Le Contrat - Chapitre 37: Tenir
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Le Contrat - Chapitre 37: Tenir
Madame Stella sut avant que je dise quoi que ce soit.
Ce fut la première session après la nuit chez Anaïs. Un mardi soir, la convocation habituelle, la tenue habituelle, l’appartement du cinquième avec son ordre chirurgical et sa lumière basse. Rien n’avait changé dans le décor.
Mais elle sut.
Je le vis à la façon dont son regard s’attarda quand j’entrai. Une fraction de seconde de plus que d’ordinaire, un balayage plus lent, cette qualité d’attention particulière qu’elle réservait aux choses qui ne correspondaient pas à ses attentes. Elle me lut de la tête aux pieds comme on relit un dossier dont un chiffre cloche.
— Manteau, dit-elle. Chaussures. Posture.
Je m’exécutai. Je me plaçai au centre du salon, dos droit, mains le long du corps, respiration basse, exactement comme elle me l’avait appris.
Elle fit le tour de moi, lentement. S’arrêta dans mon dos. Ne toucha rien.
— Tu dors mieux, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas non plus un compliment. C’était une observation posée là, comme un objet qu’elle venait de trouver et dont elle attendait qu’on lui explique la provenance.
— Oui, Madame.
— Pourquoi ?
Je respirai. Long, bas, régulier.
— Je ne sais pas.
Elle ne répondit rien. Elle passa devant moi, s’assit dans le fauteuil, croisa les jambes, et me regarda depuis cette position avec cette fixité froide qui avait toujours été sa méthode la plus efficace.
Le silence dura.
Je le laissai durer. C’était ça qu’elle m’avait appris : ne pas remplir. Ne pas se justifier. Ne pas fabriquer des phrases pour boucher un vide. Je restai debout, droite, à respirer bas, et je regardai un nœud du parquet à trois mètres devant moi.
— Bien, dit-elle enfin.
Elle se leva.
— Déshabille-toi. Guêpière, collants. Tu gardes les talons.
Je me changeai dans la salle de bains, revins. Elle avait sorti la trousse noire et le harnais, avec le gode moyen, celui des séances ordinaires. Rien d’exceptionnel. Ce qui, en soi, était une information : elle n’escaladait pas encore. Elle observait.
— Face au miroir. Paumes à plat.
Je me plaçai. Elle vint derrière moi, boucla le harnais, lubrifia. Sa main se posa à mon sacrum.
— Respiration basse.
— Oui, Madame.
Elle entra lentement, comme toujours, en lisant chaque variation. Mon corps la reçut sans résistance, ouvert par des mois de routine, réglé comme un instrument qu’elle avait accordé elle-même. La sensation monta, pleine, familière.
Et c’est précisément là que je sentis le problème.
Parce que quelque chose en moi était différent, et ce quelque chose se voyait. Mon corps était plus détendu qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il ne portait plus cette tension permanente, cette raideur d’attente, cette façon de se tenir prêt à encaisser. Trois nuits plus tôt, dans un lit qui n’était pas le mien, il avait connu quelque chose qui l’avait dénoué, et ce dénouement-là, je ne pouvais pas le remettre en place à volonté.
Elle le sentit dans les cinq premières minutes.
— Tu es souple, dit-elle.
Elle ralentit. Changea d’angle. Reprit.
— Trop souple.
Je ne répondis pas. Je fixai le miroir, mon propre visage dedans, la ligne tenue, les épaules basses.
Elle poussa plus profond, chercha le point qui d’ordinaire me faisait perdre le rail, et le trouva. Ma respiration se cassa une seconde. Je la récupérai immédiatement.
— Décris.
— Chaleur. Profondeur. Angle bon.
— Encore.
— Je tiens, Madame.
Elle s’arrêta net.
Le silence dans la pièce dura trois ou quatre secondes, et il était plein de quelque chose que je ne sus pas nommer.
Puis elle reprit, plus fort, avec cette cadence qui n’était plus tout à fait une cadence de séance. Elle ne cherchait plus à m’ouvrir ni à m’apprendre quoi que ce soit. Elle cherchait à voir où ça craquait.
Je tins. La cage pressait, comme toujours, mon corps répondait, comme toujours, et je gardai la respiration basse, l’axe droit, les paumes à plat.
Elle finit par se retirer.
— Assez, dit-elle.
Elle rangea le harnais, retira les gants, les posa à plat sur la table basse. Puis elle revint face à moi et posa deux doigts sous mon menton pour régler l’angle.
Elle me regarda longtemps.
— Il y a quelque chose, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Je ne répondis pas.
Elle retira ses doigts.
— Habille-toi. Rentre chez toi.
Pas de posture après. Pas de débrief. Pas de résumé à réciter. Elle me renvoyait plus tôt que d’habitude, et ce renvoi-là était sa façon à elle de me faire savoir qu’elle avait vu quelque chose et qu’elle allait s’en occuper.
Je rentrai chez moi avec cette phrase dans les oreilles.
Il y a quelque chose.
Et la certitude, nette, glacée, que la semaine qui commençait allait être longue.
Les questions vinrent le lendemain.
Pas frontalement. Jamais frontalement. Elle avait sa méthode, celle qui consistait à ratisser une journée entière par petits morceaux jusqu’à trouver l’endroit où le mur sonne creux.
— Ta journée.
— Trois dossiers. Le comité de jeudi à préparer. Un appel avec le fournisseur pour la relance de janvier.
— Ton déjeuner.
— À mon poste.
— Tous les jours ?
— Non. Parfois dehors.
— Avec ?
— Des collègues.
— Lesquels ?
— Ça dépend.
Elle inclina la tête. Un millimètre. Ce geste qui, chez elle, valait un froncement de sourcils.
— Tu réponds moins bien qu’avant, dit-elle.
— Je réponds à ce que vous demandez, Madame.
— Non. Tu réponds à côté de ce que je demande.
Je ne répondis pas. Elle me regarda longtemps.
— Tu apprends vite, dit-elle enfin.
Et il y avait dans sa voix quelque chose que je n’y avais jamais entendu. Pas de la colère. Quelque chose de plus complexe, de plus contrarié. Comme si elle venait de reconnaître son propre travail dans un endroit où elle ne l’avait pas prévu.
Le mercredi, elle escalada.
— Posture trois. Trente minutes.
Trente. Jamais plus de vingt jusqu’ici. Je m’installai sans commentaire, les bras dans le dos à cet angle qui tire sur les épaules, le buste incliné, le regard fixé sur un point du parquet.
À huit minutes, la brûlure commença dans les deltoïdes.
À quinze, mes cuisses tremblaient.
À vingt, la sueur coulait entre mes omoplates, et ma respiration avait trouvé ce rail bas et régulier qu’elle m’avait appris à trouver dans l’inconfort.
