Le Contrat - Chapitre 31: Naïma
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Le Contrat - Chapitre 31: Naïma
Le baiser de Madame Stella était resté sur ma bouche plusieurs jours.
Pas physiquement, évidemment. Mais quelque part, dans une zone de moi que je n’arrivais pas à localiser précisément, il continuait d’exister, avec sa chaleur, son goût de vin, cette qualité de geste qu’elle avait fait parce qu’elle le voulait et pour aucune autre raison. Il avait ouvert une question, et la question ne se refermait pas. Elle tournait en moi, la nuit surtout, dans ces heures où le corps encagé réclame sans pouvoir résoudre.
Qui étais-je en train de devenir ? Et qu’est-ce que je voulais, moi, au milieu de tout ce qu’on avait décidé pour moi ?
C’est dans cet état-là qu’un souvenir remonta.
La semaine blanche. Cette semaine où Madame Stella m’avait laissée libre, seule, sans consignes, pour voir ce que je ferais de cette liberté. Et ce que j’en avais fait, un soir de vertige, dans un état de chute plus que de choix, c’était d’aller voir une escorte. Une femme trans. Je m’en souvenais par fragments, à travers le brouillard de ce que j’étais à l’époque : quelqu’un qui ne se comprenait pas, qui explorait dans le noir, qui cherchait quelque chose sans savoir quoi.
Aujourd’hui, le souvenir avait une autre couleur.
Je n’étais plus dans le brouillard. J’avais changé, profondément, et ce souvenir qui remontait n’était plus une chute mais une curiosité, un besoin précis, quelque chose que je voulais explorer par moi-même cette fois. Pas sur ordre. Pas dans un état second. Consciemment.
Je retrouvai le contact. J’avais gardé le numéro, sans jamais me l’avouer vraiment, dans un coin de mon téléphone où on range les choses qu’on ne veut pas regarder mais qu’on ne veut pas effacer non plus.
Elle s’appelait Naïma.
Je lui écrivis. Elle se souvenait de moi, ou fit comme si. On convint d’un soir, d’une heure, d’une adresse. Et en raccrochant, je sentis quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis Julien : la sensation nette, presque grisante, de faire quelque chose qui n’appartenait qu’à moi.
Son appartement était à l’opposé de celui de Madame Stella.
Là où le cinquième était froid, ordonné, impersonnel, minéral, l’appartement de Naïma était chaud, encombré, vivant. Des tissus colorés, des plantes, une odeur d’encens et de quelque chose de sucré. Une lumière dorée, tamisée, qui venait de plusieurs petites sources plutôt que d’un éclairage central. Un lieu qui ressemblait à quelqu’un.
Naïma m’ouvrit avec un sourire qui n’avait rien de professionnel, ou plutôt qui rendait le professionnel chaleureux. La trentaine, la peau ambrée, de longs cheveux noirs, un corps souple dans un déshabillé de soie. Des yeux sombres, doux, attentifs.
— Tu as changé, dit-elle en me regardant. La dernière fois, tu étais… ailleurs. Là, tu es là.
— Oui, dis-je. Je suis là.
Elle me fit entrer. M’offrit à boire. On parla un peu, d’abord, ce qui m’étonna, cette façon qu’elle avait de créer un espace avant, de ne pas se jeter dans les choses. Elle me demanda comment j’allais, vraiment, et je compris qu’elle le demandait pour de vrai.
Puis, doucement, elle m’amena vers la chambre.
Elle me déshabilla lentement, avec une attention qui n’avait rien de la précision clinique de Madame Stella. Ses gestes étaient enveloppants, généreux, orientés vers moi, vers mon plaisir, ce qui était une expérience si différente que j’en fus déstabilisée. Personne, depuis longtemps, ne s’occupait de moi comme ça. On m’utilisait, on me dressait, on m’ouvrait. On ne me choyait pas.
Ses mains trouvèrent la cage.
Elle s’arrêta. La regarda, la toucha du bout des doigts, sans jugement, avec une curiosité douce.
— Je peux te l’enlever ? demanda-t-elle. Tu serais plus libre.
— Non, dis-je. Je ne peux pas. Je n’ai pas la clé.
