Le Contrat - Chapitre 32: Trois graines
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 32 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 127 882 visites.
Cette histoire de sexe a été affichée 242 fois depuis sa publication.
Couleur du fond :
Le Contrat - Chapitre 32: Trois graines
Quelques jours avaient passé depuis Naïma.
Je n’en avais parlé à personne, évidemment. Ce n’était pas un secret que je gardais contre Madame Stella cette fois, pas une revendication, pas une preuve à brandir. C’était simplement quelque chose qui m’appartenait et que je n’avais pas envie de mettre entre les mains de qui que ce soit. Une soirée, un appartement chaud et encombré, une main généreuse, un plaisir que je ne savais pas mon corps capable d’atteindre. Je le portais discrètement, comme on porte une pièce de monnaie dans une poche, sans la sortir, juste pour savoir qu’elle est là.
Et peut-être que ça changeait quelque chose dans ma façon d’être au bureau ce midi-là.
Le café s’appelait quelque chose de simple, un nom de rue ou de quartier, le genre d’endroit qui n’a pas besoin d’exister sur Instagram pour exister vraiment. Anaïs l’avait choisi sans hésiter, comme quelqu’un qui connaît ses habitudes et n’a pas besoin de les justifier.
— J’y viens depuis trois ans, dit-elle en poussant la porte. Ils font le meilleur sandwich au thon de l’arrondissement et je sais que c’est pas glorieux comme critère mais c’est le mien.
Je ris. Pas le rire poli qu’on sort au bureau pour huiler les relations, le vrai, celui qui vient avant qu’on ait eu le temps de le décider.
On s’installa près de la fenêtre. Dehors, la rue avait cette animation tranquille des midis de semaine, les gens qui marchent vite, les livraisons, les pigeons indifférents. Anaïs commanda sans regarder la carte, ce qui m’impressionna légèrement. Je pris la même chose.
— Alors, dit-elle en posant ses coudes sur la table, t’as lu quelque chose de bien dernièrement ?
La question me prit par surprise, non pas par son contenu mais par sa façon de l’amener, directement, sans transition, comme si on avait déjà sauté la partie où on parle du boulot pour aller à ce qui intéresse vraiment.
— J’ai essayé de lire plusieurs choses, dis-je. Aucune n’a tenu plus de vingt pages.
— C’est un symptôme, ça. De quoi, je sais pas encore.
— Toi ?
Elle réfléchit une seconde, la tête légèrement penchée.
— Je relis des vieilles choses. Des trucs que j’avais lus à vingt ans et que je comprends autrement maintenant. C’est troublant. Comme si le livre avait changé.
— C’est toi qui as changé.
— Ouais. C’est ça qui est troublant.
Les sandwichs arrivèrent. Elle avait raison, c’était excellent, et je le lui dis, et elle eut ce sourire satisfait de quelqu’un dont le jugement vient d’être validé sur quelque chose d’important.
On parla. Pas du bureau, pas des dossiers, pas de Cyril ni de la note de service ni de rien qui appartenait à cet espace-là. Elle me parla d’un voyage qu’elle avait fait seule trois ans plus tôt, une semaine dans une ville dont elle ne parlait pas la langue, et de ce que ça avait produit en elle, cette solitude choisie dans un endroit inconnu. Je l’écoutai avec une attention que je n’avais pas à fabriquer. Elle parlait bien, avec cette précision décontractée des gens qui ont réfléchi à ce qu’ils vivent sans en faire une performance.
À un moment, elle dit quelque chose de drôle sur les pigeons portugais, une observation absurde et parfaitement construite, et je ris encore, vraiment, pour la deuxième fois en une heure.
Elle me regarda rire avec quelque chose dans les yeux que je ne sus pas identifier tout de suite. Une attention particulière, légère, qui n’avait pas la texture d’un regard de collègue.
Je baissai les yeux sur mon assiette.
On resta plus longtemps que prévu. Quand je regardai l’heure, il était treize heures quarante, ce qui voulait dire qu’on avait largement dépassé la pause réglementaire, et aucune de nous deux n’avait semblé s’en préoccuper.
