Le Contrat - Chapitre 50: Deux lettres
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 12-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le manque arriva le troisième jour.
Pas avant. Les deux premiers, je fonctionnai très bien. J’allai travailler, je fis mes dossiers, je dormis chez Anaïs, et je me dis que ce serait plus simple que prévu.
Le mercredi soir, à dix-sept heures douze, mon téléphone ne vibra pas.
Ce fut ça. Un téléphone qui ne vibre pas, à une heure précise, un mercredi ordinaire. Je le sortis de ma poche, je regardai l’écran noir, et quelque chose s’ouvrit dans ma poitrine avec une violence qui me fit poser les mains à plat sur le bureau.
Onze mois. Onze mois pendant lesquels mon corps entier avait été organisé autour de cette heure-là.
Le manque ne ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé. Ce n’était pas un chagrin. C’était physique, bas, installé quelque part sous le sternum, une sensation de vide actif, comme si un organe avait été retiré et que le corps continuait à envoyer des signaux vers l’endroit où il n’était plus.
Je me surpris trois fois cette semaine-là à vérifier mon téléphone sans raison.
Une fois, en rentrant, mes jambes m’emmenèrent vers le mauvais arrêt de tram. Je m’en aperçus au bout de deux stations.
Une autre nuit, je me réveillai à trois heures avec une envie si nette de monter les cinq étages que je restai assise sur le bord du lit pendant vingt minutes, dans le noir, les pieds sur le parquet froid, à attendre que ça passe.
Ça ne passait pas. Ça diminuait, par vagues, et ça revenait.
Anaïs fut parfaite, et ce fut très dur pour elle.
Je m’en rendis compte au bout d’une dizaine de jours. Je pleurais dans sa cuisine, un soir, pour une raison que je ne pouvais pas expliquer sans lui faire mal, et je vis passer quelque chose sur son visage.
Je pleurais une autre femme dans sa cuisine, et elle me tendait un mouchoir.
— Anaïs.
— Ça va.
— Non, ça ne va pas.
Elle s’assit en face de moi.
— Tu veux la vérité ?
— Oui.
— La vérité c’est que oui, ça me coûte. Ça me coûte énormément.
Elle posa ses mains à plat sur la table.
— Et la vérité c’est aussi que si tu allais bien, je serais beaucoup plus inquiète. On ne sort pas de onze mois de ça en trois jours avec un grand sourire. Si tu me disais que ça va, je saurais que tu me mens.
Elle haussa les épaules.
— Alors je préfère celle qui pleure.
Elle ne me dit jamais je te l’avais dit. Pas une fois. Elle en aurait eu le droit, elle avait tout vu venir depuis le premier soir au Comptoir, elle m’avait prévenue au moins six fois avec des mots très clairs.
Elle ne le dit jamais.
C’est peut-être la chose la plus généreuse qu’on ait faite pour moi de toute ma vie.
Au bureau, il fallait la croiser.
C’était le pire. Pas les nuits, pas le manque : les couloirs.
Elle était irréprochable. Absolument irréprochable, et c’était insupportable.
Elle me saluait d’un signe de tête en croisant ma trajectoire. Elle me transmettait ses dossiers par mail, avec la même syntaxe qu’avant, sans une inflexion. Elle m’appelait Éloïse devant les autres, du même ton neutre qu’elle employait pour tout le monde.
Une fois, en réunion, elle me demanda de reprendre un tableau pour le lendemain. Je dis oui, Madame Steiner. Elle dit merci. Personne autour de la table ne remarqua quoi que ce soit.
Nous étions douze dans cette pièce, et deux d’entre nous savaient.
Une autre fois, on se retrouva seules dans l’ascenseur.
Sept étages. Elle regarda les portes. Je regardai les portes. Il n’y eut pas un mot, pas un regard, et à un moment je vis dans le reflet poli des portes qu’elle avait fermé les yeux une seconde.
Les portes s’ouvrirent au rez-de-chaussée.
— Bonne soirée, dit-elle.
— Bonne soirée, Madame Steiner.
Elle sortit la première.
Et je restai dans la cabine dix secondes de plus, à respirer bas, exactement comme elle me l’avait appris.
Le poste de Nantes fut annulé le lendemain de notre dernière soirée.
