Cambriolage (3/3)
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Cambriolage (3/3)
Temps de lecture ~ 30 minutes
Il avait attendu deux mois.
Pas de la même façon que la première fois, pas avec cette retenue un peu distante d'un homme qui se surveille. Deux mois de calendrier barré tous les matins, mécaniquement, avec le stylo qui traîne sur la multi-station, et la conscience de plus en plus nette que quelque chose s'était déposé en lui et ne se dissoudrait pas.
Il avait d'abord refusé de nommer ça.
Puis, un soir de mars, assis à la table de la cuisine avec une bière tiède et le silence complet de la maison autour de lui, il avait compris que le mot existait et qu'il n'y pouvait rien. Il était amoureux fou d'une fille dont il ne connaissait pas le nom, l'adresse, ni même la couleur exacte des yeux, parce qu'il n'avait pas osé la regarder assez longtemps.
Elle ne reviendrait pas. Elle avait ce qu'elle était venue chercher.
Il avait passé la nuit à retourner ça, à chercher l'angle, la faille, l'argument qui rendrait la situation supportable. Il n'en avait pas trouvé.
***
Il avait commencé à chercher sans méthode, ce qui est une façon de chercher une aiguille dans une botte de foin.
Il traînait le soir du côté des friches, des squats connus, des jardins partagés où des gens sans adresse fixe se retrouvaient pour fumer et parler à voix basse. Il décrivait une petite brune aux yeux verts presque transparents, la vingtaine, mince, regard direct. On le regardait avec méfiance. Personne ne correspondait. Il laissait un numéro que personne ne rappelait.
Il essayait de reconstituer la logique de la fille. Elle n'avait pas l'air d'une marginale au sens strict. Trop contrôlée. Trop précise dans ses gestes. Mais quelqu'un qui vit hors des cadres ordinaires, qui décide seule, qui se déplace sans expliquer, qui entre par effraction chez un inconnu avec le calme d'une professionnelle. Il ne savait pas où ranger ça.
Puis il avait pensé à la salle.
***
Le gérant de la salle de musculation s'appelait Hamid, la quarantaine, moustache grise, tablier de cuir autour de la taille comme s'il venait de souder quelque chose. Il tenait le cahier des membres dans un classeur à anneaux parce qu'il n'aimait pas les ordinateurs.
Lucas avait demandé si une certaine Léa était inscrite.
Hamid avait feuilleté sans trouver.
Lucas l’avait décrite. Les yeux verts, les cheveux bruns, la façon de courir sur le tapis sans écouteurs, les épaules très droites, la petitesse du corps et la façon dont il prenait de la place quand même.
Hamid avait refermé le classeur. Il avait regardé Lucas un moment, avec une expression difficile à interpréter, ni franchement méfiante ni franchement ouverte, l’air d’être ennuyé pour lui. Puis il avait griffonné une adresse sur un Post-it et le lui avait tendu par-dessus le comptoir.
Lucas avait dit merci.
Hamid n'avait rien répondu. Il regardait encore, avec le même air de quelqu'un qui ne dit pas tout ce qu'il pense.
***
L'adresse était à quarante minutes de voiture, dans une zone résidentielle large et silencieuse où les maisons disparaissaient derrière des haies épaisses. Lucas avait cherché un numéro de rue et n'avait trouvé qu'un mur.
Un mur de deux mètres cinquante en pierre de taille, régulier, ancien, qui courait sur toute la longueur de l’îlot et tournait au coin sans interruption. Pas de sonnette visible depuis la route. Puis, au bout, un portail en fer forgé noir, haut, fermé, avec une caméra fixée à l'intérieur du montant gauche.
Lucas avait sonné.
Un homme en uniforme sombre était apparu après une minute, de l'autre côté du portail, sans l'ouvrir. Il avait demandé ce qu'il voulait avec une politesse de surface qui n'était pas de la politesse.
Lucas avait dit qu'il cherchait une employée. Une certaine Léa.
L'homme avait dit qu'il n'y avait pas de Léa.
Lucas avait décrit. Une petite brune, les yeux verts, sa façon de se tenir.
Le portail s'était refermé dans un claquement métallique net, sans autre réponse.
***
Lucas était resté sur le trottoir.
Il avait regardé le mur. Il avait regardé la caméra qui regardait depuis l'intérieur. Il avait essayé de voir au-dessus des arbres qui dépassaient, grands, réguliers, taillés.
Il était rentré chez lui.
Il était revenu le lendemain soir.
***
Le mur avait deux mètres cinquante. Il pesait quatre-vingt-dix kilos mais il était souple, et il avait travaillé les tractions toute sa vie. Il avait attendu que la rue soit vide, avait pris appui sur un décroché de la pierre, et était passé de l'autre côté en moins de dix secondes.
Il était tombé sur une pelouse parfaitement entretenue, dans l'obscurité bleue d'un début de nuit sous des arbres.
Il n'avait pas fait dix mètres.
***
L'employé de sécurité s'appelait Renaud. Cinquante ans, carrure large, voix basse habituée aux situations qui ne doivent pas s'emballer. Il avait frappé à la porte du bureau au premier étage avec deux coups mesurés avant d'entrer.
Anne-Sophie Delcourt-Lemaire était assise à une table de travail encombrée de dossiers, pieds nus sur le parquet, un verre de vin rouge posé à portée de main. Elle avait levé les yeux.
Renaud avait expliqué calmement. Un individu avait franchi le mur d'enceinte côté nord. Il avait été maîtrisé, menotté et conduit dans la loge. Il avait un peu résisté, une arcade ouverte, rien de grave. Il répétait qu'il cherchait une certaine Léa, qu'il savait qu'elle était là, qu'on lui dise juste qu'il est là. Fallait-il prévenir la police ?
La jeune femme n'avait pas répondu immédiatement.
Elle avait posé le stylo qu'elle tenait. Elle avait regardé la fenêtre, qui donnait sur les arbres du parc, noirs dans la nuit.
Puis : "J'espère qu'on ne l'a pas trop abîmé."
Renaud avait dit que c'était une arcade, pas grand chose, qu'il avait surtout résisté au moment des menottes.
"Faites-le venir."
Renaud avait hésité une fraction de seconde, ce qui ne lui ressemblait pas. Il avait sorti de sa poche une petite clef en métal, l'avait posée sur le bord de la table. "Pour les menottes."
Elle avait pris la clef sans la regarder.
"Vous êtes sûre, mademoiselle ?"
"Faites-le venir, Renaud."
***
Lucas avait les poignets pris dans des menottes en acier, les bras dans le dos, et une douleur sourde au-dessus de l'œil droit où quelque chose de dur l'avait accroché dans l'obscurité du parc. Il sentait le sang séché sur sa pommette, une traînée fine qui tirait légèrement la peau. Son tee-shirt blanc était resté blanc dans le dos mais une tache sombre lui barrait le côté gauche, herbe ou terre, il ne savait plus. Il faisait chaud, la chaleur de début de nuit qui ne tombe pas, et la sueur collait le tissu à ses épaules.
Deux hommes l'encadraient dans un couloir lambrissé, lumineux, avec un tapis bordeaux sur le parquet. Il regardait les murs, les tableaux, les appliques en bronze. Il essayait de comprendre où il était.
On lui avait ouvert une porte.
La pièce était grande. Des livres sur trois murs, une table de travail au centre, une lampe de bureau à col de cygne dont le faisceau éclairait des papiers épars. Et elle, debout maintenant devant la table, pieds nus sur le parquet sombre, qui le regardait entrer.
Elle portait un jean et un pull fin. Elle n'avait pas changé d'expression. Ses yeux étaient exactement comme il les avait gardés en mémoire : d'un vert très pâle, directs, sans concession. Ils avaient glissé immédiatement vers l'arcade ouverte, vers le sang sur la pommette, vers les bras ramenés dans le dos.
Lucas s'était arrêté au milieu de la pièce.
Les deux hommes étaient restés sur le seuil.
Elle avait fait un geste de la main, léger, sans se retourner.
Les deux hommes avaient posé sur le bureau, avec un cliquetis métallique, un double de la clef. Puis ils étaient sortis. La porte s'était refermée.
***
Ils s'étaient regardés.
Lucas avait les bras dans le dos, les menottes aux poignets, et il ne cherchait pas à bouger. Elle se tenait à trois mètres de lui, la clef sur le bureau derrière elle, sans y toucher.
C'est lui qui avait parlé le premier. "Tu ne t'appelles pas Léa."
Elle avait laissé passer le silence. "Non."
"Et tu n’es pas une employée."
Un autre silence. Plus court. "Non."
Lucas avait regardé la pièce autour d'eux. Les livres. Le vin rouge. Les dossiers sur la table avec un en-tête qu'il ne distinguait pas. Il avait regardé ses pieds nus sur le parquet, les ongles sans vernis, la même exactitude dans la façon d'occuper l'espace qu'il avait remarquée sans pouvoir la nommer.
Il avait dit : "Tu n'as pas rappelé."
"Je n’avais rien promis de tel."
"Non." Il avait incliné légèrement la tête. "J'aurais voulu que tu le fasses quand même."
Quelque chose avait traversé son visage, rapide, difficile à nommer. Elle avait croisé les bras sur la poitrine, pas par fermeture, plutôt comme quelqu'un qui se tient. Ses pieds avaient bougé d'un centimètre sur le parquet.
Elle n'avait toujours pas touché à la clef.
"Pourquoi m’as tu cherchée ?"
Lucas avait envie de dire quelque chose de simple. Il avait cherché comment le dire sans que ce soit trop. Il n'avait pas trouvé l'angle.
"Parce que j'ai passé deux mois à barrer des jours sur un calendrier en attendant que tu reviennes."
Elle n'avait pas répondu.
"Et parce que tu n'es pas revenue."
