Le Contrat - Chapitre 44: Prendre
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 02-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Il était une heure vingt quand je poussai la porte.
Anaïs m’attendait dans la cuisine, assise sur le plan de travail, une tasse de thé froid à côté d’elle. Elle avait éteint toutes les lumières sauf celle de la hotte.
Elle mit un doigt sur sa bouche et désigna le salon du menton.
Je m’avançai sans bruit. Julien dormait sur le canapé, roulé sur le côté sous la couette, le visage tourné vers le dossier. Il respirait profondément, sans un mouvement. Le sommeil de quelqu’un qui n’a pas dormi au chaud depuis des mois.
Je revins dans la cuisine. Anaïs referma la porte derrière moi, doucement.
— Il s’est endormi à dix heures et demie, chuchota-t-elle. Au milieu d’une phrase. Il était en train de me parler d’un film.
— Il a l’air mieux.
— Il a l’air lavé. C’est pas pareil.
Elle descendit du plan de travail, remplit la bouilloire.
— Bon, dit-elle. Raconte.
Je racontai.
Tout, dans l’ordre, à voix basse dans une cuisine de trois mètres carrés, en tenant une tasse de thé que je ne buvais pas.
Le pull gris et les pieds nus. La fatigue sur son visage. Les deux verres déjà servis quand j’étais arrivée.
Mon réquisitoire. Les dates, le conseil de discipline, le bar. Le fait qu’elle n’ait rien nié.
Est-ce que ça changerait ce que tu ressens quand tu es ici ?
Personne n’est jamais resté.
Le tiroir. La clé. Le déclic.
Et le reste.
Anaïs m’écouta sans m’interrompre une seule fois. Elle était adossée à l’évier, les bras croisés, et je vis son visage changer par degrés au fil du récit. À la fin, quand je racontai qu’elle s’était agenouillée, quelque chose se ferma dans ses traits.
Le silence dura.
— Tu sais ce qu’elle a fait, dit-elle enfin.
— Anaïs…
— Non. Je te demande si tu le sais. Parce que si tu le sais, on n’en parle plus. Mais il faut que je sois sûre.
Je regardai ma tasse.
— Elle t’a rendu ton corps, dit Anaïs, exactement au moment où tu montais l’accuser d’avoir détruit la vie d’un homme.
— Je sais.
— Elle t’a donné la seule chose que tu lui avais jamais demandée, la seule, huit jours après te l’avoir refusée dans son bureau, le soir précis où tu arrivais avec des preuves.
— Je sais, Anaïs.
— Et elle s’est mise à genoux. Elle. Après un an à ne jamais rien te donner dans ce sens-là. Le même soir.
Sa voix ne montait pas. C’était pire.
— Je sais tout ça, dis-je. Je le savais avant de sortir de chez elle. Je me le suis dit pendant une heure en marchant.
— Et ?
— Et ça n’a rien changé.
Voilà. C’était dit.
Anaïs se passa la main sur le visage.
— C’est ce qui me fait le plus peur, dit-elle. Pas qu’elle te manipule. Qu’elle le fasse si bien que même quand tu le vois, ça marche quand même.
J’aurais pu m’arrêter là.
C’était le moment où quelqu’un de raisonnable se tait, laisse retomber, va se coucher.
Mais il y avait cette chose dans ma poitrine, ce petit caillou dur que je traînais depuis le feu rouge, et je savais que si je ne le posais pas maintenant je le garderais des semaines.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Elle releva les yeux.
— Quand tu m’as écrit. Quand tu m’as dit viens.
Ma gorge se serra.
— J’étais à un feu rouge. Il y avait deux directions. Chez moi d’un côté, ton tram de l’autre.
Je forçai les mots à sortir.
— J’ai hésité.
Anaïs ne bougea pas.
— Combien de temps ? dit-elle.
— Trois secondes. Peut-être cinq.
— Et t’aurais fait quoi, de l’autre côté ? T’aurais dormi chez toi ?
— Je ne sais pas.
Je levai les yeux vers elle.
— C’est ça le problème. Je ne sais pas. Ce n’était pas chez moi ou chez toi. C’était… c’était un moment où j’aurais pu remonter chez elle.
Le mot tomba dans la cuisine et resta là.
Anaïs encaissa. Je vis exactement l’endroit où ça touchait : un pincement autour de la bouche, un regard qui glissa vers le mur et revint.
Elle mit longtemps à répondre.
— Merci de me l’avoir dit, dit-elle enfin.
— C’est tout ?
— Non, c’est pas tout. Ça me fait mal, si tu veux savoir. Ça me fait vraiment mal.
Elle décroisa les bras.
— Mais tu me l’as dit alors que t’étais pas obligée. Tu aurais pu arriver ici, m’embrasser, me raconter le reste et garder ça pour toi. J’aurais rien su. Jamais.
Elle s’approcha.
— Alors oui, ça fait mal. Et oui, je préfère mille fois savoir.
Elle prit ma tasse froide des mains et la posa dans l’évier.
— Tu sais ce qui me rassure ? Pas que t’aies pas hésité. C’est que t’es là.
Elle m’emmena dans la chambre et ferma la porte.
— Il faut qu’on soit silencieuses, murmura-t-elle. Le canapé est à quatre mètres.
— Je peux être silencieuse.
— Menteuse.
Elle m’embrassa.
Ce fut lent au début, presque prudent, ce genre de baiser qui répare quelque chose. Puis ça devint autre chose. Ses mains passèrent sous mon pull, remontèrent, et je sentis qu’elle cherchait, avec une hésitation nouvelle.
Elle s’écarta légèrement.
— Je peux te regarder ? dit-elle.
Je compris ce qu’elle voulait dire.
Je me déshabillai devant elle, à la lueur de la lampe de chevet. Et pour la première fois depuis qu’on se connaissait, il n’y avait pas de métal.
Elle regarda.
Franchement, longuement, sans détourner les yeux, exactement comme elle avait regardé la cage la première fois. Sans commentaire, sans exclamation, sans rien qui aurait pu être maladroit.
— Ça fait bizarre ? dit-elle.
— Très.
— Bizarre comment ?
— Comme si on m’avait retiré un plâtre. Ça me démange, ça me fait mal, j’ai l’impression que tout est à vif. Le tissu du pantalon, ce soir, c’était insupportable.
Elle sourit et me poussa doucement vers le lit.
— Allonge-toi.
Elle prit son temps.
