Le Contrat - Chapitre 39: Ma vie privée
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 26-08-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le dimanche, je dormis.
Pas d’une traite. Par vagues, par plaques, dans un sommeil épais qui me reprenait dès que j’avais fini de comprendre où j’étais.
La première fois que j’ouvris les yeux, il faisait clair. Neuf heures peut-être, ou dix. J’étais seule dans le lit. Sur la table de nuit, un verre d’eau, plein, posé là par quelqu’un qui avait pensé que j’aurais soif. Je bus la moitié. Je me rendormis.
La deuxième fois, j’entendis de la vaisselle dans la cuisine. Un bruit ordinaire, discret, quelqu’un qui range en essayant de ne pas faire de bruit et qui en fait quand même un peu. Ce son me fit quelque chose dans la poitrine que je ne cherchai pas à identifier. Je me rendormis avant qu’il s’arrête.
La troisième fois, Anaïs était assise sur le bord du lit, un livre à la main, en tailleur, dos contre le mur. Elle ne lisait pas vraiment. Elle avait posé une main sur ma cheville par-dessus la couette et elle la gardait là, sans bouger.
— Rendors-toi, dit-elle simplement, en me voyant papillonner.
Je me rendormis.
La quatrième fois, la lumière avait tourné. Elle était plus basse, plus jaune, du côté de l’après-midi. Anaïs n’était pas dans la chambre mais la porte était entrouverte, et j’entendais un vinyle tourner quelque part, très bas.
Je bougeai, et le corps répondit.
Tout me faisait mal. Pas seulement là où c’était évident. Les épaules, d’être restée penchée si longtemps. Les cuisses, brûlées de courbatures comme après une course. Les genoux, deux plaques violettes qui avaient viré pendant la nuit. Le poignet droit. La mâchoire, à chaque bâillement. Le bas du dos. Et l’anus, une douleur sourde, continue, qui n’était pas aiguë mais qui ne s’arrêtait jamais, comme une brûlure de l’intérieur.
Je restai immobile un moment à faire l’inventaire.
Puis je me rendormis encore.
La cinquième fois, il était dix-huit heures.
Anaïs entra avec un bol.
— Soupe, dit-elle. Je te force pas mais ça fait vingt heures que t’as rien mangé.
Je me redressai. Chaque mouvement tirait quelque part. Elle vit ma grimace, ne dit rien, cala un coussin derrière mon dos.
La soupe était brûlante et je la bus lentement, en tenant le bol à deux mains. Anaïs s’installa au bout du lit, dos contre le mur, et attendit sans parler.
— Tu as passé la journée là ? dis-je enfin.
— J’avais rien de mieux à faire.
— Anaïs.
— Quoi ? C’est vrai. J’ai lu, j’ai rangé, j’ai fait de la soupe. J’ai eu un dimanche parfait.
Elle disait ça avec une désinvolture qui ne trompait personne.
Je bus encore un peu.
— Je suis désolée, dis-je.
— Non.
— Anaïs…
— Non, répéta-t-elle. Et c’est la dernière fois que je te le dis parce que ça va finir par devenir agaçant : t’as pas à t’excuser d’avoir eu besoin de quelqu’un.
Elle se pencha, reprit le bol vide, le posa sur la table de nuit.
— Il y a un truc que je veux te dire, dit-elle. Un seul. Et après on n’en parle plus tant que t’as pas envie.
— Vas-y.
Elle prit une seconde.
— Hier soir, t’as dit que t’avais besoin qu’on te regarde. Je veux que tu saches que je vais le faire. Tous les jours, aussi longtemps que tu veux. Même les jours où t’as rien fait de spécial. Surtout ces jours-là, en fait.
Elle haussa les épaules.
— Voilà. C’est tout.
Je ne trouvai rien à répondre qui ne soit pas ridicule, alors je ne répondis rien. Je lui pris la main, et je la gardai.
On regarda quelque chose de stupide à la télévision jusqu’à vingt-deux heures. Je me rendormis pendant le générique.
Le lundi matin, le corps protesta dès le réveil.
Je me préparai chez Anaïs, avec cette lenteur des lendemains de trop. Elle m’avait laissé de la place dans la salle de bains sans que j’aie à demander, et un café attendait sur le comptoir quand j’en sortis.
— Tu veux que j’aille au bureau plus tard ? dit-elle. Pour pas qu’on arrive ensemble.
— Non. Pars devant, je prends le suivant.
Je passai chez moi me changer. Tailleur gris. Collants, qui frottèrent sur les genoux marqués. Escarpins, qui me parurent plus hauts que d’habitude. Le maquillage prit dix minutes de plus que nécessaire parce que je m’arrêtais toutes les trente secondes.
M’asseoir dans le tram fut une épreuve. Je restai debout.
Badge. Ascenseur. Open space.
Rien n’avait changé. Le photocopieur, le toner, la voix de Cyril qui racontait son week-end à quelqu’un qui n’écoutait pas. Marc, déjà à son poste, déjà dans ses dossiers. Nadia à l’accueil avec son sourire mécanique.