Elle passait derrière moi à intervalles imprévisibles. Corrigeait une épaule d’une pression sèche. Vérifiait l’alignement du bassin. À la vingt-deuxième minute, elle s’arrêta face à moi et posa un index sous mon menton pour relever mon regard.
— Qu’est-ce que tu me caches ?
— Rien, Madame.
— Tu mens.
— Non.
Elle retira son doigt. Fit un tour complet. S’arrêta dans mon dos.
— Cinq minutes de plus.
Je tins les cinq minutes.
Quand elle dit assez, je me relevai lentement, les épaules en feu, et je vis dans son regard quelque chose qui ressemblait à une révision de calcul.
Le jeudi soir, chez Anaïs.
Elle avait fait des pâtes. C’était tout. Des pâtes, une sauce tomate, du parmesan râpé à la main, et une bouteille de rouge ouverte sur la table basse parce que sa cuisine était trop petite pour qu’on y mange à deux.
— T’as l’air crevée, dit-elle.
— Je le suis.
— Tu veux en parler ?
— Non.
— D’accord.
Et elle n’en reparla pas. Elle mit un vinyle, un truc jazz que je ne connaissais pas, elle m’expliqua un problème absurde qu’elle avait eu avec un prestataire, et on rit. Simplement. Bêtement.
Plus tard, allongée contre elle sur le canapé trop petit, sa main dans mes cheveux, je sentis mes épaules se relâcher pour la première fois depuis trois jours.
— Elle cherche, dis-je enfin.
Anaïs ne bougea pas.
— Elle sait ?
— Non. Elle sent. C’est pire.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien. Je ne dis rien.
Elle continua à jouer avec ma mèche, doucement.
— Tu tiendras ?
— Oui.
— T’es sûre ? Parce que si un jour tu tiens plus, c’est pas grave. Je veux dire, je préfère que tu me le dises que tu te mettes en morceaux pour me protéger.
Je me redressai légèrement pour la regarder.
— Je vais tenir.
Elle me regarda un moment, puis hocha la tête.
— Alors tiens, dit-elle simplement. Et viens ici quand t’as besoin. Nuit et jour. Y a une clé sous le pot de basilic dans l’escalier, au cas où.
C’est tout ce qu’elle a dit. Pas de discours. Pas d’encouragement à résister, pas de position à défendre, pas de bataille à gagner. Juste une clé sous un pot de basilic.
Ce fut, cette semaine-là, la chose la plus solide qu’on m’ait offerte.
Le vendredi, on devait se voir.
C’était prévu depuis le mardi. Anaïs avait parlé d’un restaurant portugais qu’elle voulait me faire découvrir depuis des semaines, et j’avais dit oui, et j’avais passé la journée à y penser comme on pense à quelque chose de bon qui vous attend au bout d’une journée trop longue.
Le message arriva à dix-sept heures douze.
Ce soir. Vingt heures.
Je le fixai un long moment. Puis j’écrivis à Anaïs.
Elle a écrit. Ce soir, 20h.
La réponse arriva vite.
Tu peux venir avant ? On boit un truc ?
Elle m’attendait au Comptoir, déjà installée au zinc. Deux verres devant elle, dont un pour moi qu’elle avait commandé sans demander.
— T’as l’air en colère, dit-elle en guise de bonjour.
— Je le suis.
— Contre elle ou contre toi ?
Je m’assis. Je pris le verre. Je ne répondis pas tout de suite, parce que la réponse honnête était les deux et que je n’avais pas envie de la dire.
— On avait prévu ce soir, dis-je enfin.
— Oui.
— Depuis mardi.
— Oui.
— Et elle écrit à dix-sept heures et je dois y aller.
Anaïs fit tourner son verre entre ses doigts, sans boire.
— Tu peux pas y aller, dit-elle. Techniquement. Personne peut te forcer.
— Techniquement.
— Voilà. Techniquement.
Un silence.
— Qu’est-ce qui se passe si tu y vas pas ?
Je réfléchis. Honnêtement.
— Je ne sais pas. Elle ne me ferait rien. Pas directement. Mais elle saurait.
— Elle saurait quoi ?
— Qu’il y a quelque chose d’assez important pour que je refuse.
Je vis Anaïs comprendre. Immédiatement, complètement.
— Ah, dit-elle.
— Oui.
— Donc si tu restes avec moi ce soir, je deviens visible.
— Oui.
Elle but une gorgée. Reposa son verre. Et je vis, à la façon dont son visage se ferma légèrement, qu’elle était en train de faire un calcul qu’elle n’avait pas envie de faire.
— Alors tu y vas, dit-elle.
— Anaïs…
— Non, écoute-moi. C’est pas moi qui me sacrifie noblement, c’est pas ça du tout. C’est juste que je suis pas idiote. Si tu refuses ce soir pour la première fois en des mois, elle va chercher pourquoi. Et elle cherche déjà.
— Je sais.
— Donc tu y vas. Ce soir. Et on ira au portugais un autre jour.
Elle dit ça posément, sans amertume visible, mais je voyais bien ce que ça lui coûtait.
— Ça t’énerve, dis-je.
— Évidemment que ça m’énerve.
Elle se tourna vers moi.
— Ça m’énerve qu’une femme puisse écrire trois mots à cinq heures de l’après-midi et effacer ma soirée. Ça m’énerve de trouver ça normal. Ça m’énerve encore plus d’être celle qui te dit d’y aller.
Elle marqua une pause.
— Mais je préfère ça à te voir prendre un risque pour un plat de morue.
Je ris. Malgré tout. Elle sourit, brièvement.
— Je veux juste que tu saches un truc, reprit-elle, plus sérieusement. Je te dis d’y aller ce soir parce que c’est ce qui est le plus prudent aujourd’hui. Pas parce que je trouve ça bien. Pas parce que je m’y habitue.
— D’accord.
— Ça veut dire que le jour où ça change, ça changera. Je m’installe pas dans un truc où on annule à cinq heures de l’après-midi parce qu’une autre a décidé.
Elle finit son verre.
— Mais aujourd’hui, tu y vas. Et tu m’écris quand tu rentres, même s’il est trois heures du matin.
— Je vais t’écrire.
— Et le portugais, on le fait dimanche midi. Elle te convoque jamais le dimanche midi.
— Non. Jamais.
— Parfait. Dimanche midi, alors.
Elle posa sa main sur la mienne, une seconde, sur le zinc du bar, dans un endroit public où personne de l’entreprise ne mettait jamais les pieds.
— Vas-y, dit-elle. Et reviens.
— De toute façon, j’aurai de la morue, ce soir.
Elle éclata de rire alors que je m’éloignais.