Elle m’embrassa d’abord partout ailleurs, le cou, la clavicule, l’intérieur du bras, comme si elle voulait installer quelque chose avant. Ses mains descendirent, remontèrent, redescendirent.
Puis elle descendit, elle aussi.
Et j’eus un mouvement de recul dont j’eus honte immédiatement.
— Quoi ? dit-elle en relevant la tête.
— Rien. Rien, continue.
— Éloïse.
Je fermai les yeux.
— Hier soir, dis-je.
Elle comprit.
Il y eut un silence. Je sentis mon estomac se serrer.
— Tu veux que j’arrête ?
— Non.
— Tu veux qu’on fasse autre chose ?
— Non, dis-je, et ma voix se cassa. Je veux que ce soit toi. Je veux que ce soit toi qui sois la deuxième, pas la centième, je veux que…
— Chut.
Elle remonta, m’embrassa, une main sur ma joue.
— Alors laisse-moi faire, dit-elle. Et si tu penses à elle, tu penses à elle. Je vais pas me battre contre un souvenir de vingt-quatre heures. Je vais juste faire ce que je sais faire.
Elle redescendit.
Et elle me prit dans sa bouche.
La différence fut immédiate.
Je ne voulais pas comparer. Je comparai quand même, dès la première seconde, parce que c’était trop récent et trop violent pour que je puisse l’empêcher.
Madame Stella avait été parfaite. Chirurgicale. Chaque mouvement calibré, chaque variation calculée, cette précision absolue qu’elle mettait dans tout et qui lisait mon corps comme une partition qu’elle connaissait par cœur. Elle m’avait fait jouir avec une efficacité qui tenait de la démonstration.
Anaïs, elle, tâtonnait.
Elle n’avait jamais fait ça. Ça se voyait tout de suite. Le rythme était irrégulier, elle s’y prenait mal par moments, elle chercha son angle pendant un bon moment avant de le trouver. Une fois, ses dents effleurèrent et elle murmura pardon sans s’arrêter.
Et c’était infiniment meilleur.
Parce qu’il y avait autre chose dedans, quelque chose que je n’avais jamais eu. Anaïs prenait du plaisir. Ce n’était pas un service, ce n’était pas une technique, ce n’était pas un geste calculé pour produire un effet : elle aimait ça. Elle gémissait, elle aussi, doucement, contre moi. Elle s’attardait sur des choses qui ne servaient à rien d’autre qu’à son propre plaisir. Sa main libre remonta le long de mon ventre juste pour me toucher, sans fonction.
Madame Stella m’avait donné du plaisir.
Anaïs le partageait.
C’était la différence exacte, et elle me traversa comme une évidence.
Je dus mordre le dos de ma main pour ne pas faire de bruit. Le canapé était à quatre mètres.
— Anaïs, soufflai-je. Attends.
Elle releva la tête, les lèvres brillantes, les cheveux dans le désordre.
— Ça va pas ?
— Si. Trop.
Je me redressai sur les coudes.
— Je veux autre chose.
— Quoi ?
Je pris une seconde.
— Fais-moi l’amour.
Elle inclina la tête.
— C’est ce que je fais.
— Non. Je veux dire : viens sur moi. Je veux te sentir. Je veux te voir.
Elle comprit. Quelque chose s’ouvrit dans son visage.
— D’accord, dit-elle.
Elle remonta et s’installa sur moi.
Ce fut lent. Elle prit appui d’une main sur ma poitrine, se guida de l’autre, et descendit progressivement, en me regardant.
La sensation me fit fermer les yeux.
Ça faisait presque un an. Presque un an que ce n’était plus arrivé, pas depuis avant l’entretien, avant le premier vendredi soir, avant le premier ordre. Un an de cage, de plugs, de godes, de bouches inconnues à travers des cloisons. Et là, dans un lit, avec quelqu’un qui me regardait.
C’était d’une simplicité qui me donna envie de pleurer.
— Ouvre les yeux, murmura-t-elle. Regarde-moi.
Je la regardai.
Elle bougeait doucement, sans hâte, les mains à plat sur mon torse. Ses cheveux tombaient devant son visage et elle les repoussa d’un geste. Elle me regardait avec cette attention franche qui m’avait déstabilisée la première fois, dans un café, à propos de pigeons portugais.
— T’es là ? dit-elle.
— Je suis là.
— Avec moi ?
— Avec toi.
Et c’était vrai. Pour la première fois depuis vingt-quatre heures, il n’y avait personne d’autre dans la pièce.
Elle accéléra un peu. Sa respiration changea. Elle se pencha en avant, appuya son front contre le mien, et on bougea ensemble sans un mot, en silence, à quatre mètres d’un homme qui dormait.
Elle jouit avant moi, la main plaquée sur sa propre bouche pour ne pas faire de bruit, tout son corps se resserrant.
Elle resta là, front contre front, à reprendre son souffle.
Puis elle dit quelque chose que je n’attendais pas.
— Je veux essayer autre chose.
— Quoi ?
Elle se redressa légèrement. Elle avait l’air soudain plus jeune, presque timide.
— Je l’ai jamais fait, dit-elle. L’autre… l’autre façon.
Je mis une seconde à comprendre.
Puis une autre à comprendre dans quel sens.
— Tu veux dire…
— Je veux que tu me le fasses, dit-elle.
Je restai sans voix.
— Anaïs.
— La première fois, tu te souviens ? Quand tu m’as expliqué pour le fisting. Je t’ai vue. Ce que ça t’a fait. Je te jure, j’avais jamais vu quelqu’un ressentir un truc pareil. T’as failli tourner de l’œil.
Elle eut un petit rire gêné.
— Et depuis j’y pense. Pas pour te faire plaisir. Pour savoir. J’ai envie de savoir ce que ça fait, moi.
Elle s’assit sur ses talons à côté de moi.
— C’est égoïste, en fait.
Je mis un moment à répondre, parce que quelque chose se déplaçait en moi et que je n’arrivais pas encore à le nommer.
— Ce n’est pas égoïste, dis-je enfin.
Ma voix ne tenait pas bien.
— Quoi ?
— Ça fait un an, Anaïs.
Elle attendit.
— Ça fait un an que je suis prise. Par elle, par des godes, par des hommes que je n’ai jamais vus. Un an où mon corps n’a servi qu’à recevoir. Personne ne m’a jamais demandé de faire.
Je me redressai.
— Tu me demandes de prendre. C’est la première fois.
Anaïs me regarda, et je vis qu’elle n’avait pas anticipé ça non plus.
