Le Contrat - Chapitre 40: Ce qui ne cède pas

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 27-08-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Une semaine après, les marques étaient toujours là.

Les zébrures aux cuisses avaient viré du rouge au brun, puis à un jaune verdâtre qui traînait sans disparaître. Les genoux gardaient leurs plaques violettes. Il restait, à l’intérieur des cuisses, la trace fine et parallèle de la cravache, comme un dessin qu’on aurait tracé au feutre pâle sur la peau. Le corps mettait du temps. Plus de temps que d’habitude, comme s’il avait décidé de garder trace de cette soirée-là plus longtemps que des autres.
Je m’habillais dans le noir, le matin, pour ne pas les voir.

Anaïs, elle, les voyait.

Ce fut un soir, chez elle. Je sortais de la douche, une serviette autour de la taille, et je traversai la chambre pour attraper le tee-shirt qu’elle me prêtait toujours. La lumière était allumée. Je n’y pensai pas.

Elle était assise sur le lit. Elle leva les yeux, et je vis son regard s’arrêter sur mes cuisses, remonter aux genoux, redescendre. S’attarder sur les traits parallèles.

Elle ne dit rien.

Mais quelque chose se ferma dans son visage, une contraction minuscule à la mâchoire, et elle détourna les yeux vers le mur avec une lenteur qui coûtait visiblement un effort.

— Ça part, dis-je. C’est presque fini.

— Je t’ai rien demandé.

Sa voix était neutre. Trop neutre. Le genre de neutralité qui tient un couvercle sur quelque chose.

J’enfilai le tee-shirt. Je m’assis à côté d’elle. Elle ne bougea pas.

— Anaïs.

— C’est bon.

— Non, ce n’est pas bon. Dis-le.

Elle prit une longue inspiration. Elle continua de regarder le mur.

— Je t’ai promis de pas juger, dit-elle. De pas pousser. De pas te faire de discours. Et je vais tenir cette promesse, parce que c’est ce que je t’ai dit et parce que c’est ce que tu as besoin d’entendre.

Elle se tourna enfin vers moi.

— Mais je vais être honnête avec toi, une fois, parce que te mentir serait pire. Te voir revenir comme ça, ça me coûte. Pas parce que je te juge. Parce que je tiens à toi. Et regarder quelqu’un à qui on tient rentrer marqué toutes les semaines, c’est pas un truc neutre. Ça use.

Je ne dis rien.

— Je te dis pas d’arrêter, reprit-elle. Je te dis pas de choisir. Je suis pas en train de te mettre un ultimatum, je déteste les ultimatums. Je te dis juste… je sais pas si je peux faire ça éternellement. Pas parce que je t’aime pas assez. Parce que je t’aime.

Le mot tomba sans qu’elle ait l’air de l’avoir prémédité. Elle s’arrêta une seconde, comme surprise de l’avoir dit, mais elle ne le reprit pas.

— Voilà, dit-elle plus bas. C’est dit. Et maintenant j’arrête, parce que j’ai promis.

Elle me prit la main.

Je sentis quelque chose se serrer dans ma gorge, une chaleur qui montait trop vite, et en même temps une panique sourde, parce que ce mot-là ouvrait une porte que je ne savais pas si j’avais le droit de franchir. Je voulus le lui rendre. Il était là, prêt, vrai. Et il resta coincé quelque part entre la poitrine et la bouche, retenu par tout ce qui pesait sur moi, par une chaise vide et un message de quatre lignes, par la peur de dire je t’aime à quelqu’un et de la voir disparaître à cause de ça.

— Anaïs, dis-je.

Ma voix se brisa sur son prénom.

— Je sais pas encore comment te le rendre. Mais c’est pas parce que je le ressens pas. C’est parce que la dernière fois que quelqu’un a compté pour moi, il a disparu. Et j’ai trop peur pour dire ce mot à voix haute.

Elle me regarda longtemps.

— C’est déjà beaucoup plus que ce que tu crois, dit-elle enfin.

Elle serra ma main un peu plus fort, et elle n’en reparla plus.

Le lendemain soir, en rentrant du bureau, il était là.

Le clochard. Même endroit, adossé au mur du bâtiment d’angle, sous le même lampadaire orange. Le duvet, le carton, la bouteille en plastique.

