Le Contrat - Chapitre 49: Rouge

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 10-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Elle me suivit un jeudi soir.

Je ne le sus pas ce soir-là. Je l’appris trois jours plus tard, et par elle, ce qui rendit la chose encore plus terrible.

Mais je peux reconstituer.

Je suis sortie du bâtiment à dix-huit heures dix. J’ai pris à droite vers la station, comme toujours. J’ai attendu le tram sept minutes. Je suis descendue trois arrêts plus loin, j’ai remonté la rue d’Anaïs, j’ai poussé la porte cochère avec le code, et je suis montée au troisième par l’escalier en bois qui craque comme un vieux bateau.

Et quelque part sur ce trajet, derrière moi, il y avait une femme de quarante-quatre ans en tailleur noir qui avait garé sa berline deux rues plus loin.

Elle est restée sur le trottoir d’en face. Elle a attendu.

Elle a vu la fenêtre du troisième s’allumer. Elle a vu, peut-être, une silhouette passer derrière le rideau. Elle est entrée dans le hall quand quelqu’un est sorti, et elle a lu les noms sur les boîtes aux lettres.

Trois lettres et un nom de famille.

C’est tout ce qu’elle a obtenu. Voilà ce qui me hante encore aujourd’hui : elle a fait ça pour un nom sur une boîte aux lettres, un nom qu’elle avait déjà dans son organigramme, un nom qu’elle voyait tous les jours dans ses tableaux de service.

Elle s’est abaissée à suivre quelqu’un dans la rue, comme une amante jalouse ordinaire, elle, la femme qui n’avait jamais fait un geste non calculé de sa vie.

Et elle n’a rien appris qu’elle n’aurait pu obtenir en demandant.

Le lundi, Anaïs fut convoquée aux ressources humaines.

Elle m’en parla à midi, dehors, à trois rues du bureau, dans un froid qui rendait la conversation absurde.

— Réorganisation du pôle communication, dit-elle. Mon poste est “repositionné”. On me propose une mobilité.

— Où ?

— Nantes.

Je m’arrêtai de marcher.

— Nantes.

— Six cent quatre-vingt-cinq kilomètres, dit-elle. J’ai vérifié.

— Et si tu refuses ?

Elle eut ce sourire sans joie que je ne lui connaissais pas.

— Alors on “étudiera les modalités”. C’est le mot qu’elle a employé. La DRH était mal à l’aise, d’ailleurs. Elle a passé l’entretien à regarder son écran.

Elle enfonça les mains dans ses poches.

— Ce poste existait pas la semaine dernière, Éloïse. Il a été créé jeudi.

Jeudi.

Le mot me traversa comme une aiguille.

— Jeudi, répétai-je.

— Ouais. Pourquoi ?

Je ne répondis pas tout de suite. Je regardais un point devant moi, sur le trottoir, et je faisais un calcul très simple et très laid.

— Anaïs. Jeudi soir, tu m’as ouvert vers dix-neuf heures.

— À peu près, oui.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un dans la rue ?

Elle me regarda.

Et je vis l’information arriver dans son visage, se déplier, prendre sa forme définitive.

— Oh, dit-elle. Oh, la salope.

Je restai éveillée toute la nuit.

Pas de colère. De la peur, d’abord, une peur physique et froide, celle qui remonte quand on comprend qu’une chose qu’on redoutait depuis des mois vient d’arriver.

Julien. Le lampadaire. Le duvet. La barbe grise à trente-huit ans.

Elle ne te lâchera pas.

Puis, vers trois heures du matin, la peur se transforma.

Je fis ce que Madame Stella m’avait appris à faire : je respirai bas, je posai les faits, et je regardai ce que j’avais entre les mains.

Elle avait créé un poste en vingt-quatre heures pour éloigner quelqu’un de six cent quatre-vingts kilomètres. C’était puissant, oui. C’était surtout complètement disproportionné, traçable, et daté du lendemain d’une soirée où elle avait suivi son assistante dans la rue.

Elle n’avait pas agi comme elle agissait d’habitude.

Avec Julien, elle avait mis des semaines. Une procédure impeccable, un conseil de discipline régulier, des références détruites par des silences inattaquables. Un travail d’orfèvre.

Là, elle avait bricolé en une nuit.

Ce n’était pas une manœuvre. C’était une panique.

Et à quatre heures du matin, allongée dans le noir à côté d’une femme qui dormait mal, je compris que j’avais quelque chose que je n’avais jamais eu.

Elle avait peur. Ce n’était pas la peur de perdre le contrôle : c’était la peur de perdre. Et une personne qui a peur fait des erreurs.

