Faute de mot plus précis : Chapitre 2 – Les explications

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 16-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Le trente novembre est tombé un jeudi.

Je m’en souviens parce que j’avais entouré la date au feutre rouge sur le calendrier de la cuisine, en septembre déjà, avec un petit commentaire à côté : FIN DU CAUCHEMAR. C’est notre blague. Chaque année depuis huit ans je la refais, et chaque année il lève les yeux au ciel.

Ce jeudi-là, il est rentré à vingt-deux heures dix.

J’avais préparé des pâtes qui avaient refroidi deux fois. Je les ai réchauffées une troisième et on a mangé sur le canapé, la télévision allumée sur une série qu’on avait déjà vue. Il avait cette pâleur particulière des fins de cycle, les yeux rouges, le col ouvert.

— C’est fini, j’ai dit.
— Quoi ?
— Le trente. Le cauchemar.

Il a mis deux secondes de trop à comprendre.

— Ah. Ouais.

Il a souri, il m’a embrassée sur la tempe, et il a repris son assiette.

J’ai regardé le côté de son visage pendant qu’il mangeait. Je me suis dit qu’il était vidé, qu’il fallait le laisser tranquille, qu’on partirait quelque part en février.

–––

En décembre, il a continué à rentrer tard.

Ça m’a surprise le premier lundi. Puis il m’a expliqué le bouclement, les commissions à recalculer, l’audit interne du groupe qui tombait toujours au pire moment, et j’ai trouvé ça parfaitement logique. Je connais mal son métier mais j’ai toujours été impressionnée par la quantité de choses qui, dans une agence, doivent être bouclées, arbitrées, justifiées. Ça n’a rien à voir avec le mien. Chez moi il n’y a rien à boucler. Il y a vingt-deux enfants, et quoi qu’il se passe, ils reviennent le lendemain.

Il a aussi commencé à aller à la salle.

Ça, c’était nouveau, et ça m’a fait plaisir. Il en parlait depuis des années. Il a pris un abonnement dans le complexe à côté du bureau, il y allait après le travail, et il rentrait les cheveux mouillés, sentant le gel douche générique des vestiaires. Une odeur d’agrume industriel qui ne lui ressemblait pas et qui a fini par devenir son odeur de dix-neuf heures.

Je lui ai demandé, une fois, où était son sac de sport.

— Je le laisse dans le casier.

C’était intelligent. Je l’ai dit à Nadia le lendemain, à la salle des maîtres, en lui volant un carré de chocolat : Noah s’est mis au sport, il laisse ses affaires sur place, c’est malin, moi je traîne mon sac de piscine trois semaines dans le coffre avant de le vider. Nadia a ri.

Personne ne trouve rien d’anormal quand on raconte les choses une par une.

–––

Le téléphone, lui, avait changé de statut.

Avant, il traînait. Il était sur la table basse, dans la poche du manteau, sur le rebord du lavabo, quelque part, et il m’arrivait de le prendre pour regarder l’heure ou pour chercher un numéro. Depuis quelques semaines il l’avait toujours sur lui. Il le posait écran contre la table. Il l’emmenait dans la salle de bain. La nuit, il le mettait en charge de son côté à lui, face au bois.

Je l’ai remarqué. Je veux être honnête là-dessus : je l’ai remarqué, et je n’en ai rien fait.

Parce que quand on remarque une chose pareille, il faut décider ce qu’on en fait, et les deux options sont mauvaises. Soit on ne dit rien et on porte ça tout seul. Soit on demande, et alors on devient la fiancée qui fouille, celle qui contrôle, celle qui n’a pas confiance après huit ans. J’avais déjà vu ce visage-là sur d’autres femmes, en soirée, à guetter l’écran de leur mec par-dessus son épaule, et je m’étais juré de ne jamais devenir ça.

Alors j’ai choisi la troisième option, qui est la plus confortable et qui consiste à trouver une explication.

Il y en avait une, excellente. Il gère des données clients. Des numéros AVS, des certificats médicaux, des déclarations de sinistres. Il m’avait dit un jour que le groupe avait durci ses directives de protection des données et qu’ils s’étaient tous fait sermonner en séance. Le téléphone verrouillé, retourné, jamais laissé sans surveillance, c’était exactement ce qu’on lui avait demandé de faire.

J’ai été fière de lui, même. Il prenait ça au sérieux.

–––

Le premier week-end de décembre, il m’a emmenée à Berne.

