Faute de mot plus précis : Chapitre 4 – Ce qu’il fallait dire
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 20-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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J’ai attendu quatre jours.
Je ne peux pas expliquer ces quatre jours autrement qu’en disant que je n’étais pas prête, et que je ne savais pas à quoi il aurait fallu être prête. Il y avait le mardi chez mes parents, prévu depuis un mois. Il y avait le repas de fin d’année de l’école le mercredi. Il y avait un homme qui rentrait le soir et qui posait ses clés dans le vide-poche, et à qui il aurait fallu dire une phrase que je n’arrivais pas à construire.
J’ai vécu ces quatre jours dans une lucidité effrayante. Je n’ai rien cassé, je n’ai pas pleuré, j’ai fait les courses. J’ai corrigé vingt-deux évaluations de géographie sur les cantons romands et j’ai mis des commentaires justes et encourageants au bas de chacune. Je crois que je n’ai jamais aussi bien travaillé de ma vie.
Le mardi, on est montés à Sainte-Croix.
Ma mère avait fait des kanelbullar parce qu’elle en fait toujours en décembre, et l’appartement sentait la cannelle et le sapin coupé. Mon père a serré la main de Noah avec cette poignée un peu trop longue qu’il a avec lui depuis toujours, cette manière d’évaluer les gens en les tenant. Ils se sont mis à parler de la voiture. Ils parlent toujours de la voiture.
J’ai regardé Noah rire à une blague de mon père. J’ai regardé ma mère lui resservir du café en lui touchant l’épaule. J’ai regardé mon père, qui est venu de Bamenda à vingt-quatre ans avec un diplôme qui ne valait rien ici et qui a passé quinze ans à prouver qu’il savait ce qu’il savait, se dérider devant un garçon qui vend des assurances.
Ils l’aiment. C’est ça, le détail dont je n’avais pas mesuré le poids. Tout le monde l’aime. Nadia l’aime, mes collègues l’aiment, ma tante Émilienne le trouve charmant, les parents d’élèves qui l’ont croisé à la fête de l’école le trouvent sympathique. Il est drôle, il retient les prénoms, il propose de porter les caisses.
Dans la voiture, en redescendant, ma mère m’avait glissé un sac de brioches sur le siège arrière et Noah conduisait en chantonnant.
— Ton père a bonne mine, il a dit.
J’ai dit oui.
J’ai regardé la route défiler et j’ai compris que si je parlais, je ne perdais pas seulement un homme. Je perdais la version de moi-même que tous ces gens avaient dans la tête.
–––
C’est le jeudi soir que ça s’est fait.
Il n’y a pas eu de décision. Il était vingt heures, il venait de rentrer, il déballait un kebab sur la table basse parce qu’il n’avait pas eu le temps de manger, et il m’a demandé si j’avais pensé à confirmer les menus végétariens.
Je me suis entendue dire :
— C’est quoi, l’application avec le rond violet ?
Il a levé les yeux.
Il y a eu une seconde, une seule, où j’ai vu passer quelque chose sur son visage. Un calcul très rapide. Pas de la peur : du calcul. Je connais bien cette expression, je l’ai vue mille fois quand il chiffre un dossier dans sa tête.
— Quoi ?
— Le rond violet. Sur ton téléphone.
— Je vois pas de quoi tu parles.
— Dimanche. Quand tu m’as donné ton code pour le devis.
— Mathilde, j’ai trente applications, je sais pas ce que…
— Il y a onze conversations.
Il a posé le kebab.
–––
Ce qui a suivi a duré une heure quarante et je ne le raconterai pas dans l’ordre, parce que ça n’avait pas d’ordre.
Il a commencé par nier. Pas des mensonges frontaux, il n’a jamais fonctionné comme ça : des glissements. Ce n’était pas ce que je croyais. Il ne s’était rien passé avec la plupart. C’était surtout des discussions. Il ne savait plus très bien comment il avait atterri là-dessus.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai posé la première photo sur la table basse, écran vers lui.
Il l’a regardée longtemps.
— Tu m’as photographié mon téléphone.
Et voilà. Trois minutes. Il avait suffi de trois minutes pour qu’on soit en train de parler de ce que j’avais fait, moi.
— Tu m’as donné ton code.
— Pour un devis.
— Noah.
— Non mais tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Tu te rends compte du niveau de confiance qu’on a, si tu es capable de faire ça ?
Il s’est levé. Il a fait deux pas vers la fenêtre et il s’est retourné, les mains ouvertes, et il avait vraiment l’air blessé. C’est le détail que personne ne croit quand je le raconte : il avait vraiment l’air blessé.