— Alors c’est deux fois une première fois, dit-elle doucement.
— Oui.
Elle se pencha, m’embrassa.
— Bon. Tu vas devoir m’expliquer, par contre. Cette fois c’est moi qui sais rien.
Ce fut étrange de me retrouver de l’autre côté.
Je connaissais tout par cœur. Le lubrifiant, beaucoup, beaucoup plus qu’on ne pense. La progression, un doigt d’abord, longtemps. Ne jamais avancer contre le corps, seulement avec lui. Attendre le relâchement au lieu de le forcer.
Je savais ces choses parce qu’on me les avait faites des centaines de fois, dans tous les registres, avec toutes les intentions possibles. Madame Stella me les avait enseignées comme une discipline. Naïma me les avait offertes comme un don. Anaïs les avait apprises sur moi.
Et là, je les appliquais.
— Tourne-toi, dis-je. Sur le côté, c’est plus facile la première fois.
Elle obéit, et il y eut quelque chose de vertigineux à voir quelqu’un obéir à une de mes phrases.
Je m’allongeai derrière elle. Je pris le flacon.
— Ça va être froid.
— Ah.
Elle sursauta, rit contre l’oreiller.
Je commençai avec un doigt, très lentement, en surveillant sa respiration comme on m’avait appris à surveiller la mienne.
Son corps se contracta immédiatement.
— Respire, dis-je. Bas. Dans le ventre.
— Ça fait bizarre.
— Ne te bats pas. Ne serre pas. Ton réflexe va être de tout verrouiller, et c’est ça qui fait mal, pas moi.
Elle expira longuement, et je sentis le relâchement passer sous mon doigt.
— Voilà, dis-je. C’est exactement ça.
— Comment tu sais tout ça ?
Je ne répondis pas.
Elle comprit, et ne redemanda pas.
Je pris mon temps. Un doigt longtemps, puis deux. Elle se détendait par paliers, avec des petits sons que je ne lui connaissais pas. À un moment, sa main chercha la mienne en arrière et la trouva.
— Éloïse.
— Oui ?
— Je crois que je veux.
Je m’alignai.
Et je fus prise d’une hésitation qui n’avait rien à voir avec la technique.
Parce qu’à cet instant précis, j’avais quelqu’un sous moi qui s’était ouvert par confiance. Quelqu’un qui n’y connaissait rien et qui s’en remettait entièrement à ce que j’allais faire.
C’était exactement la position qu’on avait occupée face à moi pendant un an.
Et je compris, en une seconde, quelque chose que je n’avais jamais compris de l’intérieur : ce que ça donne comme pouvoir. Ce que ça peut faire à quelqu’un, d’avoir ça entre les mains.
Je compris comment on devient Madame Stella.
Et je décidai, dans la même seconde, de ne pas le devenir.
— Anaïs.
— Quoi ?
— Si ça fait mal, tu me le dis. Pas un peu mal, ça va. Tu me dis stop et je m’arrête. Tout de suite, sans discuter.
— D’accord.
— Répète.
Elle tourna la tête vers moi, à moitié amusée.
— Si ça fait mal je dis stop.
— Bien.
Et j’entrai.
Doucement. Millimètre par millimètre, en calant chaque avancée sur son souffle, en m’arrêtant à chaque micro-résistance, exactement comme on l’avait fait sur moi cent fois.
Elle se raidit une première fois. Je m’arrêtai net.
— Attends, souffla-t-elle.
Je ne bougeai plus. J’attendis. Je posai une main à plat sur son ventre.
— Respire.
Elle respira. Je sentis la porte s’ouvrir sous moi, cette bascule que je connaissais si bien de l’intérieur et que je découvrais pour la première fois de l’autre côté.
— Là, dit-elle. Vas-y.
J’avançai encore. Et encore. Jusqu’au bout.
Elle poussa un long souffle tremblant.
— Oh, dit-elle.
— Ça va ?
— Bouge pas. Bouge pas une seconde.
Je ne bougeai pas.
Je restai immobile en elle, une main sur son ventre, mon front contre sa nuque, et j’écoutai sa respiration se réorganiser.
— C’est complètement dingue, dit-elle enfin.
— C’est bon ?
— Je sais pas encore. C’est… c’est énorme. C’est comme si j’étais pleine de partout.
Elle rit, un rire un peu paniqué.
— Comment tu fais pour supporter ça avec un truc plus gros ?
— Tu t’habitues.
— Ça me rassure pas du tout.
Je commençai à bouger.
Très lentement. Des courses courtes, minimales, en surveillant chaque son qui sortait d’elle.
Et à un moment, quelque chose changea.
Son souffle se modifia. Un gémissement lui échappa qui n’avait plus rien d’incertain.
— Oh, dit-elle. Oh, attends.
— Ça fait mal ?
— Non. Non, refais ça.
Je refis.
— Voilà, dit-elle. Ça. Continue comme ça.
Je continuai comme ça.
Et je découvris quelque chose que je n’avais jamais eu l’occasion d’apprendre : ce que c’est que d’être responsable du plaisir de quelqu’un d’autre. Pas de l’exécuter. De le construire. De lire un corps en temps réel, de trouver ce qui marche, de le tenir.
Madame Stella m’avait appris cette compétence en la pratiquant sur moi. Et là, pour la première fois, je la retournais entièrement.
Ma main descendit, chercha entre ses cuisses, la trouva. Elle poussa un cri qu’elle étouffa dans l’oreiller.
— Le canapé, murmurai-je.
— Je m’en fous du canapé.
Je ris contre sa nuque.
On trouva un rythme. Le mien derrière, ma main devant, et son corps qui se cambrait entre les deux, et cette sensation de chaleur serrée qui montait dans mon ventre à moi aussi, parce que oui, ça me faisait quelque chose, énormément.
Ce fut elle qui accéléra. Elle qui poussa en arrière contre moi, qui prit le contrôle du rythme depuis dessous, qui m’imposa sa cadence.
— Plus fort, souffla-t-elle. J’ai pas peur.
Je donnai plus fort.
Elle jouit avec un son étranglé dans l’oreiller, tout son corps se contractant autour de moi d’une façon qui me fit basculer immédiatement derrière elle.
Je m’effondrai contre son dos.
On resta comme ça longtemps, emboîtées, trempées, en essayant de reprendre notre souffle sans réveiller la maison.
Je me retirai avec toute la lenteur qu’on m’avait apprise.
Elle se retourna vers moi, se blottit contre ma poitrine, m’attrapa la main.
