Le Contrat - Chapitre 38: Les visages

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Auteur homme.
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Récit libertin : Le Contrat - Chapitre 38: Les visages Histoire érotique Publiée sur HDS le 21-08-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le Contrat - Chapitre 38: Les visages
Le message arriva le jeudi soir.

Samedi. Toute la journée. Je passe te prendre à neuf heures.

Toute la journée. Pas vingt heures, pas une soirée. Je relus trois fois, cherchant une précision qui n’existait pas, puis je posai le téléphone sur la table et je restai un moment à regarder le mur.

Il fallait prévenir Anaïs. C’était ça, maintenant, la nouvelle donnée de mon existence : il y avait quelqu’un à prévenir.

Samedi je suis prise. Toute la journée.
Les trois petits points apparurent, disparurent, réapparurent. Elle mit du temps.

Toute la journée ?

De neuf heures du matin à je ne sais pas quand.

Un silence plus long.

D’accord.

Puis, presque immédiatement :

Je déteste ça mais d’accord. Fais attention à toi.

Je fixai l’écran. Il n’y avait rien à répondre qui n’aurait pas été soit un mensonge, soit une promesse que je ne pouvais pas tenir.

Je vais faire attention.

Le samedi matin, la berline noire était garée en bas de chez moi à neuf heures pile.

Madame Stella conduisait, comme toujours, une main sur le volant, l’autre sur le levier. Tailleur sombre. La ligne impeccable. Elle ne dit pas bonjour. Elle attendit que je sois installée, que la ceinture claque, et elle démarra.

— Ton téléphone.

Je le sortis de mon sac et le lui tendis. Elle le prit sans le regarder, le glissa dans le vide-poche de sa portière, et remit la première.

La ville défila. Puis les faubourgs. Puis une zone que je ne connaissais pas, faite d’entrepôts, de garages fermés et de parkings vides. Le genre d’endroit où personne ne va le samedi.

Elle se gara devant une façade aveugle. Pas d’enseigne. Une porte métallique repeinte en gris, un interphone sans nom.

— Descends.

L’intérieur était propre. C’est la première chose qui me frappa, et la plus déstabilisante. Je m’étais attendue à quelque chose de sordide, et c’était propre : un couloir carrelé, un éclairage neutre, une odeur de désinfectant citronné. On aurait dit un vestiaire de piscine.

Un homme d’une soixantaine d’années nous reçut derrière un comptoir. Il salua Madame Stella d’un hochement de tête. Il ne me regarda pas.

— Le cinq est prêt, dit-il.

Elle m’entraîna dans le couloir. Des portes numérotées, à intervalles réguliers. Elle s’arrêta devant la cinq et l’ouvrit.

Le box était minuscule.

Ce fut la deuxième surprise. Un mètre vingt sur deux, peut-être. Juste assez pour tenir debout, s’agenouiller, se pencher. Rien de plus. Un tabouret bas dans un coin, une bouteille d’eau posée dessus.

Les deux parois latérales se faisaient face, si proches l’une de l’autre que j’aurais pu les toucher toutes les deux en écartant les bras.

Dans celle de gauche, une ouverture unique, à la hauteur qu’il fallait quand on se penche.

Dans celle de droite, deux. Côte à côte, séparées d’une trentaine de centimètres, à hauteur de visage quand on est à genoux.

Je compris la géométrie en trois secondes, et cette compréhension me fit quelque chose dans le ventre. Deux hommes pouvaient se présenter en même temps du même côté. Et si je me plaçais dos à l’ouverture de gauche, penchée en avant, mon visage se retrouvait exactement face aux deux autres.

Le lieu avait été conçu par quelqu’un qui savait précisément ce qu’il voulait produire.

Au fond, encastré dans le mur derrière une vitre, un écran.

Il était déjà allumé. Une vidéo tournait, sans son. Une femme trans, longs cheveux, corps mince, à genoux devant deux hommes. La scène était crue, mécanique, filmée sans art. Elle se terminerait, une autre commencerait. En boucle. Toute la journée.