Le silence était différent, maintenant. Plus dense. Elle ne le regardait plus tout à fait dans les yeux, les siens avaient glissé vers sa poitrine, vers les épaules tendues par la position des bras, vers le tee-shirt collé à sa peau par la chaleur. Il était grand dans la pièce, grand et immobile, les mains attachées dans le dos, et il y avait quelque chose d'inhabituel dans cette image, un homme de sa taille rendu docile non par la contrainte mais par le choix de ne pas exercer sa force.
Elle avait traversé la pièce et s'était arrêtée devant lui, très proche, levant les yeux vers lui comme la première nuit dans l'entrée. Elle sentait la même chose, ce parfum floral sucré. Sa main s'était levée lentement et avait effleuré la pommette blessée, du bout des doigts, sans appuyer.
Lucas n'avait pas bougé.
Elle avait regardé le sang sur ses doigts, une trace infime. Puis elle avait regardé la clef sur le bureau, derrière elle, sans faire le geste d'aller la chercher.
"Ça fait mal ?"
"Non."
Elle avait laissé sa main descendre le long de sa mâchoire, s'arrêter sur le côté de son cou, sentir le pouls là, régulier, lent. Ses yeux étaient remontés vers les siens.
"Tu aurais pu te dégager. Les menottes, le mur. Tu aurais pu."
"Oui."
"Pourquoi tu ne l'as pas fait ?"
Il n'avait pas répondu immédiatement. La chaleur de la pièce était douce, immobile. La lampe dessinait une lumière jaune sur les papiers du bureau, sur les cheveux bruns de la fille, sur le col du pull fin où la peau commençait.
"Parce que ça me laissait une petite chance de te revoir."
Elle avait retenu quelque chose. Un souffle, peut-être, ou un mot qui n'était pas sorti. Sa main était restée sur son cou.
Puis, très bas : "J'ai quelque chose à te dire."
Lucas avait attendu.
"Je ne sais pas encore comment te le dire."
***
"Je t'ai utilisé."
Sa voix était tout près de son oreille, basse, sans trembler. "Et tu as le droit de me haïr. Mais je voudrais que tu m’écoutes d’abord. Alors je ne vais pas te détacher tout de suite."
Lucas n'avait rien dit.
Elle avait posé la main sur son épaule et appuyé doucement, vers le bas. Il avait compris et s'était laissé glisser jusqu'au tapis, les jambes devant lui, les bras toujours dans le dos. Elle s'était installée derrière lui, les jambes étendues de part et d'autre de son corps, sa poitrine contre son dos, sa bouche à hauteur de son oreille. Il sentait sa chaleur à travers le tee-shirt, la légèreté de son souffle sur sa nuque.
Sa main avait glissé sur son ventre, sous le tissu du tee-shirt, remontant sur les abdominaux, les paumes à plat sur les muscles, les explorant sans hâte. Puis elle était descendue, avait écarté le short, et l'avait trouvé.
Il était déjà dur.
Elle avait pris le temps de le tenir dans la paume sans bouger, mesurant ça, la chaleur, le poids, le battement sourd du sang. Puis ses doigts s'étaient refermés.
"Je vais te raconter une histoire."
***
Elle avait commencé à bouger la main. Pas vite. Un mouvement long, complet, du poignet souple, la pression régulière, et Lucas avait senti ses épaules se raidir malgré lui contre les menottes.
Sa voix avait pris un autre registre, posée, presque distante.
"Il y avait une petite fille de quinze ans. Son père est mort un mardi de novembre, d'un arrêt cardiaque, sans prévenir. Elle l'adorait. Elle n'avait que lui."
Le mouvement ne s'arrêtait pas. Lent, précis, une caresse qui ne cherchait pas à précipiter quoi que ce soit, qui installait simplement une tension continue, inexorable. Lucas avait fermé les yeux. Il sentait le tissu du pull contre ses omoplates, la chaleur des cuisses de la fille contre ses flancs, et la main, toujours la main.
"Il lui a laissé une fortune immense. Immense au point d'être absurde. Elle n'en voulait pas. Elle n'avait rien demandé. Mais elle a compris très vite qu'elle devait l'assumer, par respect pour lui, pour ce qu'il avait construit. Alors elle a appris. Les dossiers, les avocats, les conseils d'administration. À quinze ans."
Lucas avait essayé de contrôler sa respiration. Elle avait dû le sentir, la façon dont sa cage thoracique travaillait différemment, parce que sa prise s'était légèrement ajustée, les doigts plus serrés à la base, le pouce effleurant le gland à chaque remontée avec une précision qui n'était pas de la distraction.
Il avait retenu un son.
***
"Les hommes autour d'elle étaient tous plus âgés. Tous bienveillants en apparence. Tous avec ce regard particulier, pas tout à fait posé sur elle, un peu à côté, comme si derrière elle il y avait quelque chose de plus intéressant."
Sa main montait, descendait. La chaleur de la pièce était entière, immobile. Une goutte de sueur avait glissé dans le dos de Lucas, entre les omoplates, jusqu'aux poignets serrés dans l'acier.
"Elle avait seize ans, dix-sept ans. Les regards ne changeaient pas. Certains étaient patients. D'autres moins. Il y en a un qui lui avait dit qu'elle était belle. Elle avait compris, à la façon dont il l'avait dit, qu'il ne parlait pas d'elle."
Lucas avait les mâchoires légèrement serrées. Le mouvement de sa main était hypnotique, parfaitement régulier, sans jamais aller assez vite pour le faire basculer, sans jamais ralentir assez pour le laisser souffler. Elle le maintenait dans un état de tension continue, suspendu, et elle parlait contre son oreille comme si ses mains et sa voix étaient deux choses séparées.
"À dix-huit ans, ils se sont tous déclarés. L'un après l'autre, ou presque ensemble, chacun avec ses arguments. Chacun son recours indispensable, son expérience irremplaçable, sa façon de veiller sur elle. Elle les a reçus. Elle les a écoutés."
Une pause.
Sa main s'était arrêtée une seconde, juste une seconde, les doigts immobiles mais serrés, et Lucas avait failli dire quelque chose.
"Elle les a tous rejetés. Et elle s'est enfermée ici."
La main avait repris. Comme si de rien n'était.
***
Lucas avait les poignets qui pesaient contre les menottes, les cuisses raides, les muscles des épaules contractés par l'effort de ne pas bouger. Le sang battait fort dans ses tempes, dans son cou, et surtout là, dans la chaleur de sa paume à elle.
"Il y avait la salle. Elle y allait incognito. C'était un endroit où personne ne savait qui elle était. Elle courait, elle levait des poids, elle était juste un corps qui travaillait parmi d'autres corps."
Elle avait glissé les doigts jusqu'à la base, lentement, referme la prise, et était remontée avec une torsion légère du poignet. Lucas avait laissé échapper une expiration courte, les dents serrées.
"Et puis il y avait lui."
Sa bouche s'était rapprochée encore, les lèvres effleurant le bord de l'oreille.
"Elle l'avait remarqué parce qu'il ne cherchait pas l'exploit. Pas de charge excessive, pas de miroir scruté entre chaque série. Il entretenait son corps parce que son corps méritait d'être entretenu. C'était tout."
La main avait accéléré d'un rien. Pas beaucoup. Juste assez pour que Lucas sente la différence dans chaque fibre.
"Elle l'avait regardé pendant plusieurs semaines."
Il avait les bras tendus contre l'acier, la nuque en arrière, la respiration qui ne lui obéissait plus complètement. Il sentait la chaleur de son ventre à elle contre son dos, le léger mouvement de sa poitrine, et la main qui ne s'arrêtait pas.
"Elle avait réfléchi. Elle voulait un enfant parce que son père l'aurait voulu ainsi, parce que quelque chose en elle réclamait ça, une continuité, une présence au monde qui ne soit pas indexée sur une fortune. Elle voulait le choisir seule, sans négociation, sans contrat, sans que ça devienne autre chose."
Une nouvelle torsion du poignet, plus appuyée.
"Elle l'avait choisi."
***
Lucas avait senti le moment approcher, une chaleur qui remontait depuis les reins, une contraction profonde, et il avait essayé de retenir ça, de rester dans la voix qui parlait contre son oreille, dans les mots.
"Et elle est entrée chez lui par effraction."
Sa paume s'était resserrée. Le mouvement plus court maintenant, plus serré, concentré sur le gland, et la voix s'était brisée sur le prochain mot, une fissure minuscule.
“Ça ne s’est pas passé tout à fait comme elle l’avait imaginé. À cause de lui. À cause d’elle.”
"Et maintenant..."
Elle n'avait pas fini la phrase.
Sa main avait serré fort, un mouvement bref et décisif, et Lucas avait éjaculé en poussant un souffle rauque, les épaules projetées en arrière contre elle, les poignets tendus jusqu'à l'os contre les menottes. Elle avait tenu serré, accompagné chaque contraction avec une pression ferme et précise, la bouche contre sa tempe, ses propres cuisses resserrées autour de lui.
Il avait mis longtemps à redescendre.
La respiration d'abord, par paliers. Puis les muscles, un par un, qui lâchaient. Ses poignets s'étaient appuyés sans force contre l'acier.
Elle n'avait toujours pas lâché.
Puis, très doucement, elle avait desserré les doigts. Sa main était remontée sur son ventre, à plat, sans autre intention, juste posée là, sentant le souffle qui revenait.
La lampe éclairait toujours les papiers sur le bureau. La clef était toujours là, immobile dans son petit cercle de lumière.
Elle se leva pour aller la chercher.
***
Ses pieds nus sur le parquet, trois pas jusqu'au bureau, la clef ramassée sans hâte. Elle était revenue se placer devant lui, l'avait regardé un moment, les yeux verts dans la lumière jaune de la lampe. Puis elle s'était accroupie et avait glissé la clef dans le verrou des menottes.