— Alors ? dis-je.
— Alors je comprends mieux pourquoi t’aimes ça.
Je ris.
— C’était comment ?
Elle réfléchit vraiment avant de répondre.
— Terrifiant au début. Et puis à un moment, y a un truc qui lâche et c’est plus terrifiant du tout. C’est… on est très ouvert. C’est ça le mot. On est très ouvert et il faut faire confiance.
Elle releva la tête vers moi.
— Et toi ? C’était comment, de ce côté-là ?
Je mis longtemps à répondre.
— J’ai compris quelque chose, dis-je.
— Quoi ?
— J’ai compris pourquoi elle fait ça.
Anaïs se figea légèrement.
— À un moment, dis-je, juste avant d’entrer. Tu étais complètement ouverte, tu m’avais fait confiance, tu ne connaissais rien et tu t’en remettais à moi. Et j’ai senti ce que ça donne. Ce pouvoir-là.
Je fixai le plafond.
— Pendant une seconde, j’ai compris comment on devient elle.
Anaïs ne dit rien.
— Et j’ai décidé de ne pas être elle.
Elle serra ma main plus fort.
— C’est pour ça que je t’ai fait répéter le stop, dis-je. C’est pas pour toi que je l’ai fait. C’est pour moi.
Anaïs posa sa tête sur ma poitrine.
— Elle t’a jamais fait répéter le stop, elle ? dit-elle doucement.
Je réfléchis.
— Si. Une fois. Il y a très longtemps.
— Et après ?
— Après, elle n’en a plus jamais reparlé.
Anaïs ne dit rien.
Dans le noir, à quatre mètres de nous, Julien dormait.
Le lendemain matin, on était trois dans une cuisine de trois mètres carrés.
Ce fut un chantier.
Julien s’était levé le premier et avait essayé de préparer le petit-déjeuner, ce qui avait produit du café trop fort et des toasts brûlés parce qu’il n’avait pas trouvé le bon cran du grille-pain. Anaïs découvrit le désastre et le chassa gentiment de son propre plan de travail. Il s’excusa quatre fois. Elle lui dit de s’asseoir et de manger.
— Il est imbuvable, dit-elle en goûtant le café.
— Je sais. Désolé.
— C’est pas grave, dit-elle. Elle en fait du pire.
— C’est faux, dis-je.
— C’est absolument vrai.
Julien nous regardait, l’une puis l’autre, avec une expression que je mis un moment à identifier.
Il souriait.
C’était la première fois. En trois jours, la première fois que je le voyais sourire.
On mangea des toasts brûlés. Anaïs sortit son carnet et énuméra le programme de la journée : la domiciliation à faire à la mairie, le rendez-vous qu’elle avait obtenu à la Banque de France, le médecin jeudi.
— T’as fait tout ça hier ? dit Julien.
— J’ai des heures de bureau qui servent à rien, dit-elle en haussant les épaules.
Je regardai la scène : cette cuisine minuscule, ce carnet, ces trois tasses dépareillées, la lumière de janvier par la fenêtre, un homme qui se reconstruisait et une femme qui organisait tout ça sans en faire une histoire.
Et je pensai, très clairement : c’est ça, une vie.
Pas les convocations à dix-sept heures. Pas les sessions. Pas les postures et les cadres et les règles. Ça. Des toasts brûlés et un carnet.
Ça existait. C’était là, à portée de main, dans une cuisine de trois mètres carrés.
Anaïs partit en avance pour le bureau. On avait décidé de ne plus jamais y arriver ensemble.
Julien m’aida à débarrasser. Il faisait la vaisselle avec une lenteur méticuleuse, comme quelqu’un qui redécouvre le plaisir des gestes simples.
— Éloïse.
— Oui ?
Il ne se retourna pas. Il continua de frotter la même tasse.
— Est-ce que tu la vois encore ?
Je me figeai, un torchon à la main.
— Oui.
Il hocha la tête.
— Souvent ?
— Plusieurs fois par semaine.
Il rinça la tasse, la posa sur l’égouttoir, en prit une autre.
— Hier soir, dit-il. Tu étais chez elle.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
Il continua sa vaisselle. Le silence dura.
— Je vais te dire un truc, dit-il enfin. Après je te laisse tranquille avec ça, parce que c’est pas mes affaires.
Il coupa l’eau. Il se retourna, s’essuya les mains sur le torchon, et me regarda.
— Elle m’a lâché, moi.
Je ne compris pas tout de suite.
— Elle m’a lâché, répéta-t-il. Elle m’a laissé tomber du douzième étage et elle a même pas regardé où j’atterrissais. Tu sais pourquoi ?
Je secouai la tête.
— Parce que je comptais pas.
Il posa le torchon.
— J’étais rien pour elle. Un obstacle. Un truc à retirer du chemin. On lâche facilement ce qui compte pas.
Il me regarda dans les yeux.
— Toi, tu comptes.
Un frisson me traversa.
— Et c’est pour ça que tu dois comprendre un truc, dit-il doucement. Elle ne te lâchera pas. Jamais. Ce qu’elle m’a fait à moi, c’est ce qu’elle fait aux gens qui la gênent. Ce qu’elle te fait à toi, c’est autre chose. C’est bien pire, en fait.
— Julien…
— Elle te lâchera pas, Éloïse. Ni maintenant, ni dans un an, ni si tu le lui demandes gentiment. Faudra que tu partes. Vraiment partir. Et elle te laissera pas faire.
Il reprit le torchon et se remit à essuyer.
— Voilà. C’est tout ce que j’avais à dire.
Le téléphone vibra sur la table.
Je le retournai.
Madame Steiner
Ce soir. Vingt heures.
Rien d’autre. Pas de si tu es libre. Pas de tenue précisée. Le message des débuts, celui qu’elle envoyait quand tout allait bien pour elle.
Elle avait retrouvé son assise.
Bien sûr qu’elle l’avait retrouvée. Elle avait joué sa carte, elle avait vu qu’elle marchait, et elle revenait sur son terrain avec la certitude tranquille de quelqu’un qui a repris la main.
Je fixai l’écran.
Julien, dans mon dos, avait arrêté d’essuyer.
Il ne dit rien. Il n’avait pas besoin.
Je posai mon pouce sur l’écran.
Oui, Madame.
Et pendant que le message partait, je m’entendis penser, avec une clarté qui me fit froid dans le dos : tu savais que tu irais avant même de lire l’heure.
