Faute de mot plus précis : Chapitre 10 – Les mardis
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 01-10-2026 dans la catégorie En solitaire
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J’y suis retournée le mardi suivant, et celui d’après, et celui d’après.
Ça n’a jamais été présenté comme une thérapie et ça n’en était pas une. Salomé me l’a dit dès la deuxième séance, très clairement, avec cette manière qu’elle a de poser un cadre sans que ça ressemble à un refus. Elle n’est pas psychologue, elle est bénévole formée à l’écoute, elle ne soigne rien, elle est là pour que quelqu’un entende. Si j’avais besoin d’autre chose, elle avait des adresses.
Je n’ai pas pris les adresses. J’y suis retournée.
Les mardis sont devenus le seul rendez-vous de ma semaine qui ne servait à rien. Tout le reste servait. Le mardi ne servait à rien, et c’est exactement pour ça que j’y allais.
–––
J’ai passé les premières semaines à me tromper sur elle, alors autant la décrire correctement.
Salomé est peintre en bâtiment. Elle a trente-six ans. Elle travaille dans une petite entreprise de trois personnes, elle fait des chantiers de rénovation dans toute la région, et elle arrive souvent à la permanence avec une trace de blanc quelque part, sur le poignet, dans les cheveux, une fois carrément sur la joue, ce que je ne lui ai pas dit pendant vingt minutes.
Elle est bordélique d’une manière qui dépasse l’anecdote. La table est couverte de piles. Elle perd ses clés deux fois par soirée. Elle commence une phrase, part sur une autre, revient à la première et s’en excuse. Une fois elle est arrivée avec vingt minutes de retard, essoufflée, en disant qu’elle avait oublié qu’on était mardi jusqu’à dix-sept heures cinquante.
Et en face de ça, quand quelqu’un est assis devant elle, elle est d’une attention absolue. Je n’ai jamais vu ça chez personne. Pas une seconde de dérive, pas un regard sur son téléphone, aucune de ces relances mécaniques qu’on apprend dans les formations. Elle écoute comme si c’était un travail physique.
Le troisième mardi, je le lui ai fait remarquer.
Elle a haussé les épaules.
— C’est le contraire de ce que vous croyez. Je n’arrive pas à faire attention à trois choses en même temps. Alors quand j’en trouve une, je m’accroche.
C’est la première fois qu’elle m’a parlé d’elle. Une phrase, et elle est repassée à moi immédiatement.
–––
Le vocabulaire est arrivé par petites doses.
Elle ne m’a jamais fait de cours. Ce n’était pas son rôle, et je crois surtout que ça ne l’intéressait pas. Mais il y avait, sur l’étagère près de la bouilloire, des brochures, des revues et une pile de livres cornés que les bénévoles se prêtaient, et un mardi elle m’a vue en regarder un et elle a dit : prenez-le, il traîne ici depuis quatre ans.
J’ai lu ce livre en une semaine. Il n’était même pas très bon, avec le recul. Il tombait juste au bon moment.
Je croyais que j’allais y trouver des idées. Des positions, des arguments, quelque chose à discuter. Ce que j’y ai trouvé, c’est de la grammaire.
Il y avait des mots pour ce qui m’était arrivé. Des mots exacts, existants depuis longtemps, employés par des gens qui ne me connaissaient pas, et qui décrivaient point par point des mécaniques que j’avais vécues en croyant qu’elles nous appartenaient. Le retournement des reproches. La charge de la preuve qui glisse d’un côté à l’autre jusqu’à ce que la personne qui pose la question devienne le problème.
J’ai relu trois fois un passage sur ce qu’on appelle le travail invisible dans un couple. J’ai posé le livre et je suis allée chercher un carnet.
La liste m’a pris une heure. Les rendez-vous chez le médecin de sa mère, que c’était moi qui prenais. Le fait que je savais la pointure de sa sœur. Le classeur. Les cent douze invités. La conversation avec l’oncle Bertil. La couturière. Les remerciements. Le fait que pendant huit ans la question « qu’est-ce qu’on mange » n’a jamais été une question qu’il se posait, seulement une question qu’il posait.
Rien de tout ça n’était grave, et aucune de ces lignes n’aurait justifié une dispute. C’est précisément pour ça que je ne les avais jamais comptées.