Un mail de la DRH, à onze heures du matin, informant Anaïs que la réorganisation du pôle communication était suspendue et que son poste restait inchangé.
Elle avait tenu parole. Évidemment qu’elle avait tenu parole.
Il n’y eut aucune conséquence. Aucune évaluation dégradée, aucun dossier bloqué, aucun silence bizarre dans les couloirs. Rien.
Ce fut Julien qui posa la bonne question, un dimanche, dans son studio de vingt-deux mètres carrés.
— Elle a rien fait, dit-il. Vraiment rien ?
— Rien.
Il siffla entre ses dents.
— Ça alors.
Il resta silencieux un moment, en regardant sa plante qu’il avait fini par apprendre à ne pas noyer.
— Tu sais ce que ça veut dire ? dit-il.
— Dis-moi.
— Ça veut dire que j’avais raison. T’es pas Julien. Moi elle m’a lâché parce que ça lui coûtait rien.
Il eut ce sourire un peu tordu.
— Toi elle te lâche pas, et elle te détruit pas non plus. Elle fait rien. C’est probablement le truc le plus dur qu’elle ait fait de sa vie.
Il se leva pour remettre de l’eau chaude dans la théière.
— J’ai un dernier conseil, dit-il de dos. Après j’arrête, je deviens chiant.
— Vas-y.
— Pars du boulot.
Il se retourna.
— Sérieusement. Je sais que tu veux prouver que t’es capable de rester, que c’est vivable, que t’as pas besoin de fuir.
Il posa la théière.
— Mais tant que tu la vois tous les jours, tu guéris pas. Tu tiens. C’est pas pareil.
J’y pensai pendant deux semaines.
Le raisonnement de Julien était juste, et il y en avait un autre par-dessus, plus froid, que je formulai un soir en marchant.
Tant que je travaillais là, elle avait un levier sur moi. Le salaire, l’évaluation, les références. Elle ne s’en servirait pas, j’en étais certaine, et ma certitude ne changeait rien à l’affaire. Ce qui comptait, ce n’était pas qu’elle ne s’en serve pas. C’était qu’elle le puisse.
Onze mois à vivre dans une pièce dont quelqu’un d’autre tenait la clé m’avaient au moins appris ça.
J’en parlai à Anaïs un dimanche soir.
— Je vais démissionner, dis-je.
Elle ne parut pas surprise.
— D’accord.
— C’est tout ?
— Non, dit-elle. Je démissionne aussi.
Je la regardai.
— Anaïs, non. Ton poste est sauvé, elle ne te touchera pas, tu n’as aucune raison de…
— Éloïse.
Elle posa son livre.
— Réfléchis deux secondes. Si tu pars et que je reste, il se passe quoi ?
— Rien. Elle a donné sa parole.
— Elle a donné sa parole tant que tu es là.
Le silence tomba dans la pièce.
— Je ne dis pas qu’elle la reprendrait, dit Anaïs. Je n’en sais rien et je m’en fous. Je dis que je resterais dans une boîte dirigée par une femme qui a créé un poste en une nuit pour m’envoyer à six cents kilomètres. Tous les matins. En croisant son visage.
Elle secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas une preuve de courage de rester, c’est juste bête.
Elle reprit son livre, l’ouvrit à sa page.
— Et puis j’en avais marre de toute façon. Cyril me fatigue.
On écrivit les lettres un samedi matin, sur la table de la cuisine, avec du café.
Deux lettres. La même longueur, la même formule, la même absence totale de motif. Je vous informe de ma décision de démissionner du poste que j’occupe au sein de l’entreprise. Conformément aux dispositions applicables, j’effectuerai le préavis prévu.
Deux phrases. Rien d’autre.
Anaïs relut la mienne.
— T’es sûre de vouloir rien mettre ?
— Qu’est-ce que je mettrais ?
Elle réfléchit.
— T’as raison. Rien.
On les imprima. On les signa.
Et le lundi matin, à neuf heures, on monta ensemble.
C’est le seul moment où on a fait quelque chose ensemble, publiquement, dans ce bâtiment.
Onze mois de distance parfaite, de trajectoires calculées, de saluts neutres au-dessus des écrans. On n’était jamais arrivées ensemble, jamais reparties ensemble, jamais restées plus de deux minutes côte à côte dans un couloir.
