Le passage Beaumont (3/3)
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur .
- • 135 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de CDuvert ont reçu un total de 334 843 visites.
Cette histoire de sexe a été affichée 35 fois depuis sa publication.
Couleur du fond :
Le passage Beaumont (3/3)
Ce qui vient d'abord c'est le silence.
Pas un silence vide. Un silence plein, tendu comme une peau de tambour, où chaque petit bruit prend une valeur démesurée. Le craquement d'une bûche. La respiration de René. Le froissement du manteau de Lucie quand elle bouge les épaules.
Saïd est le premier à bouger.
Il ne se lève pas, il se déplace, glisse sur le carton jusqu'à être assis à côté de Lucie, à dix centimètres. Elle sent sa chaleur avant de sentir le contact, ce même phénomène que la semaine dernière, la chaleur qui précède le toucher. Sa main se pose sur le genou de Lucie, à plat, sans mouvement, juste là.
Elle ne bouge pas.
La main de Saïd reste sur son genou, chaude et immobile, et c'est suffisant pour que quelque chose change dans la façon dont Lucie respire. Une respiration qui s'approfondit légèrement, qui descend plus bas dans la poitrine.
Fred a regardé la main de Saïd sur le genou de Lucie.
Il a regardé le visage de Lucie.
Il se lève, contourne le feu, et s'accroupit devant elle. Ses grandes mains se posent sur ses chevilles, remontent le long des mollets, s'arrêtent sur les genoux, juste à côté de la main de Saïd. Il lève les yeux vers elle depuis le bas.
C'est un regard différent de la semaine dernière. Moins de retenue dedans. Quelque chose de plus direct, pas de l'arrogance, plutôt la confiance d'un homme qui sait maintenant ce qu'il a à donner.
"Le manteau," dit Marco.
Lucie le regarde.
"Étends-le par terre. Devant le feu."
Lucie ne bouge pas tout de suite.
La main de Saïd sur son genou. Les mains de Fred sur ses mollets. Le feu qui craque. Elle laisse tout ça exister une seconde, deux, elle prend le temps de le sentir vraiment, la chaleur des deux hommes contre sa peau à travers le tissu, le regard de Marco depuis le mur, la présence tranquille de René dans son coin.
Elle pose sa main sur celle de Saïd.
Pas pour l'enlever. Pour la couvrir. Ses doigts s'entrelacent légèrement avec les siens et elle sent sa main répondre, se retourner doucement sous la sienne, paume contre paume maintenant, et c'est un geste si simple, si nu dans sa simplicité, qu'elle sent quelque chose se serrer dans la gorge.
"J'ai pensé à toi cette semaine," dit-elle à Saïd. Voix basse. Juste pour lui.
Il la regarde sans répondre mais son visage dit ce qu'il ne dit pas, une chaleur dans les yeux qui n'est pas de la fierté mais qui y ressemble, quelque chose de reçu et de gardé.
Elle tourne les yeux vers Fred, toujours accroupi devant elle.
"Et toi."
Fred baisse la tête une seconde, la relève. Il a ce geste des hommes qui ne savent pas recevoir les mots et qui les reçoivent quand même, maladroitement, avec une dignité gauche qui touche plus que l'élégance.
"T'as bossé aujourd'hui," dit-elle. Ce n'est pas une question.
"Chez Brahim. Rue Lepic." Une pause. "Plats du midi."
"C'était bien ?"
Il réfléchit honnêtement. "Oui."
Lucie sourit. Un sourire petit et réel, le genre qui n'est pas construit pour être vu mais qui l'est quand même.
La main de Fred remonte imperceptiblement sur ses genoux, juste un centimètre, le pouce qui trace un arc lent sur le tissu du jean.
La pression en bas du ventre de Lucie répond à ce centimètre-là avec une précision qui la surprend encore, comme la semaine dernière, cette façon qu'a son corps de devancer sa tête de plusieurs longueurs.
Elle tourne la tête vers René.
Il la regarde avec ses yeux gris pâle, les mains jointes entre les genoux, le sourire en retrait qu'il a toujours, une douceur un peu mélancolique dans le visage.
"T'as acheté ta carte ?" dit-elle.
René accuse le coup, légèrement. Ses sourcils se lèvent d'un millimètre.
"Comment tu sais ?"
"Je sais pas. Je sentais."
Il hoche la tête lentement. "Je l’ai écrite."
"Bien."
Un mot. Mais René le reçoit comme quelque chose de plus long, il ferme les yeux une demi-seconde et quand il les rouvre il y a dans son visage un relâchement imperceptible, une tension ancienne qui a cédé quelque chose.
***
Marco s'est levé du mur.
Il s'approche lentement, fait le tour du feu, et s'arrête debout devant Lucie. Elle doit lever les yeux vers lui depuis sa position assise et il y a dans cet angle quelque chose d'intentionnel, elle le sent, pas de la domination gratuite, plutôt une géographie qui dit les choses sans les dire.
Il tend la main.
Elle la prend.
Il la tire vers le haut, doucement mais sans hésitation, et Lucie se retrouve debout devant lui, la main de Saïd qui glisse de la sienne, les mains de Fred qui s'écartent des genoux.
Debout face à Marco dans la lumière du feu.
Il ne la touche pas autrement. Il tient juste sa main, ses doigts autour des siens, et la regarde.
"T'as dit que tu voulais donner," dit-il.
"Oui."
"T'as dit que tu voulais laisser venir."
"Oui."
"Ces deux choses-là ne vont pas forcément ensemble."
Elle réfléchit. Il a raison et elle le sait, elle l'a su dans sa cuisine jeudi matin en regardant le mur, elle a juste mis du temps à trouver les mots pour le formuler et lui les a trouvés en dix secondes.
"Je sais," dit-elle. "Alors je choisis de laisser venir."
Marco hoche la tête.
Ses doigts desserrent les siens, pas pour lâcher sa main, pour la tenir autrement, différemment, les doigts qui glissent jusqu'au poignet, qui s'y posent, qui sentent le pouls là, rapide et régulier.
"Tu ne trembles pas," dit-il.
"Non."
"La semaine dernière non plus."
"Non."
Il baisse les yeux sur le poignet de Lucie, sur ses propres doigts posés dessus, et il a une expression que Lucie ne lui a pas vue encore, quelque chose de vulnérable dans la concentration, comme si sentir son pouls lui faisait quelque chose qu'il n'avait pas prévu.
"Le pull," dit-il. Voix plus basse. "Enlève le pull."
Ses mains saisissent le bas du pull.
Elle le fait lentement, le tissu qui remonte le long des hanches, du ventre, des côtes, et quand il passe sur sa tête et libère ses cheveux, l'air froid du passage arrive partout à la fois, sur les bras, sur les épaules, sur la peau au-dessus du jean.
Et le soutien-gorge rouge.
Marco le voit. Ses yeux s'y arrêtent une seconde, remontent vers le visage de Lucie, et il y a dans son regard quelque chose qui ressemble à un sourire sans en être un, une reconnaissance, comme s'il comprenait quelque chose sur elle que le soutien-gorge rouge lui révèle.
"T'avais prévu quelque chose quand même," dit-il.
"Juste pour moi."
Il hoche la tête. "Je sais."
Fred derrière elle a laissé échapper un son bref. Saïd regarde la soie rouge dans la lumière orange avec une fixité tranquille, les yeux qui ne clignotent plus.
Marco fait un pas de côté.
"Fred."
Fred se relève de ses genoux, grand, massif, et se place derrière Lucie sans qu'on lui en dise davantage. Ses mains trouvent ses épaules, les pétrissant légèrement, descendent le long des bras. Sa bouche se pose sur la nuque de Lucie, sur la peau juste sous les cheveux, un baiser lent et chaud qui remonte vers l'oreille.
Lucie ferme les yeux.
Les mains de Fred remontent vers le dos, trouvent l'attache du soutien-gorge. Il s'arrête là, les doigts sur l'agrafe, et attend.
"Oui," dit Lucie. Sans qu'il ait posé la question.
L'agrafe cède. Les bretelles glissent des épaules, la soie rouge tombe, et les mains de Fred contournent les flancs et reviennent sur la peau nue des seins, les prennent en coupe avec cette façon déjà connue, déjà précieuse, le poids des paumes sous les rondeurs.
Lucie couvre ses mains avec les siennes.
Elle guide les pouces sur les mamelons, montre la pression, le rythme, ce qu'elle avait imaginé dans sa cuisine. Fred apprend en trois secondes, ses pouces qui s'adaptent, qui trouvent le bon angle, et Lucie laisse sa tête basculer en arrière sur son épaule et dit à mi-voix quelque chose qui n'est pas tout à fait un mot.
Saïd s'est levé.
Il est debout devant elle maintenant, à un mètre, et il la regarde avec cette attention émue qui est la sienne, cet émerveillement sérieux. Ses mains à lui se posent sur les hanches de Lucie, sur le bord du jean, les pouces dans les passants, et il se penche vers elle.
Son baiser est différent de celui de Fred.
Là où Fred embrasse avec la totalité de sa bouche, avec une chaleur qui submerge, Saïd embrasse avec précision, ses lèvres qui cherchent les siennes avec une lenteur presque douloureuse, qui s'y posent comme une question, qui attendent la réponse. Lucie répond, ses mains qui quittent celles de Fred pour trouver le visage de Saïd, les paumes sur ses joues.
Le jean de Lucie glisse sur les hanches.
Elle n'a pas vu Marco s'agenouiller mais il est là, ses mains qui ont défait le bouton et la fermeture sans qu'elle s'en aperçoive, le denim qui descend le long des cuisses avec une lenteur délibérée, les genoux, les mollets, les chevilles.
Les bottines.
Marco les retire l'une après l'autre, les pose sur le côté, soulève les pieds de Lucie pour la libérer du jean. Ses mains remontent le long des jambes, sur le chemin inverse, les chevilles, les mollets, l'arrière des genoux, les cuisses, avec une pression régulière et montante.
Il s'arrête sur les hanches.
Ses doigts dans le bord de la culotte, simple et blanc, la même que la semaine dernière ou une pareille. Il ne la retire pas encore. Il laisse ses mains là, chaudes sur les os des hanches, et lève les yeux vers Lucie qui embrasse encore Saïd.
Il attend qu'elle le sente.
Elle le sent.
Elle interrompt le baiser, baisse les yeux vers Marco, et dans son regard depuis le bas quelque chose de calme et de certain qui demande sans demander.
"Le manteau," se souvient-elle.
Elle dit ça elle-même, sans y être invitée, et Marco reconnaît la différence, ses lèvres qui s'entrouvrent légèrement.
Elle se baisse, ramasse son manteau sur le carton, et l'étend devant le feu.
Le manteau est épais, doublé de laine, il fait une couche molle sur les cartons.
Lucie s'allonge dessus.
Elle s'allonge sur le dos, les bras légèrement écartés, les jambes jointes encore, et elle regarde le rectangle de ciel noir au-dessus du passage, les deux toits qui se rapprochent vers le haut, et elle pense à rien d'autre qu'à ce moment précis, à la chaleur du feu sur son flanc gauche, à l'odeur du bois brûlé et du tajine, aux quatre hommes autour d'elle. Elle s’arque en prenant appui sur les épaules et les pieds pour tirer sa culotte sur ses cuisses, puis, étendue de nouveau, le long de ses mollets, avant de la repousser du pied. Le courant d’air frais entre ses jambes lui fait réaliser qu’elle est humide, déjà.