— Je te jure que j’ai pas cherché, j’ai dit.
Je me suis entendue le dire. Je me suis entendue me défendre, avec cette voix un peu haute que je ne me connaissais pas, et une partie de moi observait la scène depuis le plafond en se demandant comment on en était arrivés là si vite.
Alors je me suis assise. J’ai posé les mains sur mes genoux, j’ai regardé le tapis, et j’ai attendu que ça redescende. Trente secondes, peut-être.
Et j’ai dit :
— Quatorze mois.
Il n’a rien répondu.
— La plus ancienne conversation date d’octobre de l’année dernière. Tu m’as demandé de t’épouser en mars.
–––
C’est là qu’il s’est effondré.
Je l’avais vu pleurer trois fois en huit ans. À l’enterrement de son grand-père. Le soir où il a appris que sa sœur allait bien, finalement, après trois semaines d’examens. Et une fois devant un documentaire animalier, ce dont on riait encore.
Il s’est assis par terre, le dos contre le canapé, et il a pleuré comme je ne l’avais jamais vu pleurer. Le nez qui coule, les épaules, tout. Il répétait qu’il ne comprenait pas, qu’il ne savait pas pourquoi il faisait ça, que ça n’avait rien à voir avec moi, qu’il m’aimait, que c’était comme une case séparée dans sa tête et qu’il n’arrivait pas à expliquer.
Et j’ai fait ce que je fais depuis huit ans, ce que je fais avec vingt-deux enfants tous les jours de la semaine, ce que je crois savoir faire mieux que n’importe quoi d’autre au monde : je me suis approchée et j’ai posé la main sur son dos.
Je ne me le pardonne toujours pas. Ce n’est pas d’avoir eu pitié que je m’en veux. C’est d’avoir été soulagée.
Parce que c’est ce qui s’est passé, à cette seconde-là, et il faut que je l’écrive : quand il s’est effondré, j’ai été soulagée. Sa douleur était quelque chose que je savais traiter. Depuis dimanche matin j’étais devant un mur lisse, une horreur sans prise, onze conversations et une logistique de parking. Et là, d’un coup, il y avait un homme qui souffrait, et ça, je sais faire.
On est restés par terre un long moment. À un moment j’ai réalisé que c’était moi qui le consolais et que ça ne m’avait même pas frappée.
–––
Il a fallu que ce soit très tard, presque minuit, pour que j’arrive à dire l’autre chose.
Il s’était calmé. Il avait cette voix rauque et douce d’après, il tenait ma main, il parlait de thérapie, il disait qu’il allait chercher quelqu’un dès la semaine suivante. Il disait qu’il ferait tout. Il le pensait. Je veux être précise là-dessus, parce que c’est le nœud de toute cette histoire : à cette seconde-là, il le pensait de toutes ses forces.
Et j’ai dit :
— Il y a une phrase, dans la conversation de fin novembre.
Il a fermé les yeux.
— Quelqu’un te demande ce que tu prends comme précautions. Tu réponds que tu n’aimes pas ça et que tu fais attention aux gens que tu choisis.
Silence.
— Depuis quatorze mois, Noah. Et après, tu rentres et tu te couches à côté de moi.
Il a rouvert les yeux et il a dit une chose que je n’ai pas oubliée. Il a dit :
— Mais j’ai jamais rien attrapé.
J’ai retiré ma main.
Je crois que c’est à cette seconde précise, plus qu’à la bannière violette, plus qu’aux quatorze mois, que quelque chose s’est décroché en moi et n’est jamais revenu se raccrocher.
— Tu n’en sais rien.
— Je le saurais.
— Non. Tu ne le saurais pas. C’est exactement le principe.
— J’ai jamais été malade de ma vie, Mathilde, j’ai une santé de…
— Tu vends des assurances.
Il s’est arrêté net.
— Tu vends des assurances. Tu passes tes journées à expliquer à des gens que le fait qu’il ne se soit rien passé jusqu’ici ne veut rien dire du tout. Tu me racontes les Perrin et leur dépôt en zone inondable, tu lèves les yeux au ciel, tu dis que les gens ne calculent pas le risque.
Ma voix ne tremblait pas. Elle était basse et parfaitement égale et je m’entendais parler comme on écoute quelqu’un d’autre.
— Sauf que les Perrin, eux, ils inondent que leur propre stock.
–––
Il a proposé d’aller se faire dépister le lendemain.
