mais elle marche. Elle ne fuit pas encore. C'est nouveau.
***
L'hôtel est une façade étroite entre deux immeubles, une enseigne lumineuse dont une lettre ne s'allume plus, une porte vitrée avec un rideau tiré de l'intérieur. Léa s'arrête sur le trottoir d'en face.
"C'est là", dit-elle.
Thomas regarde l'hôtel. L'hôtel regarde Thomas.
"Je vois", dit-il.
Il ne bouge pas tout de suite. Elle non plus.
"Le repas était bien", dit-il, ce qui est une façon de dire autre chose.
"Oui", dit-elle, ce qui est une façon de répondre à autre chose.
Ils se regardent sur ce trottoir mouillé et la pluie fine continue et il y a entre eux quelque chose qui ne demande qu'à peser plus lourd, qui attend, qui a la patience des choses qui savent qu'elles ont le temps.
Puis Thomas dit bonne nuit, et elle dit bonne nuit, et il repart dans la direction d'où ils étaient venus, les mains dans les poches, le col relevé.
***
Il marche. Les lampadaires. Les trottoirs brillants. Il pense à ses yeux couleur mer en hiver.
Au bout de la rue il s'arrête.
Il ne sait pas pourquoi il s'arrête. Il se retourne, peut-être juste pour regarder encore la façade de l'hôtel, peut-être pour autre chose qu'il ne formule pas.
Elle n'est pas devant la porte.
Il cherche. Il la trouve, un peu plus loin sur le trottoir, dans l'ombre d'une embrasure, immobile, le dos contre la porte cochère, et elle a la tête légèrement baissée et il y a dans sa posture quelque chose qu'il reconnaît, quelque chose qu'il avait remarqué chez Zoé sans comprendre alors, la façon d'occuper le moins de place possible dans le monde quand on ne sait plus très bien ce qu'on fait dedans.
Elle ne rentre pas dans l'hôtel.
Il comprend. Pas tout, pas les détails, mais l'essentiel.
Il revient sur ses pas.
***
Elle l'entend arriver. Elle ne lève pas la tête tout de suite. Quand elle le fait, son visage est fermé, prêt à quelque chose, prêt à une explication ou à une fuite, les deux options visibles simultanément dans ses yeux couleur mer en hiver.
"Mon frère habite rue d'à côté", dit Thomas.
Elle le regarde.
"Il a une chambre. Enfin ses enfants ont une chambre, mais les enfants sont chez leur mère cette semaine." Il dit ça d'un ton légèrement trop désinvolte, comme quelqu'un qui improvise et qui le sait. "C'est idiot d'aller à l'hôtel."
Un silence.
"Je ne te connais pas", dit-elle.
"Non."
"On s'est percutés deux fois aujourd'hui."
Elle baisse les yeux. Elle pense au portefeuille. Elle pense au mur blanc sans porte. Elle pense à sa façon qu'il a eue de ne pas regarder le portefeuille pendant qu'elle comptait ses billets, cette délicatesse-là, ce soin.
"D'accord", dit-elle.
***
Le frère s'appelle Simon, trente-cinq ans, un appartement au deuxième étage d'un immeuble en brique, la porte qui s'ouvre sur une odeur de café et de désordre tranquille. Il accueille Thomas avec la familiarité des gens qui ont l'habitude des apparitions nocturnes de leurs frères, et Léa avec une courtoisie simple, sans questions, ce qui est exactement ce qu'il fallait.
"La chambre des enfants est libre", dit-il. Puis, avec un regard bref entre l'un et l'autre, un regard qui croit lire quelque chose et se trompe sur ce qu'il lit : "Vous devrez faire avec deux lits. Ils sont un peu étroits, les enfants ont six et huit ans, mais..." Il hausse les épaules. "C'est toujours mieux que rien."
Thomas dit merci. Léa dit merci.
Simon fait du café qu'ils boivent debout dans la cuisine, quelques mots encore, puis il dit bonne nuit et disparaît dans sa chambre avec la discrétion de quelqu'un qui pense avoir compris la situation et qui ménage ses invités.
Il n'a pas compris la situation.
Aucun des deux ne le détrompe.
***
La chambre des enfants sent le bois et le plastique, une odeur d'enfance qui n'appartient pas à la leur. Des dessins au mur, un poster de footballeur, une étagère de peluches qui les regardent. Deux lits contre les murs opposés, étroits comme promis, avec des couettes à motifs de fusées et d'étoiles.
Léa pose son sac.
Thomas pose son sac.
Ils se regardent dans la lumière de la petite lampe de chevet, debout chacun à côté de son lit de fusées et d'étoiles, et la situation a quelque chose d'absurde et de précis à la fois, et il y a entre eux quelque chose qui pèse, quelque chose que ni l'un ni l'autre ne va nommer ce soir.
"Bonne nuit", dit Thomas.
"Bonne nuit", dit Léa.
Il éteint la lumière.
5-Fusées et étoiles
Le noir.
Pas tout à fait le noir, les rideaux laissent passer un peu de lumière de la rue, suffisamment pour deviner les formes, le plafond, l'étagère des peluches qui regardent dans le vide. Suffisamment pour voir, si on regardait, la respiration de l'autre soulever les étoiles et les fusées.
Ils ne regardent pas. Ils regardent le plafond.
Le silence de l'appartement s'installe, un silence de nuit habité par les bruits ordinaires, le réfrigérateur dans la cuisine, une voiture dehors, la pluie fine qui continue sur les vitres. Simon ne fait plus aucun bruit de l'autre côté du couloir.
Léa est allongée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux ouverts. Elle pense qu'elle devrait dormir. Elle pense à Thomas à trois mètres d'elle dans le noir. Elle pense à ses mains sur ses hanches dans l'eau, la fermeté du contact, la chaleur à travers le froid du bassin. Elle pense à sa nuque rouge. Elle pense qu'elle devrait dormir.
Thomas est allongé sur le dos, les bras le long du corps, les yeux ouverts. Il pense à ses yeux couleur mer en hiver. Il pense à son sourire sur le carrelage au bord du bassin, ce sourire qui était venu tout seul et qui avait tout compris et qui n'en avait pas fait une affaire. Il pense à la façon dont elle a compté ses billets sous la table sans le regarder. Il pense qu'il devrait dormir.
Ni l'un ni l'autre ne dort.
***
C'est Léa qui bouge la première.
Un mouvement infime, une main qui glisse le long de son ventre sous la couette à fusées, lentement, avec une prudence inutile puisqu'il fait noir et qu'elle est seule dans son lit, mais la prudence est là quand même, instinctive, la prudence de quelqu'un qui a appris à prendre le moins de place possible même dans ses propres gestes.
Sa main sur son ventre. Elle s'arrête là d'abord, la paume à plat sur la peau, juste en dessous du nombril, et elle laisse la chaleur de sa propre main se diffuser, et elle pense à ses mains à lui, à leur fermeté, à la façon dont elles n'hésitaient pas, et quelque chose descend en elle, lentement, comme une eau chaude.
Sa main descend.
Elle pense à Hugo d'abord, par habitude, par réflexe, le souvenir sûr et connu, la chambre sous les toits et le velux et les étoiles. Mais Hugo ce soir reste flou, lointain, et ce qui vient à la place c'est autre chose, une nuque, des épaules larges dans l'eau du bassin, un sourire forcé et maladroit devant une porte de piscine municipale.
Thomas.
Elle n'essaie pas de chasser le prénom. Elle le laisse rester.
Ses doigts trouvent leur chemin sous le tissu du slip, et elle est déjà chaude, déjà prête, ce qui la surprend à moitié et ne la surprend pas vraiment, et elle ferme les yeux dans le noir et elle laisse sa main travailler doucement, l'index et le majeur de part et d'autre, un mouvement circulaire et lent qu'elle connaît par cœur, qu'elle a perfectionné dans des chambres moins douces que celle-ci.
Elle pense à ses mains à lui sur ses hanches. Elle pense à sa chaleur dans l'eau froide. Elle pense à la façon dont il a dit “tu as mangé ? “sur ce trottoir, cette façon maladroite et directe d'empêcher quelque chose sans nommer ce quelque chose.
Ses doigts accélèrent un poil. Sa respiration change, imperceptiblement, un souffle un peu plus court, un peu plus chaud.
***
De l'autre côté de la chambre, dans le noir, Thomas entend.