Je marchai jusqu’au tram avec une sensation étrange dans la poitrine.
Ce n’était pas de la culpabilité, pas exactement. C’était plus précis que ça. Pour la première fois, en montant chez Madame Stella, j’avais conscience de ce que ça coûtait à quelqu’un d’autre.
Avant, quand elle écrivait, il n’y avait qu’elle et moi. Une convocation, une réponse, un ordre du monde parfaitement fermé.
Maintenant, il y avait une soirée annulée. Une table dans un restaurant portugais qui resterait vide. Une femme qui avait ravalé son agacement pour me protéger.
Le cadre de Madame Stella n’était plus étanche. Il avait des conséquences en dehors de lui-même.
Et pour la première fois, ça me parut insupportable.
— Déshabille-toi. Tout.
Je me déshabillai. Elle sortit la trousse noire, l’ouvrit, disposa les objets sur la table basse avec cette précision de chirurgienne qui préparait toujours ses instruments avant de commencer.
Le plug moyen. Puis un autre, plus grand, que je ne connaissais pas.
— À quatre pattes.
Je me plaçai. Elle enfila les gants, lubrifia.
— Tu vas garder ça tout le week-end, dit-elle. Tu dormiras avec. Tu mangeras avec. Tu marcheras dans la rue avec. Et à chaque fois que tu le sentiras, tu te souviendras que je sais qu’il y a quelque chose.
Elle installa le premier. Mon corps le prit sans difficulté, il connaissait ce format, il avait appris.
Puis elle retira, et présenta le second.
Il était nettement plus large. Le passage se fit dans une brûlure sourde, une pression qui força mes épaules à s’affaisser malgré moi.
— Respire.
Je respirai. Il entra. La base se cala et la sensation devint pleine, envahissante, impossible à oublier même une seconde.
— Debout.
Je me relevai. Chaque mouvement déplaçait quelque chose à l’intérieur.
— Marche.
Je marchai. Trois allers-retours dans le salon, en talons, en essayant de garder une démarche naturelle qui n’existait plus.
— Lundi matin, tu me le rends, dit-elle. Pas avant.
— Oui, Madame.
— Qu’est-ce que tu me caches ?
— Rien, Madame.
Elle s’approcha, très près, ses yeux verts dans les miens.
— Tu sais ce qui m’irrite ? dit-elle. Sa voix était basse, presque calme. Ce n’est pas que tu me caches quelque chose. C’est que tu le fasses bien.
Je ne répondis pas.
— Tu ne bafouilles plus. Tu ne cherches plus tes mots. Tu ne remplis plus les silences. Tu respires bas quand je te presse.
Elle s’écarta d’un demi-pas.
— Tu as appris.
— Oui, Madame.
— Avec moi.
— Oui, Madame.
Un silence. Et pour la première fois depuis que je la connaissais, je vis quelque chose vaciller dans son regard.
Le samedi, elle alla plus loin.
Elle me convoqua l’après-midi, ce qui n’arrivait jamais. Elle retira le plug d’un geste net, sans commentaire, le rinça, le posa. Puis elle me fit préparer et sortit le gode le plus large, celui qu’elle n’utilisait que rarement.
— Face au miroir.
Ce qui suivit ne fut pas une séance. Ce fut un interrogatoire mené avec un autre outil.
Elle entrait, s’installait, s’arrêtait. Et posait une question.
— Qui ?
— Personne, Madame.
Elle reprenait. Plus profond. Attendait que ma respiration se casse.
— Un homme ?
— Il n’y a personne, Madame.
Elle reprenait encore. Le rythme n’était pas fait pour donner du plaisir, ni tout à fait pour faire mal. Il était fait pour empêcher de penser, pour désorganiser, pour créer cet état où les défenses tombent.
— Une femme ?
— Il n’y a personne, Madame.
La même phrase. Exactement la même, avec exactement la même intonation, parce que j’avais compris très vite qu’une variation aurait été une réponse. Un silence au mauvais endroit, un mot différent, une hésitation d’une demi-seconde, et elle aurait su.
Elle s’arrêta net. Sa main se resserra sur ma nuque.
— Tu répètes.
— Oui, Madame.
— Tu as préparé ça.
— Non, Madame.
Elle reprit, plus fort. La sensation devint immense, écrasante, et la cage se mit à presser comme elle pressait toujours quand mon corps répondait malgré tout. Je sentis mes coudes glisser sur le miroir. Elle claqua le plat de sa main sur ma hanche, sèchement. Je retrouvai l’alignement.
— Tu vas me le dire.
— Il n’y a rien à dire.
Elle poussa jusqu’au bout. Deux minutes, trois, dans un rythme qui me vidait le crâne, et à travers tout ça je gardai la seule chose que je pouvais garder : le silence.
Elle finit par se retirer.
Le silence dans la pièce était total.
Je restai appuyée au miroir, le souffle haché, les jambes tremblantes. Dans le reflet, je vis son visage derrière le mien.
Elle me regardait avec une expression que je ne lui avais jamais vue.
Pas de la colère. Pas de la déception.
De la reconnaissance. Le mot est ambigu, et c’est exactement pour ça qu’il est le bon. Elle reconnaissait quelque chose. Elle reconnaissait son propre travail. Elle avait passé des mois à construire, dans ce corps et dans cette tête, une capacité à tenir sous la pression, et elle venait de la rencontrer de plein fouet.
Elle avait fabriqué l’obstacle qu’elle heurtait.
Et il y avait autre chose, sous cette reconnaissance, quelque chose de plus trouble que je ne sus pas nommer sur le moment. Une forme de respect, peut-être. Ou de désir. Ou les deux, mélangés à une frustration qu’elle ne montrerait jamais.
Elle reprit le plug, le lubrifia à nouveau.
— Remets-toi.
Je me remis. Elle le réinstalla, calmement, méthodiquement, et la présence revint, pleine, envahissante.
— Habille-toi, dit-elle.
Sa voix était redevenue plate.
— Oui, Madame.
Je me rhabillai. Elle rangea la trousse, ferma la commode, se lava les mains dans la salle de bains. Quand elle revint, elle était exactement la même qu’à mon arrivée.
— Lundi, huit heures, dit-elle. Comme d’habitude.
Rien d’autre. Pas de conclusion. Pas de menace. Elle rangeait le dossier sans le classer.
Le dimanche midi, on alla au portugais.
Le restaurant était minuscule, une salle unique avec des nappes en papier, des azulejos au mur et une télévision allumée sans le son sur une chaîne lisboète. Anaïs y avait ses habitudes, évidemment. Elle avait ses habitudes partout.
Je m’assis avec précaution.
