Le Contrat : Chapitre 45: Le mot

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 03-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Elle ouvrit à vingt heures pile.

Tailleur sombre, la ligne impeccable, la frange asymétrique exactement à sa place. Elle avait retrouvé son assise, ça se voyait dès le seuil : la posture, l’angle des épaules, cette autorité tranquille qui n’avait plus besoin de s’affirmer.

— Entre.

Le rituel reprit sans un accroc. Manteau. Chaussures. Salle de bains, guêpière, collants, talons. Retour au salon, mains le long du corps, respiration basse.

Elle fit le tour de moi, lentement, corrigea l’angle du menton de deux doigts.

— Bien, dit-elle.

Et il y avait dans ce mot toute la satisfaction de quelqu’un qui a repris la main et qui le sait.

Elle sortit la trousse. Les gants. Le lubrifiant.

Je sus immédiatement.

— Sur le dos. Genoux repliés.

Je m’allongeai sur le tapis, les genoux repliés, exactement dans la position que je connaissais. Elle enfila le gant, doigt par doigt, avec cette lenteur méticuleuse qui faisait partie du protocole.

Puis elle s’installa près de moi.

Et je réalisai que c’était la première fois qu’elle ferait ça sans cage.

Ce détail me traversa d’un coup, et quelque chose se contracta dans mon ventre. Tout ce qu’elle m’avait fait pendant un an, elle me l’avait fait sur un corps verrouillé. La cage avait été le témoin de tout, la constante, l’objet qui transformait chaque plaisir en frustration au moment exact où il devenait insupportable.

Elle n’était plus là.

Madame Stella le savait, évidemment. Elle savait tout ce qui se passait dans ce salon.

— Respire bas, dit-elle.

Elle commença.

Un doigt, longtemps. Puis deux. Mon corps s’ouvrait sans résistance, entraîné, réglé, prêt. La chaleur monta lentement dans le bas de mon ventre, cette chaleur profonde et lourde que je connaissais par cœur.

Trois doigts. La plénitude s’élargit.

— Décris.

— Chaud. Plein. Stable.

— Encore.

— Ça monte. Ça vient de l’intérieur.

Elle ajouta le quatrième et je sentis le bord, cette limite qui dit non par réflexe. J’expirai longuement. Le passage se fit.

Elle attendit que je m’installe. Elle attendait toujours.

Puis elle replia le pouce.

— Ne t’accroche pas, dit-elle.

Sa main passa.

Ce fut cette bascule que je connaissais, cette capitulation propre où la douleur se dissout en expansion. Mon corps s’ouvrit entièrement autour d’elle, et la plénitude devint immense, ronde, totale.

Je poussai un souffle trop plein.

Elle resta immobile un instant. Puis elle bougea, à peine, cette rotation minuscule qui appuyait exactement là où il fallait, et le plaisir explosa.

Je gémis fort.

— Bien, dit-elle.

Et c’est là qu’elle fit quelque chose de nouveau.

Sa deuxième main, celle qui d’habitude servait à maintenir le sacrum, se posa sur moi.

Directement.

Je me contractai autour de son poignet et elle attendit que je relâche.

— Ne serre pas, dit-elle.

Sa main se referma. Et elle commença à me branler.

Ma tête se renversa en arrière sur le tapis.

Je n’avais jamais eu ça. Jamais. Pas une seule fois en un an. Ces deux choses avaient toujours été séparées par du métal : le plaisir profond d’un côté, la frustration verrouillée de l’autre, et rien entre les deux. Mon corps avait appris à jouir malgré la cage, contre elle, en la contournant.

Là, les deux circuits se rejoignirent.

La sensation fut si brutale que je crus perdre le contrôle immédiatement. Le profond et le direct, la plénitude et la caresse, tout ensemble, sans rien pour freiner, sans rien pour punir.

— Madame…

— Chut.

Elle trouva le rythme. Les deux mains coordonnées, l’une immobile et profonde qui tournait par fractions, l’autre régulière et implacable. Elle lisait mon corps comme elle l’avait toujours lu, sauf qu’elle disposait maintenant de deux instruments au lieu d’un.

C’était d’une efficacité terrifiante.

Je perdis pied très vite. Je gémissais sans retenue, les mains crispées dans le tapis, le dos qui se cambrait tout seul. Elle ne me demanda pas de tenir mon axe. Elle ne me demanda pas de décrire. Elle me regardait, simplement, avec cette attention absolue, et elle me travaillait.