Anaïs m’attendait dans la cuisine, assise sur le plan de travail, une tasse de thé froid à côté d’elle. Elle avait éteint toutes les lumières sauf celle de la hotte.
Elle mit un doigt sur sa bouche et désigna le salon du menton.
Je m’avançai sans bruit. Julien dormait sur le canapé, roulé sur le côté sous la couette, le visage tourné vers le dossier. Il respirait profondément, sans un mouvement. Le sommeil de quelqu’un qui n’a pas dormi au chaud depuis des mois.
Je revins dans la cuisine. Anaïs referma la porte derrière moi, doucement.
— Il s’est endormi à dix heures et demie, chuchota-t-elle. Au milieu d’une phrase. Il était en train de me parler d’un film.
— Il a l’air mieux.
— Il a l’air lavé. C’est pas pareil.
Elle descendit du plan de travail, remplit la bouilloire.
— Bon, dit-elle. Raconte.
Je racontai.
Tout, dans l’ordre, à voix basse dans une cuisine de trois mètres carrés, en tenant une tasse de thé que je ne buvais pas.
Le pull gris et les pieds nus. La fatigue sur son visage. Les deux verres déjà servis quand j’étais arrivée.
Mon réquisitoire. Les dates, le conseil de discipline, le bar. Le fait qu’elle n’ait rien nié.
Est-ce que ça changerait ce que tu ressens quand tu es ici ?
Personne n’est jamais resté.
Le tiroir. La clé. Le déclic.
Et le reste.
Anaïs m’écouta sans m’interrompre une seule fois. Elle était adossée à l’évier, les bras croisés, et je vis son visage changer par degrés au fil du récit. À la fin, quand je racontai qu’elle s’était agenouillée, quelque chose se ferma dans ses traits.
Le silence dura.
— Tu sais ce qu’elle a fait, dit-elle enfin.
— Anaïs…
— Non. Je te demande si tu le sais. Parce que si tu le sais, on n’en parle plus. Mais il faut que je sois sûre.
Je regardai ma tasse.
— Elle t’a rendu ton corps, dit Anaïs, exactement au moment où tu montais l’accuser d’avoir détruit la vie d’un homme.
— Je sais.
— Elle t’a donné la seule chose que tu lui avais jamais demandée, la seule, huit jours après te l’avoir refusée dans son bureau, le soir précis où tu arrivais avec des preuves.
— Je sais, Anaïs.
— Et elle s’est mise à genoux. Elle. Après un an à ne jamais rien te donner dans ce sens-là. Le même soir.
Sa voix ne montait pas. C’était pire.
— Je sais tout ça, dis-je. Je le savais avant de sortir de chez elle. Je me le suis dit pendant une heure en marchant.
— Et ?
— Et ça n’a rien changé.
Voilà. C’était dit.
Anaïs se passa la main sur le visage.
— C’est ce qui me fait le plus peur, dit-elle. Pas qu’elle te manipule. Qu’elle le fasse si bien que même quand tu le vois, ça marche quand même.
J’aurais pu m’arrêter là.
C’était le moment où quelqu’un de raisonnable se tait, laisse retomber, va se coucher.
Mais il y avait cette chose dans ma poitrine, ce petit caillou dur que je traînais depuis le feu rouge, et je savais que si je ne le posais pas maintenant je le garderais des semaines.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Elle releva les yeux.
— Quand tu m’as écrit. Quand tu m’as dit viens.
Ma gorge se serra.
— J’étais à un feu rouge. Il y avait deux directions. Chez moi d’un côté, ton tram de l’autre.
Je forçai les mots à sortir.
— J’ai hésité.
Anaïs ne bougea pas.
— Combien de temps ? dit-elle.
— Trois secondes. Peut-être cinq.
— Et t’aurais fait quoi, de l’autre côté ? T’aurais dormi chez toi ?
— Je ne sais pas.
Je levai les yeux vers elle.
— C’est ça le problème. Je ne sais pas. Ce n’était pas chez moi ou chez toi. C’était… c’était un moment où j’aurais pu remonter chez elle.
Le mot tomba dans la cuisine et resta là.
Anaïs encaissa. Je vis exactement l’endroit où ça touchait : un pincement autour de la bouche, un regard qui glissa vers le mur et revint.
Elle mit longtemps à répondre.
— Merci de me l’avoir dit, dit-elle enfin.
— C’est tout ?
— Non, c’est pas tout. Ça me fait mal, si tu veux savoir. Ça me fait vraiment mal.
Elle décroisa les bras.
— Mais tu me l’as dit alors que t’étais pas obligée. Tu aurais pu arriver ici, m’embrasser, me raconter le reste et garder ça pour toi. J’aurais rien su. Jamais.
Elle s’approcha.
— Alors oui, ça fait mal. Et oui, je préfère mille fois savoir.
Elle prit ma tasse froide des mains et la posa dans l’évier.
— Tu sais ce qui me rassure ? Pas que t’aies pas hésité. C’est que t’es là.
Elle m’emmena dans la chambre et ferma la porte.
— Il faut qu’on soit silencieuses, murmura-t-elle. Le canapé est à quatre mètres.
— Je peux être silencieuse.
— Menteuse.
Elle m’embrassa.
Ce fut lent au début, presque prudent, ce genre de baiser qui répare quelque chose. Puis ça devint autre chose. Ses mains passèrent sous mon pull, remontèrent, et je sentis qu’elle cherchait, avec une hésitation nouvelle.
Elle s’écarta légèrement.
— Je peux te regarder ? dit-elle.
Je compris ce qu’elle voulait dire.
Je me déshabillai devant elle, à la lueur de la lampe de chevet. Et pour la première fois depuis qu’on se connaissait, il n’y avait pas de métal.
Elle regarda.
Franchement, longuement, sans détourner les yeux, exactement comme elle avait regardé la cage la première fois. Sans commentaire, sans exclamation, sans rien qui aurait pu être maladroit.
— Ça fait bizarre ? dit-elle.
— Très.
— Bizarre comment ?
— Comme si on m’avait retiré un plâtre. Ça me démange, ça me fait mal, j’ai l’impression que tout est à vif. Le tissu du pantalon, ce soir, c’était insupportable.
Elle sourit et me poussa doucement vers le lit.
— Allonge-toi.
Elle prit son temps.
Elle m’embrassa d’abord partout ailleurs, le cou, la clavicule, l’intérieur du bras, comme si elle voulait installer quelque chose avant. Ses mains descendirent, remontèrent, redescendirent.