Je m’assis à mon bureau et je dus me retenir de laisser échapper un son.
La position assise était le pire. Une pression continue, précise, exactement là où il ne fallait pas. Je m’installai en décalant le poids sur une hanche, ce qui tira sur le bas du dos, ce qui tira sur les épaules. Il n’y avait aucune position confortable. J’en changeai toutes les dix minutes pendant huit heures.
Anaïs passa près de mon poste vers dix heures, déposa un document sans s’arrêter.
— Ça va ? dit-elle, sans me regarder, à peine audible.
— Ça va.
Elle continua sa marche.
À onze heures quarante, le téléphone interne sonna.
— Madame Steiner te demande dans son bureau.
Le couloir. La moquette grise. La porte au fond avec sa plaque sobre.
Je frappai deux coups.
— Entrez.
Elle était derrière son bureau, un dossier ouvert devant elle qu’elle ne regardait pas. Elle attendit que je referme la porte.
— Asseyez-vous.
Je m’assis. Ça me coûta et je m’appliquai à ce que ça ne se voie pas.
Elle me regarda un long moment. Le vouvoiement était celui du bureau, celui qui séparait cette pièce de l’appartement du cinquième, et pourtant il y avait dans son regard quelque chose qui n’appartenait pas à ce lieu-ci.
— Qui est-ce ? dit-elle.
Pas de préambule. Pas de méthode, pas de questions en entonnoir, pas de ratissage. Une question nue, posée directement, ce qui en soi était un aveu : elle avait épuisé ses outils.
Je ne répondis pas immédiatement.
Et pendant cette seconde de silence, quelque chose se mit en place dans ma tête avec une netteté que je n’avais pas anticipée.
Nous étions dans son bureau. Pas dans son salon. Elle portait le nom de Steiner, pas celui de Stella. Elle m’avait convoquée par le téléphone interne, à onze heures quarante, un jour ouvré.
Elle avait choisi ce terrain.
C’était une erreur.
— Je ne comprends pas la question, Madame Steiner, dis-je.
Sa mâchoire se contracta d’un millimètre.
— Vous comprenez très bien.
— Non. Nous sommes dans votre bureau. Vous m’avez fait appeler par le standard. J’imagine donc qu’il s’agit d’une question professionnelle, et je ne vois pas à quel dossier vous faites référence.
Le silence qui suivit fut d’une qualité entièrement nouvelle.
Elle ne bougea pas. Elle ne cilla pas. Mais je vis, très précisément, le moment où elle comprit ce que je venais de faire.
— Éloïse, dit-elle.
Sa voix avait baissé d’un ton.
Et je fis la chose la plus dangereuse de toute ma vie.
— Ma vie privée ne concerne pas l’entreprise, Madame Steiner.
Les mots tombèrent dans la pièce et y restèrent.
C’était sa phrase. Sa logique. Sa frontière à elle. Celle qu’elle avait tracée dans le hall, des mois plus tôt, face à un client qui me traitait de « ça » : vous parlez à l’entreprise. Celle qu’elle m’avait fait répéter comme un talisman pour que je puisse tenir debout. Elle avait construit ce mur pour me protéger, et je venais de le retourner et de le lui poser en travers du visage.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis elle referma le dossier devant elle, très lentement, avec une précision qui me donna froid dans le dos.
— Vous pouvez disposer, dit-elle.
Je me levai. La douleur me traversa et je la tins.
Arrivée à la porte, la main sur la poignée, j’entendis sa voix derrière moi.
— Ce soir. Vingt heures.
Je ne me retournai pas.
— Oui, Madame Steiner.
Je quittai le bureau à dix-huit heures.
Dehors, il faisait déjà nuit, ce noir de janvier qui tombe à cinq heures et donne l’impression d’avoir travaillé jusqu’à minuit. Il pleuvait légèrement. Je remontai le col de mon manteau et je pris à droite vers la station.
À une trentaine de mètres, adossé au mur du bâtiment d’angle, il y avait un homme assis par terre.
Je le vis comme on voit ces choses-là : à peine. Un tas sombre sous un duvet, un carton, une bouteille en plastique posée à côté. Le regard glisse, enregistre, contourne. C’est mécanique. On ne décide pas.
Je passai à deux mètres de lui.
Et je sentis qu’il me regardait.
Pas de la façon dont les gens dans la rue regardent parfois, ce mélange d’insistance et de flou. Autre chose. Une fixité précise. Il avait relevé la tête à mon passage et il me suivait des yeux, et il y avait dans ce regard une qualité que je ne savais pas nommer.
Je pressai le pas.
Trois mètres plus loin, je résistai à l’envie de me retourner. Cinq mètres plus loin, je ne résistai plus.
Il me regardait toujours.
Une barbe sale, un bonnet enfoncé, un visage creusé qu’on ne distinguait pas bien sous la lumière orange du lampadaire. Rien qui me dise quoi que ce soit.