Elle leva les yeux vers moi, comprit ce que ça voulait dire sans que j’aie à l’expliquer. Une clé que je n’avais pas. Quelqu’un d’autre qui l’avait.
— D’accord, dit-elle simplement, sans insister.
Mais ce petit moment resta suspendu dans l’air. Même ici, même dans cet espace que je m’étais choisi, entièrement à moi, en dehors de tout ce que Madame Stella contrôlait, elle était là. Sur mon corps. Physiquement présente, indélogeable, à travers ce métal que personne d’autre qu’elle ne pouvait retirer. J’étais venue chercher quelque chose qui n’appartenait qu’à moi, et jusque dans ce lit, elle me suivait.
Naïma dut voir quelque chose passer sur mon visage.
— On fait avec, dit-elle doucement. On fait avec ce qu’on a. Et ce qu’on a, c’est déjà beaucoup.
Elle m’embrassa. Puis elle m’allongea sur le dos.
Elle prit son temps.
C’est ce qui me frappa d’abord, avant tout le reste : elle ne se pressait pas. Là où Madame Stella construisait tout comme une progression vers un but, une leçon, une ouverture à obtenir, Naïma s’attardait, revenait, explorait sans destination. Elle m’embrassa longuement, le cou, la poitrine, le ventre. Elle caressa mes cuisses, l’intérieur, remonta, redescendit. Elle prit le temps de me préparer avec une patience qui n’avait rien de la méthode, qui était juste du soin.
Quand elle entra en moi, ce fut lent, doux, entièrement tourné vers ce que je ressentais. Elle guettait mes réactions, ajustait, ralentissait quand je me tendais, reprenait quand je m’ouvrais. Mon corps la reçut avec une facilité que les mois d’apprentissage avaient construite, mais le sens de ce qui se passait était différent. Personne ne me dirigeait. Personne n’évaluait ma tenue. Il n’y avait que le plaisir, le mien, cherché pour lui-même.
Elle bougea en moi longtemps, ce rythme profond et généreux, jusqu’à ce que je sente son souffle changer, s’accélérer, jusqu’à ce qu’elle atteigne son propre plaisir dans un gémissement bas, chaud, en s’enfonçant une dernière fois.
Elle se retira doucement.
Je me redressai. Je pris le préservatif qu’elle venait de retirer, et sous son regard, je le portai à mes lèvres et bus ce qu’il contenait. Le goût, chaud, salé, familier maintenant, mais que je prenais cette fois pour moi, parce que je le voulais, parce que ce geste m’appartenait.
Naïma me regarda faire avec quelque chose de tendre dans les yeux.
— Tu aimes ça, dit-elle. Pas comme un jugement, comme un constat doux.
— Oui, dis-je.
— Alors viens. J’ai autre chose pour toi.
Elle me fit me rallonger. Elle prit du lubrifiant, en mit généreusement, et commença à me doigter. Un doigt d’abord, qui trouva sans peine ce point qui envoie des ondes vers le ventre, cette zone que Madame Stella avait appris à mon corps à connaître. Naïma la caressa avec une précision douce, patiente, et le plaisir monta, chaud, diffus.
J’étais à l’aise. Mon corps savait faire ça. Et parce que j’étais à l’aise, je compris que j’en voulais plus.
— Encore, dis-je. Un autre.
Elle ajouta un doigt. La sensation s’élargit, s’approfondit. Je respirai bas, laissai mon corps s’ouvrir, et cette ouverture-là n’était pas une discipline, n’était pas une leçon, était juste un désir que je formulais et qu’elle exauçait.
— Encore, dis-je. Un troisième.
Elle me regarda une seconde, vérifiant que j’étais sûre. Je l’étais. Elle ajouta le troisième doigt, lentement, et la plénitude devint dense, ronde, presque trop et pourtant exactement ce que je voulais.
— Naïma, dis-je. Je veux plus. Je veux tout.
Elle comprit. Elle ne me fit pas répéter, ne me demanda pas si je savais ce que je demandais. Elle rajouta du lubrifiant, replia son pouce, et commença à présenter sa main entière.
Et là, tout devint différent.