Il entend le léger froissement de la couette, le changement de rythme de sa respiration, et il comprend immédiatement, sans ambiguïté possible, et quelque chose en lui se contracte et s'embrase en même temps, et il reste absolument immobile, les yeux ouverts sur le plafond, les bras le long du corps, comme si le moindre mouvement pouvait rompre quelque chose.
Il ne devrait pas.
Il écoute quand même.
Sa main descend le long de son ventre.
Il pense à elle dans l'eau, le corps pâle et flou sous la surface, les bras écartés, cette façon qu'elle avait de couler et de remonter comme si elle testait quelque chose. Il pense à ses yeux quand il l'a sortie de l'eau, la surprise dedans, et autre chose, quelque chose de plus profond que la surprise. Il pense à son sourire. Il pense à la couleur mer en hiver.
Sa main referme les doigts sur lui, et il est déjà dur, tendu depuis un moment sans se l'être avoué, et il commence à bouger la main lentement, très lentement, en retenant sa respiration.
Il pense à ses hanches sous ses paumes. A la chaleur de sa peau mouillée. A la façon dont son corps s'est laissé tirer vers le haut, ce poids léger et réel entre ses mains.
***
Léa entend le froissement de l'autre côté.
Elle entend sa respiration qui change.
Elle sait.
Quelque chose se noue dans son ventre, quelque chose de chaud et de serré, et ses propres doigts s'arrêtent une fraction de seconde, le temps de réaliser, puis reprennent, différemment, avec une conscience nouvelle de l'autre côté du noir, de ces trois mètres qui séparent leurs deux lits et qui sont à la fois trop longs et exactement ce qu'il faut.
Elle pense à lui qui l'écoute. Elle pense à lui qui fait la même chose qu'elle dans le noir. Elle pense à ça, précisément à ça, et le désir monte d'un cran, se précise, devient moins abstrait, moins solitaire.
Ses doigts descendent plus bas, s'introduisent légèrement, trouvent l'humidité là, chaude et abondante, et elle laisse échapper un souffle, un seul, qu'elle étouffe presque aussitôt, pas tout à fait assez vite.
Elle sait qu'il l'a entendu.
Elle ne s'arrête pas.
***
Thomas a entendu ce souffle.
Ce souffle court et chaud et presque retenu, et son effet sur lui est immédiat et violent, la main qui resserre son emprise, le mouvement qui s'accélère malgré lui, et il ferme les yeux dans le noir et il ne pense plus à être discret, il pense à elle, uniquement à elle, à trois mètres dans le noir sous une couette à fusées, les doigts entre ses propres cuisses, le souffle court.
Il pense à ce que ce serait de traverser ces trois mètres.
Il ne traverse pas ces trois mètres.
Il reste dans son lit et il pense à traverser ces trois mètres et la pensée suffit, la pensée est suffisamment précise et suffisamment chaude, ses hanches qui se soulèvent légèrement, sa main qui monte et descend dans un rythme qui s'emballe, et il entend sa propre respiration devenir quelque chose qu'il ne contrôle plus tout à fait, quelque chose de rauque et d'irrégulier dans le silence de la chambre.
Il pense à son corps dans l'eau. Il pense à ses yeux. Il pense à son sourire sur le trottoir, le premier vrai sourire d'une personne qui avait arrêté de sourire, et cette image-là plus que toute autre chose l'emporte, et il jouit dans le noir dans un silence presque parfait, les dents serrées, le dos arqué, une main crispée sur le bord du matelas.
***
Léa a entendu.
Elle a entendu sa respiration basculer, ce bref moment où le corps reprend le dessus sur tout le reste, et quelque chose en elle répond à ça, quelque chose de profond et de presque involontaire, ses propres doigts qui pressent plus fort, qui trouvent le rythme exact, et elle pense à lui dans le noir à trois mètres, au soulèvement de sa poitrine, aux draps froissés.
Et la vague monte en elle longtemps, longtemps, avec cette lenteur qu'elle n’avait connue qu’une seule fois dans une chambre sous les toits, et quand elle arrive, elle arrive de loin et elle est silencieuse et profonde, les orteils tendus sous la couette à fusées, la nuque renversée dans l'oreiller, un souffle retenu jusqu'à la dernière seconde puis relâché, très doucement, dans le noir.
Silence.
Ou presque. La pluie sur les vitres. Le réfrigérateur dans la cuisine. Leurs deux respirations qui reviennent, de chaque côté de la chambre, qui se cherchent sans se trouver, qui finissent par s'apaiser.
Ni l'un ni l'autre ne dit rien.
Ni l'un ni l'autre ne dort tout de suite.
Ils regardent le plafond dans le noir, chacun dans son lit trop étroit, et les peluches sur l'étagère regardent dans le vide, et il y a dans le silence maintenant quelque chose de différent, quelque chose de plus habité, quelque chose qui ressemble à de la chaleur.
***
Le matin.
La lumière passe entre les rideaux, grise et propre, une lumière de lendemain. Thomas ouvre les yeux. Le lit d'en face est vide, la couette tirée avec soin, le côté de Léa rangé comme si elle n'avait pas voulu laisser de traces.
Son cœur fait quelque chose de bref et de désagréable.
Puis il entend, depuis la cuisine, le bruit d'une tasse posée sur une table.
Il se lève.
Elle est là, assise à la table de Simon, les deux mains autour d'un bol de café, les cheveux défaits pour la première fois, tombant sur ses épaules, et dans la lumière grise du matin elle est ce qu'elle est, belle, vraiment très belle, mais d'une façon tranquille et sans défense, sans le chignon bas et les épaules rentrées, juste elle dans un matin qui n'est pas le sien.
Elle lève les yeux quand il entre.
Ils se regardent.
Il y a dans ce regard tout ce qui s'est passé dans le noir et tout ce qui n'a pas été dit, et aucun des deux ne détourne les yeux cette fois, et ce n'est pas un regard de gêne, c'est autre chose, quelque chose de plus fragile et de plus honnête.
Thomas dit : "Il reste du café ?"
Léa dit : "Oui."
Il s'assoit en face d'elle. Il se sert. Ils boivent leur café dans la lumière grise du matin comme si c'était une chose qu'ils avaient l'habitude de faire, et dehors la pluie a cessé, et Simon dort encore, et personne ne dit rien, et c'est exactement ce qu'il faut.
A suivre…
Il pousse sur le mur du bout des pieds et s'élance.
L'eau l'avale. Le monde disparaît, remplacé par ce bruit sourd et feutré que fait le bassin quand on est dedans, ce grondement de cathédrale liquide où tous les sons du dehors arrivent amortis, transformés, presque doux. C'est pour ça qu'il vient. Pour ce silence qui n'est pas tout à fait le silence.
Il nage le crawl, bras droit, bras gauche, la tête qui tourne, l'air arraché en rafales. Il compte les longueurs depuis quarante minutes mais il a perdu le fil après la vingtième. Peu importe. Ce qui compte c'est le mouvement, le mur qui approche, la culbute, le mur qui s'éloigne, recommencer. Tant qu'il y a un mur à atteindre, il n'a pas à penser.
Le médicament aide. Il le sent dans ses membres, une espèce de coton chaud qui tapisse l'intérieur, qui émousse les angles. Son psychiatre appelle ça "stabiliser". Lui il appelle ça flotter. Pas nager. Flotter. Même quand il crawle à s'en vider les poumons, quelque chose en lui flotte, léger et vaguement absent, comme une bouée qu'on regarde depuis la rive.
Il touche le mur. Repart.
***
Le souvenir arrive d'abord comme une lumière.
Pas une image nette, rien de précis. Juste une qualité de lumière, chaude et oblique, la lumière d'une fin d'après-midi en septembre qui entre par une fenêtre sans rideau. Il y avait une fenêtre sans rideau. Il s'en souvient maintenant. Le soleil faisait des rectangles sur le parquet.
Il touche le mur. Repart.
La lumière revient. Elle est plus chaude. Il y avait quelqu'un dans cette lumière. Une silhouette d'abord, floue, les contours qui tremblent comme sous l'eau. Le médicament fait ça aussi, il met du flou sur ce qu'on ne veut pas voir, une bienveillance chimique, presque tendre.
Bras droit. Bras gauche. Respire.
