Le Contrat : Épilogue: Un an après
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
- • 51 récits publiés.
- • Cote moyenne attribuée par les lecteurs : 0.0 • Cote moyenne attribuée par HDS : 0.0
- • L'ensemble des récits érotiques de Pelec ont reçu un total de 165 149 visites.
Histoire érotique Publiée sur HDS le 13-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
Cette histoire de sexe a été affichée 500 fois depuis sa publication.
— Éloi ?
Anaïs m’appelait depuis la cuisine, avec ce ton qu’elle prend quand elle a besoin de quelque chose mais qu’elle ne veut pas dire quoi tant qu’on n’est pas dans la pièce.
— Deux minutes.
J’étais dans la salle de bains. J’avais fini de me raser et je regardais mon reflet, ce qui m’arrive encore, plus rarement qu’avant, mais ça m’arrive.
Un homme de vingt-trois ans dans un miroir. Des cheveux bruns, courts sur les côtés, un peu plus longs sur le dessus, sans mèches. Ils avaient repoussé de leur propre couleur, comme ça, sans que j’aie eu à décider quoi que ce soit : les racines qui gagnent, la coloration qui s’en va au fil des coupes, et un matin il n’y avait plus de roux nulle part.
Ça avait pris huit mois. Je n’avais rien fait pour l’accélérer.
— Éloi ! Sérieusement !
— J’arrive.
C’était revenu tout seul, aussi, le prénom.
Il n’y avait pas eu de décision, pas de conversation solennelle, pas de moment où je m’étais dressé quelque part en annonçant quelque chose.
Il y avait eu un formulaire.
Trois semaines après la fin du préavis, j’avais rempli un dossier pour une candidature. Nom, prénom, date de naissance. Et ma main s’était arrêtée à la deuxième ligne.
J’étais resté là, le stylo en l’air, pendant un temps que je ne saurais pas évaluer.
Parce que le prénom d’Éloïse, je ne l’avais pas choisi. Pas une seule seconde. Il m’était tombé dessus un soir dans un salon, posé par quelqu’un d’autre avec deux doigts sous mon menton, et trois jours après il était sur ma carte de timbrage et dans tous les systèmes de l’entreprise, et le mien était devenu passible de sanction.
On m’avait effacé et remplacé pendant un week-end, sans me demander.
Et j’avais fini par y répondre. J’avais fini par me retourner quand on le disait. J’avais même fini par aimer certaines choses là-dedans, ce qui rendait tout beaucoup plus compliqué, parce qu’on ne peut pas simplement jeter une chose qu’on a aimée sous prétexte qu’elle nous a été imposée.
Ce jour-là, devant le formulaire, j’avais écrit Éloi.
Et j’avais senti quelque chose se remettre en place, très bas, quelque part sous le sternum, à un endroit où plus rien n’avait été à sa place depuis un an.
Anaïs, le soir, avait regardé le formulaire sur la table.
— OK, avait-elle dit.
C’est tout. OK. Elle avait mis trois jours à changer, elle s’était trompée deux ou trois fois, elle s’était corrigée sans en faire une affaire.
Une fois, elle m’avait demandé, prudemment :
— Tu veux que je dise plus jamais l’autre ?
Et j’avais répondu quelque chose que je n’avais pas préparé.
— Non. Pas plus jamais.
Le cabinet où on travaille toutes les deux fait quatorze personnes.
Anaïs y est entrée trois mois avant moi. Ce n’est pas celui que Madame Stella avait mentionné dans son bureau. On avait cherché ailleurs, exprès, et on avait mis plus longtemps, et ça valait le coup.
Elle n’a passé aucun appel. Ni dans un sens ni dans l’autre. J’ai eu six entretiens en trois mois, et à aucun moment il n’y a eu de silence bizarre, de recruteur gêné, de réponse qui ne vient jamais.
Elle avait donné sa parole. Elle l’a tenue.
Je pense à Julien à chaque fois que j’y pense.
Lui, il a quitté l’entrepôt il y a quatre mois pour un poste administratif dans une association. Toujours son studio de vingt-deux mètres carrés, mais il a acheté un canapé, et une deuxième plante qui a survécu.
Il vient dîner tous les quinze jours environ. La dernière fois, il est arrivé avec quelqu’un. Une femme qui s’appelle Salomé, qui travaille avec lui, et qui a ri de tous ses mots pourris toute la soirée.