Je détournai les yeux, puis les ramenai malgré moi.

— Assieds-toi, dit Madame Stella.

Je m’assis sur le tabouret. Elle resta dans l’encadrement de la porte, il n’y avait pas de place pour deux à l’intérieur, et me regarda avec cette fixité clinique.

— Écoute-moi bien, parce que je ne le répéterai pas.

— Oui, Madame.

— Je reviens te chercher à dix-neuf heures. Pas avant. Tu as de l’eau.

— Oui, Madame.

— La porte n’est pas verrouillée.

Je levai les yeux vers elle.

— Elle ne le sera pas de la journée, reprit-elle. Tu peux sortir quand tu veux. Il y a un téléphone à l’accueil, tu peux appeler qui tu veux. Tu peux aussi rester assise sur ce tabouret pendant dix heures et ne rien faire du tout. Personne ne t’obligera à rien. Personne ne peut entrer ici.

Elle marqua une pause.

— Tout ce qui se passera de l’autre côté de ces cloisons, tu l’auras décidé.

Je la regardai sans comprendre tout de suite. Ou plutôt : en comprenant trop bien.

— Pourquoi ? dis-je.

C’était la première fois depuis longtemps que je lui posais une question directe.

Elle ne répondit pas immédiatement. Elle regarda le box, les trois ouvertures, l’écran qui continuait de tourner derrière sa vitre. Puis moi.

— Parce que je veux savoir ce que tu fais quand je ne suis pas là, dit-elle.
Elle sortit et referma la porte.

Le silence tomba.

Enfin, pas le silence. Il y avait un bourdonnement de ventilation. Des bruits lointains, étouffés. Et l’écran, muet, qui projetait sa lumière bleutée sur les parois.

Neuf heures vingt.

Je restai sur le tabouret, les mains sur les genoux. Les ouvertures étaient là, de chaque côté, à cinquante centimètres de mes épaules. Béantes. Sombres.

Je ne bougeai pas.

Dix minutes. Quinze. J’entendis des pas passer, une fois, puis s’éloigner. Une porte claquer plus loin.

Sur l’écran, une nouvelle scène avait commencé. Une autre femme, un autre décor, la même chose exactement. Toujours passive. Toujours à genoux ou penchée. Toujours utilisée.

Je compris ce que le lieu me disait. Ce n’était pas subtil. Ce n’était pas censé l’être. L’écran ne montrait pas un fantasme, il montrait une fonction. Voilà ce que tu es. Voilà à quoi tu sers.

Je pensai à Anaïs. À son lit. À ce qu’elle faisait, en ce moment, un samedi matin, dans son appartement avec ses livres et ses plantes.

Neuf heures quarante-cinq.

Vingt-cinq minutes que j’étais assise sur un tabouret dans un box carrelé, à regarder trois ouvertures vides et un écran qui me disait ce que j’étais censée être. Et plus je restais, plus l’évidence s’imposait : je n’avais rien à faire ici.

Je pensai au téléphone à l’accueil. Je pensai à Anaïs qui viendrait me chercher sans poser une question. Je pensai au visage de Madame Stella à dix-neuf heures devant un box vide, et cette image me fit quelque chose d’étrangement satisfaisant.

Je me levai.

Je pris mon manteau. Je fis un pas vers la porte, la main déjà tendue vers la poignée.

Et j’entendis des pas.

Ils s’arrêtèrent juste derrière la paroi de droite. Un bruit de tissu. Une fermeture éclair.

Et quelque chose apparut dans l’une des deux ouvertures.

Je me figeai, la main à trente centimètres de la poignée.

Je regardai la chose. Un sexe. Même pas en érection.

C’est tout ce que je fis pendant un long moment : je le regardai. Il était là, à cinquante centimètres de moi, offert dans ce rectangle découpé, sans corps, sans visage, sans nom. Une chose seule. Il n’y avait rien d’autre au monde que ce morceau de chair et moi.

