Le Contrat - Chapitre 46: Le canapé
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 05-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Ce fut un mardi soir, trois semaines après.
Julien allait mieux. C’était visible partout : il avait repris cinq kilos, il dormait sans se réveiller à quatre heures du matin, il avait recommencé à raser sa barbe correctement. Il avait une adresse, un compte bancaire, une carte vitale. Anaïs lui avait trouvé une mission d’intérim de trois semaines dans un entrepôt logistique, le premier travail depuis huit mois, et il en était revenu le premier soir avec une fierté qu’il essayait de cacher.
Il dormait toujours sur le canapé.
On avait pris l’habitude de dîner à trois deux ou trois fois par semaine. Ce soir-là, c’était des pâtes, une bouteille de rouge, une conversation sur rien.
Et puis, vers minuit, quand Anaïs se leva pour débarrasser, Julien dit :
— Je peux vous demander un truc ?
Quelque chose dans sa voix nous arrêta toutes les deux.
— Vas-y, dit Anaïs.
Il regarda son verre. Il mit longtemps à parler.
— Je sais pas comment le dire, donc je vais le dire mal.
Il releva les yeux.
— Je pourrais rester ce soir ? Avec vous. Enfin, je veux dire, avec vous deux.
Le silence tomba.
Il enchaîna aussitôt, trop vite, dans cette précipitation des gens qui viennent de dire quelque chose d’irrattrapable.
— Vous faites tellement pour moi, dit-il. Depuis trois semaines. Le canapé, les papiers, la bouffe, tout. Et je peux rien vous rendre, j’ai rien, j’ai littéralement rien à vous donner. Alors si vous voulez, je veux dire, si ça vous dit, je pourrais…
Je posai mon verre.
— Non.
Il s’arrêta net.
— Non, Julien.
Anaïs, debout près de l’évier, ne bougeait pas.
Julien devint rouge. Cette rougeur que je connaissais, celle des toilettes du troisième étage, un million d’années plus tôt.
— Pardon, dit-il. Pardon, j’aurais pas dû, oubliez ça, c’était…
— Assieds-toi.
Il se rassit. Il avait l’air d’un homme qui vient de tout gâcher.
Et moi, j’avais dans la poitrine quelque chose de très froid et très clair.
— Tu viens de dire que tu ne peux rien nous rendre, dis-je.
— Éloïse, je…
— Non. Écoute-moi. Tu as dit : vous faites tellement pour moi, et je peux rien vous rendre, alors si vous voulez je pourrais.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Tu comprends ce que tu viens de proposer ?
Il ne dit rien.
— Tu viens de proposer de payer.
— C’est pas ce que je…
— Si. C’est exactement ce que tu as dit. Mot pour mot.
Ma voix tremblait un peu, et ce n’était pas de la colère.
— Julien, tu dors dans notre canapé. Tu manges ce qu’Anaïs achète. Ton courrier arrive à son nom. Si demain on te dit de partir, tu retournes sous un lampadaire.
Je marquai une pause.
— Tu ne peux pas dire oui à quelque chose quand tu n’as nulle part d’autre où aller.
Il ouvrit la bouche. La referma.
— Ce n’est pas que je ne veux pas de toi, dis-je. C’est que dans cette configuration-là, ton oui ne vaut rien. Il n’est pas libre. Il est acheté par un canapé et des pâtes.
Anaïs, derrière lui, avait posé le torchon.
— Et je sais de quoi je parle, ajoutai-je.
Le silence dura longtemps.
Julien se passa les deux mains sur le visage.
Quand il les retira, il avait les yeux rouges.
— T’as raison, dit-il. T’as complètement raison et j’ai honte.
— Julien…
— Non, laisse-moi finir. Parce que j’ai dit un truc et j’en pensais un autre, et si je clarifie pas, on va rester avec ça toute la nuit.
Il prit une inspiration.
— C’est pas une contrepartie que je proposais. C’est ce que j’ai dit, mais c’est pas ce que je voulais dire.
Il regarda ses mains.
— Ça fait huit mois que personne me touche.
Le mot tomba dans la cuisine.
— Huit mois. J’exagère pas, je compte. La dernière personne qui m’a touché volontairement, c’est toi, Éloïse, dans des chiottes de bureau. Après ça, plus rien. Zéro. Les gens s’écartent. Dans le métro ils changent de wagon. Quand tu tends la main pour un truc, ils lâchent la pièce dans le gobelet pour pas frôler tes doigts.
Il eut un sourire terrible.
— Le premier soir ici, quand Anaïs m’a serré le bras pour me faire monter l’escalier, j’ai failli m’écrouler. Un bras. Trois secondes.
Il releva la tête.
— C’est ça que je demandais. Pas une transaction. J’ai juste… j’ai besoin qu’on me touche, et je savais pas comment le dire sans que ça sonne pathétique, alors j’ai emballé ça dans un truc qui ressemblait à un échange. Parce que dans ma tête, un mec qui demande de l’affection, c’est pitoyable, alors qu’un mec qui propose un service, ça passe.
Il vida son verre.
— Voilà. C’est plus pathétique dit comme ça, mais au moins c’est vrai.
Anaïs vint s’asseoir. Elle ne dit rien pendant un moment.