Quand ils sont partis, Anaïs a fermé la porte et elle est restée un moment le front contre le battant.
— Ça va ? j’ai dit.
— Il a une copine, elle a dit. Il y a un an il dormait sous un lampadaire et là il a une copine.
Et elle s’est mise à pleurer dans l’entrée, cette femme qui ne pleure jamais.
— Éloi. J’ai besoin de tes mains.
Elle était devant le lave-vaisselle, avec la moitié d’un joint arraché et un tournevis.
— Qu’est-ce que t’as fait ?
— Rien. Il est venu tout seul.
— Il est venu tout seul.
— Absolument tout seul.
On a passé vingt minutes à remonter un joint de lave-vaisselle, et à un moment elle a juré si fort qu’on a entendu le voisin du dessus taper au plafond, ce qui nous a fait rire tous les deux comme des idiots.
On habite ensemble depuis huit mois. Un trois-pièces avec un vrai salon et une cuisine où on peut manger à deux. L’escalier ne craque pas. Ça nous a manqué au début, ce craquement, on en parle encore parfois.
Il y a un placard, dans la chambre, sur la gauche.
Ça arrive peut-être une fois par mois. Parfois moins. Parfois deux fois en trois semaines.
Ça ne s’annonce pas. Il n’y a pas de règle, pas de rituel, pas de jour attitré.
C’est un samedi. Il fait un temps quelconque. On n’a rien prévu.
Et il y a quelque chose, quelque part, qui monte doucement dans la journée. Ce n’est pas exactement du désir. C’est plus proche d’une envie de robe, si ça peut vouloir dire quelque chose. Une envie très précise et très physique de sentir un collant sur mes jambes, de marcher autrement, d’avoir ce poids-là dans les hanches.
Alors j’ouvre le placard.
Il n’y a pas grand-chose dedans. Deux robes, dont une bleu nuit. Trois paires de collants. Une paire d’escarpins que j’ai achetés moi-même, avec mon argent, dans une boutique où j’ai dit c’est pour moi sans que ma voix tremble. Une perruque, brune, coupe carrée, qui n’a rien à voir avec les anciennes.
Rien de ce qu’elle m’avait acheté. Rien. J’ai tout jeté le mois du déménagement, dans une benne, en une seule fois, et je n’ai pas regardé dedans après.
Je me prépare lentement. C’est peut-être le meilleur moment, en fait : la préparation. Le maquillage que je pose sans me presser, en écoutant quelque chose, avec un verre de vin sur le rebord du lavabo. Personne ne m’attend. Personne ne va inspecter. Il n’y a pas de note qui viendra dire oui ou non, plus court, talons neuf centimètres.
Anaïs continue ce qu’elle faisait dans l’autre pièce.
Et quand je sors de la salle de bains, elle lève les yeux.
Elle ne dit jamais rien de spécial. Elle ne fait pas de commentaire, ne siffle pas, ne joue pas à un jeu. Elle lève les yeux, elle me regarde une seconde de plus que nécessaire, et elle retourne à sa page.
Une fois, au début, elle m’a demandé :
— Je t’appelle comment ce soir ?
Et j’ai dit :
— Éloïse.
— D’accord.
Ce soir-là on est sorties dîner. On a marché dans la rue, à deux, sans que personne se retourne, et je me suis rendu compte à mi-chemin que je n’avais pas vérifié une seule fois si quelqu’un me regardait.
Le lendemain matin, la robe était sur la chaise, la perruque sur son support, et j’ai bu mon café en caleçon avec une barbe de deux jours.
Anaïs a dit :
— Bien dormi ?
Et c’était tout.
C’est ça, la différence, et j’ai mis longtemps à savoir la formuler.
Pendant onze mois, on m’a construit une femme et on m’a dit que j’en étais une. On a changé mon prénom sans me demander, on a coupé mes cheveux sans me montrer le résultat, on a modifié tous les systèmes de l’entreprise pendant un week-end. J’ai porté des tailleurs choisis par quelqu’un d’autre pour aller dans un bureau où mon ancien prénom était passible de sanction.
Et le pire, c’est que ça a marché. J’ai fini par répondre. J’ai fini par me reconnaître dans un miroir. Il y a eu des matins où j’aimais ce que je voyais.
Ce n’était pas faux. Ça, il faut être honnête : ce n’était pas faux.
