Faute de mot plus précis : Chapitre 8 – Le marchandage
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 27-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Il a changé de méthode début juin.
Jusque-là il y avait eu les messages pratiques et les phrases glissées au milieu. À partir du 2 juin, il y a eu la campagne.
Je dis campagne parce que c’est le mot exact, et parce qu’il travaille dans un métier où l’on apprend à reprendre un dossier difficile en plusieurs approches successives. La valeur d’usage, puis l’émotion, puis l’échéance. Il ne m’a jamais dit ça de sa vie. Je l’ai reconstitué après coup, en repensant à l’ordre dans lequel les choses sont arrivées, et je ne suis même pas sûre qu’il en ait eu conscience.
D’abord il a été utile. Il a réglé la facture d’eau, relancé la banque, trouvé un expert immobilier pour l’estimation et m’a envoyé trois créneaux. Impeccable. Chaque échange se terminait par une phrase courtoise qui n’appelait pas de réponse et qui en appelait une quand même.
Ensuite il a été triste. Un message le soir, jamais deux. *Je suis passé devant la pizzeria.* *J’ai revu la vidéo de Ligurie.* *Ma mère demande de tes nouvelles, je ne sais pas quoi lui dire.*
Et le 14 juin, il a écrit : *dans treize jours.*
Rien d’autre. Trois mots.
Je suis restée assise sur mon lit avec le téléphone dans la main pendant une durée que je n’ai pas mesurée. J’ai fini par mettre une lessive.
–––
La date du 27 juin n’était plus seulement le jour où je ne me marierais pas. C’était le point de fuite de tout ce que j’avais construit depuis mes vingt ans. Une salle, cent douze personnes, une robe qui était encore chez la couturière parce que je n’avais pas eu le courage d’appeler. Ma mère qui avait posé ses congés. Mon père qui était allé s’acheter un costume à Lausanne, tout seul, sans rien dire à personne, et qui l’avait rapporté dans une housse en disant simplement : c’est bon, j’ai ce qu’il faut.
Ce costume est toujours dans son armoire à Sainte-Croix. Je suppose qu’il y est encore aujourd’hui.
À mesure que juin avançait, il s’est produit une chose que je n’avais pas anticipée. J’ai commencé à négocier.
Pas avec lui. Avec moi.
Je faisais des calculs. Quatorze mois sur huit ans, ça fait quinze pour cent. Est-ce qu’on jette huit ans pour quinze pour cent. Est-ce qu’un homme qui va en thérapie, qui a fait son dépistage, qui s’est conduit correctement pendant six mois, est-ce que ce n’est pas exactement ce qu’on est censé espérer de quelqu’un qui a fauté. Est-ce que je n’étais pas en train de me venger. Est-ce que la vraie force, la vraie maturité, ce ne serait pas de pardonner.
Cette dernière question, je me la suis posée sincèrement, plusieurs soirs de suite, et je la trouvais noble. Je sais aujourd’hui d’où elle venait. Sur le moment, j’étais convaincue qu’elle était de moi.
–––
On s’est vus le 21 juin, un samedi, pour l’expert immobilier.
Il était onze heures. Le type a fait le tour de l’appartement avec un télémètre laser, il a pris des photos, il a posé des questions sur la ventilation, et pendant quarante minutes on a été un couple normal qui vend un bien. Noah était en t-shirt bleu. Il avait maigri, ce que j’ai remarqué tout de suite et ce que je n’ai pas dit.
Quand l’expert est parti, il a proposé un café.
J’ai dit oui.
Je savais très exactement ce que je faisais et je me suis raconté le contraire. Le marchandage, ce n’est pas un moment de faiblesse. C’est une négociation qu’on mène soi-même contre soi-même en s’arrangeant pour perdre.
On a bu le café sur le balcon minuscule, celui du basilic, de la menthe et des tomates cerises. Il avait racheté une plante. Il a dit qu’il l’arrosait. Il a dit qu’il n’y arrivait pas.
Puis il a parlé pendant une heure et quart, et c’était la meilleure heure et quart de sa vie.
Il n’a pas dit qu’il avait changé. Il a dit que c’était profond et qu’il en avait pour des années. Il n’a pas dit que ce n’était pas si grave. Il a dit que c’était pire que ce que je croyais, qu’il avait menti même en janvier, pas sur les actes mais sur le fait qu’il s’était cru arrêté alors que rien ne s’était arrêté dans sa tête. Il n’a pas demandé à revenir. Il a demandé si un jour, peut-être, dans très longtemps, on pourrait recommencer de zéro.