Et là, on traversa l’open space côte à côte, chacune avec une enveloppe à la main, jusqu’à l’escalier du dernier étage.
Personne ne comprit. Cyril leva à peine les yeux.
Devant la porte, Anaïs me regarda.
— Prête ?
— Non.
— Parfait.
Je frappai deux coups.
— Entrez.
Elle était derrière son bureau, lunettes sur le nez, un stylo à la main.
Elle leva les yeux.
Et je vis, très exactement, le moment où elle comprit.
Ce ne fut pas quand elle nous vit toutes les deux. Ce fut une demi-seconde plus tard, quand son regard descendit sur les deux enveloppes, une dans chaque main, identiques.
Elle retira ses lunettes.
Il n’y avait rien à dire, et pendant quelques secondes, personne ne dit rien.
Elle regarda Anaïs.
Ce fut la première fois qu’elle la regardait vraiment, en sachant. Cette femme dont elle avait lu le nom sur une boîte aux lettres un soir de jeudi, dans le froid, sur un trottoir. Cette femme qu’elle avait essayé d’envoyer à six cents kilomètres.
Anaïs soutint le regard sans ciller.
— Madame Steiner, dit-elle. Ma démission.
Elle posa l’enveloppe sur le bureau.
— Madame Steiner, dis-je à mon tour.
Je posai la mienne à côté.
Deux enveloppes blanches, côte à côte, sur un bureau parfaitement rangé.
Madame Stella les regarda un long moment.
Puis elle reprit son stylo, ouvrit la première, la lut jusqu’au bout, et signa. Elle ouvrit la seconde, la lut, et signa.
Deux signatures. Elle ne demanda rien. Pas un motif, pas une explication, pas un délai de réflexion.
Elle avait dit qu’elle signerait le jour même.
— C’est fait, dit-elle.
Elle reposa le stylo bien parallèle au bord du sous-main.
— Les ressources humaines vous contacteront pour les modalités. Vos préavis courent à partir d’aujourd’hui.
Sa voix était parfaitement professionnelle.
— Je vous remercie toutes les deux du travail accompli.
Anaïs hocha la tête.
— Merci, Madame Steiner.
Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et s’arrêta sur le seuil.
Elle attendait. Elle savait.
Je restai.
Madame Stella et moi, dans ce bureau, avec deux lettres signées entre nous.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.
— Vous partez ensemble, dit-elle enfin.
— Oui.
— C’est une bonne décision.
Elle le dit sans ironie. Elle le pensait.
— Il y a un cabinet de conseil en communication, dit-elle, deux rues derrière la place. Ils recrutent. Le directeur associé me doit un service depuis quatre ans.
Elle releva les yeux.
— Ne le prenez pas mal. Je ne vous propose rien. Je vous donne une information.
— Je sais.
— Bien.
Un silence.
Et elle ajouta, très bas :
— Je ne passerai aucun appel. Ni dans un sens ni dans l’autre. Vous avez ma parole.
Ma gorge se serra.
Parce que c’était le seul cadeau qu’elle pouvait encore me faire, et que c’était énorme, et qu’elle savait que je savais.
— Merci, dis-je.
Elle hocha la tête.
Je me tournai vers la porte.
— Éloïse.
Je m’arrêtai, la main sur la poignée.
Elle avait les mains posées à plat sur le bureau, très droite dans son fauteuil, avec ses taches de rousseur et ses yeux verts et sa frange asymétrique parfaitement en place.
— Sois heureuse, dit-elle.
Ce fut tout.
Deux mots, dits d’une voix qui ne tremblait pas, par une femme qui n’avait jamais rien souhaité à personne.
Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas.
Je sortis et je refermai la porte.
Dans le couloir, Anaïs m’attendait, adossée au mur. Elle vit mon visage et ne demanda rien.
Elle me prit simplement la main, dans un couloir de moquette grise, à trois mètres de la porte, et on descendit l’escalier ensemble.
Le préavis dura deux mois.
Ce furent deux mois étranges, suspendus, où tout continuait exactement pareil en sachant que tout était fini. Je préparai mes dossiers, je formai la personne qui me remplacerait, je vidai mes tiroirs par petites quantités pour que ça ne se voie pas.