Le déclic avait été net.
Lucas avait ramené les bras devant lui lentement, avait fléchi les poignets, rouvert les mains. Elle regardait les marques rouges laissées par l'acier sans les toucher.
Puis elle avait posé les menottes dans sa paume ouverte.
Il avait levé les yeux vers elle.
"Pour moi."
Elle avait dit ça simplement, sans détour, le regard direct comme toujours, mais quelque chose dans sa façon de tenir les épaules était différent, une légèreté qui ressemblait à un abandon consenti, à une décision prise depuis longtemps et enfin posée.
Elle avait reculé jusqu'au bureau, avait écarté les dossiers d'un geste, les papiers glissant sur le côté. Elle s'était hissée sur le plateau, s'était allongée sur le dos, et avait levé les bras au-dessus de sa tête, les poignets joints, cherchant le montant du bureau derrière elle.
Lucas s'était levé.
Il avait passé les menottes autour du montant en bois, avait refermé les bracelets sur ses poignets avec la même précision qu'elle, le déclic deux fois, pas trop serré. Elle avait testé la résistance d'un léger mouvement des bras, le bois avait tenu.
Elle avait regardé le plafond une seconde. Puis elle avait tourné la tête vers lui.
"Et maintenant…"
Sa voix avait retrouvé l'endroit exact où elle l'avait laissée, comme si rien ne s'était intercalé.
"Tu vas me caresser et me baiser comme si c'était la dernière fois que tu peux me toucher."
***
Lucas avait regardé son corps allongé sur le bureau.
Elle portait encore le pull fin, le jean, les pieds nus qui dépassaient du bord. Il avait commencé par les pieds, les mains remontant sur les chevilles, les mollets, le creux derrière les genoux. Elle avait fermé les yeux. Il avait défait le bouton du jean, tiré la fermeture lentement, fait glisser le tissu le long des jambes, l'avait posé sur le sol sans regarder où il tombait.
Sous le jean, une culotte noire, simple, en coton. Il ne l'avait pas retirée tout de suite.
Ses mains étaient remontées sur les cuisses, à plat, les paumes épousant le galbe de la chair, et il avait senti sous ses doigts la façon dont ses muscles répondaient, un léger frémissement involontaire qu'elle ne cherchait pas à contrôler. Il avait remonté jusqu'au bas du pull, l'avait soulevé, elle avait cambré légèrement pour le laisser passer, et il l'avait retiré par-dessus ses bras tendus en veillant à ne pas toucher aux menottes.
Elle était en sous-vêtements maintenant sur le bureau, les bras levés, les poignets attachés au montant, la lumière de la lampe rasant son flanc gauche, modelant les seins petits et hauts, le ventre plat, la ligne des hanches.
Elle n'avait pas dit un mot.
Lucas avait posé les deux mains sur ses épaules et avait commencé à descendre.
***
Il prenait son temps d'une façon qui n'était pas de la lenteur mais de l'attention. Les pouces traçant la ligne du sternum, s'écartant sur les côtes, revenant au centre. Les doigts effleurant le dessous des seins, contournant sans saisir, la peau laiteuse qui répondait au moindre contact par une chair de poule légère. Il avait dégrafé le soutien-gorge avec les deux mains, l'avait écarté, et avait posé la bouche sur la pointe du sein gauche.
Elle avait retenu un souffle.
Il l'avait senti remonter dans sa gorge, bloqué, contenu. Il avait pris le temps d'insister là, la langue lente, les lèvres douces, la pointe qui durcissait contre sa bouche. Elle avait tiré sur les menottes, pas pour se dégager, juste parce que ses bras cherchaient quelque chose à faire et ne trouvaient rien. Le bois avait craqué légèrement.
Il était passé à l'autre sein avec le même soin, la même précision tranquille, et il avait entendu sa respiration changer de rythme, plus courte, plus haute dans la poitrine.
Ses mains descendaient pendant ce temps, sur le ventre, s'arrêtant sur le nombril, traçant le bord de la culotte sans passer dessous. Elle avait bougé les hanches, un mouvement minuscule, involontaire, vers ses doigts.
Il avait souri contre sa peau sans qu'elle puisse le voir.
***
Il avait fait glisser la culotte le long des jambes, lentement, et l'avait posée avec le jean. Elle était entièrement nue maintenant sur le bureau, les bras levés, et il était encore habillé, le tee-shirt, le short, debout entre ses jambes écartées.
Il avait posé les deux mains à l'intérieur de ses cuisses.
Pas haut. Juste au-dessus du genou d'abord, les paumes à plat, et il avait attendu. Elle avait ouvert les yeux, l'avait regardé. Il avait commencé à remonter, très lentement, les pouces en dedans, effleurant la peau fine de l'aine sans jamais toucher ce qu'elle attendait qu'il touche.
"Lucas."
Sa voix était différente. Plus basse. Un avertissement qui n'en était pas un.
Il avait encore attendu, les pouces à un centimètre, la sentant trembler sous ses mains. Puis il avait posé l'index à l'entrée de ses lèvres, une pression légère, juste pour sentir. Elle était mouillée depuis longtemps, la chaleur et l'humidité contre son doigt, et elle avait laissé échapper un son bref, une voyelle à peine formée.
Il avait commencé à la caresser avec deux doigts, lentement, cherchant la topographie de son sexe avec une patience méticuleuse, remontant vers le clitoris, s'y attardant par petits cercles réguliers, redescendant, revenant. Elle avait les cuisses qui tremblaient de part et d'autre de ses bras, les hanches qui cherchaient le rythme de sa main.
Il avait glissé un doigt à l'intérieur d'elle.
Elle avait arqué le dos, les bras tendus à l'extrême contre les menottes, le menton relevé. Il avait senti les parois se refermer autour de lui, chaudes, serrées, et il avait ajouté un second doigt en continuant les cercles sur le clitoris avec le pouce.
Elle avait dit son nom encore une fois, différemment.
***
Il s'était penché et avait posé la bouche sur elle.
Les doigts toujours à l'intérieur, la langue prenant le relais sur le clitoris, lente d'abord, apprenant la façon dont elle répondait, les endroits qui la faisaient tressaillir, l'angle exact qui lui tirait ce petit son retenu qu'elle n'arrivait pas à étouffer complètement. Elle avait les hanches qui bougeaient malgré elle, cherchant sa bouche, s'y frottant, et ses poignets claquaient doucement contre l'acier des menottes à chaque contraction.
Il avait intensifié la pression de la langue par degrés, les doigts s'incurvant vers l'avant à l'intérieur d'elle, et elle avait commencé à perdre la maîtrise de sa respiration, les sons qui sortaient d'elle plus fréquents, moins contenus, la voix qui montait et se brisait.
"Pas encore."
Elle avait dit ça entre ses dents, les bras tendus, le corps qui se tordait.
"Pas encore, Lucas, je veux que tu sois en moi."
Il avait retiré la bouche. Les doigts encore une seconde, puis plus rien. Elle avait eu un mouvement de protestation involontaire des hanches vers le vide.
***
Il avait retiré le tee-shirt, le short. Il s'était placé entre ses cuisses, les mains sur ses hanches, et il l'avait regardée.
Elle le regardait aussi, les bras au-dessus de la tête, les poignets rouges contre l'acier, la poitrine qui se soulevait vite, les yeux verts sombres dans la lumière.
Il était entré en elle lentement, complètement, sans s'arrêter à mi-chemin, jusqu'à sentir ses hanches contre les siennes, et elle avait fermé les yeux et laissé sortir un son long, grave, qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait entendu d'elle.
Il n'avait pas bougé tout de suite.
Il avait attendu, senti ce que son corps lui disait, les petites contractions autour de lui, la façon dont elle s'adaptait, la respiration qui se réorganisait. Puis elle avait bougé les hanches, le premier appel, et il avait commencé.
Lent d'abord. Très lent. Les mains sur ses hanches, le regard sur son visage, lisant chaque réaction, l'angle qui lui faisait fermer les mâchoires, la profondeur qui lui tirait les yeux sous les paupières. Il ajustait. Il recommençait. Il apprenait ça avec la même attention méticuleuse qu'il avait mise dans tout le reste.
Elle avait commencé à l'appeler. Son prénom d'abord, puis rien, juste des sons, la voix haute et brisée, les cuisses refermées sur lui, les pieds cherchant quelque chose dans le vide.
Il avait accéléré parce qu'elle le demandait sans le dire.
Les hanches qui venaient à sa rencontre, le dos qui s'arquait, la façon dont elle se resserrait autour de lui à chaque retrait comme pour le retenir. Il lisait ça avec une précision qu'il n'avait pas eu le temps d'apprendre et qui était venue quand même, par les deux nuits précédentes, par les mois de calendrier barré, par tout ce qu'il avait gardé d'elle sans pouvoir l'expliquer.
Il avait ralenti une fois, juste pour la regarder.
Elle avait ouvert les yeux. Les poignets contre les menottes, les bras étirés au-dessus de la tête, le corps entièrement offert sous la lumière de la lampe, et ce regard, ce regard vert très pâle qui n'avait plus rien de clinique ni de distant, qui était simplement ouvert, simplement là, sans la vitre habituelle entre elle et le monde.
Elle ne le regardait pas comme quelqu'un qu'elle avait choisi.
Elle le regardait comme quelqu'un à qui elle appartenait, et qui lui appartenait, et qui le savait.
Il avait recommencé à bouger et elle avait fermé les yeux avec un son long qui venait de loin, du fond de quelque chose qu'elle gardait fermé depuis des années.
