Le Contrat - Chapitre 33: Ce qu’on retient

- Par l'auteur HDS Pelec -
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Récit libertin : Le Contrat - Chapitre 33: Ce qu’on retient Histoire érotique Publiée sur HDS le 06-08-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le Contrat - Chapitre 33: Ce qu’on retient
Je portai les trois graines toute la nuit.

Pas comme un fardeau, pas exactement. Plutôt comme trois objets de nature différente qu’on a glissés dans les mêmes poches et qui se heurtent à chaque mouvement sans qu’on puisse les séparer.

Le goût de Madame Stella sur ma langue, le baiser chargé, la session avec Lucas et Thomas et elle au milieu de tout ça, présente d’une façon nouvelle qui avait changé quelque chose dans l’architecture de ce qui nous liait.

Le rire dans le café, les pigeons portugais, cette envie que ça ne s’arrête pas. Plus légère, celle-là, et plus inquiétante précisément parce qu’elle était légère.

Et Naïma, dessous, plus ancienne de quelques jours seulement mais qui pesait autrement. Pas un désir, pas une attente. Une preuve. La preuve que mon corps pouvait connaître quelque chose qui ne soit ni ordonné ni surveillé, et que ce quelque chose existait vraiment, que je ne l’avais pas inventé.

Je dormis peu.

Le matin, je me préparai avec le soin habituel. Tailleur, collants, escarpins, maquillage discret. Les mèches rousses dans le miroir, la frange légèrement de côté. Éloïse Bertrand, qui allait au bureau comme tous les matins, avec trois graines dans la poitrine et pas de réponse pour aucune des trois.

Dans l’open space, je m’installai, allumai l’écran, ouvris les mails. La mécanique ordinaire du bureau reprit autour de moi, le photocopieur, les conversations étouffées, le téléphone de Marc qui sonnait deux fois avant qu’il décroche. Je travaillai. Les dossiers avançaient.

À dix heures vingt, Anaïs passa près de mon poste.

Elle ne s’arrêta pas vraiment. Elle déposa juste un document sur le coin de mon bureau en passant, quelque chose qui venait du service communication et qui me revenait pour correction, et elle dit en continuant sa marche, sans se retourner :

— Vietnamien à midi. J’ai réservé.

Je la regardai s’éloigner dans l’open space, sa façon de marcher avec cette assurance décontractée qui lui était propre, et je compris à ce moment précis que je l’attendais. Que depuis ce matin, quelque part sous les dossiers et les mails et la mécanique ordinaire, je l’attendais.

Cette pensée-là eut l’effet d’une petite alarme silencieuse, brève, précise, qui s’éteignit aussi vite qu’elle s’était allumée parce que je ne savais pas encore quoi en faire.

Je baissai les yeux sur mon écran. Je travaillai.

Le restaurant vietnamien était à deux rues, un endroit minuscule avec des tables serrées et une odeur de citronnelle et de bouillon qui prenait à la gorge dès l’entrée d’une façon agréable et immédiate. Anaïs connaissait la patronne, qui lui fit un signe depuis le fond en nous voyant arriver. On s’installa près de la fenêtre embuée.

— Pho ou bun bo ? demanda Anaïs sans ouvrir le menu.

— Je ne sais pas encore.

— Pho. C’est mieux ici.

Je pris le pho. Elle aussi. La patronne apporta deux thés sans qu’on les ait commandés, ce qui indiquait le degré de familiarité d’Anaïs avec cet endroit.

On parla d’abord de choses ordinaires, un projet en cours, une réunion absurde de la veille, le genre de conversation de bureau qu’on a même quand on est dehors parce que c’est la matière la plus facile à attraper. Puis, progressivement, comme la dernière fois, la conversation dériva vers autre chose.

Anaïs posa sa cuillère, regarda par la vitre embuée un moment.

— J’ai failli ne pas venir à ce boulot, dit-elle. J’avais un autre poste, mieux payé, plus proche de chez moi. Je l’ai refusé trois jours avant de signer.

— Pourquoi ?

Elle haussa légèrement les épaules, ce geste qui chez elle ne signifiait pas l’indifférence mais la difficulté à formuler.