Trois hommes.
René est resté sur sa caisse, un peu en retrait, dans l'ombre du mur. Il a joint les mains entre ses genoux et il regarde avec ses yeux gris pâle, ce regard qui contient tout sans rien réclamer.
Les trois autres descendent vers elle.
Pas ensemble, pas de façon coordonnée, plutôt comme une marée, chacun à son rythme, chacun par son côté. Fred à gauche, Saïd à droite, Marco au centre, debout encore, qui les regarde prendre leur place avant de prendre la sienne.
***
Fred commence par les épaules.
Ses grandes mains qui pétrissent la peau, les trapèzes, la naissance du cou, avec la précision d'un homme qui connaît les muscles et ce qu'ils retiennent. Lucie sent les nœuds qu'elle portait depuis une semaine, depuis peut-être plus longtemps, céder sous les pouces de Fred un par un, une douleur douce et libératrice.
Saïd commence par les pieds.
C'est inattendu. Ses mains qui prennent le pied droit, qui appuient sur la voûte plantaire, qui remontent vers la cheville, le mollet. Une attention au corps entier, à la totalité, pas seulement aux endroits évidents. Lucie sent ses orteils se détendre, puis ses mollets, puis ses cuisses qui s'amollissent progressivement sous les mains qui montent.
Marco s'agenouille au-dessus d'elle.
Ses genoux de chaque côté de ses hanches sans peser sur elle, les mains posées à plat sur son ventre, et il la regarde d'en haut avec cette façon qu'il a de tout voir sans paraître regarder.
Ses paumes bougent.
Vers le haut d'abord, sur le sternum, les côtes, les seins qu'il prend en coupe brièvement avant de repartir vers les épaules, les bras, comme s'il dessinait la carte de son corps, comme s'il voulait tout connaître avant de choisir.
Lucie ferme les yeux.
Les mains se multiplient.
Elle perd le fil de qui touche où, et c'est exactement ça, cette dissolution, ce moment où le corps n'appartient plus tout à fait à une cartographie connue. Des doigts sur ses flancs, une bouche sur son épaule, des paumes qui remontent l'intérieur des cuisses depuis les genoux.
Fred a trouvé ses seins.
Il appuie ses pouces sur les mamelons avec la pression qu'elle lui a montrée, qu'il a retenue, qu'il applique maintenant avec une constance qui creuse quelque chose dans le bas-ventre de Lucie à chaque passage.
La bouche de Saïd sur la face interne de la cuisse droite, qui monte, qui s'attarde, qui repart.
Marco le long du cou, ses lèvres sur la gorge, la mâchoire, le lobe de l'oreille où il murmure quelque chose qu'elle n'entend pas tout à fait mais qu'elle reçoit dans la peau.
Lucie ouvre les yeux.
Elle cherche les sexes des hommes avec ses mains, les deux côtés à la fois, sans regarder, par le toucher. Sa main gauche trouve la ceinture de Fred, la défait avec des doigts qui ne tremblent pas, glisse à l'intérieur. Sa main droite vers Saïd, le bouton du jean, la fermeture, et Saïd retient sa respiration au contact.
Elle les tient tous les deux.
Fred est chaud et lourd dans sa main gauche, déjà pleinement durci. Saïd dans la droite plus long, plus fin, avec une tension dans tout le corps quand ses doigts se referment.
Elle commence le mouvement, les deux mains ensemble, un rythme lent et régulier, et les deux hommes répondent différemment, Fred par un son sourd dans la poitrine, Saïd par une immobilité totale, une concentration absolue sur ce qu'elle lui fait.
Marco ne s'est pas déplacé.
Elle le cherche des yeux. Il est toujours au-dessus d'elle, les mains sur ses hanches maintenant, et il la regarde faire avec une expression indéchiffrable, grave et tendue.
Elle lâche Saïd.
Sa main remonte vers la ceinture de Marco.
Il la laisse faire.
Quand ses doigts le trouvent il ferme les yeux une seconde, une seule, et dans ce dixième de seconde de fermeture il abandonne quelque chose, une garde qu'il tient depuis longtemps, depuis avant le passage, depuis bien avant.
Trois hommes dans ses mains ou presque.
Elle tente l'impossible, se tourne légèrement vers Saïd, sa bouche qui cherche la sienne d'abord puis qui descend le long du cou, le torse, le ventre, et Saïd comprend, ses hanches avancent légèrement vers elle, et sa bouche se referme sur lui.
Saïd laisse échapper murmure long et retenu.
Sa main gauche continue sur Fred, sa bouche sur Saïd, et Marco au-dessus d'elle dont les mains se sont resserrées sur ses hanches.
Ce qu'elle n'avait pas prévu c'est que ça lui ferait ça.
Tenir ces hommes, les sentir dans ses mains et dans sa bouche, sentir leur désir comme une chose concrète et chaude et réelle, ça lui fait quelque chose qu'elle n'avait pas anticipé dans tous ses scénarios de cuisine. Une montée directe, sans étapes, qui court depuis les mains jusqu'au centre du corps.
Les mains sont revenues partout sur elle.
Fred qui ne lâche pas les seins, Saïd dont la main libre a trouvé l'intérieur des cuisses, dont les doigts remontent vers le haut, vers la chaleur concentrée, et quand ils arrivent là, quand ils trouvent à la fois le gonflement et l'humidité, Lucie ne peut retenir un gémissement autour de Saïd.
Les doigts de Saïd, précis comme sa bouche la semaine dernière.
Le pouce sur le clitoris, deux doigts en dessous, un mouvement circulaire lent qui s'accorde avec la respiration de Lucie comme s'il l'avait toujours connue.
Elle essaie de tenir.
Elle s'était juré de donner seulement, de contenir le reste, de remettre à plus tard ce qui lui appartient pour se consacrer à eux. Mais le corps ne négocie pas. Le corps reçoit et répond et la montée est déjà trop haute, trop construite, une semaine de pensées chaque nuit et un orgasme solitaire qui n'avait pas suffi, tout ça qui converge sous les doigts de Saïd et les mains de Fred et la présence de Marco au-dessus d'elle.
Elle se lâche.
L'orgasme arrive comme une vague de fond, pas depuis le ventre mais depuis plus loin, depuis la semaine entière, depuis les boutons de la chemise, depuis peut-être le premier jeudi soir avec les barquettes du traiteur. Il la traverse de bas en haut, les hanches qui se soulèvent du manteau, les cuisses qui se referment sur la main de Saïd, un cri qu'elle ne reconnaît pas comme le sien tant il est profond.
Saïd ne retire pas sa main.
Il maintient la pression, exactement la même, et l'orgasme dure plus longtemps que prévu, dure jusqu'à ce qu'il devienne presque douloureux, jusqu'à ce que Lucie pose la main sur la sienne pour lui dire assez, pas maintenant, trop.
Le silence qui suit est immense.
La respiration de Lucie dans le passage. Le craquement du feu. Rien d'autre.
Elle reste allongée les bras en croix, les yeux au ciel noir, les jambes molles.
Puis elle tourne la tête vers Marco.
"Marco."
Une pause.
"Toi d'abord."
Marco pose les mains de chaque côté de sa tête.
Il s'est allongé au-dessus d'elle sans peser, les bras qui supportent son poids, et il la regarde d'en haut avec cette façon qu'il a de regarder les choses importantes, sans détour et sans hâte.
Lucie pose les mains sur ses épaules.
Pas pour l'attirer. Pour le toucher. Pour sentir sous ses paumes la tension des muscles, la réalité physique de cet homme qui a dirigé tout ce qui précède et qui est là maintenant, au-dessus d'elle, dépouillé de sa direction, simplement présent.
"Tu n'es pas obligée," dit-il.
C'est la dernière fois qu'il dit quelque chose de ce genre et ils le savent tous les deux.
"Je sais," dit Lucie.
***
Il la pénètre lentement.
Une lenteur qui n'est pas de la prudence, ou pas seulement, une lenteur qui ressemble à une attention portée à chaque centimètre, à ce que chaque centimètre contient comme information, comme chaleur, comme accueil. Lucie sent la progression, le corps qui s'ouvre et qui reçoit, et elle garde les yeux ouverts sur son visage parce qu'elle veut voir ce que ça lui fait.
Ce que ça lui fait, c'est visible.
Une contraction autour des yeux d'abord, les muscles du visage qui répondent à ce que le corps reçoit avant que la tête ait fini de comprendre. Puis un relâchement, quelque chose qui cède dans la mâchoire, dans les épaules, Marco qui devient légèrement moins Marco et légèrement plus quelque chose d'autre, quelque chose de plus nu.
Il s'arrête un moment, entier en elle, immobile.
Elle sent son souffle sur sa joue, accéléré et chaud. Ses mains à lui se sont déplacées, une sous sa nuque, l'autre sur sa hanche, et il la tient comme on tient quelque chose de fragile et de précieux, sans serrer.
Puis il commence à bouger.
Un mouvement de hanches long et régulier, profond, qui n'est pas de l'urgence mais de la présence, une façon d'occuper l'espace qui lui est offert avec une conscience totale de ce qu'il reçoit. Lucie règle sa respiration sur son rythme, inspire quand il avance, expire quand il recule, et les deux souffles finissent par se synchroniser dans le froid du passage.
Fred et Saïd se sont écartés.
Ils regardent depuis leurs places, pas avec l'impatience de qui attend son tour mais avec quelque chose de plus complexe, du respect peut-être, la reconnaissance que ce qui se passe là a sa propre dignité et demande de l'espace.
René dans son coin a les yeux ouverts.
Marco appuie le front contre la tempe de Lucie.
Il ne dit pas de mots mais il y a dans sa respiration contre son oreille un langage suffisant, une intensité qui monte progressivement, le rythme qui se resserre imperceptiblement, les hanches qui cherchent plus de profondeur sans brutalité.
Lucie sent la chaleur monter en elle à nouveau, pas un orgasme qui arrive, quelque chose de différent, une plénitude, une façon d'être occupée et comblée qui n'appelle pas de résolution mais qui se suffit à elle-même.
Elle resserre les bras autour de ses épaules.
Marco répond en creusant les reins, un mouvement plus ample, et sa respiration contre son oreille devient un bruit, pas fort, contenu, le son d'un homme qui arrive au bout de quelque chose de long et de nécessaire.
Il s'immobilise.
Les hanches qui pulsent, trois fois, quatre, irrégulièrement, avec dans chaque pulsion quelque chose d'abandonné, de définitif. Son poids qui descend sur elle une seconde, entier, chaud, avant qu'il se reprenne et se soulève sur les bras.
Il la regarde.
Dans ses yeux quelque chose de transfiguré, une clarté que Lucie ne lui a pas vue, comme si quelque chose d'opaque venait de devenir transparent.
Il pose les lèvres sur son front.
Un geste qui n'a rien d'érotique et qui contient pourtant tout ce que les gestes érotiques n'ont pas pu dire.
Puis il se retire, se déplace sur le côté, s'allonge près d'elle, une main sur son ventre.
***
Fred ne bouge pas tout de suite.
Il est assis à gauche, les bras sur les genoux, et il regarde Lucie avec ses yeux d’homme grand, habitué aux distances. Il y a dans son visage une question qui n'ose pas se formuler, quelque chose entre le désir et la déférence, comme s'il n'était pas tout à fait sûr d'avoir le droit d'être le suivant.
Lucie tourne la tête vers lui.
Elle tend la main.