Madame Stella et moi eûmes exactement le nombre d’échanges professionnels nécessaires. Pas un de plus, pas un de moins.
Le dernier jour, elle n’était pas là. Un déplacement, une réunion à l’extérieur, quelque chose. Je ne sus jamais si c’était volontaire.
Nadia m’offrit une plante à l’accueil et me serra dans ses bras. Cyril fit un commentaire qu’il crut drôle. Marc me dit au revoir sans lever les yeux de son écran, ce qui était sa façon à lui d’être ému.
Je posai mon badge sur le comptoir.
Bip.
Les portes s’ouvrirent, et je sortis.
Ce soir-là, on but une bouteille sur le canapé, en survêtement, sans avoir rien prévu.
Anaïs parlait d’un truc, un entretien qu’elle avait décroché, et je la regardais parler.
Et ça vint tout seul.
— Anaïs.
— Mmh ?
— Je t’aime.
Elle s’arrêta au milieu de sa phrase.
Elle posa son verre.
— Ça fait sept mois que j’attends que tu dises ça, dit-elle.
— Je sais.
— Sept mois, Éloïse.
— Je sais. Je n’y arrivais pas.
— Pourquoi maintenant ?
Je réfléchis vraiment, parce que la question méritait mieux qu’une phrase toute faite.
— Parce que je n’avais rien à perdre à te le dire, dis-je. Et que j’ai passé un an à croire que dire les choses coûtait toujours quelque chose à quelqu’un.
Elle me regarda longtemps.
Puis elle se pencha et elle m’embrassa, et elle avait le goût du vin et de quelque chose que je ne saurais jamais nommer autrement que par son prénom.
— Je t’aime aussi, dit-elle contre ma bouche. Au cas où c’était pas clair.
— C’était assez clair.
— Bon.
Elle reprit son verre.
— Bref. Donc l’entretien, c’est jeudi.
Et elle continua sa phrase exactement où elle l’avait laissée.
Pas avant. Les deux premiers, je fonctionnai très bien. J’allai travailler, je fis mes dossiers, je dormis chez Anaïs, et je me dis que ce serait plus simple que prévu.
Le mercredi soir, à dix-sept heures douze, mon téléphone ne vibra pas.
Ce fut ça. Un téléphone qui ne vibre pas, à une heure précise, un mercredi ordinaire. Je le sortis de ma poche, je regardai l’écran noir, et quelque chose s’ouvrit dans ma poitrine avec une violence qui me fit poser les mains à plat sur le bureau.
Onze mois. Onze mois pendant lesquels mon corps entier avait été organisé autour de cette heure-là.
Le manque ne ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé. Ce n’était pas un chagrin. C’était physique, bas, installé quelque part sous le sternum, une sensation de vide actif, comme si un organe avait été retiré et que le corps continuait à envoyer des signaux vers l’endroit où il n’était plus.
Je me surpris trois fois cette semaine-là à vérifier mon téléphone sans raison.
Une fois, en rentrant, mes jambes m’emmenèrent vers le mauvais arrêt de tram. Je m’en aperçus au bout de deux stations.
Une autre nuit, je me réveillai à trois heures avec une envie si nette de monter les cinq étages que je restai assise sur le bord du lit pendant vingt minutes, dans le noir, les pieds sur le parquet froid, à attendre que ça passe.
Ça ne passait pas. Ça diminuait, par vagues, et ça revenait.
Anaïs fut parfaite, et ce fut très dur pour elle.
Je m’en rendis compte au bout d’une dizaine de jours. Je pleurais dans sa cuisine, un soir, pour une raison que je ne pouvais pas expliquer sans lui faire mal, et je vis passer quelque chose sur son visage.
Je pleurais une autre femme dans sa cuisine, et elle me tendait un mouchoir.
— Anaïs.
— Ça va.
— Non, ça ne va pas.
Elle s’assit en face de moi.
— Tu veux la vérité ?
— Oui.
— La vérité c’est que oui, ça me coûte. Ça me coûte énormément.
Elle posa ses mains à plat sur la table.