***
Une main avait quitté sa hanche pour trouver son clitoris, les doigts reprenant les cercles appris plus tôt, et il avait senti immédiatement la réponse, le changement de texture autour de lui, la façon dont son corps entier se rassemblait vers un point unique. Elle avait commencé à dire son nom, pas comme un appel, plutôt comme une vérification, Lucas, Lucas, la voix de plus en plus courte, de plus en plus haute, les muscles des cuisses qui tremblaient contre ses flancs.
Il avait maintenu le rythme avec une constance absolue, refusant de se laisser emporter avant elle, tenant ça, la tension dans ses propres reins, la chaleur qui remontait, parce qu'il voulait être là quand elle basculerait, pleinement là, pas ailleurs.
Elle avait basculé d'un coup.
Pas progressivement. D'un coup, comme quelque chose qui lâche après avoir tenu trop longtemps. Les muscles s'étaient contractés autour de lui en vague profonde et serrée, les bras avaient tiré sur les menottes avec une force surprenante, et le cri qui était sorti d'elle n'avait rien de retenu, rien de contrôlé, un son nu et entier qui avait rempli la pièce silencieuse et s'était répercuté contre les livres, contre les murs, et qui avait quelque chose de libéré dedans, quelque chose qui ressemblait moins à un orgasme qu'à une capitulation longtemps différée.
Il l'avait suivie dans la même seconde.
Les mains refermées sur ses hanches, le visage penché sur elle, il avait éjaculé en elle avec une intensité qui n'était plus seulement physique, qui débordait du physique par tous les bords, et il avait prononcé son vrai prénom dans le souffle, Anne-Sophie, sans réfléchir, parce que c'était elle, toute elle, pas seulement le corps sur le bureau mais la jeune fille pleurant son père, la fille de dix-huit ans qui avait tout refusé, la petite brune sur le tapis de jogging sans écouteurs, celle qui était entrée par effraction chez lui et repartie dans le petit matin avec quelque chose qu'il n'avait pas su nommer sur le moment.
Elle avait frissonné en entendant ce prénom dans sa bouche. Pas de recul. Pas de fermeture. Juste un frisson, et les yeux qui s'ouvraient, et quelque chose dans ces yeux verts qui ressemblait à de la reconnaissance.
***
Ils étaient restés immobiles un long moment, lui en elle, son front contre sa tempe, leurs souffles qui se mêlaient dans le silence revenu.
Elle avait dit quelque chose de très bas, presque inaudible.
Il avait relevé la tête pour la regarder.
"Je ne savais pas que ça pouvait ressembler à ça."
Il n'avait pas demandé à quoi. Il le savait. Il avait senti la même chose, ce déplacement intérieur, quelque chose qui avait changé de place définitivement et ne retournerait pas à son endroit d'avant.
Elle avait les poignets rouges contre l'acier, la respiration encore désordonnée, les yeux dans les siens avec cette ouverture nouvelle qu'il voyait pour la première fois mais qui avait l'air d'avoir toujours été là, enfouie, attendant qu'on lui donne une raison suffisante.
Elle lui avait donné la clef une heure plus tôt pour qu'il lui mette les menottes. Mais c'était maintenant qu'elle lui remettait vraiment quelque chose, et ils le savaient tous les deux, et aucun des deux n'avait besoin de le formuler.
Il avait pris la clef sur le bord du bureau, avait libéré ses poignets avec soin, avait posé les lèvres sur l'intérieur de chaque poignet marqué par l'acier, une pression longue, sans hâte.
Elle l'avait laissé faire les yeux fermés.
C'était nouveau aussi, ça. Laisser faire sans surveiller, sans contrôler l'issue. Juste recevoir.
***
Il l'avait soulevée du bureau, un bras sous les genoux, l'autre dans son dos, et elle s'était abandonnée contre sa poitrine sans chercher à reprendre appui sur ses propres jambes, parce qu'elles ne la portaient pas et qu'elle le savait et que pour la première fois depuis très longtemps ne pas se porter elle-même ne lui faisait pas peur.
Il l'avait posée sur le tapis et s'était allongé contre elle, son corps dans le creux du sien, sa grande main couvrant les deux siennes.
Elle avait mis la tête dans le creux de son épaule. Le geste était venu sans réflexion, comme un geste ancien, comme si elle l'avait fait cent fois.
Dehors la nuit était pleine et chaude. L'insecte chantait toujours dans le parc, patient, régulier. La lampe dessinait un cercle jaune sur les papiers épars du bureau, sur les menottes ouvertes posées au bord, sur la clef minuscule à côté.
Sa main à lui avait trouvé ses cheveux, les avait écartés doucement du visage. Elle n'avait pas bougé pour s'y soustraire.
Longtemps après, dans ce demi-sommeil où les pensées ont la consistance des images, elle avait dit quelque chose d'encore plus bas que tout à l'heure, presque pour elle-même.
"Je croyais que je savais ce que je venais chercher."
Sa main s'était arrêtée dans ses cheveux.
"Et maintenant ?"
Elle avait mis du temps. Pas parce qu'elle ne savait pas. Parce que le dire à voix haute rendait la chose réelle, et que la chose réelle était immense et un peu vertigineuse et qu'elle ne reculait pas devant elle.
"Maintenant je sais que je suis repartie avec beaucoup plus."
Il avait resserré le bras autour d'elle.
Elle avait laissé passer le silence, puis, tout bas, avec cette voix qu'il ne lui connaissait que depuis cette nuit, dépouillée de tout le reste.
"C'est bien.”
***
Deux mois plus tard, le jardin de Lucas avait changé.
Pas radicalement. Pas dans le sens d'un aménagement concerté ou d'une décision prise un matin. Plutôt par accumulation de petits faits : une chaise longue supplémentaire apparue un week-end d'avril, une paire de sandales féminines oubliées sur le seuil, des herbes aromatiques dans des pots en terre cuite alignés le long du mur sud parce qu'elle avait dit qu'elle aimait cuisiner et qu'il n'y avait rien pour cuisiner chez lui.
Elle n'avait pas emménagé. Elle n'habitait pas là. Mais il y avait ce tiroir et ce côté d’armoire dans la chambre qu'elle avait occupé sans qu'on lui propose, et Lucas n'avait jamais cherché à le récupérer.
***
C'était un dimanche de septembre, en fin d'après-midi.
Elle était allongée sur la chaise longue avec un livre qu'elle ne lisait pas, les yeux mi-clos sous la lumière rasante, une main posée à plat sur le ventre, ce geste nouveau qu'elle avait depuis quelques semaines, inconscient, tranquille. Le ventre était encore plat, presque, juste un léger arrondi que Lucas voyait parce qu'il la regardait beaucoup.
Il était sorti avec deux verres, de l'eau pour elle, une bière pour lui, et s'était assis sur le bord de la chaise longue, ses hanches contre ses jambes à elle.
Elle avait ouvert les yeux.
"Tu me regardes encore."
"Oui."
Elle avait refermé le livre sans marquer la page. Elle ne marquait jamais les pages, il avait remarqué ça, elle retrouvait toujours son endroit sans chercher.
"Il va falloir que tu arrêtes."
"Probablement pas."
Elle avait pris le verre d'eau, bu une gorgée, regardé le jardin. Une mésange traversait l'espace au-dessus de la pelouse, directe, sans hésitation. Le soleil touchait la cime du vieux prunier dans le coin gauche.
"Renaud m'a demandé si j'allais bien."
Lucas avait attendu.
"Je crois qu'il n'avait jamais vu quelqu'un quitter cette propriété de son plein gré avant." Elle avait eu un petit sourire de côté, vers le jardin. "Il m'a dit bonne chance avec beaucoup de sincérité."
"C'est un type bien."
"Oui."
***
Le silence était de ceux qu'on ne remplit pas parce qu'ils n'ont pas besoin de l'être.
Lucas avait posé la main sur les siennes, sur le ventre. Elle l'avait laissé faire, elle qui ne laissait jamais faire sans avoir décidé de laisser faire.
"Anne-Sophie."
Elle avait tourné la tête vers lui. C'était encore nouveau, ce prénom dans sa bouche, elle avait mis du temps à s’y habituer, pas par coquetterie mais parce que le prénom avait appartenu longtemps à une vie qu'elle voulait tenir à distance. Maintenant, quand il le disait, elle ne cherchait plus à le corriger.
"Tu as dit que tu l'appellerais Lucas."
"Oui."
"Et si c'est une fille ?"
Elle avait laissé passer un silence, les yeux sur le prunier, la main toujours à plat sur le ventre.
"Léa."
Il avait attendu la suite, parce qu'il y en avait une, il le sentait.
"En hébreu ça veut dire gazelle." Elle avait marqué une pause infime. "Ou petite vache sauvage, selon les sources. J'ai toujours préféré la gazelle."
Lucas avait regardé son profil dans la lumière du soir. Il avait pensé à la petite brune sur un tapis de jogging, épaules droites, sans écouteurs, qui courait sans effort apparent, comme si le sol se dérobait sous elle plutôt qu'elle ne le frappait.
"Léa," avait-il simplement dit.
Elle avait tourné la tête vers lui. Quelque chose dans ses yeux verts était ouvert, sans surface, sans défense.
"Oui."
***
Le soir était tombé doucement sur le jardin, cette lumière d'or sombre qui précède le bleu de la nuit. Ils étaient restés dehors, elle appuyée contre lui sur la chaise longue devenue trop étroite pour deux, sa tête dans le creux de son cou, sa main toujours posée sur le ventre.
Lucas avait pensé à un calendrier au sous-sol, les semaines barrées une par une avec un stylo qui traînait sur la multi-station. Il avait pensé à un portail en fer forgé qui se refermait dans un claquement métallique. Il avait pensé à une clef posée sur un bureau dans la lumière d'une lampe.
Il avait resserré le bras autour d'elle.
Elle n'avait pas bougé pour s'écarter. Elle ne bougeait plus pour s'écarter.
Quelque part dans les branches du prunier, la mésange avait chanté une dernière fois avant la nuit.
