Faute de mot plus précis : Chapitre 9 – La permanence

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, les femmes
Tags : Amis Abstinence
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L’été a été le pire, et personne ne prévient.

On imagine que le pire est le moment de la découverte, ou celui de la rupture, ou celui où on repart avec un carton dans une camionnette. En réalité ça arrive quand tout est réglé, quand il n’y a plus rien à organiser, et qu’on se retrouve avec sept semaines de vacances scolaires et deux pièces et demie qui donnent sur un parking à poubelles.

J’ai passé juillet à ne rien faire.

Je ne veux pas romantiser ça. Je dormais jusqu’à onze heures et je me recouchais à seize. Je mangeais debout devant le frigo ouvert. J’ai regardé une série entière en quatre jours sans pouvoir en résumer un épisode. Je ne répondais plus aux messages, y compris à ceux de Nadia, y compris à ceux de ma mère, à qui j’envoyais un pouce levé tous les deux jours pour qu’elle ne monte pas dans sa voiture.

Ce qui me frappe rétrospectivement, c’est le silence. Pas celui de l’appartement : le mien. Je pouvais passer trois jours sans prononcer une phrase à voix haute. Un jeudi, à la caisse de la Coop, j’ai dit merci et ma voix était bizarre, cassée, et j’ai calculé que c’était le premier mot depuis le lundi.

Je n’étais pas triste à cause de Noah. Ça, c’était fini, je le savais depuis le canapé et la phrase sur l’acompte. J’étais en morceaux parce que je ne savais plus qui j’étais quand personne ne me regardait.

Huit ans, ça avait été une place. J’étais la fiancée de Noah, la maîtresse de la 8e B, la fille de Ndi et Freja, la femme qui allait se marier le 27 juin. Enlevez la première et la dernière, mettez sept semaines de vacances par-dessus, et il ne reste plus personne dans l’appartement.

–––

Il y a une chose que j’ai faite fin septembre et dont je n’ai parlé à personne, comme la première fois.

J’ai repris le train pour le même centre, dans la même ville où je ne connais personne, et j’ai refait les prélèvements. C’était nécessaire à cause du 21 juin. Le canapé, la lumière de midi, la question sur l’acompte. Trois mois après, ça faisait fin septembre, et j’avais fait le calcul dès le lendemain sans jamais le formuler nulle part.

Ce qui m’a démolie, ce n’est pas le rendez-vous. C’est de constater que je le connaissais par cœur. La salle d’attente, le questionnaire, l’endroit où poser son manteau. Je savais quoi répondre à la question sur les partenaires depuis le dernier contrôle et je l’ai dit d’une voix parfaitement neutre, comme on donne un numéro de dossier.

Une jeune femme attendait en face de moi avec un sac de sport sur les genoux et elle avait l’air terrifiée. Je me suis reconnue au mois de décembre et j’ai eu envie de lui dire quelque chose, et je n’ai rien dit du tout, parce que ce n’est pas parce qu’on sait comment ça se passe qu’on sait quoi dire.

Tout était négatif. Je l’ai su le 2 octobre par courrier, dans le hall de l’immeuble, devant les boîtes aux lettres, exactement au même endroit qu’en avril.

Cette fois non plus, je n’ai rien ressenti. Mais il y avait une différence, et elle est de taille : en avril, c’était lui qui m’avait mise là. Fin septembre, c’était moi. J’avais couché avec un homme dont je savais depuis février qu’il avait entretenu un mensonge pendant deux mois, et je l’avais fait sans rien demander et sans rien poser.

Je n’ai jamais réussi à me dire que c’était sa faute à lui, et je n’ai jamais réussi non plus à me dire que c’était la mienne. Ça n’est allé nulle part. C’est resté dans un tiroir avec le courrier, et c’est probablement la chose que je porte le moins bien de toute cette histoire.

–––

Ce qui m’a sortie de juillet, ce n’est pas une pensée, c’est la piscine.

J’ai recommencé à nager début août sans intention particulière, parce que c’était le seul endroit climatisé et bon marché à moins de dix minutes à pied, et que je n’y risquais pas de croiser des parents d’élèves à onze heures du matin.

Vingt longueurs le premier jour, et j’ai cru mourir. Trente le lendemain. Puis quarante, puis soixante, et au bout de deux semaines j’y allais tous les jours et je restais une heure.

Il s’est passé quelque chose dans l’eau que je n’attendais pas. Mon corps est redevenu un endroit habitable. Pendant huit ans, mon corps avait surtout été quelque chose qui plaisait à quelqu’un. Là, dans le bassin, il était un moteur. Il fatiguait, il chauffait, il avait des muscles qui tiraient au réveil, et personne ne le regardait.

C’est aussi au vestiaire que la chose s’est produite.

–––

Un mardi de la mi-août, vers midi, il n’y avait presque personne.