— On va se faire remarquer, dis-je.
— Marc va pas le dire, et Cyril a pas intérêt, dit-elle simplement.
On paya, on sortit. Dans la rue, elle remit son écharpe avec des gestes rapides, souffla dans l’air froid pour voir son souffle.
— La prochaine fois on essaie le vietnamien d’à côté, dit-elle. Si t’as pas peur des baguettes.
— J’ai pas peur des baguettes.
— Parfait.
Elle repartit vers l’immeuble d’un pas décidé. Je la suivis, quelques pas derrière, et je remarquai, sans le chercher, que je n’avais pas envie que ça s’arrête.
Je ne fis rien de cette pensée. Je la laissai là, quelque part entre le café et le bureau, et je repris mon poste, mes dossiers, mon écran.
Mais elle était là quand même.
Le message arriva à dix-sept heures quarante-cinq.
Ce soir. Vingt heures. Tenue. Deux invités.
Deux. Pas un. Deux. Je relus le message, posai le téléphone. Dans l’open space qui se vidait progressivement, les chaises qui pivotaient, les manteaux qu’on reprenait, je restai encore quelques minutes à mon poste, à regarder mon écran sans le voir.
Puis je rangeai mes affaires et je partis.
Elle ouvrit la porte à vingt heures pile, tailleur sombre, la ligne impeccable, les yeux verts qui me traversèrent avec cette qualité d’attention que je connaissais maintenant dans ses moindres nuances. Mais ce soir il y avait quelque chose de différent dans sa façon de m’accueillir, quelque chose de légèrement plus présent, comme si ce soir elle n’était pas seulement la directrice de la session mais quelque chose d’autre aussi, quelque chose qu’elle n’avait pas encore nommé.
Dans le salon, deux hommes.
Lucas, que je reconnus immédiatement, sa carrure tranquille, son regard sobre. Et un autre, que je ne connaissais pas : la quarantaine, plus mince, des traits anguleux, une façon de se tenir qui indiquait qu’il connaissait lui aussi le cadre et ce qu’on attendait de lui ici.
— Thomas, dit Madame Stella, en guise de présentation.
Thomas hocha la tête dans ma direction. Pas de sourire, pas de mise en scène. Sobre, comme Lucas.
— Ce soir est différent, dit Madame Stella, en s’adressant à moi. Elle fit une pause. Je participe.
Trois mots. Posés là avec la même neutralité froide qu’elle mettait à tout ce qu’elle annonçait, comme si c’était une information logistique parmi d’autres. Mais ces trois mots-là n’étaient pas une information logistique. Ils changeaient l’architecture de tout ce qui allait suivre.
— Déshabille-toi, dit-elle. Guêpière, collants, talons. Tu gardes les talons ce soir.
Je m’exécutai dans la salle de bains, revins. Les deux hommes attendaient, debout, sans impatience visible. Madame Stella s’était placée au centre de la pièce, et ce positionnement-là disait déjà qu’elle n’irait pas s’asseoir dans le fauteuil ce soir. Elle resterait dans la scène.
Elle me plaça d’abord face au miroir, les paumes à plat, la posture que je connaissais. Puis elle se plaça elle-même derrière moi, et dans le reflet je vis quelque chose que je n’avais jamais vu : nous deux, côte à côte dans le même espace, elle habillée et moi presque nue, nos reflets superposés, et cette image-là produisit quelque chose d’inattendu dans ma poitrine.
Elle posa ses mains sur mes hanches. Pas le harnais ce soir, pas encore. Ses mains à elle, directement sur ma peau, et ce contact simple, banal en apparence, avait une qualité entièrement différente de tout ce qu’elle m’avait fait jusqu’ici parce que ce n’était pas un outil, ce n’était pas une technique. C’était ses mains.
— Lucas, dit-elle.
Lucas s’approcha. Il se plaça face à moi, et Madame Stella, dans mon dos, guida la scène avec des indications courtes, précises, qui organisaient nos positions, nos mouvements, le rythme de ce qui se construisait. Je sentais sa présence derrière moi, son souffle, ses mains qui ne me quittaient pas tout à fait même quand elles n’étaient plus posées sur moi.