Il a pleuré une fois, brièvement, et il s’est excusé de pleurer.
Il avait appris. Six mois chez un psychologue, et il avait tout retenu : le vocabulaire, la lenteur, l’auto-accusation. Il était devenu excellent.
À un moment il a dit :
— Je ne te demande rien. Je voulais juste que tu saches que je sais.
Et j’ai posé ma tasse et je l’ai embrassé.
–––
C’est moi. Il faut que ce soit écrit clairement parce que je me suis longtemps arrangée avec ça : c’est moi qui l’ai embrassé.
On n’est même pas allés dans la chambre. Il y avait le canapé, celui qu’on avait acheté en solde à Villeneuve un dimanche, et on est tombés dessus avec une maladresse qu’on n’avait plus depuis des années, en se cognant, en riant à moitié. J’ai senti le rire dans sa poitrine sous ma main et ça m’a fait mal quelque part très bas.
Il connaissait tout. C’est ça qui rend l’histoire humiliante à raconter : il connaissait tout, la carte entière, chaque repère posé pendant huit ans, et mon corps s’est ouvert comme une porte à laquelle on a la clé.
Il m’a embrassée en ouvrant mon pantalon en même temps, maladroitement. J’ai dû l’aider. Il a tiré mon slip juste assez pour passer la main dessous. Ses doigts m’ont trouvée déjà mouillée. Il a gémi contre ma bouche. Je l’ai senti dur contre ma cuisse. Il a baissé son propre pantalon d’une main, s’est aligné, et est entré d’un coup, trop vite. On a tous les deux eu un son de surprise. Il s’est arrêté une seconde, le front contre le mien.
— Désolé.
— Non. Continue.
Il a recommencé, plus lentement. Le canapé était trop étroit ; mon épaule butait contre le dossier. Il a glissé une main sous ma hanche pour me tourner un peu, a trouvé un meilleur angle, et s’est enfoncé jusqu’au bout. Je l’ai senti entier. Il connaissait exactement où appuyer, exactement quand ralentir, exactement quand reprendre. Mon corps s’est ouvert sans aucune résistance. Pendant vingt minutes, les onze conversations, les quatorze mois, le parking, la fille de la réception, tout ça n’a plus existé. C’était si reposant que j’ai eu les larmes aux yeux.
Il tremblait. Il répétait mon prénom. Il s’arrêtait pour me regarder, avec cette expression de gratitude absolue qui m’avait toujours désarmée. Quand il a accéléré à la fin, j’ai serré les bras autour de son dos et je l’ai laissé aller. Il est venu en moi avec un long soupir, le visage enfoui dans mon cou.
Il a dit qu’il m’aimait. J’ai dit moi aussi.
Après, on est restés allongés dans la lumière du samedi midi, avec le bruit de la circulation en bas et la plante neuve sur le balcon.
Et il a dit :
— Pour la salle, tu crois qu’ils ont reloué ?
–––
J’ai mis quelques secondes.
— Quoi ?
— Non, je dis ça, ils avaient dit qu’ils rendaient la moitié de l’acompte s’ils relouaient la date. C’est dans six jours, ils ont dû relou… enfin bon, on verra.
Il a dit ça en regardant le plafond, la main dans mes cheveux, sur le ton exact de quelqu’un qui pense à voix haute.
Je me suis assise sur le bord du canapé et j’ai cherché mon t-shirt.
Ce n’est pas qu’il ait parlé d’argent, les gens parlent d’argent. Ce n’est même pas le manque de tact, parce qu’il en a toujours manqué à des moments impossibles et que ça m’a souvent fait rire. C’est qu’en une phrase il venait de me dire ce que l’heure précédente avait été pour lui : un dossier qui rentrait.
Il avait obtenu ce qu’il était venu chercher, la conversation était en bonne voie, on pouvait passer au point suivant de l’ordre du jour. Il n’y avait aucune méchanceté là-dedans, ce qui est pire que de la méchanceté. Il était détendu. Il était heureux. Il pensait qu’on allait bien.
Je me suis rhabillée en silence. Il a compris qu’il se passait quelque chose et il a demandé quoi, et j’ai dit rien, et il a insisté, et j’ai dit que je devais y aller.
