Faute de mot plus précis : Chapitre 5 – La deuxième fois

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 21-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Janvier a été doux.

C’est ce qu’il y a de plus difficile à faire comprendre aux gens quand on raconte cette histoire après coup. Ils s’attendent à un mois de guerre froide. Ça n’a pas été ça du tout. Janvier a été le meilleur mois qu’on avait passé depuis des années.

Il rentrait à dix-huit heures trente. Il cuisinait, ce qu’il ne faisait plus. Il a désinstallé l’application devant moi, un dimanche matin, en me tendant le téléphone pour que je vérifie, et j’ai dit que ce n’était pas la peine, et il a insisté, et j’ai vérifié. Il a pris rendez-vous chez un psychologue et il y est allé trois fois. Il m’en parlait un peu, pas trop, avec cette pudeur maladroite des hommes qui découvrent qu’ils ont un intérieur.

Il a redonné le code de son téléphone. Ma date de naissance, à nouveau.

Ses résultats sont revenus propres. Il m’a envoyé la photo du courrier par message, en pleine journée, avec trois points d’exclamation.

Les miens aussi, la première série. Il restait le contrôle de mars.

On a repris le classeur ensemble un samedi après-midi. On a bloqué les menus végétariens à dix-huit, on a choisi le crème, on a mis l’oncle Bertil et la tante Émilienne à la même table en pariant sur un miracle. À un moment il a levé la tête et il m’a dit qu’il ne méritait pas ça, et j’ai répondu quelque chose de gentil.

Le pire, c’est que j’étais heureuse. Par intermittence, par bouffées de vingt minutes, mais heureuse, et à chaque fois avec ce petit décalage d’une seconde où je me demandais si j’avais le droit.

–––

On a recommencé à faire l’amour le 11 janvier.

Je connais la date parce que c’était le soir de la Saint-Nicolas des enseignants, une tradition absurde de l’établissement qui tombe en janvier pour des raisons que personne ne sait plus, et que j’étais rentrée un peu ivre.

Il n’avait rien tenté depuis Noël. Pas une fois. Il attendait, et il attendait bien, sans soupirer, sans laisser traîner une main quelque part pour voir. Il dormait sur son bord du lit avec une politesse de pensionnaire, et je crois que c’est ça qui a fini par me faire craquer, cette patience appliquée, cette manière d’être un bon élève.

C’est moi qui suis allée le chercher.

Il n’y a pas eu de discussion. J’ai posé mon manteau, je me suis assise sur lui dans le fauteuil du salon et je l’ai embrassé avant qu’il ait le temps de dire une phrase. Il avait le goût du dentifrice et je me suis dit que c’était bête, qu’il s’était brossé les dents à vingt-trois heures pour aller dormir, qu’il n’attendait rien, et ça m’a serré la gorge.

Il a mis ses mains sur mes hanches, avec précaution, comme s’il demandait la permission. J’ai dit oui.

On s’est déshabillés sur place. Il tremblait un peu, ce que je n’avais pas vu depuis les tout premiers mois. Il m’a regardée comme s’il demandait encore la permission. J’ai dit oui. Il a posé les mains sur mes hanches avec une précaution presque comique. Je l’ai senti dur contre mon ventre. Il a glissé une main entre nous, a touché, a vérifié que j’étais prête. Puis il est entré lentement, en me regardant le visage.

Il répétait mon prénom, en question, chaque fois qu’il s’enfonçait un peu plus. Mathilde ? Mathilde. Sa voix était basse, un peu cassée. Il tremblait encore. Il s’occupait de moi comme d’une chose fragile : il s’arrêtait tous les trois mouvements pour chercher mon regard, pour vérifier. Sa main trouvait mon clitoris avec une application maladroite, trop douce parfois, puis juste ce qu’il fallait.

Je le sentais bien. Mon corps répondait. La chaleur montait, nette. Mais en même temps je n’étais pas tout à fait là. Je comptais déjà, quelque part. Onze conversations. Quatorze mois. Le tapis du salon l’année dernière. Berne. Les dimanches.

Il a dit qu’il m’aimait. J’ai dit moi aussi. C’était vrai. Ça n’a rien changé. Quand il a accéléré à la fin, j’ai serré les jambes autour de lui pour qu’il ne s’arrête pas. S’il s’arrêtait, il aurait fallu parler. Je n’avais rien à dire qui ne détruise pas la soirée. Il est venu en moi avec un long gémissement, le front collé au mien.

Après, il s’est endormi en travers du lit avec un bras sur mes jambes. Je suis restée éveillée jusqu’à trois heures du matin, à regarder la fissure du plafond au-dessus de la bibliothèque, celle qu’on devait reboucher depuis deux ans.

J’ai continué à compter dans le noir. Il y avait eu un mardi de mars, l’année dernière, où il était rentré très tard et où on avait fait ça sur le tapis du salon en riant comme des idiots, et j’ai voulu savoir de quel côté de la journée ça se situait.