Thomas resta en retrait d’abord, attendant son tour dans cette économie particulière que Madame Stella imposait à tout ce qui se passait ici.
Ce qui suivit fut construit par couches, progressivement, avec cette architecture précise qui était sa façon d’être dans tout ce qu’elle dirigeait. Elle participait par touches, un geste ici, une main là, une instruction murmurée qui nous déplaçait tous les trois dans l’espace comme des pièces sur un plateau. Et dans cette participation-là il y avait quelque chose que je n’avais jamais ressenti dans les sessions précédentes : la conscience qu’elle était aussi dans la scène, qu’elle y mettait quelque chose d’elle-même, que le cadre qu’elle avait construit l’incluait désormais.
À un moment, elle s’agenouilla devant Thomas.
Je la regardai depuis ma position, retenue par Lucas, et ce que je vis me traversa d’une façon que je n’attendais pas : Madame Stella, agenouillée, la bouche sur Thomas, avec cette même précision qu’elle mettait à tout et qui rendait même ça, même ce geste-là, quelque chose d’absolu et de maîtrisé. Elle ne perdait pas le contrôle. Elle choisissait de l’exercer autrement.
Thomas posa sa main dans ses cheveux, et elle le laissa faire, ce qui était en soi une information.
Je ne pouvais pas détacher les yeux d’elle.
Lucas sentit mon attention dériver et ramena ma tête en avant d’une pression légère. Je fixai le miroir. Mais dans le miroir je pouvais encore la voir, en arrière-plan, agenouillée, et cette image-là s’imprima quelque part en moi avec une intensité que je ne sus pas tout de suite comment classer.
Quelques minutes plus tard, elle se releva. Thomas avait joui, elle avait reçu, et je le sus avant de le voir à sa façon de se relever, lente, délibérée, les lèvres fermées, sans rien avaler encore.
Elle s’approcha de moi.
Lucas recula légèrement, comme si elle lui avait fait un signe que je n’avais pas perçu.
Madame Stella vint se placer face à moi, à quelques centimètres. Son regard me traversa de cette façon particulière qu’il avait depuis le baiser, depuis cette fissure qui s’était ouverte et qui ne s’était pas refermée.
Elle prit mon visage entre ses mains.
Et elle m’embrassa.
Sa bouche s’ouvrit sur la mienne, et je compris immédiatement, dans la première seconde, que ce baiser-là était différent du précédent. Pas dans sa tendresse, pas dans ce qu’il disait d’elle. Dans ce qu’il contenait. Le goût, d’abord, fort, salé, épais, chaud, qui se répandit sur ma langue avant que j’aie eu le temps de me préparer à quoi que ce soit. Elle fit passer ce qu’elle avait dans la bouche dans la mienne, lentement, délibérément, avec cette précision qui était toujours la sienne même dans les gestes les plus crus.
Je ne reculai pas.
Je reçus. Je fermai les yeux. Et dans le noir de mes paupières, avec ce goût sur ma langue et ses mains sur mon visage et le silence de la pièce autour, quelque chose se déplaça en moi que je ne sus pas nommer immédiatement. Pas du dégoût. Pas seulement du désir. Quelque chose entre les deux, dans cet espace particulier où ce qui est brut et ce qui est intime cessent d’être des contraires.
Sa langue trouva la mienne une nouvelle fois, et ce baiser-là, chargé, dense, avec ce goût partagé entre nous, dura plus longtemps que le précédent. Elle ne se pressait pas. Elle m’embrassait comme on fait quelque chose qu’on a décidé de faire entièrement, sans le faire à moitié.
Quand elle s’écarta, ses yeux verts étaient sur moi, et dans ces yeux-là il y avait quelque chose que je n’avais encore jamais vu aussi clairement : la conscience de ce qu’elle venait de faire, et l’absence totale de regret.
— Avale, dit-elle simplement.
J’avalai.
Elle recula d’un pas. La scène reprit, Lucas et Thomas, les positions que Madame Stella réorganisa avec ses indications habituelles, et elle continua à participer, par moments, avec ces gestes choisis qui disaient qu’elle était là non pas parce que le cadre l’exigeait mais parce qu’elle l’avait décidé.
