Le Contrat - Chapitre 47: Deux cartons

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 07-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Julien annonça son départ un jeudi soir, entre le plat et le fromage.

Il attendit qu’Anaïs ait posé le plateau sur la table, il prit une inspiration comme quelqu’un qui a répété sa phrase toute la journée, et il dit :

— J’ai trouvé un studio.

Le silence dura une demi-seconde.

Puis Anaïs poussa un cri qui dut réveiller l’immeuble entier et se leva pour le prendre dans ses bras.

— Où ? dit-elle. Quand ? Combien ? Raconte tout.

— Doucement.

— Je ne veux pas aller doucement, dit-elle. Raconte.

Il raconta. Un studio de vingt-deux mètres carrés en troisième couronne, au sixième sans ascenseur, avec une kitchenette et une salle d’eau grande comme une cabine téléphonique. Une agence qui avait accepté son dossier parce que le CDD était signé, parce qu’il avait trois mois de fiches de paie, parce qu’Anaïs s’était portée garante et qu’elle avait passé un coup de fil au propriétaire.

— Tu as appelé le propriétaire ? dit-il.

— Peut-être.

— Anaïs.

— Il posait des questions idiotes. Je lui ai répondu.

Il la regarda un moment.

— Merci, dit-il simplement.

— Arrête.

— Non, je ne vais pas arrêter. Je vais le dire encore quelques fois avant de partir, il faudra que tu le supportes.

Il se tourna vers moi.

— Toutes les deux.

Je souris. Ma gorge était serrée d’une façon que je n’avais pas anticipée.

— C’est quand ? dis-je.

— Samedi.

— Samedi cette semaine ?

— Les clés sont dispo, dit-il. Et j’ai deux cartons. Ça va pas prendre longtemps.

Deux cartons.

Ce fut ce détail qui me travailla toute la soirée, et toute la nuit, et le lendemain au bureau.

Deux cartons, un CDD, un studio au sixième sans ascenseur.

Il y a trois mois, cet homme dormait sous un lampadaire avec un duvet et une bouteille en plastique. Il avait perdu son travail, son appartement, ses références, ses amis, sa santé, jusqu’à son nom quand les gens le contournaient sur le trottoir.

En trois mois, il avait tout remonté. Pas tout : une petite vie, précaire, deux cartons et vingt-deux mètres carrés. Mais une vie. À lui. Avec une adresse dessus et son nom sur la boîte aux lettres.

Trois mois.

Et moi ?

Je fis le compte, à mon bureau, un stylo en suspens au-dessus d’un dossier que je ne lisais pas.

Onze mois. Bientôt douze.

Douze mois pendant lesquels j’avais changé de prénom, de cheveux, de garde-robe, de corps, de façon de respirer, de marcher, de m’asseoir. Douze mois d’apprentissages, de seuils franchis, de choses découvertes que je n’aurais jamais imaginées.

Et j’étais exactement au même endroit qu’au premier soir.

Le même appartement au cinquième. Les mêmes messages à dix-sept heures. La même porte devant laquelle je montais quand elle le décidait.

Julien avait touché le fond et remonté.

Moi je n’avais fait que m’enfoncer avec beaucoup d’élégance.

Le samedi matin, on porta les cartons.

Il n’y en avait vraiment que deux. Des vêtements donnés par une association, quelques papiers, une paire de chaussures, un mug qu’Anaïs lui avait offert et qu’il avait tenu à emporter.

Le studio était minuscule et sentait la peinture fraîche. Il n’y avait rien dedans : un matelas au sol qu’un collègue lui avait donné, une table pliante, deux chaises dépareillées qu’Anaïs avait sorties de sa cave.

Il resta debout au milieu, à regarder autour de lui.

— C’est tout petit, dit-il.

— C’est à toi, dit Anaïs.

Il hocha la tête et se détourna, et je vis ses épaules bouger une fois.

