Faute de mot plus précis : Chapitre 3 – Vingt-trois minutes

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 18-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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C’est lui qui m’a tendu le téléphone.

Je veux que ce soit dit tout de suite, parce que c’est la seule chose à laquelle je me suis raccrochée pendant les heures qui ont suivi, et parce que sans ça je crois que je serais devenue folle. Je n’ai pas fouillé. Je n’ai pas attendu qu’il dorme pour lui coller le pouce sur le capteur. Je n’ai pas installé de logiciel, je n’ai pas lu par-dessus son épaule dans le train.

Il me l’a donné.

C’était le deuxième dimanche de décembre, en fin de matinée. Il était sous la douche depuis dix minutes. J’étais à la table avec le classeur ouvert à l’intercalaire bleu, parce que le traiteur voulait une confirmation écrite du nombre de menus végétariens avant le 31 et que je n’avais plus le devis.

J’ai crié à travers la porte.

— Tu l’as reçu, toi, le devis Grangier ?
— Dans mes mails !
— Je peux pas, c’est ta boîte !

Un silence, le bruit de l’eau, et puis :

— Prends mon tél ! Il est sur le lit ! Sept-quatre-zéro-neuf !

J’ai eu une seconde d’hésitation, et je me souviens exactement de ce que j’ai pensé pendant cette seconde-là, parce que c’était réconfortant : ce n’est plus ma date de naissance.

C’était son ancien code, pendant des années. Il l’avait changé. J’ai pensé que c’était sûrement une directive du groupe, encore, un truc sur les codes trop devinables, et j’ai été un peu vexée deux secondes, de cette vexation minuscule et bête qu’on a pour les symboles.

Je suis allée chercher le téléphone sur le lit.

–––

Le devis était là. Grangier Traiteur, 12 novembre, avec la pièce jointe. Je me le suis transféré sur ma propre adresse, j’ai vérifié que c’était parti, et voilà. Trente secondes. C’était fini.

C’est en revenant à l’écran d’accueil que la bannière est tombée.

Une notification, en haut, une application dont je ne connaissais pas l’icône. Un rond violet. Pas de nom d’expéditeur, juste une initiale, et une ligne de texte tronquée.

Je l’ai lue sans le vouloir. On les lit toujours sans le vouloir, c’est fait pour ça.

Ça disait : *alors, on remet ça quand.*

Je suis restée debout à côté du lit avec le téléphone dans la main.

Il y a eu un temps que je ne saurais pas mesurer. La douche continuait dans la pièce d’à côté. J’entendais Noah chanter quelque chose, mal, comme toujours. Dehors il faisait ce gris blanc de décembre qui ne bouge pas de la journée.

Et j’ai pensé, très clairement, presque à voix haute : *tu peux poser ce téléphone.*

C’était vrai. Je pouvais le poser sur le lit, exactement comme je l’avais trouvé, retourner à mon classeur, et il serait sorti de la salle de bain en frottant ses cheveux avec la serviette, et on aurait mangé, et on serait allés voir mes parents le mardi. Il y avait une version de cette journée où je posais le téléphone. Elle existait. Elle a existé pendant peut-être vingt secondes.

Une deuxième bannière est tombée.

*jeudi ça joue pour moi*

J’ai ouvert l’application.

–––

Il y avait onze conversations.

Je dis onze parce que je les ai comptées, plus tard, en essayant de comprendre ce que je regardais. Sur le moment je n’ai rien compté du tout. J’ai fait défiler et le sol s’est ouvert.

Ce n’était pas ce que j’imaginais. Je crois que j’avais déjà, quelque part, une image toute faite de ce que serait une infidélité : une autre femme, un prénom, une histoire d’amour parallèle, quelque chose qui aurait eu la décence d’être un sentiment. Une rivale. Quelque chose contre quoi on peut se comparer.

Ce n’était pas ça du tout.

C’étaient des rendez-vous. Des horaires. Des adresses, des étages, des codes d’entrée. *je peux à 19h mais faut que je sois parti à 20h30.* *t’es sur place ?* *j’arrive dans 20 min.* *parking derrière l’immeuble.* Une logistique. La même logistique exactement que celle qu’il déploie pour ses clients, ce sens de l’organisation que j’admirais, ce talent qu’il a pour caser onze choses dans une journée qui n’en contient que six.

Des femmes. Des hommes aussi. Des gens dont il n’avait pas le nom, seulement une initiale ou un pseudo, et dans plusieurs conversations il était clair qu’ils ne s’étaient jamais vus avant et ne se reverraient pas.

J’ai fait défiler vers le haut. La conversation la plus ancienne remontait à quatorze mois.

Quatorze mois.

