Le Contrat - Chapitre 48: Six jours
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 08-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le premier jour, je n’y pensai pas.
C’est plus tard que ça me frappa, quand je refis le compte. Le mercredi, lendemain du dîner, j’allai travailler, je rentrai, je dînai avec Anaïs, je me couchai. Et pas une seule fois de la journée je ne vérifiai mon téléphone en attendant quelque chose.
Le jeudi non plus.
Le vendredi, on alla au théâtre.
C’était l’idée d’Anaïs. Une petite salle de soixante places, une pièce dont personne n’avait entendu parler, deux comédiens et une chaise. Elle avait pris les places trois semaines plus tôt et avait oublié de m’en parler.
La pièce était bancale et par moments très belle. Il y eut un passage, au milieu, où l’un des deux acteurs restait immobile pendant presque une minute sans rien dire, et la salle entière retenait son souffle. Je sentis la main d’Anaïs se glisser dans la mienne dans le noir.
À la sortie, il pleuvait. On courut jusqu’au tram en riant comme des idiotes, trempées, et une vieille dame sous l’abribus nous regarda avec un air de désapprobation totale, ce qui nous fit rire encore plus.
Le samedi, on ne fit rien.
C’est le genre de journée dont on ne retient rien et qui reste. On se réveilla tard. On fit l’amour, longuement, sans se presser, puis on se rendormit. On déjeuna à trois heures de l’après-midi. Anaïs lut sur le canapé avec ses pieds sur mes genoux pendant que je ne faisais rien du tout. On refit l’amour en fin d’après-midi. On mangea des restes debout dans la cuisine.
Le dimanche, on alla chez Julien.
Il avait des verres, maintenant. Quatre verres dépareillés achetés dans un vide-grenier, alignés sur l’étagère au-dessus de l’évier avec une fierté qu’il ne cherchait même plus à cacher. Et une plante que quelqu’un lui avait donnée et qu’il arrosait avec une application inquiète.
— Tu l’arroses tous les jours ? dit Anaïs.
— Il faut pas ?
— Elle va mourir, Julien.
— Ah.
On mangea des pâtes sur la table pliante. Il nous raconta l’entrepôt, les collègues, un chef d’équipe qui l’appelait Jules parce qu’il n’avait jamais bien entendu son prénom et qu’il était trop tard pour corriger.
— Tu vas répondre à Jules toute ta vie, dit Anaïs.
— J’ai commencé à me retourner. C’est fichu.
On rentra à pied, une partie du chemin, parce que la nuit était claire et qu’aucune de nous deux n’avait envie que la journée se termine.
C’est en marchant, Anaïs à côté de moi, que le calcul se fit tout seul.
Cinq jours.
Cinq jours sans message. Et surtout : cinq jours sans y penser. Pas une fois je n’avais consulté mon téléphone en me demandant. Pas une fois je n’avais organisé une soirée en gardant une marge au cas où. Pas une fois je n’avais senti ce poids familier dans la poitrine, cette attente basse et continue qui m’avait tenue compagnie pendant onze mois.
Elle avait dit : je voudrais que tu viennes ici sans que je te le demande.
Et l’idée ne m’avait pas traversée. Pas une seconde. Pas parce que je refusais, pas par calcul, pas pour lui faire quoi que ce soit.
Simplement parce que j’avais eu une semaine.
Je marchai encore un moment sans rien dire, la main d’Anaïs dans la mienne, et je compris avec une clarté désagréable que c’était la pire réponse possible à ce qu’elle avait demandé.
Le message arriva le lundi suivant, à dix-sept heures douze.
Ce soir. Vingt heures.
Je le regardai longtemps, à mon poste, avec les chiffres du dossier Marchand qui flottaient devant moi sans former quoi que ce soit.
Il n’y avait rien dedans. Pas de je voudrais. Pas de si c’est possible pour toi. Pas de question, pas de conditionnel, pas un mot de plus que le strict nécessaire.
C’était exactement le message d’avant. Mot pour mot, ton pour ton, le format qu’elle avait utilisé pendant onze mois.