Il ne veut pas voir. Il le sait, il le sait très bien, et son corps le sait aussi, qui accélère le tempo, qui force, qui s'épuise, qui essaie de dépasser la limite où les pensées ne suivent plus. Mais la limite ce soir est plus loin que d'habitude, ou bien la pensée est plus rapide, ou bien le médicament commence à perdre de son efficacité en fin de journée, et la silhouette dans la lumière prend de l'épaisseur, prend de la couleur.
Des cheveux. Roux. Pas vraiment roux, quelque chose entre le châtain et le cuivre, la couleur que ça fait quand le soleil de septembre traverse des cheveux châtains. Il revoit ça très précisément. Il n'avait jamais vu une couleur pareille.
Il touche le mur. S'arrête une seconde, front contre le carrelage froid. Repart.
***
Elle s'appelait Zoé.
Il ne pense pas son prénom, il le sent, quelque part entre la gorge et le sternum, là où les choses qu'on ne dit plus continuent de résonner.
Zoé, un soir de septembre, dans un appartement qui n'était ni le sien à elle ni le sien à lui, une fête qui s'était vidée autour d'eux sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils avaient parlé pendant des heures. Ou peut-être pas si longtemps. Le temps avec elle avait une façon de se dilater ou de se contracter selon ce qu'elle décidait.
Il se souvient de la première fois qu'il l'a embrassée.
Ce n'est pas lui qui avait commencé. Elle avait posé deux doigts sur sa mâchoire, juste là, et elle l'avait regardé une seconde, deux secondes, avec quelque chose dans les yeux qui ressemblait à une question mais qui n'attendait pas de réponse. Puis ses lèvres sur les siennes, douces et fermes en même temps, un baiser bref, presque sec, qui avait tout de suite demandé autre chose.
Il touche le mur. Ne repart pas.
Il reste là, cramponné à la margelle, les bras tendus, la tête hors de l'eau, et il laisse le souvenir venir.
***
Ils étaient restés debout un long moment, à s'embrasser contre le mur de l'entrée, les manteaux pas encore enlevés. Sa bouche avait un goût de vin blanc et de quelque chose de plus sombre, presque amer, qu'il n'aurait pas su nommer. Il avait glissé les mains sous son manteau, senti la chaleur de ses hanches à travers le tissu fin de sa robe. Elle avait émis un son très bas, presque inaudible, un son qui n'était pas encore un gémissement mais qui en prenait le chemin.
Ils avaient fini par trouver la chambre.
La lumière de septembre était là, oblique et dorée, les rectangles sur le parquet. Elle avait retiré sa robe sans cérémonie, dos tourné, et il avait regardé sa colonne vertébrale, la façon dont sa nuque disparaissait sous les cheveux couleur cuivre, les omoplates qui bougeaient sous la peau. Elle avait une façon d'occuper l'espace, nue, qui n'avait rien de calculé et qui était dévastateur.
Quand elle s'était retournée elle n'avait pas cherché à se couvrir. Elle l'avait regardé s'approcher avec ce même regard, la question qui n'attend pas de réponse, et il avait posé les mains sur elle, les paumes à plat sur son ventre d'abord, sentant sa chaleur, puis remontant lentement vers ses seins, les pouces effleurant les aréoles jusqu'à ce qu'elle ferme les yeux.
Il l'avait fait basculer sur le lit. Elle avait ri, un rire bref, surpris, pas du tout le rire prévu dans ces occasions, un vrai rire, et ça l'avait rendu fou.
Il se souvenait de tout. Il se souvenait de sa peau, fine sur les clavicules, plus épaisse sur les cuisses, il se souvenait de la façon dont elle cambrait légèrement le dos quand il descendait le long de son ventre, les lèvres et la langue sur la ligne blanche qui mène au bas-ventre, il se souvenait du moment où ses cuisses s'étaient entrouvertes, pas d'une grande ouverture théâtrale, juste un écartement léger, presque distrait, qui était une invitation absolue. Il se souvenait de l'odeur d'elle à cet endroit, chaude et légèrement sucrée, une odeur intime qui lui avait retourné quelque chose au fond du ventre.
Il avait pris son temps. Sa langue sur elle, d'abord prudente, apprenant l’anatomie, trouvant les endroits qui faisaient monter sa respiration, les endroits qui la faisaient se raidir légèrement, les mains crispées dans ses cheveux. Elle ne gémissait pas vraiment, elle soufflait, une série de souffles courts et irréguliers qui s'accéléraient, et il avait appris à lire dans ce rythme-là comme dans une partition. Quand elle avait joui c'était sans cri, les cuisses serrées autour de sa tête, un long frémissement qui avait parcouru tout son corps, les orteils tendus, les doigts enfoncés dans ses cheveux, et après ça elle avait dit, très bas : "Viens là."
Il était remonté le long d'elle. Leurs corps s'emboîtaient d'une façon qui semblait avoir toujours su comment faire. Il était entré en elle lentement, guettant son visage, et son visage s'était ouvert, quelque chose s'était défait dans ses traits, pas la grimace attendue mais quelque chose de bien plus nu, presque douloureux à regarder. Ils avaient bougé ensemble longtemps, sans urgence, dans la lumière qui virait à l'orange, et elle avait gardé les yeux ouverts presque tout le temps, les yeux fixés sur lui d'une façon qui lui avait semblé alors être un engagement parfait et qui depuis, depuis, il ne savait plus comment appeler ça.
Il avait joui en elle sans s'y attendre vraiment, emporté par quelque chose qui ressemblait moins à du plaisir qu'à de la certitude.
Après ils étaient restés dans le désordre des draps, elle sur le ventre, lui sur le dos, leurs souffles qui revenaient lentement. Le soleil avait disparu. Elle avait dit : "J'ai faim", et il avait ri.
***
Il repart.
Bras droit. Bras gauche. Le mur. La culbute. Le mur.
Mais quelque chose s'est fissuré dans le cocon chimique, une fissure fine et froide, et par là dedans passe maintenant autre chose. Les mois qui avaient suivi. Sa façon à lui de se laisser dériver. Pas d'un coup, pas avec intention, juste la dérive, la plus lâche et la plus ordinaire des façons de perdre quelqu'un.
Il y avait eu une fille, d'abord. Une collègue, un soir de pot d'équipe, trop de bière et pas assez de raisons de rentrer. Rien d'important. C'est ce qu'il s'était dit. Rien d'important, juste un soir, juste un corps contre un autre corps dans la cage d'escalier d'un immeuble qu'il ne reverrait jamais. Il n'avait pas rappelé Zoé ce soir-là. Il lui avait envoyé un message le lendemain, distrait, quelques mots sans substance.
Elle avait répondu comme si de rien n'était.
Il touche le mur. Repart.
Elle avait répondu comme si de rien n'était parce qu'elle ne savait pas, et lui il avait laissé ça se déposer entre eux comme une couche de poussière invisible, fine d'abord, puis plus épaisse à chaque semaine qui passait. Il était moins présent. Il rappelait moins vite. Il avait des soirs qu'il ne racontait pas, des silences qui n'étaient pas de la fatigue. Il se disait que ce n'était rien. Il se disait que ça passerait. Il se disait des choses que les gens se disent quand ils ne veulent pas regarder ce qu'ils font.
Zoé avait commencé à changer de ton. Plus distante, plus précautionneuse. Elle posait des questions qu'elle n'aurait pas posées avant. Il répondait à côté. Elle insistait parfois, pas longtemps, avec une retenue qui lui ressemblait, et lui esquivait, gentiment, lâchement.
Et puis le soir de mars, dans son appartement à elle, une dispute pour rien, pour une chose dérisoire et prétexte, et lui qui avait dit…
Il ne pense pas aux mots qu'il avait dits.
Il les pense quand même, là, dans l'eau, les bras qui brûlent, les mots reviennent comme ils reviennent toujours, avec leur précision de couteau. Il lui avait dit qu'elle était étouffante. Il lui avait dit qu'il avait besoin d'espace. Il lui avait dit des choses vraies pour d'autres personnes, dans d'autres histoires, des choses qui sonnaient juste parce que les mots existent pour ça, pour sonner juste même quand on ment. Il ne pensait pas un mot de ce qu'il disait. Il avait peur, simplement. Il avait fait ce que font les gens qui ont peur et qui ne savent pas le dire : il avait blessé en premier.
Elle n'avait pas crié. Elle n'avait pas pleuré non plus, pas devant lui.
Elle avait dit, très calmement : "D'accord."
Un seul mot. D'accord. Comme si elle avait attendu ça, comme si elle s'y était préparée, et ça avait été pire que tout le reste.