FIN
Il avait attendu deux mois.
Pas de la même façon que la première fois, pas avec cette retenue un peu distante d'un homme qui se surveille. Deux mois de calendrier barré tous les matins, mécaniquement, avec le stylo qui traîne sur la multi-station, et la conscience de plus en plus nette que quelque chose s'était déposé en lui et ne se dissoudrait pas.
Il avait d'abord refusé de nommer ça.
Puis, un soir de mars, assis à la table de la cuisine avec une bière tiède et le silence complet de la maison autour de lui, il avait compris que le mot existait et qu'il n'y pouvait rien. Il était amoureux fou d'une fille dont il ne connaissait pas le nom, l'adresse, ni même la couleur exacte des yeux, parce qu'il n'avait pas osé la regarder assez longtemps.
Elle ne reviendrait pas. Elle avait ce qu'elle était venue chercher.
Il avait passé la nuit à retourner ça, à chercher l'angle, la faille, l'argument qui rendrait la situation supportable. Il n'en avait pas trouvé.
***
Il avait commencé à chercher sans méthode, ce qui est une façon de chercher une aiguille dans une botte de foin.
Il traînait le soir du côté des friches, des squats connus, des jardins partagés où des gens sans adresse fixe se retrouvaient pour fumer et parler à voix basse. Il décrivait une petite brune aux yeux verts presque transparents, la vingtaine, mince, regard direct. On le regardait avec méfiance. Personne ne correspondait. Il laissait un numéro que personne ne rappelait.
Il essayait de reconstituer la logique de la fille. Elle n'avait pas l'air d'une marginale au sens strict. Trop contrôlée. Trop précise dans ses gestes. Mais quelqu'un qui vit hors des cadres ordinaires, qui décide seule, qui se déplace sans expliquer, qui entre par effraction chez un inconnu avec le calme d'une professionnelle. Il ne savait pas où ranger ça.
Puis il avait pensé à la salle.
***
Le gérant de la salle de musculation s'appelait Hamid, la quarantaine, moustache grise, tablier de cuir autour de la taille comme s'il venait de souder quelque chose. Il tenait le cahier des membres dans un classeur à anneaux parce qu'il n'aimait pas les ordinateurs.
Lucas avait demandé si une certaine Léa était inscrite.
Hamid avait feuilleté sans trouver.
Lucas l’avait décrite. Les yeux verts, les cheveux bruns, la façon de courir sur le tapis sans écouteurs, les épaules très droites, la petitesse du corps et la façon dont il prenait de la place quand même.
Hamid avait refermé le classeur. Il avait regardé Lucas un moment, avec une expression difficile à interpréter, ni franchement méfiante ni franchement ouverte, l’air d’être ennuyé pour lui. Puis il avait griffonné une adresse sur un Post-it et le lui avait tendu par-dessus le comptoir.
Lucas avait dit merci.
Hamid n'avait rien répondu. Il regardait encore, avec le même air de quelqu'un qui ne dit pas tout ce qu'il pense.
***
L'adresse était à quarante minutes de voiture, dans une zone résidentielle large et silencieuse où les maisons disparaissaient derrière des haies épaisses. Lucas avait cherché un numéro de rue et n'avait trouvé qu'un mur.
Un mur de deux mètres cinquante en pierre de taille, régulier, ancien, qui courait sur toute la longueur de l’îlot et tournait au coin sans interruption. Pas de sonnette visible depuis la route. Puis, au bout, un portail en fer forgé noir, haut, fermé, avec une caméra fixée à l'intérieur du montant gauche.
Lucas avait sonné.
Un homme en uniforme sombre était apparu après une minute, de l'autre côté du portail, sans l'ouvrir. Il avait demandé ce qu'il voulait avec une politesse de surface qui n'était pas de la politesse.
Lucas avait dit qu'il cherchait une employée. Une certaine Léa.
L'homme avait dit qu'il n'y avait pas de Léa.
Lucas avait décrit. Une petite brune, les yeux verts, sa façon de se tenir.
Le portail s'était refermé dans un claquement métallique net, sans autre réponse.
***
Lucas était resté sur le trottoir.
Il avait regardé le mur. Il avait regardé la caméra qui regardait depuis l'intérieur. Il avait essayé de voir au-dessus des arbres qui dépassaient, grands, réguliers, taillés.
Il était rentré chez lui.
Il était revenu le lendemain soir.
***
Le mur avait deux mètres cinquante. Il pesait quatre-vingt-dix kilos mais il était souple, et il avait travaillé les tractions toute sa vie. Il avait attendu que la rue soit vide, avait pris appui sur un décroché de la pierre, et était passé de l'autre côté en moins de dix secondes.
Il était tombé sur une pelouse parfaitement entretenue, dans l'obscurité bleue d'un début de nuit sous des arbres.
Il n'avait pas fait dix mètres.
***
L'employé de sécurité s'appelait Renaud. Cinquante ans, carrure large, voix basse habituée aux situations qui ne doivent pas s'emballer. Il avait frappé à la porte du bureau au premier étage avec deux coups mesurés avant d'entrer.
Anne-Sophie Delcourt-Lemaire était assise à une table de travail encombrée de dossiers, pieds nus sur le parquet, un verre de vin rouge posé à portée de main. Elle avait levé les yeux.
Renaud avait expliqué calmement. Un individu avait franchi le mur d'enceinte côté nord. Il avait été maîtrisé, menotté et conduit dans la loge. Il avait un peu résisté, une arcade ouverte, rien de grave. Il répétait qu'il cherchait une certaine Léa, qu'il savait qu'elle était là, qu'on lui dise juste qu'il est là. Fallait-il prévenir la police ?
La jeune femme n'avait pas répondu immédiatement.
Elle avait posé le stylo qu'elle tenait. Elle avait regardé la fenêtre, qui donnait sur les arbres du parc, noirs dans la nuit.
Puis : "J'espère qu'on ne l'a pas trop abîmé."
Renaud avait dit que c'était une arcade, pas grand chose, qu'il avait surtout résisté au moment des menottes.
"Faites-le venir."
Renaud avait hésité une fraction de seconde, ce qui ne lui ressemblait pas. Il avait sorti de sa poche une petite clef en métal, l'avait posée sur le bord de la table. "Pour les menottes."
Elle avait pris la clef sans la regarder.
"Vous êtes sûre, mademoiselle ?"
"Faites-le venir, Renaud."
***
Lucas avait les poignets pris dans des menottes en acier, les bras dans le dos, et une douleur sourde au-dessus de l'œil droit où quelque chose de dur l'avait accroché dans l'obscurité du parc. Il sentait le sang séché sur sa pommette, une traînée fine qui tirait légèrement la peau. Son tee-shirt blanc était resté blanc dans le dos mais une tache sombre lui barrait le côté gauche, herbe ou terre, il ne savait plus. Il faisait chaud, la chaleur de début de nuit qui ne tombe pas, et la sueur collait le tissu à ses épaules.
Deux hommes l'encadraient dans un couloir lambrissé, lumineux, avec un tapis bordeaux sur le parquet. Il regardait les murs, les tableaux, les appliques en bronze. Il essayait de comprendre où il était.
On lui avait ouvert une porte.
La pièce était grande. Des livres sur trois murs, une table de travail au centre, une lampe de bureau à col de cygne dont le faisceau éclairait des papiers épars. Et elle, debout maintenant devant la table, pieds nus sur le parquet sombre, qui le regardait entrer.
Elle portait un jean et un pull fin. Elle n'avait pas changé d'expression. Ses yeux étaient exactement comme il les avait gardés en mémoire : d'un vert très pâle, directs, sans concession. Ils avaient glissé immédiatement vers l'arcade ouverte, vers le sang sur la pommette, vers les bras ramenés dans le dos.
Lucas s'était arrêté au milieu de la pièce.
Les deux hommes étaient restés sur le seuil.
Elle avait fait un geste de la main, léger, sans se retourner.
Les deux hommes avaient posé sur le bureau, avec un cliquetis métallique, un double de la clef. Puis ils étaient sortis. La porte s'était refermée.
***
Ils s'étaient regardés.
Lucas avait les bras dans le dos, les menottes aux poignets, et il ne cherchait pas à bouger. Elle se tenait à trois mètres de lui, la clef sur le bureau derrière elle, sans y toucher.
C'est lui qui avait parlé le premier. "Tu ne t'appelles pas Léa."
Elle avait laissé passer le silence. "Non."
"Et tu n’es pas une employée."
Un autre silence. Plus court. "Non."
Lucas avait regardé la pièce autour d'eux. Les livres. Le vin rouge. Les dossiers sur la table avec un en-tête qu'il ne distinguait pas. Il avait regardé ses pieds nus sur le parquet, les ongles sans vernis, la même exactitude dans la façon d'occuper l'espace qu'il avait remarquée sans pouvoir la nommer.
Il avait dit : "Tu n'as pas rappelé."
"Je n’avais rien promis de tel."
"Non." Il avait incliné légèrement la tête. "J'aurais voulu que tu le fasses quand même."
Quelque chose avait traversé son visage, rapide, difficile à nommer. Elle avait croisé les bras sur la poitrine, pas par fermeture, plutôt comme quelqu'un qui se tient. Ses pieds avaient bougé d'un centimètre sur le parquet.
Elle n'avait toujours pas touché à la clef.
"Pourquoi m’as tu cherchée ?"
Lucas avait envie de dire quelque chose de simple. Il avait cherché comment le dire sans que ce soit trop. Il n'avait pas trouvé l'angle.
"Parce que j'ai passé deux mois à barrer des jours sur un calendrier en attendant que tu reviennes."
Elle n'avait pas répondu.
"Et parce que tu n'es pas revenue."