— J’avais peur que ce soit trop confortable. J’ai toujours eu peur du confort. Que ça m’endorme.

Je la regardai. Il y avait dans ce qu’elle venait de dire quelque chose de sincèrement vulnérable, une information sur elle-même qu’elle ne donnait pas facilement, je le sentais, qu’elle donnait parce qu’elle avait décidé de me la donner à moi.

— Je comprends ça, dis-je.

— Toi t’as pas ce problème, dit-elle avec un sourire bref. T’es dans rien de confortable depuis que je te connais.

Je ris, courte, un peu surprise.

— Non, dis-je. Pas vraiment.

Un silence s’installa, du genre habité, pas vide.

— T’as l’impression de devenir qui tu veux devenir ? demanda-t-elle. Ou ça t’arrive dessus ?

La question était directe, posée avec cette franchise tranquille qui était sa façon d’être, sans brusquerie mais sans détour non plus. Je la regardai, et je compris qu’elle voulait vraiment savoir, pas pour commenter, pas pour juger, juste pour comprendre.

— Les deux, dis-je. Parfois je choisis. Souvent quelque chose choisit à ma place et je décide après coup que je le voulais.

Je pensai à Naïma en disant ça. À cet appartement chaud, à cette soirée que personne n’avait ordonnée. À la différence exacte entre ce que je subissais et ce que j’avais voulu.

— C’est honnête.

— C’est surtout troublant.

— Les deux ne s’excluent pas.

Je souris. Elle avait raison, comme souvent, avec cette économie de mots qui faisait que ses remarques tenaient debout sans avoir besoin d’être étayées.

— J’ai l’impression, dis-je lentement, que depuis quelques mois je suis en train de devenir quelqu’un. Pas de devenir moi, ça c’est trop simple. Devenir quelqu’un. Une personne avec un prénom et une façon de marcher et un visage qui se ressemble de plus en plus. Mais je n’ai pas toujours décidé les contours de cette personne-là. D’autres les ont décidés à ma place.

Anaïs m’écoutait, les coudes sur la table, les yeux sur moi, sans chercher à remplir les silences que je laissais entre les phrases.

— Et c’est bien ou c’est mal ? dit-elle quand je m’arrêtai.

— Je ne sais pas encore. Les deux, probablement.

Elle hocha la tête. Lentement, comme quelqu’un qui intègre quelque chose au lieu de simplement l’enregistrer.

Un silence.

Dehors, la rue continuait. La vitre était toujours embuée. Nos bols étaient vides depuis un moment, et aucune de nous deux n’avait fait mine de partir.

C’est dans ce silence-là qu’Anaïs se pencha légèrement vers moi.

Ce fut un mouvement infime, à peine perceptible, mais je le perçus avant même de pouvoir l’analyser, cette façon qu’a un corps de signaler ses intentions avant que la tête n’ait formulé quoi que ce soit. Ses yeux étaient sur les miens, et dans ses yeux il y avait quelque chose que je n’avais pas encore vu aussi clairement, quelque chose qui n’était plus de l’amitié mais qui en était proche, juste à côté, de l’autre côté d’une frontière qu’elle s’apprêtait à franchir.

Je reculai.

D’un demi-centimètre, pas plus. Un mouvement du buste, léger, presque imperceptible. Mais suffisant. Elle le sentit, s’arrêta, se redressa doucement.
Un silence différent des précédents tomba entre nous.

Je voulus parler, expliquer, dire quelque chose qui aurait rendu ce recul moins abrupt, moins froid, qui aurait dit ce qu’il n’était pas : un refus. Parce que ce n’était pas un refus. C’était autre chose, quelque chose que je n’avais pas les mots pour formuler dans ce restaurant vietnamien avec la patronne qui débarrassait les tables autour de nous.

Anaïs prit son verre de thé. Le tint entre ses deux mains sans boire.

— C’est bon, dit-elle simplement. C’est bon.

Sa voix était douce, sans blessure visible, mais avec quelque chose dedans qui disait qu’elle avait compris que c’était compliqué, pas que c’était non.

— Anaïs, dis-je.

— Non, dit-elle. Vraiment. C’est bon.