Il avait quitté l'appartement. Il n'était pas revenu.
***
Le mur. La culbute. Le mur.
Il nage maintenant de façon mécanique et presque aveugle, les yeux brûlés par le chlore ou par autre chose, il ne sait plus. Le cocon du médicament s'est déchiré quelque part pendant les longueurs et il y a maintenant dans sa poitrine quelque chose de très froid et de très précis, quelque chose qu'il reconnaît bien, qu'il retrouve chaque soir quand le médicament faiblit, une douleur nette, pas dramatique, juste constante, comme une dent qu'on aurait arrachée et dont l'alvéole ne guérit pas.
Il pense qu'il aurait dû. Il ne sait pas finir la phrase.
Il pense qu'il aurait pu. Même chose.
Il touche le mur. Ne repart pas. Ses bras ne repartent pas.
***
Le coup téléphone était arrivé un mardi matin, trois semaines après. Un numéro qu'il ne connaissait pas, une voix de femme, fonctionnaire et douce à la fois, qui avait demandé s'il était bien Thomas, si il connaissait bien Zoé. La voix qui lui demandait de venir. Pour une identification. La voix qui avait ajouté, avec une délicatesse professionnelle qui avait été pire que tout : "Prenez quelqu'un avec vous si vous pouvez."
Il n'avait pris personne.
Le couloir de la morgue sentait le désinfectant et quelque chose d'autre, une odeur froide et neutre qui n'était pas la mort mais son administration. Un homme en blouse l'avait accompagné jusqu'à une fenêtre, une vitre, de l'autre côté, un drap blanc, et sous le drap la forme d'un corps.
Le drap tiré.
C'était elle. Les cheveux couleur cuivre, ternes maintenant sous la lumière au néon, le visage pâle et très calme, plus calme qu'il ne l'avait jamais vue, et Thomas avait pensé à ça, à ce calme, à cette façon qu'elle avait d'être enfin immobile, elle qui bougeait toujours, qui ne s'arrêtait jamais, et cette pensée l'avait brisé en deux d'une façon silencieuse et définitive.
Il avait dit oui. C'est elle. Oui.
***
Dans le couloir de nage, Thomas s'arrête au milieu du bassin.
Il fait la planche. Les bras écartés, les yeux au plafond, les néons au-dessus de lui qui tremblent légèrement dans la buée. L'eau entre dans ses oreilles, amortit les sons du monde. Il flotte.
Sur son visage il y a de l'eau. Il y a du chlore et il y a autre chose, quelque chose de plus chaud, de plus salé, qui se mêle à l'eau du bassin sans qu'il cherche à l'arrêter.
Il se hait d'une façon très simple, très calme. Il se hait pour les choses dites et pour les choses non dites, pour les fois où il n'avait pas rappelé assez vite, pour la nuit de septembre et pour ce qu'il y avait lu dans ses yeux et qu'il avait choisi d'appeler un engagement parfait, pour n'avoir pas su, pour n'avoir pas vu, pour avoir existé tandis qu'une personne se noyait dans l’angle mort de sa conscience.
L'eau est tiède. Il flotte.
Il pense qu'il aurait dû.
Il ne finit toujours pas la phrase.
***
2-Flotter-couler
L'eau entre dans ses oreilles et le monde se tait.
C'est pour ça qu'elle vient. Pas pour nager, elle ne sait presque pas nager, juste assez pour ne pas couler tout à fait. Elle vient pour ça, pour le moment où l'eau recouvre les oreilles et où les sons du monde arrivent de loin, déformés, sans prise. Elle vient pour flotter sur le dos dans la zone libre du grand bassin, les bras légèrement écartés, les yeux au plafond, et laisser l'eau décider du reste.
Elle coule un peu. Juste assez. Les oreilles sous la surface, la bouche encore à l'air, les yeux qui voient les néons trembler à travers le léger voile de l'eau qui déborde. Elle reste comme ça quelques secondes, cinq, dix, à la limite. Puis elle remonte.
Elle fait ça depuis une heure.
Le maître-nageur l'a regardée deux ou trois fois depuis son perchoir. Elle le sait sans le voir. Elle sait toujours quand on la regarde. C'est une chose qu'elle a apprise, un sens supplémentaire qu'elle aurait préféré ne pas développer, une façon de percevoir les regards dans son dos, sur ses épaules, sur ses jambes, comme on perçoit une variation de température. Elle a appris à ne pas réagir. À continuer ce qu'elle faisait comme si de rien n'était. À être ailleurs.
***
Elle s'appelle Léa, elle a vingt-deux ans et elle occupe le moins de place possible.
Ce n'est pas une décision consciente, ou plutôt ce n'est plus conscient depuis longtemps, c'est devenu une façon d'être, une posture permanente. Les vêtements qu'elle choisit sont neutres, sans forme particulière, des couleurs qui ne retiennent pas l'œil. Les cheveux attachés, toujours, un chignon bas ou une queue de cheval, rien qui encadre le visage ou attire l'attention sur lui. Elle marche les épaules légèrement rentrées, le regard à hauteur de trottoir.
Ça ne marche pas vraiment. Elle le sait.
Les hommes la regardent quand même. Ils la regardent avec cette façon particulière qu'ont les hommes quand ils pensent que vous ne les voyez pas, ce regard latéral, évaluateur, qui parcourt et jauge et calcule. Elle le perçoit à chaque fois. Elle rentre un peu plus les épaules. Elle accélère le pas.
Dans l'eau au moins personne ne calcule rien. Dans l'eau elle est juste un corps qui flotte, pâle et flou sous la surface, rien de désirable dans un maillot de bain noir une pièce, les cheveux collés au crâne. Dans l'eau elle est presque invisible. C'est le seul endroit.
Elle coule un peu. Remonte.
***
L'argent.
Elle ne veut pas penser à l'argent mais l'argent est là, présent comme une douleur sourde, comme ces maux de tête qui s'installent derrière les yeux et qu'on oublie pendant quelques minutes avant qu'ils reviennent. Il lui reste de quoi payer cette nuit à l'hôtel. Peut-être demain. Après demain c'est une question à laquelle elle ne répond pas encore, qu'elle reporte à plus tard avec une régularité qui commence à ressembler à de la méthode.
Elle a fui avec ce qu'elle avait sur elle. Ce n'était pas grand chose.
Elle a fui, c'est ce qu'elle sait faire. Elle le sait très bien, elle ne se fait pas d'illusions là-dessus. Partir avant que ça empire, partir avant qu'on lui demande quelque chose qu'elle ne peut plus donner, partir avant de devenir quelqu'un qu'elle ne reconnaît plus tout à fait. Sauf qu'à force de partir elle est devenue quelqu'un qu'elle ne reconnaît déjà plus, et que la prochaine fuite n'a pas de destination, et que c'est peut-être ça le problème avec les fuites; à un moment il n'y a plus d'endroit où aller.
Elle ne pense pas à la suite. Elle flotte.
L'eau dans ses oreilles. Le silence cotonneux. Les néons qui tremblent.
***
Parfois son propre corps lui est étranger.
Pas de façon dramatique, pas de façon visible, juste une distance légère entre elle et sa propre peau, comme si elle l'habitait en sous-location, poliment, sans vraiment défaire ses cartons. Elle regarde quelquefois ses mains, dans le métro ou dans une file d'attente, et elle pense: ce sont mes mains, avec une neutralité qui l'étonne. Elle sait quand c'est arrivé, cette distance à son propre corps. Elle ne veut pas penser à comment c'est arrivé.
Elle pense à autre chose.
Elle coule un peu. Remonte.
***
Le souvenir arrive sans prévenir, comme ils arrivent toujours, par en dessous, pendant qu'on regarde ailleurs.
Hugo.
Elle avait dix-neuf ans, lui vingt ou vingt et un, elle ne se souvient plus exactement. C'était dans la ville de ses parents, dans la chambre de bonne qu'il louait sous les toits d'un immeuble du centre, un espace minuscule avec un velux et un matelas posé sur le sol et des livres partout, empilés n'importe comment sur le plancher. Il étudiait quelque chose, la philosophie ou les lettres, elle ne se souvient plus, elle se souvient surtout de la façon qu'il avait de parler, lentement, en cherchant les mots justes, comme si les mots avaient un poids et qu'il fallait les choisir avec soin.