Il l’a proposé lui-même, tout de suite, sans que j’aie à le demander, et il a pris son téléphone devant moi pour chercher les horaires du centre. Il voulait me montrer qu’il le faisait. Il m’a tendu l’écran avec l’adresse et les heures d’ouverture comme on tend un devoir corrigé.
J’ai regardé l’écran et j’ai pensé : il croit qu’il vient de réparer quelque chose.
Le lendemain, je suis allée me faire dépister de mon côté. Je n’en ai rien dit. J’ai posé une demi-journée en invoquant un rendez-vous administratif et je suis allée dans un centre à trois quarts d’heure de train, dans une ville où je ne connais personne, parce que je suis enseignante dans une petite ville et que la mère d’un de mes élèves travaille au laboratoire d’ici.
Ça a duré quarante minutes. Un questionnaire, une prise de sang, deux prélèvements, une infirmière d’une cinquantaine d’années qui m’a expliqué les choses avec une simplicité que je n’oublierai pas. Elle m’a dit qu’on allait tout chercher. Elle m’a dit que certains résultats seraient là en quelques jours et que pour d’autres, il faudrait refaire un contrôle plus tard, parce qu’il existe une période où l’on peut être contaminée sans que le test le voie encore.
Je lui ai demandé combien de temps.
Elle m’a dit six semaines pour être raisonnablement sûre, trois mois pour être tranquille.
Je suis restée assise dans la salle d’attente une bonne minute après, mon manteau sur les genoux.
Trois mois. On était le 20 décembre. Ça faisait le 20 mars.
Le mariage était le 27 juin.
Dans le train du retour, j’ai regardé la campagne blanche défiler et j’ai fait un calcul que je n’aurais jamais imaginé faire de ma vie : j’ai calculé le temps qu’il me faudrait pour savoir si mon corps allait bien, et j’ai constaté que ce délai n’appartenait plus qu’à lui. Il avait décidé pour nous deux. Sans jamais poser la question. Sans une seule fois, en quatorze mois, se dire qu’il y avait quelqu’un à consulter.
Je suis rentrée. Il avait fait à manger, il avait mis la table, il avait acheté des fleurs.
Il m’a montré son papier du centre, l’attestation de passage, comme un enfant qui rapporte un mot signé.
J’ai dit que c’était bien.
Je n’ai pas dit que j’y étais allée aussi. Je ne sais toujours pas pourquoi.
Si, je sais. Je n’avais plus envie de partager mes informations avec lui.
Je ne peux pas expliquer ces quatre jours autrement qu’en disant que je n’étais pas prête, et que je ne savais pas à quoi il aurait fallu être prête. Il y avait le mardi chez mes parents, prévu depuis un mois. Il y avait le repas de fin d’année de l’école le mercredi. Il y avait un homme qui rentrait le soir et qui posait ses clés dans le vide-poche, et à qui il aurait fallu dire une phrase que je n’arrivais pas à construire.
J’ai vécu ces quatre jours dans une lucidité effrayante. Je n’ai rien cassé, je n’ai pas pleuré, j’ai fait les courses. J’ai corrigé vingt-deux évaluations de géographie sur les cantons romands et j’ai mis des commentaires justes et encourageants au bas de chacune. Je crois que je n’ai jamais aussi bien travaillé de ma vie.
Le mardi, on est montés à Sainte-Croix.
Ma mère avait fait des kanelbullar parce qu’elle en fait toujours en décembre, et l’appartement sentait la cannelle et le sapin coupé. Mon père a serré la main de Noah avec cette poignée un peu trop longue qu’il a avec lui depuis toujours, cette manière d’évaluer les gens en les tenant. Ils se sont mis à parler de la voiture. Ils parlent toujours de la voiture.
J’ai regardé Noah rire à une blague de mon père. J’ai regardé ma mère lui resservir du café en lui touchant l’épaule. J’ai regardé mon père, qui est venu de Bamenda à vingt-quatre ans avec un diplôme qui ne valait rien ici et qui a passé quinze ans à prouver qu’il savait ce qu’il savait, se dérider devant un garçon qui vend des assurances.
Ils l’aiment. C’est ça, le détail dont je n’avais pas mesuré le poids. Tout le monde l’aime. Nadia l’aime, mes collègues l’aiment, ma tante Émilienne le trouve charmant, les parents d’élèves qui l’ont croisé à la fête de l’école le trouvent sympathique. Il est drôle, il retient les prénoms, il propose de porter les caisses.
Dans la voiture, en redescendant, ma mère m’avait glissé un sac de brioches sur le siège arrière et Noah conduisait en chantonnant.
— Ton père a bonne mine, il a dit.
J’ai dit oui.