Elle leva les yeux vers moi, et dans ce regard-là il n’y avait pas de reproche. Juste une patience tranquille, le regard de quelqu’un qui peut attendre parce qu’elle a décidé que ça valait la peine d’attendre.

On paya. On sortit. Dans la rue, elle remit son écharpe avec ces gestes rapides que je commençais à connaître.

— Même heure la semaine prochaine ? dit-elle.

— Oui, dis-je.

Elle repartit vers l’immeuble. Je la suivis, quelques pas derrière, avec ce recul dans la poitrine qui n’était pas du soulagement mais quelque chose de plus douloureux, quelque chose qui ressemblait au regret de ne pas avoir avancé au lieu de reculer.

L’après-midi, je ne travaillai pas bien.
Les chiffres existaient sur l’écran, les dossiers existaient sur le bureau, mais ma tête était ailleurs, divisée entre deux endroits qui ne communiquaient pas. D’un côté, Anaïs et le millimètre de recul et ses yeux qui n’avaient pas eu de reproche. De l’autre, plus ancien, plus lourd, la chaise vide de Julien.

Je suis parti. C’était mieux ainsi. Pour tout le monde je crois.

Je n’avais jamais eu la certitude absolue que Madame Stella avait fait partir Julien. Juste cette réponse dans le couloir, les départs font partie de la vie d’une entreprise, ni oui ni non, une phrase qui pouvait vouloir dire n’importe quoi et qui pourtant disait quelque chose de précis. Et le timing, surtout. Le timing parfait entre ma confession et la chaise vide.

Si elle avait fait ça pour Julien, elle pouvait le faire pour Anaïs.

La pensée était froide, simple, mécanique dans sa logique. Anaïs travaillait ici. Anaïs dépendait de cette entreprise. Anaïs n’avait rien demandé à personne, elle était simplement venue s’asseoir à côté de moi un vendredi à la cafétéria parce qu’elle avait décidé que c’était bien de le faire.

Et si je laissais quelque chose se développer entre nous, est-ce que je faisais à Anaïs ce que j’avais fait à Julien sans le vouloir ?

Je posai mon stylo. Je regardai la chaise d’Anaïs, en bout de rangée, où elle travaillait avec cette concentration tranquille qui lui était propre, un écouteur dans une oreille, l’autre à l’air, toujours à moitié disponible.

Elle sentit peut-être mon regard. Elle leva les yeux, croisa les miens une seconde, sourit brièvement. Ce sourire-là, petit, réel, qui ne demandait rien, me fit quelque chose dans la poitrine que je n’essayai pas de nommer.

Je baissai les yeux sur mon écran.

Le soir, je montai chez Madame Stella pour un dossier qu’elle m’avait demandé de lui apporter avant le lendemain matin. Rien d’autre. Pas de session, pas de convocation, juste un document à remettre en main propre.

Elle ouvrit, prit le dossier, l’ouvrit brièvement pour vérifier que tout était là.

— Bien, dit-elle.

Elle allait refermer la porte.

— Madame, dis-je.

Elle s’arrêta. Me regarda.

Je ne savais pas ce que j’allais dire. Je n’avais pas préparé de phrase, pas de question précise. Je la regardai simplement, et je cherchai dans ses yeux verts quelque chose, un signe, une indication, n’importe quoi qui m’aurait dit ce qu’elle savait et ce qu’elle ne savait pas, ce qu’elle avait fait et ce qu’elle ferait.

Il n’y avait rien.

Ou plutôt : il y avait tout ce qu’il y avait toujours, cette fixité froide et précise qui ne livrait rien de ce qui se passait derrière, qui regardait sans expliquer, qui attendait sans s’impatienter.

— Bonne nuit, Madame, dis-je.

— Bonne nuit, Éloïse.

La porte se referma.

Dans l’ascenseur, je regardai mon reflet dans les portes polies. La coupe, les mèches, le visage. Et derrière ce visage, quelque part, trois graines qui n’avaient toujours pas de réponse.

L’une d’elles faisait peur.

L’autre aussi, mais différemment.

Et la troisième, la plus discrète, ne faisait pas peur du tout. Elle disait simplement : c’est possible.

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