Ils s'étaient retrouvés là après une soirée, sans que ce soit vraiment prévu, ou peut-être que si, peut-être que tout était prévu depuis le début de la soirée, ces choses-là se décident bien avant qu'on se l'avoue.
Il l'avait regardée.
Voilà ce dont elle se souvient le mieux, la façon dont il l'avait regardée. Pas comme les autres, pas avec ce regard latéral qui évalue et calcule, pas avec cette façon de la découper en morceaux utilisables. Il l'avait regardée en face, les yeux dans les yeux, longuement, et il avait dit quelque chose de simple, quelque chose comme tu es vraiment belle, sans le dire comme un compliment ou comme une entrée en matière, juste comme un fait qu'il constatait avec une certaine gravité, et elle avait senti quelque chose se déplacer dans sa poitrine, quelque chose qu'elle ne savait pas encore nommer.
Elle avait dix-neuf ans et personne ne l'avait regardée comme ça.
***
Ses mains à lui étaient maladroites au début, un peu hésitantes, et c'était bien, c'était exactement bien, parce que ses mains, à elle, tremblaient légèrement et que leurs maladresses se répondaient et se compensaient. Il avait défait les boutons de sa chemise lentement, trop lentement, et elle avait ri un peu, nerveusement, et lui aussi avait ri, et le rire avait dissous quelque chose dans l'air de la chambre, une tension, une solennité un peu lourde, et après ça leurs mains avaient moins tremblé.
Il avait pris son temps sur elle. Pas comme quelqu'un qui suit un protocole, pas avec cette efficacité un peu mécanique qu'elle découvrirait plus tard dans d'autres contextes, dans d'autres chambres. Avec une lenteur curieuse, presque studieuse, comme s'il apprenait quelque chose et voulait bien apprendre. Ses lèvres sur son cou, sur ses épaules, descendant le long de sa clavicule, et elle avait fermé les yeux et elle avait été là, entièrement là, dans sa propre peau, sans distance, alors, sans sous-location, juste elle dans son corps qui recevait quelque chose de doux.
Quand il était descendu le long de son ventre, les lèvres sur la peau, elle avait retenu son souffle. Sa langue sur elle, entre ses cuisses, hésitante d'abord puis plus assurée, lisant ses réactions, s'ajustant, et elle avait glissé les doigts dans ses cheveux sans vraiment décider de le faire, un geste qui était venu tout seul, et le plaisir était monté en elle lentement, une vague longue et profonde qui n'avait rien de spectaculaire et qui était pourtant la chose la plus intense qu'elle ait ressentie, parce que c'était à elle, parce que c'était son corps à elle qui faisait ça, qui choisissait ça, qui voulait ça.
Elle avait joui en serrant ses doigts dans ses cheveux, les yeux fermés, la nuque renversée, et après elle était restée un long moment sans bouger, les yeux au plafond, sur le velux, les étoiles visibles dans le carré de ciel noir.
Puis il était remonté le long d'elle et il l'avait regardée encore, ce même regard, grave et simple, et il avait dit tu es là, juste ça, tu es là, et elle avait répondu oui, et c'était vrai.
Elle était là.
***
Elle ne sait pas ce qu'il est devenu. Ils s'étaient vus quelques semaines encore, puis elle était partie, comme elle partait toujours, avant que ça prenne trop de place, avant que ça devienne quelque chose qu'elle puisse perdre. Elle avait eu tort. Elle le sait maintenant, elle le sait avec cette certitude froide des choses comprises trop tard. Elle aurait dû rester. Elle aurait dû laisser ça prendre de la place.
Au lieu de ça elle était partie.
Et ensuite il y avait eu d'autres choses, d'autres villes, d'autres façons de survivre, des façons qui lui avaient imposé la distance avec son propre corps, qui lui avaient appris à être ailleurs pendant que ça se faisait, à regarder les néons au plafond et à penser à rien, à être en sous-location dans sa propre peau.
Hugo, lui, l'avait regardée comme on regarde un égal.
Elle coule un peu. Remonte.
***
La fatigue est là, constante, en dessous de tout le reste. Pas la fatigue du corps, le corps dans l'eau est presque détendu, presque bien. La fatigue de l'autre sorte, la fatigue qui vient de devoir continuer à décider de continuer, le petit effort quotidien et silencieux qui consiste à se lever, à sortir, à mettre un pied devant l'autre, à différer.
Elle ne pense pas à ce qu'elle diffère. Elle flotte.
L'eau est tiède. Les néons tremblent. Quelque part dans le bassin quelqu'un nage vite, des bruits réguliers d'éclaboussures, un crawl rapide et presque rageur, quelqu'un qui s'épuise de façon délibérée. Elle ne regarde pas qui c'est.
Elle ferme les yeux. Elle laisse l'eau décider.
***
C'est comme ça que ça arrive.
Les yeux fermés, les bras écartés, elle dérive. Centimètre par centimètre, sans s'en apercevoir, portée par un courant imperceptible ou simplement par la logique de l'abandon, elle quitte la zone libre. Elle approche des couloirs de nage. Elle n'entend plus les éclaboussures, l'eau dans ses oreilles a tout amorti.
Elle ne voit pas l'homme qui arrive par le côté lancé à toute vitesse dans son couloir, aveugle sous l'eau, les bras qui fendent, le corps tendu comme une lame.
Le choc est brutal, inattendu, un corps contre un corps dans l'eau qui explose en gerbes blanches, et Léa coule pour de vrai cette fois, surprise, la bouche ouverte, l'eau qui entre, les bras qui cherchent quelque chose à quoi se tenir, et deux mains qui l'attrapent, fermes et fortes, qui la tirent vers le haut.
Sa tête crève la surface.
Elle tousse. Elle crache de l'eau. Elle ouvre les yeux.
Il y a un visage devant elle, très proche, un homme jeune, les yeux rouges de chlore ou d'autre chose, les mains encore sur ses épaules, et sur son visage une expression qu'elle reconnaît sans l'avoir jamais vue sur un autre, quelque chose entre la peur et la culpabilité, quelque chose de familier comme un miroir.
Ils se regardent.
Ils reprennent leur souffle.
3-Collisions
Il la tient.
Les mains de Thomas sur ses hanches, fermes, les paumes à plat sur l'os iliaque, la peau mouillée contre la peau mouillée, et il la sort de l'eau d'un mouvement continu, les bras qui tirent, le bord du bassin qui passe sous elle, et Léa se retrouve assise sur le carrelage, les jambes encore dans l'eau, étourdie, les poumons qui brûlent encore un peu.
Elle reprend son souffle.
Lui est dans l'eau jusqu'à la taille, les mains encore sur ses hanches, et il dit quelque chose, est-ce que ça va, ou quelque chose dans ce genre, mais ce qu'elle perçoit surtout c'est la chaleur de ses paumes sur elle, le contact net et involontaire de leurs deux corps qui dégoulinent, sa poitrine contre son épaule le temps d'un instant, et puis…
Et puis il se détourne.
Brusquement, décisivement, avec une soudaineté qui n'a rien de naturel, il pivote vers le mur du bassin et s'accoude à la margelle, le dos tourné, et il dit “ça va”, "désolé”, "je t'ai pas vue”, "le couloir c'est censé être réservé", et sa voix est parfaitement normale, parfaitement contrôlée, trop contrôlée peut-être, et sa nuque est légèrement rouge, ce qui n'est pas dû au chlore.
Léa regarde sa nuque.
Elle baisse les yeux vers l'eau, vers l'endroit qu'il vient de quitter avec tant de précipitation.
Elle comprend.
Quelque chose se passe sur son visage, quelque chose qu'elle ne décide pas, un mouvement léger aux commissures des lèvres, discret, presque imperceptible, le premier sourire depuis combien de temps elle ne saurait pas le dire.
***
Il finit par se retourner. Il a repris le contrôle, le visage neutre, les yeux qui vont n'importe où sauf là où ils ne doivent pas aller. Il sort de l’eau, un rétablissement. Il lui tend la main pour l'aider à se mettre debout sur le carrelage et elle la prend, et elle est debout maintenant, face à lui, et il y a encore ce sourire sur son visage, tranquille et légèrement amusé, et il le voit.
Il produit en réponse quelque chose qui se veut un sourire naturel et détendu.
C'est un sourire naturel et détendu comme une audition de conservatoire.
Elle a la délicatesse de ne pas insister.
"Je suis désolé, dit-il. Je nageais trop vite. Je regardais pas."