Derrière, l’écran continuait de tourner.

Personne ne me demandait rien. Personne ne pouvait me voir. Personne ne saurait jamais.

Je sentis quelque chose se réveiller dans mon ventre.

Ce n’était pas du désir pour cet homme, puisqu’il n’y avait pas d’homme. C’était autre chose. Le vertige d’une possibilité entièrement libre. J’étais debout, mon manteau à la main, à un mètre d’une porte ouverte. Je pouvais sortir. C’était la chose la plus simple du monde.

Il attendit. Il n’insista pas, ne frappa pas la cloison, ne dit rien. Au bout d’une minute peut-être, il commença à se retirer.

Et c’est là que je posai mon manteau.

Je m’agenouillai devant l’ouverture, sur le carrelage tiède, et je tendis la main.

Je le pris entre mes doigts, et je l’entendis souffler de l’autre côté.

Puis j’approchai ma bouche.

Le premier fut lent.

Je pris mon temps, parce que j’avais tout mon temps, parce que rien ne me pressait, parce que personne ne comptait les points. Je découvris cette chose absurde : sans visage, sans regard, sans corps, il ne restait que la sensation pure. Le goût, la chaleur, le poids sur ma langue. Une abstraction charnelle.

Il jouit vite. Trop vite, presque. Je restai jusqu’au bout, j’avalai sans y penser, et j’entendis les pas s’éloigner dans le couloir.

Je me relevai. Je bus une gorgée d’eau à la bouteille.

Il n’y avait pas de miroir. Pas de lavabo. Rien pour effacer quoi que ce soit, rien pour vérifier de quoi j’avais l’air.

C’était voulu aussi, évidemment. Ici, on ne se regarde pas. On ne se lave pas. On accumule.

Sur l’écran, la même chose continuait.

Et cette question monta, très nette : qu’est-ce que je viens de faire ?

Pas qu’est-ce qu’on m’a fait faire.

Qu’est-ce que je viens de faire.

Mon manteau était par terre, près du tabouret. Je ne le ramassai pas.

Le deuxième arriva vingt minutes plus tard.

Je ne réfléchis pas. Je m’agenouillai avant même qu’il soit complètement là.

Vers midi, ça changea.

Le rythme s’accéléra. Le samedi devait être un jour d’affluence, ou alors le mot avait circulé dans le couloir, je ne sais pas. Les pas se succédaient. Parfois j’entendais des voix basses de l’autre côté, indistinctes, deux personnes qui attendaient.

Et quelque chose bascula en moi.

Ce n’était plus de la curiosité. C’était devenu un état. Une transe froide et chaude à la fois, où le temps se dissolvait, où mon corps fonctionnait tout seul, où je n’avais plus à décider quoi que ce soit parce que la décision était prise une fois pour toutes.

La première fois qu’ils furent deux du même côté, je compris enfin à quoi servaient ces deux ouvertures jumelles.

Ils arrivèrent presque en même temps. Deux formes dans les deux rectangles, à trente centimètres l’une de l’autre, aussi anonymes l’une que l’autre.

Je m’agenouillai au milieu.

Je pris le premier dans ma bouche et le second dans ma main droite, et je me mis à travailler les deux, alternant, passant de l’un à l’autre, la main remplaçant la bouche et la bouche remplaçant la main. Ils ne se voyaient pas. Ils ne pouvaient pas se voir, séparés par la cloison de leur côté. Chacun ignorait que l’autre existait.

Moi seule savais.

Cette pensée me traversa comme une décharge : j’étais le seul point du monde où ces deux hommes se rencontraient, et ils n’en sauraient jamais rien.

Le premier jouit dans ma bouche. Je passai immédiatement au second, et il ne fallut pas trente secondes.

À un moment, je me relevai, je retirai ce qui me restait de vêtements, et je les posai sur le tabouret, sur mon manteau.

J’entendis une présence dans le box derrière moi.

Je me plaçai dos à la paroi, penchée en avant, les paumes contre la cloison opposée.