— Regarde-moi, dit-elle.

Je levai les yeux. Les siens étaient sur moi, verts, fixes, et ce que j’y vis me frappa : elle jouissait de ça. Pas physiquement. Autrement. De me voir dans cet état, de savoir qu’elle en était la cause, de tenir dans ses deux mains l’intégralité de ce qui se passait dans mon corps.

Le plaisir monta d’un coup vers un point de non-retour.

— Je vais…

— Oui, dit-elle. Maintenant.

Et je jouis.

Ce fut long, énorme, désordonné. L’orgasme profond et l’autre en même temps, les deux qui se répondaient en vagues successives, mon sperme coulant sur mon ventre et sur son poignet pendant que sa main immobile continuait de tourner à l’intérieur de moi.

Je criai. Je m’en fichais.

Elle ne s’arrêta pas tout de suite. Elle m’accompagna jusqu’au bout, jusqu’aux dernières contractions, jusqu’à ce que mon corps s’effondre complètement sur le tapis.

Puis elle retira sa main.

Millimètre par millimètre, avec toute la précision qu’elle mettait toujours dans le retrait. Je poussai un long souffle. Le vide, après, était étrange, presque désagréable, cette sensation de béance qui suit toujours.

Il ne dura pas.

Sa deuxième main était déjà là. Celle qui venait de me faire jouir, encore poisseuse, qu’elle avait ganté d’un geste rapide pendant que je reprenais mon souffle.

Elle glissa à la place de l’autre sans transition.

Je poussai un cri.

Mon corps était encore complètement ouvert, encore relâché par l’orgasme, et elle passa presque sans résistance. Le poing entier, d’un coup, là où l’autre venait de sortir.

— Oh, dis-je. Oh putain.

— Respire.

C’était différent. Immédiatement, nettement différent. L’angle n’était pas le même, la main n’était pas la même, l’appui n’était pas au même endroit. Mon corps, qui s’était réorganisé autour d’une forme précise pendant vingt minutes, dut tout recalculer d’un coup.

Et cette nouveauté, sur un corps saturé, hypersensible, encore en train de redescendre, produisit quelque chose de sidérant.

— Madame, je viens de…

— Je sais.

Elle bougea. Une rotation, minuscule, dans l’autre sens.

Le plaisir remonta immédiatement. Pas progressivement : d’un coup, comme si le premier orgasme n’avait rien épuisé du tout mais simplement ouvert une porte.

— Tu n’as pas fini, dit-elle.

Elle recommença.

Elle retira la deuxième main, glissa la première à sa place, et je hurlai à moitié dans le tapis.

Puis elle inversa encore.

Et encore.

Elle alternait, méthodiquement, sans jamais me laisser plus de deux ou trois secondes de vide. Chaque changement était un choc — un angle nouveau, une pression déplacée, une forme différente que mon corps devait accueillir sans avoir eu le temps de se refermer.

Je ne pouvais plus rien contrôler. Le plaisir ne montait plus par vagues, il ne redescendait plus, il restait en haut, continu, insupportable, entretenu par ce va-et-vient de mains qui se relayaient à l’intérieur de moi.

Je sanglotais à moitié.

— Regarde-moi, dit-elle.

Je levai les yeux avec difficulté.

Elle était penchée au-dessus de moi, parfaitement calme, les deux poignets luisants, et elle avait cette expression que je ne lui avais vue que trois ou quatre fois en un an : une concentration totale, absolue, dépouillée de tout le reste.

Elle m’étudiait.

— Encore une fois, dit-elle. Et après j’essaie quelque chose.

Elle retira. Glissa l’autre.

Mon dos se cambra tout seul.

— Voilà, dit-elle. Tu es complètement ouverte, maintenant.

Elle ne retira pas la main.

C’est ce qui me fit comprendre.

Elle laissa la première en place, immobile, profonde, et je sentis quelque chose d’autre venir se présenter à côté. Des doigts. Le bord d’une autre main.

Mon corps eut un réflexe de panique.

— Madame.

— Ne serre pas.

— Madame, je ne peux pas.

— Tu ne sais pas ce que tu peux.

Sa voix n’avait pas monté d’un demi-ton. Elle était exactement la même que d’habitude, cette voix plate et posée qui expliquait comment plier une chemise ou comment respirer bas.