J’ai posé une main sur la commode parce que la pièce s’est mise à pencher. Quatorze mois, ça voulait dire octobre de l’année précédente. Ça voulait dire avant la demande. Il m’a demandé de l’épouser au mois de mars, sur le quai, avec le lac derrière et une bague qu’il avait fait faire.

Il avait déjà commencé.

–––

C’est un peu plus bas que je suis tombée sur la phrase.

Elle était dans une conversation qui datait de la fin novembre, et je ne la cherchais pas, et je ne l’oublierai pas.

L’autre écrivait : *tu prends quoi comme précautions*

Et lui répondait : *rien, j’aime pas. je fais gaffe aux gens que je choisis*

Je fais gaffe aux gens que je choisis.

Je me suis assise sur le bord du lit.

L’homme qui explique aux Perrin qu’un stock à quatre cent mille dans une zone inondable ne se protège pas avec de la bonne volonté. L’homme dont le métier consiste littéralement à faire comprendre aux gens que le risque ne se calcule pas au feeling. L’homme qui dit, en soufflant sur son café, que personne ne croit jamais que ça va lui tomber dessus.

Et à la seconde suivante, j’ai compris qu’il ne s’agissait plus de lui.

Il s’agissait de moi.

Le dimanche matin sous la couette. Le poids de son corps. Sa bouche à l’endroit exact où il fallait. Huit ans de topographie. Il n’y avait pas eu une seule fois, jamais, en huit ans, où on avait utilisé quoi que ce soit, parce qu’on était nous, parce que j’avais un stérilet depuis 2019, parce qu’il n’y avait aucune raison.

J’ai pensé au cabinet de la gynécologue, à l’avenue en pente, à la pensée d’une seconde et demie dont j’avais eu tellement honte que j’avais accéléré le pas.

J’ai pensé : elle m’a proposé. Elle m’a proposé et j’ai souri.

Je me suis levée d’un coup et j’ai eu juste le temps d’arriver au lavabo de la cuisine.

–––

La douche s’est arrêtée.

Ce bruit-là, la fin du jet, le grincement du mitigeur. Il y a eu le silence particulier d’une salle de bain juste après, puis le glissement du rideau.

J’ai regardé mes mains. Elles tenaient toujours le téléphone. Elles ne tremblaient pas du tout, ce qui m’a paru monstrueux.

Et là, sans avoir rien décidé, sans que ça passe par une pensée, j’ai attrapé le mien sur la table, j’ai ouvert l’appareil photo, et j’ai photographié l’écran. La conversation de fin novembre, avec la phrase. Puis la liste des onze. Puis la plus ancienne, avec la date. Trois photos, en quinze secondes, avec des gestes propres et rapides que je n’ai pas reconnus comme les miens.

Puis j’ai verrouillé son téléphone, je suis retournée dans la chambre, et je l’ai reposé sur le lit. Face contre le drap. Dans le même sens.

Je me suis rassise à la table. J’ai remis le classeur devant moi, ouvert à l’intercalaire bleu, et j’ai posé les mains à plat de chaque côté.

Il est sorti de la salle de bain en frottant ses cheveux avec la serviette.

— Tu l’as trouvé ?

J’ai levé la tête.

— Oui.
— Ils veulent le nombre pour quand, déjà ?
— Le trente et un.
— On a le temps.

Il a traversé le salon en caleçon, il a ouvert le frigo, il a bu au goulot de la bouteille de jus d’orange comme il le fait depuis huit ans et comme je lui reproche depuis huit ans.

— Il reste du pain ?
— Dans la corbeille.

Il a pris le pain. Il s’est retourné, il s’est appuyé contre le plan de travail et il m’a regardée en mâchant.

— Ça va, toi ?

Et j’ai dit oui.

J’ai dit oui, et j’ai souri, et je me suis entendu ajouter que j’étais juste fatiguée, que la semaine avait été longue, qu’il y avait eu la sortie au musée avec les grands.

Il a hoché la tête et il est allé s’habiller.

–––

Vingt-trois minutes.

C’est le temps qu’il y a eu entre la bannière violette et le moment où il m’a demandé si ça allait. Je le sais parce que le devis Grangier est arrivé dans ma boîte à onze heures deux et que j’ai regardé l’heure sur le four quand il est parti s’habiller : onze heures vingt-cinq.

Vingt-trois minutes pour que huit ans changent de nature.

Je suis restée à cette table jusqu’à midi. Devant moi il y avait le classeur, l’intercalaire bleu, la liste des cent douze invités, le plan de table où l’oncle Bertil et la tante Émilienne n’étaient toujours pas réconciliés, et les échantillons de papier pour les faire-part.

J’en ai pris un entre deux doigts. Le crème.

Il avait raison. Il est neutre.

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