C’était juste pas à moi.
Aujourd’hui, je suis un homme. Pas parce que j’ai renoncé à quelque chose, pas parce que j’ai été guéri de quoi que ce soit, pas parce qu’une histoire s’est mal terminée. Parce que quand je remplis un formulaire, c’est ce qui vient.
Et une fois par mois, un samedi soir, sans prévenir personne et sans devoir de comptes à personne, je mets une robe.
Ce n’est pas une rechute. Ce n’est pas un secret non plus. C’est juste un truc qui me fait du bien et que je garde, exactement comme on garde une chose qu’on a trouvée dans un endroit terrible et qui, elle, n’a rien fait de mal.
La différence entre les deux, c’est douze centimètres : ceux du placard qu’on ouvre soi-même.
Je l’ai vue une fois.
C’était en novembre, sur un boulevard, à deux stations de mon ancien bureau. Je sortais d’un rendez-vous client, en costume, avec une sacoche.
Elle traversait, à trente mètres.
Tailleur noir. Cette verticalité qu’on reconnaîtrait à cent mètres dans une foule de mille personnes. Les cheveux roux courts, la frange asymétrique, la précision chirurgicale de tout.
Je me suis arrêté sur le trottoir.
Elle marchait vite, un dossier sous le bras, absolument droite, et elle n’a pas tourné la tête.
Est-ce qu’elle m’a vu ? Je ne sais pas. Elle a peut-être vu un homme en costume s’arrêter, ou elle n’a rien vu du tout, ou elle m’a reconnu et a choisi de continuer sa marche.
Ça m’a traversé, quand même. Tout le corps, d’un coup. Un an après.
Je suis resté là dix secondes, peut-être quinze, sans bouger, avec ma sacoche à la main.
Et puis elle a disparu à l’angle, et j’ai repris mon chemin vers la station.
Ce soir-là je n’en ai pas parlé à Anaïs. Pas par mensonge. Je lui ai dit deux jours plus tard, un soir, en faisant la vaisselle. Elle a essuyé une assiette et elle a demandé :
— Ça t’a fait quoi ?
J’ai réfléchi honnêtement.
— Ça m’a fait quelque chose.
— Ouais.
— Mais je n’ai pas eu envie d’y aller.
Elle a hoché la tête.
— C’est déjà pas mal, elle a dit.
Puis elle m’a passé une assiette à essuyer.
Je pense à elle moins souvent qu’avant, mais je pense encore.
Je ne lui souhaite pas de mal. C’est peut-être le plus étrange de tout ça : je ne lui en veux plus. Ou plutôt, ce que je ressens n’a pas de nom disponible.
Elle a détruit la vie d’un homme, et cet homme mange à ma table tous les quinze jours et dit qu’il ne m’en veut pas.
Elle m’a pris un prénom, un corps, un an.
Elle m’a aussi appris à respirer quand tout se resserre, à tenir quand tout tremble, à ne pas remplir les silences. Elle m’a appris ce que valait un mot d’arrêt. D’abord en me le donnant, ensuite en construisant une pièce où je ne pouvais plus le dire. Sans ces onze mois-là, je n’aurais pas su faire répéter le mot à Julien un soir dans une chambre de douze mètres carrés.
Elle est seule, quelque part, dans un appartement au cinquième avec du marbre et aucune photo.
Elle m’a dit sois heureux, et elle n’a passé aucun appel.
Je crois que c’était sa façon de m’aimer.
Je crois surtout que c’est tout ce qu’elle savait faire de mieux, et que ce n’était pas assez, et qu’elle le savait en le faisant.
— Éloi.
Anaïs, depuis le salon. Le joint du lave-vaisselle est remonté, tant bien que mal.
— Oui ?
— Julien vient dimanche. Avec Salomé.
— OK.
— Il a proposé d’amener le dessert.
— Il ne sait pas cuisiner.
— Il a dit qu’il achèterait. Il a précisé.
Je viens m’asseoir à côté d’elle. Dehors, il pleut, cette pluie fine de novembre qui fait briller les trottoirs.
Elle pose ses pieds sur mes genoux, comme toujours.
— Éloi ?
— Mmh ?
— Rien. Je voulais juste dire ton prénom.
Je souris.
Et je reste là, avec ses pieds sur mes genoux et la pluie derrière la vitre, dans un appartement dont on a les deux jeux de clés.