Le mardi suivant, j’ai raconté ça à Salomé. Elle m’a écoutée jusqu’au bout, et à la fin elle a dit :
— Vous voyez que vous voyiez.
–––
Ce que le vocabulaire a fait de moi pendant deux mois n’est pas très joli et je préfère le dire moi-même.
Je suis devenue insupportable.
J’ai passé octobre à analyser tout le monde. J’ai expliqué à Nadia, qui ne demandait rien, ce que son mari faisait exactement quand il disait qu’il aidait à la maison. J’ai eu une discussion très tendue avec une collègue à propos d’une publicité. J’ai repris ma mère au téléphone, deux fois, sur des phrases qu’elle dit depuis quarante ans, et j’ai entendu au bout du fil un silence qui ne lui ressemblait pas et dont je me souviens encore.
Il y avait quelque chose de jouissif là-dedans, je ne vais pas le nier. Après des mois passés à ne pas comprendre ce qui m’était arrivé, disposer d’une grille qui expliquait tout était un soulagement d’une puissance considérable. Le problème, c’est qu’une grille qui explique tout ne travaille plus, et j’ai mis un moment à le voir.
C’est Salomé qui a désamorcé ça, et pas du tout comme je m’y attendais.
Un mardi de novembre, je suis arrivée remontée, et j’ai déroulé pendant vingt minutes une analyse assez brillante, franchement, de la situation d’une amie que je ne vois plus depuis trois ans.
Salomé m’a laissée finir. Puis elle a dit :
— Vous savez ce qui me fatigue, dans ce que vous venez de dire ?
— Non.
— Vous ne parlez pas de vous depuis vingt minutes.
Elle a bu une gorgée.
— C’est pratique, les théories. On peut se cacher très longtemps derrière.
–––
Je devrais pouvoir dire à quel moment j’ai compris. Le problème, c’est que je n’ai pas compris à un moment. J’ai compris par accumulation, après avoir refusé de comprendre une quarantaine de fois.
Ça a commencé par des choses idiotes.
Je me suis mise à me changer avant d’y aller. Pas à me maquiller, pas à me faire belle : à me changer. J’arrivais de l’école en tenue d’école, et vers la mi-octobre j’ai commencé à repasser par chez moi pour mettre autre chose. J’ai expliqué ça par le confort.
Je me suis mise à préparer des choses à dire. Le lundi, en corrigeant, je pensais : ça, il faudra que je le raconte demain. Des anecdotes de classe, rien de lourd. Une fois je me suis surprise à répéter une phrase à voix haute dans ma cuisine pour vérifier qu’elle était drôle.
J’ai commencé à mal supporter les semaines où elle n’était pas là. Il y a eu deux mardis en novembre où c’était une autre bénévole, une femme de soixante ans très compétente et très douce, et j’ai passé les deux séances à ronger mon frein en me trouvant ingrate.
Et je regardais ses mains.
C’est la chose que j’ai reconnue en dernier alors que c’était la plus évidente. Salomé a des mains de quelqu’un qui travaille. Des doigts courts, larges, un peu gonflés, avec de la peinture dans les cuticules et des coupures qui cicatrisent mal parce qu’elle les rouvre. Elle parle avec, elle les pose à plat sur la table, elle tourne sa tasse. Il y a une petite brûlure ronde sur le dos de la main gauche, ancienne.
Je connaissais cette brûlure par cœur au mois de novembre, et je n’avais jamais posé une seule question dessus.
–––
Le mardi 25 novembre, elle a mis un t-shirt.
Le chauffage de la permanence est un radiateur qui fonctionne en tout ou rien, et ce soir-là il fonctionnait en tout. Elle est arrivée avec son pull, elle a tenu dix minutes, elle l’a enlevé.
Le tatouage remonte de l’intérieur du poignet jusqu’au-dessus du coude. Ce sont des algues, finalement. Ou des fougères. Quelque chose de noir et de très fin qui suit la ligne du muscle.
Elle a levé le bras pour attraper la boîte de thé sur l’étagère du haut, en se mettant sur la pointe des pieds parce qu’elle est petite, et le t-shirt est remonté, et j’ai vu la peau du flanc et la naissance des côtes et une autre tache de rousseur en dessous du sein.