Je le remarquai parce que je l’avais déjà remarqué. C’est comme ça que ça commence, les habitudes : une deuxième fois qui fait écho à une première, et soudain quelqu’un existe dans un paysage où il n’existait pas.

Il ne demanda rien. Il ne tendit pas la main, ne marmonna pas la phrase qu’ils disent tous. Il releva la tête à mon approche, exactement comme la première fois, et il me suivit des yeux.

Je ralentis. Une fraction de seconde, malgré moi.

Sous le bonnet, la barbe, la crasse, il y avait un visage. Des yeux qui me fixaient avec cette même chose que je n’arrivais pas à nommer. Pas de la supplication. Pas de l’agressivité. Quelque chose de plus intime et de plus dérangeant. De la reconnaissance, encore. Comme s’il savait qui j’étais.

Je ne le connaissais pas. J’en étais sûre. Ce visage ne me disait rien, absolument rien, aucun nom, aucun souvenir.

Et pourtant le malaise revint, plus fort que la première fois.

Je passai. Je ne m’arrêtai pas. Mais à trois pas de lui, je crus l’entendre dire quelque chose. Très bas. Un son plutôt qu’un mot, avalé par le bruit de la rue et de la pluie.

Je ne me retournai pas.

À l’arrêt de tram, je me rendis compte que j’avais envie de retourner le voir. De m’accroupir devant lui, de le regarder vraiment, de lui demander pourquoi il me fixait comme ça. L’envie était là, précise, insistante.

Je ne le fis pas.

Le tram arriva. Je montai. Par la vitre, en démarrant, je le vis encore, petite forme sombre sous le lampadaire, la tête tournée dans ma direction.

Puis le tram tourna et il disparut.

Madame Stella ne me convoqua pas de la semaine.

C’était la première fois depuis très longtemps qu’un silence aussi long s’installait sans que ce soit une punition annoncée. Pas de message le lundi. Pas le mardi. Rien.

Au bureau, elle était exactement la même : Madame Steiner, directrice, croisée dans un couloir, aperçue derrière une vitre en réunion. Elle me saluait d’un signe de tête quand nos trajectoires se croisaient. Rien dans son attitude ne trahissait quoi que ce soit.

Mais elle n’écrivait pas.

Le message arriva le jeudi suivant. Et il était différent.

Ce soir, si tu es libre. Vingt heures.

Si tu es libre.

Je relus trois fois. Elle n’écrivait jamais ça. Elle ne conditionnait rien. Elle convoquait, on venait. « Si tu es libre » n’appartenait pas à sa langue. C’était une formule de gens ordinaires, de relations ordinaires, et dans sa bouche à elle ça sonnait presque comme un aveu.

J’y allai.

Elle m’ouvrit, m’évalua d’un regard qui n’avait plus tout à fait le tranchant habituel.

— Déshabille-toi. Guêpière, collants. Tu connais.

Je me changeai, revins dans le salon. Elle avait sorti la trousse, le harnais, le gode moyen. Rien d’exceptionnel. Rien de ce qui avait marqué la soirée aux pinces. Le matériel des séances ordinaires.

— Face au miroir. Paumes à plat.

Je me plaçai. Elle vint derrière moi, boucla le harnais, lubrifia. Sa main se posa à mon sacrum, l’autre à ma nuque. Les gestes étaient exacts, dans l’ordre, à la place. Mais il manquait quelque chose, et je le sentis dès la première seconde : la tension. Cette intention froide qui d’habitude traversait chacun de ses mouvements et faisait que je n’étais jamais seulement un corps qu’on manipule, mais un corps qu’on lit.

Elle entra lentement. Mon corps la reçut sans résistance, ouvert, entraîné, réglé par des mois de routine. La sensation monta, pleine, familière.

— Respire bas.

— Oui, Madame.

Elle trouva le rythme. Régulier, propre, sans à-coups. Sa main sur ma nuque maintenait l’axe. Dans le miroir, je voyais mon visage, la guêpière, le mouvement, et derrière moi le sien, concentré, fermé. Elle faisait tout bien. Trop bien, peut-être. Il n’y avait plus de recherche dans ses gestes, plus cette façon qu’elle avait de varier un angle d’un rien pour voir ce que ça déclenchait, de me pousser un cran plus loin que là où je me croyais capable d’aller.