— Et la vérité c’est aussi que si tu allais bien, je serais beaucoup plus inquiète. On ne sort pas de onze mois de ça en trois jours avec un grand sourire. Si tu me disais que ça va, je saurais que tu me mens.
Elle haussa les épaules.
— Alors je préfère celle qui pleure.
Elle ne me dit jamais je te l’avais dit. Pas une fois. Elle en aurait eu le droit, elle avait tout vu venir depuis le premier soir au Comptoir, elle m’avait prévenue au moins six fois avec des mots très clairs.
Elle ne le dit jamais.
C’est peut-être la chose la plus généreuse qu’on ait faite pour moi de toute ma vie.
Au bureau, il fallait la croiser.
C’était le pire. Pas les nuits, pas le manque : les couloirs.
Elle était irréprochable. Absolument irréprochable, et c’était insupportable.
Elle me saluait d’un signe de tête en croisant ma trajectoire. Elle me transmettait ses dossiers par mail, avec la même syntaxe qu’avant, sans une inflexion. Elle m’appelait Éloïse devant les autres, du même ton neutre qu’elle employait pour tout le monde.
Une fois, en réunion, elle me demanda de reprendre un tableau pour le lendemain. Je dis oui, Madame Steiner. Elle dit merci. Personne autour de la table ne remarqua quoi que ce soit.
Nous étions douze dans cette pièce, et deux d’entre nous savaient.
Une autre fois, on se retrouva seules dans l’ascenseur.
Sept étages. Elle regarda les portes. Je regardai les portes. Il n’y eut pas un mot, pas un regard, et à un moment je vis dans le reflet poli des portes qu’elle avait fermé les yeux une seconde.
Les portes s’ouvrirent au rez-de-chaussée.
— Bonne soirée, dit-elle.
— Bonne soirée, Madame Steiner.
Elle sortit la première.
Et je restai dans la cabine dix secondes de plus, à respirer bas, exactement comme elle me l’avait appris.
Le poste de Nantes fut annulé le lendemain de notre dernière soirée.
Un mail de la DRH, à onze heures du matin, informant Anaïs que la réorganisation du pôle communication était suspendue et que son poste restait inchangé.
Elle avait tenu parole. Évidemment qu’elle avait tenu parole.
Il n’y eut aucune conséquence. Aucune évaluation dégradée, aucun dossier bloqué, aucun silence bizarre dans les couloirs. Rien.
Ce fut Julien qui posa la bonne question, un dimanche, dans son studio de vingt-deux mètres carrés.
— Elle a rien fait, dit-il. Vraiment rien ?
— Rien.
Il siffla entre ses dents.
— Ça alors.
Il resta silencieux un moment, en regardant sa plante qu’il avait fini par apprendre à ne pas noyer.
— Tu sais ce que ça veut dire ? dit-il.
— Dis-moi.
— Ça veut dire que j’avais raison. T’es pas Julien. Moi elle m’a lâché parce que ça lui coûtait rien.
Il eut ce sourire un peu tordu.
— Toi elle te lâche pas, et elle te détruit pas non plus. Elle fait rien. C’est probablement le truc le plus dur qu’elle ait fait de sa vie.
Il se leva pour remettre de l’eau chaude dans la théière.
— J’ai un dernier conseil, dit-il de dos. Après j’arrête, je deviens chiant.
— Vas-y.
— Pars du boulot.
Il se retourna.
— Sérieusement. Je sais que tu veux prouver que t’es capable de rester, que c’est vivable, que t’as pas besoin de fuir.
Il posa la théière.
— Mais tant que tu la vois tous les jours, tu guéris pas. Tu tiens. C’est pas pareil.
J’y pensai pendant deux semaines.
Le raisonnement de Julien était juste, et il y en avait un autre par-dessus, plus froid, que je formulai un soir en marchant.
Tant que je travaillais là, elle avait un levier sur moi. Le salaire, l’évaluation, les références. Elle ne s’en servirait pas, j’en étais certaine, et ma certitude ne changeait rien à l’affaire. Ce qui comptait, ce n’était pas qu’elle ne s’en serve pas. C’était qu’elle le puisse.
Onze mois à vivre dans une pièce dont quelqu’un d’autre tenait la clé m’avaient au moins appris ça.
J’en parlai à Anaïs un dimanche soir.