Puis :
— C’est pas pathétique.
— Si.
— Non. C’est juste humain. Et t’as mis huit mois à le dire à voix haute, donc t’es plutôt courageux, en fait.
Elle me regarda.
Et je vis qu’elle réfléchissait vraiment.
— Bon, dit-elle enfin. Alors on va faire ça autrement.
Julien releva la tête.
— Éloïse a raison sur le fond, dit Anaïs. Un oui qui vient de quelqu’un qui dépend de toi, c’est pas un oui. Ça, c’est pas négociable.
Elle posa les mains à plat sur la table.
— Donc on va retirer la dépendance de l’équation.
— Comment ?
— Comme ça : quoi qu’il se passe ce soir, ou qu’il se passe rien du tout, tu dors ici demain. Et après-demain. Et le mois prochain si tu veux. Tu gardes la domiciliation, on continue tes démarches, rien ne change. Rien. Que tu dises oui, non, ou que tu changes d’avis au milieu.
Elle le fixa.
— Tu me suis ? Si tu te lèves dans dix minutes et que tu retournes sur le canapé, demain matin je te fais du café et je t’engueule parce que tu auras encore brûlé les toasts. Point.
Julien la regarda longuement.
— T’es sérieuse.
— Complètement.
— Et si je dis oui ?
— Alors tu dis oui à ça, et à rien d’autre. Tu nous dois rien. Zéro. Si tu dis oui en pensant que tu paies quelque chose, je préfère qu’on aille se coucher tout de suite.
Il hocha la tête, lentement.
— D’accord.
— Non, dit Anaïs. Dis-le vraiment.
— Je te dois rien.
— Encore.
— Je vous dois rien.
— Bien.
Alors je pris la parole.
— Il reste un truc.
Ils se tournèrent tous les deux vers moi.
— Le stop, dis-je.
Julien fronça les sourcils.
— Si à n’importe quel moment tu ne veux plus, tu dis stop. Une fois. Clair. Et on arrête, immédiatement, sans discussion, sans négociation, sans qu’on te demande pourquoi.
Je le regardai.
— Pas ça va, on peut continuer. Pas c’est bon, t’inquiète. Tu dis stop et tout s’arrête à la seconde.
— D’accord.
— Répète.
Il eut un demi-sourire.
— Je dis stop et tout s’arrête.
— Bien.
Anaïs me regardait avec une expression que je n’arrivais pas tout à fait à lire.
— Ça vaut pour tout le monde, dit-elle. Toi aussi, Éloïse.
— Je sais.
— Non, mais dis-le.
Je respirai.
— Si je veux que ça s’arrête, je dis stop.
— Voilà.
Julien nous regardait, l’une puis l’autre.
— Vous êtes vraiment bizarres comme filles, dit-il.
— Ta gueule, dit Anaïs. Éteins la lumière et viens.
Ce fut maladroit au début.
Terriblement maladroit. On était trois adultes debout dans une chambre de douze mètres carrés, à ne pas savoir qui commence, qui embrasse qui, où on met les bras.
Ce fut Anaïs qui trancha, comme toujours.
Elle prit le visage de Julien à deux mains et l’embrassa.
Je les regardai faire, et ça me fit quelque chose que je n’attendais pas : pas de la jalousie. Une chaleur. Anaïs embrassait Julien avec cette générosité qu’elle mettait dans tout, sans réserve, et je voyais les épaules de Julien descendre de trois centimètres, comme si quelque chose se déverrouillait dans son dos après huit mois.
Elle s’écarta. Le regarda.
— Ça va ?
Il hocha la tête sans pouvoir parler.
Puis elle se tourna vers moi et m’embrassa aussi, et je sentis sa main chercher celle de Julien pour l’attirer.
Après, ce fut plus simple.
Les vêtements partirent sans cérémonie. Julien avait un corps abîmé, maigre encore malgré les cinq kilos, avec cette peau que le froid avait marquée. Il eut un mouvement de recul quand il fut nu.
— Je suis moche, dit-il.
— T’es vivant, dit Anaïs. Tais-toi.
Elle s’allongea au milieu du lit et nous attira tous les deux.
Julien resta figé une seconde, ne sachant pas quoi faire de lui.
— Descends, lui dit-elle.
Il descendit. Je le vis se glisser entre ses cuisses avec une espèce d’incrédulité, et Anaïs poussa un soupir en fermant les yeux.
Je remontai à sa hauteur. Je l’embrassai pendant qu’il travaillait, je sentis ses gémissements dans ma propre bouche, sa main qui montait chercher ma poitrine.
— Regarde-le, murmura-t-elle contre mes lèvres.
Je regardai.
Julien avait les yeux fermés. Il ne faisait pas ça pour prouver quoi que ce soit, ni pour rembourser une dette. Il avait le visage de quelqu’un qui boit après une marche très longue.
Elle jouit une première fois comme ça, ma main dans ses cheveux, sa bouche contre mon cou.
Puis elle se redressa.
— Bon, dit-elle, essoufflée. Maintenant j’ai une idée.
Elle nous fit nous asseoir tous les deux au bord du lit, côte à côte, et elle s’agenouilla par terre devant nous.