Et je sus, avant même de reposer le téléphone, que le dîner était mort.
Six jours. Elle avait tenu six jours.
Elle avait ôté un tailleur, mis une robe, brûlé un gratin, raconté un couloir et une manche à laquelle une petite fille s’accrochait. Elle avait dit merci, elle avait demandé est-ce que c’est bien, elle avait précisé ce n’est pas un ordre, c’est une demande.
Et elle avait attendu six jours que quelque chose arrive tout seul.
Puis elle avait repris la seule langue qu’elle savait parler.
Je pensai à ne pas y aller.
L’idée fut nette, brève, très concrète : je pouvais ne pas répondre. Rentrer, dîner, dormir. Il ne se passerait rien. Elle ne pouvait pas me traîner par les cheveux jusqu’au cinquième étage.
Mais je savais aussi ce que ce soir allait être, et je voulais le voir. J’avais besoin de le voir. Parce que tant que je ne l’avais pas vu, il me resterait un doute, et le doute m’avait déjà coûté onze mois.
Oui, Madame.
Elle ouvrit à vingt heures pile.
Tailleur noir. La ligne impeccable. La frange asymétrique reprise au millimètre, cette précision chirurgicale qu’elle rétablissait comme on remonte une garde.
Il n’y avait plus une trace du mardi précédent. La petite table avait disparu. Il n’y avait plus de nappe, plus d’odeur de cuisine, plus rien. Le salon était revenu à son état d’origine : marbre, ordre, lumière basse, aucun objet personnel.
Elle avait tout rangé.
— Entre, dit-elle.
Sa voix était plate.
Je posai mon manteau, retirai mes chaussures. Et pendant que je faisais ces gestes je la regardai, et je vis quelque chose qu’elle ne pouvait pas cacher.
Elle avait peur.
C’était là, sous l’armure, dans une raideur infime des épaules, dans la façon dont elle ne me regardait pas tout à fait en face. Cette femme qui n’avait jamais eu peur de rien avait passé six jours à attendre quelqu’un qui n’était pas venu, et elle avait compris pendant ces six jours quelque chose qu’elle ne supporterait pas de formuler.
Que ça ne marchait pas.
Que sans le message de dix-sept heures, il ne se passait rien.
Que je ne montais pas toute seule.
— Salle de bains, dit-elle. Guêpière, collants, talons.
Le protocole. À la lettre. Comme si le dîner n’avait jamais existé.
— Madame.
— Fais ce que je te dis.
Ce fut le ton qui me renseigna. Pas dur : rapide. Elle avait parlé trop vite, une demi-seconde trop vite, comme quelqu’un qui coupe une phrase avant qu’elle commence parce qu’il sait exactement ce qu’elle va contenir.
Elle ne voulait pas qu’on en parle.
J’allai me changer.
Ce qui suivit dura près de trois heures.
Je pourrais en faire l’inventaire. La posture tenue au-delà de ce que le corps supporte, reprise à zéro deux fois pour un tremblement. Les pinces ressorties. La cravache, plus longtemps que la fois précédente. Le gode le plus large sur un corps qu’elle n’avait pas préparé, parce que la préparation faisait partie du soin et qu’elle avait décidé ce soir-là de retirer le soin.
Je pourrais décrire chaque étape. Ça n’aurait pas d’intérêt.
Ce qui compte, c’est ce que je compris pendant.
Parce que je compris tout, et très vite, dès la première demi-heure.
Elle n’était pas en colère. C’est ce que j’avais cru en arrivant, et c’était faux. Une personne en colère frappe et s’en va. Elle, elle cherchait quelque chose. Chaque geste était une question posée à mon corps, et elle attendait une réponse qui ne venait pas.
Elle voulait une réaction.
N’importe laquelle. Un cri, une supplication, des larmes, un refus, une révolte. Elle voulait que quelque chose sorte de moi, que quelque chose se casse, qu’il y ait un endroit où j’existais assez fort pour que ça se voie.