— Je vais aller très lentement, dit-elle. Si tu veux que j’arrête, tu sais quoi dire.
Et là, quelque chose se passa dans ma tête.

Parce qu’elle venait de me le rappeler. Elle. D’elle-même. À ce moment précis, alors qu’elle avait déjà une main entière en moi et qu’elle en présentait une deuxième.

Elle me redonnait la sortie au moment exact où elle poussait le plus loin.

— Je ne vais pas le dire, murmurai-je.
— Alors respire.

Ce qui suivit dura très longtemps.

Elle procéda comme elle procédait toujours : par fractions, en s’arrêtant à chaque résistance, en n’avançant que dans les moments où mon corps cessait de se défendre.

Deux doigts de la seconde main. Puis trois. Le remplissage devint énorme, au-delà de tout ce que j’avais connu, une plénitude qui n’était plus du plaisir ni de la douleur mais quelque chose d’autre, un état.

Je ne pensais plus. Il n’y avait plus de pensée possible.

— Mâchoire, dit-elle.

Je desserrai la mâchoire.

— Ventre.

Je laissai le ventre tomber.

Elle remit du lubrifiant. Le froid me traversa comme un éclair.

Puis elle présenta le quatrième doigt de la seconde main.

Je crus que c’était impossible. Mon corps le dit clairement : une barrière, nette, absolue, un non de tout l’organisme.

Elle s’arrêta net.

— Là, dit-elle. C’est ici que ça se joue.

Elle ne poussa pas. Elle attendit.

Trente secondes. Une minute. Sa main immobile, l’autre en attente, et moi allongée sur le tapis à respirer comme on respire quand il n’y a plus que ça.

Et le corps céda.

Pas d’un coup. Par degrés, comme une glace qui fond. Je sentis quelque chose se relâcher très profondément, quelque part que je ne savais pas nommer, et elle le sentit à la même seconde.

— Voilà.

Elle avança.

La seconde main passa.

Je ne sais pas comment décrire ce qui suivit.

Il n’y a pas de mot. Ce n’était plus du sexe. Ce n’était plus une sensation localisable, quelque chose qui arrive à un endroit du corps. C’était total. Mon corps entier était devenu un seul organe, et cet organe était plein, et il n’y avait plus de frontière entre moi et ce qui me remplissait.

Je crois que je pleurais. Je ne suis pas sûre.

Elle ne bougeait presque pas. Elle n’en avait pas besoin. Le moindre déplacement, un millimètre, produisait une onde qui me traversait de part en part et me faisait trembler des pieds à la tête.

— Reste, dit-elle. Ne cherche pas à finir. Reste.

Je restai.

Le temps disparut. Je fus allongée là, ouverte au-delà de toute mesure, avec les deux mains de cette femme en moi, dans un salon silencieux, pendant un temps que je ne pourrais pas évaluer. Une minute. Dix. La lumière basse au plafond se mit à onduler.

Et à un moment, sans qu’elle bouge davantage, quelque chose céda tout seul.

Ce ne fut pas un orgasme. Pas au sens habituel. Ce fut une décharge qui partit du centre de moi et se répandit dans tout le corps, dans les jambes, dans les bras, jusqu’au bout des doigts, une secousse longue et profonde qui n’avait ni pic ni fin nette, juste une immense vague qui montait et qui ne redescendait pas.

Je perdis la vue quelques secondes.

Quand je revins, elle avait déjà commencé le retrait.

Ça prit longtemps aussi.

Elle sortit la seconde main d’abord, avec une lenteur infinie, en s’arrêtant à chaque contraction. Puis la première.
Le vide, après, fut vertigineux.

Elle me couvrit d’un plaid sans que je l’aie demandé — ce qu’elle n’avait jamais fait. Elle retira les gants, alla se laver les mains, revint avec un verre d’eau qu’elle posa près de ma tête.

Je restai allongée sur le tapis pendant très longtemps, incapable de bouger, secouée par des tremblements résiduels qui revenaient par vagues.
Elle s’assit dans le fauteuil et attendit que je redescende.

— Combien de temps ? dis-je enfin.

Ma voix ne m’appartenait pas.

— Vingt minutes environ, avec les deux.

Je fermai les yeux.

— Je ne savais pas que c’était possible.

— Sur toi, oui, dit-elle. Depuis quelques semaines. J’attendais que ton corps soit prêt.

Elle but une gorgée de son verre.