Le silence était différent, maintenant. Plus dense. Elle ne le regardait plus tout à fait dans les yeux, les siens avaient glissé vers sa poitrine, vers les épaules tendues par la position des bras, vers le tee-shirt collé à sa peau par la chaleur. Il était grand dans la pièce, grand et immobile, les mains attachées dans le dos, et il y avait quelque chose d'inhabituel dans cette image, un homme de sa taille rendu docile non par la contrainte mais par le choix de ne pas exercer sa force.
Elle avait traversé la pièce et s'était arrêtée devant lui, très proche, levant les yeux vers lui comme la première nuit dans l'entrée. Elle sentait la même chose, ce parfum floral sucré. Sa main s'était levée lentement et avait effleuré la pommette blessée, du bout des doigts, sans appuyer.
Lucas n'avait pas bougé.
Elle avait regardé le sang sur ses doigts, une trace infime. Puis elle avait regardé la clef sur le bureau, derrière elle, sans faire le geste d'aller la chercher.
"Ça fait mal ?"
"Non."
Elle avait laissé sa main descendre le long de sa mâchoire, s'arrêter sur le côté de son cou, sentir le pouls là, régulier, lent. Ses yeux étaient remontés vers les siens.
"Tu aurais pu te dégager. Les menottes, le mur. Tu aurais pu."
"Oui."
"Pourquoi tu ne l'as pas fait ?"
Il n'avait pas répondu immédiatement. La chaleur de la pièce était douce, immobile. La lampe dessinait une lumière jaune sur les papiers du bureau, sur les cheveux bruns de la fille, sur le col du pull fin où la peau commençait.
"Parce que ça me laissait une petite chance de te revoir."
Elle avait retenu quelque chose. Un souffle, peut-être, ou un mot qui n'était pas sorti. Sa main était restée sur son cou.
Puis, très bas : "J'ai quelque chose à te dire."
Lucas avait attendu.
"Je ne sais pas encore comment te le dire."
***
"Je t'ai utilisé."
Sa voix était tout près de son oreille, basse, sans trembler. "Et tu as le droit de me haïr. Mais je voudrais que tu m’écoutes d’abord. Alors je ne vais pas te détacher tout de suite."
Lucas n'avait rien dit.
Elle avait posé la main sur son épaule et appuyé doucement, vers le bas. Il avait compris et s'était laissé glisser jusqu'au tapis, les jambes devant lui, les bras toujours dans le dos. Elle s'était installée derrière lui, les jambes étendues de part et d'autre de son corps, sa poitrine contre son dos, sa bouche à hauteur de son oreille. Il sentait sa chaleur à travers le tee-shirt, la légèreté de son souffle sur sa nuque.
Sa main avait glissé sur son ventre, sous le tissu du tee-shirt, remontant sur les abdominaux, les paumes à plat sur les muscles, les explorant sans hâte. Puis elle était descendue, avait écarté le short, et l'avait trouvé.
Il était déjà dur.
Elle avait pris le temps de le tenir dans la paume sans bouger, mesurant ça, la chaleur, le poids, le battement sourd du sang. Puis ses doigts s'étaient refermés.
"Je vais te raconter une histoire."
***
Elle avait commencé à bouger la main. Pas vite. Un mouvement long, complet, du poignet souple, la pression régulière, et Lucas avait senti ses épaules se raidir malgré lui contre les menottes.
Sa voix avait pris un autre registre, posée, presque distante.
"Il y avait une petite fille de quinze ans. Son père est mort un mardi de novembre, d'un arrêt cardiaque, sans prévenir. Elle l'adorait. Elle n'avait que lui."
Le mouvement ne s'arrêtait pas. Lent, précis, une caresse qui ne cherchait pas à précipiter quoi que ce soit, qui installait simplement une tension continue, inexorable. Lucas avait fermé les yeux. Il sentait le tissu du pull contre ses omoplates, la chaleur des cuisses de la fille contre ses flancs, et la main, toujours la main.
"Il lui a laissé une fortune immense. Immense au point d'être absurde. Elle n'en voulait pas. Elle n'avait rien demandé. Mais elle a compris très vite qu'elle devait l'assumer, par respect pour lui, pour ce qu'il avait construit. Alors elle a appris. Les dossiers, les avocats, les conseils d'administration. À quinze ans."
Lucas avait essayé de contrôler sa respiration. Elle avait dû le sentir, la façon dont sa cage thoracique travaillait différemment, parce que sa prise s'était légèrement ajustée, les doigts plus serrés à la base, le pouce effleurant le gland à chaque remontée avec une précision qui n'était pas de la distraction.
Il avait retenu un son.
***
"Les hommes autour d'elle étaient tous plus âgés. Tous bienveillants en apparence. Tous avec ce regard particulier, pas tout à fait posé sur elle, un peu à côté, comme si derrière elle il y avait quelque chose de plus intéressant."
Sa main montait, descendait. La chaleur de la pièce était entière, immobile. Une goutte de sueur avait glissé dans le dos de Lucas, entre les omoplates, jusqu'aux poignets serrés dans l'acier.
"Elle avait seize ans, dix-sept ans. Les regards ne changeaient pas. Certains étaient patients. D'autres moins. Il y en a un qui lui avait dit qu'elle était belle. Elle avait compris, à la façon dont il l'avait dit, qu'il ne parlait pas d'elle."
Lucas avait les mâchoires légèrement serrées. Le mouvement de sa main était hypnotique, parfaitement régulier, sans jamais aller assez vite pour le faire basculer, sans jamais ralentir assez pour le laisser souffler. Elle le maintenait dans un état de tension continue, suspendu, et elle parlait contre son oreille comme si ses mains et sa voix étaient deux choses séparées.
"À dix-huit ans, ils se sont tous déclarés. L'un après l'autre, ou presque ensemble, chacun avec ses arguments. Chacun son recours indispensable, son expérience irremplaçable, sa façon de veiller sur elle. Elle les a reçus. Elle les a écoutés."
Une pause.
Sa main s'était arrêtée une seconde, juste une seconde, les doigts immobiles mais serrés, et Lucas avait failli dire quelque chose.
"Elle les a tous rejetés. Et elle s'est enfermée ici."
La main avait repris. Comme si de rien n'était.
***
Lucas avait les poignets qui pesaient contre les menottes, les cuisses raides, les muscles des épaules contractés par l'effort de ne pas bouger. Le sang battait fort dans ses tempes, dans son cou, et surtout là, dans la chaleur de sa paume à elle.
"Il y avait la salle. Elle y allait incognito. C'était un endroit où personne ne savait qui elle était. Elle courait, elle levait des poids, elle était juste un corps qui travaillait parmi d'autres corps."
Elle avait glissé les doigts jusqu'à la base, lentement, referme la prise, et était remontée avec une torsion légère du poignet. Lucas avait laissé échapper une expiration courte, les dents serrées.
"Et puis il y avait lui."
Sa bouche s'était rapprochée encore, les lèvres effleurant le bord de l'oreille.
"Elle l'avait remarqué parce qu'il ne cherchait pas l'exploit. Pas de charge excessive, pas de miroir scruté entre chaque série. Il entretenait son corps parce que son corps méritait d'être entretenu. C'était tout."
La main avait accéléré d'un rien. Pas beaucoup. Juste assez pour que Lucas sente la différence dans chaque fibre.
"Elle l'avait regardé pendant plusieurs semaines."
Il avait les bras tendus contre l'acier, la nuque en arrière, la respiration qui ne lui obéissait plus complètement. Il sentait la chaleur de son ventre à elle contre son dos, le léger mouvement de sa poitrine, et la main qui ne s'arrêtait pas.
"Elle avait réfléchi. Elle voulait un enfant parce que son père l'aurait voulu ainsi, parce que quelque chose en elle réclamait ça, une continuité, une présence au monde qui ne soit pas indexée sur une fortune. Elle voulait le choisir seule, sans négociation, sans contrat, sans que ça devienne autre chose."
Une nouvelle torsion du poignet, plus appuyée.
"Elle l'avait choisi."
***
Lucas avait senti le moment approcher, une chaleur qui remontait depuis les reins, une contraction profonde, et il avait essayé de retenir ça, de rester dans la voix qui parlait contre son oreille, dans les mots.
"Et elle est entrée chez lui par effraction."
Sa paume s'était resserrée. Le mouvement plus court maintenant, plus serré, concentré sur le gland, et la voix s'était brisée sur le prochain mot, une fissure minuscule.
“Ça ne s’est pas passé tout à fait comme elle l’avait imaginé. À cause de lui. À cause d’elle.”
"Et maintenant..."
Elle n'avait pas fini la phrase.
Sa main avait serré fort, un mouvement bref et décisif, et Lucas avait éjaculé en poussant un souffle rauque, les épaules projetées en arrière contre elle, les poignets tendus jusqu'à l'os contre les menottes. Elle avait tenu serré, accompagné chaque contraction avec une pression ferme et précise, la bouche contre sa tempe, ses propres cuisses resserrées autour de lui.
Il avait mis longtemps à redescendre.
La respiration d'abord, par paliers. Puis les muscles, un par un, qui lâchaient. Ses poignets s'étaient appuyés sans force contre l'acier.
Elle n'avait toujours pas lâché.
Puis, très doucement, elle avait desserré les doigts. Sa main était remontée sur son ventre, à plat, sans autre intention, juste posée là, sentant le souffle qui revenait.
La lampe éclairait toujours les papiers sur le bureau. La clef était toujours là, immobile dans son petit cercle de lumière.
Elle se leva pour aller la chercher.
***
Ses pieds nus sur le parquet, trois pas jusqu'au bureau, la clef ramassée sans hâte. Elle était revenue se placer devant lui, l'avait regardé un moment, les yeux verts dans la lumière jaune de la lampe. Puis elle s'était accroupie et avait glissé la clef dans le verrou des menottes.