Mais ce n’était pas le regard de quelqu’un qui mendie. Ni celui de quelqu’un qui reluque.
C’était le regard de quelqu’un qui reconnaît.
Je détournai les yeux et je marchai plus vite. À l’arrêt de tram, le malaise était toujours là, sourd, sans objet, comme un nom qu’on a sur le bout de la langue.
Je le chassai. J’avais autre chose devant moi ce soir.
Elle ouvrit à vingt heures pile.
Je sus tout de suite. Rien qu’à sa façon de s’écarter de la porte, à l’angle de ses épaules, à ce que ses yeux verts ne faisaient pas.
— Déshabille-toi. Tout. Dans le couloir.
Pas de salon. Pas de guêpière. Pas de rituel. Je me déshabillai dans l’entrée, sur le marbre froid, en pliant mes affaires parce que je ne savais pas quoi en faire d’autre.
— Salon. À genoux.
Je m’agenouillai sur le tapis. Elle resta debout, à me regarder d’en haut.
— Posture trois. Une heure.
Une heure.
Je ne dis rien. Je m’installai : bras dans le dos à cet angle qui tire, buste incliné, regard fixé sur le parquet. La douleur des courbatures s’ajouta immédiatement à celle de la posture. À trois minutes, les épaules brûlaient déjà. Là où, d’habitude, il en fallait huit.
Elle ne s’assit pas. Elle resta debout, à côté, et elle me regarda.
— Tu as utilisé mes mots ce matin, dit-elle.
Je ne répondis pas. Ce n’était pas une question.
— Je vais te dire quelque chose. Ce que je t’ai appris, je te l’ai donné. Ce n’est pas un prêt. Tu peux t’en servir contre moi si tu veux, c’est ton droit.
Une pause.
— Mais tu paieras le prix de chaque chose que tu prends.
À la vingtième minute, elle s’approcha.
Je vis ses pieds nus entrer dans mon champ de vision, juste devant mes genoux.
— Redresse.
Je redressai le buste. Les mains restèrent croisées dans le dos, les épaules tirées en arrière, et ce changement de position, loin de soulager quoi que ce soit, déplaça simplement la brûlure des deltoïdes vers le bas du dos.
Elle releva sa jupe d’un geste, sans cérémonie, et fit un pas en avant.
— Tu me manges. Tu ne bouges pas les mains. Si ton dos s’affaisse, on recommence.
— Oui, Madame.
Je posai ma bouche sur elle.
Le goût connu, familier depuis des mois, celui que j’aurais reconnu entre mille. Je travaillai avec application, sans pouvoir m’aider de mes mains, sans pouvoir m’ajuster, obligée de tout compenser par la nuque et la langue. Le tremblement de mes cuisses remontait dans tout le corps et rendait la précision difficile. Elle ne me facilita rien. Elle ne bougea pas d’un centimètre pour venir à ma rencontre.
Ça dura longtemps. Cinq minutes, dix peut-être. Ma nuque me brûlait. Le bas de mon dos hurlait. Je tins l’alignement.
Sa respiration commençait à changer quand sa main descendit dans mes cheveux.
Elle se resserra. Fort. Elle plaqua mon visage contre elle, m’immobilisa complètement, et je compris une demi-seconde avant.
Elle se mit à uriner dans ma bouche.
Le flux fut immédiat, chaud, dru, bien plus abondant que la fois précédente. Et le goût, cette fois, n’avait rien à voir. Elle n’avait pris aucune précaution, elle n’avait pas bu d’eau, elle n’avait rien préparé. C’était concentré, foncé, un goût âcre et âpre qui me racla la gorge, une amertume métallique avec quelque chose d’écœurant au fond. L’odeur monta d’un coup dans mon nez, forte, ammoniaquée, saturante.
Ma gorge se contracta par réflexe.
Sa main tint bon.
J’avalai.
Je bus tout, à longues déglutitions, sans reculer d’un millimètre, avec les mains toujours croisées dans le dos et le dos toujours droit. Ça déborda un peu aux commissures, coula le long de mon menton, dans mon cou, sur ma poitrine. Ma bouche était pleine de cette chaleur âcre et je continuais d’avaler à mesure.
Elle ne s’arrêta pas tout de suite. Elle laissa aller jusqu’au bout, longuement, sans un mot.
Quand ce fut fini, sa main resta dans mes cheveux, ferme.
— Continue, dit-elle.
Je continuai.
Avec ce goût plein la bouche, cette âcreté qui saturait tout et qui ne partait pas, je repris exactement là où je m’étais arrêtée. Même rythme, même précision, comme si rien ne s’était passé.
Elle jouit trois ou quatre minutes plus tard, en silence, les cuisses serrées autour de ma tête, sa main crispée à m’arracher les cheveux.
Puis elle se relâcha. Elle recula d’un pas, rabattit sa jupe.