Dans l’entrée, il a dit :
— Mathilde. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Et il le pensait. C’était une vraie question. Il aurait fallu six heures et un diplôme pour y répondre.
J’ai dit : rien. Je suis descendue par l’escalier.
–––
Le 27 juin est tombé un vendredi.
Je suis allée travailler. C’était l’avant-dernière semaine avant les vacances, il y avait la course d’école à préparer, et je crois que je n’ai jamais autant remercié un métier de m’obliger à être quelque part à huit heures.
À midi, ma mère m’a envoyé une photo. Pas un message, une photo. Une tarte aux abricots sur la table de la cuisine à Sainte-Croix, avec écrit en dessous : *Il y en a une part pour toi ce soir si tu montes.*
Je suis montée.
On n’a pas parlé du 27 juin. Pas une fois. Mon père a mis un match à la télévision que personne n’a regardé, ma mère a raconté l’histoire du cousin de Göteborg pour la quatrième fois, et j’ai mangé deux parts de tarte en écoutant la fin de l’histoire du cousin, qui a d’ailleurs changé depuis la version de décembre.
En repartant, sur le pas de la porte, mon père m’a tendu un sac de commissions. Des œufs, du café, la moitié de la tarte.
— Tu conduis doucement.
Et puis, sans transition, sans me regarder :
— Je l’aimais bien, ce garçon. J’avais tort.
C’est tout ce qu’il aura dit sur Noah en une année entière.
Dans la voiture, sur la route de la descente, avec les phares dans les virages et le sac qui glissait sur le siège passager, j’ai enfin pleuré. Pas trois minutes : quarante bonnes minutes, jusqu’à Yverdon, et j’ai dû m’arrêter deux fois sur le bas-côté.
Ce n’était pas la même chose que la colère. C’était en dessous, et beaucoup plus vieux.
Le lundi, à la salle des maîtres, il y avait un dépliant sur la table près de la machine à café, plié en trois, avec le nom d’une association et une liste d’horaires. Quelqu’un l’avait laissé là, probablement pour une élève, probablement pour une collègue, je n’ai jamais su.
Je l’ai lu deux fois et je l’ai remis sur la table. Puis je suis revenue le chercher, et je l’ai mis dans mon sac où il est resté cinq semaines.
Jusque-là il y avait eu les messages pratiques et les phrases glissées au milieu. À partir du 2 juin, il y a eu la campagne.
Je dis campagne parce que c’est le mot exact, et parce qu’il travaille dans un métier où l’on apprend à reprendre un dossier difficile en plusieurs approches successives. La valeur d’usage, puis l’émotion, puis l’échéance. Il ne m’a jamais dit ça de sa vie. Je l’ai reconstitué après coup, en repensant à l’ordre dans lequel les choses sont arrivées, et je ne suis même pas sûre qu’il en ait eu conscience.
D’abord il a été utile. Il a réglé la facture d’eau, relancé la banque, trouvé un expert immobilier pour l’estimation et m’a envoyé trois créneaux. Impeccable. Chaque échange se terminait par une phrase courtoise qui n’appelait pas de réponse et qui en appelait une quand même.
Ensuite il a été triste. Un message le soir, jamais deux. *Je suis passé devant la pizzeria.* *J’ai revu la vidéo de Ligurie.* *Ma mère demande de tes nouvelles, je ne sais pas quoi lui dire.*
Et le 14 juin, il a écrit : *dans treize jours.*
Rien d’autre. Trois mots.
Je suis restée assise sur mon lit avec le téléphone dans la main pendant une durée que je n’ai pas mesurée. J’ai fini par mettre une lessive.
–––
La date du 27 juin n’était plus seulement le jour où je ne me marierais pas. C’était le point de fuite de tout ce que j’avais construit depuis mes vingt ans. Une salle, cent douze personnes, une robe qui était encore chez la couturière parce que je n’avais pas eu le courage d’appeler. Ma mère qui avait posé ses congés. Mon père qui était allé s’acheter un costume à Lausanne, tout seul, sans rien dire à personne, et qui l’avait rapporté dans une housse en disant simplement : c’est bon, j’ai ce qu’il faut.
Ce costume est toujours dans son armoire à Sainte-Croix. Je suppose qu’il y est encore aujourd’hui.
À mesure que juin avançait, il s’est produit une chose que je n’avais pas anticipée. J’ai commencé à négocier.