— Anaïs, dis-je.
— Chut.
Elle nous prit tous les deux en main, un de chaque côté, et elle nous regarda d’en bas avec un sourire absolument diabolique.
— J’ai toujours eu envie d’essayer ça.
Elle commença par Julien. Puis par moi. Puis elle alterna, passant de l’un à l’autre, la bouche sur celui qu’elle laissait libre et la main sur l’autre, et le contraste de sensations me fit fermer les yeux.
À un moment nos deux sexes furent contre sa bouche en même temps, et je sentis Julien contre moi, chaud, et lui aussi le sentit, et il eut une seconde d’hésitation.
Il se raidit légèrement.
— Ça va ? demandai-je.
— Ouais, dit-il. Ouais, c’est juste… nouveau.
— Tu peux dire stop.
— Je veux pas dire stop.
Anaïs releva la tête.
— Tu veux que j’arrête juste ce truc-là ?
— Non, dit-il. Non, continue.
Elle continua.
Et je vis, au bout de trente secondes, sa tension se dissoudre complètement.
Ce fut moi qui pris la suite.
Anaïs se remit sur le lit, à quatre pattes, et me regarda par-dessus son épaule.
— Toi, dit-elle. Comme la dernière fois.
Je m’installai derrière elle. Julien s’écarta, pas sûr de sa place.
— Reste, lui dit Anaïs. Devant.
Il comprit. Il vint s’asseoir contre la tête de lit, et elle se pencha sur lui.
Et pendant que je la prenais, elle le prit dans sa bouche.
Le rythme s’installa naturellement : chacune de mes poussées la faisait descendre sur lui, et j’entendais Julien haleter au-dessus, la main crispée dans les draps.
Elle gémissait autour de lui. Les vibrations lui arrachaient des sons.
— Putain, dit-il. Putain.
— Ça va ? dis-je.
— Oui. Oui. Continue.
Je continuai.
Il y avait quelque chose de très simple et de très beau là-dedans, dans cette mécanique à trois où chacun donnait à un autre. Personne ne dirigeait. Personne n’était l’objet de personne. On était trois corps qui se répondaient dans un lit trop petit.
Anaïs jouit une deuxième fois, la bouche pleine, en s’accrochant aux cuisses de Julien.
Après, il y eut un moment de flottement.
On reprit son souffle. Anaïs s’allongea sur le dos, un bras sur les yeux, en riant toute seule.
— Je suis morte, dit-elle. Je suis complètement morte.
Julien, à côté d’elle, la regardait avec une tendresse désarmée.
Et moi, j’étais assise au bord du lit, et je réalisai que quelque chose n’était pas résolu.
Julien le vit.
— Quoi ? dit-il.
— Rien.
— Éloïse.
Je le regardai.
— La dernière fois qu’on a fait ça, tous les deux, dis-je. Il y a un an.
Il ne dit rien. Il savait exactement de quoi je parlais.
— Tu m’as prise. Et après je n’ai plus jamais eu le choix, avec personne, pendant onze mois.
Ma voix était basse.
— Je ne sais pas ce que ça fait d’être de l’autre côté avec un homme.
Anaïs retira son bras de ses yeux.
Julien réfléchit un moment.
— Tu veux essayer ? dit-il.
— Seulement si toi tu veux.
— J’ai jamais fait.
— Je sais.
Il resta silencieux. Il regarda le plafond.
— OK, dit-il enfin. On essaie.
— Julien.
— Quoi ?
— Le stop.
Il eut un petit rire.
— Je dis stop et tout s’arrête. J’ai retenu, ta leçon.
— Ce n’est pas une leçon.
Il tourna la tête vers moi, et son visage était sérieux d’un coup.
— Je sais, dit-il. Je sais que c’en est pas une.
Je fis exactement ce qu’on m’avait appris.
Je pris mon temps. Vraiment. Cinq minutes sur un doigt, et il commença à se détendre, avec des petits sons surpris.
— C’est pas désagréable, dit-il. C’est très, très bizarre, mais c’est pas désagréable.
Anaïs, appuyée sur un coude à côté de lui, lui caressait les cheveux.
Je passai à deux doigts. Il se raidit, puis lâcha au bout de quelques secondes. Je les gardai en lui un long moment, à écarter doucement, jusqu’à ce que son corps arrête complètement de résister.
— Je crois que ça y est, dis-je.
— Ça y est quoi ?
— Tu es prêt.
Il y eut un silence.
— OK, dit-il.
Je retirai mes doigts.
Je repris du lubrifiant, généreusement, et je m’en enduisis. Puis je m’allongeai contre son dos, calai mes cuisses contre les siennes, et je me guidai de la main jusqu’à trouver l’endroit que mes doigts venaient de quitter.
Je sentis son corps se figer au contact.
— Doucement, dis-je. Et tu me dis, à n’importe quel moment.
— Vas-y.
Je poussai.
La résistance fut immédiate. Bien plus forte qu’avec les doigts, évidemment, cette barrière que je connaissais si bien pour l’avoir sentie mille fois de l’autre côté. J’attendis sans forcer, le temps que son souffle redescende.
Puis le muscle céda, et je glissai en lui.
Julien poussa un long son étranglé et se raidit d’un coup.