Le déclic avait été net.
Lucas avait ramené les bras devant lui lentement, avait fléchi les poignets, rouvert les mains. Elle regardait les marques rouges laissées par l'acier sans les toucher.
Puis elle avait posé les menottes dans sa paume ouverte.
Il avait levé les yeux vers elle.
"Pour moi."
Elle avait dit ça simplement, sans détour, le regard direct comme toujours, mais quelque chose dans sa façon de tenir les épaules était différent, une légèreté qui ressemblait à un abandon consenti, à une décision prise depuis longtemps et enfin posée.
Elle avait reculé jusqu'au bureau, avait écarté les dossiers d'un geste, les papiers glissant sur le côté. Elle s'était hissée sur le plateau, s'était allongée sur le dos, et avait levé les bras au-dessus de sa tête, les poignets joints, cherchant le montant du bureau derrière elle.
Lucas s'était levé.
Il avait passé les menottes autour du montant en bois, avait refermé les bracelets sur ses poignets avec la même précision qu'elle, le déclic deux fois, pas trop serré. Elle avait testé la résistance d'un léger mouvement des bras, le bois avait tenu.
Elle avait regardé le plafond une seconde. Puis elle avait tourné la tête vers lui.
"Et maintenant…"
Sa voix avait retrouvé l'endroit exact où elle l'avait laissée, comme si rien ne s'était intercalé.
"Tu vas me caresser et me baiser comme si c'était la dernière fois que tu peux me toucher."
***
Lucas avait regardé son corps allongé sur le bureau.
Elle portait encore le pull fin, le jean, les pieds nus qui dépassaient du bord. Il avait commencé par les pieds, les mains remontant sur les chevilles, les mollets, le creux derrière les genoux. Elle avait fermé les yeux. Il avait défait le bouton du jean, tiré la fermeture lentement, fait glisser le tissu le long des jambes, l'avait posé sur le sol sans regarder où il tombait.
Sous le jean, une culotte noire, simple, en coton. Il ne l'avait pas retirée tout de suite.
Ses mains étaient remontées sur les cuisses, à plat, les paumes épousant le galbe de la chair, et il avait senti sous ses doigts la façon dont ses muscles répondaient, un léger frémissement involontaire qu'elle ne cherchait pas à contrôler. Il avait remonté jusqu'au bas du pull, l'avait soulevé, elle avait cambré légèrement pour le laisser passer, et il l'avait retiré par-dessus ses bras tendus en veillant à ne pas toucher aux menottes.
Elle était en sous-vêtements maintenant sur le bureau, les bras levés, les poignets attachés au montant, la lumière de la lampe rasant son flanc gauche, modelant les seins petits et hauts, le ventre plat, la ligne des hanches.
Elle n'avait pas dit un mot.
Lucas avait posé les deux mains sur ses épaules et avait commencé à descendre.
***
Il prenait son temps d'une façon qui n'était pas de la lenteur mais de l'attention. Les pouces traçant la ligne du sternum, s'écartant sur les côtes, revenant au centre. Les doigts effleurant le dessous des seins, contournant sans saisir, la peau laiteuse qui répondait au moindre contact par une chair de poule légère. Il avait dégrafé le soutien-gorge avec les deux mains, l'avait écarté, et avait posé la bouche sur la pointe du sein gauche.
Elle avait retenu un souffle.
Il l'avait senti remonter dans sa gorge, bloqué, contenu. Il avait pris le temps d'insister là, la langue lente, les lèvres douces, la pointe qui durcissait contre sa bouche. Elle avait tiré sur les menottes, pas pour se dégager, juste parce que ses bras cherchaient quelque chose à faire et ne trouvaient rien. Le bois avait craqué légèrement.
Il était passé à l'autre sein avec le même soin, la même précision tranquille, et il avait entendu sa respiration changer de rythme, plus courte, plus haute dans la poitrine.
Ses mains descendaient pendant ce temps, sur le ventre, s'arrêtant sur le nombril, traçant le bord de la culotte sans passer dessous. Elle avait bougé les hanches, un mouvement minuscule, involontaire, vers ses doigts.
Il avait souri contre sa peau sans qu'elle puisse le voir.
***
Il avait fait glisser la culotte le long des jambes, lentement, et l'avait posée avec le jean. Elle était entièrement nue maintenant sur le bureau, les bras levés, et il était encore habillé, le tee-shirt, le short, debout entre ses jambes écartées.
Il avait posé les deux mains à l'intérieur de ses cuisses.
Pas haut. Juste au-dessus du genou d'abord, les paumes à plat, et il avait attendu. Elle avait ouvert les yeux, l'avait regardé. Il avait commencé à remonter, très lentement, les pouces en dedans, effleurant la peau fine de l'aine sans jamais toucher ce qu'elle attendait qu'il touche.
"Lucas."
Sa voix était différente. Plus basse. Un avertissement qui n'en était pas un.
Il avait encore attendu, les pouces à un centimètre, la sentant trembler sous ses mains. Puis il avait posé l'index à l'entrée de ses lèvres, une pression légère, juste pour sentir. Elle était mouillée depuis longtemps, la chaleur et l'humidité contre son doigt, et elle avait laissé échapper un son bref, une voyelle à peine formée.
Il avait commencé à la caresser avec deux doigts, lentement, cherchant la topographie de son sexe avec une patience méticuleuse, remontant vers le clitoris, s'y attardant par petits cercles réguliers, redescendant, revenant. Elle avait les cuisses qui tremblaient de part et d'autre de ses bras, les hanches qui cherchaient le rythme de sa main.
Il avait glissé un doigt à l'intérieur d'elle.
Elle avait arqué le dos, les bras tendus à l'extrême contre les menottes, le menton relevé. Il avait senti les parois se refermer autour de lui, chaudes, serrées, et il avait ajouté un second doigt en continuant les cercles sur le clitoris avec le pouce.
Elle avait dit son nom encore une fois, différemment.
***
Il s'était penché et avait posé la bouche sur elle.
Les doigts toujours à l'intérieur, la langue prenant le relais sur le clitoris, lente d'abord, apprenant la façon dont elle répondait, les endroits qui la faisaient tressaillir, l'angle exact qui lui tirait ce petit son retenu qu'elle n'arrivait pas à étouffer complètement. Elle avait les hanches qui bougeaient malgré elle, cherchant sa bouche, s'y frottant, et ses poignets claquaient doucement contre l'acier des menottes à chaque contraction.
Il avait intensifié la pression de la langue par degrés, les doigts s'incurvant vers l'avant à l'intérieur d'elle, et elle avait commencé à perdre la maîtrise de sa respiration, les sons qui sortaient d'elle plus fréquents, moins contenus, la voix qui montait et se brisait.
"Pas encore."
Elle avait dit ça entre ses dents, les bras tendus, le corps qui se tordait.
"Pas encore, Lucas, je veux que tu sois en moi."
Il avait retiré la bouche. Les doigts encore une seconde, puis plus rien. Elle avait eu un mouvement de protestation involontaire des hanches vers le vide.
***
Il avait retiré le tee-shirt, le short. Il s'était placé entre ses cuisses, les mains sur ses hanches, et il l'avait regardée.
Elle le regardait aussi, les bras au-dessus de la tête, les poignets rouges contre l'acier, la poitrine qui se soulevait vite, les yeux verts sombres dans la lumière.
Il était entré en elle lentement, complètement, sans s'arrêter à mi-chemin, jusqu'à sentir ses hanches contre les siennes, et elle avait fermé les yeux et laissé sortir un son long, grave, qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait entendu d'elle.
Il n'avait pas bougé tout de suite.
Il avait attendu, senti ce que son corps lui disait, les petites contractions autour de lui, la façon dont elle s'adaptait, la respiration qui se réorganisait. Puis elle avait bougé les hanches, le premier appel, et il avait commencé.
Lent d'abord. Très lent. Les mains sur ses hanches, le regard sur son visage, lisant chaque réaction, l'angle qui lui faisait fermer les mâchoires, la profondeur qui lui tirait les yeux sous les paupières. Il ajustait. Il recommençait. Il apprenait ça avec la même attention méticuleuse qu'il avait mise dans tout le reste.
Elle avait commencé à l'appeler. Son prénom d'abord, puis rien, juste des sons, la voix haute et brisée, les cuisses refermées sur lui, les pieds cherchant quelque chose dans le vide.
Il avait accéléré parce qu'elle le demandait sans le dire.
Les hanches qui venaient à sa rencontre, le dos qui s'arquait, la façon dont elle se resserrait autour de lui à chaque retrait comme pour le retenir. Il lisait ça avec une précision qu'il n'avait pas eu le temps d'apprendre et qui était venue quand même, par les deux nuits précédentes, par les mois de calendrier barré, par tout ce qu'il avait gardé d'elle sans pouvoir l'expliquer.
Il avait ralenti une fois, juste pour la regarder.
Elle avait ouvert les yeux. Les poignets contre les menottes, les bras étirés au-dessus de la tête, le corps entièrement offert sous la lumière de la lampe, et ce regard, ce regard vert très pâle qui n'avait plus rien de clinique ni de distant, qui était simplement ouvert, simplement là, sans la vitre habituelle entre elle et le monde.
Elle ne le regardait pas comme quelqu'un qu'elle avait choisi.
Elle le regardait comme quelqu'un à qui elle appartenait, et qui lui appartenait, et qui le savait.
Il avait recommencé à bouger et elle avait fermé les yeux avec un son long qui venait de loin, du fond de quelque chose qu'elle gardait fermé depuis des années.
***
Une main avait quitté sa hanche pour trouver son clitoris, les doigts reprenant les cercles appris plus tôt, et il avait senti immédiatement la réponse, le changement de texture autour de lui, la façon dont son corps entier se rassemblait vers un point unique. Elle avait commencé à dire son nom, pas comme un appel, plutôt comme une vérification, Lucas, Lucas, la voix de plus en plus courte, de plus en plus haute, les muscles des cuisses qui tremblaient contre ses flancs.