Une femme s’est changée à trois casiers de moi. La quarantaine, des épaules de nageuse, un maillot une pièce noir qu’elle a fait rouler sur ses hanches d’un geste économe. Elle avait le ventre marqué de vergetures argentées et une cicatrice de césarienne. Elle a mis sa serviette sur son épaule et elle est partie sous la douche sans se presser, sans se cacher, avec cette absence totale de gêne qu’ont certaines femmes dans les vestiaires et que j’ai toujours enviée.

Je l’ai regardée.

Pas un coup d’œil : je l’ai regardée. Elle est passée à un mètre de moi, j’ai suivi son dos, la marque du maillot sur sa peau, sa façon de marcher, et quand elle a disparu derrière la cloison j’avais chaud sans savoir pourquoi.

Je me suis assise sur le banc en bois avec ma serviette autour de moi.

Et j’ai fait exactement ce que j’avais fait avec le téléphone retourné au mois de novembre. Le même geste mental, que j’exécute apparemment à la perfection depuis toujours : j’ai trouvé une explication.

C’était de l’admiration. C’était qu’elle assumait son corps et pas moi. C’était que je n’avais pas eu d’enfant et qu’elle en avait eu. C’était que je passais mon temps seule et que je devenais bizarre.

Tout ça était très plausible, d’ailleurs.

Je suis rentrée à pied avec les cheveux mouillés et je n’y ai plus pensé.

Enfin, non, ce n’est pas vrai. Je n’y ai plus pensé volontairement, ce qui n’est pas pareil. Le soir, dans mon lit, quand je me suis occupée de moi comme je le fais depuis mars pour arriver à dormir, il y a eu une image d’épaules et d’eau qui est passée et que j’ai chassée tout de suite, avec une brutalité qui aurait dû me renseigner.

J’ai pensé à Sébastien à la place. Ça a marché.

–––

La rentrée d’août m’a remise debout, comme toujours.

J’ai gardé le dépliant dans mon sac cinq semaines de plus. Sorti, rangé, ressorti. Ce n’était pas de la honte, ou pas seulement. C’était que je ne rentrais dans aucune case.

Je n’avais pas été frappée, personne ne m’avait menacée. Je n’avais pas peur de mon ex-fiancé, qui payait consciencieusement sa moitié des charges et qui m’écrivait des messages polis. Sur le papier, ma situation tenait en une ligne d’une banalité écrasante : mon copain m’a trompée, je l’ai quitté.

J’avais l’impression que j’allais prendre la place de quelqu’un.

C’est Nadia qui a réglé la question, un jeudi de septembre, dans sa voiture, où décidément tout se passe.

Je lui ai expliqué mon raisonnement en détail. Elle a écouté jusqu’au bout, ce qu’elle fait toujours, puis elle a démarré et elle a dit :

— Tu te rends compte que tu es en train de me démontrer que tu ne mérites pas qu’on t’écoute ?

Je n’ai rien trouvé à répondre.

— Et que tu le fais très bien ? Genre vraiment, c’était très construit.

J’ai appelé le lundi. Je suis tombée sur un répondeur, ce qui m’a soulagée, et on m’a rappelée le soir même, ce qui m’a moins soulagée.

–––

La permanence a lieu le mardi de dix-huit à vingt et une heures, au deuxième étage d’un immeuble de la vieille ville, au-dessus d’un magasin de literie.

L’escalier est étroit et sent la poussière chaude. Il y a une plaque discrète en bas, sans logo, juste un nom d’association et un numéro. J’ai monté les marches en me demandant une quinzaine de fois ce que je faisais là.

La salle est une ancienne cuisine transformée en bureau. Une table ronde, quatre chaises dépareillées, une bouilloire, un radiateur peint en blanc et une plante qui n’allait pas bien. Sur le mur, des affiches, dont une qui datait manifestement des années nonante et qu’on n’avait jamais eu le cœur d’enlever.

Une femme est sortie de la pièce du fond.

— Mathilde ?
— Oui.
— Salomé. Entrez, il fait meilleur au fond, la bouilloire chauffe la cuisine.

Elle m’a tendu la main. Poignée franche et sèche, des mains abîmées, des ongles coupés très court avec une trace de blanc dans le pli du pouce que j’ai identifiée tout de suite, parce que mon père a les mêmes après un week-end de travaux.

Elle fait une tête et demie de moins que moi. Cheveux roux, courts, très bouclés, qui partaient dans une direction générale plutôt que dans un ordre précis. Des taches de rousseur jusque dans le cou. Un pull vert trop grand, avec une tache. Un tatouage qui sortait de la manche et remontait sur l’avant-bras, quelque chose de végétal, des feuilles ou des algues, je n’ai pas eu le temps de voir.

Elle a débarrassé une pile de dossiers de la deuxième chaise en s’excusant, et elle a posé la pile par terre, où il y en avait déjà deux autres.

— Voilà. Bienvenue dans le bazar. Thé ? On a de la verveine et un truc au gingembre qui arrache.

–––

J’ai commencé par m’excuser.