Je n’ai pas pleuré. J’ai fait la liste des choses qu’il fallait acheter pour la semaine.

On l’a refait souvent, en janvier. Chaque fois c’était bien, et chaque fois je comptais.

–––

Ce que je n’ai raconté à personne, c’est ce que j’étais devenue.

Je vérifiais l’heure à laquelle il rentrait, et je notais les écarts. Je regardais son visage quand son téléphone sonnait. Je sentais l’odeur de ses vêtements dans le panier à linge, à genoux devant la salle de bain, un lundi soir, pendant qu’il regardait la télévision à trois mètres. Un jour, dans le train, j’ai passé vingt minutes à me demander s’il était possible de savoir combien de kilomètres une voiture avait faits sans regarder le compteur, et j’ai cherché sur internet, et j’ai eu honte au point de fermer l’onglet trois fois.

Je suis devenue exactement la femme que je m’étais juré de ne pas devenir. La différence, c’est que maintenant j’avais des raisons, et que ça ne me consolait pas du tout.

Nadia me disait que j’avais l’air fatiguée. Ma mère me demandait au téléphone si tout allait bien. Je disais que c’était janvier.

Et par-dessus tout ça il y avait le calendrier, avec sa date au feutre au 20 mars, la seule qui comptait vraiment, celle dont personne au monde n’était au courant à part une infirmière d’une cinquantaine d’années dans une ville où je ne connais personne.

–––

Le 3 février, j’ai décidé de m’inscrire à la salle de sport.

C’était même une bonne décision. J’avais couru régulièrement jusqu’à mes vingt-cinq ans et j’avais tout arrêté, comme tout le monde, sans m’en apercevoir. Nadia parlait d’y aller. Et il y avait quelque chose de sain, presque symbolique, dans l’idée de faire quelque chose pour mon corps à moi.

J’y suis allée un mercredi après-midi, sur ma demi-journée. Le complexe est à côté du bureau de Noah, celui où il a son abonnement depuis décembre, et je m’étais dit qu’on pourrait y aller ensemble le samedi matin.

La fille de la réception avait à peu près mon âge et un piercing dans le nez. Elle m’a sorti les formules, les tarifs, la différence entre l’abonnement annuel et le semestriel.

J’ai demandé s’il y avait un tarif couple.

— Alors oui, mais faut que vous soyez inscrits tous les deux.
— Mon compagnon a déjà un abonnement chez vous. Depuis début décembre.

Elle a fait pivoter son écran vers elle.

— Son nom ?

Je le lui ai donné.

Elle a tapé. Elle a plissé les yeux. Elle a retapé.

— Vous êtes sûre que c’est chez nous ?

–––

Il n’y avait rien. Aucun abonnement, aucun essai, aucune inscription, aucun passage. Ni en décembre ni jamais.

Elle a vérifié deux fois parce que je le lui ai demandé deux fois, très poliment, avec un sourire. J’ai même épelé le nom. Elle a proposé de regarder dans l’autre complexe du groupe, à Grandson, et il n’y avait rien non plus.

Je l’ai remerciée. J’ai dit que je m’étais sûrement trompée d’enseigne. J’ai pris les brochures qu’elle me tendait, je les ai mises dans mon sac, je suis sortie, et je suis restée debout sur le parking un long moment, dans le froid, avec les brochures dans mon sac.

Deux mois.

Ce n’était pas la découverte qui m’a mise à terre, c’était l’arithmétique. Décembre, janvier, la moitié de février. Le gel douche générique. Les cheveux mouillés à dix-neuf heures. Le sac de sport dans le casier, si intelligent, dont j’avais parlé à Nadia à la salle des maîtres en lui volant un carré de chocolat.

Il n’avait pas commencé à mentir en décembre pour couvrir autre chose. Il avait construit l’alibi avant. Il l’avait installé, entretenu, alimenté en détails pendant des semaines, avec exactement le même soin que celui qu’il met à monter un dossier.

Et pendant ce temps, il pleurait par terre contre le canapé. Et pendant ce temps, il tremblait dans le fauteuil du salon en répétant mon prénom comme une question.

–––

Je ne suis pas rentrée directement. J’ai marché jusqu’au lac.

Il faisait ce froid sec de février, sans brouillard, avec une lumière très nette sur l’autre rive. Il y avait deux vieux messieurs sur un banc et un labrador qui rapportait un bâton dans l’eau glacée sans avoir l’air d’en souffrir.

Je me suis assise et j’ai attendu de sentir quelque chose.

Ce qui est venu m’a surprise. Ce n’était pas la colère. La colère est arrivée bien plus tard, et elle est restée longtemps. Ce que j’ai senti sur ce banc, c’était une fatigue immense, très ancienne, comme si on venait de me retirer un sac que je portais depuis des années sans savoir qu’il était là.

Et j’ai pensé, avec une clarté qui m’a fait presque rire : je n’aurai plus jamais à trouver d’explication.

Plus jamais à expliquer le mois de novembre, les directives de protection des données, la fatigue de fin de cycle, le téléphone retourné, le code changé. C’était fini. C’était un travail à plein temps et je venais d’être licenciée.