Ce geste-là, la main tendue vers lui, le dénoue entièrement. Il se lève, vient s'agenouiller près d'elle, et sa taille au-dessus d'elle dans la lumière du feu est impressionnante, ses épaules larges, ses mains posées sur le manteau de chaque côté de ses hanches.
Il se penche, l'embrasse.
Un baiser long et sérieux, le baiser de quelqu'un qui a attendu toute la semaine ce moment précis, pas l'acte qui va suivre mais ce baiser-là, cette bouche contre la sienne. Lucie y répond entièrement, ses mains sur son visage, les pouces sur ses joues.
Quand Fred entre en elle c'est différent.
Différent de Marco dans sa texture, dans son volume, dans la façon dont le corps de Lucie reçoit celui-là et l'accueille autrement, pas mieux ni moins bien, autrement, comme deux musiques dans deux tonalités différentes qui sont toutes les deux justes.
Fred est lent lui aussi mais d'une lenteur différente.
La lenteur de Marco était de la conscience, celle de Fred est de la tendresse, une tendresse maladroite et immense, la tendresse d'un homme qui n'a pas l'habitude de se sentir digne d'être là où il est et qui avance avec précaution dans quelque chose de trop beau pour être vrai.
Il pose la tête dans son cou.
Elle sent sa barbe de plusieurs jours sur sa peau, son souffle court, l'odeur de bois et de cuisine qui est la sienne. Ses hanches bougent avec une régularité de métronome, un rythme qui s'installe et qui ne varie pas pendant longtemps, pendant très longtemps, Fred qui dure parce qu'il veut durer, parce qu'il sait que ça ne recommencera peut-être pas et qu'il veut que ça soit long.
Lucie l'entoure de ses jambes.
Pas pour le retenir, pour le sentir davantage, pour avoir ce poids sur elle, cette chaleur massive, cette présence d'homme entier qui la couvre et la réchauffe mieux que le feu.
La main de Marco est toujours sur son ventre.
Elle sent les deux à la fois, la main de Marco immobile et chaude, le mouvement de Fred en elle, et quelque chose dans cette superposition est bouleversant, la façon dont ces deux hommes si différents coexistent dans le même moment sans se heurter.
Fred se redresse un peu, les bras tendus, et la regarde.
Il la regarde vraiment, en plein visage, et Lucie soutient ce regard sans le détourner. Quelque chose passe entre eux dans ce regard, quelque chose qui n'a pas de nom précis, une reconnaissance mutuelle, je te vois, tu me vois, nous sommes réels l'un pour l'autre.
Son rythme change.
Les hanches qui s'accélèrent légèrement, qui cherchent plus de profondeur, et Fred qui retient le gémissement qu'il sent venir, qui le retient longtemps, les mâchoires serrées, les yeux fermés, avant de ne plus pouvoir le retenir du tout.
Il dit son prénom.
Lucie.
Un seul mot arraché du fond, avec dedans toute la semaine, tous les jeudis depuis huit mois, la bouteille à moitié pleine lundi matin, les mains de Brahim sur ses épaules dans la cuisine de la rue Lepic, tout ça qui sort dans son prénom dit à voix basse dans le froid du passage.
Les hanches qui s'immobilisent, qui pulsent, qui s'abandonnent.
Il reste longtemps sur elle, après.
Plus longtemps que nécessaire, le visage dans son cou, la respiration qui revient par vagues. Elle lui caresse le dos, les omoplates, la nuque, avec la patience d'une femme qui comprend qu'un homme peut avoir besoin de temps pour revenir de certains endroits.
Quand il se retire et s'écarte, il garde la main sur son bras.
Juste sa main sur son bras.
***
Saïd attend.
Il est assis en tailleur à la droite de Lucie, et il a cet immobilisme oriental qui n'est pas de la résignation mais de la présence pure, une façon d'habiter le moment sans l'agiter. Ses yeux sombres sur Lucie, doux et directs.
Elle se tourne vers lui.
Et quelque chose se passe dans ce mouvement, dans la façon dont Lucie se tourne vers Saïd, quelque chose de différent des deux fois précédentes, une intention plus nue, plus directe. Avec Marco il y avait la confiance donnée. Avec Fred la tendresse reçue. Avec Saïd il y a autre chose, la mémoire de sa bouche la semaine dernière, la façon dont il avait appris son corps avec une précision qui ressemblait à de l'amour sans en être.
Elle s'assoit.
Se redresse vers lui, et cette fois c'est elle qui prend l'initiative, ses mains sur ses épaules qui le poussent doucement vers le dos, qui l'allongent sous elle, qui renversent la géographie de la semaine précédente.
Elle se place au-dessus de lui.
Saïd lève les mains vers ses hanches mais ne dirige rien, il pose les paumes sur ses hanches et laisse, il laisse Lucie décider de tout, du rythme, de la profondeur, de l'angle. Son visage depuis le bas vers elle dans la lumière du feu a quelque chose d'ouvert, de vulnérable, de complètement offert.
Elle descend sur lui lentement.
Très lentement, en le regardant dans les yeux pendant toute la descente, en voyant son visage changer à chaque centimètre, les lèvres qui s'entrouvrent, les yeux qui se voilent, une veine qui bat sur le côté du cou.
Elle s'immobilise quand elle est entière sur lui.
Un moment suspendu où ni l'un ni l'autre ne bouge, où il s'agit juste d'être là, de sentir la plénitude de cette position, elle au-dessus, lui en dessous, les deux corps accordés dans le silence.
Puis Lucie commence à bouger.
Un balancement des hanches d'abord, un cercle lent qui cherche quelque chose, qui le trouve, qui y revient. Saïd ferme les yeux. Ses mains sur les hanches de Lucie ne dirigent toujours pas, elles suivent, elles épousent le mouvement, comme s'il voulait mémoriser chaque variation dans ses paumes.
Elle accélère progressivement.
Son propre corps lui revient dans cette position, elle qui domine, elle qui choisit le rythme, et la montée est différente cette fois, moins brutale que la première, plus construite, une vague qui grandit sur une longue distance.
Elle ne cherche pas sa jouissance.
Mais son corps la cherche quand même, malgré elle, pendant qu'elle regarde le visage de Saïd sous elle, pendant que ses mains à lui remontent le long de ses flancs vers les seins, pendant que ses pouces retrouvent les mamelons avec la mémoire exacte de ce qu'elle lui avait montré.
Saïd ouvre les yeux.
Il la regarde du bas avec une intensité tranquille, et il dit une chose en arabe, une phrase courte, à voix basse, que Lucie ne comprend pas mais dont elle reçoit le sens dans le corps, dans la chaleur que les mots font en descendant.
Son rythme s'emballe légèrement.
Les hanches de Saïd commencent à répondre aux siennes, à monter vers elle quand elle descend, une synchronisation qui s'installe d'elle-même, qui prend sa propre vitesse, et Lucie sent qu'il approche à la façon dont ses mains sur ses flancs se resserrent, dont sa respiration perd sa régularité.
Elle se penche en avant, les mains sur le manteau de chaque côté de sa tête.
Son visage près du sien.
Saïd la regarde une dernière seconde avec cet émerveillement qui est sa façon d'être au monde, cette capacité à recevoir les choses belles comme des cadeaux inattendus, puis ses yeux se ferment et son corps parle pour lui, les hanches qui se soulèvent une fois, deux fois, une troisième avec une profondeur nouvelle, et le son qui sort de lui est doux, presque musical, le son d'un homme qui reçoit quelque chose qu'il avait cessé de croire possible.
Lucie reste sur lui pendant qu'il finit.
Les mains dans ses cheveux, la bouche sur sa tempe.
Quand il revient, quand sa respiration reprend son rythme et que ses yeux s'ouvrent, il y a dans son visage une paix complète, une sérénité sans fond, le visage d'un homme qui vient de poser quelque chose de lourd qu'il portait depuis longtemps.
Il dit son prénom en français cette fois.
Lucie.
Avec dedans tout ce que le prénom peut contenir.
Lucie lève la tête.
Elle cherche René du regard et elle le trouve dans son coin, assis sur sa caisse, les mains jointes entre les genoux, exactement comme au début de la soirée. Exactement comme la semaine dernière.
Mais son visage.
Son visage n'est pas le même.
Il la dévore des yeux, c'est le seul mot juste, une intensité dans le regard gris pâle qu'elle ne lui a pas vue encore, pas du désir brûlant comme chez les autres, quelque chose de plus vaste et de plus vieux que le désir, quelque chose qui ressemble à de la contemplation, à de la gratitude, à un amour qu'on n'ose pas nommer parce qu'il n'y a pas de case disponible.
Ce n'est pas de la gêne.
Lucie comprend ça en le regardant une seconde de plus. Ce n'est pas de la gêne, pas de la timidité, pas de la résignation. C'est un respect si profond qu'il s'est retiré de lui-même, qu'il a choisi la marge pour ne pas prendre une place qui ne lui appartenait pas.
Elle se lève.
Elle traverse les quelques mètres qui la séparent de René lentement, nue dans la lumière déclinante du feu, et les trois autres la regardent faire sans un mot, avec la même compréhension silencieuse, comme si tout le monde savait depuis le début que la soirée finissait là.
Elle s'assoit à côté de René.
Pas en face, pas debout au-dessus : à côté, sur la caisse, contre lui, et elle glisse sa tête dans le creux de son épaule avec un naturel qui les surprend tous les deux. René reste immobile une seconde, les bras le long du corps, et puis quelque chose lâche en lui, une résistance ancienne, et ses bras se referment autour d'elle.
Ses grands bras maigres qui l'enveloppent entièrement.
Ils restent comme ça un moment.
Le feu craque. Fred, Saïd et Marco sont assis dans le silence, présents sans s'imposer, et personne ne parle parce que ce qui se passe là n'a pas besoin de mots pour exister.
Lucie sent la poitrine de René se soulever et s'abaisser lentement. Elle sent l'os de son épaule sous sa joue, les côtes sous ses bras, la maigreur d'un homme que la vie a dépouillé de tout le superflu. Elle ferme les yeux.
Puis elle lève la tête vers lui.
"Tu veux ?"
Deux mots. Posés avec une douceur qui n'attend pas de réponse particulière, qui laisse les deux réponses possibles également dignes.
René ne répond pas avec des mots.
Il incline la tête vers elle, et ses lèvres se posent sur sa joue. Un baiser qui n'est pas de la passion et qui n'est pas du paternalisme, quelque chose entre les deux ou au-delà des deux, un baiser de gratitude qui dit je suis là, tu es là, c'est suffisant et c'est immense.
Lucie pose la main sur son ventre.
La laisse descendre.
Ce qui suit appartient à eux seuls.
Les trois autres regardent ailleurs, pas par pudeur feinte mais par respect authentique, Fred qui fixe les braises, Saïd qui a levé les yeux vers le rectangle de ciel noir, Marco qui a fermé les yeux et qui appuie la tête contre le mur.
On voit les épaules de René.
On voit ses mains qui se referment sur les bords de la caisse, les articulations qui blanchissent légèrement, une tension qui monte sans se voir, qui se lit dans le dos, dans la nuque, dans la façon dont sa respiration change de registre, devient plus courte, plus haute dans la poitrine.
On n'entend rien.
Ou presque rien. Un souffle. Le prénom de personne.
Puis un long soupir, profond, venu du fond d'un endroit que René n'avait plus visité depuis longtemps.
Lucie retire la main.