— Il l’était.

Il fallut vingt bonnes minutes avant que je puisse m’asseoir.

Elle attendit. Elle ne rangea rien pendant ce temps-là, ce qu’elle faisait toujours d’habitude. Elle resta simplement dans le fauteuil, à me regarder revenir.

Quand je finis par me redresser, à moitié enroulée dans le plaid, elle se leva.

Elle alla à la cuisine.

Et elle revint avec deux verres et une bouteille.

— Assieds-toi, dit-elle.

Je m’assis sur le canapé, encore nue, la peau moite, avec cette faiblesse dans les jambes qui suit ce genre de choses. Elle me tendit un verre. S’installa dans le fauteuil.

— Bois, dit-elle. Tu es partie loin.

Je bus. Le vin me fit du bien.

Elle m’observa un moment sans rien dire.

— Tu as tenu, dit-elle enfin.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé.

— Si.

Je bus une gorgée. Le vin descendit dans une gorge sèche.

— Ce n’était pas comme les autres fois, dis-je. Ce n’était pas… ce n’était pas un orgasme. Je ne sais pas ce que c’était.

— Non. Ce n’en était pas un.

Elle croisa les jambes.

— Il y a un endroit où le corps arrête de défendre quoi que ce soit. Très peu de gens y vont. Ce n’est pas une question de tolérance ni d’entraînement, c’est une question de confiance. Le corps ne s’ouvre à ce point-là que s’il a décidé qu’il ne risquait rien.

Elle me regarda.

— Le tien a décidé ça.

Un silence.

— Ça a mis onze mois, dit-elle.

Et il y avait dans sa voix quelque chose que je n’avais pas entendu depuis longtemps.

Pas de la satisfaction technique. Autre chose. Presque de la gratitude, à un endroit où elle n’aurait jamais employé ce mot.

— Tu dors mieux, dit-elle.

Je me tendis imperceptiblement.

— Oui.

— Depuis un moment déjà.

— Oui.

— C’est bien.

Elle tourna son verre entre ses doigts.

— Tu manges mieux aussi. Tu as repris un peu. Tu te tiens autrement. Ton corps a changé de rythme.

Elle releva les yeux vers moi.

— Quelqu’un s’occupe de toi.

Ce n’était pas une question. Je ne répondis pas.

— Ce n’est pas un reproche, dit-elle. J’observe. C’est mon travail d’observer.

Elle but encore.

— Un homme ?

Je gardai la même intonation, exactement la même, celle que j’avais construite des mois plus tôt pour que rien ne dépasse.

— Il n’y a personne, Madame.

Elle sourit. Un vrai sourire, minuscule, presque amusé.

— Tu utilises encore cette phrase. Tu ne l’as jamais changée en… combien ? Quatre mois ?

— Il n’y a personne, Madame.

— Tu vois, dit-elle. Exactement le même ton. La même intonation. Tu l’as verrouillée dès le début.

Elle posa son verre.

— C’est très bien fait.

Et à cet instant précis, je compris quelque chose.

Elle ne savait pas.

Elle ne savait vraiment pas.

Ça me traversa avec une netteté totale, et je dus faire un effort pour que ça ne se voie pas sur mon visage.

Le soir du gloryhole, quand elle m’avait rendu mon téléphone dans la voiture, il y avait eu ce message d’Anaïs et cette seconde de trop avant qu’elle démarre. J’avais passé des semaines à me demander si elle l’avait vu. Des semaines à croire qu’elle savait et qu’elle attendait son heure.

Elle n’avait rien vu.

Sinon elle n’en serait pas là. Sinon elle ne me poserait pas la question de savoir si c’était un homme, elle ne testerait pas mes intonations, elle ne serait pas assise dans ce fauteuil à essayer d’ouvrir une porte en tâtonnant.

Elle était en train de chercher. Vraiment chercher. Après quatre mois.

Et ce que je vis dans son visage, à cette seconde, c’était que ça la rongeait.

Pas la jalousie. Autre chose. Une chose beaucoup plus profonde et beaucoup plus intime : elle ne supportait pas de ne pas savoir. Elle, qui savait tout de moi, qui connaissait mes réactions mieux que moi, qui pouvait lire une journée entière dans ma façon de poser un sac. Il y avait une zone entière de mon existence qui lui échappait, depuis des mois, et elle n’avait aucune prise dessus.

C’était insupportable pour elle.