La session se termina tard. Les deux hommes partirent, Lucas en premier, Thomas quelques minutes après, avec ces au revoirs sobres et sans cérémonie qui caractérisaient tout ce qui se passait ici.
Madame Stella et moi restâmes seules dans le salon.
Elle rangea, méthodiquement, comme toujours. La trousse, les gants, les éléments dans leurs places respectives. Je la regardai faire, debout au milieu de la pièce, encore en guêpière et talons, avec ce goût qui persistait sur ma langue et que je n’avais pas envie de faire disparaître.
— Tu rentres chez toi, dit-elle enfin.
— Oui, Madame.
Elle s’arrêta, me regarda une seconde.
— Tu as bien tenu ce soir.
Ce n’était pas un compliment ordinaire. Il y avait dans cette phrase quelque chose de plus large que l’évaluation habituelle d’une session, quelque chose qui englobait plus que ce soir, peut-être, plus que les positions et les instructions et la précision technique.
Je remis mes vêtements. Repris mon manteau. Elle m’accompagna jusqu’à la porte, ce qu’elle ne faisait pas toujours.
Dans l’encadrement, elle s’arrêta.
— Bonne nuit, Éloïse.
— Bonne nuit, Madame.
Je descendis.
Dans le tram du retour, tard, les sièges presque tous vides, je regardai défiler les arrêts sans les voir vraiment.
J’avais plusieurs choses dans la tête qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, et qui pourtant coexistaient sans se heurter, comme des objets posés côte à côte sur une même étagère.
Le goût de Madame Stella dans ma bouche, encore, dense et persistant.
Le rire d’Anaïs dans un café, les pigeons portugais, cette envie que ça ne s’arrête pas.
Et Naïma, quelque part sous tout ça, plus ancienne de quelques jours seulement mais déjà comme une fondation : la preuve que mon corps pouvait m’appartenir, qu’un plaisir pouvait exister qui ne soit ni ordonné ni surveillé.
Trois choses. Trois graines, peut-être.
Je ne sus pas laquelle des trois m’inquiétait davantage.
Je n’en avais parlé à personne, évidemment. Ce n’était pas un secret que je gardais contre Madame Stella cette fois, pas une revendication, pas une preuve à brandir. C’était simplement quelque chose qui m’appartenait et que je n’avais pas envie de mettre entre les mains de qui que ce soit. Une soirée, un appartement chaud et encombré, une main généreuse, un plaisir que je ne savais pas mon corps capable d’atteindre. Je le portais discrètement, comme on porte une pièce de monnaie dans une poche, sans la sortir, juste pour savoir qu’elle est là.
Et peut-être que ça changeait quelque chose dans ma façon d’être au bureau ce midi-là.
Le café s’appelait quelque chose de simple, un nom de rue ou de quartier, le genre d’endroit qui n’a pas besoin d’exister sur Instagram pour exister vraiment. Anaïs l’avait choisi sans hésiter, comme quelqu’un qui connaît ses habitudes et n’a pas besoin de les justifier.
— J’y viens depuis trois ans, dit-elle en poussant la porte. Ils font le meilleur sandwich au thon de l’arrondissement et je sais que c’est pas glorieux comme critère mais c’est le mien.
Je ris. Pas le rire poli qu’on sort au bureau pour huiler les relations, le vrai, celui qui vient avant qu’on ait eu le temps de le décider.
On s’installa près de la fenêtre. Dehors, la rue avait cette animation tranquille des midis de semaine, les gens qui marchent vite, les livraisons, les pigeons indifférents. Anaïs commanda sans regarder la carte, ce qui m’impressionna légèrement. Je pris la même chose.
— Alors, dit-elle en posant ses coudes sur la table, t’as lu quelque chose de bien dernièrement ?
La question me prit par surprise, non pas par son contenu mais par sa façon de l’amener, directement, sans transition, comme si on avait déjà sauté la partie où on parle du boulot pour aller à ce qui intéresse vraiment.
— J’ai essayé de lire plusieurs choses, dis-je. Aucune n’a tenu plus de vingt pages.