Ce n’était pas comme avec Madame Stella. Avec elle, le fisting avait été une conquête, une frontière à franchir, une preuve d’abandon obtenue par la discipline et le contrôle, quelque chose qu’elle m’imposait pour m’apprendre quelque chose sur ma propre soumission. C’était intense, oui, mais c’était une prise. Une possession.
Avec Naïma, c’était un don.
Elle avança par fractions, guettant mon souffle, mais pas pour me contrôler, pour m’accompagner. Elle me parlait, doucement, des mots chauds, encourageants, elle me disait que je faisais bien, que c’était beau, que je pouvais lâcher. Et je lâchai. Le passage le plus large se fit dans une bascule douce, sans déchirure, comme si mon corps s’ouvrait parce qu’il voulait s’ouvrir, parce qu’il désirait ça.
Sa main entra entièrement.
Et la sensation qui me traversa n’avait aucun équivalent dans tout ce que j’avais connu. Une plénitude immense, chaude, totale, mais surtout, portée par cette douceur, par cette attention entièrement tournée vers mon plaisir, elle devint quelque chose d’autre qu’une simple intensité physique. Une vague qui montait depuis le centre de moi, qui irradiait, qui envahissait tout.
Naïma bougea, à peine, une rotation minuscule, une pression douce sur ma prostate, et le plaisir explosa d’un coup à un niveau que je n’avais jamais atteint.
— Oh, dis-je.
Ou peut-être que je ne dis rien, peut-être que ce n’était qu’un son.
Elle continua, précise, douce, implacable dans sa générosité. La vague montait, montait encore, dépassait tout ce que mon corps avait connu comme plaisir, et au sommet de cette vague quelque chose céda.
Je jouis.
Malgré la cage. Malgré le métal. Mon sperme coula, abondamment, comme jamais, s’échappant de la cage en un flot continu que rien ne retenait, pendant que l’orgasme prostatique déferlait dans tout mon corps en vagues successives qui ne s’arrêtaient pas. C’était si intense, si total, si au-delà de tout, que ma vision se brouilla, que le monde se rétracta, que je sentis mon esprit vaciller au bord de quelque chose, à un cheveu de basculer dans l’inconscience.
La petite mort. Je comprenais soudain pourquoi on l’appelait comme ça.
Je restai suspendue là, une seconde ou une éternité, au bord du gouffre, le corps traversé de secousses, la conscience tremblante. Puis je revins, lentement, par vagues, le souffle haché, les yeux humides, tout mon être vibrant encore de ce qui venait de le traverser.
Naïma retira sa main avec une douceur infinie. Elle s’allongea près de moi, posa une main sur mon ventre, attendit que je revienne.
— Voilà, dit-elle doucement. Tu vois. Ton corps sait faire des choses magnifiques quand on le laisse.
Je ne pus pas répondre tout de suite. J’étais encore trop loin, trop répandue, trop pleine de ce qui venait de se passer.
Je rentrai tard.
Dans le tram, presque vide, je regardai mon reflet dans la vitre noire. La coupe, les mèches, le visage. Et quelque chose de nouveau dans les yeux, que je n’aurais pas su nommer précisément.
Ce n’était pas une réponse. Je n’étais pas partie chercher une réponse et je n’en rapportais pas. Mais je rapportais autre chose : une compréhension plus profonde de moi-même, de mon corps, de ce dont il était capable quand personne ne le dirigeait, quand le plaisir était un don et non une prise.
Madame Stella m’avait appris mon corps. Mais elle me l’avait appris comme un instrument qu’elle jouait. Naïma venait de me montrer que ce corps pouvait aussi être à moi. Que le plaisir pouvait exister en dehors de la soumission, en dehors du contrôle, en dehors d’elle.
Cette soirée m’appartenait. Entièrement. Personne ne l’avait ordonnée, personne ne la saurait, personne ne pourrait me la prendre.
Et quelque part, sans que je puisse encore le formuler clairement, je sentais que ce que je venais de découvrir ce soir allait compter. Que ce petit territoire de liberté que je venais de m’offrir était une graine, elle aussi, plantée quelque part en moi.
Je ne savais pas encore ce qui pousserait.
Mais pour la première fois depuis longtemps, en rentrant d’une soirée que j’avais choisie seule, je ne sentais ni honte ni peur.