Parce qu’après six jours de silence total, elle avait besoin de la preuve qu’elle pouvait encore produire un effet sur moi.
C’était ça, toute la soirée. Une femme qui frappait de plus en plus fort sur une porte pour vérifier qu’elle existait encore.
Alors je ne donnai rien.
Je tins. Je respirai bas, je gardai l’axe, je répondis oui, Madame quand il fallait répondre, et je ne lui accordai pas un gramme de ce qu’elle était venue chercher. Pas une plainte. Pas un mot de trop. La discipline exacte qu’elle m’avait apprise, retournée contre elle avec une politesse parfaite.
Et plus je tenais, plus elle montait.
Le moment arriva vers la deuxième heure.
Je ne dirai pas ce que c’était. Ça n’a pas d’importance, et surtout ça n’a jamais eu d’importance : elle était allée plus loin d’autres fois, elle m’avait fait des choses plus dures dans des soirs plus doux.
Ce qui changeait, c’était l’intention.
Il n’y avait plus de construction. Plus d’apprentissage, plus de seuil, plus de progression vers quelque chose. Onze mois durant, chaque chose qu’elle m’avait faite, même les pires, avait eu une architecture. Elle m’ouvrait pour m’ouvrir. Elle m’apprenait quelque chose sur mon propre corps.
Là, il n’y avait rien à apprendre. Il n’y avait qu’une femme qui essayait d’arracher une réaction à quelqu’un qui ne lui en donnait plus.
Et le mot monta.
Il monta tout seul, comme il était monté dans son fauteuil quinze jours plus tôt. Il arriva dans ma gorge, entier, prêt, et je n’eus qu’à ouvrir la bouche.
Je ne l’ouvris pas.
Et voilà exactement pourquoi, parce que c’est la seule chose de cette soirée qui compte.
Parce que c’était ce qu’elle attendait.
Le mot d’arrêt était devenu la dernière réaction disponible. Le dernier endroit où je pouvais lui prouver qu’elle m’atteignait encore. Si je le disais, elle s’arrêterait immédiatement, comme toujours, sans discuter, sans un mot. Et elle aurait gagné. Elle aurait la preuve qu’elle cherchait depuis trois heures : qu’en frappant assez fort, elle pouvait encore me faire dire quelque chose.
Elle serait allée se coucher rassurée.
Alors je me tus.
Je serrai les dents et je laissai passer, et je gardai le mot dans ma gorge comme on garde une pièce dans sa main pour ne pas la donner.
Et à la seconde où je fis ça, je compris ce que je venais de détruire.
Le mot d’arrêt ne fonctionnait plus.
Il n’était plus un outil. Il était devenu une carte dans une partie, quelque chose que je pouvais jouer ou retenir selon ce que ça produirait chez elle. Le seul mécanisme de sécurité de toute cette histoire, la seule chose intacte entre nous, la seule qu’elle n’avait jamais trahie en onze mois, je venais de le transformer en coup tactique.
Et je l’avais fait moi-même. Elle ne me l’avait pas retiré.
C’était pire.
Parce qu’un mot d’arrêt qu’on ne peut pas dire sans que ça signifie autre chose n’est plus un mot d’arrêt. C’est juste un mot.
Je restai là, le front contre le sol, à respirer.
Et je sus, très calmement, à cette seconde précise, que c’était fini.
Pas par colère. Pas à cause de ce qu’elle me faisait. À cause de ça : que dans cette pièce, ce soir, il n’existait plus aucun moyen de dire non qui soit propre.
Elle s’arrêta d’elle-même, un peu après.
Elle ne dit pas assez. Elle s’arrêta simplement, au milieu, et posa ce qu’elle tenait.
Le silence tomba.
Je me redressai lentement. Il me fallut du temps. Je m’assis sur le tapis, les bras autour des genoux, et je relevai les yeux vers elle.
Elle me regardait.
Et sur son visage il y avait exactement ce que j’avais vu au chapitre le plus dur de notre histoire, mais en pire, en beaucoup plus nu : la conscience totale de ce qu’elle venait de faire.