Et je compris, physiquement, ce que la géométrie de ce box avait toujours voulu dire.

Mon visage était exactement à hauteur des deux autres ouvertures.

J’attendis, offerte, les yeux fixés sur les deux rectangles vides devant moi. Derrière, j’entendis une respiration.

Puis il entra en moi. D’un seul mouvement, sans préliminaire, sans hésitation, jusqu’au bout.

Je poussai un son contre la paroi.

Rien que le bois froid contre mes fesses, et cette chose qui me traversait.

Mon corps le reçut sans difficulté. Il était prêt, il était ouvert, il avait été construit pour ça pendant des mois par une femme méticuleuse, et cette pensée me traversa avec une netteté terrible pendant qu’un inconnu me prenait à travers un panneau de bois.

Le plaisir monta quand même. Voilà l’insupportable. Le plaisir monta, épais, animal, sans rien à voir avec de la tendresse. La cage pressait. Je gémissais contre la paroi d’en face.

Celui de derrière jouit le premier. Je le sentis se raidir, s’enfoncer une dernière fois, puis je sentis mes entrailles se remplir de chaleur. Sa chaleur.

L’ouverture derrière moi redevint vide et froide.

Je tombai à genoux. Je n’avais pas fini les deux autres.

Celui que je tenais dans ma main gicla contre la cloison, sur mes doigts, sur mon poignet. Il disparut sans un bruit. Je ne m’essuyai pas.

Le troisième accéléra de lui-même, jusqu’à ce que son bassin cogne contre le bois à chaque poussée. Il jouit dans ma gorge. J’avalai.

Puis le silence. Quelques secondes.

Et des pas, déjà, qui approchaient dans le couloir de droite.

Je restai à genoux.

Je perdis le compte vers deux heures de l’après-midi.

Quinze ? Vingt ? Plus ? Je ne sais pas. La configuration du box faisait le reste. À plusieurs reprises, les trois ouvertures furent occupées en même temps : un homme derrière moi, un dans ma bouche, un dans ma main.

Trois inconnus. Trois corps. Aucun visage.

Je fus traversée de part en part par des gens que je ne verrais jamais.

Il y eut un moment, vers le milieu de l’après-midi, où celui qui me prenait par-derrière trouva un rythme si violent que je dus m’arc-bouter contre la paroi d’en face, pendant que celui de devant s’enfonçait au même tempo dans ma gorge. J’entendais leurs respirations, dans deux couloirs séparés, sans qu’aucun sache que l’autre existait.

Je n’étais plus une personne. J’étais un passage. Un lieu de transit. Le point de convergence de deux solitudes qui ne se croiseraient nulle part ailleurs.

Un objet fonctionnel dans un couloir de banlieue, un samedi après-midi.

Et j’aimais ça.

C’est ce qui me fit le plus peur, ce jour-là, bien plus que tout le reste. Pas le nombre. Pas l’anonymat. Le fait que dans cette abolition totale de moi-même, il y avait un plaisir noir et immense que je n’avais jamais atteint autrement.

Par instants, entre deux passages, je relevais les yeux vers l’écran.

Il tournait toujours. Une femme, puis une autre, puis une autre. Toutes à genoux. Toutes utilisées. Toutes silencieuses.

Et je ne détournais plus le regard. Je regardais, et je me reconnaissais, et je me remettais en position.

Je jouis à un moment. Malgré la cage, contre elle, dans une contraction longue qui me plia en deux et me fit m’accrocher à la paroi pendant qu’un homme continuait de bouger en moi sans savoir ce qui venait de se passer.

Il ne le sut jamais. Il ne saura jamais.

Vers dix-sept heures, ça se calma.

Les pas se firent plus rares, puis cessèrent. Le bourdonnement de la ventilation reprit toute la place. L’écran continuait, imperturbable.

Je m’assis sur le carrelage, le dos contre la paroi.