— Je vais démissionner, dis-je.
Elle ne parut pas surprise.
— D’accord.
— C’est tout ?
— Non, dit-elle. Je démissionne aussi.
Je la regardai.
— Anaïs, non. Ton poste est sauvé, elle ne te touchera pas, tu n’as aucune raison de…
— Éloïse.
Elle posa son livre.
— Réfléchis deux secondes. Si tu pars et que je reste, il se passe quoi ?
— Rien. Elle a donné sa parole.
— Elle a donné sa parole tant que tu es là.
Le silence tomba dans la pièce.
— Je ne dis pas qu’elle la reprendrait, dit Anaïs. Je n’en sais rien et je m’en fous. Je dis que je resterais dans une boîte dirigée par une femme qui a créé un poste en une nuit pour m’envoyer à six cents kilomètres. Tous les matins. En croisant son visage.
Elle secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas une preuve de courage de rester, c’est juste bête.
Elle reprit son livre, l’ouvrit à sa page.
— Et puis j’en avais marre de toute façon. Cyril me fatigue.
On écrivit les lettres un samedi matin, sur la table de la cuisine, avec du café.
Deux lettres. La même longueur, la même formule, la même absence totale de motif. Je vous informe de ma décision de démissionner du poste que j’occupe au sein de l’entreprise. Conformément aux dispositions applicables, j’effectuerai le préavis prévu.
Deux phrases. Rien d’autre.
Anaïs relut la mienne.
— T’es sûre de vouloir rien mettre ?
— Qu’est-ce que je mettrais ?
Elle réfléchit.
— T’as raison. Rien.
On les imprima. On les signa.
Et le lundi matin, à neuf heures, on monta ensemble.
C’est le seul moment où on a fait quelque chose ensemble, publiquement, dans ce bâtiment.
Onze mois de distance parfaite, de trajectoires calculées, de saluts neutres au-dessus des écrans. On n’était jamais arrivées ensemble, jamais reparties ensemble, jamais restées plus de deux minutes côte à côte dans un couloir.
Et là, on traversa l’open space côte à côte, chacune avec une enveloppe à la main, jusqu’à l’escalier du dernier étage.
Personne ne comprit. Cyril leva à peine les yeux.
Devant la porte, Anaïs me regarda.
— Prête ?
— Non.
— Parfait.
Je frappai deux coups.
— Entrez.
Elle était derrière son bureau, lunettes sur le nez, un stylo à la main.
Elle leva les yeux.
Et je vis, très exactement, le moment où elle comprit.
Ce ne fut pas quand elle nous vit toutes les deux. Ce fut une demi-seconde plus tard, quand son regard descendit sur les deux enveloppes, une dans chaque main, identiques.
Elle retira ses lunettes.
Il n’y avait rien à dire, et pendant quelques secondes, personne ne dit rien.
Elle regarda Anaïs.
Ce fut la première fois qu’elle la regardait vraiment, en sachant. Cette femme dont elle avait lu le nom sur une boîte aux lettres un soir de jeudi, dans le froid, sur un trottoir. Cette femme qu’elle avait essayé d’envoyer à six cents kilomètres.
Anaïs soutint le regard sans ciller.
— Madame Steiner, dit-elle. Ma démission.
Elle posa l’enveloppe sur le bureau.
— Madame Steiner, dis-je à mon tour.
Je posai la mienne à côté.
Deux enveloppes blanches, côte à côte, sur un bureau parfaitement rangé.
Madame Stella les regarda un long moment.
Puis elle reprit son stylo, ouvrit la première, la lut jusqu’au bout, et signa. Elle ouvrit la seconde, la lut, et signa.
Deux signatures. Elle ne demanda rien. Pas un motif, pas une explication, pas un délai de réflexion.
Elle avait dit qu’elle signerait le jour même.
— C’est fait, dit-elle.
Elle reposa le stylo bien parallèle au bord du sous-main.
— Les ressources humaines vous contacteront pour les modalités. Vos préavis courent à partir d’aujourd’hui.
Sa voix était parfaitement professionnelle.
— Je vous remercie toutes les deux du travail accompli.
Anaïs hocha la tête.
— Merci, Madame Steiner.
Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et s’arrêta sur le seuil.
Elle attendait. Elle savait.