Je me suis levée pour aller aux toilettes.
Je suis restée deux minutes devant le lavabo à me passer de l’eau sur les poignets, en me regardant dans un miroir constellé de traces de calcaire, et je me suis dit, très distinctement, avec la voix qu’on prend pour se parler quand on a décidé d’avoir raison : tu es fatiguée, tu es seule depuis dix mois, ton corps te joue des tours.
C’était la quarantième explication. J’étais très bonne à ce jeu-là, j’avais huit ans d’entraînement.
Je suis revenue m’asseoir et on a parlé de la vente de l’appartement pendant vingt minutes.
–––
Le soir, chez moi, ça n’a pas marché.
J’ai fait ce que je fais pour arriver à dormir. Éteint, sur le côté, les yeux fermés, et j’ai convoqué ce qu’il fallait dans l’ordre habituel, avec le matériel habituel.
Sébastien, le paysagiste, ses avant-bras contre la rampe de l’escalier. La boîte posée sur la table de nuit à ma portée.
Ça glissait. Ça ne tenait pas.
J’ai essayé Noah, ce dont j’ai eu honte immédiatement, et ça n’a pas tenu non plus, ce qui était nouveau.
Alors j’ai arrêté d’essayer, parce que j’étais fatiguée, et pendant deux ou trois secondes je n’ai rien contrôlé du tout.
Ce qui est venu, c’est un bras levé vers une étagère. Une peau très blanche avec des taches de rousseur, une manche qui remonte, la ligne noire d’un tatouage qui suit un muscle. Une main courte et abîmée qui tourne une tasse sur une table ronde. Une voix qui dit revenez là-dessus.
Je n’ai pas chassé l’image.
J’ai laissé venir.
Je me suis touchée en gardant ces images. Pas longtemps. Juste assez pour que ça monte et que ça redescende. Ça n’a pas duré. Quand c’est fini, j’ai retiré ma main et j’ai regardé le plafond.
J’ai dit à voix haute, dans mon appartement vide, sur le ton d’un constat administratif :
— Ah.
C’est le seul mot que j’ai trouvé ce soir-là. Il m’a fallu trois semaines de plus pour en trouver d’autres, et encore, pas les bons.
Ça n’a jamais été présenté comme une thérapie et ça n’en était pas une. Salomé me l’a dit dès la deuxième séance, très clairement, avec cette manière qu’elle a de poser un cadre sans que ça ressemble à un refus. Elle n’est pas psychologue, elle est bénévole formée à l’écoute, elle ne soigne rien, elle est là pour que quelqu’un entende. Si j’avais besoin d’autre chose, elle avait des adresses.
Je n’ai pas pris les adresses. J’y suis retournée.
Les mardis sont devenus le seul rendez-vous de ma semaine qui ne servait à rien. Tout le reste servait. Le mardi ne servait à rien, et c’est exactement pour ça que j’y allais.
–––
J’ai passé les premières semaines à me tromper sur elle, alors autant la décrire correctement.
Salomé est peintre en bâtiment. Elle a trente-six ans. Elle travaille dans une petite entreprise de trois personnes, elle fait des chantiers de rénovation dans toute la région, et elle arrive souvent à la permanence avec une trace de blanc quelque part, sur le poignet, dans les cheveux, une fois carrément sur la joue, ce que je ne lui ai pas dit pendant vingt minutes.
Elle est bordélique d’une manière qui dépasse l’anecdote. La table est couverte de piles. Elle perd ses clés deux fois par soirée. Elle commence une phrase, part sur une autre, revient à la première et s’en excuse. Une fois elle est arrivée avec vingt minutes de retard, essoufflée, en disant qu’elle avait oublié qu’on était mardi jusqu’à dix-sept heures cinquante.
Et en face de ça, quand quelqu’un est assis devant elle, elle est d’une attention absolue. Je n’ai jamais vu ça chez personne. Pas une seconde de dérive, pas un regard sur son téléphone, aucune de ces relances mécaniques qu’on apprend dans les formations. Elle écoute comme si c’était un travail physique.
Le troisième mardi, je le lui ai fait remarquer.
Elle a haussé les épaules.