Elle la tient un moment devant elle dans la lumière du feu, les traces blanches sur les doigts, sur la paume, les traces de René qui brillent légèrement dans la lumière orange avant qu'elle ne referme doucement les doigts dessus.
Elle lève les yeux vers lui.
Le visage de René.
Il y a dans ses yeux gris pâle quelque chose qu'on ne peut pas décrire exactement, quelque chose qui ressemble à de la lumière mais qui vient de l'intérieur, une lumière qu'on n'allume pas depuis dehors, qu'on retrouve depuis dedans, après avoir cru longtemps qu'elle s'était éteinte pour de bon.
Il la regarde avec cette lumière-là.
Elle lui sourit.
Il pose sa main vieille et maigre sur sa joue, juste un instant.
***
Personne n'a donné le signal.
Pourtant ils se rapprochent tous, progressivement, naturellement, comme des planètes qui trouvent leur orbite commune. Fred d'abord, qui vient s'asseoir près de Lucie et de René, puis Saïd, puis Marco qui reste debout derrière, une main sur l'épaule de Lucie.
Cinq personnes dans un passage étroit, dans la lumière mourante d'un feu de bûches.
C'est Fred qui parle en premier.
Sa voix de cuisine, sa voix qui porte, mais posée ce soir, réglée au minimum.
"Je sais pas ce que c'est, ce qu'on vient de faire."
Personne ne comble le silence. Il continue.
"Mais c'est quelque chose."
Saïd hoche la tête.
"Quelque chose de vrai," dit-il.
Lucie regarde ses mains dans la lumière. La main de Marco toujours sur son épaule, chaude et immobile.
"Je vous connais depuis huit mois," dit-elle. "Et ce soir je vous connais depuis toujours."
René sourit. Son sourire vieux et doux, mais avec dedans la lumière nouvelle, celle d'avant.
"T'as pas eu peur," dit-il.
"Non."
"T'aurais dû peut-être."
"Peut-être." Elle lève les yeux vers lui. "Mais non."
Marco, depuis derrière, dit une chose qu'il dit rarement, une chose qui coûte aux gens comme lui.
"Merci."
Le mot tombe dans le silence du passage et il est immense dans sa simplicité, un mot d'une syllabe qui contient la confiance donnée et reçue, le soin avec lequel il a dirigé la soirée, et quelque chose de plus personnel encore, quelque chose qui le concerne lui seul et qu'il garde pour lui mais qu'il offre quand même sous cette forme-là.
Lucie pose sa main sur la sienne.
"C'est moi," dit-elle.
Saïd regarde le feu.
"Ma mère," dit-il. Juste ça. Comme si ça expliquait quelque chose d'entier, la semaine, l'argent envoyé, le fait d'être là ce soir plutôt qu'ailleurs.
Les autres comprennent sans qu'il développe.
Fred sort la bouteille. Il se verse un fond, fait passer. Chacun boit un fond, même Lucie, même René qui d'habitude boit plus que ça mais qui ce soir se contente du fond symbolique.
Quand la bouteille revient à Fred, il la rebouche.
Il la rebouche et il la pose loin de lui, contre le mur du fond, avec un geste délibéré que tout le monde voit et que personne ne commente.
René regarde Lucie.
"T'as une famille ?" dit-il.
La question est simple et directe et un peu douloureuse.
"Mes parents dans le Nord. Une sœur à Bordeaux." Elle réfléchit. "On se voit peu."
"C'est dommage."
"Oui."
Un silence.
"Moi j'ai une fille," dit René. Tout le monde le sait déjà mais il le dit quand même, parce que le dire à voix haute dans le passage avec Lucie contre son épaule c'est différent de le savoir en silence. "Elle s'appelle Hélène. Elle a des enfants."
"Tu lui as envoyé la carte ?"
"Ce matin."
Lucie hoche la tête.
Marco s'est assis maintenant, dans le cercle, et pour la première fois de la soirée il est à la même hauteur que les autres, plus debout, plus en retrait, simplement là parmi eux avec ses genoux relevés et ses bras autour des genoux.
Il regarde Lucie.
"La semaine prochaine," dit-il. Ce n'est pas une question.
Lucie le regarde.
"La semaine prochaine," confirme-t-elle.
Et dans la façon dont ils se regardent en disant ça, dans le regard de chacun des cinq qui fait le tour du cercle et revient à son point de départ, il y a quelque chose qui ressemble à une promesse, pas une promesse romantique, pas une promesse naïve, quelque chose de plus solide et de plus étrange, cinq personnes qui ont décidé que ce qui vient de se passer mérite une suite, sans savoir quelle forme cette suite va prendre, et qui trouvent que c'est suffisant pour ce soir.
Le feu finit de mourir.
Ils restent encore un peu dans le noir et le froid, serrés les uns contre les autres sans que personne l'ait décidé.
***
Le jeudi d’après, le manteau de Lucie reste de nouveau étalé près du feu, quand Fred met enfin à réchauffer le repas.
Ce détail-là dit tout sur ce que le jeudi est devenu, sur ce qui s'est passé dans l'heure précédente, sur la façon dont les cinq corps se sont retrouvés avec la mémoire exacte de la semaine d'avant et quelque chose en plus, une confiance acquise, absolue, une connaissance mutuelle qui rend les gestes plus sûrs et plus libres à la fois.
On n'en dira pas davantage.
Ils mangent tard.
Fred a rapporté de chez Brahim un couscous royal dans une grande barquette en aluminium, de la semoule, des merguez grillées enveloppées dans du papier kraft. Il a disposé tout ça sur la caisse retournée avec des gestes de professionnel, les plats au centre, la semoule sur le côté, et Saïd a dit “c'est beau” presque sérieusement.
Le feu est haut.
Lucie est rhabillée, le pull bleu marine, le jean noir, ses cheveux défaits ce soir pour la première fois, qui lui tombent sur les épaules et que René a regardés une longue seconde quand elle était arrivée sans rien dire.
Ils mangent dans le silence confortable des gens qui n'ont plus besoin de remplir l'espace.
***
C'est après, quand la barquette est vide et que le pain a tout essuyé, que Marco sort le téléphone.
Il le pose sur la caisse retournée, face visible, la vitre fissurée dans le coin supérieur gauche. Il le regarde un moment sans le toucher, les coudes sur les genoux, et les autres voient quelque chose se préparer dans son visage, une décision qui était là depuis un moment et qui a choisi ce soir pour sortir.
"J'ai répondu aux messages," dit-il.
Personne ne demande quels messages. Ils savent tous qu'il en recevait, que son téléphone contenait quelque chose de non résolu, quelque chose en italien.
"Mon père a une propriété," dit-il. La voix égale, le débit lent. "Un domaine dans le Piémont. Vignes, vergers, une ferme. Une grande maison." Il marque un temps. "Il vieillit. Ma mère aussi. Ils ont besoin de monde."
Fred a posé son gobelet.
"De monde pour quoi ?" dit-il.
"Pour tout." Marco lève les yeux vers lui. "Les cuisines de la propriété tournent à moitié. Le verger est mal entretenu depuis deux ans. La maison a des chambres vides."
Le silence accueille ça.
Lucie regarde Marco. Elle cherche dans son visage la trace d'une manipulation, d'un calcul, et elle ne trouve rien de tel, elle trouve seulement quelqu'un qui a pris une décision difficile et qui la pose là, devant eux, sans l'habiller de plus que ce qu'elle est.
"T'es fils de riche," dit Fred. Pas une accusation, une constatation, la mise en ordre d'une information qui explique rétrospectivement beaucoup de choses.
"Oui."
"Et t'es là depuis combien de temps ?"
"Dix-huit mois."
Fred hoche la tête lentement, du menton, la façon dont on hoche la tête quand on reçoit quelque chose d'inattendu et qu'on n'a pas encore décidé quoi en faire.
Saïd regarde le feu.
"Le Piémont," dit-il. Comme s'il testait le mot dans sa bouche, sa géographie, sa distance.
"Six heures de train. Moins."
Marco se penche, ramasse quelque chose à côté de lui sur le carton, et le pose sur la caisse à côté du téléphone. Une enveloppe, blanche, épaisse. Il l'ouvre, en sort ce qu'elle contient, les étale sur la caisse sans cérémonie.
Cinq billets de train.
Turin, départ vendredi matin, retour ouvert.
Lucie les regarde. Elle regarde les cinq rectangles de papier alignés sur la caisse retournée dans la lumière du feu et elle sent quelque chose dans sa poitrine, pas de la peur, pas de l'euphorie, quelque chose de plus complexe, la sensation physique d'une bifurcation, d'un endroit précis où le chemin se divise et où il faut choisir.
"T'as pris cinq billets," dit René.
"Oui."
"Sans demander."
"Je demande maintenant."
René regarde les billets longtemps. Son visage traverse plusieurs choses successives, la méfiance d'abord, puis quelque chose qui ressemble à de la peur, puis quelque chose qui ressemble à de l'envie, puis une expression plus complexe, celle d'un homme qui pense à une carte postale envoyée vers le sud et qui se demande si recommencer quelque chose est encore possible à soixante et un ans dans un passage de Montmartre.
Il ne dit rien.
Saïd dit "ma mère" à voix basse, comme la semaine dernière, le même mot pour une pensée différente cette fois, pas le regret mais le calcul, la distance depuis Turin jusqu'à Sétif, la façon dont un travail stable en Italie pourrait envoyer davantage que cent euros irréguliers.
Fred regarde ses mains.
Ses mains de cuisinier, ses mains qui ont tenu Lucie et qui ont préparé le couscous chez Brahim et qui ont été capables des deux, qui n'avaient oublié ni l'un ni l'autre.
Il regarde Marco.
"Les cuisines," dit-il. "T'as dit que les cuisines tournaient à moitié."
"À moitié. Un vieux du village qui vient trois matins par semaine."
Fred ne répond pas tout de suite.
Lucie pose sa main sur les billets, à plat, sans en prendre un, juste les sentir sous la paume.
"J'ai quitté mon travail," dit-elle.
C'est la première fois qu'elle le dit à voix haute, à eux ou à qui que ce soit. Les mots ont un poids réel dans l'air froid du passage, le poids des décisions qu'on a prises seul dans un appartement bien rangé en regardant le plafond blanc.
Marco la regarde.
"Je sais," dit-il.
"Comment tu sais ?"
Il ne répond pas à ça. Il a cette façon de ne pas répondre à certaines questions qui n'est pas de l'esquive mais de la délicatesse, une façon de dire que ce qu'il sait d’une manière ou d'une autre n'a pas besoin d'être expliqué.
Le feu craque.
Personne ne prend de billet.
Personne n'en refuse.
Les cinq rectangles de papier restent sur la caisse retournée entre eux, dans la lumière orange, et autour d'eux cinq personnes silencieuses qui regardent chacune à leur façon quelque chose qu'elles n'avaient pas vu venir, une porte ouverte dans un mur qu'elles croyaient plein.
René dit une dernière chose avant que le silence reprenne ses droits.
"Le Piémont en février."
Il dit ça comme on dit une évidence douce, une chose simple et concrète qui replace le reste dans des proportions humaines.
"Il fait froid ?"
"Moins qu'ici," dit Marco.
René hoche la tête.
Et dans ce hochement de tête tranquille, dans les mains de Fred posées à plat sur ses cuisses, dans les yeux de Saïd qui ont cessé de regarder le feu pour regarder les billets, dans la main de Lucie toujours à plat sur les cinq rectangles de papier, il y a une réponse qui n'est pas encore dite à voix haute mais qui est déjà là, entière, dans le froid du passage Beaumont, par un jeudi de février à Paris.