J’ai dit que je n’étais pas sûre d’être au bon endroit, que ma situation n’était pas grave, que je ne voulais pas prendre la place de quelqu’un qui en aurait davantage besoin.

Elle a hoché la tête. Elle n’a pas dit mais si voyons, ni vous avez tout à fait votre place ici. Elle a versé l’eau dans les deux tasses, elle s’est assise, et elle a dit :

— D’accord. Racontez-moi quand même, et après on verra ensemble si vous êtes au bon endroit.

Alors j’ai raconté.

J’ai mis une heure vingt. Je n’avais jamais raconté l’histoire en entier à personne, même pas à Nadia, parce qu’à Nadia je l’avais racontée en morceaux, dans l’ordre où les morceaux étaient arrivés. Là je l’ai prise du début. Le dimanche matin, le devis Grangier, le rond violet, les onze conversations, les quatorze mois, la phrase sur les précautions. Le dépistage. Les délais. Janvier. La salle de sport. Le canapé du 21 juin et la question sur l’acompte.

Elle n’a presque rien dit. Elle ne prenait pas de notes. Elle avait une manière de tenir sa tasse à deux mains et de regarder un point sur la table quand j’avais du mal, puis de relever les yeux quand j’y arrivais.

Il y a un endroit où je me suis arrêtée trois fois.

C’était vers le milieu, au moment de dire ce qu’il m’avait fait. Pas de le raconter : de le dire. De poser le mot dessus. J’ai essayé trahison et c’était trop petit, ça sentait le feuilleton, ça n’allait pas jusqu’aux prises de sang. J’ai essayé mensonge et c’était pire, parce qu’un mensonge, ça se répare avec la vérité. J’ai essayé de dire qu’il m’avait manqué de respect et je me suis entendue, et j’ai eu envie de me gifler.

Alors j’ai dit qu’il m’avait trompée, et j’ai continué mon récit, faute de mot plus précis.

C’est une phrase que je me disais depuis toujours sans y penser. En novembre encore, à la table de la cuisine, j’avais regardé Noah par la fenêtre et j’avais appelé ça le bonheur faute de mot plus précis, et ça ne m’avait rien coûté du tout. Il manquait un mot et je m’en arrangeais très bien. C’était même confortable.

Là, dans cette cuisine, avec une tasse de gingembre entre les mains, ça faisait mal pour la première fois.

Deux fois elle m’a arrêtée.

La première, sur le passage où je disais que j’aurais dû voir.

— Attendez. Quand vous dites que vous auriez dû voir. Voir quoi, exactement ? Il y avait quoi, matériellement, dans l’appartement, qui vous aurait permis de voir ?

Je me suis entendue répondre : un téléphone retourné.

— Voilà, elle a dit. Un téléphone retourné.

Et elle est passée à autre chose, ce qui m’a un peu vexée sur le moment.

La deuxième, c’est quand j’ai parlé du dépistage. Je l’ai dit vite, dans le flux, comme un détail logistique.

Elle a posé sa tasse.

— Non, attendez. Revenez là-dessus.
— C’est bon, tout était négatif.
— Je ne vous demande pas les résultats. Je vous demande combien de temps vous avez passé à attendre les résultats.

J’ai calculé dans ma tête. Du 20 décembre au 29 avril.

Quand je le lui ai dit, elle est restée silencieuse deux ou trois secondes, et quelque chose est passé sur son visage qu’elle n’a pas cherché à cacher.

— Quatre mois. À se le demander tous les jours.

Et là, sans prévenir, dans une ancienne cuisine au-dessus d’un magasin de literie, j’ai fondu en larmes devant une inconnue en pull vert.

–––

À la fin, elle m’a raccompagnée jusqu’en haut de l’escalier.

Elle m’a dit que oui, j’étais au bon endroit, et que je pouvais revenir le mardi suivant si je voulais. Elle a dit ça simplement, sans insister, en me laissant la décision.

Puis elle a dit :

— Une dernière chose, et après je vous laisse partir.

Elle s’est appuyée contre le chambranle.

— Vous m’avez raconté une heure vingt. Il y a eu à peu près quarante fois où vous vous êtes coupée pour expliquer que ce n’était pas si grave, que vous exagériez, ou que vous auriez dû faire autrement.
— Ah.
— Je ne vous demande pas d’arrêter. Je vous dis juste que je l’ai compté.

Je suis descendue dans la rue.

Il faisait encore doux, il y avait du monde à la terrasse en bas, quelqu’un qui accordait mal une guitare quelque part. J’ai marché jusqu’à la place et je me suis assise sur un banc sans penser à grand-chose.

Puis je me suis rendu compte que j’avais faim, ce qui ne m’était pas arrivé depuis des semaines. Je suis allée m’acheter un kebab que j’ai mangé sur le banc, à vingt et une heures trente, avec les mains qui sentaient le thé au gingembre.

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Toujours aussi plaisant de suivre cette histoire 🤎🤎🤎


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