C’était le troisième jour. Le plug était toujours là, exactement là où elle l’avait remis la veille, et depuis quarante heures il n’y avait pas eu une seule minute où je n’en avais pas conscience. En marchant. En dormant. En prenant le tram. En me tenant debout dans la file d’attente d’une boulangerie samedi matin. Il était là, présent, immanquable, comme une signature.
Comme une main posée sur moi à distance.
— Morue à la braise, dit Anaïs en refermant le menu. Fais-moi confiance.
— Je te fais confiance.
Elle commanda pour deux, en portugais approximatif qui fit sourire le patron, et se cala sur sa chaise.
— Alors, dit-elle. Raconte-moi quelque chose de complètement inintéressant. Je veux entendre parler de rien pendant une heure.
Je ris. On parla de rien, effectivement. D’un documentaire qu’elle avait vu sur les poulpes. D’une collègue du service juridique qui portait toujours le même foulard. De l’endroit où elle aimerait aller si elle avait trois semaines et pas de budget.
Le vin arriva. La morue arriva. La salle se remplit de familles du dimanche.
Et pendant tout ce temps, à chaque fois que je changeais de position sur ma chaise, à chaque fois que je me penchais pour attraper le pain, Madame Stella était là.
Ce n’était pas douloureux. C’était pire : c’était fonctionnel. Elle avait posé quelque chose dans mon corps pour que je pense à elle, et ça marchait. Toute la journée. Y compris ici, à cette table, dans le seul endroit du monde qui n’était pas à elle.
Anaïs s’arrêta au milieu d’une phrase.
— T’es où, là ?
— Pardon ?
— T’es partie. Trois secondes. T’étais ailleurs.
Je posai ma fourchette.
Je pensai à mentir. Je pensai à dire fatiguée, ou rien, ou j’ai la tête au boulot. Et je réalisai que je n’en avais pas envie. Que si je commençais à faire ici ce que je faisais chez Madame Stella, à trier, à sélectionner, à répondre à côté, alors il n’y aurait plus d’endroit du tout.
— Elle m’a mis quelque chose vendredi soir, dis-je.
Anaïs ne cilla pas.
— Là ? Maintenant ?
— Oui.
— Depuis vendredi ?
— Oui. Jusqu’à demain matin.
Elle reposa son verre, très lentement.
Je vis passer plusieurs choses sur son visage. De la surprise. Puis quelque chose de plus dur, de plus froid, qu’elle rangea presque immédiatement. Elle regarda la salle, les familles, le patron derrière son comptoir. Elle prit une seconde.
— Ça te fait mal ?
— Non. C’est pas fait pour ça.
— C’est fait pour quoi ?
— Pour que je pense à elle. Tout le temps.
Anaïs hocha la tête, lentement.
— Donc là, à cette table, avec moi, tu penses à elle.
— Oui.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes. Puis :
— Elle est intelligente, dit-elle. Sa voix était plate. C’est ça qui me fout en rogne. Elle est vraiment très intelligente.
— Oui.
— Elle sait pas qu’on existe et elle est quand même assise à cette table.
Je ne répondis pas, parce qu’il n’y avait rien à répondre.
Anaïs prit sa fourchette, la reposa, se passa une main sur le visage.
— Bon, dit-elle enfin.
— Je suis désolée.
— Non. Arrête.
Elle se pencha en avant, les coudes sur la nappe en papier.
— T’es pas désolée. T’as rien fait. Et surtout tu viens de me le dire au lieu de me sortir une connerie sur ta fatigue, et ça, c’est exactement ce qu’il fallait faire.
Elle marqua une pause.
— Je te demande juste un truc.
— Quoi ?
— Le jour où tu enlèves ce truc, tu me préviens. Je veux savoir quand tu redeviens entièrement là.
Elle dit ça sans amertume, presque doucement, mais c’était la phrase la plus dure qu’elle m’ait dite depuis qu’on se connaissait. Parce qu’elle disait exactement ce qu’elle disait : qu’en ce moment, je n’étais pas entièrement là. Et qu’elle le savait.
— Demain matin, dis-je.
— Alors demain soir, tu viens.
— Elle risque de…
— Demain soir, tu viens.
Elle avait haussé le ton d’un demi-cran. C’était la première fois.
Je la regardai. Puis j’acquiesçai.
— D’accord.
On finit le repas. On parla d’autre chose. On rit encore, une ou deux fois, un peu moins facilement.
Et en sortant dans la rue, dans le froid clair de janvier, avec cette présence en moi qui ne me laissait pas une minute de répit, je compris quelque chose de très simple et de très désagréable.
Le cadre ne fuyait plus seulement vers l’extérieur.
Il commençait à salir ce qu’il touchait.
Le dimanche soir, je marchai jusque chez Anaïs.
Il était vingt-trois heures passées. Je n’avais pas prévenu. J’aurais dû prévenir, mais j’avais marché sans vraiment décider où j’allais, et je m’étais retrouvée devant son immeuble.
Je pensai à la clé sous le pot de basilic. Je ne la pris pas. Je sonnai.
Elle ouvrit en tee-shirt, les cheveux dans tous les sens, à moitié endormie.
Elle me regarda une seconde.
— Viens là, dit-elle.
Elle ne demanda rien. Elle m’attira à l’intérieur, ferma la porte, me prit dans ses bras dans l’entrée et me tint là, longtemps, sans un mot.
Je ne pleurai pas. Je crois que j’étais trop vidée pour ça.
Plus tard, allongée dans son lit, sa main dessinant des cercles lents dans mon dos, je regardai le plafond dans le noir.
— J’ai tenu, dis-je.
— Je sais.
— Tu ne sais pas ce qu’elle a fait.
— Non. Et tu me le diras si tu veux, ou jamais. Mais je sais que t’as tenu, parce que t’es là et que tu me l’as dit.
Je restai silencieuse un moment.
Puis quelque chose se formula, très nettement, dans cette obscurité.
— C’est elle qui m’a appris ça, dis-je.
— Appris quoi ?
— À tenir. À ne pas céder sous la pression. À respirer bas quand ça devient insupportable. À ne pas remplir les silences.
Anaïs arrêta de bouger sa main.
— Elle a passé des mois à me construire comme ça, dis-je. Et maintenant elle cherche à me briser, et elle n’y arrive pas, parce qu’elle a fait du bon travail.
Un silence.
— C’est presque drôle, dit Anaïs.
— Non.
— Non, dit-elle. T’as raison. C’est pas drôle du tout.
Elle recommença ses cercles dans mon dos, lentement.
Je m’endormis dans un lit qui n’était pas le mien, dans un appartement que Madame Stella ne connaissait pas, avec la certitude épuisée et paisible d’avoir tenu quelque chose debout pendant six jours.
Et une pensée, tout au bord du sommeil, qui n’était pas encore une décision mais qui y ressemblait de plus en plus :
Si je peux tenir contre elle, je peux peut-être aussi partir.