Il avait maintenu le rythme avec une constance absolue, refusant de se laisser emporter avant elle, tenant ça, la tension dans ses propres reins, la chaleur qui remontait, parce qu'il voulait être là quand elle basculerait, pleinement là, pas ailleurs.
Elle avait basculé d'un coup.
Pas progressivement. D'un coup, comme quelque chose qui lâche après avoir tenu trop longtemps. Les muscles s'étaient contractés autour de lui en vague profonde et serrée, les bras avaient tiré sur les menottes avec une force surprenante, et le cri qui était sorti d'elle n'avait rien de retenu, rien de contrôlé, un son nu et entier qui avait rempli la pièce silencieuse et s'était répercuté contre les livres, contre les murs, et qui avait quelque chose de libéré dedans, quelque chose qui ressemblait moins à un orgasme qu'à une capitulation longtemps différée.
Il l'avait suivie dans la même seconde.
Les mains refermées sur ses hanches, le visage penché sur elle, il avait éjaculé en elle avec une intensité qui n'était plus seulement physique, qui débordait du physique par tous les bords, et il avait prononcé son vrai prénom dans le souffle, Anne-Sophie, sans réfléchir, parce que c'était elle, toute elle, pas seulement le corps sur le bureau mais la jeune fille pleurant son père, la fille de dix-huit ans qui avait tout refusé, la petite brune sur le tapis de jogging sans écouteurs, celle qui était entrée par effraction chez lui et repartie dans le petit matin avec quelque chose qu'il n'avait pas su nommer sur le moment.
Elle avait frissonné en entendant ce prénom dans sa bouche. Pas de recul. Pas de fermeture. Juste un frisson, et les yeux qui s'ouvraient, et quelque chose dans ces yeux verts qui ressemblait à de la reconnaissance.
***
Ils étaient restés immobiles un long moment, lui en elle, son front contre sa tempe, leurs souffles qui se mêlaient dans le silence revenu.
Elle avait dit quelque chose de très bas, presque inaudible.
Il avait relevé la tête pour la regarder.
"Je ne savais pas que ça pouvait ressembler à ça."
Il n'avait pas demandé à quoi. Il le savait. Il avait senti la même chose, ce déplacement intérieur, quelque chose qui avait changé de place définitivement et ne retournerait pas à son endroit d'avant.
Elle avait les poignets rouges contre l'acier, la respiration encore désordonnée, les yeux dans les siens avec cette ouverture nouvelle qu'il voyait pour la première fois mais qui avait l'air d'avoir toujours été là, enfouie, attendant qu'on lui donne une raison suffisante.
Elle lui avait donné la clef une heure plus tôt pour qu'il lui mette les menottes. Mais c'était maintenant qu'elle lui remettait vraiment quelque chose, et ils le savaient tous les deux, et aucun des deux n'avait besoin de le formuler.
Il avait pris la clef sur le bord du bureau, avait libéré ses poignets avec soin, avait posé les lèvres sur l'intérieur de chaque poignet marqué par l'acier, une pression longue, sans hâte.
Elle l'avait laissé faire les yeux fermés.
C'était nouveau aussi, ça. Laisser faire sans surveiller, sans contrôler l'issue. Juste recevoir.
***
Il l'avait soulevée du bureau, un bras sous les genoux, l'autre dans son dos, et elle s'était abandonnée contre sa poitrine sans chercher à reprendre appui sur ses propres jambes, parce qu'elles ne la portaient pas et qu'elle le savait et que pour la première fois depuis très longtemps ne pas se porter elle-même ne lui faisait pas peur.
Il l'avait posée sur le tapis et s'était allongé contre elle, son corps dans le creux du sien, sa grande main couvrant les deux siennes.
Elle avait mis la tête dans le creux de son épaule. Le geste était venu sans réflexion, comme un geste ancien, comme si elle l'avait fait cent fois.
Dehors la nuit était pleine et chaude. L'insecte chantait toujours dans le parc, patient, régulier. La lampe dessinait un cercle jaune sur les papiers épars du bureau, sur les menottes ouvertes posées au bord, sur la clef minuscule à côté.
Sa main à lui avait trouvé ses cheveux, les avait écartés doucement du visage. Elle n'avait pas bougé pour s'y soustraire.
Longtemps après, dans ce demi-sommeil où les pensées ont la consistance des images, elle avait dit quelque chose d'encore plus bas que tout à l'heure, presque pour elle-même.
"Je croyais que je savais ce que je venais chercher."
Sa main s'était arrêtée dans ses cheveux.
"Et maintenant ?"
Elle avait mis du temps. Pas parce qu'elle ne savait pas. Parce que le dire à voix haute rendait la chose réelle, et que la chose réelle était immense et un peu vertigineuse et qu'elle ne reculait pas devant elle.
"Maintenant je sais que je suis repartie avec beaucoup plus."
Il avait resserré le bras autour d'elle.
Elle avait laissé passer le silence, puis, tout bas, avec cette voix qu'il ne lui connaissait que depuis cette nuit, dépouillée de tout le reste.
"C'est bien.”
***
Deux mois plus tard, le jardin de Lucas avait changé.
Pas radicalement. Pas dans le sens d'un aménagement concerté ou d'une décision prise un matin. Plutôt par accumulation de petits faits : une chaise longue supplémentaire apparue un week-end d'avril, une paire de sandales féminines oubliées sur le seuil, des herbes aromatiques dans des pots en terre cuite alignés le long du mur sud parce qu'elle avait dit qu'elle aimait cuisiner et qu'il n'y avait rien pour cuisiner chez lui.
Elle n'avait pas emménagé. Elle n'habitait pas là. Mais il y avait ce tiroir et ce côté d’armoire dans la chambre qu'elle avait occupé sans qu'on lui propose, et Lucas n'avait jamais cherché à le récupérer.
***
C'était un dimanche de septembre, en fin d'après-midi.
Elle était allongée sur la chaise longue avec un livre qu'elle ne lisait pas, les yeux mi-clos sous la lumière rasante, une main posée à plat sur le ventre, ce geste nouveau qu'elle avait depuis quelques semaines, inconscient, tranquille. Le ventre était encore plat, presque, juste un léger arrondi que Lucas voyait parce qu'il la regardait beaucoup.
Il était sorti avec deux verres, de l'eau pour elle, une bière pour lui, et s'était assis sur le bord de la chaise longue, ses hanches contre ses jambes à elle.
Elle avait ouvert les yeux.
"Tu me regardes encore."
"Oui."
Elle avait refermé le livre sans marquer la page. Elle ne marquait jamais les pages, il avait remarqué ça, elle retrouvait toujours son endroit sans chercher.
"Il va falloir que tu arrêtes."
"Probablement pas."
Elle avait pris le verre d'eau, bu une gorgée, regardé le jardin. Une mésange traversait l'espace au-dessus de la pelouse, directe, sans hésitation. Le soleil touchait la cime du vieux prunier dans le coin gauche.
"Renaud m'a demandé si j'allais bien."
Lucas avait attendu.
"Je crois qu'il n'avait jamais vu quelqu'un quitter cette propriété de son plein gré avant." Elle avait eu un petit sourire de côté, vers le jardin. "Il m'a dit bonne chance avec beaucoup de sincérité."
"C'est un type bien."
"Oui."
***
Le silence était de ceux qu'on ne remplit pas parce qu'ils n'ont pas besoin de l'être.
Lucas avait posé la main sur les siennes, sur le ventre. Elle l'avait laissé faire, elle qui ne laissait jamais faire sans avoir décidé de laisser faire.
"Anne-Sophie."
Elle avait tourné la tête vers lui. C'était encore nouveau, ce prénom dans sa bouche, elle avait mis du temps à s’y habituer, pas par coquetterie mais parce que le prénom avait appartenu longtemps à une vie qu'elle voulait tenir à distance. Maintenant, quand il le disait, elle ne cherchait plus à le corriger.
"Tu as dit que tu l'appellerais Lucas."
"Oui."
"Et si c'est une fille ?"
Elle avait laissé passer un silence, les yeux sur le prunier, la main toujours à plat sur le ventre.
"Léa."
Il avait attendu la suite, parce qu'il y en avait une, il le sentait.
"En hébreu ça veut dire gazelle." Elle avait marqué une pause infime. "Ou petite vache sauvage, selon les sources. J'ai toujours préféré la gazelle."
Lucas avait regardé son profil dans la lumière du soir. Il avait pensé à la petite brune sur un tapis de jogging, épaules droites, sans écouteurs, qui courait sans effort apparent, comme si le sol se dérobait sous elle plutôt qu'elle ne le frappait.
"Léa," avait-il simplement dit.
Elle avait tourné la tête vers lui. Quelque chose dans ses yeux verts était ouvert, sans surface, sans défense.
"Oui."
***
Le soir était tombé doucement sur le jardin, cette lumière d'or sombre qui précède le bleu de la nuit. Ils étaient restés dehors, elle appuyée contre lui sur la chaise longue devenue trop étroite pour deux, sa tête dans le creux de son cou, sa main toujours posée sur le ventre.
Lucas avait pensé à un calendrier au sous-sol, les semaines barrées une par une avec un stylo qui traînait sur la multi-station. Il avait pensé à un portail en fer forgé qui se refermait dans un claquement métallique. Il avait pensé à une clef posée sur un bureau dans la lumière d'une lampe.
Il avait resserré le bras autour d'elle.
Elle n'avait pas bougé pour s'écarter. Elle ne bougeait plus pour s'écarter.
Quelque part dans les branches du prunier, la mésange avait chanté une dernière fois avant la nuit.
FIN
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