"C'est moi. Je dérivais."
Un silence. Le bruit de l'eau autour d'eux, les retraités de l'aquagym qui s'agitent dans le petit bassin, le sifflet du maître-nageur pour une raison obscure.
"Je t’ai pas fait mal ?"
"Non. Juste surprise."
Il hoche la tête. Elle hoche la tête. Ils sont deux personnes qui hochent la tête au bord d'une piscine municipale en se regardant sans vraiment se regarder.
"Je m'appelle Thomas."
"Léa."
***
Ils se séparent au niveau des couloirs qui mènent aux vestiaires, lui à gauche, elle à droite, avec un petit geste vague qui tient lieu d'au revoir provisoire et qui ne dit pas vraiment au revoir.
Sous la douche du vestiaire féminin, Léa reste longtemps sous l'eau chaude, les paumes à plat sur le carrelage, la tête baissée. Elle pense à ses mains à lui sur ses hanches. La fermeté du contact, pas calculée, pas tarifée, juste le geste brut de quelqu'un qui rattrape quelqu'un d'autre. Elle pense à sa nuque rouge. Elle pense au sourire qu'elle a eu, ce sourire qui était venu tout seul comme une chose oubliée qu'on retrouve au fond d'un tiroir.
Elle se demande comment il s'appelle.
Thomas, elle se souvient. Il s'appelle Thomas.
De l'autre côté du mur, dans le vestiaire masculin, Thomas s'habille avec des gestes mécaniques, jean, tee-shirt, veste, les lacets qu'il fait sans y penser. Il pense à ses hanches sous ses paumes. Il pense à son sourire, ce sourire bref et précis comme une incision, qui avait tout compris et qui avait eu la grâce de ne pas en faire une affaire. Il pense qu'elle a des yeux d'une couleur qu'il n'a pas eu le temps d'identifier. Il pense qu'il ne la reverra probablement pas.
Il sort des vestiaires. Il pousse la porte de la piscine.
***
Léa pousse la porte de la piscine.
Ils se percutent une deuxième fois.
Pas dans l'eau cette fois, habillés, sacs sur l'épaule, le sac de Léa qui vole et s'écrase sur le trottoir humide, le maillot de bain et la serviette qui se répandent sur le béton mouillé, et ils sont là tous les deux à regarder le désastre avec la même expression légèrement hébétée, et Thomas se baisse pour ramasser, et Léa se baisse pour ramasser, et leurs doigts se frôlent sur l'anse du sac.
Ils restent une demi-seconde comme ça.
Thomas dit : "On a déjà vu cette scène dans un film."
Léa dit : "Oui. Je cherche lequel."
Un temps.
"Quand Harry rencontre Sally ?" propose-t-il.
Elle réfléchit. "Non. Plutôt... il y a un escalier, je crois. Et des courses qui tombent."
"Notting Hill ?"
"Non, ce n'est pas Hugh Grant."
"Hugh Grant tombe toujours sur quelqu'un dans une rue."
"C'était peut-être pas une rue."
Il récupère la serviette. Elle récupère le maillot. Ils se relèvent en même temps.
"De toute façon c'était la même scène", dit-elle.
"La même scène dans un film différent."
"Oui."
***
Ils devraient rire. Le moment appelle le rire, la petite comédie des corps maladroits, la légèreté de rigueur quand on vient de se cogner deux fois en une heure dans un espace ouvert. Ils devraient rire et se dire bonne journée et partir chacun de leur côté.
Ils ne rient pas.
Ils se regardent sur le trottoir devant la piscine municipale, sous un ciel de mars qui n'a pas décidé s'il allait pleuvoir, et dans le regard de Léa, Thomas voit quelque chose qu'il reconnaît sans pouvoir le nommer tout de suite, quelque chose de très fatigué et de très calme, la façon d’être des gens qui ont arrêté d'attendre quelque chose de précis mais qui continuent quand même, par habitude ou par inertie.
Il connaît cette façon. Il l’a vue dans les yeux de Zoé quand elle avait dit “D’accord”.
Léa de son côté regarde Thomas et elle voit les yeux rouges, rouges de chlore certainement, sûrement de chlore, et quelque chose autour de la bouche, une tension, une douleur installée là depuis longtemps, quelqu'un qui porte un poids et qui a appris à marcher avec, à marcher droit avec, ce qui est parfois pire.
Quelque chose en lui veut s'interposer entre elle et le dehors.
Il ne sait pas d'où ça vient. Il ne sait pas ce que ça signifie. Il sait seulement que cette fille sur ce trottoir avec son sac récupéré et ses yeux d'une couleur qu'il n'arrive toujours pas à nommer ne doit pas partir tout de suite, que la laisser partir tout de suite serait une erreur irréparable.
"Tu as mangé ?" dit-il.
C'est tout ce qu'il trouve. C'est suffisant.
Léa le regarde une seconde. Le ciel de mars hésite au-dessus d'eux.
"Non", dit-elle.
4-Le prix d’un repas
Le restaurant est celui d'en face, un de ces endroits qui n'ont pas de nom particulier, ou dont personne ne retient le nom, une salle rectangulaire avec des tables en formica, un comptoir, une ardoise au mur avec des plats du jour écrits à la craie blanche. Pas un endroit où on emmène quelqu'un pour lui faire impression. Un endroit où on mange parce qu'on a faim et qu'il est là.
Ils s'installent face à face.
La serveuse pose deux menus plastifiés sans les regarder et repart. Thomas regarde le menu. Léa regarde le menu. Ils lisent des choses qu'ils ne lisent pas vraiment, le temps de trouver comment commencer.
C'est elle qui commence.
"Tu nages souvent ?"
"Tous les jours ou presque. Toi ?"
"Depuis une semaine. Je flotte surtout."
"J'ai remarqué."
Un silence. Pas un silence gêné, plutôt un silence qui s'installe et qui n'est pas désagréable, qui laisse de la place.
"Tu habites le quartier ?" dit-il.
"Pour l'instant." Une pause. "Toi ?"
"Oui. Enfin, depuis quelques mois."
La serveuse revient. Ils commandent sans avoir vraiment lu, lui un plat du jour, elle la même chose, et deux verres de vin rouge parce qu'il a proposé et qu'elle a dit oui sans réfléchir, et après que la serveuse soit repartie ils se regardent avec une légère surprise, comme si le vin rouge était une information sur eux-mêmes qu'ils n'avaient pas prévue de livrer.
***
Le vin arrive. Ils boivent.
Quelque chose se dépose, lentement, comme la poussière après qu'on a ouvert une fenêtre. Pas de la confiance, pas encore, quelque chose de plus modeste, une suspension provisoire de la vigilance, le genre de chose qui arrive parfois avec des inconnus précisément parce qu'ils sont inconnus, parce qu'ils ne savent pas encore ce qu'il faudrait leur cacher.
Thomas dit : "Je suis en arrêt. De travail. Depuis un moment."
Il ne sait pas pourquoi il dit ça. Il ne le dit jamais.
Léa lève les yeux de son verre. "Moi je cherche", dit-elle. Ce qui n'est pas tout à fait un mensonge et n'est pas tout à fait la vérité.
"Tu cherches quoi ?"
"Je sais pas encore." Elle dit ça simplement, sans dramatiser, comme un fait constaté. "C'est pas grave de pas savoir ?"
"Non", dit-il. Et il pense que si, un peu, et elle le voit penser ça, et elle sourit légèrement, et il dit : "Enfin. Ça dépend depuis combien de temps."
"Longtemps."
"Moi aussi."
Les plats arrivent. Ils mangent. La conversation reprend par fragments, des choses petites, des choses sans conséquence, des anecdotes qui ne mènent nulle part et qui sont quand même une façon de se montrer, prudemment, un coin puis un autre, comme on soulève un drap pour voir ce qu'il y a dessous sans tout dévoiler d'un coup.
Elle apprend qu'il a un frère, qu'il a grandi dans une ville du nord, qu'il a une façon d'interrompre ses propres phrases quand elles s'approchent trop près de quelque chose d’intime. Il apprend qu'elle vient de loin sans que loin veuille dire une ville précise, qu'elle n'a pas beaucoup de bagages, qu'elle a une façon d'effleurer les sujets et de changer de direction, légère et précise comme quelqu'un qui connaît bien les terrains minés.