Elle savait.
Elle savait qu’elle avait passé six jours à essayer d’être quelqu’un d’autre et qu’elle avait échoué. Elle savait qu’elle venait de reprendre exactement les gestes qu’elle avait reconnus, quinze jours plus tôt, en fixant sa fenêtre : est-ce que j’ai fait ça longtemps ? Elle savait que je l’avais vue essayer, et qu’elle m’avait montré ce qu’il y avait derrière l’essai.
Et elle savait que je n’avais pas dit le mot.
Ça, surtout. Je le vis passer dans ses yeux, et ce fut la chose la plus terrible de la soirée : elle avait compris pourquoi.
Elle ouvrit la bouche.
Rien n’en sortit.
Elle alla chercher un plaid, revint, le posa sur mes épaules. Ses mains tremblaient très légèrement.
— Éloïse, dit-elle.
— Non, dis-je.
Ma voix était rauque, mais elle tenait.
— Je vais me laver et je vais rentrer chez moi.
Elle ne répondit pas.
Je me levai. Chaque mouvement coûtait. Je marchai jusqu’à la salle de bains sans me retourner, et je restai sous l’eau très longtemps, sans penser à rien.
Quand je ressortis, rhabillée, elle était debout près de la fenêtre, dans la position exacte où je l’avais laissée une autre fois.
Elle ne se retourna pas.
— Je ne sais pas faire autrement, dit-elle.
Ce ne fut pas une excuse. Ce ne fut même pas dit pour moi. C’était un constat, énoncé à une vitre, par une femme qui venait de le vérifier expérimentalement en six jours.
Je m’arrêtai sur le seuil du salon.
— Je sais, dis-je.
Et je le pensais. C’était bien ça, l’horreur : je la croyais entièrement.
Elle ne pouvait pas. Ce n’était pas un mensonge, le dîner. Ce n’était pas une manœuvre, ni une manipulation, ni une carte jouée. Elle avait sincèrement essayé, avec une robe et un gratin brûlé, et elle avait tenu six jours avant que le manque de résultat ne la ramène à ce qu’elle savait faire.
On ne peut pas en vouloir à quelqu’un de ne pas savoir parler une langue.
On peut juste arrêter d’attendre qu’il l’apprenne.
— Bonne nuit, Madame Stella.
Elle ne bougea pas de la fenêtre.
Dans le tram, je ne pleurai pas.
J’avais mal partout, un mal profond et diffus qui allait durer des jours, et j’avais dans la tête une clarté que je n’avais jamais eue.
Je fis le compte, une dernière fois.
Elle m’avait donné le mot d’arrêt le premier soir, et ne me l’avait plus jamais rappelé.
Je l’avais utilisé une fois en onze mois, dans une conversation, et elle s’était arrêtée à la seconde.
Elle m’avait demandé si elle avait fait ça longtemps, et j’avais dit oui.
Elle avait essayé, six jours.
Et ce soir, elle avait construit une pièce où je ne pouvais plus dire ce mot sans qu’il devienne une arme.
Il n’y avait plus rien à sauver là-dedans. Pas parce qu’elle était un monstre : parce que la seule chose qui rendait tout le reste vivable venait de cesser de fonctionner, et que ni elle ni moi ne pourrions la réparer.
Je sortis mon téléphone.
Je rentre. Ça a été très dur. Je ne veux pas en parler ce soir.
Je t’attends. On ne parlera pas.
Je regardai la ville défiler.
Et je formulai la phrase entière, pour la première fois, sans qu’elle me terrifie.
Je vais partir.
Pas je devrais. Pas je pourrais. Pas un jour.
Je vais partir.
Il me restait à comprendre comment, et ce que ça coûterait, et à qui.
Mais la question n’était plus une question.
C’est plus tard que ça me frappa, quand je refis le compte. Le mercredi, lendemain du dîner, j’allai travailler, je rentrai, je dînai avec Anaïs, je me couchai. Et pas une seule fois de la journée je ne vérifiai mon téléphone en attendant quelque chose.
