Le Contrat - Chapitre 41: Le clochard

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 29-08-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le samedi matin, je me réveillai heureuse.

Ça arriva sans prévenir, comme une chose qu’on avait oublié possible. J’ouvris les yeux et il y avait la lumière pâle de janvier sur le plafond d’Anaïs, l’odeur du café qu’elle avait déjà lancé, et le poids de son bras en travers de mon ventre, lourd et chaud, encore endormi.

Je restai immobile un moment, à écouter sa respiration dans mon dos.

Rien ne me faisait mal. C’était la première chose que je remarquai, et ça me parut presque étrange : rien ne me faisait mal. Les marques avaient fini par partir. Le corps s’était réparé. Et dans ce lit, ce matin-là, il n’y avait aucune tension, aucune convocation, aucun compte à rendre. Juste un samedi.

Anaïs remua, resserra son bras autour de moi.

— T’es réveillée, marmonna-t-elle contre ma nuque.

— Depuis cinq minutes.

— T’aurais dû me réveiller.

— J’aimais bien t’écouter dormir.

Elle rit, un rire ensommeillé, et déposa un baiser entre mes omoplates.

— Le café va être imbuvable, dit-elle sans faire mine de bouger. Je l’ai lancé y a vingt minutes et je me suis rendormie.

— On s’en fiche.

— On s’en fiche.

On resta là, encore, longtemps. Puis elle se leva, revint avec deux tasses de café effectivement imbuvable, et on le but quand même, assises dans le lit, adossées au mur, les jambes emmêlées.

Elle me raconta un rêve absurde qu’elle avait fait. Je me moquai de la fin, qui n’avait aucun sens. Elle défendit son rêve avec un sérieux feint qui me fit rire jusqu’à ce que le café menace de déborder.

À un moment, elle posa sa tasse, tourna la tête vers moi, et me regarda. Simplement. Ce regard qu’elle m’avait promis, celui qui ne demandait rien.

— Quoi ? dis-je.

— Rien. Je te regarde.

Et je sentis, dans ma poitrine, ce mot que je n’arrivais toujours pas à dire monter jusqu’à la limite, puis redescendre. Mais il était là. Elle le savait, je crois. Elle sourit, reprit sa tasse, et n’insista pas.

C’était un bon matin. Un des meilleurs depuis longtemps.

Je m’en souviendrais, plus tard, comme du dernier moment simple avant que les choses se compliquent.

Ce fut le mardi suivant, en rentrant du travail.

Il était là. Même mur, même lampadaire, même carton. Il faisait nuit et froid, cette obscurité de janvier qui tombe trop tôt.

Je m’étais préparée, cette fois. J’avais décidé de ne pas ralentir, de ne pas croiser son regard, de passer sans lui donner prise à ce malaise qu’il installait à chaque fois. Je fixai un point devant moi et j’avançai.

Je passai à sa hauteur.

Et j’entendis, très bas, presque couvert par le bruit de la rue, un son.

Deux syllabes, peut-être. Ou une seule. Quelque chose qui aurait pu être mon nom. Mon ancien nom. Celui que plus personne ne prononçait.

Ou rien du tout. Le raclement d’un pneu sur la chaussée mouillée, un mot lancé à quelqu’un d’autre, le bruit du monde qui se réarrange au hasard.

Je ne m’arrêtai pas. Mes jambes continuèrent toutes seules, mécaniquement, trois pas, quatre, cinq.

Mais le son me suivit.

Parce que si c’était bien ce que je croyais avoir entendu, alors ça n’avait aucun sens. Personne ne m’appelait plus comme ça. Personne. Depuis des mois, j’étais Éloïse, partout, dans tous les systèmes, dans toutes les bouches, sur toutes les plaques. L’autre prénom n’existait plus. On l’avait effacé, remplacé, rendu impossible à prononcer sous peine de sanction. C’était un prénom mort.

Et il m’avait semblé, l’espace d’une seconde, l’entendre sortir de sous ce lampadaire.

Ou pas. Je n’en étais pas sûre. Et c’était bien ça le pire : ne pas en être sûre, et ne pas pouvoir vérifier sans me retourner, sans m’arrêter, sans ouvrir une porte que je n’étais pas prête à ouvrir.

Je montai dans le tram. Je ne le regardai pas par la vitre.

Mais tout le trajet, ce son incertain tourna dans ma tête, insistant, refusant de se dissoudre. Deux syllabes, peut-être, prononcées par un inconnu, qui ressemblaient à un nom que le monde entier avait cessé d’utiliser.

Je rentrai chez moi. Je ne dormis pas bien.