Elle me regarda de haut : le menton luisant, la poitrine mouillée, la bouche encore ouverte, le dos toujours droit et les mains toujours dans le dos.
— Tu n’as pas bronché, dit-elle.
Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était pas du contentement.
— Non, Madame.
Un silence.
— Reprends la posture. Le compteur repart à zéro.
Je repris à zéro.
Elle alla à la cuisine, se servit un verre, revint. Elle ne fit rien d’autre pendant dix minutes que me regarder trembler.
À quinze minutes, mes cuisses lâchaient. À vingt, la sueur coulait dans mes yeux et je ne pouvais pas l’essuyer. À trente, un tremblement continu s’était installé dans mes bras et je ne le contrôlais plus.
— Tu vacilles, dit-elle. On recommence.
Je recommençai.
À la fin, je ne sais pas combien de temps j’avais tenu. Une heure. Une heure et demie. Quand elle dit assez, je m’effondrai à moitié sur le côté et il me fallut trente secondes pour me redresser.
— Debout.
Je me relevai. Les jambes ne tenaient plus tout à fait.
Elle sortit la trousse. Puis autre chose que je ne connaissais pas : une boîte plate, qu’elle ouvrit sur la table basse.
Des pinces. Une cravache fine. Des choses que je n’avais jamais vues chez elle.
— Vous n’avez jamais utilisé ça, dis-je.
— Non.
Elle ne développa pas.
Ce qui suivit me sembla durer des heures.
Elle ne chercha ni à m’apprendre quelque chose, ni à m’ouvrir, ni à me faire progresser vers quoi que ce soit. Ce n’était plus de la pédagogie. C’était une démonstration.
Elle fut méthodique, comme toujours, mais la méthode ne servait plus le même but. Chaque geste était calibré pour aller un cran au-delà de ce que j’avais connu. Elle utilisa mon corps déjà meurtri, déjà courbatu, déjà douloureux depuis samedi, et elle s’en servit comme d’un point de départ plutôt que d’une limite.
Les pinces restèrent longtemps. La cravache marqua les cuisses, l’intérieur, là où la peau est fine. Le gode le plus large entra sur un corps qui n’était pas prêt et qui dut le devenir. Elle ne demanda pas si ça allait. Elle ne demanda rien.
Je tins.
Voilà ce qu’il faut comprendre : je tins tout. Sans un mot, sans un refus, sans utiliser le mot qui aurait tout arrêté et qu’elle m’avait donné il y a longtemps.
Et à un moment, tard, alors que j’étais à quatre pattes sur le tapis, la respiration hachée, les cuisses zébrées, je relevai les yeux vers elle.
Elle s’était arrêtée.
Elle me regardait avec une expression que je n’avais jamais vue sur son visage.
Ce n’était plus de la colère. Ce n’était pas de la satisfaction non plus. C’était quelque chose de beaucoup plus dérangeant : une forme de désarroi, à peine perceptible, celui de quelqu’un qui frappe de plus en plus fort sur une porte et qui commence à comprendre que la porte n’est pas fermée à clé, qu’elle a simplement été déplacée.
Elle avait passé la soirée à chercher un point de rupture.
Elle ne l’avait pas trouvé.
Et nous le savions toutes les deux.
Elle posa la cravache. Elle se redressa, remit une mèche en place d’un geste qui ne lui ressemblait pas.
— Assez, dit-elle.
Sa voix n’était pas tout à fait plate.
Elle rangea. Chaque objet à sa place, la trousse fermée, la boîte refermée, les gants pliés. Le rituel de la fin, comme toujours. Sauf que ses gestes étaient une fraction de seconde trop rapides.
— Va te laver.
Je me lavai. Longuement. Il fallut trois passages pour faire partir l’odeur.
Dans le miroir de sa salle de bains, je vis un corps que je ne reconnus pas tout à fait : les cuisses marquées de traits rouges parallèles, les genoux violets, la marque des pinces, l’épuisement dans les yeux.
Et pourtant, en me regardant, je ne trouvai pas ce que j’aurais dû trouver.
Pas de peur. Pas de soumission.
Une sorte de calme.
Quand je revins dans le salon, elle était debout près de la fenêtre, de dos, à regarder la rue en contrebas.
— Tu rentres chez toi, dit-elle sans se retourner.
— Oui, Madame.
Je me rhabillai. Je pris mon manteau.
Sur le pas de la porte, je m’arrêtai.
— Madame.
Elle ne se retourna toujours pas.
— Bonne nuit, dis-je.
Un silence.
— Bonne nuit, Éloïse.
Sa voix venait de loin.
Dans le tram, à minuit passé, je sortis mon téléphone.
Un message d’Anaïs, envoyé à vingt-deux heures.
Je pense à toi. Pas de pression, pas de question. Je suis là.
Je le lus, et je regardai la ville défiler par la vitre noire, et pour la première fois depuis des mois, je posai une phrase entière dans ma tête sans qu’elle me terrifie.
Elle a peur de me perdre.
Je ne savais pas encore ce que j’allais en faire.