Il avait tout organisé sans rien me dire : l’hôtel, la table réservée le samedi, un vendredi de congé posé en douce. J’ai découvert la chambre avec cette réaction stupide et sincère qu’on a devant les surprises réussies, les mains sur la bouche, un cri, tout le folklore. Il était content de son coup. Il avait pensé à prendre mon chargeur.

Le vendredi soir, on n’est pas ressortis.

On a commandé au room service, on a bu la moitié d’une bouteille en regardant les toits par la fenêtre, et il m’a déshabillée debout au milieu de la chambre, sans se presser, en s’arrêtant à chaque étape comme si ça méritait qu’on s’y attarde. Il a fait glisser mon pull, il l’a posé sur le dossier de la chaise au lieu de le laisser tomber, ce qui m’a fait rire, et il m’a dit de me taire d’une voix qui n’était pas tout à fait la sienne.

Il m’a poussée jusqu’au lit. Il m’a retournée sur le ventre, il a écarté mes cheveux d’un côté et a embrassé la naissance de ma nuque, très longtemps. Ses mains tenaient mes poignets contre le matelas. Il est descendu vertèbre après vertèbre, la bouche ouverte, jusqu’au bas du dos. Puis il s’est redressé, a écarté mes cuisses avec un genou, et est entré d’un coup, plus fort que d’habitude.

J’ai eu un sursaut. Ce n’était pas le rythme que je connaissais. Il a recommencé tout de suite, plus profond, plus rapide. Une main a quitté mon poignet pour s’agripper à ma hanche et m’attirer vers lui à chaque mouvement. Il y avait une avidité que je ne lui connaissais pas. Il respirait fort, irrégulier. À un moment il a lâché mon autre poignet, a glissé la main sous mon ventre et a trouvé mon clitoris. Il a frotté trop vite.

— Plus lent, j’ai dit.

Il n’a pas entendu, ou n’a pas voulu. Il a continué. J’ai répété, plus fort. Cette fois il s’est arrêté net. Il a posé le front entre mes omoplates et est resté comme ça, encore en moi, à respirer fort pendant une dizaine de secondes. Je sentais son cœur battre contre mon dos.

Puis il a recommencé autrement. Beaucoup plus lentement. Il a retiré presque tout, est rentré doucement, est resté au fond. Sa main sur mon clitoris a changé de rythme, plus précis, plus patient. Il m’a embrassée entre les omoplates, encore et encore. Quand je suis venue, il a ralenti encore pour me laisser finir, puis il a repris pour lui, toujours aussi doux, jusqu’à ce qu’il se vide en moi avec un long soupir.

Plus tard, vers deux heures, il m’a réveillée en m’embrassant l’épaule. On a recommencé dans le noir, sans un mot. Il était derrière moi, une main sur mon sein, l’autre entre mes jambes. Tout était lent, presque immobile par moments. Je l’ai senti venir une deuxième fois, plus calme, et je me suis rendormie juste après.

Ce n’était pas désagréable. C’était même le contraire, et c’est bien le problème.

Le reste de la nuit a été d’une tendresse à pleurer. Je me souviens de m’être endormie en pensant que huit ans ne suffisaient pas, qu’il restait des choses à trouver, que j’avais eu tort de croire que la carte était finie.

Je n’ai pas demandé d’où venait le reste.

–––

On a marché sous les arcades le samedi. Il a acheté un bonnet ridicule qu’il a mis tout de suite. Il m’a fait rire trois fois dans la même minute, ce qu’il sait faire depuis toujours et qui est probablement la raison pour laquelle je l’ai suivi la première fois.

Le soir, au restaurant, il a posé sa main sur la mienne au milieu du dessert et il m’a dit qu’il se demandait si on ne pouvait pas avancer la date.

— Avancer ?
— Avril. Ou mai.
— Noah, la salle est réservée pour le 27 juin.
— Je sais. Je sais. C’est juste que…

Il a cherché ses mots, ce qui ne lui arrive jamais.

— J’ai envie que ce soit fait.

Ça m’a traversée comme une décharge. Fait. Pas fêté, pas célébré : fait. J’ai trouvé ça d’une maladresse magnifique. C’était l’homme le plus articulé que je connaisse en train de bafouiller parce qu’il avait hâte de m’épouser, et je crois que je ne l’avais jamais aimé aussi fort qu’à cette seconde-là.

Je lui ai dit que la salle n’était pas déplaçable, que ma mère avait déjà pris ses congés, que l’oncle Bertil avait acheté ses billets.

Il a hoché la tête. Il a dit oui, bien sûr, c’était idiot.

Il n’a plus rien dit du repas.

–––

Ma mère appelle le dimanche soir. C’est un rituel qui date de mes études et dont aucune des deux n’a jamais proposé de se défaire.