— C’est un symptôme, ça. De quoi, je sais pas encore.
— Toi ?
Elle réfléchit une seconde, la tête légèrement penchée.
— Je relis des vieilles choses. Des trucs que j’avais lus à vingt ans et que je comprends autrement maintenant. C’est troublant. Comme si le livre avait changé.
— C’est toi qui as changé.
— Ouais. C’est ça qui est troublant.
Les sandwichs arrivèrent. Elle avait raison, c’était excellent, et je le lui dis, et elle eut ce sourire satisfait de quelqu’un dont le jugement vient d’être validé sur quelque chose d’important.
On parla. Pas du bureau, pas des dossiers, pas de Cyril ni de la note de service ni de rien qui appartenait à cet espace-là. Elle me parla d’un voyage qu’elle avait fait seule trois ans plus tôt, une semaine dans une ville dont elle ne parlait pas la langue, et de ce que ça avait produit en elle, cette solitude choisie dans un endroit inconnu. Je l’écoutai avec une attention que je n’avais pas à fabriquer. Elle parlait bien, avec cette précision décontractée des gens qui ont réfléchi à ce qu’ils vivent sans en faire une performance.
À un moment, elle dit quelque chose de drôle sur les pigeons portugais, une observation absurde et parfaitement construite, et je ris encore, vraiment, pour la deuxième fois en une heure.
Elle me regarda rire avec quelque chose dans les yeux que je ne sus pas identifier tout de suite. Une attention particulière, légère, qui n’avait pas la texture d’un regard de collègue.
Je baissai les yeux sur mon assiette.
On resta plus longtemps que prévu. Quand je regardai l’heure, il était treize heures quarante, ce qui voulait dire qu’on avait largement dépassé la pause réglementaire, et aucune de nous deux n’avait semblé s’en préoccuper.
— On va se faire remarquer, dis-je.
— Marc va pas le dire, et Cyril a pas intérêt, dit-elle simplement.
On paya, on sortit. Dans la rue, elle remit son écharpe avec des gestes rapides, souffla dans l’air froid pour voir son souffle.
— La prochaine fois on essaie le vietnamien d’à côté, dit-elle. Si t’as pas peur des baguettes.
— J’ai pas peur des baguettes.
— Parfait.
Elle repartit vers l’immeuble d’un pas décidé. Je la suivis, quelques pas derrière, et je remarquai, sans le chercher, que je n’avais pas envie que ça s’arrête.
Je ne fis rien de cette pensée. Je la laissai là, quelque part entre le café et le bureau, et je repris mon poste, mes dossiers, mon écran.
Mais elle était là quand même.
Le message arriva à dix-sept heures quarante-cinq.
Ce soir. Vingt heures. Tenue. Deux invités.
Deux. Pas un. Deux. Je relus le message, posai le téléphone. Dans l’open space qui se vidait progressivement, les chaises qui pivotaient, les manteaux qu’on reprenait, je restai encore quelques minutes à mon poste, à regarder mon écran sans le voir.
Puis je rangeai mes affaires et je partis.
Elle ouvrit la porte à vingt heures pile, tailleur sombre, la ligne impeccable, les yeux verts qui me traversèrent avec cette qualité d’attention que je connaissais maintenant dans ses moindres nuances. Mais ce soir il y avait quelque chose de différent dans sa façon de m’accueillir, quelque chose de légèrement plus présent, comme si ce soir elle n’était pas seulement la directrice de la session mais quelque chose d’autre aussi, quelque chose qu’elle n’avait pas encore nommé.
Dans le salon, deux hommes.
Lucas, que je reconnus immédiatement, sa carrure tranquille, son regard sobre. Et un autre, que je ne connaissais pas : la quarantaine, plus mince, des traits anguleux, une façon de se tenir qui indiquait qu’il connaissait lui aussi le cadre et ce qu’on attendait de lui ici.
— Thomas, dit Madame Stella, en guise de présentation.
Thomas hocha la tête dans ma direction. Pas de sourire, pas de mise en scène. Sobre, comme Lucas.