Ça me frappa le lendemain, au bureau, à un moment où je ne pensais à rien.

J’étais à mon poste, en train de classer des factures, une tâche mécanique et vide. Mes doigts trhuaient les feuilles. Mon esprit flottait.

Et soudain, sans transition, sans raison, l’image se forma. Le visage sous le bonnet. La barbe. Les yeux. Je les avais vus trois fois maintenant, de plus en plus longuement, et mon cerveau, en tâche de fond, avait continué de travailler dessus sans me le dire. Il avait retiré la barbe. Enlevé la crasse. Creusé les joues dans l’autre sens, remis du poids, de la lumière, une chemise, une cravate.

Et le nom arriva d’un coup, avec une évidence qui me coupa le souffle.

Julien.

Je lâchai la facture que je tenais.

Le clochard, c’était Julien.

Julien qui m’avait demandé si j’allais bien. Julien et son café, n’importe quand. Julien dans les toilettes du troisième étage, ses mains qui tremblaient sur mes hanches, son sourire maladroit. Julien qui avait disparu du jour au lendemain, chaise vide, message court, c’était mieux ainsi, pour tout le monde je crois.

Il n’appelait pas au hasard. Il ne connaissait pas un prénom mort par accident. Il m’avait reconnue, lui, sous la coupe et les mèches et le tailleur, il avait reconnu Éloi là où plus personne ne le voyait, parce qu’il m’avait connue quand j’étais encore Éloi.

Il me regardait comme quelqu’un qui reconnaît.

Parce qu’il reconnaissait.

Je restai figée devant mon écran, la facture par terre à mes pieds, incapable de bouger.

Comment ? Comment était-ce possible ? Il était parti il y a quoi, trois mois ? Quatre ? Un cadre, un poste, une mallette, une vie rangée. Et en quelques mois, il était sous un lampadaire, sur un carton, avec un duvet et une bouteille en plastique. On ne tombe pas si vite. Ça ne se peut pas. Sauf que ça se pouvait, visiblement, puisque c’était arrivé.

Et si c’était arrivé si vite, alors ce n’était pas seulement un licenciement.

Quelque chose avait accéléré la chute. Quelqu’un, peut-être.

Cette pensée me glaça.

Je ramassai la facture. Mes mains tremblaient. Je passai le reste de la journée à faire semblant de travailler, avec dans le ventre un poids qui grossissait d’heure en heure.

Le soir, je cherchai Julien des yeux dès la sortie du bâtiment.

J’avais décidé, dans l’ascenseur, que cette fois je m’arrêterais. Que je m’accroupirais devant lui, que je le regarderais vraiment, que je lui parlerais. Que je réparerais quelque chose, ou au moins que j’essaierais.

Je remontai la rue jusqu’au bâtiment d’angle.

Le lampadaire orange était là. Le mur était là.

Julien n’y était pas.

Pas de carton. Pas de duvet. Pas de bouteille. Rien. Comme s’il n’avait jamais été là, comme si je l’avais inventé, ces trois fois, sous cette lumière.

Je restai un moment à fixer l’emplacement vide. Un passant me contourna avec un regard méfiant.

Une inquiétude nouvelle s’installa, plus vive que le malaise des jours précédents. Et s’il ne revenait pas ? S’il avait changé de rue, de quartier, de ville ? S’il lui arrivait quelque chose, dehors, par ce froid, et que je ne le revoyais jamais, et que je restais avec ce prénom mort qu’il avait prononcé et cette culpabilité que je ne pourrais jamais poser nulle part ?

Je marchai jusqu’au tram, la gorge serrée.

Anaïs comprit avant que j’aie fini la première phrase.

— Julien ? dit-elle en reposant sa fourchette. Julien du service commercial ?

— Oui.

— À la rue ?

— Sous un lampadaire, à trois cents mètres du bureau. Ça fait trois fois que je le croise sans le reconnaître. Hier il m’a appelée Éloi.

Elle resta silencieuse un moment, le visage grave. Elle l’avait connu, elle aussi. Ils avaient travaillé dans le même open space pendant des mois. Elle savait qui il était, ce qu’il valait, la vie qu’il menait avant.

Et je lui avais déjà tout raconté, au Comptoir, ce soir-là : les toilettes, la relation, la disparition soudaine, mes soupçons sur Madame Stella. Elle n’avait pas besoin que je réexplique. Elle assemblait les pièces en même temps que moi.

— Tu penses que c’est elle, dit-elle. Pas une question.

— Je pense qu’un licenciement ne met pas quelqu’un à la rue en trois mois. Pas quelqu’un comme lui. Il avait un appartement, un salaire, des collègues. Pour tomber aussi vite, il faut autre chose. Il faut que quelqu’un ait tout coupé en même temps.