Le jeudi non plus.
Le vendredi, on alla au théâtre.
C’était l’idée d’Anaïs. Une petite salle de soixante places, une pièce dont personne n’avait entendu parler, deux comédiens et une chaise. Elle avait pris les places trois semaines plus tôt et avait oublié de m’en parler.
La pièce était bancale et par moments très belle. Il y eut un passage, au milieu, où l’un des deux acteurs restait immobile pendant presque une minute sans rien dire, et la salle entière retenait son souffle. Je sentis la main d’Anaïs se glisser dans la mienne dans le noir.
À la sortie, il pleuvait. On courut jusqu’au tram en riant comme des idiotes, trempées, et une vieille dame sous l’abribus nous regarda avec un air de désapprobation totale, ce qui nous fit rire encore plus.
Le samedi, on ne fit rien.
C’est le genre de journée dont on ne retient rien et qui reste. On se réveilla tard. On fit l’amour, longuement, sans se presser, puis on se rendormit. On déjeuna à trois heures de l’après-midi. Anaïs lut sur le canapé avec ses pieds sur mes genoux pendant que je ne faisais rien du tout. On refit l’amour en fin d’après-midi. On mangea des restes debout dans la cuisine.
Le dimanche, on alla chez Julien.
Il avait des verres, maintenant. Quatre verres dépareillés achetés dans un vide-grenier, alignés sur l’étagère au-dessus de l’évier avec une fierté qu’il ne cherchait même plus à cacher. Et une plante que quelqu’un lui avait donnée et qu’il arrosait avec une application inquiète.
— Tu l’arroses tous les jours ? dit Anaïs.
— Il faut pas ?
— Elle va mourir, Julien.
— Ah.
On mangea des pâtes sur la table pliante. Il nous raconta l’entrepôt, les collègues, un chef d’équipe qui l’appelait Jules parce qu’il n’avait jamais bien entendu son prénom et qu’il était trop tard pour corriger.
— Tu vas répondre à Jules toute ta vie, dit Anaïs.
— J’ai commencé à me retourner. C’est fichu.
On rentra à pied, une partie du chemin, parce que la nuit était claire et qu’aucune de nous deux n’avait envie que la journée se termine.
C’est en marchant, Anaïs à côté de moi, que le calcul se fit tout seul.
Cinq jours.
Cinq jours sans message. Et surtout : cinq jours sans y penser. Pas une fois je n’avais consulté mon téléphone en me demandant. Pas une fois je n’avais organisé une soirée en gardant une marge au cas où. Pas une fois je n’avais senti ce poids familier dans la poitrine, cette attente basse et continue qui m’avait tenue compagnie pendant onze mois.
Elle avait dit : je voudrais que tu viennes ici sans que je te le demande.
Et l’idée ne m’avait pas traversée. Pas une seconde. Pas parce que je refusais, pas par calcul, pas pour lui faire quoi que ce soit.
Simplement parce que j’avais eu une semaine.
Je marchai encore un moment sans rien dire, la main d’Anaïs dans la mienne, et je compris avec une clarté désagréable que c’était la pire réponse possible à ce qu’elle avait demandé.
Le message arriva le lundi suivant, à dix-sept heures douze.
Ce soir. Vingt heures.
Je le regardai longtemps, à mon poste, avec les chiffres du dossier Marchand qui flottaient devant moi sans former quoi que ce soit.
Il n’y avait rien dedans. Pas de je voudrais. Pas de si c’est possible pour toi. Pas de question, pas de conditionnel, pas un mot de plus que le strict nécessaire.
C’était exactement le message d’avant. Mot pour mot, ton pour ton, le format qu’elle avait utilisé pendant onze mois.
Et je sus, avant même de reposer le téléphone, que le dîner était mort.
Six jours. Elle avait tenu six jours.
Elle avait ôté un tailleur, mis une robe, brûlé un gratin, raconté un couloir et une manche à laquelle une petite fille s’accrochait. Elle avait dit merci, elle avait demandé est-ce que c’est bien, elle avait précisé ce n’est pas un ordre, c’est une demande.