J’ai regardé la route défiler et j’ai compris que si je parlais, je ne perdais pas seulement un homme. Je perdais la version de moi-même que tous ces gens avaient dans la tête.
–––
C’est le jeudi soir que ça s’est fait.
Il n’y a pas eu de décision. Il était vingt heures, il venait de rentrer, il déballait un kebab sur la table basse parce qu’il n’avait pas eu le temps de manger, et il m’a demandé si j’avais pensé à confirmer les menus végétariens.
Je me suis entendue dire :
— C’est quoi, l’application avec le rond violet ?
Il a levé les yeux.
Il y a eu une seconde, une seule, où j’ai vu passer quelque chose sur son visage. Un calcul très rapide. Pas de la peur : du calcul. Je connais bien cette expression, je l’ai vue mille fois quand il chiffre un dossier dans sa tête.
— Quoi ?
— Le rond violet. Sur ton téléphone.
— Je vois pas de quoi tu parles.
— Dimanche. Quand tu m’as donné ton code pour le devis.
— Mathilde, j’ai trente applications, je sais pas ce que…
— Il y a onze conversations.
Il a posé le kebab.
–––
Ce qui a suivi a duré une heure quarante et je ne le raconterai pas dans l’ordre, parce que ça n’avait pas d’ordre.
Il a commencé par nier. Pas des mensonges frontaux, il n’a jamais fonctionné comme ça : des glissements. Ce n’était pas ce que je croyais. Il ne s’était rien passé avec la plupart. C’était surtout des discussions. Il ne savait plus très bien comment il avait atterri là-dessus.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai posé la première photo sur la table basse, écran vers lui.
Il l’a regardée longtemps.
— Tu m’as photographié mon téléphone.
Et voilà. Trois minutes. Il avait suffi de trois minutes pour qu’on soit en train de parler de ce que j’avais fait, moi.
— Tu m’as donné ton code.
— Pour un devis.
— Noah.
— Non mais tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Tu te rends compte du niveau de confiance qu’on a, si tu es capable de faire ça ?
Il s’est levé. Il a fait deux pas vers la fenêtre et il s’est retourné, les mains ouvertes, et il avait vraiment l’air blessé. C’est le détail que personne ne croit quand je le raconte : il avait vraiment l’air blessé.
— Je te jure que j’ai pas cherché, j’ai dit.
Je me suis entendue le dire. Je me suis entendue me défendre, avec cette voix un peu haute que je ne me connaissais pas, et une partie de moi observait la scène depuis le plafond en se demandant comment on en était arrivés là si vite.
Alors je me suis assise. J’ai posé les mains sur mes genoux, j’ai regardé le tapis, et j’ai attendu que ça redescende. Trente secondes, peut-être.
Et j’ai dit :
— Quatorze mois.
Il n’a rien répondu.
— La plus ancienne conversation date d’octobre de l’année dernière. Tu m’as demandé de t’épouser en mars.
–––
C’est là qu’il s’est effondré.
Je l’avais vu pleurer trois fois en huit ans. À l’enterrement de son grand-père. Le soir où il a appris que sa sœur allait bien, finalement, après trois semaines d’examens. Et une fois devant un documentaire animalier, ce dont on riait encore.
Il s’est assis par terre, le dos contre le canapé, et il a pleuré comme je ne l’avais jamais vu pleurer. Le nez qui coule, les épaules, tout. Il répétait qu’il ne comprenait pas, qu’il ne savait pas pourquoi il faisait ça, que ça n’avait rien à voir avec moi, qu’il m’aimait, que c’était comme une case séparée dans sa tête et qu’il n’arrivait pas à expliquer.
Et j’ai fait ce que je fais depuis huit ans, ce que je fais avec vingt-deux enfants tous les jours de la semaine, ce que je crois savoir faire mieux que n’importe quoi d’autre au monde : je me suis approchée et j’ai posé la main sur son dos.
Je ne me le pardonne toujours pas. Ce n’est pas d’avoir eu pitié que je m’en veux. C’est d’avoir été soulagée.
Parce que c’est ce qui s’est passé, à cette seconde-là, et il faut que je l’écrive : quand il s’est effondré, j’ai été soulagée. Sa douleur était quelque chose que je savais traiter. Depuis dimanche matin j’étais devant un mur lisse, une horreur sans prise, onze conversations et une logistique de parking. Et là, d’un coup, il y avait un homme qui souffrait, et ça, je sais faire.
On est restés par terre un long moment. À un moment j’ai réalisé que c’était moi qui le consolais et que ça ne m’avait même pas frappée.