Mais je savais désormais que c’était vrai.
Pas d’une traite. Par vagues, par plaques, dans un sommeil épais qui me reprenait dès que j’avais fini de comprendre où j’étais.
La première fois que j’ouvris les yeux, il faisait clair. Neuf heures peut-être, ou dix. J’étais seule dans le lit. Sur la table de nuit, un verre d’eau, plein, posé là par quelqu’un qui avait pensé que j’aurais soif. Je bus la moitié. Je me rendormis.
La deuxième fois, j’entendis de la vaisselle dans la cuisine. Un bruit ordinaire, discret, quelqu’un qui range en essayant de ne pas faire de bruit et qui en fait quand même un peu. Ce son me fit quelque chose dans la poitrine que je ne cherchai pas à identifier. Je me rendormis avant qu’il s’arrête.
La troisième fois, Anaïs était assise sur le bord du lit, un livre à la main, en tailleur, dos contre le mur. Elle ne lisait pas vraiment. Elle avait posé une main sur ma cheville par-dessus la couette et elle la gardait là, sans bouger.
— Rendors-toi, dit-elle simplement, en me voyant papillonner.
Je me rendormis.
La quatrième fois, la lumière avait tourné. Elle était plus basse, plus jaune, du côté de l’après-midi. Anaïs n’était pas dans la chambre mais la porte était entrouverte, et j’entendais un vinyle tourner quelque part, très bas.
Je bougeai, et le corps répondit.
Tout me faisait mal. Pas seulement là où c’était évident. Les épaules, d’être restée penchée si longtemps. Les cuisses, brûlées de courbatures comme après une course. Les genoux, deux plaques violettes qui avaient viré pendant la nuit. Le poignet droit. La mâchoire, à chaque bâillement. Le bas du dos. Et l’anus, une douleur sourde, continue, qui n’était pas aiguë mais qui ne s’arrêtait jamais, comme une brûlure de l’intérieur.
Je restai immobile un moment à faire l’inventaire.
Puis je me rendormis encore.
La cinquième fois, il était dix-huit heures.
Anaïs entra avec un bol.
— Soupe, dit-elle. Je te force pas mais ça fait vingt heures que t’as rien mangé.
Je me redressai. Chaque mouvement tirait quelque part. Elle vit ma grimace, ne dit rien, cala un coussin derrière mon dos.
La soupe était brûlante et je la bus lentement, en tenant le bol à deux mains. Anaïs s’installa au bout du lit, dos contre le mur, et attendit sans parler.
— Tu as passé la journée là ? dis-je enfin.
— J’avais rien de mieux à faire.
— Anaïs.
— Quoi ? C’est vrai. J’ai lu, j’ai rangé, j’ai fait de la soupe. J’ai eu un dimanche parfait.
Elle disait ça avec une désinvolture qui ne trompait personne.
Je bus encore un peu.
— Je suis désolée, dis-je.
— Non.
— Anaïs…
— Non, répéta-t-elle. Et c’est la dernière fois que je te le dis parce que ça va finir par devenir agaçant : t’as pas à t’excuser d’avoir eu besoin de quelqu’un.
Elle se pencha, reprit le bol vide, le posa sur la table de nuit.
— Il y a un truc que je veux te dire, dit-elle. Un seul. Et après on n’en parle plus tant que t’as pas envie.
— Vas-y.
Elle prit une seconde.
— Hier soir, t’as dit que t’avais besoin qu’on te regarde. Je veux que tu saches que je vais le faire. Tous les jours, aussi longtemps que tu veux. Même les jours où t’as rien fait de spécial. Surtout ces jours-là, en fait.
Elle haussa les épaules.
— Voilà. C’est tout.
Je ne trouvai rien à répondre qui ne soit pas ridicule, alors je ne répondis rien. Je lui pris la main, et je la gardai.
On regarda quelque chose de stupide à la télévision jusqu’à vingt-deux heures. Je me rendormis pendant le générique.
Le lundi matin, le corps protesta dès le réveil.
Je me préparai chez Anaïs, avec cette lenteur des lendemains de trop. Elle m’avait laissé de la place dans la salle de bains sans que j’aie à demander, et un café attendait sur le comptoir quand j’en sortis.
— Tu veux que j’aille au bureau plus tard ? dit-elle. Pour pas qu’on arrive ensemble.
— Non. Pars devant, je prends le suivant.
Je passai chez moi me changer. Tailleur gris. Collants, qui frottèrent sur les genoux marqués. Escarpins, qui me parurent plus hauts que d’habitude. Le maquillage prit dix minutes de plus que nécessaire parce que je m’arrêtais toutes les trente secondes.
M’asseoir dans le tram fut une épreuve. Je restai debout.
Badge. Ascenseur. Open space.
Rien n’avait changé. Le photocopieur, le toner, la voix de Cyril qui racontait son week-end à quelqu’un qui n’écoutait pas. Marc, déjà à son poste, déjà dans ses dossiers. Nadia à l’accueil avec son sourire mécanique.