Et elle avait attendu six jours que quelque chose arrive tout seul.
Puis elle avait repris la seule langue qu’elle savait parler.
Je pensai à ne pas y aller.
L’idée fut nette, brève, très concrète : je pouvais ne pas répondre. Rentrer, dîner, dormir. Il ne se passerait rien. Elle ne pouvait pas me traîner par les cheveux jusqu’au cinquième étage.
Mais je savais aussi ce que ce soir allait être, et je voulais le voir. J’avais besoin de le voir. Parce que tant que je ne l’avais pas vu, il me resterait un doute, et le doute m’avait déjà coûté onze mois.
Oui, Madame.
Elle ouvrit à vingt heures pile.
Tailleur noir. La ligne impeccable. La frange asymétrique reprise au millimètre, cette précision chirurgicale qu’elle rétablissait comme on remonte une garde.
Il n’y avait plus une trace du mardi précédent. La petite table avait disparu. Il n’y avait plus de nappe, plus d’odeur de cuisine, plus rien. Le salon était revenu à son état d’origine : marbre, ordre, lumière basse, aucun objet personnel.
Elle avait tout rangé.
— Entre, dit-elle.
Sa voix était plate.
Je posai mon manteau, retirai mes chaussures. Et pendant que je faisais ces gestes je la regardai, et je vis quelque chose qu’elle ne pouvait pas cacher.
Elle avait peur.
C’était là, sous l’armure, dans une raideur infime des épaules, dans la façon dont elle ne me regardait pas tout à fait en face. Cette femme qui n’avait jamais eu peur de rien avait passé six jours à attendre quelqu’un qui n’était pas venu, et elle avait compris pendant ces six jours quelque chose qu’elle ne supporterait pas de formuler.
Que ça ne marchait pas.
Que sans le message de dix-sept heures, il ne se passait rien.
Que je ne montais pas toute seule.
— Salle de bains, dit-elle. Guêpière, collants, talons.
Le protocole. À la lettre. Comme si le dîner n’avait jamais existé.
— Madame.
— Fais ce que je te dis.
Ce fut le ton qui me renseigna. Pas dur : rapide. Elle avait parlé trop vite, une demi-seconde trop vite, comme quelqu’un qui coupe une phrase avant qu’elle commence parce qu’il sait exactement ce qu’elle va contenir.
Elle ne voulait pas qu’on en parle.
J’allai me changer.
Ce qui suivit dura près de trois heures.
Je pourrais en faire l’inventaire. La posture tenue au-delà de ce que le corps supporte, reprise à zéro deux fois pour un tremblement. Les pinces ressorties. La cravache, plus longtemps que la fois précédente. Le gode le plus large sur un corps qu’elle n’avait pas préparé, parce que la préparation faisait partie du soin et qu’elle avait décidé ce soir-là de retirer le soin.
Je pourrais décrire chaque étape. Ça n’aurait pas d’intérêt.
Ce qui compte, c’est ce que je compris pendant.
Parce que je compris tout, et très vite, dès la première demi-heure.
Elle n’était pas en colère. C’est ce que j’avais cru en arrivant, et c’était faux. Une personne en colère frappe et s’en va. Elle, elle cherchait quelque chose. Chaque geste était une question posée à mon corps, et elle attendait une réponse qui ne venait pas.
Elle voulait une réaction.
N’importe laquelle. Un cri, une supplication, des larmes, un refus, une révolte. Elle voulait que quelque chose sorte de moi, que quelque chose se casse, qu’il y ait un endroit où j’existais assez fort pour que ça se voie.
Parce qu’après six jours de silence total, elle avait besoin de la preuve qu’elle pouvait encore produire un effet sur moi.
C’était ça, toute la soirée. Une femme qui frappait de plus en plus fort sur une porte pour vérifier qu’elle existait encore.
Alors je ne donnai rien.