Juste quelque chose qui ressemblait, de très loin, à de la liberté.
Pas physiquement, évidemment. Mais quelque part, dans une zone de moi que je n’arrivais pas à localiser précisément, il continuait d’exister, avec sa chaleur, son goût de vin, cette qualité de geste qu’elle avait fait parce qu’elle le voulait et pour aucune autre raison. Il avait ouvert une question, et la question ne se refermait pas. Elle tournait en moi, la nuit surtout, dans ces heures où le corps encagé réclame sans pouvoir résoudre.
Qui étais-je en train de devenir ? Et qu’est-ce que je voulais, moi, au milieu de tout ce qu’on avait décidé pour moi ?
C’est dans cet état-là qu’un souvenir remonta.
La semaine blanche. Cette semaine où Madame Stella m’avait laissée libre, seule, sans consignes, pour voir ce que je ferais de cette liberté. Et ce que j’en avais fait, un soir de vertige, dans un état de chute plus que de choix, c’était d’aller voir une escorte. Une femme trans. Je m’en souvenais par fragments, à travers le brouillard de ce que j’étais à l’époque : quelqu’un qui ne se comprenait pas, qui explorait dans le noir, qui cherchait quelque chose sans savoir quoi.
Aujourd’hui, le souvenir avait une autre couleur.
Je n’étais plus dans le brouillard. J’avais changé, profondément, et ce souvenir qui remontait n’était plus une chute mais une curiosité, un besoin précis, quelque chose que je voulais explorer par moi-même cette fois. Pas sur ordre. Pas dans un état second. Consciemment.
Je retrouvai le contact. J’avais gardé le numéro, sans jamais me l’avouer vraiment, dans un coin de mon téléphone où on range les choses qu’on ne veut pas regarder mais qu’on ne veut pas effacer non plus.
Elle s’appelait Naïma.
Je lui écrivis. Elle se souvenait de moi, ou fit comme si. On convint d’un soir, d’une heure, d’une adresse. Et en raccrochant, je sentis quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis Julien : la sensation nette, presque grisante, de faire quelque chose qui n’appartenait qu’à moi.
Son appartement était à l’opposé de celui de Madame Stella.
Là où le cinquième était froid, ordonné, impersonnel, minéral, l’appartement de Naïma était chaud, encombré, vivant. Des tissus colorés, des plantes, une odeur d’encens et de quelque chose de sucré. Une lumière dorée, tamisée, qui venait de plusieurs petites sources plutôt que d’un éclairage central. Un lieu qui ressemblait à quelqu’un.
Naïma m’ouvrit avec un sourire qui n’avait rien de professionnel, ou plutôt qui rendait le professionnel chaleureux. La trentaine, la peau ambrée, de longs cheveux noirs, un corps souple dans un déshabillé de soie. Des yeux sombres, doux, attentifs.
— Tu as changé, dit-elle en me regardant. La dernière fois, tu étais… ailleurs. Là, tu es là.
— Oui, dis-je. Je suis là.
Elle me fit entrer. M’offrit à boire. On parla un peu, d’abord, ce qui m’étonna, cette façon qu’elle avait de créer un espace avant, de ne pas se jeter dans les choses. Elle me demanda comment j’allais, vraiment, et je compris qu’elle le demandait pour de vrai.
Puis, doucement, elle m’amena vers la chambre.
Elle me déshabilla lentement, avec une attention qui n’avait rien de la précision clinique de Madame Stella. Ses gestes étaient enveloppants, généreux, orientés vers moi, vers mon plaisir, ce qui était une expérience si différente que j’en fus déstabilisée. Personne, depuis longtemps, ne s’occupait de moi comme ça. On m’utilisait, on me dressait, on m’ouvrait. On ne me choyait pas.
Ses mains trouvèrent la cage.
Elle s’arrêta. La regarda, la toucha du bout des doigts, sans jugement, avec une curiosité douce.
— Je peux te l’enlever ? demanda-t-elle. Tu serais plus libre.
— Non, dis-je. Je ne peux pas. Je n’ai pas la clé.
Elle leva les yeux vers moi, comprit ce que ça voulait dire sans que j’aie à l’expliquer. Une clé que je n’avais pas. Quelqu’un d’autre qui l’avait.