Ils ne parlent pas de ce qui les a amenés là. Pas ce soir. Ce soir c'est suffisant d'être là.
Le vin fait son travail, modestement.
***
L'addition arrive.
Thomas la prend, naturellement, sans y penser, et Léa dit “non, attends”, et elle tend la main, et il dit “c'est bon”, et elle dit “non vraiment”, et il y a dans sa voix quelque chose qui n'est pas de la politesse, quelque chose de plus ferme, presque urgent, et il la regarde et il comprend que c'est important pour elle sans comprendre pourquoi, et il pose l'addition entre eux.
Ils partagent.
Léa ouvre son portefeuille sous la table. Elle compte. Elle recompte. Elle sort les billets avec un calme parfait, un calme de façade, et elle pose sa part sur la table et elle referme le portefeuille et elle ne regarde pas Thomas.
Thomas ne regarde pas le portefeuille.
Ils remettent leurs manteaux.
***
Dehors il fait nuit, le ciel de mars a finalement décidé pour la pluie, une pluie fine et froide qui rend les trottoirs brillants sous les lampadaires. Ils marchent côte à côte, pas trop près, pas trop loin, le silence entre eux différent de celui du début du repas, plus chaud, plus habité.
"Je te raccompagne", dit-il.
"C'est pas loin."
"Je sais, c'est pour ça."
Elle ne dit pas non.
Ils marchent. La pluie fine sur leurs visages. Leurs pas qui s'accordent sans qu'ils y pensent, un rythme commun trouvé naturellement, et Thomas pense à ça, à ce rythme, et à ses hanches sous ses paumes tout à l'heure dans l'eau, et à la couleur de ses yeux qu'il a fini par identifier pendant le repas, un gris-vert, la couleur de la mer en hiver, et il pense à d'autres choses qu'il range soigneusement de côté.
Léa marche et pense au portefeuille. Aux billets qu'il reste dedans. A la nuit d'hôtel que ça ne couvre plus tout à fait. Elle pense à ça avec une neutralité appliquée, elle fait le calcul plusieurs fois comme si le résultat pouvait changer, et le résultat ne change pas, et elle pense après, elle pense demain, et demain est un mur aveugle.
Mais elle marche. Elle ne fuit pas encore. C'est nouveau.
***
L'hôtel est une façade étroite entre deux immeubles, une enseigne lumineuse dont une lettre ne s'allume plus, une porte vitrée avec un rideau tiré de l'intérieur. Léa s'arrête sur le trottoir d'en face.
"C'est là", dit-elle.
Thomas regarde l'hôtel. L'hôtel regarde Thomas.
"Je vois", dit-il.
Il ne bouge pas tout de suite. Elle non plus.
"Le repas était bien", dit-il, ce qui est une façon de dire autre chose.
"Oui", dit-elle, ce qui est une façon de répondre à autre chose.
Ils se regardent sur ce trottoir mouillé et la pluie fine continue et il y a entre eux quelque chose qui ne demande qu'à peser plus lourd, qui attend, qui a la patience des choses qui savent qu'elles ont le temps.
Puis Thomas dit bonne nuit, et elle dit bonne nuit, et il repart dans la direction d'où ils étaient venus, les mains dans les poches, le col relevé.
***
Il marche. Les lampadaires. Les trottoirs brillants. Il pense à ses yeux couleur mer en hiver.
Au bout de la rue il s'arrête.
Il ne sait pas pourquoi il s'arrête. Il se retourne, peut-être juste pour regarder encore la façade de l'hôtel, peut-être pour autre chose qu'il ne formule pas.
Elle n'est pas devant la porte.
Il cherche. Il la trouve, un peu plus loin sur le trottoir, dans l'ombre d'une embrasure, immobile, le dos contre la porte cochère, et elle a la tête légèrement baissée et il y a dans sa posture quelque chose qu'il reconnaît, quelque chose qu'il avait remarqué chez Zoé sans comprendre alors, la façon d'occuper le moins de place possible dans le monde quand on ne sait plus très bien ce qu'on fait dedans.
Elle ne rentre pas dans l'hôtel.
Il comprend. Pas tout, pas les détails, mais l'essentiel.
Il revient sur ses pas.
***
Elle l'entend arriver. Elle ne lève pas la tête tout de suite. Quand elle le fait, son visage est fermé, prêt à quelque chose, prêt à une explication ou à une fuite, les deux options visibles simultanément dans ses yeux couleur mer en hiver.
"Mon frère habite rue d'à côté", dit Thomas.
Elle le regarde.
"Il a une chambre. Enfin ses enfants ont une chambre, mais les enfants sont chez leur mère cette semaine." Il dit ça d'un ton légèrement trop désinvolte, comme quelqu'un qui improvise et qui le sait. "C'est idiot d'aller à l'hôtel."
Un silence.
"Je ne te connais pas", dit-elle.
"Non."
"On s'est percutés deux fois aujourd'hui."
Elle baisse les yeux. Elle pense au portefeuille. Elle pense au mur blanc sans porte. Elle pense à sa façon qu'il a eue de ne pas regarder le portefeuille pendant qu'elle comptait ses billets, cette délicatesse-là, ce soin.
"D'accord", dit-elle.
***
Le frère s'appelle Simon, trente-cinq ans, un appartement au deuxième étage d'un immeuble en brique, la porte qui s'ouvre sur une odeur de café et de désordre tranquille. Il accueille Thomas avec la familiarité des gens qui ont l'habitude des apparitions nocturnes de leurs frères, et Léa avec une courtoisie simple, sans questions, ce qui est exactement ce qu'il fallait.
"La chambre des enfants est libre", dit-il. Puis, avec un regard bref entre l'un et l'autre, un regard qui croit lire quelque chose et se trompe sur ce qu'il lit : "Vous devrez faire avec deux lits. Ils sont un peu étroits, les enfants ont six et huit ans, mais..." Il hausse les épaules. "C'est toujours mieux que rien."
Thomas dit merci. Léa dit merci.
Simon fait du café qu'ils boivent debout dans la cuisine, quelques mots encore, puis il dit bonne nuit et disparaît dans sa chambre avec la discrétion de quelqu'un qui pense avoir compris la situation et qui ménage ses invités.
Il n'a pas compris la situation.
Aucun des deux ne le détrompe.
***
La chambre des enfants sent le bois et le plastique, une odeur d'enfance qui n'appartient pas à la leur. Des dessins au mur, un poster de footballeur, une étagère de peluches qui les regardent. Deux lits contre les murs opposés, étroits comme promis, avec des couettes à motifs de fusées et d'étoiles.
Léa pose son sac.
Thomas pose son sac.
Ils se regardent dans la lumière de la petite lampe de chevet, debout chacun à côté de son lit de fusées et d'étoiles, et la situation a quelque chose d'absurde et de précis à la fois, et il y a entre eux quelque chose qui pèse, quelque chose que ni l'un ni l'autre ne va nommer ce soir.
"Bonne nuit", dit Thomas.
"Bonne nuit", dit Léa.
Il éteint la lumière.
5-Fusées et étoiles
Le noir.
Pas tout à fait le noir, les rideaux laissent passer un peu de lumière de la rue, suffisamment pour deviner les formes, le plafond, l'étagère des peluches qui regardent dans le vide. Suffisamment pour voir, si on regardait, la respiration de l'autre soulever les étoiles et les fusées.
Ils ne regardent pas. Ils regardent le plafond.
Le silence de l'appartement s'installe, un silence de nuit habité par les bruits ordinaires, le réfrigérateur dans la cuisine, une voiture dehors, la pluie fine qui continue sur les vitres. Simon ne fait plus aucun bruit de l'autre côté du couloir.
Léa est allongée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux ouverts. Elle pense qu'elle devrait dormir. Elle pense à Thomas à trois mètres d'elle dans le noir. Elle pense à ses mains sur ses hanches dans l'eau, la fermeté du contact, la chaleur à travers le froid du bassin. Elle pense à sa nuque rouge. Elle pense qu'elle devrait dormir.
Thomas est allongé sur le dos, les bras le long du corps, les yeux ouverts. Il pense à ses yeux couleur mer en hiver. Il pense à son sourire sur le carrelage au bord du bassin, ce sourire qui était venu tout seul et qui avait tout compris et qui n'en avait pas fait une affaire. Il pense à la façon dont elle a compté ses billets sous la table sans le regarder. Il pense qu'il devrait dormir.
Ni l'un ni l'autre ne dort.