Je me levai à six heures et j’écrivis un message.

Ce soir. Vingt heures. Chez vous.

Pas de Madame. Pas de question. Pas de si c’est possible pour vous.

Elle répondit après onze minutes.

D’accord.

Elle ouvrit à vingt heures pile.

Tailleur noir. La ligne impeccable. Mais je vis immédiatement ce qu’elle n’avait pas réussi à cacher : elle n’avait pas dormi non plus.

— Entre, dit-elle.

Je ne retirai pas mon manteau. Je ne retirai pas mes chaussures.

J’allai jusqu’au milieu du salon et je restai debout, sur le tapis où j’avais passé onze mois à genoux, avec mon manteau sur le dos et mes chaussures aux pieds.

Elle le remarqua. Elle ne dit rien.

— Vous m’avez suivie jeudi soir, dis-je.

Un silence.

Elle aurait pu nier. Elle avait toutes les ressources pour nier, et elle savait que je n’avais aucune preuve.

— Oui, dit-elle.

— Dites-le entièrement.

Elle prit une inspiration.

— Je suis sortie du bureau quatre minutes après toi. J’ai attendu dans ma voiture. Je t’ai suivie jusqu’à l’arrêt, j’ai roulé derrière ton tram, je me suis garée rue Villeroy. Je t’ai vue entrer au 14. J’ai attendu quinze minutes sur le trottoir d’en face. J’ai lu les boîtes aux lettres.

Elle énonçait ça platement, comme un rapport.

— Et le poste à Nantes ?

— Créé vendredi matin. Validé par moi.

— Pourquoi Nantes ?

— Parce que c’était le site le plus éloigné où le pôle communication avait un besoin défendable.

Je hochai la tête.

— Merci de ne pas mentir.

— Je ne t’ai jamais menti.

— Non, dis-je. C’est vrai. Vous n’avez jamais menti. Vous avez juste fait des choses.

Elle fit un pas vers moi.

— Éloïse.

— Non. Vous allez m’écouter, et ensuite vous parlerez.

Elle s’arrêta.

Et il y eut, sur son visage, quelque chose que je n’avais jamais provoqué chez elle : de l’obéissance.

— J’ai passé la nuit à réfléchir, dis-je. Je vais vous dire ce que j’ai compris, et je veux que vous le laissiez arriver jusqu’au bout.

Je respirai.

— Vous avez suivi quelqu’un dans la rue. Vous. Vous êtes restée quinze minutes sur un trottoir dans le froid à regarder une fenêtre.

— Je sais ce que j’ai fait.

— Je ne crois pas. Je crois que vous savez ce que vous avez fait, mais pas ce que ça veut dire.

Je fis un pas vers elle.

— Pendant onze mois, vous ne m’avez jamais suivie. Vous n’en aviez pas besoin. Vous saviez tout de moi sans jamais quitter ce fauteuil, parce que je vous racontais tout, parce que je venais quand vous écriviez, parce que j’étais entièrement lisible.

Ma voix était très calme, et j’entendais moi-même à quel point elle était calme.

— Vous avez suivi quelqu’un dans la rue parce que vous n’aviez plus d’autre moyen de savoir. C’est ce que font les gens qui n’ont plus de prise.

Elle ne bougea pas.

— Et le poste à Nantes, ce n’est pas ce que vous avez fait à Julien. Julien, c’était propre. Un mois de travail, un dossier inattaquable, un homme à la rue et pas une trace nulle part. Là, vous avez créé un poste fantôme en une nuit, la nuit exacte qui a suivi votre filature, et vous avez signé la validation vous-même.

Je la regardai.

— C’est bâclé. Vous n’avez jamais rien bâclé de votre vie.

Elle avait pâli très légèrement.

— Vous avez paniqué, dis-je. Vous êtes rentrée de la rue Villeroy, vous n’avez pas dormi, et vendredi matin vous avez fait la première chose qui vous passait par la tête.

Un silence long.

— Oui, dit-elle enfin.

Elle alla s’asseoir dans le fauteuil. Ce fut le geste d’une femme dont les jambes ne tiennent plus tout à fait.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit-elle.

— Vous allez annuler le poste.

— Éloïse…

— Vous allez l’annuler. Et pas seulement l’annuler : vous n’allez plus jamais toucher à sa carrière. Ni à la mienne. Ni à celle de qui que ce soit qui compte pour moi.

Elle releva les yeux.

— Et si je refuse ?

Ce fut la première menace de la soirée, et elle sonna creux, et nous l’entendîmes toutes les deux.

— Vous ne refuserez pas, dis-je.

— Tu es bien sûre de toi.