Ce fut la première session après la nuit chez Anaïs. Un mardi soir, la convocation habituelle, la tenue habituelle, l’appartement du cinquième avec son ordre chirurgical et sa lumière basse. Rien n’avait changé dans le décor.
Mais elle sut.
Je le vis à la façon dont son regard s’attarda quand j’entrai. Une fraction de seconde de plus que d’ordinaire, un balayage plus lent, cette qualité d’attention particulière qu’elle réservait aux choses qui ne correspondaient pas à ses attentes. Elle me lut de la tête aux pieds comme on relit un dossier dont un chiffre cloche.
— Manteau, dit-elle. Chaussures. Posture.
Je m’exécutai. Je me plaçai au centre du salon, dos droit, mains le long du corps, respiration basse, exactement comme elle me l’avait appris.
Elle fit le tour de moi, lentement. S’arrêta dans mon dos. Ne toucha rien.
— Tu dors mieux, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas non plus un compliment. C’était une observation posée là, comme un objet qu’elle venait de trouver et dont elle attendait qu’on lui explique la provenance.
— Oui, Madame.
— Pourquoi ?
Je respirai. Long, bas, régulier.
— Je ne sais pas.
Elle ne répondit rien. Elle passa devant moi, s’assit dans le fauteuil, croisa les jambes, et me regarda depuis cette position avec cette fixité froide qui avait toujours été sa méthode la plus efficace.
Le silence dura.
Je le laissai durer. C’était ça qu’elle m’avait appris : ne pas remplir. Ne pas se justifier. Ne pas fabriquer des phrases pour boucher un vide. Je restai debout, droite, à respirer bas, et je regardai un nœud du parquet à trois mètres devant moi.
— Bien, dit-elle enfin.
Elle se leva.
— Déshabille-toi. Guêpière, collants. Tu gardes les talons.
Je me changeai dans la salle de bains, revins. Elle avait sorti la trousse noire et le harnais, avec le gode moyen, celui des séances ordinaires. Rien d’exceptionnel. Ce qui, en soi, était une information : elle n’escaladait pas encore. Elle observait.
— Face au miroir. Paumes à plat.
Je me plaçai. Elle vint derrière moi, boucla le harnais, lubrifia. Sa main se posa à mon sacrum.
— Respiration basse.
— Oui, Madame.
Elle entra lentement, comme toujours, en lisant chaque variation. Mon corps la reçut sans résistance, ouvert par des mois de routine, réglé comme un instrument qu’elle avait accordé elle-même. La sensation monta, pleine, familière.
Et c’est précisément là que je sentis le problème.
Parce que quelque chose en moi était différent, et ce quelque chose se voyait. Mon corps était plus détendu qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il ne portait plus cette tension permanente, cette raideur d’attente, cette façon de se tenir prêt à encaisser. Trois nuits plus tôt, dans un lit qui n’était pas le mien, il avait connu quelque chose qui l’avait dénoué, et ce dénouement-là, je ne pouvais pas le remettre en place à volonté.
Elle le sentit dans les cinq premières minutes.
— Tu es souple, dit-elle.
Elle ralentit. Changea d’angle. Reprit.
— Trop souple.
Je ne répondis pas. Je fixai le miroir, mon propre visage dedans, la ligne tenue, les épaules basses.
Elle poussa plus profond, chercha le point qui d’ordinaire me faisait perdre le rail, et le trouva. Ma respiration se cassa une seconde. Je la récupérai immédiatement.
— Décris.
— Chaleur. Profondeur. Angle bon.
— Encore.
— Je tiens, Madame.
Elle s’arrêta net.
Le silence dans la pièce dura trois ou quatre secondes, et il était plein de quelque chose que je ne sus pas nommer.
Puis elle reprit, plus fort, avec cette cadence qui n’était plus tout à fait une cadence de séance. Elle ne cherchait plus à m’ouvrir ni à m’apprendre quoi que ce soit. Elle cherchait à voir où ça craquait.
Je tins. La cage pressait, comme toujours, mon corps répondait, comme toujours, et je gardai la respiration basse, l’axe droit, les paumes à plat.
Elle finit par se retirer.
— Assez, dit-elle.
Elle rangea le harnais, retira les gants, les posa à plat sur la table basse. Puis elle revint face à moi et posa deux doigts sous mon menton pour régler l’angle.
Elle me regarda longtemps.
— Il y a quelque chose, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Je ne répondis pas.
Elle retira ses doigts.
— Habille-toi. Rentre chez toi.
Pas de posture après. Pas de débrief. Pas de résumé à réciter. Elle me renvoyait plus tôt que d’habitude, et ce renvoi-là était sa façon à elle de me faire savoir qu’elle avait vu quelque chose et qu’elle allait s’en occuper.
Je rentrai chez moi avec cette phrase dans les oreilles.
Il y a quelque chose.
Et la certitude, nette, glacée, que la semaine qui commençait allait être longue.
Les questions vinrent le lendemain.
Pas frontalement. Jamais frontalement. Elle avait sa méthode, celle qui consistait à ratisser une journée entière par petits morceaux jusqu’à trouver l’endroit où le mur sonne creux.
— Ta journée.
— Trois dossiers. Le comité de jeudi à préparer. Un appel avec le fournisseur pour la relance de janvier.
— Ton déjeuner.
— À mon poste.
— Tous les jours ?
— Non. Parfois dehors.
— Avec ?
— Des collègues.
— Lesquels ?
— Ça dépend.
Elle inclina la tête. Un millimètre. Ce geste qui, chez elle, valait un froncement de sourcils.
— Tu réponds moins bien qu’avant, dit-elle.
— Je réponds à ce que vous demandez, Madame.
— Non. Tu réponds à côté de ce que je demande.
Je ne répondis pas. Elle me regarda longtemps.
— Tu apprends vite, dit-elle enfin.
Et il y avait dans sa voix quelque chose que je n’y avais jamais entendu. Pas de la colère. Quelque chose de plus complexe, de plus contrarié. Comme si elle venait de reconnaître son propre travail dans un endroit où elle ne l’avait pas prévu.
Le mercredi, elle escalada.
— Posture trois. Trente minutes.
Trente. Jamais plus de vingt jusqu’ici. Je m’installai sans commentaire, les bras dans le dos à cet angle qui tire sur les épaules, le buste incliné, le regard fixé sur un point du parquet.
À huit minutes, la brûlure commença dans les deltoïdes.
À quinze, mes cuisses tremblaient.
À vingt, la sueur coulait entre mes omoplates, et ma respiration avait trouvé ce rail bas et régulier qu’elle m’avait appris à trouver dans l’inconfort.