Je tins. Je respirai bas, je gardai l’axe, je répondis oui, Madame quand il fallait répondre, et je ne lui accordai pas un gramme de ce qu’elle était venue chercher. Pas une plainte. Pas un mot de trop. La discipline exacte qu’elle m’avait apprise, retournée contre elle avec une politesse parfaite.
Et plus je tenais, plus elle montait.
Le moment arriva vers la deuxième heure.
Je ne dirai pas ce que c’était. Ça n’a pas d’importance, et surtout ça n’a jamais eu d’importance : elle était allée plus loin d’autres fois, elle m’avait fait des choses plus dures dans des soirs plus doux.
Ce qui changeait, c’était l’intention.
Il n’y avait plus de construction. Plus d’apprentissage, plus de seuil, plus de progression vers quelque chose. Onze mois durant, chaque chose qu’elle m’avait faite, même les pires, avait eu une architecture. Elle m’ouvrait pour m’ouvrir. Elle m’apprenait quelque chose sur mon propre corps.
Là, il n’y avait rien à apprendre. Il n’y avait qu’une femme qui essayait d’arracher une réaction à quelqu’un qui ne lui en donnait plus.
Et le mot monta.
Il monta tout seul, comme il était monté dans son fauteuil quinze jours plus tôt. Il arriva dans ma gorge, entier, prêt, et je n’eus qu’à ouvrir la bouche.
Je ne l’ouvris pas.
Et voilà exactement pourquoi, parce que c’est la seule chose de cette soirée qui compte.
Parce que c’était ce qu’elle attendait.
Le mot d’arrêt était devenu la dernière réaction disponible. Le dernier endroit où je pouvais lui prouver qu’elle m’atteignait encore. Si je le disais, elle s’arrêterait immédiatement, comme toujours, sans discuter, sans un mot. Et elle aurait gagné. Elle aurait la preuve qu’elle cherchait depuis trois heures : qu’en frappant assez fort, elle pouvait encore me faire dire quelque chose.
Elle serait allée se coucher rassurée.
Alors je me tus.
Je serrai les dents et je laissai passer, et je gardai le mot dans ma gorge comme on garde une pièce dans sa main pour ne pas la donner.
Et à la seconde où je fis ça, je compris ce que je venais de détruire.
Le mot d’arrêt ne fonctionnait plus.
Il n’était plus un outil. Il était devenu une carte dans une partie, quelque chose que je pouvais jouer ou retenir selon ce que ça produirait chez elle. Le seul mécanisme de sécurité de toute cette histoire, la seule chose intacte entre nous, la seule qu’elle n’avait jamais trahie en onze mois, je venais de le transformer en coup tactique.
Et je l’avais fait moi-même. Elle ne me l’avait pas retiré.
C’était pire.
Parce qu’un mot d’arrêt qu’on ne peut pas dire sans que ça signifie autre chose n’est plus un mot d’arrêt. C’est juste un mot.
Je restai là, le front contre le sol, à respirer.
Et je sus, très calmement, à cette seconde précise, que c’était fini.
Pas par colère. Pas à cause de ce qu’elle me faisait. À cause de ça : que dans cette pièce, ce soir, il n’existait plus aucun moyen de dire non qui soit propre.
Elle s’arrêta d’elle-même, un peu après.
Elle ne dit pas assez. Elle s’arrêta simplement, au milieu, et posa ce qu’elle tenait.
Le silence tomba.
Je me redressai lentement. Il me fallut du temps. Je m’assis sur le tapis, les bras autour des genoux, et je relevai les yeux vers elle.
Elle me regardait.
Et sur son visage il y avait exactement ce que j’avais vu au chapitre le plus dur de notre histoire, mais en pire, en beaucoup plus nu : la conscience totale de ce qu’elle venait de faire.
Elle savait.
Elle savait qu’elle avait passé six jours à essayer d’être quelqu’un d’autre et qu’elle avait échoué. Elle savait qu’elle venait de reprendre exactement les gestes qu’elle avait reconnus, quinze jours plus tôt, en fixant sa fenêtre : est-ce que j’ai fait ça longtemps ? Elle savait que je l’avais vue essayer, et qu’elle m’avait montré ce qu’il y avait derrière l’essai.