Je m’assis à mon bureau et je dus me retenir de laisser échapper un son.
La position assise était le pire. Une pression continue, précise, exactement là où il ne fallait pas. Je m’installai en décalant le poids sur une hanche, ce qui tira sur le bas du dos, ce qui tira sur les épaules. Il n’y avait aucune position confortable. J’en changeai toutes les dix minutes pendant huit heures.
Anaïs passa près de mon poste vers dix heures, déposa un document sans s’arrêter.
— Ça va ? dit-elle, sans me regarder, à peine audible.
— Ça va.
Elle continua sa marche.
À onze heures quarante, le téléphone interne sonna.
— Madame Steiner te demande dans son bureau.
Le couloir. La moquette grise. La porte au fond avec sa plaque sobre.
Je frappai deux coups.
— Entrez.
Elle était derrière son bureau, un dossier ouvert devant elle qu’elle ne regardait pas. Elle attendit que je referme la porte.
— Asseyez-vous.
Je m’assis. Ça me coûta et je m’appliquai à ce que ça ne se voie pas.
Elle me regarda un long moment. Le vouvoiement était celui du bureau, celui qui séparait cette pièce de l’appartement du cinquième, et pourtant il y avait dans son regard quelque chose qui n’appartenait pas à ce lieu-ci.
— Qui est-ce ? dit-elle.
Pas de préambule. Pas de méthode, pas de questions en entonnoir, pas de ratissage. Une question nue, posée directement, ce qui en soi était un aveu : elle avait épuisé ses outils.
Je ne répondis pas immédiatement.
Et pendant cette seconde de silence, quelque chose se mit en place dans ma tête avec une netteté que je n’avais pas anticipée.
Nous étions dans son bureau. Pas dans son salon. Elle portait le nom de Steiner, pas celui de Stella. Elle m’avait convoquée par le téléphone interne, à onze heures quarante, un jour ouvré.
Elle avait choisi ce terrain.
C’était une erreur.
— Je ne comprends pas la question, Madame Steiner, dis-je.
Sa mâchoire se contracta d’un millimètre.
— Vous comprenez très bien.
— Non. Nous sommes dans votre bureau. Vous m’avez fait appeler par le standard. J’imagine donc qu’il s’agit d’une question professionnelle, et je ne vois pas à quel dossier vous faites référence.
Le silence qui suivit fut d’une qualité entièrement nouvelle.
Elle ne bougea pas. Elle ne cilla pas. Mais je vis, très précisément, le moment où elle comprit ce que je venais de faire.
— Éloïse, dit-elle.
Sa voix avait baissé d’un ton.
Et je fis la chose la plus dangereuse de toute ma vie.
— Ma vie privée ne concerne pas l’entreprise, Madame Steiner.
Les mots tombèrent dans la pièce et y restèrent.
C’était sa phrase. Sa logique. Sa frontière à elle. Celle qu’elle avait tracée dans le hall, des mois plus tôt, face à un client qui me traitait de « ça » : vous parlez à l’entreprise. Celle qu’elle m’avait fait répéter comme un talisman pour que je puisse tenir debout. Elle avait construit ce mur pour me protéger, et je venais de le retourner et de le lui poser en travers du visage.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis elle referma le dossier devant elle, très lentement, avec une précision qui me donna froid dans le dos.
— Vous pouvez disposer, dit-elle.
Je me levai. La douleur me traversa et je la tins.
Arrivée à la porte, la main sur la poignée, j’entendis sa voix derrière moi.
— Ce soir. Vingt heures.
Je ne me retournai pas.
— Oui, Madame Steiner.
Je quittai le bureau à dix-huit heures.
Dehors, il faisait déjà nuit, ce noir de janvier qui tombe à cinq heures et donne l’impression d’avoir travaillé jusqu’à minuit. Il pleuvait légèrement. Je remontai le col de mon manteau et je pris à droite vers la station.
À une trentaine de mètres, adossé au mur du bâtiment d’angle, il y avait un homme assis par terre.
Je le vis comme on voit ces choses-là : à peine. Un tas sombre sous un duvet, un carton, une bouteille en plastique posée à côté. Le regard glisse, enregistre, contourne. C’est mécanique. On ne décide pas.
Je passai à deux mètres de lui.
Et je sentis qu’il me regardait.
Pas de la façon dont les gens dans la rue regardent parfois, ce mélange d’insistance et de flou. Autre chose. Une fixité précise. Il avait relevé la tête à mon passage et il me suivait des yeux, et il y avait dans ce regard une qualité que je ne savais pas nommer.
Je pressai le pas.
Trois mètres plus loin, je résistai à l’envie de me retourner. Cinq mètres plus loin, je ne résistai plus.
Il me regardait toujours.
Une barbe sale, un bonnet enfoncé, un visage creusé qu’on ne distinguait pas bien sous la lumière orange du lampadaire. Rien qui me dise quoi que ce soit.