FIN
Anaïs m’appelait depuis la cuisine, avec ce ton qu’elle prend quand elle a besoin de quelque chose mais qu’elle ne veut pas dire quoi tant qu’on n’est pas dans la pièce.
— Deux minutes.
J’étais dans la salle de bains. J’avais fini de me raser et je regardais mon reflet, ce qui m’arrive encore, plus rarement qu’avant, mais ça m’arrive.
Un homme de vingt-trois ans dans un miroir. Des cheveux bruns, courts sur les côtés, un peu plus longs sur le dessus, sans mèches. Ils avaient repoussé de leur propre couleur, comme ça, sans que j’aie eu à décider quoi que ce soit : les racines qui gagnent, la coloration qui s’en va au fil des coupes, et un matin il n’y avait plus de roux nulle part.
Ça avait pris huit mois. Je n’avais rien fait pour l’accélérer.
— Éloi ! Sérieusement !
— J’arrive.
C’était revenu tout seul, aussi, le prénom.
Il n’y avait pas eu de décision, pas de conversation solennelle, pas de moment où je m’étais dressé quelque part en annonçant quelque chose.
Il y avait eu un formulaire.
Trois semaines après la fin du préavis, j’avais rempli un dossier pour une candidature. Nom, prénom, date de naissance. Et ma main s’était arrêtée à la deuxième ligne.
J’étais resté là, le stylo en l’air, pendant un temps que je ne saurais pas évaluer.
Parce que le prénom d’Éloïse, je ne l’avais pas choisi. Pas une seule seconde. Il m’était tombé dessus un soir dans un salon, posé par quelqu’un d’autre avec deux doigts sous mon menton, et trois jours après il était sur ma carte de timbrage et dans tous les systèmes de l’entreprise, et le mien était devenu passible de sanction.
On m’avait effacé et remplacé pendant un week-end, sans me demander.
Et j’avais fini par y répondre. J’avais fini par me retourner quand on le disait. J’avais même fini par aimer certaines choses là-dedans, ce qui rendait tout beaucoup plus compliqué, parce qu’on ne peut pas simplement jeter une chose qu’on a aimée sous prétexte qu’elle nous a été imposée.
Ce jour-là, devant le formulaire, j’avais écrit Éloi.
Et j’avais senti quelque chose se remettre en place, très bas, quelque part sous le sternum, à un endroit où plus rien n’avait été à sa place depuis un an.
Anaïs, le soir, avait regardé le formulaire sur la table.
— OK, avait-elle dit.
C’est tout. OK. Elle avait mis trois jours à changer, elle s’était trompée deux ou trois fois, elle s’était corrigée sans en faire une affaire.
Une fois, elle m’avait demandé, prudemment :
— Tu veux que je dise plus jamais l’autre ?
Et j’avais répondu quelque chose que je n’avais pas préparé.
— Non. Pas plus jamais.
Le cabinet où on travaille toutes les deux fait quatorze personnes.
Anaïs y est entrée trois mois avant moi. Ce n’est pas celui que Madame Stella avait mentionné dans son bureau. On avait cherché ailleurs, exprès, et on avait mis plus longtemps, et ça valait le coup.
Elle n’a passé aucun appel. Ni dans un sens ni dans l’autre. J’ai eu six entretiens en trois mois, et à aucun moment il n’y a eu de silence bizarre, de recruteur gêné, de réponse qui ne vient jamais.
Elle avait donné sa parole. Elle l’a tenue.
Je pense à Julien à chaque fois que j’y pense.
Lui, il a quitté l’entrepôt il y a quatre mois pour un poste administratif dans une association. Toujours son studio de vingt-deux mètres carrés, mais il a acheté un canapé, et une deuxième plante qui a survécu.
Il vient dîner tous les quinze jours environ. La dernière fois, il est arrivé avec quelqu’un. Une femme qui s’appelle Salomé, qui travaille avec lui, et qui a ri de tous ses mots pourris toute la soirée.
Quand ils sont partis, Anaïs a fermé la porte et elle est restée un moment le front contre le battant.
— Ça va ? j’ai dit.
— Il a une copine, elle a dit. Il y a un an il dormait sous un lampadaire et là il a une copine.
Et elle s’est mise à pleurer dans l’entrée, cette femme qui ne pleure jamais.