On déjeuna sur la table pliante, avec des sandwichs et une bouteille de vin bu dans des gobelets, parce qu’il n’avait pas encore de verres.

Anaïs partit vers seize heures. Elle avait un truc.

Elle avait toujours un truc quand il fallait laisser deux personnes seules.

Julien me raccompagna jusqu’au palier.

— Éloïse.

— Oui ?

Il s’appuya contre le chambranle.

— Je peux te dire un truc que tu vas pas aimer ?

— Ça dépend.

— Je le dis quand même.

Il croisa les bras.

— Moi, j’ai touché le fond. Vraiment. Il y a un soir en novembre où j’ai dormi dans un parking souterrain parce qu’il gelait, et où j’ai compris que ma vie d’avant n’existait plus du tout. Que je pouvais plus la récupérer. Qu’elle était finie.

Il me regarda.

— Et c’est à partir de ce moment-là que ça a commencé à remonter. Pas avant. Parce que tant que t’es à mi-hauteur, tu passes ton temps à essayer de te rattraper à ce que t’as perdu. Tu tends les bras vers le haut. Tu remontes pas, tu t’accroches.

Il fit une pause.

— Toi, t’as pas touché le fond.

— Julien…

— Attends. Je dis pas que tu souffres pas. Je dis pas que c’est facile. Je dis juste : t’as un travail, un salaire, un appartement, une femme qui t’aime, des amis. T’as tout. Y a rien qui t’oblige à partir.

Il haussa les épaules.

— Et c’est ça ton problème, en fait. C’est que tu peux rester indéfiniment. C’est vivable. C’est même très vivable.

Il se redressa.

— Moi j’ai eu de la chance : j’ai pas eu le choix. Toi tu l’as. Et le choix, c’est beaucoup plus dur.

Je restai silencieuse.

— Voilà, dit-il. C’est tout ce que j’avais à dire.

Il me serra dans ses bras, longtemps.

— Viens dimanche prochain, dit-il. J’aurai peut-être des verres.

Le message arriva le dimanche soir.

Et il n’avait pas le bon format.

Je voudrais te voir. Pas pour une session. Est-ce que tu accepterais de venir dîner mardi ? Vingt heures, si c’est possible pour toi.

Je le lus quatre fois.

Il y avait tout ce qui n’allait pas dedans. Je voudrais. Pas ce soir, vingt heures. Une question. Un conditionnel. Si c’est possible pour toi, comme si mon emploi du temps existait, comme si j’avais des obligations qui pouvaient primer sur les siennes.

Et le mot dîner. Elle ne m’avait jamais fait dîner. En un an, pas une fois. J’avais bu de l’eau, du vin, même de la pisse dans ce salon, jamais mangé.

Je montrai le message à Anaïs.

Elle le lut deux fois, en silence.

— Ah, dit-elle.

— Quoi ?

— Rien.

— Anaïs.

Elle me rendit le téléphone.

— Elle a changé de stratégie, dit-elle. Et celle-là est beaucoup plus dangereuse que les autres.

— Tu crois que c’est calculé ?

Elle réfléchit vraiment.

— Non, dit-elle enfin. C’est ça le pire. Je crois que c’est sincère.

Elle ouvrit à vingt heures pile.

Elle portait une robe.

Ce fut ça, le premier choc. Pas un tailleur, pas le pull gris des soirs où personne ne vient. Une robe. Bleu nuit, simple, coupée près du corps, avec des manches trois-quarts. Quelque chose qu’on choisit, qu’on sort d’une penderie, qu’on décide de mettre.

Elle s’était habillée pour moi.

Je restai une seconde de trop sur le palier.

— Entre, dit-elle.

Et l’appartement sentait la nourriture.

Ce fut ça, le premier choc. Ce salon minéral, impersonnel, avec son marbre et son ordre chirurgical, sentait le beurre chaud et l’oignon. La table basse avait été poussée. Une petite table avait été dressée près de la fenêtre, avec deux assiettes, deux verres, deux couverts.