Je suis restée là jusqu’à ce que je ne sente plus mes doigts.

–––

Il est rentré à dix-huit heures trente-cinq.

J’étais assise à la table de la cuisine. Je n’avais pas allumé la grande lumière. Il y avait devant moi les deux brochures de la salle de sport, posées côte à côte, bien à plat.

Il a vu la table avant de voir mon visage.

— Qu’est-ce que c’est ?
— Je voulais m’inscrire.

Il n’a rien dit.

— Je voulais qu’on y aille ensemble le samedi. Je leur ai demandé le tarif couple.

Il a posé ses clés dans le vide-poche. Très lentement, comme si le bruit pouvait aggraver les choses.

Et il a commencé. Il pouvait tout expliquer. Il avait résilié en décembre parce que ça coûtait trop cher et qu’il n’avait pas osé me le dire après tout ce qu’on venait de traverser. Il allait courir dehors. Ce n’était pas ce que je croyais, pas cette fois, il fallait que je le croie, je devais le croire.

Il parlait vite. Il produisait des versions à la chaîne, il les testait, il regardait mon visage pour voir laquelle prenait, et je le voyais faire, et c’était insoutenable de le voir faire.

Alors j’ai dit :

— Ils n’ont jamais eu d’abonnement à ton nom. Ni en décembre. Ni jamais.

Il s’est tu.

On est restés comme ça un moment, lui debout dans l’entrée avec son manteau, moi assise dans la pénombre.
Et puis il s’est passé quelque chose que je n’avais pas prévu. Il s’est mis en colère.

Il a dit que j’étais allée le contrôler. Que je n’avais rien trouvé de mieux à faire que d’aller enquêter sur lui à la réception d’une salle de sport, comme une flic. Que depuis Noël il vivait sous surveillance. Qu’il avait fait tout ce que je voulais, la thérapie, le dépistage, le téléphone, tout, et que ça ne suffirait jamais. Que si c’était ça, le reste de sa vie, autant le savoir tout de suite.

Il criait, et il était sincèrement indigné, et je crois que c’est ce qui m’a permis de faire ce que j’ai fait ensuite.

Parce que pour la première fois en huit ans, je l’ai regardé crier et je n’ai rien ressenti du tout.

J’ai attendu qu’il ait fini. Et j’ai dit :

— Je pars.

–––

Il a fallu onze jours pour partir.

Personne ne raconte jamais cette partie-là. Dans les films on prend une valise et on claque la porte. Dans la vraie vie on possède un appartement à deux, on a un crédit à trois cent trente mille sur vingt-cinq ans, on a une salle réservée pour le 27 juin avec un acompte de deux mille cinq cents francs et un contrat qui prévoit une retenue de cinquante pour cent en cas d’annulation après le 1er février.

Le 1er février. J’ai annulé le 15.

J’ai passé ces onze jours à faire des listes, parce que c’est ce que je sais faire. J’ai appelé la salle. J’ai appelé le traiteur Grangier, qui a été d’une gentillesse insupportable. J’ai appelé la banque pour comprendre ce qui se passe quand deux personnes qui ne sont pas mariées cessent de vouloir vivre dans le même appartement, et un conseiller m’a expliqué avec beaucoup de tact que ce serait long.

J’ai écrit un message aux cent douze invités. J’ai mis quatre jours à trouver les trois lignes. À la fin il y avait : *Noah et moi avons décidé de ne pas nous marier. Je vous remercie de ne pas me poser de questions pour le moment.*

Ma mère a appelé dans les huit minutes. Elle n’a pas posé de questions. Elle a dit : quand est-ce que tu arrives.

Mon père a pris le téléphone après elle, et il n’a rien dit pendant un long moment, et puis il a dit une phrase courte dans une langue que je ne parle pas, et il a raccroché.

Il a dû venir avec la camionnette de son beau-frère. Il est monté trois étages sans ascenseur une quinzaine de fois en refusant qu’on l’aide, à cinquante-neuf ans, sans un mot, avec la mâchoire serrée, et Noah était là et n’a pas osé lui parler.

Le classeur, je l’ai laissé sur la table.

Je l’ai regardé une dernière fois avant de sortir. Trois centimètres d’épaisseur, les intercalaires de couleur, l’étiquette en majuscules de la main de Noah.

27 JUIN.

J’ai fermé la porte et je suis descendue.

Les avis des lecteurs

L'avis de Jacques du Canada
Vivre avec un menteur, un traître et un inconscient ne fait pas une famille forte prête à relever tout les défis qu’une vie conjugale et familiale exigent. Le futur aurait été parsemé de peines et de déceptions. Les enfants en auraient soufferts et leur éducation aurait été très difficile
Comme j’ai noté, votre décision a été mûrement réfléchie et appropriée.
Ce récit démontre exactement ce qui ce passe dans la vraie vie.

Je suis preneur pour une autre histoire si vous en avez le goût!


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