— Ce soir est différent, dit Madame Stella, en s’adressant à moi. Elle fit une pause. Je participe.
Trois mots. Posés là avec la même neutralité froide qu’elle mettait à tout ce qu’elle annonçait, comme si c’était une information logistique parmi d’autres. Mais ces trois mots-là n’étaient pas une information logistique. Ils changeaient l’architecture de tout ce qui allait suivre.
— Déshabille-toi, dit-elle. Guêpière, collants, talons. Tu gardes les talons ce soir.
Je m’exécutai dans la salle de bains, revins. Les deux hommes attendaient, debout, sans impatience visible. Madame Stella s’était placée au centre de la pièce, et ce positionnement-là disait déjà qu’elle n’irait pas s’asseoir dans le fauteuil ce soir. Elle resterait dans la scène.
Elle me plaça d’abord face au miroir, les paumes à plat, la posture que je connaissais. Puis elle se plaça elle-même derrière moi, et dans le reflet je vis quelque chose que je n’avais jamais vu : nous deux, côte à côte dans le même espace, elle habillée et moi presque nue, nos reflets superposés, et cette image-là produisit quelque chose d’inattendu dans ma poitrine.
Elle posa ses mains sur mes hanches. Pas le harnais ce soir, pas encore. Ses mains à elle, directement sur ma peau, et ce contact simple, banal en apparence, avait une qualité entièrement différente de tout ce qu’elle m’avait fait jusqu’ici parce que ce n’était pas un outil, ce n’était pas une technique. C’était ses mains.
— Lucas, dit-elle.
Lucas s’approcha. Il se plaça face à moi, et Madame Stella, dans mon dos, guida la scène avec des indications courtes, précises, qui organisaient nos positions, nos mouvements, le rythme de ce qui se construisait. Je sentais sa présence derrière moi, son souffle, ses mains qui ne me quittaient pas tout à fait même quand elles n’étaient plus posées sur moi.
Thomas resta en retrait d’abord, attendant son tour dans cette économie particulière que Madame Stella imposait à tout ce qui se passait ici.
Ce qui suivit fut construit par couches, progressivement, avec cette architecture précise qui était sa façon d’être dans tout ce qu’elle dirigeait. Elle participait par touches, un geste ici, une main là, une instruction murmurée qui nous déplaçait tous les trois dans l’espace comme des pièces sur un plateau. Et dans cette participation-là il y avait quelque chose que je n’avais jamais ressenti dans les sessions précédentes : la conscience qu’elle était aussi dans la scène, qu’elle y mettait quelque chose d’elle-même, que le cadre qu’elle avait construit l’incluait désormais.
À un moment, elle s’agenouilla devant Thomas.
Je la regardai depuis ma position, retenue par Lucas, et ce que je vis me traversa d’une façon que je n’attendais pas : Madame Stella, agenouillée, la bouche sur Thomas, avec cette même précision qu’elle mettait à tout et qui rendait même ça, même ce geste-là, quelque chose d’absolu et de maîtrisé. Elle ne perdait pas le contrôle. Elle choisissait de l’exercer autrement.
Thomas posa sa main dans ses cheveux, et elle le laissa faire, ce qui était en soi une information.
Je ne pouvais pas détacher les yeux d’elle.
Lucas sentit mon attention dériver et ramena ma tête en avant d’une pression légère. Je fixai le miroir. Mais dans le miroir je pouvais encore la voir, en arrière-plan, agenouillée, et cette image-là s’imprima quelque part en moi avec une intensité que je ne sus pas tout de suite comment classer.
Quelques minutes plus tard, elle se releva. Thomas avait joui, elle avait reçu, et je le sus avant de le voir à sa façon de se relever, lente, délibérée, les lèvres fermées, sans rien avaler encore.
Elle s’approcha de moi.
Lucas recula légèrement, comme si elle lui avait fait un signe que je n’avais pas perçu.
Madame Stella vint se placer face à moi, à quelques centimètres. Son regard me traversa de cette façon particulière qu’il avait depuis le baiser, depuis cette fissure qui s’était ouverte et qui ne s’était pas refermée.
Elle prit mon visage entre ses mains.