— Non. Je vous connais.

Je m’accroupis devant le fauteuil, pour être à sa hauteur. C’était la position dans laquelle je m’étais accroupie devant Julien, sous un lampadaire, il y a une éternité.

— Vous pouvez me détruire, dis-je. Complètement. Vous l’avez fait à quelqu’un, je sais que vous savez faire, et je sais que vous en avez les moyens. Vous pourriez me mettre dehors avec un dossier impeccable et faire en sorte que je ne retrouve rien pendant deux ans.

Je marquai une pause.

— Et vous ne le ferez pas.

— Pourquoi ?

— Parce que Julien ne comptait pas.

Elle encaissa. Je le vis dans sa mâchoire.

— Vous détruisez ce qui vous gêne, dis-je. Ça ne vous coûte rien parce que ça n’existe pas pour vous. Mais si vous me détruisez, moi, vous n’aurez pas gagné. Vous aurez juste passé le reste de votre vie à savoir que vous m’avez mise dehors comme un obstacle.

Ma gorge se serra.

— Et vous ne pourrez plus jamais vous raconter que ce qu’on a fait ici avait une valeur.

Elle ferma les yeux une seconde.

— C’est très bien joué, dit-elle.

— Ce n’est pas joué.

— Non, dit-elle. Non, tu as raison. C’est pire. C’est vrai.

Elle mit longtemps à reparler.

— J’annulerai le poste demain matin, dit-elle enfin. Il n’y aura pas de conséquence pour elle. Ni pour toi. Tu as ma parole.

— Merci.

— Tu me crois ?

— Oui, dis-je. Vous n’avez jamais menti.

Elle hocha la tête lentement.

Puis elle se pencha en avant, les coudes sur les genoux, et elle dit :

— Reste.

Le mot tomba dans le salon.

— On peut recommencer, dit-elle, et sa voix accéléra. On peut redéfinir. Tu poses les règles. Toutes. Je m’y tiendrai, tu sais que je m’y tiens toujours quand une règle existe. Deux soirs par semaine. Un seul si tu veux. Tu ne me dois rien, tu ne me racontes rien, je ne te demande plus jamais rien sur ta vie.

Elle parlait vite maintenant, et je la voyais faire quelque chose que je ne lui avais jamais vu faire : négocier.

— Je peux apprendre, dit-elle. Le dîner, c’était mal fait, je le sais. Mais je peux apprendre, il me faut simplement du temps, et…

— Madame Stella.

— Éloïse, tu ne trouveras jamais ce que tu as trouvé ici. Tu le sais. Personne ne t’emmènera où je t’ai emmenée. Personne ne te connaîtra comme je te connais.

Et le pire, c’était que c’était vrai.

C’était entièrement vrai, chaque mot, et je le savais dans mon corps mieux que dans ma tête.

— Je sais, dis-je.

— Alors reste.

— Non.

Elle se leva d’un coup.

— Pourquoi ?

Sa voix venait de monter pour la première fois en onze mois.

— Pourquoi ? Explique-moi. Tu viens de dire toi-même que c’est vrai. Tu viens de reconnaître que personne…

— Parce que lundi dernier, dis-je, j’ai voulu dire « Rouge » et je ne l’ai pas dit.

Elle s’arrêta net.

— Vous cherchiez une réaction, dis-je. Toute la soirée. Vous frappiez de plus en plus fort pour vérifier que vous existiez encore pour moi. Et j’ai compris qu’à la seconde où je dirais ce mot, vous auriez ce que vous étiez venue chercher.

Ma voix trembla, une fois.

— Alors je me suis tue. J’ai gardé le mot dans ma gorge parce que le dire serait devenu un coup dans une partie.

Je la regardai droit dans les yeux.

— Vous comprenez ce que ça veut dire ?

Elle ne répondit pas.

— Ça veut dire que le seul truc qui rendait tout ça vivable a cessé de fonctionner. Pas parce que vous me l’avez retiré. Vous ne me l’avez jamais retiré, vous l’avez toujours respecté, c’est la seule chose que vous n’avez jamais trahie en onze mois.

Je respirai.

— Mais vous avez construit une pièce où je ne pouvais plus le dire proprement. Et une fois que ça arrive, on ne peut pas revenir en arrière. On ne répare pas ça avec des règles.

Elle avait les mains le long du corps, très droite, et elle ne bougeait pas du tout.

— Il n’y a plus de sortie de secours, dis-je. Alors je prends la porte.

Je me levai.

— Il y a une dernière chose, dis-je.

Elle attendit.

Et je le dis.

— Rouge.

Le mot traversa le salon.