Puis elle descendit, elle aussi.
Et j’eus un mouvement de recul dont j’eus honte immédiatement.
— Quoi ? dit-elle en relevant la tête.
— Rien. Rien, continue.
— Éloïse.
Je fermai les yeux.
— Hier soir, dis-je.
Elle comprit.
Il y eut un silence. Je sentis mon estomac se serrer.
— Tu veux que j’arrête ?
— Non.
— Tu veux qu’on fasse autre chose ?
— Non, dis-je, et ma voix se cassa. Je veux que ce soit toi. Je veux que ce soit toi qui sois la deuxième, pas la centième, je veux que…
— Chut.
Elle remonta, m’embrassa, une main sur ma joue.
— Alors laisse-moi faire, dit-elle. Et si tu penses à elle, tu penses à elle. Je vais pas me battre contre un souvenir de vingt-quatre heures. Je vais juste faire ce que je sais faire.
Elle redescendit.
Et elle me prit dans sa bouche.
La différence fut immédiate.
Je ne voulais pas comparer. Je comparai quand même, dès la première seconde, parce que c’était trop récent et trop violent pour que je puisse l’empêcher.
Madame Stella avait été parfaite. Chirurgicale. Chaque mouvement calibré, chaque variation calculée, cette précision absolue qu’elle mettait dans tout et qui lisait mon corps comme une partition qu’elle connaissait par cœur. Elle m’avait fait jouir avec une efficacité qui tenait de la démonstration.
Anaïs, elle, tâtonnait.
Elle n’avait jamais fait ça. Ça se voyait tout de suite. Le rythme était irrégulier, elle s’y prenait mal par moments, elle chercha son angle pendant un bon moment avant de le trouver. Une fois, ses dents effleurèrent et elle murmura pardon sans s’arrêter.
Et c’était infiniment meilleur.
Parce qu’il y avait autre chose dedans, quelque chose que je n’avais jamais eu. Anaïs prenait du plaisir. Ce n’était pas un service, ce n’était pas une technique, ce n’était pas un geste calculé pour produire un effet : elle aimait ça. Elle gémissait, elle aussi, doucement, contre moi. Elle s’attardait sur des choses qui ne servaient à rien d’autre qu’à son propre plaisir. Sa main libre remonta le long de mon ventre juste pour me toucher, sans fonction.
Madame Stella m’avait donné du plaisir.
Anaïs le partageait.
C’était la différence exacte, et elle me traversa comme une évidence.
Je dus mordre le dos de ma main pour ne pas faire de bruit. Le canapé était à quatre mètres.
— Anaïs, soufflai-je. Attends.
Elle releva la tête, les lèvres brillantes, les cheveux dans le désordre.
— Ça va pas ?
— Si. Trop.
Je me redressai sur les coudes.
— Je veux autre chose.
— Quoi ?
Je pris une seconde.
— Fais-moi l’amour.
Elle inclina la tête.
— C’est ce que je fais.
— Non. Je veux dire : viens sur moi. Je veux te sentir. Je veux te voir.
Elle comprit. Quelque chose s’ouvrit dans son visage.
— D’accord, dit-elle.
Elle remonta et s’installa sur moi.
Ce fut lent. Elle prit appui d’une main sur ma poitrine, se guida de l’autre, et descendit progressivement, en me regardant.
La sensation me fit fermer les yeux.
Ça faisait presque un an. Presque un an que ce n’était plus arrivé, pas depuis avant l’entretien, avant le premier vendredi soir, avant le premier ordre. Un an de cage, de plugs, de godes, de bouches inconnues à travers des cloisons. Et là, dans un lit, avec quelqu’un qui me regardait.
C’était d’une simplicité qui me donna envie de pleurer.
— Ouvre les yeux, murmura-t-elle. Regarde-moi.
Je la regardai.
Elle bougeait doucement, sans hâte, les mains à plat sur mon torse. Ses cheveux tombaient devant son visage et elle les repoussa d’un geste. Elle me regardait avec cette attention franche qui m’avait déstabilisée la première fois, dans un café, à propos de pigeons portugais.
— T’es là ? dit-elle.
— Je suis là.
— Avec moi ?
— Avec toi.
Et c’était vrai. Pour la première fois depuis vingt-quatre heures, il n’y avait personne d’autre dans la pièce.
Elle accéléra un peu. Sa respiration changea. Elle se pencha en avant, appuya son front contre le mien, et on bougea ensemble sans un mot, en silence, à quatre mètres d’un homme qui dormait.
Elle jouit avant moi, la main plaquée sur sa propre bouche pour ne pas faire de bruit, tout son corps se resserrant.
Elle resta là, front contre front, à reprendre son souffle.
Puis elle dit quelque chose que je n’attendais pas.
— Je veux essayer autre chose.
— Quoi ?
Elle se redressa légèrement. Elle avait l’air soudain plus jeune, presque timide.
— Je l’ai jamais fait, dit-elle. L’autre… l’autre façon.
Je mis une seconde à comprendre.
Puis une autre à comprendre dans quel sens.
— Tu veux dire…
— Je veux que tu me le fasses, dit-elle.
Je restai sans voix.
— Anaïs.
— La première fois, tu te souviens ? Quand tu m’as expliqué pour le fisting. Je t’ai vue. Ce que ça t’a fait. Je te jure, j’avais jamais vu quelqu’un ressentir un truc pareil. T’as failli tourner de l’œil.
Elle eut un petit rire gêné.
— Et depuis j’y pense. Pas pour te faire plaisir. Pour savoir. J’ai envie de savoir ce que ça fait, moi.
Elle s’assit sur ses talons à côté de moi.
— C’est égoïste, en fait.
Je mis un moment à répondre, parce que quelque chose se déplaçait en moi et que je n’arrivais pas encore à le nommer.
— Ce n’est pas égoïste, dis-je enfin.
Ma voix ne tenait pas bien.
— Quoi ?
— Ça fait un an, Anaïs.
Elle attendit.
— Ça fait un an que je suis prise. Par elle, par des godes, par des hommes que je n’ai jamais vus. Un an où mon corps n’a servi qu’à recevoir. Personne ne m’a jamais demandé de faire.
Je me redressai.
— Tu me demandes de prendre. C’est la première fois.
Anaïs me regarda, et je vis qu’elle n’avait pas anticipé ça non plus.
— Alors c’est deux fois une première fois, dit-elle doucement.
— Oui.
Elle se pencha, m’embrassa.