— Attends.
Je m’arrêtai net.
— J’attends.
Je ne bougeai plus. Anaïs continua de lui caresser les cheveux, sans un mot.
Il respira. Trente secondes. Une minute.
— Vas-y, dit-il.
J’avançai d’un rien.
— Non, dit-il aussitôt. Attends. Attends.
Je m’arrêtai.
— Ça fait mal ?
— C’est pas ça.
Il resta silencieux un instant. Je le sentais trembler légèrement contre moi.
— Stop, dit-il.
Je me retirai immédiatement. Sans un mot, sans un soupir, sans une question.
Je posai la main à plat sur sa hanche, simplement, et je ne bougeai plus.
Le silence dura trois secondes.
— Merci, dit-il.
— Il n’y a pas de quoi.
— Non, mais… Il se redressa sur un coude. Tu t’es arrêtée tout de suite.
— Évidemment.
— Non, dit-il. C’est pas évident. C’est pas évident du tout.
Il avait les yeux brillants.
— Pardon, dit-il. Je voulais essayer, je voulais vraiment, et à un moment j’ai juste senti que je… j’ai pas de mots. C’est pas la douleur. C’est autre chose.
— Tu n’as pas à t’excuser.
— Je gâche tout.
— Tu ne gâches rien, dit Anaïs. Tu viens juste de dire ce que tu voulais. C’est le contraire de gâcher.
Il retomba sur le dos.
— Bon, dit-il. Alors on fait quoi ?
Anaïs sourit.
— Autre chose.
Autre chose, ce fut elle sur lui.
Elle le chevaucha, et Julien la regarda descendre avec une expression de reconnaissance qui me serra la gorge.
Et moi, je me plaçai derrière elle.
— Attends, dit-elle en me sentant. Attends, tu vas pas…
— Si tu veux.
Elle réfléchit trois secondes, immobile, avec Julien en elle.
— Oui, dit-elle. Oui, je veux.
Alors je pris le flacon et je la préparai, doucement, pendant que Julien ne bougeait plus du tout dessous, les mains sur ses hanches, la mâchoire serrée.
Puis j’entrai.
Anaïs poussa un son que je ne lui avais jamais entendu.
— Oh, dit-elle. Oh putain. Oh putain, les deux.
On resta immobiles, tous les trois, le temps que son corps encaisse.
— Ça va ? dit Julien.
— Bougez pas. Bougez pas une seconde.
On ne bougea pas.
Puis elle dit :
— Allez-y.
Ce fut lent d’abord. Il fallut trouver comment ne pas se gêner, comment se coordonner, et on rata plusieurs fois avant de comprendre.
Et puis ça vint.
Un rythme s’installa, décalé, alterné, chacun descendant quand l’autre remontait. Anaïs était prise entre nous deux, complètement, et les sons qui sortaient d’elle ne ressemblaient à rien de connu.
— Je vais pas tenir, dit-elle. Je vais vraiment pas tenir.
Je sentais Julien à travers elle. C’était une sensation étrange, très intime, un contact indirect à travers un corps qu’on aimait tous les deux.
Il me regarda par-dessus son épaule.
— Ça va ? dit-il.
— Ça va.
Anaïs jouit d’un coup, sans prévenir, dans une contraction si violente qu’elle nous emporta tous les deux en quelques secondes.
Julien poussa un cri étranglé. Je m’effondrai sur le dos d’Anaïs.
On resta empilés comme ça, tous les trois, à trembler et à rire nerveusement, dans un lit trop petit pour deux personnes.
Plus tard, on était allongés en travers du lit, dans le désordre le plus complet.
Anaïs au milieu, comme toujours. Julien d’un côté, moi de l’autre.
Personne ne parla pendant longtemps.
— Il faut que je vous dise un truc, dit Julien enfin.
— Quoi ?
— Le stop, tout à l’heure.
Il chercha ses mots.
— J’avais jamais fait ça de ma vie. Dire non pendant. J’avais jamais osé. Même avec mon ex, même quand j’avais pas envie, je faisais semblant jusqu’au bout parce que c’était plus simple.
Il regarda le plafond.
— Là, j’ai dit un mot et tout s’est arrêté. Et personne m’a fait la gueule. Et après on a continué autrement et c’était bien.
Il se tourna vers moi.
— C’est toi qui m’as fait répéter le mot au début. Trois fois.
— Deux.
— Trois. Je compte.
Il eut un sourire.
— Sans ça je l’aurais pas dit. J’aurais serré les dents et j’aurais laissé faire.
Je ne répondis pas.
Parce que quelque chose venait de se mettre en place dans ma poitrine, quelque chose d’énorme, et j’avais peur que ma voix ne tienne pas.
Anaïs s’endormit en premier, la tête sur mon épaule.
Julien resta éveillé un moment, puis il se leva doucement pour retourner sur le canapé.
— Tu peux rester, murmurai-je.
— Le lit fait un mètre quarante, chuchota-t-il. Et je ronfle.
Il ramassa ses affaires. À la porte, il s’arrêta.
— Éloïse.
— Oui ?
— Ce soir, ce que t’as fait. Le truc au début, quand j’ai proposé et que t’as dit non.