Pas avec lui. Avec moi.
Je faisais des calculs. Quatorze mois sur huit ans, ça fait quinze pour cent. Est-ce qu’on jette huit ans pour quinze pour cent. Est-ce qu’un homme qui va en thérapie, qui a fait son dépistage, qui s’est conduit correctement pendant six mois, est-ce que ce n’est pas exactement ce qu’on est censé espérer de quelqu’un qui a fauté. Est-ce que je n’étais pas en train de me venger. Est-ce que la vraie force, la vraie maturité, ce ne serait pas de pardonner.
Cette dernière question, je me la suis posée sincèrement, plusieurs soirs de suite, et je la trouvais noble. Je sais aujourd’hui d’où elle venait. Sur le moment, j’étais convaincue qu’elle était de moi.
–––
On s’est vus le 21 juin, un samedi, pour l’expert immobilier.
Il était onze heures. Le type a fait le tour de l’appartement avec un télémètre laser, il a pris des photos, il a posé des questions sur la ventilation, et pendant quarante minutes on a été un couple normal qui vend un bien. Noah était en t-shirt bleu. Il avait maigri, ce que j’ai remarqué tout de suite et ce que je n’ai pas dit.
Quand l’expert est parti, il a proposé un café.
J’ai dit oui.
Je savais très exactement ce que je faisais et je me suis raconté le contraire. Le marchandage, ce n’est pas un moment de faiblesse. C’est une négociation qu’on mène soi-même contre soi-même en s’arrangeant pour perdre.
On a bu le café sur le balcon minuscule, celui du basilic, de la menthe et des tomates cerises. Il avait racheté une plante. Il a dit qu’il l’arrosait. Il a dit qu’il n’y arrivait pas.
Puis il a parlé pendant une heure et quart, et c’était la meilleure heure et quart de sa vie.
Il n’a pas dit qu’il avait changé. Il a dit que c’était profond et qu’il en avait pour des années. Il n’a pas dit que ce n’était pas si grave. Il a dit que c’était pire que ce que je croyais, qu’il avait menti même en janvier, pas sur les actes mais sur le fait qu’il s’était cru arrêté alors que rien ne s’était arrêté dans sa tête. Il n’a pas demandé à revenir. Il a demandé si un jour, peut-être, dans très longtemps, on pourrait recommencer de zéro.
Il a pleuré une fois, brièvement, et il s’est excusé de pleurer.
Il avait appris. Six mois chez un psychologue, et il avait tout retenu : le vocabulaire, la lenteur, l’auto-accusation. Il était devenu excellent.
À un moment il a dit :
— Je ne te demande rien. Je voulais juste que tu saches que je sais.
Et j’ai posé ma tasse et je l’ai embrassé.
–––
C’est moi. Il faut que ce soit écrit clairement parce que je me suis longtemps arrangée avec ça : c’est moi qui l’ai embrassé.
On n’est même pas allés dans la chambre. Il y avait le canapé, celui qu’on avait acheté en solde à Villeneuve un dimanche, et on est tombés dessus avec une maladresse qu’on n’avait plus depuis des années, en se cognant, en riant à moitié. J’ai senti le rire dans sa poitrine sous ma main et ça m’a fait mal quelque part très bas.
Il connaissait tout. C’est ça qui rend l’histoire humiliante à raconter : il connaissait tout, la carte entière, chaque repère posé pendant huit ans, et mon corps s’est ouvert comme une porte à laquelle on a la clé.
Il m’a embrassée en ouvrant mon pantalon en même temps, maladroitement. J’ai dû l’aider. Il a tiré mon slip juste assez pour passer la main dessous. Ses doigts m’ont trouvée déjà mouillée. Il a gémi contre ma bouche. Je l’ai senti dur contre ma cuisse. Il a baissé son propre pantalon d’une main, s’est aligné, et est entré d’un coup, trop vite. On a tous les deux eu un son de surprise. Il s’est arrêté une seconde, le front contre le mien.
— Désolé.
— Non. Continue.
Il a recommencé, plus lentement. Le canapé était trop étroit ; mon épaule butait contre le dossier. Il a glissé une main sous ma hanche pour me tourner un peu, a trouvé un meilleur angle, et s’est enfoncé jusqu’au bout. Je l’ai senti entier. Il connaissait exactement où appuyer, exactement quand ralentir, exactement quand reprendre. Mon corps s’est ouvert sans aucune résistance. Pendant vingt minutes, les onze conversations, les quatorze mois, le parking, la fille de la réception, tout ça n’a plus existé. C’était si reposant que j’ai eu les larmes aux yeux.