Elle se figea, exactement comme elle s’était figée dans son fauteuil quinze jours plus tôt. Complètement. Instantanément.

— Pas pour ce soir, dis-je. Pas pour une session. Pour tout.

Je la regardai.

— Rouge pour les onze mois. Rouge pour les messages à dix-sept heures. Rouge pour tout ce qu’on a fait dans cette pièce et pour tout ce qu’on aurait pu y faire encore.

Ma voix ne tremblait plus du tout.

— Vous m’avez donné ce mot le premier soir. Vous m’avez dit qu’il arrête tout, immédiatement, sans discussion et sans négociation. Vous ne l’avez jamais trahi.

Je fis une pause.

— Je vous demande de ne pas le trahir maintenant.

Le silence qui suivit fut le plus long de toute cette histoire.

Elle resta debout au milieu de son salon, cette femme droite comme une lame, avec ses taches de rousseur et ses yeux verts et cette précision chirurgicale qu’elle mettait dans absolument tout.

Et je vis, seconde après seconde, l’immense travail qui se faisait derrière son visage.

Elle avait tout pour contester. Elle pouvait dire que ce n’était pas l’usage du mot, que ce n’était pas prévu pour ça, que je le détournais. Elle pouvait me démontrer en trois phrases que ce n’était pas légitime.

Et elle ne pouvait pas.

Parce que si elle le faisait, elle détruisait rétroactivement la seule chose propre qu’il y avait jamais eu entre nous. Elle transformait onze mois en autre chose. Elle deviendrait, avec effet immédiat, exactement ce qu’elle avait passé sa vie à ne pas être : quelqu’un qui trahit sa propre règle quand elle ne l’arrange plus.

Sa mâchoire bougea une fois.

Puis elle dit :

— D’accord.

Un seul mot. Très bas.

— D’accord, répéta-t-elle.

Elle alla à la commode.

Elle ouvrit le tiroir du haut, celui où étaient rangées les choses importantes, et elle en sortit quelque chose que je ne vis pas tout de suite.

Elle revint et me tendit la clé.

La petite clé de la cage, celle qu’elle avait gardée pendant presque un an.

— Elle ne sert plus à rien, dis-je.

— Je sais. Prends-la quand même.

Je la pris.

Elle recula d’un pas et croisa les mains devant elle.

— Est-ce que je peux te demander une chose ? dit-elle.

— Oui.

— Pas de rester. Autre chose.

— Allez-y.

Elle mit du temps.

— Est-ce que quelque chose là-dedans t’a fait du bien ?

Sa voix était presque inaudible.

— Je ne demande pas si c’était bien. Je sais que non. Je demande si dans ces onze mois, il y a eu une seule chose qui t’a fait du bien.

Je pensai à un miroir dans un couloir, un matin, avec des mèches rousses et une frange de côté et un visage que je n’avais jamais vu.

Je pensai à un hall d’entrée et à un client qui disait “ça”, et à une femme en tailleur noir qui traversait ce hall sans se presser.

Je pensai à un corps qui savait des choses que personne d’autre ne lui avait apprises.

— Oui, dis-je.

Elle ferma les yeux.

— Merci, dit-elle.

J’allai jusqu’à la porte.

Sur le seuil, je me retournai une dernière fois.

Elle n’avait pas bougé. Elle était debout au milieu de ce salon impeccable et froid, avec le marbre et la lumière basse et aucun objet personnel, et pour la première fois depuis que je la connaissais elle avait l’air d’être exactement à sa place.

Une femme seule dans une pièce qu’elle avait construite pour que personne ne parte, et d’où tout le monde partait quand même.

— Bonne nuit, Madame Stella.

Elle ne répondit pas tout de suite.
Puis, alors que je passais la porte :

— Éloïse.

Je m’arrêtai.

— Ta démission, dit-elle. Quand tu la déposeras. Je la signerai le jour même.

Ma gorge se serra.

— Comment savez-vous que…

— Je te connais, dit-elle. C’est la seule chose qui me reste.

Je refermai la porte.

Je descendis les cinq étages à pied.

Dehors, l’air était froid et net. Je restai un moment sur le trottoir, devant l’immeuble, sans bouger.

Puis je marchai jusqu’à l’arrêt de tram, et je regardai la ville par la vitre noire comme je l’avais regardée cent fois, sauf que cette fois je n’allais pas dans la même direction.

Je sortis mon téléphone.

C’est fini. Le poste est annulé. Elle ne te touchera pas.

La réponse vint immédiatement.

Et toi ?

Je regardai l’écran longtemps.

Je rentre.

Et pour la première fois depuis onze mois, le mot voulait dire quelque chose de précis.

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