Il hésita.
— Personne a jamais fait ça pour moi. Refuser quelque chose que je proposais parce que c’était pas bon pour moi.
Il sortit sans attendre de réponse.
Je restai éveillée longtemps, dans le noir, avec Anaïs contre moi.
Et je fis le compte.
Onze mois. Onze mois pendant lesquels une femme m’avait construite pièce par pièce, avait décidé de mon prénom, de mes cheveux, de mes vêtements, de mon corps, de mes soirées. Onze mois pendant lesquels elle m’avait donné un mot d’arrêt le premier soir et n’en avait plus jamais reparlé ensuite. Pas une fois. Elle ne me l’avait jamais rappelé, jamais fait répéter, jamais proposé. Elle avait posé cet outil dans un tiroir et elle avait laissé la poussière le recouvrir, en sachant très bien qu’un outil dont on ne parle plus finit par ne plus exister.
Et ce soir, dans une chambre de douze mètres carrés, j’avais fait répéter ce mot à deux personnes avant même qu’on se déshabille.
Je l’avais fait répéter à un homme qui dépendait entièrement de nous, et j’avais refusé son corps parce que son oui ne valait rien tant qu’il n’avait nulle part où aller.
Et quand il avait dit stop, tout s’était arrêté à la seconde, sans qu’on lui demande pourquoi.
Je regardai le plafond dans le noir.
Est-ce que j’ai fait ça longtemps ? avait-elle demandé, la semaine dernière, en fixant sa fenêtre.
Oui.
Onze mois.
Et je venais de passer une soirée à faire, geste après geste, l’exact inverse de tout ce qu’elle m’avait fait.
Sans même y penser. Sans que ce soit une décision.
C’était devenu ce que j’étais.
Je serrai Anaïs un peu plus fort contre moi, et pour la première fois depuis très longtemps, je m’endormis sans redouter le matin.
Julien allait mieux. C’était visible partout : il avait repris cinq kilos, il dormait sans se réveiller à quatre heures du matin, il avait recommencé à raser sa barbe correctement. Il avait une adresse, un compte bancaire, une carte vitale. Anaïs lui avait trouvé une mission d’intérim de trois semaines dans un entrepôt logistique, le premier travail depuis huit mois, et il en était revenu le premier soir avec une fierté qu’il essayait de cacher.
Il dormait toujours sur le canapé.
On avait pris l’habitude de dîner à trois deux ou trois fois par semaine. Ce soir-là, c’était des pâtes, une bouteille de rouge, une conversation sur rien.
Et puis, vers minuit, quand Anaïs se leva pour débarrasser, Julien dit :
— Je peux vous demander un truc ?
Quelque chose dans sa voix nous arrêta toutes les deux.
— Vas-y, dit Anaïs.
Il regarda son verre. Il mit longtemps à parler.
— Je sais pas comment le dire, donc je vais le dire mal.
Il releva les yeux.
— Je pourrais rester ce soir ? Avec vous. Enfin, je veux dire, avec vous deux.
Le silence tomba.
Il enchaîna aussitôt, trop vite, dans cette précipitation des gens qui viennent de dire quelque chose d’irrattrapable.
— Vous faites tellement pour moi, dit-il. Depuis trois semaines. Le canapé, les papiers, la bouffe, tout. Et je peux rien vous rendre, j’ai rien, j’ai littéralement rien à vous donner. Alors si vous voulez, je veux dire, si ça vous dit, je pourrais…
Je posai mon verre.
— Non.
Il s’arrêta net.
— Non, Julien.
Anaïs, debout près de l’évier, ne bougeait pas.
Julien devint rouge. Cette rougeur que je connaissais, celle des toilettes du troisième étage, un million d’années plus tôt.
— Pardon, dit-il. Pardon, j’aurais pas dû, oubliez ça, c’était…
— Assieds-toi.
Il se rassit. Il avait l’air d’un homme qui vient de tout gâcher.
Et moi, j’avais dans la poitrine quelque chose de très froid et très clair.
— Tu viens de dire que tu ne peux rien nous rendre, dis-je.
— Éloïse, je…
— Non. Écoute-moi. Tu as dit : vous faites tellement pour moi, et je peux rien vous rendre, alors si vous voulez je pourrais.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Tu comprends ce que tu viens de proposer ?
Il ne dit rien.
— Tu viens de proposer de payer.
— C’est pas ce que je…
— Si. C’est exactement ce que tu as dit. Mot pour mot.
Ma voix tremblait un peu, et ce n’était pas de la colère.
— Julien, tu dors dans notre canapé. Tu manges ce qu’Anaïs achète. Ton courrier arrive à son nom. Si demain on te dit de partir, tu retournes sous un lampadaire.
Je marquai une pause.
— Tu ne peux pas dire oui à quelque chose quand tu n’as nulle part d’autre où aller.
Il ouvrit la bouche. La referma.
— Ce n’est pas que je ne veux pas de toi, dis-je. C’est que dans cette configuration-là, ton oui ne vaut rien. Il n’est pas libre. Il est acheté par un canapé et des pâtes.
Anaïs, derrière lui, avait posé le torchon.
— Et je sais de quoi je parle, ajoutai-je.
Le silence dura longtemps.