Elle avait mis une nappe.

— Assieds-toi, dit-elle.

Puis elle se reprit.

— Enfin. Si tu veux.

Je m’assis.

Ce fut long à démarrer.

Elle servit le vin en renversant deux gouttes, ce qui ne lui arrivait jamais. Elle apporta un plat, une sorte de gratin, qu’elle avait manifestement fait elle-même et qui était trop cuit sur les bords.

— C’est brûlé, dit-elle en s’asseyant.

— Ce n’est pas brûlé.

— Si.

Elle regarda le plat, contrariée par ce détail comme elle aurait été contrariée par une posture mal tenue.

— Je ne cuisine jamais, dit-elle.

— Ça se voit.

Elle releva les yeux, et je crus une seconde avoir été trop loin.

Elle sourit.

Un vrai sourire, bref, presque surpris de lui-même.

— Oui, dit-elle. Ça se voit.

On mangea. C’était mauvais et ça n’avait aucune importance.

Elle me posa des questions.

C’était ça, le plus déstabilisant : elle posait des questions et elle attendait les réponses. Pas ce ratissage méthodique qu’elle appelait une conversation, pas ces questions en entonnoir qui cherchaient une faille. Des questions ordinaires. Ce que je lisais. Si j’aimais ce quartier. Comment j’avais trouvé mon appartement.

Elle écoutait mal, d’abord. Elle avait cette raideur des gens qui ont appris une technique dans un livre et qui pensent à la technique au lieu d’écouter. Deux fois elle enchaîna sur une question suivante avant que j’aie fini.

Puis, progressivement, ça se détendit.

Elle rit une fois. J’avais raconté quelque chose de bête, une histoire d’imprimante au bureau, et elle rit. Un rire court, presque un souffle, mais un rire.

Je n’avais jamais entendu ce son.

Ce fut au dessert, qu’elle avait acheté parce qu’elle savait ses limites, qu’elle commença à parler.

— Tu m’as demandé, une fois, pourquoi je faisais ça.

— Je ne crois pas.

— Tu me l’as demandé avec ton visage. Plusieurs fois.

Elle tourna son verre entre ses doigts.

— Je vais te raconter quelque chose. C’est tout petit et ça n’a l’air de rien.

Elle regarda la fenêtre.

— J’avais onze ans. Ma mère partait souvent. Pas dramatiquement, elle revenait toujours, mais elle partait. Trois jours, une semaine. Un homme, un travail, je n’ai jamais vraiment su.

Elle but une gorgée.

— La fois dont je parle, elle est partie un jeudi et j’étais seule. J’ai pleuré. J’ai supplié. Je me suis accrochée à sa manche dans le couloir, littéralement, à onze ans, et je lui ai dit que je serais sage, que je ferais tout ce qu’elle voudrait, que je serais parfaite.

Elle posa son verre.

— Elle est partie quand même.

Un silence.

— Elle est revenue le mardi suivant. Et j’ai fait quelque chose de différent : je ne lui ai pas parlé. Pas un mot, pendant deux jours. Elle me demandait quelque chose, je répondais par oui ou par non. Elle essayait de me faire rire, je ne riais pas.

Elle me regarda.

— Et elle est restée trois semaines.

Ma poitrine se serra.

— Voilà, dit-elle. C’est tout. C’est ça, l’histoire. Une petite fille de onze ans qui découvre en deux jours que supplier ne marche pas, et que le retrait marche. Que la tendresse fait partir les gens et que le contrôle les fait rester.

Elle haussa les épaules.

— Après, j’ai passé trente ans à perfectionner la méthode.

— Madame Stella…

— Non. Ne dis rien. Ce n’est pas une excuse. Je sais très bien ce que je fais, je ne suis pas une victime de mon enfance, j’ai eu quarante ans pour comprendre et corriger.

Elle marqua une pause.

— Je te raconte ça pour une seule raison : c’est que ça marche.

Elle me fixa.