***
C'est Léa qui bouge la première.
Un mouvement infime, une main qui glisse le long de son ventre sous la couette à fusées, lentement, avec une prudence inutile puisqu'il fait noir et qu'elle est seule dans son lit, mais la prudence est là quand même, instinctive, la prudence de quelqu'un qui a appris à prendre le moins de place possible même dans ses propres gestes.
Sa main sur son ventre. Elle s'arrête là d'abord, la paume à plat sur la peau, juste en dessous du nombril, et elle laisse la chaleur de sa propre main se diffuser, et elle pense à ses mains à lui, à leur fermeté, à la façon dont elles n'hésitaient pas, et quelque chose descend en elle, lentement, comme une eau chaude.
Sa main descend.
Elle pense à Hugo d'abord, par habitude, par réflexe, le souvenir sûr et connu, la chambre sous les toits et le velux et les étoiles. Mais Hugo ce soir reste flou, lointain, et ce qui vient à la place c'est autre chose, une nuque, des épaules larges dans l'eau du bassin, un sourire forcé et maladroit devant une porte de piscine municipale.
Thomas.
Elle n'essaie pas de chasser le prénom. Elle le laisse rester.
Ses doigts trouvent leur chemin sous le tissu du slip, et elle est déjà chaude, déjà prête, ce qui la surprend à moitié et ne la surprend pas vraiment, et elle ferme les yeux dans le noir et elle laisse sa main travailler doucement, l'index et le majeur de part et d'autre, un mouvement circulaire et lent qu'elle connaît par cœur, qu'elle a perfectionné dans des chambres moins douces que celle-ci.
Elle pense à ses mains à lui sur ses hanches. Elle pense à sa chaleur dans l'eau froide. Elle pense à la façon dont il a dit “tu as mangé ? “sur ce trottoir, cette façon maladroite et directe d'empêcher quelque chose sans nommer ce quelque chose.
Ses doigts accélèrent un poil. Sa respiration change, imperceptiblement, un souffle un peu plus court, un peu plus chaud.
***
De l'autre côté de la chambre, dans le noir, Thomas entend.
Il entend le léger froissement de la couette, le changement de rythme de sa respiration, et il comprend immédiatement, sans ambiguïté possible, et quelque chose en lui se contracte et s'embrase en même temps, et il reste absolument immobile, les yeux ouverts sur le plafond, les bras le long du corps, comme si le moindre mouvement pouvait rompre quelque chose.
Il ne devrait pas.
Il écoute quand même.
Sa main descend le long de son ventre.
Il pense à elle dans l'eau, le corps pâle et flou sous la surface, les bras écartés, cette façon qu'elle avait de couler et de remonter comme si elle testait quelque chose. Il pense à ses yeux quand il l'a sortie de l'eau, la surprise dedans, et autre chose, quelque chose de plus profond que la surprise. Il pense à son sourire. Il pense à la couleur mer en hiver.
Sa main referme les doigts sur lui, et il est déjà dur, tendu depuis un moment sans se l'être avoué, et il commence à bouger la main lentement, très lentement, en retenant sa respiration.
Il pense à ses hanches sous ses paumes. A la chaleur de sa peau mouillée. A la façon dont son corps s'est laissé tirer vers le haut, ce poids léger et réel entre ses mains.
***
Léa entend le froissement de l'autre côté.
Elle entend sa respiration qui change.
Elle sait.
Quelque chose se noue dans son ventre, quelque chose de chaud et de serré, et ses propres doigts s'arrêtent une fraction de seconde, le temps de réaliser, puis reprennent, différemment, avec une conscience nouvelle de l'autre côté du noir, de ces trois mètres qui séparent leurs deux lits et qui sont à la fois trop longs et exactement ce qu'il faut.
Elle pense à lui qui l'écoute. Elle pense à lui qui fait la même chose qu'elle dans le noir. Elle pense à ça, précisément à ça, et le désir monte d'un cran, se précise, devient moins abstrait, moins solitaire.
Ses doigts descendent plus bas, s'introduisent légèrement, trouvent l'humidité là, chaude et abondante, et elle laisse échapper un souffle, un seul, qu'elle étouffe presque aussitôt, pas tout à fait assez vite.
Elle sait qu'il l'a entendu.
Elle ne s'arrête pas.
***
Thomas a entendu ce souffle.
Ce souffle court et chaud et presque retenu, et son effet sur lui est immédiat et violent, la main qui resserre son emprise, le mouvement qui s'accélère malgré lui, et il ferme les yeux dans le noir et il ne pense plus à être discret, il pense à elle, uniquement à elle, à trois mètres dans le noir sous une couette à fusées, les doigts entre ses propres cuisses, le souffle court.
Il pense à ce que ce serait de traverser ces trois mètres.
Il ne traverse pas ces trois mètres.
Il reste dans son lit et il pense à traverser ces trois mètres et la pensée suffit, la pensée est suffisamment précise et suffisamment chaude, ses hanches qui se soulèvent légèrement, sa main qui monte et descend dans un rythme qui s'emballe, et il entend sa propre respiration devenir quelque chose qu'il ne contrôle plus tout à fait, quelque chose de rauque et d'irrégulier dans le silence de la chambre.
Il pense à son corps dans l'eau. Il pense à ses yeux. Il pense à son sourire sur le trottoir, le premier vrai sourire d'une personne qui avait arrêté de sourire, et cette image-là plus que toute autre chose l'emporte, et il jouit dans le noir dans un silence presque parfait, les dents serrées, le dos arqué, une main crispée sur le bord du matelas.
***
Léa a entendu.
Elle a entendu sa respiration basculer, ce bref moment où le corps reprend le dessus sur tout le reste, et quelque chose en elle répond à ça, quelque chose de profond et de presque involontaire, ses propres doigts qui pressent plus fort, qui trouvent le rythme exact, et elle pense à lui dans le noir à trois mètres, au soulèvement de sa poitrine, aux draps froissés.
Et la vague monte en elle longtemps, longtemps, avec cette lenteur qu'elle n’avait connue qu’une seule fois dans une chambre sous les toits, et quand elle arrive, elle arrive de loin et elle est silencieuse et profonde, les orteils tendus sous la couette à fusées, la nuque renversée dans l'oreiller, un souffle retenu jusqu'à la dernière seconde puis relâché, très doucement, dans le noir.
Silence.
Ou presque. La pluie sur les vitres. Le réfrigérateur dans la cuisine. Leurs deux respirations qui reviennent, de chaque côté de la chambre, qui se cherchent sans se trouver, qui finissent par s'apaiser.
Ni l'un ni l'autre ne dit rien.
Ni l'un ni l'autre ne dort tout de suite.
Ils regardent le plafond dans le noir, chacun dans son lit trop étroit, et les peluches sur l'étagère regardent dans le vide, et il y a dans le silence maintenant quelque chose de différent, quelque chose de plus habité, quelque chose qui ressemble à de la chaleur.
***
Le matin.
La lumière passe entre les rideaux, grise et propre, une lumière de lendemain. Thomas ouvre les yeux. Le lit d'en face est vide, la couette tirée avec soin, le côté de Léa rangé comme si elle n'avait pas voulu laisser de traces.
Son cœur fait quelque chose de bref et de désagréable.
Puis il entend, depuis la cuisine, le bruit d'une tasse posée sur une table.
Il se lève.
Elle est là, assise à la table de Simon, les deux mains autour d'un bol de café, les cheveux défaits pour la première fois, tombant sur ses épaules, et dans la lumière grise du matin elle est ce qu'elle est, belle, vraiment très belle, mais d'une façon tranquille et sans défense, sans le chignon bas et les épaules rentrées, juste elle dans un matin qui n'est pas le sien.
Elle lève les yeux quand il entre.
Ils se regardent.
Il y a dans ce regard tout ce qui s'est passé dans le noir et tout ce qui n'a pas été dit, et aucun des deux ne détourne les yeux cette fois, et ce n'est pas un regard de gêne, c'est autre chose, quelque chose de plus fragile et de plus honnête.
Thomas dit : "Il reste du café ?"
Léa dit : "Oui."
Il s'assoit en face d'elle. Il se sert. Ils boivent leur café dans la lumière grise du matin comme si c'était une chose qu'ils avaient l'habitude de faire, et dehors la pluie a cessé, et Simon dort encore, et personne ne dit rien, et c'est exactement ce qu'il faut.
A suivre…
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