Julien se passa les deux mains sur le visage.
Quand il les retira, il avait les yeux rouges.
— T’as raison, dit-il. T’as complètement raison et j’ai honte.
— Julien…
— Non, laisse-moi finir. Parce que j’ai dit un truc et j’en pensais un autre, et si je clarifie pas, on va rester avec ça toute la nuit.
Il prit une inspiration.
— C’est pas une contrepartie que je proposais. C’est ce que j’ai dit, mais c’est pas ce que je voulais dire.
Il regarda ses mains.
— Ça fait huit mois que personne me touche.
Le mot tomba dans la cuisine.
— Huit mois. J’exagère pas, je compte. La dernière personne qui m’a touché volontairement, c’est toi, Éloïse, dans des chiottes de bureau. Après ça, plus rien. Zéro. Les gens s’écartent. Dans le métro ils changent de wagon. Quand tu tends la main pour un truc, ils lâchent la pièce dans le gobelet pour pas frôler tes doigts.
Il eut un sourire terrible.
— Le premier soir ici, quand Anaïs m’a serré le bras pour me faire monter l’escalier, j’ai failli m’écrouler. Un bras. Trois secondes.
Il releva la tête.
— C’est ça que je demandais. Pas une transaction. J’ai juste… j’ai besoin qu’on me touche, et je savais pas comment le dire sans que ça sonne pathétique, alors j’ai emballé ça dans un truc qui ressemblait à un échange. Parce que dans ma tête, un mec qui demande de l’affection, c’est pitoyable, alors qu’un mec qui propose un service, ça passe.
Il vida son verre.
— Voilà. C’est plus pathétique dit comme ça, mais au moins c’est vrai.
Anaïs vint s’asseoir. Elle ne dit rien pendant un moment.
Puis :
— C’est pas pathétique.
— Si.
— Non. C’est juste humain. Et t’as mis huit mois à le dire à voix haute, donc t’es plutôt courageux, en fait.
Elle me regarda.
Et je vis qu’elle réfléchissait vraiment.
— Bon, dit-elle enfin. Alors on va faire ça autrement.
Julien releva la tête.
— Éloïse a raison sur le fond, dit Anaïs. Un oui qui vient de quelqu’un qui dépend de toi, c’est pas un oui. Ça, c’est pas négociable.
Elle posa les mains à plat sur la table.
— Donc on va retirer la dépendance de l’équation.
— Comment ?
— Comme ça : quoi qu’il se passe ce soir, ou qu’il se passe rien du tout, tu dors ici demain. Et après-demain. Et le mois prochain si tu veux. Tu gardes la domiciliation, on continue tes démarches, rien ne change. Rien. Que tu dises oui, non, ou que tu changes d’avis au milieu.
Elle le fixa.
— Tu me suis ? Si tu te lèves dans dix minutes et que tu retournes sur le canapé, demain matin je te fais du café et je t’engueule parce que tu auras encore brûlé les toasts. Point.
Julien la regarda longuement.
— T’es sérieuse.
— Complètement.
— Et si je dis oui ?
— Alors tu dis oui à ça, et à rien d’autre. Tu nous dois rien. Zéro. Si tu dis oui en pensant que tu paies quelque chose, je préfère qu’on aille se coucher tout de suite.
Il hocha la tête, lentement.
— D’accord.
— Non, dit Anaïs. Dis-le vraiment.
— Je te dois rien.
— Encore.
— Je vous dois rien.
— Bien.
Alors je pris la parole.
— Il reste un truc.
Ils se tournèrent tous les deux vers moi.
— Le stop, dis-je.
Julien fronça les sourcils.
— Si à n’importe quel moment tu ne veux plus, tu dis stop. Une fois. Clair. Et on arrête, immédiatement, sans discussion, sans négociation, sans qu’on te demande pourquoi.
Je le regardai.
— Pas ça va, on peut continuer. Pas c’est bon, t’inquiète. Tu dis stop et tout s’arrête à la seconde.
— D’accord.
— Répète.
Il eut un demi-sourire.
— Je dis stop et tout s’arrête.
— Bien.
Anaïs me regardait avec une expression que je n’arrivais pas tout à fait à lire.
— Ça vaut pour tout le monde, dit-elle. Toi aussi, Éloïse.
— Je sais.
— Non, mais dis-le.
Je respirai.
— Si je veux que ça s’arrête, je dis stop.
— Voilà.
Julien nous regardait, l’une puis l’autre.
— Vous êtes vraiment bizarres comme filles, dit-il.
— Ta gueule, dit Anaïs. Éteins la lumière et viens.
Ce fut maladroit au début.
Terriblement maladroit. On était trois adultes debout dans une chambre de douze mètres carrés, à ne pas savoir qui commence, qui embrasse qui, où on met les bras.
Ce fut Anaïs qui trancha, comme toujours.
Elle prit le visage de Julien à deux mains et l’embrassa.
Je les regardai faire, et ça me fit quelque chose que je n’attendais pas : pas de la jalousie. Une chaleur. Anaïs embrassait Julien avec cette générosité qu’elle mettait dans tout, sans réserve, et je voyais les épaules de Julien descendre de trois centimètres, comme si quelque chose se déverrouillait dans son dos après huit mois.