— Ça a toujours marché. Sur tout le monde. Sur toi aussi. Et c’est ça mon problème ce soir, parce que je suis en train d’essayer quelque chose qui n’a jamais marché et que je ne sais pas faire.

— Qu’est-ce que vous essayez ? dis-je.

Elle mit très longtemps à répondre.

— Je voudrais que tu viennes ici sans que je te le demande.

Sa voix était basse.

— C’est tout. C’est ça que je voudrais. Que tu montes un soir parce que tu en as envie, pas parce que j’ai envoyé un message à dix-sept heures.

Elle eut un geste sec de la main, agacée contre elle-même.

— Je sais que c’est ridicule à dire comme ça.

— Ce n’est pas ridicule.

— Si. Parce que je ne sais pas comment on obtient ça. Je sais comment on obtient qu’une personne vienne quand on lui dit de venir. Ça, je sais faire, je le fais très bien. L’autre chose, je n’ai aucune idée.

Elle releva les yeux, et ils étaient nus.

— Il n’y a pas de protocole. C’est ce que je découvre depuis quelques semaines. Il n’y a pas de méthode, pas de progression, pas de seuils à faire franchir. Il n’y a rien à construire. Et moi je ne sais faire que construire.

Elle secoua la tête.

— Je suis en train de perdre, Éloïse.

Le mot tomba entre nous.

— Je ne dis pas ça pour que tu me rassures. Je le constate. Je te regarde depuis quatre mois et je vois quelqu’un qui s’en va très lentement, sans bouger, sans rien dire, et je n’ai aucun outil pour empêcher ça. Tous ceux que j’ai accélèrent le processus.

Elle eut ce sourire terrible.

— C’est le problème d’avoir passé sa vie à apprendre une seule langue.

On resta assises longtemps.

Puis elle se leva et commença à débarrasser, et je me levai pour l’aider, et on fit la vaisselle côte à côte dans une cuisine trop grande, en silence, comme deux personnes ordinaires un mardi soir.

Ce fut ça, le plus insupportable. Pas les confidences. La vaisselle.

Elle referma le lave-vaisselle. S’essuya les mains.

Et elle resta là, appuyée contre le plan de travail, à me regarder, sans savoir quoi faire de la suite.

— Normalement, dit-elle, c’est le moment où je te donne un ordre.

— Oui.

— Je ne vais pas le faire.

— Je sais.

Le silence dura.

Alors je fis un pas vers elle et je l’embrassai.

Elle eut un mouvement de surprise. Une fraction de seconde, un raidissement, et je crus qu’elle allait me repousser.

Puis elle répondit.

Et ce fut immédiatement différent de tout ce qu’on avait fait.

Il n’y avait pas de projet dans ce baiser. C’était ça, l’anomalie. Chacun de ses gestes, depuis un an, avait été une étape vers quelque chose. Là, il n’y avait rien après. Un baiser qui ne menait nulle part, qui n’était que lui-même.

Ses mains ne surent pas où aller.

Je le sentis très nettement. Elles se posèrent sur ma taille, se déplacèrent, revinrent. Elles cherchaient une fonction. Elles étaient habituées à corriger un angle, à maintenir une nuque, à guider un bassin, et là on ne leur demandait rien.

Elle finit par les poser sur mes épaules, maladroitement, comme quelqu’un qui pose ses mains sur les épaules de quelqu’un.

— Viens, dis-je.

Et je l’emmenai dans sa propre chambre.

Je n’y étais entrée que trois fois en un an, toujours pour aller chercher quelque chose.

Elle alluma la lampe de chevet. Le lit était fait au carré.

Elle resta debout au pied du lit, les bras un peu écartés du corps, et je vis passer sur son visage quelque chose que je n’y avais jamais vu.

De la panique.

Très légère, très brève, immédiatement rangée. Mais elle était là.

— Je ne sais pas comment on fait, dit-elle.

— Vous savez très bien comment on fait.