— Bon. Tu vas devoir m’expliquer, par contre. Cette fois c’est moi qui sais rien.
Ce fut étrange de me retrouver de l’autre côté.
Je connaissais tout par cœur. Le lubrifiant, beaucoup, beaucoup plus qu’on ne pense. La progression, un doigt d’abord, longtemps. Ne jamais avancer contre le corps, seulement avec lui. Attendre le relâchement au lieu de le forcer.
Je savais ces choses parce qu’on me les avait faites des centaines de fois, dans tous les registres, avec toutes les intentions possibles. Madame Stella me les avait enseignées comme une discipline. Naïma me les avait offertes comme un don. Anaïs les avait apprises sur moi.
Et là, je les appliquais.
— Tourne-toi, dis-je. Sur le côté, c’est plus facile la première fois.
Elle obéit, et il y eut quelque chose de vertigineux à voir quelqu’un obéir à une de mes phrases.
Je m’allongeai derrière elle. Je pris le flacon.
— Ça va être froid.
— Ah.
Elle sursauta, rit contre l’oreiller.
Je commençai avec un doigt, très lentement, en surveillant sa respiration comme on m’avait appris à surveiller la mienne.
Son corps se contracta immédiatement.
— Respire, dis-je. Bas. Dans le ventre.
— Ça fait bizarre.
— Ne te bats pas. Ne serre pas. Ton réflexe va être de tout verrouiller, et c’est ça qui fait mal, pas moi.
Elle expira longuement, et je sentis le relâchement passer sous mon doigt.
— Voilà, dis-je. C’est exactement ça.
— Comment tu sais tout ça ?
Je ne répondis pas.
Elle comprit, et ne redemanda pas.
Je pris mon temps. Un doigt longtemps, puis deux. Elle se détendait par paliers, avec des petits sons que je ne lui connaissais pas. À un moment, sa main chercha la mienne en arrière et la trouva.
— Éloïse.
— Oui ?
— Je crois que je veux.
Je m’alignai.
Et je fus prise d’une hésitation qui n’avait rien à voir avec la technique.
Parce qu’à cet instant précis, j’avais quelqu’un sous moi qui s’était ouvert par confiance. Quelqu’un qui n’y connaissait rien et qui s’en remettait entièrement à ce que j’allais faire.
C’était exactement la position qu’on avait occupée face à moi pendant un an.
Et je compris, en une seconde, quelque chose que je n’avais jamais compris de l’intérieur : ce que ça donne comme pouvoir. Ce que ça peut faire à quelqu’un, d’avoir ça entre les mains.
Je compris comment on devient Madame Stella.
Et je décidai, dans la même seconde, de ne pas le devenir.
— Anaïs.
— Quoi ?
— Si ça fait mal, tu me le dis. Pas un peu mal, ça va. Tu me dis stop et je m’arrête. Tout de suite, sans discuter.
— D’accord.
— Répète.
Elle tourna la tête vers moi, à moitié amusée.
— Si ça fait mal je dis stop.
— Bien.
Et j’entrai.
Doucement. Millimètre par millimètre, en calant chaque avancée sur son souffle, en m’arrêtant à chaque micro-résistance, exactement comme on l’avait fait sur moi cent fois.
Elle se raidit une première fois. Je m’arrêtai net.
— Attends, souffla-t-elle.
Je ne bougeai plus. J’attendis. Je posai une main à plat sur son ventre.
— Respire.
Elle respira. Je sentis la porte s’ouvrir sous moi, cette bascule que je connaissais si bien de l’intérieur et que je découvrais pour la première fois de l’autre côté.
— Là, dit-elle. Vas-y.
J’avançai encore. Et encore. Jusqu’au bout.
Elle poussa un long souffle tremblant.
— Oh, dit-elle.
— Ça va ?
— Bouge pas. Bouge pas une seconde.
Je ne bougeai pas.
Je restai immobile en elle, une main sur son ventre, mon front contre sa nuque, et j’écoutai sa respiration se réorganiser.
— C’est complètement dingue, dit-elle enfin.
— C’est bon ?
— Je sais pas encore. C’est… c’est énorme. C’est comme si j’étais pleine de partout.
Elle rit, un rire un peu paniqué.
— Comment tu fais pour supporter ça avec un truc plus gros ?
— Tu t’habitues.
— Ça me rassure pas du tout.
Je commençai à bouger.
Très lentement. Des courses courtes, minimales, en surveillant chaque son qui sortait d’elle.
Et à un moment, quelque chose changea.
Son souffle se modifia. Un gémissement lui échappa qui n’avait plus rien d’incertain.
— Oh, dit-elle. Oh, attends.
— Ça fait mal ?
— Non. Non, refais ça.
Je refis.
— Voilà, dit-elle. Ça. Continue comme ça.
Je continuai comme ça.
Et je découvris quelque chose que je n’avais jamais eu l’occasion d’apprendre : ce que c’est que d’être responsable du plaisir de quelqu’un d’autre. Pas de l’exécuter. De le construire. De lire un corps en temps réel, de trouver ce qui marche, de le tenir.
Madame Stella m’avait appris cette compétence en la pratiquant sur moi. Et là, pour la première fois, je la retournais entièrement.
Ma main descendit, chercha entre ses cuisses, la trouva. Elle poussa un cri qu’elle étouffa dans l’oreiller.
— Le canapé, murmurai-je.
— Je m’en fous du canapé.
Je ris contre sa nuque.
On trouva un rythme. Le mien derrière, ma main devant, et son corps qui se cambrait entre les deux, et cette sensation de chaleur serrée qui montait dans mon ventre à moi aussi, parce que oui, ça me faisait quelque chose, énormément.
Ce fut elle qui accéléra. Elle qui poussa en arrière contre moi, qui prit le contrôle du rythme depuis dessous, qui m’imposa sa cadence.
— Plus fort, souffla-t-elle. J’ai pas peur.
Je donnai plus fort.
Elle jouit avec un son étranglé dans l’oreiller, tout son corps se contractant autour de moi d’une façon qui me fit basculer immédiatement derrière elle.
Je m’effondrai contre son dos.
On resta comme ça longtemps, emboîtées, trempées, en essayant de reprendre notre souffle sans réveiller la maison.
Je me retirai avec toute la lenteur qu’on m’avait apprise.
Elle se retourna vers moi, se blottit contre ma poitrine, m’attrapa la main.
— Alors ? dis-je.
— Alors je comprends mieux pourquoi t’aimes ça.
Je ris.