Il tremblait. Il répétait mon prénom. Il s’arrêtait pour me regarder, avec cette expression de gratitude absolue qui m’avait toujours désarmée. Quand il a accéléré à la fin, j’ai serré les bras autour de son dos et je l’ai laissé aller. Il est venu en moi avec un long soupir, le visage enfoui dans mon cou.
Il a dit qu’il m’aimait. J’ai dit moi aussi.
Après, on est restés allongés dans la lumière du samedi midi, avec le bruit de la circulation en bas et la plante neuve sur le balcon.
Et il a dit :
— Pour la salle, tu crois qu’ils ont reloué ?
–––
J’ai mis quelques secondes.
— Quoi ?
— Non, je dis ça, ils avaient dit qu’ils rendaient la moitié de l’acompte s’ils relouaient la date. C’est dans six jours, ils ont dû relou… enfin bon, on verra.
Il a dit ça en regardant le plafond, la main dans mes cheveux, sur le ton exact de quelqu’un qui pense à voix haute.
Je me suis assise sur le bord du canapé et j’ai cherché mon t-shirt.
Ce n’est pas qu’il ait parlé d’argent, les gens parlent d’argent. Ce n’est même pas le manque de tact, parce qu’il en a toujours manqué à des moments impossibles et que ça m’a souvent fait rire. C’est qu’en une phrase il venait de me dire ce que l’heure précédente avait été pour lui : un dossier qui rentrait.
Il avait obtenu ce qu’il était venu chercher, la conversation était en bonne voie, on pouvait passer au point suivant de l’ordre du jour. Il n’y avait aucune méchanceté là-dedans, ce qui est pire que de la méchanceté. Il était détendu. Il était heureux. Il pensait qu’on allait bien.
Je me suis rhabillée en silence. Il a compris qu’il se passait quelque chose et il a demandé quoi, et j’ai dit rien, et il a insisté, et j’ai dit que je devais y aller.
Dans l’entrée, il a dit :
— Mathilde. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Et il le pensait. C’était une vraie question. Il aurait fallu six heures et un diplôme pour y répondre.
J’ai dit : rien. Je suis descendue par l’escalier.
–––
Le 27 juin est tombé un vendredi.
Je suis allée travailler. C’était l’avant-dernière semaine avant les vacances, il y avait la course d’école à préparer, et je crois que je n’ai jamais autant remercié un métier de m’obliger à être quelque part à huit heures.
À midi, ma mère m’a envoyé une photo. Pas un message, une photo. Une tarte aux abricots sur la table de la cuisine à Sainte-Croix, avec écrit en dessous : *Il y en a une part pour toi ce soir si tu montes.*
Je suis montée.
On n’a pas parlé du 27 juin. Pas une fois. Mon père a mis un match à la télévision que personne n’a regardé, ma mère a raconté l’histoire du cousin de Göteborg pour la quatrième fois, et j’ai mangé deux parts de tarte en écoutant la fin de l’histoire du cousin, qui a d’ailleurs changé depuis la version de décembre.
En repartant, sur le pas de la porte, mon père m’a tendu un sac de commissions. Des œufs, du café, la moitié de la tarte.
— Tu conduis doucement.
Et puis, sans transition, sans me regarder :
— Je l’aimais bien, ce garçon. J’avais tort.
C’est tout ce qu’il aura dit sur Noah en une année entière.
Dans la voiture, sur la route de la descente, avec les phares dans les virages et le sac qui glissait sur le siège passager, j’ai enfin pleuré. Pas trois minutes : quarante bonnes minutes, jusqu’à Yverdon, et j’ai dû m’arrêter deux fois sur le bas-côté.
Ce n’était pas la même chose que la colère. C’était en dessous, et beaucoup plus vieux.
Le lundi, à la salle des maîtres, il y avait un dépliant sur la table près de la machine à café, plié en trois, avec le nom d’une association et une liste d’horaires. Quelqu’un l’avait laissé là, probablement pour une élève, probablement pour une collègue, je n’ai jamais su.
Je l’ai lu deux fois et je l’ai remis sur la table. Puis je suis revenue le chercher, et je l’ai mis dans mon sac où il est resté cinq semaines.
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