— Non. Je sais comment on te fait des choses. Ce n’est pas pareil.

Elle avait raison, évidemment. Et l’entendre le formuler aussi clairement me serra la gorge.

— Alors laissez-moi faire, dis-je.

Elle ne bougea pas.

— Vous pouvez dire stop, ajoutai-je. À n’importe quel moment.

Quelque chose passa dans ses yeux.

— Répétez-le, dis-je.

Elle mit trois secondes.

— Je peux dire stop.

— Bien.

Je m’approchai et je commençai à la déshabiller.

Elle se laissa faire mal.

C’est la seule façon de le dire. Son corps ne savait pas être passif. À chaque geste, elle avait un micro-mouvement pour anticiper, pour aider, pour reprendre la main. Quand je fis passer son pull par-dessus sa tête, elle leva les bras une demi-seconde trop tôt.

Je vis son corps pour la première fois.

En un an, elle ne s’était jamais entièrement déshabillée devant moi. Jamais. Elle relevait sa jupe, elle ouvrait un chemisier, mais elle restait habillée. Elle restait la personne habillée dans la pièce.

Elle était mince, avec cette pâleur des rousses, et des taches de rousseur sur les épaules et le haut des bras que je n’avais jamais vues. Une cicatrice ancienne sur le flanc gauche, une ligne blanche de cinq centimètres. Des seins petits, hauts. Une clavicule très marquée.

Elle croisa les bras sur sa poitrine.

Ce geste-là, cette pudeur ordinaire, banale, celle de n’importe qui, me bouleversa plus que tout le reste de la soirée.

— Ne faites pas ça, dis-je doucement.

Elle décroisa les bras avec un effort visible.

Je la fis s’allonger.

Je pris mon temps.

Je l’embrassai partout, longuement, sans destination. La bouche, le cou, la clavicule, l’intérieur du bras. Et à chaque fois je sentais son corps se tendre, non pas de plaisir, mais d’incompréhension. Il attendait un ordre. Il cherchait la structure.

— Détendez-vous.

— J’essaie.

— Vous n’avez rien à faire.

— C’est bien le problème, dit-elle.

Je descendis. Sa main partit vers ma nuque par réflexe. Le geste de guidage, celui qu’elle avait fait mille fois. Et elle s’arrêta à mi-course, se rendant compte, et laissa son bras retombersur le drap.

Ce petit avortement de geste me fit presque mal.

Je posai ma bouche sur elle.

Je connaissais ce goût mieux que n’importe quoi au monde. Je l’avais eu sur la langue des centaines de fois, dans toutes les configurations, agenouillée, immobilisée, punie, récompensée. Je savais exactement ce qui marchait, où et à quel rythme, parce qu’elle avait passé un an à me le faire apprendre.

Sauf que là, personne ne guidait.

Il n’y avait pas de main dans mes cheveux pour corriger. Pas de plus bas, pas de plus souple, pas de tu ne t’arrêtes pas sans ma permission.

Il n’y avait que son corps, sous ma bouche, et mon choix de ce que j’en faisais.

Elle mit un temps fou à lâcher.

Sa respiration restait contrôlée, comptée, comme si elle tenait une posture. Deux ou trois fois elle amorça une phrase, une consigne, probablement, et se tut.

— Arrêtez de penser, murmurai-je.

— Je ne pense pas.

— Vous pensez tellement fort que je l’entends.

Elle eut un souffle, presque un rire, et quelque chose se relâcha enfin dans ses cuisses.

Alors je remontai, je m’allongeai contre elle, et je glissai ma main.

Ce fut ça qui la fit basculer.

Pas la technique. Le fait d’être tenue en même temps. Mon corps contre son flanc, ma bouche dans son cou, ma main entre ses cuisses, et rien d’autre. Aucun instrument, aucune trousse, aucun protocole.

Elle se mit à respirer plus haut.

— Éloïse.

— Je suis là.

— Est-ce que…

Elle s’arrêta.