— C’est le contraire de ce que vous croyez. Je n’arrive pas à faire attention à trois choses en même temps. Alors quand j’en trouve une, je m’accroche.
C’est la première fois qu’elle m’a parlé d’elle. Une phrase, et elle est repassée à moi immédiatement.
–––
Le vocabulaire est arrivé par petites doses.
Elle ne m’a jamais fait de cours. Ce n’était pas son rôle, et je crois surtout que ça ne l’intéressait pas. Mais il y avait, sur l’étagère près de la bouilloire, des brochures, des revues et une pile de livres cornés que les bénévoles se prêtaient, et un mardi elle m’a vue en regarder un et elle a dit : prenez-le, il traîne ici depuis quatre ans.
J’ai lu ce livre en une semaine. Il n’était même pas très bon, avec le recul. Il tombait juste au bon moment.
Je croyais que j’allais y trouver des idées. Des positions, des arguments, quelque chose à discuter. Ce que j’y ai trouvé, c’est de la grammaire.
Il y avait des mots pour ce qui m’était arrivé. Des mots exacts, existants depuis longtemps, employés par des gens qui ne me connaissaient pas, et qui décrivaient point par point des mécaniques que j’avais vécues en croyant qu’elles nous appartenaient. Le retournement des reproches. La charge de la preuve qui glisse d’un côté à l’autre jusqu’à ce que la personne qui pose la question devienne le problème.
J’ai relu trois fois un passage sur ce qu’on appelle le travail invisible dans un couple. J’ai posé le livre et je suis allée chercher un carnet.
La liste m’a pris une heure. Les rendez-vous chez le médecin de sa mère, que c’était moi qui prenais. Le fait que je savais la pointure de sa sœur. Le classeur. Les cent douze invités. La conversation avec l’oncle Bertil. La couturière. Les remerciements. Le fait que pendant huit ans la question « qu’est-ce qu’on mange » n’a jamais été une question qu’il se posait, seulement une question qu’il posait.
Rien de tout ça n’était grave, et aucune de ces lignes n’aurait justifié une dispute. C’est précisément pour ça que je ne les avais jamais comptées.
Le mardi suivant, j’ai raconté ça à Salomé. Elle m’a écoutée jusqu’au bout, et à la fin elle a dit :
— Vous voyez que vous voyiez.
–––
Ce que le vocabulaire a fait de moi pendant deux mois n’est pas très joli et je préfère le dire moi-même.
Je suis devenue insupportable.
J’ai passé octobre à analyser tout le monde. J’ai expliqué à Nadia, qui ne demandait rien, ce que son mari faisait exactement quand il disait qu’il aidait à la maison. J’ai eu une discussion très tendue avec une collègue à propos d’une publicité. J’ai repris ma mère au téléphone, deux fois, sur des phrases qu’elle dit depuis quarante ans, et j’ai entendu au bout du fil un silence qui ne lui ressemblait pas et dont je me souviens encore.
Il y avait quelque chose de jouissif là-dedans, je ne vais pas le nier. Après des mois passés à ne pas comprendre ce qui m’était arrivé, disposer d’une grille qui expliquait tout était un soulagement d’une puissance considérable. Le problème, c’est qu’une grille qui explique tout ne travaille plus, et j’ai mis un moment à le voir.
C’est Salomé qui a désamorcé ça, et pas du tout comme je m’y attendais.
Un mardi de novembre, je suis arrivée remontée, et j’ai déroulé pendant vingt minutes une analyse assez brillante, franchement, de la situation d’une amie que je ne vois plus depuis trois ans.
Salomé m’a laissée finir. Puis elle a dit :
— Vous savez ce qui me fatigue, dans ce que vous venez de dire ?
— Non.
— Vous ne parlez pas de vous depuis vingt minutes.
Elle a bu une gorgée.
— C’est pratique, les théories. On peut se cacher très longtemps derrière.
–––
Je devrais pouvoir dire à quel moment j’ai compris. Le problème, c’est que je n’ai pas compris à un moment. J’ai compris par accumulation, après avoir refusé de comprendre une quarantaine de fois.
Ça a commencé par des choses idiotes.
Je me suis mise à me changer avant d’y aller. Pas à me maquiller, pas à me faire belle : à me changer. J’arrivais de l’école en tenue d’école, et vers la mi-octobre j’ai commencé à repasser par chez moi pour mettre autre chose. J’ai expliqué ça par le confort.