Elle passait derrière moi à intervalles imprévisibles. Corrigeait une épaule d’une pression sèche. Vérifiait l’alignement du bassin. À la vingt-deuxième minute, elle s’arrêta face à moi et posa un index sous mon menton pour relever mon regard.
— Qu’est-ce que tu me caches ?
— Rien, Madame.
— Tu mens.
— Non.
Elle retira son doigt. Fit un tour complet. S’arrêta dans mon dos.
— Cinq minutes de plus.
Je tins les cinq minutes.
Quand elle dit assez, je me relevai lentement, les épaules en feu, et je vis dans son regard quelque chose qui ressemblait à une révision de calcul.
Le jeudi soir, chez Anaïs.
Elle avait fait des pâtes. C’était tout. Des pâtes, une sauce tomate, du parmesan râpé à la main, et une bouteille de rouge ouverte sur la table basse parce que sa cuisine était trop petite pour qu’on y mange à deux.
— T’as l’air crevée, dit-elle.
— Je le suis.
— Tu veux en parler ?
— Non.
— D’accord.
Et elle n’en reparla pas. Elle mit un vinyle, un truc jazz que je ne connaissais pas, elle m’expliqua un problème absurde qu’elle avait eu avec un prestataire, et on rit. Simplement. Bêtement.
Plus tard, allongée contre elle sur le canapé trop petit, sa main dans mes cheveux, je sentis mes épaules se relâcher pour la première fois depuis trois jours.
— Elle cherche, dis-je enfin.
Anaïs ne bougea pas.
— Elle sait ?
— Non. Elle sent. C’est pire.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien. Je ne dis rien.
Elle continua à jouer avec ma mèche, doucement.
— Tu tiendras ?
— Oui.
— T’es sûre ? Parce que si un jour tu tiens plus, c’est pas grave. Je veux dire, je préfère que tu me le dises que tu te mettes en morceaux pour me protéger.
Je me redressai légèrement pour la regarder.
— Je vais tenir.
Elle me regarda un moment, puis hocha la tête.
— Alors tiens, dit-elle simplement. Et viens ici quand t’as besoin. Nuit et jour. Y a une clé sous le pot de basilic dans l’escalier, au cas où.
C’est tout ce qu’elle a dit. Pas de discours. Pas d’encouragement à résister, pas de position à défendre, pas de bataille à gagner. Juste une clé sous un pot de basilic.
Ce fut, cette semaine-là, la chose la plus solide qu’on m’ait offerte.
Le vendredi, on devait se voir.
C’était prévu depuis le mardi. Anaïs avait parlé d’un restaurant portugais qu’elle voulait me faire découvrir depuis des semaines, et j’avais dit oui, et j’avais passé la journée à y penser comme on pense à quelque chose de bon qui vous attend au bout d’une journée trop longue.
Le message arriva à dix-sept heures douze.
Ce soir. Vingt heures.
Je le fixai un long moment. Puis j’écrivis à Anaïs.
Elle a écrit. Ce soir, 20h.
La réponse arriva vite.
Tu peux venir avant ? On boit un truc ?
Elle m’attendait au Comptoir, déjà installée au zinc. Deux verres devant elle, dont un pour moi qu’elle avait commandé sans demander.
— T’as l’air en colère, dit-elle en guise de bonjour.
— Je le suis.
— Contre elle ou contre toi ?
Je m’assis. Je pris le verre. Je ne répondis pas tout de suite, parce que la réponse honnête était les deux et que je n’avais pas envie de la dire.
— On avait prévu ce soir, dis-je enfin.
— Oui.
— Depuis mardi.
— Oui.
— Et elle écrit à dix-sept heures et je dois y aller.
Anaïs fit tourner son verre entre ses doigts, sans boire.
— Tu peux pas y aller, dit-elle. Techniquement. Personne peut te forcer.
— Techniquement.
— Voilà. Techniquement.
Un silence.
— Qu’est-ce qui se passe si tu y vas pas ?
Je réfléchis. Honnêtement.
— Je ne sais pas. Elle ne me ferait rien. Pas directement. Mais elle saurait.
— Elle saurait quoi ?
— Qu’il y a quelque chose d’assez important pour que je refuse.
Je vis Anaïs comprendre. Immédiatement, complètement.
— Ah, dit-elle.
— Oui.
— Donc si tu restes avec moi ce soir, je deviens visible.
— Oui.
Elle but une gorgée. Reposa son verre. Et je vis, à la façon dont son visage se ferma légèrement, qu’elle était en train de faire un calcul qu’elle n’avait pas envie de faire.
— Alors tu y vas, dit-elle.
— Anaïs…
— Non, écoute-moi. C’est pas moi qui me sacrifie noblement, c’est pas ça du tout. C’est juste que je suis pas idiote. Si tu refuses ce soir pour la première fois en des mois, elle va chercher pourquoi. Et elle cherche déjà.
— Je sais.
— Donc tu y vas. Ce soir. Et on ira au portugais un autre jour.
Elle dit ça posément, sans amertume visible, mais je voyais bien ce que ça lui coûtait.
— Ça t’énerve, dis-je.
— Évidemment que ça m’énerve.
Elle se tourna vers moi.
— Ça m’énerve qu’une femme puisse écrire trois mots à cinq heures de l’après-midi et effacer ma soirée. Ça m’énerve de trouver ça normal. Ça m’énerve encore plus d’être celle qui te dit d’y aller.
Elle marqua une pause.
— Mais je préfère ça à te voir prendre un risque pour un plat de morue.
Je ris. Malgré tout. Elle sourit, brièvement.
— Je veux juste que tu saches un truc, reprit-elle, plus sérieusement. Je te dis d’y aller ce soir parce que c’est ce qui est le plus prudent aujourd’hui. Pas parce que je trouve ça bien. Pas parce que je m’y habitue.
— D’accord.
— Ça veut dire que le jour où ça change, ça changera. Je m’installe pas dans un truc où on annule à cinq heures de l’après-midi parce qu’une autre a décidé.
Elle finit son verre.
— Mais aujourd’hui, tu y vas. Et tu m’écris quand tu rentres, même s’il est trois heures du matin.
— Je vais t’écrire.
— Et le portugais, on le fait dimanche midi. Elle te convoque jamais le dimanche midi.
— Non. Jamais.
— Parfait. Dimanche midi, alors.
Elle posa sa main sur la mienne, une seconde, sur le zinc du bar, dans un endroit public où personne de l’entreprise ne mettait jamais les pieds.
— Vas-y, dit-elle. Et reviens.
— De toute façon, j’aurai de la morue, ce soir.
Elle éclata de rire alors que je m’éloignais.
Je marchai jusqu’au tram avec une sensation étrange dans la poitrine.