J’étais nue. Le sol m’avait marqué les genoux, deux plaques rouges qui allaient devenir des bleus. Mes cheveux collaient à mon front. Mon corps entier était poisseux, chaud, souillé de choses qui séchaient sur ma peau, sur mon ventre, sur mes cuisses, dans mes cheveux, et il n’y avait rien ici pour les enlever.

Ma mâchoire me faisait mal. Ma gorge était en feu. Mon poignet droit aussi.

Je bus le reste de la bouteille d’eau d’un trait.

Et le silence, après huit heures, me tomba dessus d’un coup.

Je regardai les trois ouvertures. Vides. Noires. Inertes.

Combien étaient passés ? Quarante ? Cinquante ?

Je n’avais vu aucun visage.

Cette phrase se forma toute seule dans ma tête et elle refusa de s’en aller. Je n’avais vu aucun visage. Pas un seul. Aucun regard, aucune bouche, aucun sourire gêné, aucun merci. Rien de ce qui fait qu’on rencontre quelqu’un.

Ils m’avaient utilisée, et je les avais laissés faire, et je l’avais voulu, chaque fois, et ils ne sauraient jamais qui j’étais et je ne saurais jamais qui ils étaient.

Mon manteau était toujours par terre, à un mètre de la porte, là où je l’avais posé huit heures plus tôt.

Je le regardai longtemps.

Puis je me rhabillai. Le tissu accrocha partout, colla, tira sur la peau.

Sur l’écran, une nouvelle scène commençait.

À dix-neuf heures pile, la porte s’ouvrit.

Madame Stella ne rentra pas dans le box. Il n’y avait pas la place.

Elle resta dans l’encadrement et me regarda. Un balayage complet, lent, de la tête aux pieds. Elle prit en compte tout : les genoux, les cheveux, l’état de mes vêtements, ce qui séchait sur ma peau, ma façon de me tenir debout.

Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.

— Viens, dit-elle enfin.

Je la suivis dans le couloir carrelé. L’homme derrière le comptoir ne leva pas la tête.

Dehors, la nuit était tombée. L’air froid me frappa le visage et je faillis vaciller.

Dans la voiture, elle mit le contact, puis ouvrit le vide-poche de sa portière et me tendit mon téléphone.

Je le pris. Il était éteint.

Je le rallumai. L’écran s’illumina dans l’habitacle sombre, le logo, le chargement, puis le déverrouillage.

Un message.

Anaïs — 14h32 Je pense à toi. Viens quand tu veux, à n’importe quelle heure. Vraiment n’importe quelle heure.

Je le lus deux fois.

Puis une pensée me traversa, froide, immédiate : est-ce que ce message était arrivé sur un écran éteint ? Ou est-ce que le téléphone avait été allumé toute la journée, dans ce vide-poche, avec les notifications qui s’affichaient les unes après les autres sur l’écran de veille ?

Je ne me souvenais pas de l’avoir éteint moi-même.

Je tournai la tête vers Madame Stella.

Elle regardait droit devant elle, la main sur le levier de vitesses. Elle n’avait pas démarré.

Une seconde passa. Puis une autre.

Elle enclencha la première et déboîta.

Ce fut tout. Pas un regard, pas un mot, pas une question. Rien qui ressemble à quoi que ce soit.

Et je passai tout le trajet à me demander si j’avais imaginé cette seconde de trop.

Elle me déposa au bas de chez moi.

— Repose-toi, dit-elle.

C’est la seule phrase qu’elle prononça de tout le trajet.

Je descendis. La berline s’éloigna.

Je restai sur le trottoir, devant mon immeuble, avec mes clés dans la main.

Puis je fis demi-tour et je marchai jusqu’au tram.

Anaïs ouvrit à la deuxième sonnerie.

Elle me regarda. Une seconde. Deux.

Je ne sais pas ce qu’elle vit exactement. L’état de mes cheveux, probablement. Ma façon de me tenir. Quelque chose dans mes yeux.

— Oh, dit-elle simplement.

Et je m’effondrai.