Elle s’écarta. Le regarda.
— Ça va ?
Il hocha la tête sans pouvoir parler.
Puis elle se tourna vers moi et m’embrassa aussi, et je sentis sa main chercher celle de Julien pour l’attirer.
Après, ce fut plus simple.
Les vêtements partirent sans cérémonie. Julien avait un corps abîmé, maigre encore malgré les cinq kilos, avec cette peau que le froid avait marquée. Il eut un mouvement de recul quand il fut nu.
— Je suis moche, dit-il.
— T’es vivant, dit Anaïs. Tais-toi.
Elle s’allongea au milieu du lit et nous attira tous les deux.
Julien resta figé une seconde, ne sachant pas quoi faire de lui.
— Descends, lui dit-elle.
Il descendit. Je le vis se glisser entre ses cuisses avec une espèce d’incrédulité, et Anaïs poussa un soupir en fermant les yeux.
Je remontai à sa hauteur. Je l’embrassai pendant qu’il travaillait, je sentis ses gémissements dans ma propre bouche, sa main qui montait chercher ma poitrine.
— Regarde-le, murmura-t-elle contre mes lèvres.
Je regardai.
Julien avait les yeux fermés. Il ne faisait pas ça pour prouver quoi que ce soit, ni pour rembourser une dette. Il avait le visage de quelqu’un qui boit après une marche très longue.
Elle jouit une première fois comme ça, ma main dans ses cheveux, sa bouche contre mon cou.
Puis elle se redressa.
— Bon, dit-elle, essoufflée. Maintenant j’ai une idée.
Elle nous fit nous asseoir tous les deux au bord du lit, côte à côte, et elle s’agenouilla par terre devant nous.
— Anaïs, dis-je.
— Chut.
Elle nous prit tous les deux en main, un de chaque côté, et elle nous regarda d’en bas avec un sourire absolument diabolique.
— J’ai toujours eu envie d’essayer ça.
Elle commença par Julien. Puis par moi. Puis elle alterna, passant de l’un à l’autre, la bouche sur celui qu’elle laissait libre et la main sur l’autre, et le contraste de sensations me fit fermer les yeux.
À un moment nos deux sexes furent contre sa bouche en même temps, et je sentis Julien contre moi, chaud, et lui aussi le sentit, et il eut une seconde d’hésitation.
Il se raidit légèrement.
— Ça va ? demandai-je.
— Ouais, dit-il. Ouais, c’est juste… nouveau.
— Tu peux dire stop.
— Je veux pas dire stop.
Anaïs releva la tête.
— Tu veux que j’arrête juste ce truc-là ?
— Non, dit-il. Non, continue.
Elle continua.
Et je vis, au bout de trente secondes, sa tension se dissoudre complètement.
Ce fut moi qui pris la suite.
Anaïs se remit sur le lit, à quatre pattes, et me regarda par-dessus son épaule.
— Toi, dit-elle. Comme la dernière fois.
Je m’installai derrière elle. Julien s’écarta, pas sûr de sa place.
— Reste, lui dit Anaïs. Devant.
Il comprit. Il vint s’asseoir contre la tête de lit, et elle se pencha sur lui.
Et pendant que je la prenais, elle le prit dans sa bouche.
Le rythme s’installa naturellement : chacune de mes poussées la faisait descendre sur lui, et j’entendais Julien haleter au-dessus, la main crispée dans les draps.
Elle gémissait autour de lui. Les vibrations lui arrachaient des sons.
— Putain, dit-il. Putain.
— Ça va ? dis-je.
— Oui. Oui. Continue.
Je continuai.
Il y avait quelque chose de très simple et de très beau là-dedans, dans cette mécanique à trois où chacun donnait à un autre. Personne ne dirigeait. Personne n’était l’objet de personne. On était trois corps qui se répondaient dans un lit trop petit.
Anaïs jouit une deuxième fois, la bouche pleine, en s’accrochant aux cuisses de Julien.
Après, il y eut un moment de flottement.
On reprit son souffle. Anaïs s’allongea sur le dos, un bras sur les yeux, en riant toute seule.
— Je suis morte, dit-elle. Je suis complètement morte.
Julien, à côté d’elle, la regardait avec une tendresse désarmée.
Et moi, j’étais assise au bord du lit, et je réalisai que quelque chose n’était pas résolu.
Julien le vit.
— Quoi ? dit-il.
— Rien.
— Éloïse.
Je le regardai.
— La dernière fois qu’on a fait ça, tous les deux, dis-je. Il y a un an.
Il ne dit rien. Il savait exactement de quoi je parlais.
— Tu m’as prise. Et après je n’ai plus jamais eu le choix, avec personne, pendant onze mois.
Ma voix était basse.
— Je ne sais pas ce que ça fait d’être de l’autre côté avec un homme.
Anaïs retira son bras de ses yeux.
Julien réfléchit un moment.
— Tu veux essayer ? dit-il.
— Seulement si toi tu veux.
— J’ai jamais fait.
— Je sais.
Il resta silencieux. Il regarda le plafond.
— OK, dit-il enfin. On essaie.
— Julien.
— Quoi ?
— Le stop.