— D’accord, dit-elle simplement, sans insister.
Mais ce petit moment resta suspendu dans l’air. Même ici, même dans cet espace que je m’étais choisi, entièrement à moi, en dehors de tout ce que Madame Stella contrôlait, elle était là. Sur mon corps. Physiquement présente, indélogeable, à travers ce métal que personne d’autre qu’elle ne pouvait retirer. J’étais venue chercher quelque chose qui n’appartenait qu’à moi, et jusque dans ce lit, elle me suivait.
Naïma dut voir quelque chose passer sur mon visage.
— On fait avec, dit-elle doucement. On fait avec ce qu’on a. Et ce qu’on a, c’est déjà beaucoup.
Elle m’embrassa. Puis elle m’allongea sur le dos.
Elle prit son temps.
C’est ce qui me frappa d’abord, avant tout le reste : elle ne se pressait pas. Là où Madame Stella construisait tout comme une progression vers un but, une leçon, une ouverture à obtenir, Naïma s’attardait, revenait, explorait sans destination. Elle m’embrassa longuement, le cou, la poitrine, le ventre. Elle caressa mes cuisses, l’intérieur, remonta, redescendit. Elle prit le temps de me préparer avec une patience qui n’avait rien de la méthode, qui était juste du soin.
Quand elle entra en moi, ce fut lent, doux, entièrement tourné vers ce que je ressentais. Elle guettait mes réactions, ajustait, ralentissait quand je me tendais, reprenait quand je m’ouvrais. Mon corps la reçut avec une facilité que les mois d’apprentissage avaient construite, mais le sens de ce qui se passait était différent. Personne ne me dirigeait. Personne n’évaluait ma tenue. Il n’y avait que le plaisir, le mien, cherché pour lui-même.
Elle bougea en moi longtemps, ce rythme profond et généreux, jusqu’à ce que je sente son souffle changer, s’accélérer, jusqu’à ce qu’elle atteigne son propre plaisir dans un gémissement bas, chaud, en s’enfonçant une dernière fois.
Elle se retira doucement.
Je me redressai. Je pris le préservatif qu’elle venait de retirer, et sous son regard, je le portai à mes lèvres et bus ce qu’il contenait. Le goût, chaud, salé, familier maintenant, mais que je prenais cette fois pour moi, parce que je le voulais, parce que ce geste m’appartenait.
Naïma me regarda faire avec quelque chose de tendre dans les yeux.
— Tu aimes ça, dit-elle. Pas comme un jugement, comme un constat doux.
— Oui, dis-je.
— Alors viens. J’ai autre chose pour toi.
Elle me fit me rallonger. Elle prit du lubrifiant, en mit généreusement, et commença à me doigter. Un doigt d’abord, qui trouva sans peine ce point qui envoie des ondes vers le ventre, cette zone que Madame Stella avait appris à mon corps à connaître. Naïma la caressa avec une précision douce, patiente, et le plaisir monta, chaud, diffus.
J’étais à l’aise. Mon corps savait faire ça. Et parce que j’étais à l’aise, je compris que j’en voulais plus.
— Encore, dis-je. Un autre.
Elle ajouta un doigt. La sensation s’élargit, s’approfondit. Je respirai bas, laissai mon corps s’ouvrir, et cette ouverture-là n’était pas une discipline, n’était pas une leçon, était juste un désir que je formulais et qu’elle exauçait.
— Encore, dis-je. Un troisième.
Elle me regarda une seconde, vérifiant que j’étais sûre. Je l’étais. Elle ajouta le troisième doigt, lentement, et la plénitude devint dense, ronde, presque trop et pourtant exactement ce que je voulais.
— Naïma, dis-je. Je veux plus. Je veux tout.
Elle comprit. Elle ne me fit pas répéter, ne me demanda pas si je savais ce que je demandais. Elle rajouta du lubrifiant, replia son pouce, et commença à présenter sa main entière.
Et là, tout devint différent.
Ce n’était pas comme avec Madame Stella. Avec elle, le fisting avait été une conquête, une frontière à franchir, une preuve d’abandon obtenue par la discipline et le contrôle, quelque chose qu’elle m’imposait pour m’apprendre quelque chose sur ma propre soumission. C’était intense, oui, mais c’était une prise. Une possession.