Et elle m’embrassa.
Sa bouche s’ouvrit sur la mienne, et je compris immédiatement, dans la première seconde, que ce baiser-là était différent du précédent. Pas dans sa tendresse, pas dans ce qu’il disait d’elle. Dans ce qu’il contenait. Le goût, d’abord, fort, salé, épais, chaud, qui se répandit sur ma langue avant que j’aie eu le temps de me préparer à quoi que ce soit. Elle fit passer ce qu’elle avait dans la bouche dans la mienne, lentement, délibérément, avec cette précision qui était toujours la sienne même dans les gestes les plus crus.
Je ne reculai pas.
Je reçus. Je fermai les yeux. Et dans le noir de mes paupières, avec ce goût sur ma langue et ses mains sur mon visage et le silence de la pièce autour, quelque chose se déplaça en moi que je ne sus pas nommer immédiatement. Pas du dégoût. Pas seulement du désir. Quelque chose entre les deux, dans cet espace particulier où ce qui est brut et ce qui est intime cessent d’être des contraires.
Sa langue trouva la mienne une nouvelle fois, et ce baiser-là, chargé, dense, avec ce goût partagé entre nous, dura plus longtemps que le précédent. Elle ne se pressait pas. Elle m’embrassait comme on fait quelque chose qu’on a décidé de faire entièrement, sans le faire à moitié.
Quand elle s’écarta, ses yeux verts étaient sur moi, et dans ces yeux-là il y avait quelque chose que je n’avais encore jamais vu aussi clairement : la conscience de ce qu’elle venait de faire, et l’absence totale de regret.
— Avale, dit-elle simplement.
J’avalai.
Elle recula d’un pas. La scène reprit, Lucas et Thomas, les positions que Madame Stella réorganisa avec ses indications habituelles, et elle continua à participer, par moments, avec ces gestes choisis qui disaient qu’elle était là non pas parce que le cadre l’exigeait mais parce qu’elle l’avait décidé.
La session se termina tard. Les deux hommes partirent, Lucas en premier, Thomas quelques minutes après, avec ces au revoirs sobres et sans cérémonie qui caractérisaient tout ce qui se passait ici.
Madame Stella et moi restâmes seules dans le salon.
Elle rangea, méthodiquement, comme toujours. La trousse, les gants, les éléments dans leurs places respectives. Je la regardai faire, debout au milieu de la pièce, encore en guêpière et talons, avec ce goût qui persistait sur ma langue et que je n’avais pas envie de faire disparaître.
— Tu rentres chez toi, dit-elle enfin.
— Oui, Madame.
Elle s’arrêta, me regarda une seconde.
— Tu as bien tenu ce soir.
Ce n’était pas un compliment ordinaire. Il y avait dans cette phrase quelque chose de plus large que l’évaluation habituelle d’une session, quelque chose qui englobait plus que ce soir, peut-être, plus que les positions et les instructions et la précision technique.
Je remis mes vêtements. Repris mon manteau. Elle m’accompagna jusqu’à la porte, ce qu’elle ne faisait pas toujours.
Dans l’encadrement, elle s’arrêta.
— Bonne nuit, Éloïse.
— Bonne nuit, Madame.
Je descendis.
Dans le tram du retour, tard, les sièges presque tous vides, je regardai défiler les arrêts sans les voir vraiment.
J’avais plusieurs choses dans la tête qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, et qui pourtant coexistaient sans se heurter, comme des objets posés côte à côte sur une même étagère.
Le goût de Madame Stella dans ma bouche, encore, dense et persistant.
Le rire d’Anaïs dans un café, les pigeons portugais, cette envie que ça ne s’arrête pas.
Et Naïma, quelque part sous tout ça, plus ancienne de quelques jours seulement mais déjà comme une fondation : la preuve que mon corps pouvait m’appartenir, qu’un plaisir pouvait exister qui ne soit ni ordonné ni surveillé.
Trois choses. Trois graines, peut-être.
Je ne sus pas laquelle des trois m’inquiétait davantage.
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
0 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Soyez le premier à donner votre avis après lecture sur cette histoire érotique...