Mais ce n’était pas le regard de quelqu’un qui mendie. Ni celui de quelqu’un qui reluque.
C’était le regard de quelqu’un qui reconnaît.
Je détournai les yeux et je marchai plus vite. À l’arrêt de tram, le malaise était toujours là, sourd, sans objet, comme un nom qu’on a sur le bout de la langue.
Je le chassai. J’avais autre chose devant moi ce soir.
Elle ouvrit à vingt heures pile.
Je sus tout de suite. Rien qu’à sa façon de s’écarter de la porte, à l’angle de ses épaules, à ce que ses yeux verts ne faisaient pas.
— Déshabille-toi. Tout. Dans le couloir.
Pas de salon. Pas de guêpière. Pas de rituel. Je me déshabillai dans l’entrée, sur le marbre froid, en pliant mes affaires parce que je ne savais pas quoi en faire d’autre.
— Salon. À genoux.
Je m’agenouillai sur le tapis. Elle resta debout, à me regarder d’en haut.
— Posture trois. Une heure.
Une heure.
Je ne dis rien. Je m’installai : bras dans le dos à cet angle qui tire, buste incliné, regard fixé sur le parquet. La douleur des courbatures s’ajouta immédiatement à celle de la posture. À trois minutes, les épaules brûlaient déjà. Là où, d’habitude, il en fallait huit.
Elle ne s’assit pas. Elle resta debout, à côté, et elle me regarda.
— Tu as utilisé mes mots ce matin, dit-elle.
Je ne répondis pas. Ce n’était pas une question.
— Je vais te dire quelque chose. Ce que je t’ai appris, je te l’ai donné. Ce n’est pas un prêt. Tu peux t’en servir contre moi si tu veux, c’est ton droit.
Une pause.
— Mais tu paieras le prix de chaque chose que tu prends.
À la vingtième minute, elle s’approcha.
Je vis ses pieds nus entrer dans mon champ de vision, juste devant mes genoux.
— Redresse.
Je redressai le buste. Les mains restèrent croisées dans le dos, les épaules tirées en arrière, et ce changement de position, loin de soulager quoi que ce soit, déplaça simplement la brûlure des deltoïdes vers le bas du dos.
Elle releva sa jupe d’un geste, sans cérémonie, et fit un pas en avant.
— Tu me manges. Tu ne bouges pas les mains. Si ton dos s’affaisse, on recommence.
— Oui, Madame.
Je posai ma bouche sur elle.
Le goût connu, familier depuis des mois, celui que j’aurais reconnu entre mille. Je travaillai avec application, sans pouvoir m’aider de mes mains, sans pouvoir m’ajuster, obligée de tout compenser par la nuque et la langue. Le tremblement de mes cuisses remontait dans tout le corps et rendait la précision difficile. Elle ne me facilita rien. Elle ne bougea pas d’un centimètre pour venir à ma rencontre.
Ça dura longtemps. Cinq minutes, dix peut-être. Ma nuque me brûlait. Le bas de mon dos hurlait. Je tins l’alignement.
Sa respiration commençait à changer quand sa main descendit dans mes cheveux.
Elle se resserra. Fort. Elle plaqua mon visage contre elle, m’immobilisa complètement, et je compris une demi-seconde avant.
Elle se mit à uriner dans ma bouche.
Le flux fut immédiat, chaud, dru, bien plus abondant que la fois précédente. Et le goût, cette fois, n’avait rien à voir. Elle n’avait pris aucune précaution, elle n’avait pas bu d’eau, elle n’avait rien préparé. C’était concentré, foncé, un goût âcre et âpre qui me racla la gorge, une amertume métallique avec quelque chose d’écœurant au fond. L’odeur monta d’un coup dans mon nez, forte, ammoniaquée, saturante.
Ma gorge se contracta par réflexe.
Sa main tint bon.
J’avalai.
Je bus tout, à longues déglutitions, sans reculer d’un millimètre, avec les mains toujours croisées dans le dos et le dos toujours droit. Ça déborda un peu aux commissures, coula le long de mon menton, dans mon cou, sur ma poitrine. Ma bouche était pleine de cette chaleur âcre et je continuais d’avaler à mesure.
Elle ne s’arrêta pas tout de suite. Elle laissa aller jusqu’au bout, longuement, sans un mot.
Quand ce fut fini, sa main resta dans mes cheveux, ferme.
— Continue, dit-elle.
Je continuai.
Avec ce goût plein la bouche, cette âcreté qui saturait tout et qui ne partait pas, je repris exactement là où je m’étais arrêtée. Même rythme, même précision, comme si rien ne s’était passé.
Elle jouit trois ou quatre minutes plus tard, en silence, les cuisses serrées autour de ma tête, sa main crispée à m’arracher les cheveux.
Puis elle se relâcha. Elle recula d’un pas, rabattit sa jupe.
Elle me regarda de haut : le menton luisant, la poitrine mouillée, la bouche encore ouverte, le dos toujours droit et les mains toujours dans le dos.