— Une femme, alors, dit-elle.

Le ton était léger. Trop léger.

— Il n’y a personne, Madame.

— Éloïse.

Elle se pencha en avant, les coudes sur les genoux.

— Je ne vais rien faire. Tu peux me le dire.

Quelque chose se contracta dans ma poitrine.

Je ne vais rien faire.

Julien sur son carton, sous un lampadaire, avec une barbe grise à trente-huit ans.

— Je te le demande simplement, continua-t-elle. Sans ordre, sans cadre. Comme une question qu’on pose à quelqu’un.

Elle avait raison. C’était l’approche la plus intelligente qu’elle pouvait avoir. Pas de contrainte, pas de punition, pas de posture trois pendant une heure. Une conversation. Deux verres de vin. Un fauteuil et un canapé.

Et c’était exactement ça qui la rendait dangereuse.

— Je ne demande pas un nom, dit-elle. Juste… est-ce que c’est sérieux ?

— Madame.

— Est-ce que tu la vois souvent ?

— Je ne veux pas parler de ça.

— Est-ce qu’elle sait ? Pour nous ? Pour ce qui se passe ici ?

— Madame Stella.

— Est-ce que c’est elle qui t’a dit de me demander la cage ?

Sa voix avait changé. Elle était toujours calme, toujours posée, mais il y avait dessous quelque chose de tendu, de rapide, une accélération qu’elle ne contrôlait pas.

Elle enchaînait. Elle ne me laissait plus le temps de répondre.

— Est-ce qu’elle travaille avec toi ? C’est ça, non ? C’est quelqu’un du bureau, sinon tu ne la verrais pas autant. Est-ce que je la connais ?

— Arrêtez.

— Éloïse, je te demande juste de…

— Est-ce que vous m’entendez ?

Je m’étais redressée sur le canapé.

Et elle continua.

— Je veux savoir ce qu’elle représente. C’est tout. Je veux comprendre où j’en suis, parce que depuis quatre mois j’ai quelqu’un en face de moi qui a une vie entière que je ne…

Elle s’arrêta net. Trop tard. La phrase était sortie.

Que je ne contrôle pas.

Elle ne l’avait pas dite. Elle n’avait pas eu besoin.

Et moi, sur ce canapé, nue, avec un verre de vin à la main, dans le salon d’une femme qui venait de me faire jouir comme jamais et qui maintenant fouillait dans le seul endroit de ma vie qui m’appartenait, je sentis monter quelque chose que je n’avais pas prévu.

Une panique.

Pas une peur. Une panique physique, froide, exactement la même que celle qui monte quand un corps dit non pendant une session. La gorge qui se serre, la poitrine qui se comprime, l’envie de reculer.

C’était la même. Exactement la même.
Elle rouvrit la bouche.

Et je dis :

— Stop.

Le mot tomba dans le salon.

Elle se figea.

Complètement. Instantanément. Sa bouche resta entrouverte sur la phrase qu’elle allait dire. Son corps s’immobilisa dans la position exacte où il se trouvait, penché en avant, les coudes sur les genoux.

Le silence fut total.

Je m’entendis moi-même. J’entendis le mot résonner dans la pièce, et je fus aussi surprise qu’elle.

Je ne l’avais pas décidé. Il était sorti tout seul, comme un réflexe, comme quand la main se retire d’une plaque brûlante avant que la tête ait compris.

Et il n’appartenait pas à ce moment.

Ce mot avait un usage précis. Il servait dans la session, sur le tapis, quand un corps ne peut plus. Il ne servait pas dans une conversation, avec des verres de vin, entre deux personnes assises dans des fauteuils.

Je l’avais utilisé pour une conversation.

Je vis dans son visage l’instant exact où elle comprit ce que ça voulait dire.

Parce qu’elle comprit. Immédiatement. Bien avant moi.

Ça signifiait que ce qui venait de se passer était de la même nature que ce qui se passait sur le tapis. Que ses questions, son ton posé, ses deux verres de vin, sa main tendue vers un endroit de moi qu’elle voulait ouvrir, tout ça relevait exactement du même registre que ce qu’elle me faisait avec ses doigts.

Ça signifiait que la conversation était une session.

Que peut-être toutes les conversations l’avaient toujours été.

Et qu’elle ne s’en était jamais rendu compte, ou qu’elle s’en était toujours rendu compte, et que dans les deux cas c’était terrible.