Avec Naïma, c’était un don.
Elle avança par fractions, guettant mon souffle, mais pas pour me contrôler, pour m’accompagner. Elle me parlait, doucement, des mots chauds, encourageants, elle me disait que je faisais bien, que c’était beau, que je pouvais lâcher. Et je lâchai. Le passage le plus large se fit dans une bascule douce, sans déchirure, comme si mon corps s’ouvrait parce qu’il voulait s’ouvrir, parce qu’il désirait ça.
Sa main entra entièrement.
Et la sensation qui me traversa n’avait aucun équivalent dans tout ce que j’avais connu. Une plénitude immense, chaude, totale, mais surtout, portée par cette douceur, par cette attention entièrement tournée vers mon plaisir, elle devint quelque chose d’autre qu’une simple intensité physique. Une vague qui montait depuis le centre de moi, qui irradiait, qui envahissait tout.
Naïma bougea, à peine, une rotation minuscule, une pression douce sur ma prostate, et le plaisir explosa d’un coup à un niveau que je n’avais jamais atteint.
— Oh, dis-je.
Ou peut-être que je ne dis rien, peut-être que ce n’était qu’un son.
Elle continua, précise, douce, implacable dans sa générosité. La vague montait, montait encore, dépassait tout ce que mon corps avait connu comme plaisir, et au sommet de cette vague quelque chose céda.
Je jouis.
Malgré la cage. Malgré le métal. Mon sperme coula, abondamment, comme jamais, s’échappant de la cage en un flot continu que rien ne retenait, pendant que l’orgasme prostatique déferlait dans tout mon corps en vagues successives qui ne s’arrêtaient pas. C’était si intense, si total, si au-delà de tout, que ma vision se brouilla, que le monde se rétracta, que je sentis mon esprit vaciller au bord de quelque chose, à un cheveu de basculer dans l’inconscience.
La petite mort. Je comprenais soudain pourquoi on l’appelait comme ça.
Je restai suspendue là, une seconde ou une éternité, au bord du gouffre, le corps traversé de secousses, la conscience tremblante. Puis je revins, lentement, par vagues, le souffle haché, les yeux humides, tout mon être vibrant encore de ce qui venait de le traverser.
Naïma retira sa main avec une douceur infinie. Elle s’allongea près de moi, posa une main sur mon ventre, attendit que je revienne.
— Voilà, dit-elle doucement. Tu vois. Ton corps sait faire des choses magnifiques quand on le laisse.
Je ne pus pas répondre tout de suite. J’étais encore trop loin, trop répandue, trop pleine de ce qui venait de se passer.
Je rentrai tard.
Dans le tram, presque vide, je regardai mon reflet dans la vitre noire. La coupe, les mèches, le visage. Et quelque chose de nouveau dans les yeux, que je n’aurais pas su nommer précisément.
Ce n’était pas une réponse. Je n’étais pas partie chercher une réponse et je n’en rapportais pas. Mais je rapportais autre chose : une compréhension plus profonde de moi-même, de mon corps, de ce dont il était capable quand personne ne le dirigeait, quand le plaisir était un don et non une prise.
Madame Stella m’avait appris mon corps. Mais elle me l’avait appris comme un instrument qu’elle jouait. Naïma venait de me montrer que ce corps pouvait aussi être à moi. Que le plaisir pouvait exister en dehors de la soumission, en dehors du contrôle, en dehors d’elle.
Cette soirée m’appartenait. Entièrement. Personne ne l’avait ordonnée, personne ne la saurait, personne ne pourrait me la prendre.
Et quelque part, sans que je puisse encore le formuler clairement, je sentais que ce que je venais de découvrir ce soir allait compter. Que ce petit territoire de liberté que je venais de m’offrir était une graine, elle aussi, plantée quelque part en moi.
Je ne savais pas encore ce qui pousserait.
Mais pour la première fois depuis longtemps, en rentrant d’une soirée que j’avais choisie seule, je ne sentais ni honte ni peur.
Juste quelque chose qui ressemblait, de très loin, à de la liberté.
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3 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Croustillant !
Superbement écrit, le temps est suspendu!
Magnifique