Anaïs reposa sa fourchette, s’essuya la bouche, réfléchit.

— Qu’est-ce que tu veux faire ? dit-elle.

— Je ne sais pas. Je l’ai cherché ce soir, il n’était plus là. J’ai eu peur de ne jamais le revoir.

Elle me regarda. Puis elle dit, avec cette simplicité pratique qui la définissait :

— Alors voilà ce qu’on fait. La prochaine fois que tu le vois, tu l’arrêtes. Tu ne réfléchis pas, tu l’arrêtes, et tu me l’amènes ici.

— Anaïs…

— Non, écoute. On lui fait couler un bain, on lui donne à manger, on le laisse dormir au chaud une nuit. C’est pas compliqué. C’est même la seule chose sensée à faire.

— Tu ne le connais presque pas.

— Je le connais assez. Et surtout, dit-elle en posant sa main sur la mienne, c’est quelqu’un à qui il est peut-être arrivé un truc terrible à cause de toi. Sans que tu l’aies voulu. Tu peux pas laisser passer ça. Toi, tu peux pas.

Je la regardai, et une fois de plus le mot que je n’arrivais pas à dire monta jusqu’à ma gorge.

— D’accord, dis-je à la place. La prochaine fois, je l’amène ici.

— La prochaine fois, répéta-t-elle. Et il sera plus à la rue ce soir-là.

Madame Stella n’avait plus écrit depuis huit jours.

Huit jours de silence complet. Pas de convocation, pas de message, rien depuis cette session vidée où elle s’était arrêtée au milieu d’un geste sans savoir quoi faire de moi. Au bureau, elle restait Madame Steiner, distante et correcte. Mais le fil qui nous reliait le soir s’était tu, et ce silence-là commençait à peser d’une manière nouvelle.

Le jeudi, on me demanda de lui porter un dossier. Le comité de direction du lendemain, des documents à faire signer avant dix-huit heures.

Je montai. Je frappai. Elle me dit d’entrer.

Elle était à son bureau, lunettes sur le nez, un stylo à la main. Elle leva à peine les yeux.

— Posez là, dit-elle en désignant un coin du bureau.

Je posai le dossier. Mais je ne partis pas.

Elle le remarqua. Elle releva la tête, retira ses lunettes, attendit.

C’était le moment. Il n’y en aurait peut-être pas de meilleur, cette pièce neutre, ce cadre professionnel où elle ne pouvait rien me faire, où j’étais protégée par les murs mêmes qu’elle avait dressés.

— J’ai une demande, dis-je.

— Je vous écoute.

Je pris une inspiration.

— J’aimerais que vous retiriez la cage.

Le silence tomba.

Elle me regarda longtemps, le visage parfaitement immobile, ce visage que je connaissais par cœur et que je n’arrivais toujours pas à lire quand elle décidait de le fermer.

— C’est important pour moi, ajoutai-je. Ce n’est pas… je ne demande rien d’autre. Juste ça.

Elle reposa son stylo. Elle joignit les mains sur le bureau.

Et elle dit, d’une voix parfaitement plate :

— Votre vie privée ne concerne pas l’entreprise.

Le coup me traversa avec une précision chirurgicale.

C’était ma phrase. Celle que je lui avais jetée au visage dans ce même bureau, quelques semaines plus tôt, pour lui refuser le nom d’Anaïs. Elle me la retournait, mot pour mot, avec le même calme glacé, le même sourire absent.

Sauf que dans ma bouche, cette phrase avait servi à protéger quelque chose. Dans la sienne, elle servait à refuser. À garder. À me signifier que la cage n’était pas une affaire de bureau, qu’elle relevait d’un autre cadre, le sien, celui où je n’avais aucun mur pour me protéger.

Elle remit ses lunettes. Reprit son stylo.

— Ce sera tout ? dit-elle, sans lever les yeux.

Je restai une seconde de plus, la gorge nouée.

— Oui, Madame Steiner.

Je sortis. La porte se referma derrière moi avec son déclic propre.

Et dans le couloir, je compris deux choses en même temps.

La première, c’est qu’elle ne me rendrait pas mon corps facilement. La cage, c’était sa dernière prise, et elle le savait.

La seconde, c’est que pour la récupérer, il allait falloir sortir de son cadre à elle. Le bureau ne suffirait pas. Les murs qui me protégeaient étaient aussi les murs qui la protégeaient, elle.

Il faudrait aller ailleurs. Trouver un autre terrain.

Ou partir.

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