Et elle savait que je n’avais pas dit le mot.
Ça, surtout. Je le vis passer dans ses yeux, et ce fut la chose la plus terrible de la soirée : elle avait compris pourquoi.
Elle ouvrit la bouche.
Rien n’en sortit.
Elle alla chercher un plaid, revint, le posa sur mes épaules. Ses mains tremblaient très légèrement.
— Éloïse, dit-elle.
— Non, dis-je.
Ma voix était rauque, mais elle tenait.
— Je vais me laver et je vais rentrer chez moi.
Elle ne répondit pas.
Je me levai. Chaque mouvement coûtait. Je marchai jusqu’à la salle de bains sans me retourner, et je restai sous l’eau très longtemps, sans penser à rien.
Quand je ressortis, rhabillée, elle était debout près de la fenêtre, dans la position exacte où je l’avais laissée une autre fois.
Elle ne se retourna pas.
— Je ne sais pas faire autrement, dit-elle.
Ce ne fut pas une excuse. Ce ne fut même pas dit pour moi. C’était un constat, énoncé à une vitre, par une femme qui venait de le vérifier expérimentalement en six jours.
Je m’arrêtai sur le seuil du salon.
— Je sais, dis-je.
Et je le pensais. C’était bien ça, l’horreur : je la croyais entièrement.
Elle ne pouvait pas. Ce n’était pas un mensonge, le dîner. Ce n’était pas une manœuvre, ni une manipulation, ni une carte jouée. Elle avait sincèrement essayé, avec une robe et un gratin brûlé, et elle avait tenu six jours avant que le manque de résultat ne la ramène à ce qu’elle savait faire.
On ne peut pas en vouloir à quelqu’un de ne pas savoir parler une langue.
On peut juste arrêter d’attendre qu’il l’apprenne.
— Bonne nuit, Madame Stella.
Elle ne bougea pas de la fenêtre.
Dans le tram, je ne pleurai pas.
J’avais mal partout, un mal profond et diffus qui allait durer des jours, et j’avais dans la tête une clarté que je n’avais jamais eue.
Je fis le compte, une dernière fois.
Elle m’avait donné le mot d’arrêt le premier soir, et ne me l’avait plus jamais rappelé.
Je l’avais utilisé une fois en onze mois, dans une conversation, et elle s’était arrêtée à la seconde.
Elle m’avait demandé si elle avait fait ça longtemps, et j’avais dit oui.
Elle avait essayé, six jours.
Et ce soir, elle avait construit une pièce où je ne pouvais plus dire ce mot sans qu’il devienne une arme.
Il n’y avait plus rien à sauver là-dedans. Pas parce qu’elle était un monstre : parce que la seule chose qui rendait tout le reste vivable venait de cesser de fonctionner, et que ni elle ni moi ne pourrions la réparer.
Je sortis mon téléphone.
Je rentre. Ça a été très dur. Je ne veux pas en parler ce soir.
Je t’attends. On ne parlera pas.
Je regardai la ville défiler.
Et je formulai la phrase entière, pour la première fois, sans qu’elle me terrifie.
Je vais partir.
Pas je devrais. Pas je pourrais. Pas un jour.
Je vais partir.
Il me restait à comprendre comment, et ce que ça coûterait, et à qui.
Mais la question n’était plus une question.
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3 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Une très belle histoire, où tous sont devenus attachants.
Ce qui crée une attente encore plus forte du chapître suivant.
Merci
Nico
Ce qui crée une attente encore plus forte du chapître suivant.
Merci
Nico
Une très belle histoire, où tous sont devenus attachants.
Ce qui crée une attente encore plus forte du chapître suivant.
Merci
Nico
Ce qui crée une attente encore plus forte du chapître suivant.
Merci
Nico
Merci beaucoup Pelec. Je l'ai déjà dit mais c'est vraiment très bien écrit, vous avez du talent. La meilleure histoire que je n'ai jamais lue je pense. Toutes mes félicitations ! Neareva
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