Elle m’a parlé du chien, de la neige à Sainte-Croix, d’un cousin de Göteborg qui divorçait et dont elle m’a raconté toute l’histoire alors que je ne l’ai jamais rencontré. Mon père a pris le téléphone deux minutes, comme toujours, parce qu’il déteste le téléphone et qu’il tient quand même à dire bonjour. Il m’a demandé si je dormais assez. Il me demande ça depuis que j’ai quinze ans.

Puis ma mère a repris l’appareil et elle a dit, sur ce ton faussement détaché qu’elle emploie quand elle prépare son coup depuis dix minutes :

— Et Noah, il va bien ?
— Il va bien. Il est crevé.
— Mmh.
— Quoi, mmh ?
— Rien. Il avait l’air ailleurs, à l’Avent.
— Il travaillait.
— C’est ce que je dis, a dit ma mère.

J’ai changé de sujet et elle m’a laissée faire, ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, parce que ma mère ne laisse jamais tomber un sujet.

–––

À l’école, j’ai fini par appeler la mère de Loïc.

Je l’avais repoussé trois semaines. On finit toujours par repousser ces appels-là, parce qu’on ne sait pas comment commencer, et qu’entre le moment où on décide de le faire et le moment où on compose le numéro il y a un désert.

Elle a répondu sur la défensive. Les parents répondent toujours sur la défensive quand c’est l’enseignante qui appelle, c’est réflexe, ils entendent convocation. J’ai passé les premières minutes à défaire ça. Je lui ai dit que Loïc allait bien scolairement, que ce n’était pas un problème de notes, que je voulais juste lui lire un texte qu’il avait écrit.

Je le lui ai lu. Le rayon surgelés, le froid, personne qui lui parle.

Il y a eu un silence au bout du fil, et puis elle s’est mise à pleurer, et elle m’a dit qu’elle savait, qu’elle voyait bien, qu’elle ne savait pas quoi faire. On a parlé quarante minutes. À la fin on avait un plan : le service de médiation, un contact avec le club de foot, deux ou trois choses concrètes.

J’ai raccroché et je suis restée assise dans la classe vide, avec le sentiment très net d’avoir servi à quelque chose.

C’est mon métier, ça. Regarder vingt-deux gamins et repérer celui qui a écrit le rayon surgelés. Voir ce que les gens ne disent pas. Nadia me charrie avec ça, elle dit que je lis dans les têtes.

Je suis rentrée. Noah était déjà là, exceptionnellement, et il avait fait à manger.

–––

La chose dont je n’ai parlé à personne, c’est le rendez-vous chez la gynécologue.

Ça n’avait rien de grave. Une gêne, une irritation, le genre de désagrément dont on ne fait pas une maladie et qui vous pourrit quand même trois semaines. J’ai attendu, ça n’est pas parti, j’ai pris rendez-vous.

Elle m’a examinée, elle m’a prescrit un traitement local, elle m’a dit que c’était très banal. Elle m’a demandé si j’étais dans une relation stable.

— Huit ans.
— D’accord.

Elle a noté quelque chose.

— Vous voulez qu’on fasse un contrôle, tant qu’à faire ? Un dépistage complet ?

J’ai souri, un peu gênée, comme on sourit quand on vous propose un parapluie un jour de grand soleil.

— Non, ça ira. Merci.

Elle n’a pas insisté. Les médecins n’insistent pas. Elle a juste dit qu’on pouvait le faire n’importe quand, sans raison particulière, que ça faisait partie de l’entretien courant et qu’il ne fallait pas y voir de sous-entendu.

J’ai dit merci, j’ai pris mon ordonnance, et je suis sortie dans le froid.

En descendant l’avenue, j’ai eu une pensée. Une seule, une pensée de rien du tout, qui a duré peut-être une seconde et demie, et qui disait : et si.

Puis j’ai eu honte.

J’ai eu tellement honte que j’ai accéléré le pas, comme si je pouvais laisser la pensée derrière moi sur le trottoir. J’ai pensé à Noah qui avait pris le vendredi de congé sans rien dire, à la chambre de Berne, à sa main sur la mienne au dessert, à ce mot idiot et bouleversant, fait, j’ai envie que ce soit fait. J’ai pensé aux huit ans. À la salle réservée. Au classeur avec les intercalaires de couleur.

On ne construit pas ça avec quelqu’un pour aller ensuite salir sa mémoire dans une rue en pente, un mardi, à cause d’une mycose.

Je suis passée chercher du pain et je suis rentrée.

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