— Éloi. J’ai besoin de tes mains.
Elle était devant le lave-vaisselle, avec la moitié d’un joint arraché et un tournevis.
— Qu’est-ce que t’as fait ?
— Rien. Il est venu tout seul.
— Il est venu tout seul.
— Absolument tout seul.
On a passé vingt minutes à remonter un joint de lave-vaisselle, et à un moment elle a juré si fort qu’on a entendu le voisin du dessus taper au plafond, ce qui nous a fait rire tous les deux comme des idiots.
On habite ensemble depuis huit mois. Un trois-pièces avec un vrai salon et une cuisine où on peut manger à deux. L’escalier ne craque pas. Ça nous a manqué au début, ce craquement, on en parle encore parfois.
Il y a un placard, dans la chambre, sur la gauche.
Ça arrive peut-être une fois par mois. Parfois moins. Parfois deux fois en trois semaines.
Ça ne s’annonce pas. Il n’y a pas de règle, pas de rituel, pas de jour attitré.
C’est un samedi. Il fait un temps quelconque. On n’a rien prévu.
Et il y a quelque chose, quelque part, qui monte doucement dans la journée. Ce n’est pas exactement du désir. C’est plus proche d’une envie de robe, si ça peut vouloir dire quelque chose. Une envie très précise et très physique de sentir un collant sur mes jambes, de marcher autrement, d’avoir ce poids-là dans les hanches.
Alors j’ouvre le placard.
Il n’y a pas grand-chose dedans. Deux robes, dont une bleu nuit. Trois paires de collants. Une paire d’escarpins que j’ai achetés moi-même, avec mon argent, dans une boutique où j’ai dit c’est pour moi sans que ma voix tremble. Une perruque, brune, coupe carrée, qui n’a rien à voir avec les anciennes.
Rien de ce qu’elle m’avait acheté. Rien. J’ai tout jeté le mois du déménagement, dans une benne, en une seule fois, et je n’ai pas regardé dedans après.
Je me prépare lentement. C’est peut-être le meilleur moment, en fait : la préparation. Le maquillage que je pose sans me presser, en écoutant quelque chose, avec un verre de vin sur le rebord du lavabo. Personne ne m’attend. Personne ne va inspecter. Il n’y a pas de note qui viendra dire oui ou non, plus court, talons neuf centimètres.
Anaïs continue ce qu’elle faisait dans l’autre pièce.
Et quand je sors de la salle de bains, elle lève les yeux.
Elle ne dit jamais rien de spécial. Elle ne fait pas de commentaire, ne siffle pas, ne joue pas à un jeu. Elle lève les yeux, elle me regarde une seconde de plus que nécessaire, et elle retourne à sa page.
Une fois, au début, elle m’a demandé :
— Je t’appelle comment ce soir ?
Et j’ai dit :
— Éloïse.
— D’accord.
Ce soir-là on est sorties dîner. On a marché dans la rue, à deux, sans que personne se retourne, et je me suis rendu compte à mi-chemin que je n’avais pas vérifié une seule fois si quelqu’un me regardait.
Le lendemain matin, la robe était sur la chaise, la perruque sur son support, et j’ai bu mon café en caleçon avec une barbe de deux jours.
Anaïs a dit :
— Bien dormi ?
Et c’était tout.
C’est ça, la différence, et j’ai mis longtemps à savoir la formuler.
Pendant onze mois, on m’a construit une femme et on m’a dit que j’en étais une. On a changé mon prénom sans me demander, on a coupé mes cheveux sans me montrer le résultat, on a modifié tous les systèmes de l’entreprise pendant un week-end. J’ai porté des tailleurs choisis par quelqu’un d’autre pour aller dans un bureau où mon ancien prénom était passible de sanction.
Et le pire, c’est que ça a marché. J’ai fini par répondre. J’ai fini par me reconnaître dans un miroir. Il y a eu des matins où j’aimais ce que je voyais.
Ce n’était pas faux. Ça, il faut être honnête : ce n’était pas faux.
C’était juste pas à moi.
Aujourd’hui, je suis un homme. Pas parce que j’ai renoncé à quelque chose, pas parce que j’ai été guéri de quoi que ce soit, pas parce qu’une histoire s’est mal terminée. Parce que quand je remplis un formulaire, c’est ce qui vient.