Pas dramatiquement. Je ne tombai pas. Mes jambes tinrent. Mais quelque chose céda d’un coup à l’intérieur, quelque chose qui avait tenu dix heures dans un box carrelé et qui n’avait plus de raison de tenir, et je me mis à pleurer dans l’entrée de son appartement avec une violence qui me surprit moi-même.

Elle m’attira contre elle et referma la porte du pied.

Elle ne demanda rien. Elle me tint là, debout, mes larmes dans son cou, ses bras autour de moi, sans un mot, pendant très longtemps.

Quand ça se calma un peu, elle me fit asseoir. Elle alla chercher un verre d’eau, me le fit boire, s’assit à côté de moi.

— Tu veux une douche ?

— Oui.

— Viens.

Elle m’emmena dans la salle de bains, ouvrit l’eau, régla la température avec sa main, et sortit sans poser une seule question sur ce qu’elle voyait.

Je restai sous l’eau brûlante très longtemps.

Plus tard, en tee-shirt trop grand qui n’était pas le mien, allongée dans son lit, je regardai le plafond.

— Ce n’est pas ce que tu crois, dis-je.

— Je crois rien.

— Ce n’est pas de la honte.

Elle attendit.

— Elle ne m’a forcée à rien, dis-je. C’est ça le problème. Elle m’a laissée dans une pièce avec une porte ouverte pendant dix heures. J’aurais pu partir n’importe quand. J’aurais pu ne rien faire.

Je m’arrêtai.

— J’étais debout, avec mon manteau à la main. J’allais partir. J’avais décidé.

— Et ?

— Et il y a eu quelqu’un derrière le mur. Et j’ai posé mon manteau.

Ma voix trembla. Je respirai.

— Ils étaient combien ? demanda-t-elle, doucement.

— Je ne sais pas. Quarante. Cinquante peut-être. J’ai arrêté de compter après le vingtième.

Anaïs ne réagit pas. Sa main continua de bouger dans mon dos, lentement.

— Et tu l’as voulu.

— Oui.

— Chaque fois ?

— Chaque fois.

Un silence.

— Alors qu’est-ce qui te fait pleurer ?

Je mis un moment à trouver les mots. Parce que ce n’était pas simple, parce que ça ne rentrait dans aucune case que je connaissais.

— Je n’ai vu aucun visage, dis-je.

Ma voix se cassa.

— Pas un seul. Ils étaient cinquante et je n’ai vu personne. Pas un regard. Pas une bouche. Ils sont venus, ils se sont servis, ils sont repartis, et pour eux j’étais juste… un trou dans un mur. Un service. Quelque chose qui fonctionne.

Je me tournai vers elle.

— Il y avait un écran, dans le box. Qui passait des films en boucle. Toujours des femmes comme moi. Toujours à genoux. Toute la journée, ça a tourné.

— Pour te dire quoi ?

— Pour me dire ce que je suis.

Un silence.

— Et j’ai adoré ça, Anaïs. J’ai adoré être ça. Pendant dix heures, je n’étais plus une personne du tout et c’était la chose la plus intense que j’aie jamais vécue.
Elle me regarda dans la pénombre.

— Et maintenant ?

— Maintenant je suis vide. Et j’ai besoin qu’on me regarde.

Elle ne dit rien.

Elle prit mon visage entre ses mains, très doucement, et elle me regarda. Vraiment. Longuement. Sans rien faire d’autre.

Ce fut suffisant pour que je recommence à pleurer.

— Je te vois, dit-elle. D’accord ? Je te vois.

Elle m’embrassa sur le front, puis sur les paupières, puis sur la bouche, sans aucune intention derrière, juste pour poser quelque chose là où il n’y avait rien eu de la journée.

— Dors, dit-elle. Je bouge pas.

Je m’endormis en quelques minutes, épuisée jusqu’à l’os.

Et la dernière chose que je vis avant de sombrer, ce fut son visage, dans la pénombre, au-dessus du mien.

Un visage.

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Texte coquin : Le Contrat - Chapitre 38: Les visages
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