— Quoi ?

Elle mit deux secondes.

— Est-ce que c’est bien ?

La question me traversa comme une lame.

Cette femme. Cette femme qui m’avait ouvert le corps au-delà de ce que je croyais possible, qui avait des mains capables de m’emmener dans des états sans nom, qui n’avait jamais eu un doute sur un geste en un an entier.

Est-ce que c’est bien ?

Elle ne savait pas. Elle n’avait aucune idée. Elle était allongée nue dans son propre lit et elle demandait à quelqu’un si elle faisait ça correctement.

— C’est bien, dis-je. Ne bougez pas. Laissez-moi.

Elle laissa.

Et je la sentis lâcher, enfin, complètement, dans une capitulation qui n’avait rien à voir avec les miennes. Pas une soumission, juste l’abandon de quelqu’un qui arrête de surveiller.

Elle jouit en silence, comme elle avait toujours joui, mais différemment. Sans se raidir vers quelque chose. En s’ouvrant vers le bas, dans le matelas, la tête tournée sur le côté, une main serrée sur mon avant-bras.

Elle trembla longtemps après.

Elle ne dit rien pendant plusieurs minutes.

Elle restait allongée sur le dos, à fixer le plafond, et je voyais sa poitrine monter et descendre.

Puis elle se tourna vers moi.

— Merci, dit-elle.

Elle n’avait jamais dit ce mot. Pas une fois en un an.

— Vous n’avez pas à…

— Si.

Elle chercha quelque chose à faire de ses mains, n’importe quoi, et elle finit par en poser une sur mon bras.

— Reste, dit-elle.

Puis, immédiatement, avec une panique visible :

— Ce n’est pas un ordre. C’est une demande. Tu peux dire non.

Je restai.

Elle s’endormit avant moi, ce qui n’était jamais arrivé.

Je la regardai dormir dans la lumière de la lampe de chevet. Sans tailleur, sans autorité, sans cette verticalité qui la précédait dans toutes les pièces. Juste une femme de quarante et quelques années, mince, avec des taches de rousseur sur les épaules et un pli entre les sourcils qui ne partait pas même dans le sommeil.

Je me levai vers deux heures.

Je me rhabillai sans bruit. Je laissai un mot sur la table de la cuisine. Trois lignes, rien d’important. Parce que partir sans rien dire aurait été cruel et que je n’avais plus envie d’être cruelle avec elle.

Dans le tram, je regardai la ville défiler.

Et je compris que quelque chose venait de changer de nature.

Pendant onze mois, la question avait été : est-ce que je peux partir ? Est-ce que j’ai la force, est-ce que j’en suis capable, est-ce qu’elle me laissera faire, est-ce que quelqu’un d’autre le paiera à ma place.

Cette question-là était réglée. Je pouvais. Depuis quelques semaines je savais que je pouvais.

La nouvelle question était pire.

Est-ce que je veux ?

Parce qu’une Madame Stella cruelle, on la quitte. Une Madame Stella qui brûle un gratin, qui raconte une histoire de couloir à onze ans, qui demande est-ce que c’est bien dans son propre lit et qui dit merci pour la première fois de sa vie, celle-là, je ne savais pas comment la laisser.

T’as pas touché le fond, avait dit Julien. Et c’est ça ton problème. Tu peux rester indéfiniment. C’est vivable.

Il avait raison.

C’était même en train de devenir désirable.

Anaïs dormait quand j’arrivai.

L’appartement était plus silencieux depuis le départ de Julien. Le canapé était vide, la couette pliée dans le placard, et il y avait un creux dans la pièce à l’endroit où quelqu’un avait dormi pendant trois mois.

Je me glissai dans le lit.

Anaïs remua sans se réveiller vraiment, chercha ma main, la trouva.

— Ça va ? marmonna-t-elle.

Je regardai le plafond dans le noir.

— Je ne sais pas, dis-je.

Mais elle s’était déjà rendormie.

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