Et une fois par mois, un samedi soir, sans prévenir personne et sans devoir de comptes à personne, je mets une robe.
Ce n’est pas une rechute. Ce n’est pas un secret non plus. C’est juste un truc qui me fait du bien et que je garde, exactement comme on garde une chose qu’on a trouvée dans un endroit terrible et qui, elle, n’a rien fait de mal.
La différence entre les deux, c’est douze centimètres : ceux du placard qu’on ouvre soi-même.
Je l’ai vue une fois.
C’était en novembre, sur un boulevard, à deux stations de mon ancien bureau. Je sortais d’un rendez-vous client, en costume, avec une sacoche.
Elle traversait, à trente mètres.
Tailleur noir. Cette verticalité qu’on reconnaîtrait à cent mètres dans une foule de mille personnes. Les cheveux roux courts, la frange asymétrique, la précision chirurgicale de tout.
Je me suis arrêté sur le trottoir.
Elle marchait vite, un dossier sous le bras, absolument droite, et elle n’a pas tourné la tête.
Est-ce qu’elle m’a vu ? Je ne sais pas. Elle a peut-être vu un homme en costume s’arrêter, ou elle n’a rien vu du tout, ou elle m’a reconnu et a choisi de continuer sa marche.
Ça m’a traversé, quand même. Tout le corps, d’un coup. Un an après.
Je suis resté là dix secondes, peut-être quinze, sans bouger, avec ma sacoche à la main.
Et puis elle a disparu à l’angle, et j’ai repris mon chemin vers la station.
Ce soir-là je n’en ai pas parlé à Anaïs. Pas par mensonge. Je lui ai dit deux jours plus tard, un soir, en faisant la vaisselle. Elle a essuyé une assiette et elle a demandé :
— Ça t’a fait quoi ?
J’ai réfléchi honnêtement.
— Ça m’a fait quelque chose.
— Ouais.
— Mais je n’ai pas eu envie d’y aller.
Elle a hoché la tête.
— C’est déjà pas mal, elle a dit.
Puis elle m’a passé une assiette à essuyer.
Je pense à elle moins souvent qu’avant, mais je pense encore.
Je ne lui souhaite pas de mal. C’est peut-être le plus étrange de tout ça : je ne lui en veux plus. Ou plutôt, ce que je ressens n’a pas de nom disponible.
Elle a détruit la vie d’un homme, et cet homme mange à ma table tous les quinze jours et dit qu’il ne m’en veut pas.
Elle m’a pris un prénom, un corps, un an.
Elle m’a aussi appris à respirer quand tout se resserre, à tenir quand tout tremble, à ne pas remplir les silences. Elle m’a appris ce que valait un mot d’arrêt. D’abord en me le donnant, ensuite en construisant une pièce où je ne pouvais plus le dire. Sans ces onze mois-là, je n’aurais pas su faire répéter le mot à Julien un soir dans une chambre de douze mètres carrés.
Elle est seule, quelque part, dans un appartement au cinquième avec du marbre et aucune photo.
Elle m’a dit sois heureux, et elle n’a passé aucun appel.
Je crois que c’était sa façon de m’aimer.
Je crois surtout que c’est tout ce qu’elle savait faire de mieux, et que ce n’était pas assez, et qu’elle le savait en le faisant.
— Éloi.
Anaïs, depuis le salon. Le joint du lave-vaisselle est remonté, tant bien que mal.
— Oui ?
— Julien vient dimanche. Avec Salomé.
— OK.
— Il a proposé d’amener le dessert.
— Il ne sait pas cuisiner.
— Il a dit qu’il achèterait. Il a précisé.
Je viens m’asseoir à côté d’elle. Dehors, il pleut, cette pluie fine de novembre qui fait briller les trottoirs.
Elle pose ses pieds sur mes genoux, comme toujours.
— Éloi ?
— Mmh ?
— Rien. Je voulais juste dire ton prénom.
Je souris.
Et je reste là, avec ses pieds sur mes genoux et la pluie derrière la vitre, dans un appartement dont on a les deux jeux de clés.
FIN
→ Qu'avez-vous pensé de cette histoire ??? Donnez votre avis...
→ Autres histoires érotiques publiées par Pelec
3 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Merci pour cette aventure littéraire.
Bravo pour toute cette belle aventure
Passionnant
Réagissez à l'histoire après lecture
Votre avis sur cette histoire :