Je restai.
Madame Stella et moi, dans ce bureau, avec deux lettres signées entre nous.
Elle ne dit rien pendant plusieurs secondes.
— Vous partez ensemble, dit-elle enfin.
— Oui.
— C’est une bonne décision.
Elle le dit sans ironie. Elle le pensait.
— Il y a un cabinet de conseil en communication, dit-elle, deux rues derrière la place. Ils recrutent. Le directeur associé me doit un service depuis quatre ans.
Elle releva les yeux.
— Ne le prenez pas mal. Je ne vous propose rien. Je vous donne une information.
— Je sais.
— Bien.
Un silence.
Et elle ajouta, très bas :
— Je ne passerai aucun appel. Ni dans un sens ni dans l’autre. Vous avez ma parole.
Ma gorge se serra.
Parce que c’était le seul cadeau qu’elle pouvait encore me faire, et que c’était énorme, et qu’elle savait que je savais.
— Merci, dis-je.
Elle hocha la tête.
Je me tournai vers la porte.
— Éloïse.
Je m’arrêtai, la main sur la poignée.
Elle avait les mains posées à plat sur le bureau, très droite dans son fauteuil, avec ses taches de rousseur et ses yeux verts et sa frange asymétrique parfaitement en place.
— Sois heureuse, dit-elle.
Ce fut tout.
Deux mots, dits d’une voix qui ne tremblait pas, par une femme qui n’avait jamais rien souhaité à personne.
Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas.
Je sortis et je refermai la porte.
Dans le couloir, Anaïs m’attendait, adossée au mur. Elle vit mon visage et ne demanda rien.
Elle me prit simplement la main, dans un couloir de moquette grise, à trois mètres de la porte, et on descendit l’escalier ensemble.
Le préavis dura deux mois.
Ce furent deux mois étranges, suspendus, où tout continuait exactement pareil en sachant que tout était fini. Je préparai mes dossiers, je formai la personne qui me remplacerait, je vidai mes tiroirs par petites quantités pour que ça ne se voie pas.
Madame Stella et moi eûmes exactement le nombre d’échanges professionnels nécessaires. Pas un de plus, pas un de moins.
Le dernier jour, elle n’était pas là. Un déplacement, une réunion à l’extérieur, quelque chose. Je ne sus jamais si c’était volontaire.
Nadia m’offrit une plante à l’accueil et me serra dans ses bras. Cyril fit un commentaire qu’il crut drôle. Marc me dit au revoir sans lever les yeux de son écran, ce qui était sa façon à lui d’être ému.
Je posai mon badge sur le comptoir.
Bip.
Les portes s’ouvrirent, et je sortis.
Ce soir-là, on but une bouteille sur le canapé, en survêtement, sans avoir rien prévu.
Anaïs parlait d’un truc, un entretien qu’elle avait décroché, et je la regardais parler.
Et ça vint tout seul.
— Anaïs.
— Mmh ?
— Je t’aime.
Elle s’arrêta au milieu de sa phrase.
Elle posa son verre.
— Ça fait sept mois que j’attends que tu dises ça, dit-elle.
— Je sais.
— Sept mois, Éloïse.
— Je sais. Je n’y arrivais pas.
— Pourquoi maintenant ?
Je réfléchis vraiment, parce que la question méritait mieux qu’une phrase toute faite.
— Parce que je n’avais rien à perdre à te le dire, dis-je. Et que j’ai passé un an à croire que dire les choses coûtait toujours quelque chose à quelqu’un.
Elle me regarda longtemps.
Puis elle se pencha et elle m’embrassa, et elle avait le goût du vin et de quelque chose que je ne saurais jamais nommer autrement que par son prénom.
— Je t’aime aussi, dit-elle contre ma bouche. Au cas où c’était pas clair.
— C’était assez clair.
— Bon.
Elle reprit son verre.
— Bref. Donc l’entretien, c’est jeudi.
Et elle continua sa phrase exactement où elle l’avait laissée.
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Merci Nico.
Mais ça n’est pas encore l’épilogue. Celui-ci sera publié demain.
Mais ça n’est pas encore l’épilogue. Celui-ci sera publié demain.
On va avoir un manque.
Bel épilogue
Nico
Nico
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