— Tu n’as pas bronché, dit-elle.
Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était pas du contentement.
— Non, Madame.
Un silence.
— Reprends la posture. Le compteur repart à zéro.
Je repris à zéro.
Elle alla à la cuisine, se servit un verre, revint. Elle ne fit rien d’autre pendant dix minutes que me regarder trembler.
À quinze minutes, mes cuisses lâchaient. À vingt, la sueur coulait dans mes yeux et je ne pouvais pas l’essuyer. À trente, un tremblement continu s’était installé dans mes bras et je ne le contrôlais plus.
— Tu vacilles, dit-elle. On recommence.
Je recommençai.
À la fin, je ne sais pas combien de temps j’avais tenu. Une heure. Une heure et demie. Quand elle dit assez, je m’effondrai à moitié sur le côté et il me fallut trente secondes pour me redresser.
— Debout.
Je me relevai. Les jambes ne tenaient plus tout à fait.
Elle sortit la trousse. Puis autre chose que je ne connaissais pas : une boîte plate, qu’elle ouvrit sur la table basse.
Des pinces. Une cravache fine. Des choses que je n’avais jamais vues chez elle.
— Vous n’avez jamais utilisé ça, dis-je.
— Non.
Elle ne développa pas.
Ce qui suivit me sembla durer des heures.
Elle ne chercha ni à m’apprendre quelque chose, ni à m’ouvrir, ni à me faire progresser vers quoi que ce soit. Ce n’était plus de la pédagogie. C’était une démonstration.
Elle fut méthodique, comme toujours, mais la méthode ne servait plus le même but. Chaque geste était calibré pour aller un cran au-delà de ce que j’avais connu. Elle utilisa mon corps déjà meurtri, déjà courbatu, déjà douloureux depuis samedi, et elle s’en servit comme d’un point de départ plutôt que d’une limite.
Les pinces restèrent longtemps. La cravache marqua les cuisses, l’intérieur, là où la peau est fine. Le gode le plus large entra sur un corps qui n’était pas prêt et qui dut le devenir. Elle ne demanda pas si ça allait. Elle ne demanda rien.
Je tins.
Voilà ce qu’il faut comprendre : je tins tout. Sans un mot, sans un refus, sans utiliser le mot qui aurait tout arrêté et qu’elle m’avait donné il y a longtemps.
Et à un moment, tard, alors que j’étais à quatre pattes sur le tapis, la respiration hachée, les cuisses zébrées, je relevai les yeux vers elle.
Elle s’était arrêtée.
Elle me regardait avec une expression que je n’avais jamais vue sur son visage.
Ce n’était plus de la colère. Ce n’était pas de la satisfaction non plus. C’était quelque chose de beaucoup plus dérangeant : une forme de désarroi, à peine perceptible, celui de quelqu’un qui frappe de plus en plus fort sur une porte et qui commence à comprendre que la porte n’est pas fermée à clé, qu’elle a simplement été déplacée.
Elle avait passé la soirée à chercher un point de rupture.
Elle ne l’avait pas trouvé.
Et nous le savions toutes les deux.
Elle posa la cravache. Elle se redressa, remit une mèche en place d’un geste qui ne lui ressemblait pas.
— Assez, dit-elle.
Sa voix n’était pas tout à fait plate.
Elle rangea. Chaque objet à sa place, la trousse fermée, la boîte refermée, les gants pliés. Le rituel de la fin, comme toujours. Sauf que ses gestes étaient une fraction de seconde trop rapides.
— Va te laver.
Je me lavai. Longuement. Il fallut trois passages pour faire partir l’odeur.
Dans le miroir de sa salle de bains, je vis un corps que je ne reconnus pas tout à fait : les cuisses marquées de traits rouges parallèles, les genoux violets, la marque des pinces, l’épuisement dans les yeux.
Et pourtant, en me regardant, je ne trouvai pas ce que j’aurais dû trouver.
Pas de peur. Pas de soumission.
Une sorte de calme.
Quand je revins dans le salon, elle était debout près de la fenêtre, de dos, à regarder la rue en contrebas.
— Tu rentres chez toi, dit-elle sans se retourner.
— Oui, Madame.
Je me rhabillai. Je pris mon manteau.
Sur le pas de la porte, je m’arrêtai.
— Madame.
Elle ne se retourna toujours pas.
— Bonne nuit, dis-je.
Un silence.
— Bonne nuit, Éloïse.
Sa voix venait de loin.
Dans le tram, à minuit passé, je sortis mon téléphone.
Un message d’Anaïs, envoyé à vingt-deux heures.
Je pense à toi. Pas de pression, pas de question. Je suis là.
Je le lus, et je regardai la ville défiler par la vitre noire, et pour la première fois depuis des mois, je posai une phrase entière dans ma tête sans qu’elle me terrifie.
Elle a peur de me perdre.
Je ne savais pas encore ce que j’allais en faire.
Mais je savais désormais que c’était vrai.
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