Je me suis mise à préparer des choses à dire. Le lundi, en corrigeant, je pensais : ça, il faudra que je le raconte demain. Des anecdotes de classe, rien de lourd. Une fois je me suis surprise à répéter une phrase à voix haute dans ma cuisine pour vérifier qu’elle était drôle.
J’ai commencé à mal supporter les semaines où elle n’était pas là. Il y a eu deux mardis en novembre où c’était une autre bénévole, une femme de soixante ans très compétente et très douce, et j’ai passé les deux séances à ronger mon frein en me trouvant ingrate.
Et je regardais ses mains.
C’est la chose que j’ai reconnue en dernier alors que c’était la plus évidente. Salomé a des mains de quelqu’un qui travaille. Des doigts courts, larges, un peu gonflés, avec de la peinture dans les cuticules et des coupures qui cicatrisent mal parce qu’elle les rouvre. Elle parle avec, elle les pose à plat sur la table, elle tourne sa tasse. Il y a une petite brûlure ronde sur le dos de la main gauche, ancienne.
Je connaissais cette brûlure par cœur au mois de novembre, et je n’avais jamais posé une seule question dessus.
–––
Le mardi 25 novembre, elle a mis un t-shirt.
Le chauffage de la permanence est un radiateur qui fonctionne en tout ou rien, et ce soir-là il fonctionnait en tout. Elle est arrivée avec son pull, elle a tenu dix minutes, elle l’a enlevé.
Le tatouage remonte de l’intérieur du poignet jusqu’au-dessus du coude. Ce sont des algues, finalement. Ou des fougères. Quelque chose de noir et de très fin qui suit la ligne du muscle.
Elle a levé le bras pour attraper la boîte de thé sur l’étagère du haut, en se mettant sur la pointe des pieds parce qu’elle est petite, et le t-shirt est remonté, et j’ai vu la peau du flanc et la naissance des côtes et une autre tache de rousseur en dessous du sein.
Je me suis levée pour aller aux toilettes.
Je suis restée deux minutes devant le lavabo à me passer de l’eau sur les poignets, en me regardant dans un miroir constellé de traces de calcaire, et je me suis dit, très distinctement, avec la voix qu’on prend pour se parler quand on a décidé d’avoir raison : tu es fatiguée, tu es seule depuis dix mois, ton corps te joue des tours.
C’était la quarantième explication. J’étais très bonne à ce jeu-là, j’avais huit ans d’entraînement.
Je suis revenue m’asseoir et on a parlé de la vente de l’appartement pendant vingt minutes.
–––
Le soir, chez moi, ça n’a pas marché.
J’ai fait ce que je fais pour arriver à dormir. Éteint, sur le côté, les yeux fermés, et j’ai convoqué ce qu’il fallait dans l’ordre habituel, avec le matériel habituel.
Sébastien, le paysagiste, ses avant-bras contre la rampe de l’escalier. La boîte posée sur la table de nuit à ma portée.
Ça glissait. Ça ne tenait pas.
J’ai essayé Noah, ce dont j’ai eu honte immédiatement, et ça n’a pas tenu non plus, ce qui était nouveau.
Alors j’ai arrêté d’essayer, parce que j’étais fatiguée, et pendant deux ou trois secondes je n’ai rien contrôlé du tout.
Ce qui est venu, c’est un bras levé vers une étagère. Une peau très blanche avec des taches de rousseur, une manche qui remonte, la ligne noire d’un tatouage qui suit un muscle. Une main courte et abîmée qui tourne une tasse sur une table ronde. Une voix qui dit revenez là-dessus.
Je n’ai pas chassé l’image.
J’ai laissé venir.
Je me suis touchée en gardant ces images. Pas longtemps. Juste assez pour que ça monte et que ça redescende. Ça n’a pas duré. Quand c’est fini, j’ai retiré ma main et j’ai regardé le plafond.
J’ai dit à voix haute, dans mon appartement vide, sur le ton d’un constat administratif :
— Ah.
C’est le seul mot que j’ai trouvé ce soir-là. Il m’a fallu trois semaines de plus pour en trouver d’autres, et encore, pas les bons.
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