FIN
Pas un silence vide. Un silence plein, tendu comme une peau de tambour, où chaque petit bruit prend une valeur démesurée. Le craquement d'une bûche. La respiration de René. Le froissement du manteau de Lucie quand elle bouge les épaules.
Saïd est le premier à bouger.
Il ne se lève pas, il se déplace, glisse sur le carton jusqu'à être assis à côté de Lucie, à dix centimètres. Elle sent sa chaleur avant de sentir le contact, ce même phénomène que la semaine dernière, la chaleur qui précède le toucher. Sa main se pose sur le genou de Lucie, à plat, sans mouvement, juste là.
Elle ne bouge pas.
La main de Saïd reste sur son genou, chaude et immobile, et c'est suffisant pour que quelque chose change dans la façon dont Lucie respire. Une respiration qui s'approfondit légèrement, qui descend plus bas dans la poitrine.
Fred a regardé la main de Saïd sur le genou de Lucie.
Il a regardé le visage de Lucie.
Il se lève, contourne le feu, et s'accroupit devant elle. Ses grandes mains se posent sur ses chevilles, remontent le long des mollets, s'arrêtent sur les genoux, juste à côté de la main de Saïd. Il lève les yeux vers elle depuis le bas.
C'est un regard différent de la semaine dernière. Moins de retenue dedans. Quelque chose de plus direct, pas de l'arrogance, plutôt la confiance d'un homme qui sait maintenant ce qu'il a à donner.
"Le manteau," dit Marco.
Lucie le regarde.
"Étends-le par terre. Devant le feu."
Lucie ne bouge pas tout de suite.
La main de Saïd sur son genou. Les mains de Fred sur ses mollets. Le feu qui craque. Elle laisse tout ça exister une seconde, deux, elle prend le temps de le sentir vraiment, la chaleur des deux hommes contre sa peau à travers le tissu, le regard de Marco depuis le mur, la présence tranquille de René dans son coin.
Elle pose sa main sur celle de Saïd.
Pas pour l'enlever. Pour la couvrir. Ses doigts s'entrelacent légèrement avec les siens et elle sent sa main répondre, se retourner doucement sous la sienne, paume contre paume maintenant, et c'est un geste si simple, si nu dans sa simplicité, qu'elle sent quelque chose se serrer dans la gorge.
"J'ai pensé à toi cette semaine," dit-elle à Saïd. Voix basse. Juste pour lui.
Il la regarde sans répondre mais son visage dit ce qu'il ne dit pas, une chaleur dans les yeux qui n'est pas de la fierté mais qui y ressemble, quelque chose de reçu et de gardé.
Elle tourne les yeux vers Fred, toujours accroupi devant elle.
"Et toi."
Fred baisse la tête une seconde, la relève. Il a ce geste des hommes qui ne savent pas recevoir les mots et qui les reçoivent quand même, maladroitement, avec une dignité gauche qui touche plus que l'élégance.
"T'as bossé aujourd'hui," dit-elle. Ce n'est pas une question.
"Chez Brahim. Rue Lepic." Une pause. "Plats du midi."
"C'était bien ?"
Il réfléchit honnêtement. "Oui."
Lucie sourit. Un sourire petit et réel, le genre qui n'est pas construit pour être vu mais qui l'est quand même.
La main de Fred remonte imperceptiblement sur ses genoux, juste un centimètre, le pouce qui trace un arc lent sur le tissu du jean.
La pression en bas du ventre de Lucie répond à ce centimètre-là avec une précision qui la surprend encore, comme la semaine dernière, cette façon qu'a son corps de devancer sa tête de plusieurs longueurs.
Elle tourne la tête vers René.
Il la regarde avec ses yeux gris pâle, les mains jointes entre les genoux, le sourire en retrait qu'il a toujours, une douceur un peu mélancolique dans le visage.
"T'as acheté ta carte ?" dit-elle.
René accuse le coup, légèrement. Ses sourcils se lèvent d'un millimètre.
"Comment tu sais ?"
"Je sais pas. Je sentais."
Il hoche la tête lentement. "Je l’ai écrite."
"Bien."
Un mot. Mais René le reçoit comme quelque chose de plus long, il ferme les yeux une demi-seconde et quand il les rouvre il y a dans son visage un relâchement imperceptible, une tension ancienne qui a cédé quelque chose.
***
Marco s'est levé du mur.
Il s'approche lentement, fait le tour du feu, et s'arrête debout devant Lucie. Elle doit lever les yeux vers lui depuis sa position assise et il y a dans cet angle quelque chose d'intentionnel, elle le sent, pas de la domination gratuite, plutôt une géographie qui dit les choses sans les dire.
Il tend la main.
Elle la prend.
Il la tire vers le haut, doucement mais sans hésitation, et Lucie se retrouve debout devant lui, la main de Saïd qui glisse de la sienne, les mains de Fred qui s'écartent des genoux.
Debout face à Marco dans la lumière du feu.
Il ne la touche pas autrement. Il tient juste sa main, ses doigts autour des siens, et la regarde.
"T'as dit que tu voulais donner," dit-il.
"Oui."
"T'as dit que tu voulais laisser venir."
"Oui."
"Ces deux choses-là ne vont pas forcément ensemble."
Elle réfléchit. Il a raison et elle le sait, elle l'a su dans sa cuisine jeudi matin en regardant le mur, elle a juste mis du temps à trouver les mots pour le formuler et lui les a trouvés en dix secondes.
"Je sais," dit-elle. "Alors je choisis de laisser venir."
Marco hoche la tête.
Ses doigts desserrent les siens, pas pour lâcher sa main, pour la tenir autrement, différemment, les doigts qui glissent jusqu'au poignet, qui s'y posent, qui sentent le pouls là, rapide et régulier.
"Tu ne trembles pas," dit-il.
"Non."
"La semaine dernière non plus."
"Non."
Il baisse les yeux sur le poignet de Lucie, sur ses propres doigts posés dessus, et il a une expression que Lucie ne lui a pas vue encore, quelque chose de vulnérable dans la concentration, comme si sentir son pouls lui faisait quelque chose qu'il n'avait pas prévu.
"Le pull," dit-il. Voix plus basse. "Enlève le pull."
Ses mains saisissent le bas du pull.
Elle le fait lentement, le tissu qui remonte le long des hanches, du ventre, des côtes, et quand il passe sur sa tête et libère ses cheveux, l'air froid du passage arrive partout à la fois, sur les bras, sur les épaules, sur la peau au-dessus du jean.
Et le soutien-gorge rouge.
Marco le voit. Ses yeux s'y arrêtent une seconde, remontent vers le visage de Lucie, et il y a dans son regard quelque chose qui ressemble à un sourire sans en être un, une reconnaissance, comme s'il comprenait quelque chose sur elle que le soutien-gorge rouge lui révèle.
"T'avais prévu quelque chose quand même," dit-il.
"Juste pour moi."
Il hoche la tête. "Je sais."
Fred derrière elle a laissé échapper un son bref. Saïd regarde la soie rouge dans la lumière orange avec une fixité tranquille, les yeux qui ne clignotent plus.
Marco fait un pas de côté.
"Fred."
Fred se relève de ses genoux, grand, massif, et se place derrière Lucie sans qu'on lui en dise davantage. Ses mains trouvent ses épaules, les pétrissant légèrement, descendent le long des bras. Sa bouche se pose sur la nuque de Lucie, sur la peau juste sous les cheveux, un baiser lent et chaud qui remonte vers l'oreille.
Lucie ferme les yeux.
Les mains de Fred remontent vers le dos, trouvent l'attache du soutien-gorge. Il s'arrête là, les doigts sur l'agrafe, et attend.
"Oui," dit Lucie. Sans qu'il ait posé la question.
L'agrafe cède. Les bretelles glissent des épaules, la soie rouge tombe, et les mains de Fred contournent les flancs et reviennent sur la peau nue des seins, les prennent en coupe avec cette façon déjà connue, déjà précieuse, le poids des paumes sous les rondeurs.
Lucie couvre ses mains avec les siennes.
Elle guide les pouces sur les mamelons, montre la pression, le rythme, ce qu'elle avait imaginé dans sa cuisine. Fred apprend en trois secondes, ses pouces qui s'adaptent, qui trouvent le bon angle, et Lucie laisse sa tête basculer en arrière sur son épaule et dit à mi-voix quelque chose qui n'est pas tout à fait un mot.
Saïd s'est levé.
Il est debout devant elle maintenant, à un mètre, et il la regarde avec cette attention émue qui est la sienne, cet émerveillement sérieux. Ses mains à lui se posent sur les hanches de Lucie, sur le bord du jean, les pouces dans les passants, et il se penche vers elle.
Son baiser est différent de celui de Fred.
Là où Fred embrasse avec la totalité de sa bouche, avec une chaleur qui submerge, Saïd embrasse avec précision, ses lèvres qui cherchent les siennes avec une lenteur presque douloureuse, qui s'y posent comme une question, qui attendent la réponse. Lucie répond, ses mains qui quittent celles de Fred pour trouver le visage de Saïd, les paumes sur ses joues.
Le jean de Lucie glisse sur les hanches.
Elle n'a pas vu Marco s'agenouiller mais il est là, ses mains qui ont défait le bouton et la fermeture sans qu'elle s'en aperçoive, le denim qui descend le long des cuisses avec une lenteur délibérée, les genoux, les mollets, les chevilles.
Les bottines.
Marco les retire l'une après l'autre, les pose sur le côté, soulève les pieds de Lucie pour la libérer du jean. Ses mains remontent le long des jambes, sur le chemin inverse, les chevilles, les mollets, l'arrière des genoux, les cuisses, avec une pression régulière et montante.
Il s'arrête sur les hanches.
Ses doigts dans le bord de la culotte, simple et blanc, la même que la semaine dernière ou une pareille. Il ne la retire pas encore. Il laisse ses mains là, chaudes sur les os des hanches, et lève les yeux vers Lucie qui embrasse encore Saïd.
Il attend qu'elle le sente.
Elle le sent.
Elle interrompt le baiser, baisse les yeux vers Marco, et dans son regard depuis le bas quelque chose de calme et de certain qui demande sans demander.
"Le manteau," se souvient-elle.
Elle dit ça elle-même, sans y être invitée, et Marco reconnaît la différence, ses lèvres qui s'entrouvrent légèrement.
Elle se baisse, ramasse son manteau sur le carton, et l'étend devant le feu.
Le manteau est épais, doublé de laine, il fait une couche molle sur les cartons.
Lucie s'allonge dessus.
Elle s'allonge sur le dos, les bras légèrement écartés, les jambes jointes encore, et elle regarde le rectangle de ciel noir au-dessus du passage, les deux toits qui se rapprochent vers le haut, et elle pense à rien d'autre qu'à ce moment précis, à la chaleur du feu sur son flanc gauche, à l'odeur du bois brûlé et du tajine, aux quatre hommes autour d'elle. Elle s’arque en prenant appui sur les épaules et les pieds pour tirer sa culotte sur ses cuisses, puis, étendue de nouveau, le long de ses mollets, avant de la repousser du pied. Le courant d’air frais entre ses jambes lui fait réaliser qu’elle est humide, déjà.
Trois hommes.
René est resté sur sa caisse, un peu en retrait, dans l'ombre du mur. Il a joint les mains entre ses genoux et il regarde avec ses yeux gris pâle, ce regard qui contient tout sans rien réclamer.