–––
Il a fallu que ce soit très tard, presque minuit, pour que j’arrive à dire l’autre chose.
Il s’était calmé. Il avait cette voix rauque et douce d’après, il tenait ma main, il parlait de thérapie, il disait qu’il allait chercher quelqu’un dès la semaine suivante. Il disait qu’il ferait tout. Il le pensait. Je veux être précise là-dessus, parce que c’est le nœud de toute cette histoire : à cette seconde-là, il le pensait de toutes ses forces.
Et j’ai dit :
— Il y a une phrase, dans la conversation de fin novembre.
Il a fermé les yeux.
— Quelqu’un te demande ce que tu prends comme précautions. Tu réponds que tu n’aimes pas ça et que tu fais attention aux gens que tu choisis.
Silence.
— Depuis quatorze mois, Noah. Et après, tu rentres et tu te couches à côté de moi.
Il a rouvert les yeux et il a dit une chose que je n’ai pas oubliée. Il a dit :
— Mais j’ai jamais rien attrapé.
J’ai retiré ma main.
Je crois que c’est à cette seconde précise, plus qu’à la bannière violette, plus qu’aux quatorze mois, que quelque chose s’est décroché en moi et n’est jamais revenu se raccrocher.
— Tu n’en sais rien.
— Je le saurais.
— Non. Tu ne le saurais pas. C’est exactement le principe.
— J’ai jamais été malade de ma vie, Mathilde, j’ai une santé de…
— Tu vends des assurances.
Il s’est arrêté net.
— Tu vends des assurances. Tu passes tes journées à expliquer à des gens que le fait qu’il ne se soit rien passé jusqu’ici ne veut rien dire du tout. Tu me racontes les Perrin et leur dépôt en zone inondable, tu lèves les yeux au ciel, tu dis que les gens ne calculent pas le risque.
Ma voix ne tremblait pas. Elle était basse et parfaitement égale et je m’entendais parler comme on écoute quelqu’un d’autre.
— Sauf que les Perrin, eux, ils inondent que leur propre stock.
–––
Il a proposé d’aller se faire dépister le lendemain.
Il l’a proposé lui-même, tout de suite, sans que j’aie à le demander, et il a pris son téléphone devant moi pour chercher les horaires du centre. Il voulait me montrer qu’il le faisait. Il m’a tendu l’écran avec l’adresse et les heures d’ouverture comme on tend un devoir corrigé.
J’ai regardé l’écran et j’ai pensé : il croit qu’il vient de réparer quelque chose.
Le lendemain, je suis allée me faire dépister de mon côté. Je n’en ai rien dit. J’ai posé une demi-journée en invoquant un rendez-vous administratif et je suis allée dans un centre à trois quarts d’heure de train, dans une ville où je ne connais personne, parce que je suis enseignante dans une petite ville et que la mère d’un de mes élèves travaille au laboratoire d’ici.
Ça a duré quarante minutes. Un questionnaire, une prise de sang, deux prélèvements, une infirmière d’une cinquantaine d’années qui m’a expliqué les choses avec une simplicité que je n’oublierai pas. Elle m’a dit qu’on allait tout chercher. Elle m’a dit que certains résultats seraient là en quelques jours et que pour d’autres, il faudrait refaire un contrôle plus tard, parce qu’il existe une période où l’on peut être contaminée sans que le test le voie encore.
Je lui ai demandé combien de temps.
Elle m’a dit six semaines pour être raisonnablement sûre, trois mois pour être tranquille.
Je suis restée assise dans la salle d’attente une bonne minute après, mon manteau sur les genoux.
Trois mois. On était le 20 décembre. Ça faisait le 20 mars.
Le mariage était le 27 juin.
Dans le train du retour, j’ai regardé la campagne blanche défiler et j’ai fait un calcul que je n’aurais jamais imaginé faire de ma vie : j’ai calculé le temps qu’il me faudrait pour savoir si mon corps allait bien, et j’ai constaté que ce délai n’appartenait plus qu’à lui. Il avait décidé pour nous deux. Sans jamais poser la question. Sans une seule fois, en quatorze mois, se dire qu’il y avait quelqu’un à consulter.
Je suis rentrée. Il avait fait à manger, il avait mis la table, il avait acheté des fleurs.
Il m’a montré son papier du centre, l’attestation de passage, comme un enfant qui rapporte un mot signé.
J’ai dit que c’était bien.
Je n’ai pas dit que j’y étais allée aussi. Je ne sais toujours pas pourquoi.
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Wouaww..
Cet écrit est juste incro👍🏻👍🏻👍🏻💖
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