— C’était comment ?
Elle réfléchit vraiment avant de répondre.
— Terrifiant au début. Et puis à un moment, y a un truc qui lâche et c’est plus terrifiant du tout. C’est… on est très ouvert. C’est ça le mot. On est très ouvert et il faut faire confiance.
Elle releva la tête vers moi.
— Et toi ? C’était comment, de ce côté-là ?
Je mis longtemps à répondre.
— J’ai compris quelque chose, dis-je.
— Quoi ?
— J’ai compris pourquoi elle fait ça.
Anaïs se figea légèrement.
— À un moment, dis-je, juste avant d’entrer. Tu étais complètement ouverte, tu m’avais fait confiance, tu ne connaissais rien et tu t’en remettais à moi. Et j’ai senti ce que ça donne. Ce pouvoir-là.
Je fixai le plafond.
— Pendant une seconde, j’ai compris comment on devient elle.
Anaïs ne dit rien.
— Et j’ai décidé de ne pas être elle.
Elle serra ma main plus fort.
— C’est pour ça que je t’ai fait répéter le stop, dis-je. C’est pas pour toi que je l’ai fait. C’est pour moi.
Anaïs posa sa tête sur ma poitrine.
— Elle t’a jamais fait répéter le stop, elle ? dit-elle doucement.
Je réfléchis.
— Si. Une fois. Il y a très longtemps.
— Et après ?
— Après, elle n’en a plus jamais reparlé.
Anaïs ne dit rien.
Dans le noir, à quatre mètres de nous, Julien dormait.
Le lendemain matin, on était trois dans une cuisine de trois mètres carrés.
Ce fut un chantier.
Julien s’était levé le premier et avait essayé de préparer le petit-déjeuner, ce qui avait produit du café trop fort et des toasts brûlés parce qu’il n’avait pas trouvé le bon cran du grille-pain. Anaïs découvrit le désastre et le chassa gentiment de son propre plan de travail. Il s’excusa quatre fois. Elle lui dit de s’asseoir et de manger.
— Il est imbuvable, dit-elle en goûtant le café.
— Je sais. Désolé.
— C’est pas grave, dit-elle. Elle en fait du pire.
— C’est faux, dis-je.
— C’est absolument vrai.
Julien nous regardait, l’une puis l’autre, avec une expression que je mis un moment à identifier.
Il souriait.
C’était la première fois. En trois jours, la première fois que je le voyais sourire.
On mangea des toasts brûlés. Anaïs sortit son carnet et énuméra le programme de la journée : la domiciliation à faire à la mairie, le rendez-vous qu’elle avait obtenu à la Banque de France, le médecin jeudi.
— T’as fait tout ça hier ? dit Julien.
— J’ai des heures de bureau qui servent à rien, dit-elle en haussant les épaules.
Je regardai la scène : cette cuisine minuscule, ce carnet, ces trois tasses dépareillées, la lumière de janvier par la fenêtre, un homme qui se reconstruisait et une femme qui organisait tout ça sans en faire une histoire.
Et je pensai, très clairement : c’est ça, une vie.
Pas les convocations à dix-sept heures. Pas les sessions. Pas les postures et les cadres et les règles. Ça. Des toasts brûlés et un carnet.
Ça existait. C’était là, à portée de main, dans une cuisine de trois mètres carrés.
Anaïs partit en avance pour le bureau. On avait décidé de ne plus jamais y arriver ensemble.
Julien m’aida à débarrasser. Il faisait la vaisselle avec une lenteur méticuleuse, comme quelqu’un qui redécouvre le plaisir des gestes simples.
— Éloïse.
— Oui ?
Il ne se retourna pas. Il continua de frotter la même tasse.
— Est-ce que tu la vois encore ?
Je me figeai, un torchon à la main.
— Oui.
Il hocha la tête.
— Souvent ?
— Plusieurs fois par semaine.
Il rinça la tasse, la posa sur l’égouttoir, en prit une autre.
— Hier soir, dit-il. Tu étais chez elle.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
Il continua sa vaisselle. Le silence dura.
— Je vais te dire un truc, dit-il enfin. Après je te laisse tranquille avec ça, parce que c’est pas mes affaires.
Il coupa l’eau. Il se retourna, s’essuya les mains sur le torchon, et me regarda.
— Elle m’a lâché, moi.
Je ne compris pas tout de suite.
— Elle m’a lâché, répéta-t-il. Elle m’a laissé tomber du douzième étage et elle a même pas regardé où j’atterrissais. Tu sais pourquoi ?
Je secouai la tête.
— Parce que je comptais pas.
Il posa le torchon.
— J’étais rien pour elle. Un obstacle. Un truc à retirer du chemin. On lâche facilement ce qui compte pas.
Il me regarda dans les yeux.
— Toi, tu comptes.
Un frisson me traversa.
— Et c’est pour ça que tu dois comprendre un truc, dit-il doucement. Elle ne te lâchera pas. Jamais. Ce qu’elle m’a fait à moi, c’est ce qu’elle fait aux gens qui la gênent. Ce qu’elle te fait à toi, c’est autre chose. C’est bien pire, en fait.
— Julien…
— Elle te lâchera pas, Éloïse. Ni maintenant, ni dans un an, ni si tu le lui demandes gentiment. Faudra que tu partes. Vraiment partir. Et elle te laissera pas faire.
Il reprit le torchon et se remit à essuyer.
— Voilà. C’est tout ce que j’avais à dire.
Le téléphone vibra sur la table.
Je le retournai.
Madame Steiner
Ce soir. Vingt heures.
Rien d’autre. Pas de si tu es libre. Pas de tenue précisée. Le message des débuts, celui qu’elle envoyait quand tout allait bien pour elle.
Elle avait retrouvé son assise.
Bien sûr qu’elle l’avait retrouvée. Elle avait joué sa carte, elle avait vu qu’elle marchait, et elle revenait sur son terrain avec la certitude tranquille de quelqu’un qui a repris la main.
Je fixai l’écran.
Julien, dans mon dos, avait arrêté d’essuyer.
Il ne dit rien. Il n’avait pas besoin.
Je posai mon pouce sur l’écran.
Oui, Madame.
Et pendant que le message partait, je m’entendis penser, avec une clarté qui me fit froid dans le dos : tu savais que tu irais avant même de lire l’heure.
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Haletant
La suite....
Nico
La suite....
Nico
très bien écrit comme d'habitude, très beau texte au niveau du fond, mais la fin fait craindre le pire...
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