Les trois autres descendent vers elle.
Pas ensemble, pas de façon coordonnée, plutôt comme une marée, chacun à son rythme, chacun par son côté. Fred à gauche, Saïd à droite, Marco au centre, debout encore, qui les regarde prendre leur place avant de prendre la sienne.
***
Fred commence par les épaules.
Ses grandes mains qui pétrissent la peau, les trapèzes, la naissance du cou, avec la précision d'un homme qui connaît les muscles et ce qu'ils retiennent. Lucie sent les nœuds qu'elle portait depuis une semaine, depuis peut-être plus longtemps, céder sous les pouces de Fred un par un, une douleur douce et libératrice.
Saïd commence par les pieds.
C'est inattendu. Ses mains qui prennent le pied droit, qui appuient sur la voûte plantaire, qui remontent vers la cheville, le mollet. Une attention au corps entier, à la totalité, pas seulement aux endroits évidents. Lucie sent ses orteils se détendre, puis ses mollets, puis ses cuisses qui s'amollissent progressivement sous les mains qui montent.
Marco s'agenouille au-dessus d'elle.
Ses genoux de chaque côté de ses hanches sans peser sur elle, les mains posées à plat sur son ventre, et il la regarde d'en haut avec cette façon qu'il a de tout voir sans paraître regarder.
Ses paumes bougent.
Vers le haut d'abord, sur le sternum, les côtes, les seins qu'il prend en coupe brièvement avant de repartir vers les épaules, les bras, comme s'il dessinait la carte de son corps, comme s'il voulait tout connaître avant de choisir.
Lucie ferme les yeux.
Les mains se multiplient.
Elle perd le fil de qui touche où, et c'est exactement ça, cette dissolution, ce moment où le corps n'appartient plus tout à fait à une cartographie connue. Des doigts sur ses flancs, une bouche sur son épaule, des paumes qui remontent l'intérieur des cuisses depuis les genoux.
Fred a trouvé ses seins.
Il appuie ses pouces sur les mamelons avec la pression qu'elle lui a montrée, qu'il a retenue, qu'il applique maintenant avec une constance qui creuse quelque chose dans le bas-ventre de Lucie à chaque passage.
La bouche de Saïd sur la face interne de la cuisse droite, qui monte, qui s'attarde, qui repart.
Marco le long du cou, ses lèvres sur la gorge, la mâchoire, le lobe de l'oreille où il murmure quelque chose qu'elle n'entend pas tout à fait mais qu'elle reçoit dans la peau.
Lucie ouvre les yeux.
Elle cherche les sexes des hommes avec ses mains, les deux côtés à la fois, sans regarder, par le toucher. Sa main gauche trouve la ceinture de Fred, la défait avec des doigts qui ne tremblent pas, glisse à l'intérieur. Sa main droite vers Saïd, le bouton du jean, la fermeture, et Saïd retient sa respiration au contact.
Elle les tient tous les deux.
Fred est chaud et lourd dans sa main gauche, déjà pleinement durci. Saïd dans la droite plus long, plus fin, avec une tension dans tout le corps quand ses doigts se referment.
Elle commence le mouvement, les deux mains ensemble, un rythme lent et régulier, et les deux hommes répondent différemment, Fred par un son sourd dans la poitrine, Saïd par une immobilité totale, une concentration absolue sur ce qu'elle lui fait.
Marco ne s'est pas déplacé.
Elle le cherche des yeux. Il est toujours au-dessus d'elle, les mains sur ses hanches maintenant, et il la regarde faire avec une expression indéchiffrable, grave et tendue.
Elle lâche Saïd.
Sa main remonte vers la ceinture de Marco.
Il la laisse faire.
Quand ses doigts le trouvent il ferme les yeux une seconde, une seule, et dans ce dixième de seconde de fermeture il abandonne quelque chose, une garde qu'il tient depuis longtemps, depuis avant le passage, depuis bien avant.
Trois hommes dans ses mains ou presque.
Elle tente l'impossible, se tourne légèrement vers Saïd, sa bouche qui cherche la sienne d'abord puis qui descend le long du cou, le torse, le ventre, et Saïd comprend, ses hanches avancent légèrement vers elle, et sa bouche se referme sur lui.
Saïd laisse échapper murmure long et retenu.
Sa main gauche continue sur Fred, sa bouche sur Saïd, et Marco au-dessus d'elle dont les mains se sont resserrées sur ses hanches.
Ce qu'elle n'avait pas prévu c'est que ça lui ferait ça.
Tenir ces hommes, les sentir dans ses mains et dans sa bouche, sentir leur désir comme une chose concrète et chaude et réelle, ça lui fait quelque chose qu'elle n'avait pas anticipé dans tous ses scénarios de cuisine. Une montée directe, sans étapes, qui court depuis les mains jusqu'au centre du corps.
Les mains sont revenues partout sur elle.
Fred qui ne lâche pas les seins, Saïd dont la main libre a trouvé l'intérieur des cuisses, dont les doigts remontent vers le haut, vers la chaleur concentrée, et quand ils arrivent là, quand ils trouvent à la fois le gonflement et l'humidité, Lucie ne peut retenir un gémissement autour de Saïd.
Les doigts de Saïd, précis comme sa bouche la semaine dernière.
Le pouce sur le clitoris, deux doigts en dessous, un mouvement circulaire lent qui s'accorde avec la respiration de Lucie comme s'il l'avait toujours connue.
Elle essaie de tenir.
Elle s'était juré de donner seulement, de contenir le reste, de remettre à plus tard ce qui lui appartient pour se consacrer à eux. Mais le corps ne négocie pas. Le corps reçoit et répond et la montée est déjà trop haute, trop construite, une semaine de pensées chaque nuit et un orgasme solitaire qui n'avait pas suffi, tout ça qui converge sous les doigts de Saïd et les mains de Fred et la présence de Marco au-dessus d'elle.
Elle se lâche.
L'orgasme arrive comme une vague de fond, pas depuis le ventre mais depuis plus loin, depuis la semaine entière, depuis les boutons de la chemise, depuis peut-être le premier jeudi soir avec les barquettes du traiteur. Il la traverse de bas en haut, les hanches qui se soulèvent du manteau, les cuisses qui se referment sur la main de Saïd, un cri qu'elle ne reconnaît pas comme le sien tant il est profond.
Saïd ne retire pas sa main.
Il maintient la pression, exactement la même, et l'orgasme dure plus longtemps que prévu, dure jusqu'à ce qu'il devienne presque douloureux, jusqu'à ce que Lucie pose la main sur la sienne pour lui dire assez, pas maintenant, trop.
Le silence qui suit est immense.
La respiration de Lucie dans le passage. Le craquement du feu. Rien d'autre.
Elle reste allongée les bras en croix, les yeux au ciel noir, les jambes molles.
Puis elle tourne la tête vers Marco.
"Marco."
Une pause.
"Toi d'abord."
Marco pose les mains de chaque côté de sa tête.
Il s'est allongé au-dessus d'elle sans peser, les bras qui supportent son poids, et il la regarde d'en haut avec cette façon qu'il a de regarder les choses importantes, sans détour et sans hâte.
Lucie pose les mains sur ses épaules.
Pas pour l'attirer. Pour le toucher. Pour sentir sous ses paumes la tension des muscles, la réalité physique de cet homme qui a dirigé tout ce qui précède et qui est là maintenant, au-dessus d'elle, dépouillé de sa direction, simplement présent.
"Tu n'es pas obligée," dit-il.
C'est la dernière fois qu'il dit quelque chose de ce genre et ils le savent tous les deux.
"Je sais," dit Lucie.
***
Il la pénètre lentement.
Une lenteur qui n'est pas de la prudence, ou pas seulement, une lenteur qui ressemble à une attention portée à chaque centimètre, à ce que chaque centimètre contient comme information, comme chaleur, comme accueil. Lucie sent la progression, le corps qui s'ouvre et qui reçoit, et elle garde les yeux ouverts sur son visage parce qu'elle veut voir ce que ça lui fait.
Ce que ça lui fait, c'est visible.
Une contraction autour des yeux d'abord, les muscles du visage qui répondent à ce que le corps reçoit avant que la tête ait fini de comprendre. Puis un relâchement, quelque chose qui cède dans la mâchoire, dans les épaules, Marco qui devient légèrement moins Marco et légèrement plus quelque chose d'autre, quelque chose de plus nu.
Il s'arrête un moment, entier en elle, immobile.
Elle sent son souffle sur sa joue, accéléré et chaud. Ses mains à lui se sont déplacées, une sous sa nuque, l'autre sur sa hanche, et il la tient comme on tient quelque chose de fragile et de précieux, sans serrer.
Puis il commence à bouger.
Un mouvement de hanches long et régulier, profond, qui n'est pas de l'urgence mais de la présence, une façon d'occuper l'espace qui lui est offert avec une conscience totale de ce qu'il reçoit. Lucie règle sa respiration sur son rythme, inspire quand il avance, expire quand il recule, et les deux souffles finissent par se synchroniser dans le froid du passage.
Fred et Saïd se sont écartés.
Ils regardent depuis leurs places, pas avec l'impatience de qui attend son tour mais avec quelque chose de plus complexe, du respect peut-être, la reconnaissance que ce qui se passe là a sa propre dignité et demande de l'espace.
René dans son coin a les yeux ouverts.
Marco appuie le front contre la tempe de Lucie.
Il ne dit pas de mots mais il y a dans sa respiration contre son oreille un langage suffisant, une intensité qui monte progressivement, le rythme qui se resserre imperceptiblement, les hanches qui cherchent plus de profondeur sans brutalité.
Lucie sent la chaleur monter en elle à nouveau, pas un orgasme qui arrive, quelque chose de différent, une plénitude, une façon d'être occupée et comblée qui n'appelle pas de résolution mais qui se suffit à elle-même.
Elle resserre les bras autour de ses épaules.
Marco répond en creusant les reins, un mouvement plus ample, et sa respiration contre son oreille devient un bruit, pas fort, contenu, le son d'un homme qui arrive au bout de quelque chose de long et de nécessaire.
Il s'immobilise.
Les hanches qui pulsent, trois fois, quatre, irrégulièrement, avec dans chaque pulsion quelque chose d'abandonné, de définitif. Son poids qui descend sur elle une seconde, entier, chaud, avant qu'il se reprenne et se soulève sur les bras.
Il la regarde.
Dans ses yeux quelque chose de transfiguré, une clarté que Lucie ne lui a pas vue, comme si quelque chose d'opaque venait de devenir transparent.
Il pose les lèvres sur son front.
Un geste qui n'a rien d'érotique et qui contient pourtant tout ce que les gestes érotiques n'ont pas pu dire.
Puis il se retire, se déplace sur le côté, s'allonge près d'elle, une main sur son ventre.
***
Fred ne bouge pas tout de suite.
Il est assis à gauche, les bras sur les genoux, et il regarde Lucie avec ses yeux d’homme grand, habitué aux distances. Il y a dans son visage une question qui n'ose pas se formuler, quelque chose entre le désir et la déférence, comme s'il n'était pas tout à fait sûr d'avoir le droit d'être le suivant.
Lucie tourne la tête vers lui.
Elle tend la main.
Ce geste-là, la main tendue vers lui, le dénoue entièrement. Il se lève, vient s'agenouiller près d'elle, et sa taille au-dessus d'elle dans la lumière du feu est impressionnante, ses épaules larges, ses mains posées sur le manteau de chaque côté de ses hanches.