Ce n’était pas de la culpabilité, pas exactement. C’était plus précis que ça. Pour la première fois, en montant chez Madame Stella, j’avais conscience de ce que ça coûtait à quelqu’un d’autre.
Avant, quand elle écrivait, il n’y avait qu’elle et moi. Une convocation, une réponse, un ordre du monde parfaitement fermé.
Maintenant, il y avait une soirée annulée. Une table dans un restaurant portugais qui resterait vide. Une femme qui avait ravalé son agacement pour me protéger.
Le cadre de Madame Stella n’était plus étanche. Il avait des conséquences en dehors de lui-même.
Et pour la première fois, ça me parut insupportable.
— Déshabille-toi. Tout.
Je me déshabillai. Elle sortit la trousse noire, l’ouvrit, disposa les objets sur la table basse avec cette précision de chirurgienne qui préparait toujours ses instruments avant de commencer.
Le plug moyen. Puis un autre, plus grand, que je ne connaissais pas.
— À quatre pattes.
Je me plaçai. Elle enfila les gants, lubrifia.
— Tu vas garder ça tout le week-end, dit-elle. Tu dormiras avec. Tu mangeras avec. Tu marcheras dans la rue avec. Et à chaque fois que tu le sentiras, tu te souviendras que je sais qu’il y a quelque chose.
Elle installa le premier. Mon corps le prit sans difficulté, il connaissait ce format, il avait appris.
Puis elle retira, et présenta le second.
Il était nettement plus large. Le passage se fit dans une brûlure sourde, une pression qui força mes épaules à s’affaisser malgré moi.
— Respire.
Je respirai. Il entra. La base se cala et la sensation devint pleine, envahissante, impossible à oublier même une seconde.
— Debout.
Je me relevai. Chaque mouvement déplaçait quelque chose à l’intérieur.
— Marche.
Je marchai. Trois allers-retours dans le salon, en talons, en essayant de garder une démarche naturelle qui n’existait plus.
— Lundi matin, tu me le rends, dit-elle. Pas avant.
— Oui, Madame.
— Qu’est-ce que tu me caches ?
— Rien, Madame.
Elle s’approcha, très près, ses yeux verts dans les miens.
— Tu sais ce qui m’irrite ? dit-elle. Sa voix était basse, presque calme. Ce n’est pas que tu me caches quelque chose. C’est que tu le fasses bien.
Je ne répondis pas.
— Tu ne bafouilles plus. Tu ne cherches plus tes mots. Tu ne remplis plus les silences. Tu respires bas quand je te presse.
Elle s’écarta d’un demi-pas.
— Tu as appris.
— Oui, Madame.
— Avec moi.
— Oui, Madame.
Un silence. Et pour la première fois depuis que je la connaissais, je vis quelque chose vaciller dans son regard.
Le samedi, elle alla plus loin.
Elle me convoqua l’après-midi, ce qui n’arrivait jamais. Elle retira le plug d’un geste net, sans commentaire, le rinça, le posa. Puis elle me fit préparer et sortit le gode le plus large, celui qu’elle n’utilisait que rarement.
— Face au miroir.
Ce qui suivit ne fut pas une séance. Ce fut un interrogatoire mené avec un autre outil.
Elle entrait, s’installait, s’arrêtait. Et posait une question.
— Qui ?
— Personne, Madame.
Elle reprenait. Plus profond. Attendait que ma respiration se casse.
— Un homme ?
— Il n’y a personne, Madame.
Elle reprenait encore. Le rythme n’était pas fait pour donner du plaisir, ni tout à fait pour faire mal. Il était fait pour empêcher de penser, pour désorganiser, pour créer cet état où les défenses tombent.
— Une femme ?
— Il n’y a personne, Madame.
La même phrase. Exactement la même, avec exactement la même intonation, parce que j’avais compris très vite qu’une variation aurait été une réponse. Un silence au mauvais endroit, un mot différent, une hésitation d’une demi-seconde, et elle aurait su.
Elle s’arrêta net. Sa main se resserra sur ma nuque.
— Tu répètes.
— Oui, Madame.
— Tu as préparé ça.
— Non, Madame.
Elle reprit, plus fort. La sensation devint immense, écrasante, et la cage se mit à presser comme elle pressait toujours quand mon corps répondait malgré tout. Je sentis mes coudes glisser sur le miroir. Elle claqua le plat de sa main sur ma hanche, sèchement. Je retrouvai l’alignement.
— Tu vas me le dire.
— Il n’y a rien à dire.
Elle poussa jusqu’au bout. Deux minutes, trois, dans un rythme qui me vidait le crâne, et à travers tout ça je gardai la seule chose que je pouvais garder : le silence.
Elle finit par se retirer.
Le silence dans la pièce était total.
Je restai appuyée au miroir, le souffle haché, les jambes tremblantes. Dans le reflet, je vis son visage derrière le mien.
Elle me regardait avec une expression que je ne lui avais jamais vue.
Pas de la colère. Pas de la déception.
De la reconnaissance. Le mot est ambigu, et c’est exactement pour ça qu’il est le bon. Elle reconnaissait quelque chose. Elle reconnaissait son propre travail. Elle avait passé des mois à construire, dans ce corps et dans cette tête, une capacité à tenir sous la pression, et elle venait de la rencontrer de plein fouet.
Elle avait fabriqué l’obstacle qu’elle heurtait.
Et il y avait autre chose, sous cette reconnaissance, quelque chose de plus trouble que je ne sus pas nommer sur le moment. Une forme de respect, peut-être. Ou de désir. Ou les deux, mélangés à une frustration qu’elle ne montrerait jamais.
Elle reprit le plug, le lubrifia à nouveau.
— Remets-toi.
Je me remis. Elle le réinstalla, calmement, méthodiquement, et la présence revint, pleine, envahissante.
— Habille-toi, dit-elle.
Sa voix était redevenue plate.
— Oui, Madame.
Je me rhabillai. Elle rangea la trousse, ferma la commode, se lava les mains dans la salle de bains. Quand elle revint, elle était exactement la même qu’à mon arrivée.
— Lundi, huit heures, dit-elle. Comme d’habitude.
Rien d’autre. Pas de conclusion. Pas de menace. Elle rangeait le dossier sans le classer.
Le dimanche midi, on alla au portugais.
Le restaurant était minuscule, une salle unique avec des nappes en papier, des azulejos au mur et une télévision allumée sans le son sur une chaîne lisboète. Anaïs y avait ses habitudes, évidemment. Elle avait ses habitudes partout.
Je m’assis avec précaution.
C’était le troisième jour. Le plug était toujours là, exactement là où elle l’avait remis la veille, et depuis quarante heures il n’y avait pas eu une seule minute où je n’en avais pas conscience. En marchant. En dormant. En prenant le tram. En me tenant debout dans la file d’attente d’une boulangerie samedi matin. Il était là, présent, immanquable, comme une signature.