Le plaisir monta quand même. La cage pressait, mon corps répondait, mécanique, entraîné à jouir de ça depuis si longtemps qu’il n’avait plus besoin qu’on le lui demande. Je gémis contre le miroir. Ce n’était pas feint. Mon corps, lui, ne savait pas que quelque chose avait changé. Il faisait ce pour quoi elle l’avait construit.

— Décris, dit-elle.

— Chaleur. Profond. Stable.

Elle ne répondit pas. D’habitude, il y avait un bien, ou un silence chargé, ou une correction. Là, rien. Elle continua, à la même cadence, exactement la même, comme un métronome.

Elle changea de position à un moment, me fit passer à quatre pattes sur le tapis, coussin sous le bassin. Elle reprit, plus ample. L’angle accrocha ce point qui renvoie l’onde vers l’avant et je sentis le plaisir s’intensifier, la cage me scier, cette frustration familière de monter vers quelque chose qui ne pouvait pas se résoudre.

Et c’est là qu’elle s’arrêta.

Au milieu d’un mouvement. La main sur ma nuque, immobile.

Le silence dura. Trop longtemps.

J’entendais sa respiration, et la mienne, hachée, et rien d’autre.

Je tournai légèrement la tête. Dans le reflet du miroir, je la vis : arrêtée, le regard perdu quelque part au-dessus de moi, la main posée sur ma nuque sans plus rien diriger du tout.

Elle ne savait pas quoi faire ensuite.

Pas techniquement. Elle savait parfaitement quoi faire techniquement, elle aurait pu continuer les yeux fermés. C’était plus profond. Elle ne savait plus à quoi ça servait. Elle avait tout essayé sur moi, la douceur du baiser, la cruauté du gloryhole, la brutalité des pinces et de la cravache, et à chaque fois j’étais revenue. Elle avait devant elle, à quatre pattes, offert, un corps qu’elle possédait entièrement et qui, quelque part, lui échappait complètement.

Elle se retira.

Sans finir. Sans me faire finir. Sans passer à autre chose. Elle se retira, simplement, et défit le harnais.

— C’est bon, dit-elle.

Mon corps protesta, laissé en suspens, à mi-chemin, la frustration vibrant dans tout le bas-ventre. Mais ce n’était pas une privation calculée cette fois, une de ces cruautés précises qu’elle orchestrait pour me tenir. C’était autre chose. Elle avait arrêté parce qu’elle n’y était plus.

— Habille-toi, dit-elle, bien plus tôt que d’habitude.

Je me rhabillai.

Elle me raccompagna à la porte. Dans l’entrée, elle s’arrêta, et pendant une seconde j’eus l’impression qu’elle allait dire quelque chose. Quelque chose qui n’était pas un ordre.

Elle ne le dit pas.

— Bonne nuit, dit-elle simplement.

Dans le tram, ce soir-là, la phrase se forma toute seule.

Je veux qu’elle me retire la cage.

Elle arriva comme ça, nette, entière, sans que je l’aie cherchée. Pas je veux partir. Pas je veux que ça s’arrête. Juste ça : je veux respirer. Je veux récupérer cette part de mon corps qu’elle tient enfermée depuis des mois. Je veux pouvoir jouir normalement, comme tout le monde, au moins une fois, au moins pour me souvenir de ce que c’est.

C’était une demande précise. Modeste, presque. Et pourtant je sus, en la formulant, qu’elle était énorme.

Parce que la cage, c’était la dernière chose. Le tout premier signe de sa possession, celui qu’elle avait installé au tout début et qui ne m’avait jamais quittée. Le seul objet, dans toute cette histoire, dont je n’avais pas la clé. Demander qu’on me la retire, ce n’était pas demander une faveur.

C’était réclamer mon corps.

Je regardai la ville défiler par la vitre noire.

Je n’osais pas encore. Pas ce soir. Peut-être pas la semaine prochaine.

Mais la phrase était là, désormais. Posée. Elle ne repartirait plus.

Et quelque part, entre le clochard qui me fixait sous son lampadaire et Anaïs qui avait dit je t’aime en regardant le mur, je sentis que quelque chose, lentement, avait commencé à basculer.

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