Il se penche, l'embrasse.
Un baiser long et sérieux, le baiser de quelqu'un qui a attendu toute la semaine ce moment précis, pas l'acte qui va suivre mais ce baiser-là, cette bouche contre la sienne. Lucie y répond entièrement, ses mains sur son visage, les pouces sur ses joues.
Quand Fred entre en elle c'est différent.
Différent de Marco dans sa texture, dans son volume, dans la façon dont le corps de Lucie reçoit celui-là et l'accueille autrement, pas mieux ni moins bien, autrement, comme deux musiques dans deux tonalités différentes qui sont toutes les deux justes.
Fred est lent lui aussi mais d'une lenteur différente.
La lenteur de Marco était de la conscience, celle de Fred est de la tendresse, une tendresse maladroite et immense, la tendresse d'un homme qui n'a pas l'habitude de se sentir digne d'être là où il est et qui avance avec précaution dans quelque chose de trop beau pour être vrai.
Il pose la tête dans son cou.
Elle sent sa barbe de plusieurs jours sur sa peau, son souffle court, l'odeur de bois et de cuisine qui est la sienne. Ses hanches bougent avec une régularité de métronome, un rythme qui s'installe et qui ne varie pas pendant longtemps, pendant très longtemps, Fred qui dure parce qu'il veut durer, parce qu'il sait que ça ne recommencera peut-être pas et qu'il veut que ça soit long.
Lucie l'entoure de ses jambes.
Pas pour le retenir, pour le sentir davantage, pour avoir ce poids sur elle, cette chaleur massive, cette présence d'homme entier qui la couvre et la réchauffe mieux que le feu.
La main de Marco est toujours sur son ventre.
Elle sent les deux à la fois, la main de Marco immobile et chaude, le mouvement de Fred en elle, et quelque chose dans cette superposition est bouleversant, la façon dont ces deux hommes si différents coexistent dans le même moment sans se heurter.
Fred se redresse un peu, les bras tendus, et la regarde.
Il la regarde vraiment, en plein visage, et Lucie soutient ce regard sans le détourner. Quelque chose passe entre eux dans ce regard, quelque chose qui n'a pas de nom précis, une reconnaissance mutuelle, je te vois, tu me vois, nous sommes réels l'un pour l'autre.
Son rythme change.
Les hanches qui s'accélèrent légèrement, qui cherchent plus de profondeur, et Fred qui retient le gémissement qu'il sent venir, qui le retient longtemps, les mâchoires serrées, les yeux fermés, avant de ne plus pouvoir le retenir du tout.
Il dit son prénom.
Lucie.
Un seul mot arraché du fond, avec dedans toute la semaine, tous les jeudis depuis huit mois, la bouteille à moitié pleine lundi matin, les mains de Brahim sur ses épaules dans la cuisine de la rue Lepic, tout ça qui sort dans son prénom dit à voix basse dans le froid du passage.
Les hanches qui s'immobilisent, qui pulsent, qui s'abandonnent.
Il reste longtemps sur elle, après.
Plus longtemps que nécessaire, le visage dans son cou, la respiration qui revient par vagues. Elle lui caresse le dos, les omoplates, la nuque, avec la patience d'une femme qui comprend qu'un homme peut avoir besoin de temps pour revenir de certains endroits.
Quand il se retire et s'écarte, il garde la main sur son bras.
Juste sa main sur son bras.
***
Saïd attend.
Il est assis en tailleur à la droite de Lucie, et il a cet immobilisme oriental qui n'est pas de la résignation mais de la présence pure, une façon d'habiter le moment sans l'agiter. Ses yeux sombres sur Lucie, doux et directs.
Elle se tourne vers lui.
Et quelque chose se passe dans ce mouvement, dans la façon dont Lucie se tourne vers Saïd, quelque chose de différent des deux fois précédentes, une intention plus nue, plus directe. Avec Marco il y avait la confiance donnée. Avec Fred la tendresse reçue. Avec Saïd il y a autre chose, la mémoire de sa bouche la semaine dernière, la façon dont il avait appris son corps avec une précision qui ressemblait à de l'amour sans en être.
Elle s'assoit.
Se redresse vers lui, et cette fois c'est elle qui prend l'initiative, ses mains sur ses épaules qui le poussent doucement vers le dos, qui l'allongent sous elle, qui renversent la géographie de la semaine précédente.
Elle se place au-dessus de lui.
Saïd lève les mains vers ses hanches mais ne dirige rien, il pose les paumes sur ses hanches et laisse, il laisse Lucie décider de tout, du rythme, de la profondeur, de l'angle. Son visage depuis le bas vers elle dans la lumière du feu a quelque chose d'ouvert, de vulnérable, de complètement offert.
Elle descend sur lui lentement.
Très lentement, en le regardant dans les yeux pendant toute la descente, en voyant son visage changer à chaque centimètre, les lèvres qui s'entrouvrent, les yeux qui se voilent, une veine qui bat sur le côté du cou.
Elle s'immobilise quand elle est entière sur lui.
Un moment suspendu où ni l'un ni l'autre ne bouge, où il s'agit juste d'être là, de sentir la plénitude de cette position, elle au-dessus, lui en dessous, les deux corps accordés dans le silence.
Puis Lucie commence à bouger.
Un balancement des hanches d'abord, un cercle lent qui cherche quelque chose, qui le trouve, qui y revient. Saïd ferme les yeux. Ses mains sur les hanches de Lucie ne dirigent toujours pas, elles suivent, elles épousent le mouvement, comme s'il voulait mémoriser chaque variation dans ses paumes.
Elle accélère progressivement.
Son propre corps lui revient dans cette position, elle qui domine, elle qui choisit le rythme, et la montée est différente cette fois, moins brutale que la première, plus construite, une vague qui grandit sur une longue distance.
Elle ne cherche pas sa jouissance.
Mais son corps la cherche quand même, malgré elle, pendant qu'elle regarde le visage de Saïd sous elle, pendant que ses mains à lui remontent le long de ses flancs vers les seins, pendant que ses pouces retrouvent les mamelons avec la mémoire exacte de ce qu'elle lui avait montré.
Saïd ouvre les yeux.
Il la regarde du bas avec une intensité tranquille, et il dit une chose en arabe, une phrase courte, à voix basse, que Lucie ne comprend pas mais dont elle reçoit le sens dans le corps, dans la chaleur que les mots font en descendant.
Son rythme s'emballe légèrement.
Les hanches de Saïd commencent à répondre aux siennes, à monter vers elle quand elle descend, une synchronisation qui s'installe d'elle-même, qui prend sa propre vitesse, et Lucie sent qu'il approche à la façon dont ses mains sur ses flancs se resserrent, dont sa respiration perd sa régularité.
Elle se penche en avant, les mains sur le manteau de chaque côté de sa tête.
Son visage près du sien.
Saïd la regarde une dernière seconde avec cet émerveillement qui est sa façon d'être au monde, cette capacité à recevoir les choses belles comme des cadeaux inattendus, puis ses yeux se ferment et son corps parle pour lui, les hanches qui se soulèvent une fois, deux fois, une troisième avec une profondeur nouvelle, et le son qui sort de lui est doux, presque musical, le son d'un homme qui reçoit quelque chose qu'il avait cessé de croire possible.
Lucie reste sur lui pendant qu'il finit.
Les mains dans ses cheveux, la bouche sur sa tempe.
Quand il revient, quand sa respiration reprend son rythme et que ses yeux s'ouvrent, il y a dans son visage une paix complète, une sérénité sans fond, le visage d'un homme qui vient de poser quelque chose de lourd qu'il portait depuis longtemps.
Il dit son prénom en français cette fois.
Lucie.
Avec dedans tout ce que le prénom peut contenir.
Lucie lève la tête.
Elle cherche René du regard et elle le trouve dans son coin, assis sur sa caisse, les mains jointes entre les genoux, exactement comme au début de la soirée. Exactement comme la semaine dernière.
Mais son visage.
Son visage n'est pas le même.
Il la dévore des yeux, c'est le seul mot juste, une intensité dans le regard gris pâle qu'elle ne lui a pas vue encore, pas du désir brûlant comme chez les autres, quelque chose de plus vaste et de plus vieux que le désir, quelque chose qui ressemble à de la contemplation, à de la gratitude, à un amour qu'on n'ose pas nommer parce qu'il n'y a pas de case disponible.
Ce n'est pas de la gêne.
Lucie comprend ça en le regardant une seconde de plus. Ce n'est pas de la gêne, pas de la timidité, pas de la résignation. C'est un respect si profond qu'il s'est retiré de lui-même, qu'il a choisi la marge pour ne pas prendre une place qui ne lui appartenait pas.
Elle se lève.
Elle traverse les quelques mètres qui la séparent de René lentement, nue dans la lumière déclinante du feu, et les trois autres la regardent faire sans un mot, avec la même compréhension silencieuse, comme si tout le monde savait depuis le début que la soirée finissait là.
Elle s'assoit à côté de René.
Pas en face, pas debout au-dessus : à côté, sur la caisse, contre lui, et elle glisse sa tête dans le creux de son épaule avec un naturel qui les surprend tous les deux. René reste immobile une seconde, les bras le long du corps, et puis quelque chose lâche en lui, une résistance ancienne, et ses bras se referment autour d'elle.
Ses grands bras maigres qui l'enveloppent entièrement.
Ils restent comme ça un moment.
Le feu craque. Fred, Saïd et Marco sont assis dans le silence, présents sans s'imposer, et personne ne parle parce que ce qui se passe là n'a pas besoin de mots pour exister.
Lucie sent la poitrine de René se soulever et s'abaisser lentement. Elle sent l'os de son épaule sous sa joue, les côtes sous ses bras, la maigreur d'un homme que la vie a dépouillé de tout le superflu. Elle ferme les yeux.
Puis elle lève la tête vers lui.
"Tu veux ?"
Deux mots. Posés avec une douceur qui n'attend pas de réponse particulière, qui laisse les deux réponses possibles également dignes.
René ne répond pas avec des mots.
Il incline la tête vers elle, et ses lèvres se posent sur sa joue. Un baiser qui n'est pas de la passion et qui n'est pas du paternalisme, quelque chose entre les deux ou au-delà des deux, un baiser de gratitude qui dit je suis là, tu es là, c'est suffisant et c'est immense.
Lucie pose la main sur son ventre.
La laisse descendre.
Ce qui suit appartient à eux seuls.
Les trois autres regardent ailleurs, pas par pudeur feinte mais par respect authentique, Fred qui fixe les braises, Saïd qui a levé les yeux vers le rectangle de ciel noir, Marco qui a fermé les yeux et qui appuie la tête contre le mur.
On voit les épaules de René.
On voit ses mains qui se referment sur les bords de la caisse, les articulations qui blanchissent légèrement, une tension qui monte sans se voir, qui se lit dans le dos, dans la nuque, dans la façon dont sa respiration change de registre, devient plus courte, plus haute dans la poitrine.
On n'entend rien.
Ou presque rien. Un souffle. Le prénom de personne.
Puis un long soupir, profond, venu du fond d'un endroit que René n'avait plus visité depuis longtemps.
Lucie retire la main.
Elle la tient un moment devant elle dans la lumière du feu, les traces blanches sur les doigts, sur la paume, les traces de René qui brillent légèrement dans la lumière orange avant qu'elle ne referme doucement les doigts dessus.
Elle lève les yeux vers lui.
Le visage de René.