Comme une main posée sur moi à distance.
— Morue à la braise, dit Anaïs en refermant le menu. Fais-moi confiance.
— Je te fais confiance.
Elle commanda pour deux, en portugais approximatif qui fit sourire le patron, et se cala sur sa chaise.
— Alors, dit-elle. Raconte-moi quelque chose de complètement inintéressant. Je veux entendre parler de rien pendant une heure.
Je ris. On parla de rien, effectivement. D’un documentaire qu’elle avait vu sur les poulpes. D’une collègue du service juridique qui portait toujours le même foulard. De l’endroit où elle aimerait aller si elle avait trois semaines et pas de budget.
Le vin arriva. La morue arriva. La salle se remplit de familles du dimanche.
Et pendant tout ce temps, à chaque fois que je changeais de position sur ma chaise, à chaque fois que je me penchais pour attraper le pain, Madame Stella était là.
Ce n’était pas douloureux. C’était pire : c’était fonctionnel. Elle avait posé quelque chose dans mon corps pour que je pense à elle, et ça marchait. Toute la journée. Y compris ici, à cette table, dans le seul endroit du monde qui n’était pas à elle.
Anaïs s’arrêta au milieu d’une phrase.
— T’es où, là ?
— Pardon ?
— T’es partie. Trois secondes. T’étais ailleurs.
Je posai ma fourchette.
Je pensai à mentir. Je pensai à dire fatiguée, ou rien, ou j’ai la tête au boulot. Et je réalisai que je n’en avais pas envie. Que si je commençais à faire ici ce que je faisais chez Madame Stella, à trier, à sélectionner, à répondre à côté, alors il n’y aurait plus d’endroit du tout.
— Elle m’a mis quelque chose vendredi soir, dis-je.
Anaïs ne cilla pas.
— Là ? Maintenant ?
— Oui.
— Depuis vendredi ?
— Oui. Jusqu’à demain matin.
Elle reposa son verre, très lentement.
Je vis passer plusieurs choses sur son visage. De la surprise. Puis quelque chose de plus dur, de plus froid, qu’elle rangea presque immédiatement. Elle regarda la salle, les familles, le patron derrière son comptoir. Elle prit une seconde.
— Ça te fait mal ?
— Non. C’est pas fait pour ça.
— C’est fait pour quoi ?
— Pour que je pense à elle. Tout le temps.
Anaïs hocha la tête, lentement.
— Donc là, à cette table, avec moi, tu penses à elle.
— Oui.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes. Puis :
— Elle est intelligente, dit-elle. Sa voix était plate. C’est ça qui me fout en rogne. Elle est vraiment très intelligente.
— Oui.
— Elle sait pas qu’on existe et elle est quand même assise à cette table.
Je ne répondis pas, parce qu’il n’y avait rien à répondre.
Anaïs prit sa fourchette, la reposa, se passa une main sur le visage.
— Bon, dit-elle enfin.
— Je suis désolée.
— Non. Arrête.
Elle se pencha en avant, les coudes sur la nappe en papier.
— T’es pas désolée. T’as rien fait. Et surtout tu viens de me le dire au lieu de me sortir une connerie sur ta fatigue, et ça, c’est exactement ce qu’il fallait faire.
Elle marqua une pause.
— Je te demande juste un truc.
— Quoi ?
— Le jour où tu enlèves ce truc, tu me préviens. Je veux savoir quand tu redeviens entièrement là.
Elle dit ça sans amertume, presque doucement, mais c’était la phrase la plus dure qu’elle m’ait dite depuis qu’on se connaissait. Parce qu’elle disait exactement ce qu’elle disait : qu’en ce moment, je n’étais pas entièrement là. Et qu’elle le savait.
— Demain matin, dis-je.
— Alors demain soir, tu viens.
— Elle risque de…
— Demain soir, tu viens.
Elle avait haussé le ton d’un demi-cran. C’était la première fois.
Je la regardai. Puis j’acquiesçai.
— D’accord.
On finit le repas. On parla d’autre chose. On rit encore, une ou deux fois, un peu moins facilement.
Et en sortant dans la rue, dans le froid clair de janvier, avec cette présence en moi qui ne me laissait pas une minute de répit, je compris quelque chose de très simple et de très désagréable.
Le cadre ne fuyait plus seulement vers l’extérieur.
Il commençait à salir ce qu’il touchait.
Le dimanche soir, je marchai jusque chez Anaïs.
Il était vingt-trois heures passées. Je n’avais pas prévenu. J’aurais dû prévenir, mais j’avais marché sans vraiment décider où j’allais, et je m’étais retrouvée devant son immeuble.
Je pensai à la clé sous le pot de basilic. Je ne la pris pas. Je sonnai.
Elle ouvrit en tee-shirt, les cheveux dans tous les sens, à moitié endormie.
Elle me regarda une seconde.
— Viens là, dit-elle.
Elle ne demanda rien. Elle m’attira à l’intérieur, ferma la porte, me prit dans ses bras dans l’entrée et me tint là, longtemps, sans un mot.
Je ne pleurai pas. Je crois que j’étais trop vidée pour ça.
Plus tard, allongée dans son lit, sa main dessinant des cercles lents dans mon dos, je regardai le plafond dans le noir.
— J’ai tenu, dis-je.
— Je sais.
— Tu ne sais pas ce qu’elle a fait.
— Non. Et tu me le diras si tu veux, ou jamais. Mais je sais que t’as tenu, parce que t’es là et que tu me l’as dit.
Je restai silencieuse un moment.
Puis quelque chose se formula, très nettement, dans cette obscurité.
— C’est elle qui m’a appris ça, dis-je.
— Appris quoi ?
— À tenir. À ne pas céder sous la pression. À respirer bas quand ça devient insupportable. À ne pas remplir les silences.
Anaïs arrêta de bouger sa main.
— Elle a passé des mois à me construire comme ça, dis-je. Et maintenant elle cherche à me briser, et elle n’y arrive pas, parce qu’elle a fait du bon travail.
Un silence.
— C’est presque drôle, dit Anaïs.
— Non.
— Non, dit-elle. T’as raison. C’est pas drôle du tout.
Elle recommença ses cercles dans mon dos, lentement.
Je m’endormis dans un lit qui n’était pas le mien, dans un appartement que Madame Stella ne connaissait pas, avec la certitude épuisée et paisible d’avoir tenu quelque chose debout pendant six jours.
Et une pensée, tout au bord du sommeil, qui n’était pas encore une décision mais qui y ressemblait de plus en plus :
Si je peux tenir contre elle, je peux peut-être aussi partir.
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