Elle se redressa très lentement.

Elle reprit son verre. Sa main tremblait très légèrement, une fois, et elle la stabilisa.

— D’accord, dit-elle.

Sa voix était rauque.

— D’accord.

Elle but une gorgée. Reposa le verre.

Et ensuite, elle ne dit plus rien.

C’est ça qui fut le plus dur à supporter : elle respecta le mot absolument. Sans un mot de plus. Sans une tentative de contourner, de reformuler, de poser une dernière question.

Parce que c’était sa règle. La seule qu’elle n’avait jamais trahie en un an. Le mot arrête tout, immédiatement, sans discussion, sans négociation. Elle me l’avait enseigné le premier soir. Elle l’avait respecté chaque fois — sauf que je ne m’en étais jamais servie, pas une fois en un an, et qu’elle avait fini par oublier qu’il existait.

Elle venait de se le prendre en pleine figure. Dans son propre salon. Sur un terrain où elle ne s’était jamais crue en session.

Elle ne pouvait rien contester sans détruire la seule chose intacte entre nous.

Le silence dura très longtemps.

Je finis par me lever.

J’allai me rhabiller dans la salle de bains. Mes mains tremblaient sur les boutons. Je mis trois essais à fermer ma jupe.

Quand je revins, elle n’avait pas bougé du fauteuil.

Elle regardait la fenêtre.

— Je vais y aller, dis-je.

Elle hocha la tête. Une fois.

Je pris mon manteau, mes chaussures. J’allais atteindre la porte quand elle parla.

— Éloïse.

Je me retournai.

Elle ne me regardait toujours pas. Elle fixait toujours la fenêtre, son verre à la main.

— Est-ce que j’ai fait ça longtemps ?

Sa voix était très basse.

Je compris exactement ce qu’elle demandait.

Est-ce que je t’ai fait ça hors du tapis, sans m’en apercevoir, pendant tout ce temps ?

Je pensai à toutes les fois. Les questions posées le soir en rentrant. Les interrogatoires déguisés en conversations. Les silences qu’elle laissait durer pour voir si j’allais les remplir. Les ta journée, tout, avec qui. Le ratissage méthodique, semaine après semaine, mois après mois, d’une vie entière qu’elle voulait connaître dans ses moindres recoins.

Toutes ces choses qui n’avaient jamais été des conversations.

— Oui, dis-je.

Elle ne réagit pas.

— Bonne nuit, Éloïse, dit-elle après un long moment.

— Bonne nuit, Madame.

Je sortis.

Dans le tram, je regardai la ville défiler par la vitre noire.

Deux heures plus tôt, elle m’avait emmenée quelque part où je ne savais pas qu’on pouvait aller. Mon corps était encore lourd de ça, encore secoué par instants, avec cette sensation d’avoir été ouvert au-delà de ce qui est prévu et de ne pas s’être tout à fait refermé. Elle m’avait donné quelque chose que personne d’autre ne pourrait jamais me donner, et elle le savait.

Elle avait dit : le corps ne s’ouvre à ce point-là que s’il a décidé qu’il ne risquait rien.

Et vingt minutes après, j’avais dû utiliser le mot d’arrêt dans son salon.

Ce n’était pas le geste qui avait changé. Ses mains étaient les mêmes, sa méthode était la même, ses questions étaient exactement celles qu’elle posait depuis un an.

C’était moi.

Avant, je subissais ces conversations sans même savoir que c’en était. Elles faisaient partie du décor, comme la moquette et la lumière basse. Je n’avais aucun point de comparaison.

Maintenant j’en avais un.

Anaïs qui posait des questions et qui s’arrêtait quand je disais non. Anaïs qui n’avait jamais, pas une fois, essayé d’ouvrir quelque chose que je gardais fermé. Anaïs qui m’avait dit tu me diras si tu veux, ou jamais.

C’est ça qui avait changé. J’avais appris à quoi ressemble quelqu’un qui ne prend pas.

Et une fois qu’on l’a appris, on ne peut plus le désapprendre.

Je sortis mon téléphone.

Tu dors ?

La réponse arriva presque tout de suite.

Non. J’attendais.

Je fixai l’écran un long moment.

J’ai utilisé le safe word.

Pendant ?

Non. Après. On discutait.

Trois points apparurent. Restèrent longtemps.

Viens.

Et cette fois, au feu rouge, je n’hésitai pas.

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