Il y a dans ses yeux gris pâle quelque chose qu'on ne peut pas décrire exactement, quelque chose qui ressemble à de la lumière mais qui vient de l'intérieur, une lumière qu'on n'allume pas depuis dehors, qu'on retrouve depuis dedans, après avoir cru longtemps qu'elle s'était éteinte pour de bon.
Il la regarde avec cette lumière-là.
Elle lui sourit.
Il pose sa main vieille et maigre sur sa joue, juste un instant.
***
Personne n'a donné le signal.
Pourtant ils se rapprochent tous, progressivement, naturellement, comme des planètes qui trouvent leur orbite commune. Fred d'abord, qui vient s'asseoir près de Lucie et de René, puis Saïd, puis Marco qui reste debout derrière, une main sur l'épaule de Lucie.
Cinq personnes dans un passage étroit, dans la lumière mourante d'un feu de bûches.
C'est Fred qui parle en premier.
Sa voix de cuisine, sa voix qui porte, mais posée ce soir, réglée au minimum.
"Je sais pas ce que c'est, ce qu'on vient de faire."
Personne ne comble le silence. Il continue.
"Mais c'est quelque chose."
Saïd hoche la tête.
"Quelque chose de vrai," dit-il.
Lucie regarde ses mains dans la lumière. La main de Marco toujours sur son épaule, chaude et immobile.
"Je vous connais depuis huit mois," dit-elle. "Et ce soir je vous connais depuis toujours."
René sourit. Son sourire vieux et doux, mais avec dedans la lumière nouvelle, celle d'avant.
"T'as pas eu peur," dit-il.
"Non."
"T'aurais dû peut-être."
"Peut-être." Elle lève les yeux vers lui. "Mais non."
Marco, depuis derrière, dit une chose qu'il dit rarement, une chose qui coûte aux gens comme lui.
"Merci."
Le mot tombe dans le silence du passage et il est immense dans sa simplicité, un mot d'une syllabe qui contient la confiance donnée et reçue, le soin avec lequel il a dirigé la soirée, et quelque chose de plus personnel encore, quelque chose qui le concerne lui seul et qu'il garde pour lui mais qu'il offre quand même sous cette forme-là.
Lucie pose sa main sur la sienne.
"C'est moi," dit-elle.
Saïd regarde le feu.
"Ma mère," dit-il. Juste ça. Comme si ça expliquait quelque chose d'entier, la semaine, l'argent envoyé, le fait d'être là ce soir plutôt qu'ailleurs.
Les autres comprennent sans qu'il développe.
Fred sort la bouteille. Il se verse un fond, fait passer. Chacun boit un fond, même Lucie, même René qui d'habitude boit plus que ça mais qui ce soir se contente du fond symbolique.
Quand la bouteille revient à Fred, il la rebouche.
Il la rebouche et il la pose loin de lui, contre le mur du fond, avec un geste délibéré que tout le monde voit et que personne ne commente.
René regarde Lucie.
"T'as une famille ?" dit-il.
La question est simple et directe et un peu douloureuse.
"Mes parents dans le Nord. Une sœur à Bordeaux." Elle réfléchit. "On se voit peu."
"C'est dommage."
"Oui."
Un silence.
"Moi j'ai une fille," dit René. Tout le monde le sait déjà mais il le dit quand même, parce que le dire à voix haute dans le passage avec Lucie contre son épaule c'est différent de le savoir en silence. "Elle s'appelle Hélène. Elle a des enfants."
"Tu lui as envoyé la carte ?"
"Ce matin."
Lucie hoche la tête.
Marco s'est assis maintenant, dans le cercle, et pour la première fois de la soirée il est à la même hauteur que les autres, plus debout, plus en retrait, simplement là parmi eux avec ses genoux relevés et ses bras autour des genoux.
Il regarde Lucie.
"La semaine prochaine," dit-il. Ce n'est pas une question.
Lucie le regarde.
"La semaine prochaine," confirme-t-elle.
Et dans la façon dont ils se regardent en disant ça, dans le regard de chacun des cinq qui fait le tour du cercle et revient à son point de départ, il y a quelque chose qui ressemble à une promesse, pas une promesse romantique, pas une promesse naïve, quelque chose de plus solide et de plus étrange, cinq personnes qui ont décidé que ce qui vient de se passer mérite une suite, sans savoir quelle forme cette suite va prendre, et qui trouvent que c'est suffisant pour ce soir.
Le feu finit de mourir.
Ils restent encore un peu dans le noir et le froid, serrés les uns contre les autres sans que personne l'ait décidé.
***
Le jeudi d’après, le manteau de Lucie reste de nouveau étalé près du feu, quand Fred met enfin à réchauffer le repas.
Ce détail-là dit tout sur ce que le jeudi est devenu, sur ce qui s'est passé dans l'heure précédente, sur la façon dont les cinq corps se sont retrouvés avec la mémoire exacte de la semaine d'avant et quelque chose en plus, une confiance acquise, absolue, une connaissance mutuelle qui rend les gestes plus sûrs et plus libres à la fois.
On n'en dira pas davantage.
Ils mangent tard.
Fred a rapporté de chez Brahim un couscous royal dans une grande barquette en aluminium, de la semoule, des merguez grillées enveloppées dans du papier kraft. Il a disposé tout ça sur la caisse retournée avec des gestes de professionnel, les plats au centre, la semoule sur le côté, et Saïd a dit “c'est beau” presque sérieusement.
Le feu est haut.
Lucie est rhabillée, le pull bleu marine, le jean noir, ses cheveux défaits ce soir pour la première fois, qui lui tombent sur les épaules et que René a regardés une longue seconde quand elle était arrivée sans rien dire.
Ils mangent dans le silence confortable des gens qui n'ont plus besoin de remplir l'espace.
***
C'est après, quand la barquette est vide et que le pain a tout essuyé, que Marco sort le téléphone.
Il le pose sur la caisse retournée, face visible, la vitre fissurée dans le coin supérieur gauche. Il le regarde un moment sans le toucher, les coudes sur les genoux, et les autres voient quelque chose se préparer dans son visage, une décision qui était là depuis un moment et qui a choisi ce soir pour sortir.
"J'ai répondu aux messages," dit-il.
Personne ne demande quels messages. Ils savent tous qu'il en recevait, que son téléphone contenait quelque chose de non résolu, quelque chose en italien.
"Mon père a une propriété," dit-il. La voix égale, le débit lent. "Un domaine dans le Piémont. Vignes, vergers, une ferme. Une grande maison." Il marque un temps. "Il vieillit. Ma mère aussi. Ils ont besoin de monde."
Fred a posé son gobelet.
"De monde pour quoi ?" dit-il.
"Pour tout." Marco lève les yeux vers lui. "Les cuisines de la propriété tournent à moitié. Le verger est mal entretenu depuis deux ans. La maison a des chambres vides."
Le silence accueille ça.
Lucie regarde Marco. Elle cherche dans son visage la trace d'une manipulation, d'un calcul, et elle ne trouve rien de tel, elle trouve seulement quelqu'un qui a pris une décision difficile et qui la pose là, devant eux, sans l'habiller de plus que ce qu'elle est.
"T'es fils de riche," dit Fred. Pas une accusation, une constatation, la mise en ordre d'une information qui explique rétrospectivement beaucoup de choses.
"Oui."
"Et t'es là depuis combien de temps ?"
"Dix-huit mois."
Fred hoche la tête lentement, du menton, la façon dont on hoche la tête quand on reçoit quelque chose d'inattendu et qu'on n'a pas encore décidé quoi en faire.
Saïd regarde le feu.
"Le Piémont," dit-il. Comme s'il testait le mot dans sa bouche, sa géographie, sa distance.
"Six heures de train. Moins."
Marco se penche, ramasse quelque chose à côté de lui sur le carton, et le pose sur la caisse à côté du téléphone. Une enveloppe, blanche, épaisse. Il l'ouvre, en sort ce qu'elle contient, les étale sur la caisse sans cérémonie.
Cinq billets de train.
Turin, départ vendredi matin, retour ouvert.
Lucie les regarde. Elle regarde les cinq rectangles de papier alignés sur la caisse retournée dans la lumière du feu et elle sent quelque chose dans sa poitrine, pas de la peur, pas de l'euphorie, quelque chose de plus complexe, la sensation physique d'une bifurcation, d'un endroit précis où le chemin se divise et où il faut choisir.
"T'as pris cinq billets," dit René.
"Oui."
"Sans demander."
"Je demande maintenant."
René regarde les billets longtemps. Son visage traverse plusieurs choses successives, la méfiance d'abord, puis quelque chose qui ressemble à de la peur, puis quelque chose qui ressemble à de l'envie, puis une expression plus complexe, celle d'un homme qui pense à une carte postale envoyée vers le sud et qui se demande si recommencer quelque chose est encore possible à soixante et un ans dans un passage de Montmartre.
Il ne dit rien.
Saïd dit "ma mère" à voix basse, comme la semaine dernière, le même mot pour une pensée différente cette fois, pas le regret mais le calcul, la distance depuis Turin jusqu'à Sétif, la façon dont un travail stable en Italie pourrait envoyer davantage que cent euros irréguliers.
Fred regarde ses mains.
Ses mains de cuisinier, ses mains qui ont tenu Lucie et qui ont préparé le couscous chez Brahim et qui ont été capables des deux, qui n'avaient oublié ni l'un ni l'autre.
Il regarde Marco.
"Les cuisines," dit-il. "T'as dit que les cuisines tournaient à moitié."
"À moitié. Un vieux du village qui vient trois matins par semaine."
Fred ne répond pas tout de suite.
Lucie pose sa main sur les billets, à plat, sans en prendre un, juste les sentir sous la paume.
"J'ai quitté mon travail," dit-elle.
C'est la première fois qu'elle le dit à voix haute, à eux ou à qui que ce soit. Les mots ont un poids réel dans l'air froid du passage, le poids des décisions qu'on a prises seul dans un appartement bien rangé en regardant le plafond blanc.
Marco la regarde.
"Je sais," dit-il.
"Comment tu sais ?"
Il ne répond pas à ça. Il a cette façon de ne pas répondre à certaines questions qui n'est pas de l'esquive mais de la délicatesse, une façon de dire que ce qu'il sait d’une manière ou d'une autre n'a pas besoin d'être expliqué.
Le feu craque.
Personne ne prend de billet.
Personne n'en refuse.
Les cinq rectangles de papier restent sur la caisse retournée entre eux, dans la lumière orange, et autour d'eux cinq personnes silencieuses qui regardent chacune à leur façon quelque chose qu'elles n'avaient pas vu venir, une porte ouverte dans un mur qu'elles croyaient plein.
René dit une dernière chose avant que le silence reprenne ses droits.
"Le Piémont en février."
Il dit ça comme on dit une évidence douce, une chose simple et concrète qui replace le reste dans des proportions humaines.
"Il fait froid ?"
"Moins qu'ici," dit Marco.
René hoche la tête.
Et dans ce hochement de tête tranquille, dans les mains de Fred posées à plat sur ses cuisses, dans les yeux de Saïd qui ont cessé de regarder le feu pour regarder les billets, dans la main de Lucie toujours à plat sur les cinq rectangles de papier, il y a une réponse qui n'est pas encore dite à voix haute mais qui est déjà là, entière, dans le froid du passage Beaumont, par un jeudi de février à Paris.
FIN
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par CDuvert
0 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Soyez le premier à donner votre avis après lecture sur cette histoire érotique...