Il eut un petit rire.
— Je dis stop et tout s’arrête. J’ai retenu, ta leçon.
— Ce n’est pas une leçon.
Il tourna la tête vers moi, et son visage était sérieux d’un coup.
— Je sais, dit-il. Je sais que c’en est pas une.
Je fis exactement ce qu’on m’avait appris.
Je pris mon temps. Vraiment. Cinq minutes sur un doigt, et il commença à se détendre, avec des petits sons surpris.
— C’est pas désagréable, dit-il. C’est très, très bizarre, mais c’est pas désagréable.
Anaïs, appuyée sur un coude à côté de lui, lui caressait les cheveux.
Je passai à deux doigts. Il se raidit, puis lâcha au bout de quelques secondes. Je les gardai en lui un long moment, à écarter doucement, jusqu’à ce que son corps arrête complètement de résister.
— Je crois que ça y est, dis-je.
— Ça y est quoi ?
— Tu es prêt.
Il y eut un silence.
— OK, dit-il.
Je retirai mes doigts.
Je repris du lubrifiant, généreusement, et je m’en enduisis. Puis je m’allongeai contre son dos, calai mes cuisses contre les siennes, et je me guidai de la main jusqu’à trouver l’endroit que mes doigts venaient de quitter.
Je sentis son corps se figer au contact.
— Doucement, dis-je. Et tu me dis, à n’importe quel moment.
— Vas-y.
Je poussai.
La résistance fut immédiate. Bien plus forte qu’avec les doigts, évidemment, cette barrière que je connaissais si bien pour l’avoir sentie mille fois de l’autre côté. J’attendis sans forcer, le temps que son souffle redescende.
Puis le muscle céda, et je glissai en lui.
Julien poussa un long son étranglé et se raidit d’un coup.
— Attends.
Je m’arrêtai net.
— J’attends.
Je ne bougeai plus. Anaïs continua de lui caresser les cheveux, sans un mot.
Il respira. Trente secondes. Une minute.
— Vas-y, dit-il.
J’avançai d’un rien.
— Non, dit-il aussitôt. Attends. Attends.
Je m’arrêtai.
— Ça fait mal ?
— C’est pas ça.
Il resta silencieux un instant. Je le sentais trembler légèrement contre moi.
— Stop, dit-il.
Je me retirai immédiatement. Sans un mot, sans un soupir, sans une question.
Je posai la main à plat sur sa hanche, simplement, et je ne bougeai plus.
Le silence dura trois secondes.
— Merci, dit-il.
— Il n’y a pas de quoi.
— Non, mais… Il se redressa sur un coude. Tu t’es arrêtée tout de suite.
— Évidemment.
— Non, dit-il. C’est pas évident. C’est pas évident du tout.
Il avait les yeux brillants.
— Pardon, dit-il. Je voulais essayer, je voulais vraiment, et à un moment j’ai juste senti que je… j’ai pas de mots. C’est pas la douleur. C’est autre chose.
— Tu n’as pas à t’excuser.
— Je gâche tout.
— Tu ne gâches rien, dit Anaïs. Tu viens juste de dire ce que tu voulais. C’est le contraire de gâcher.
Il retomba sur le dos.
— Bon, dit-il. Alors on fait quoi ?
Anaïs sourit.
— Autre chose.
Autre chose, ce fut elle sur lui.
Elle le chevaucha, et Julien la regarda descendre avec une expression de reconnaissance qui me serra la gorge.
Et moi, je me plaçai derrière elle.
— Attends, dit-elle en me sentant. Attends, tu vas pas…
— Si tu veux.
Elle réfléchit trois secondes, immobile, avec Julien en elle.
— Oui, dit-elle. Oui, je veux.
Alors je pris le flacon et je la préparai, doucement, pendant que Julien ne bougeait plus du tout dessous, les mains sur ses hanches, la mâchoire serrée.
Puis j’entrai.
Anaïs poussa un son que je ne lui avais jamais entendu.
— Oh, dit-elle. Oh putain. Oh putain, les deux.
On resta immobiles, tous les trois, le temps que son corps encaisse.
— Ça va ? dit Julien.
— Bougez pas. Bougez pas une seconde.
On ne bougea pas.
Puis elle dit :
— Allez-y.
Ce fut lent d’abord. Il fallut trouver comment ne pas se gêner, comment se coordonner, et on rata plusieurs fois avant de comprendre.
Et puis ça vint.
Un rythme s’installa, décalé, alterné, chacun descendant quand l’autre remontait. Anaïs était prise entre nous deux, complètement, et les sons qui sortaient d’elle ne ressemblaient à rien de connu.
— Je vais pas tenir, dit-elle. Je vais vraiment pas tenir.
Je sentais Julien à travers elle. C’était une sensation étrange, très intime, un contact indirect à travers un corps qu’on aimait tous les deux.
Il me regarda par-dessus son épaule.
— Ça va ? dit-il.
— Ça va.
Anaïs jouit d’un coup, sans prévenir, dans une contraction si violente qu’elle nous emporta tous les deux en quelques secondes.
Julien poussa un cri étranglé. Je m’effondrai sur le dos d’Anaïs.
On resta empilés comme ça, tous les trois, à trembler et à rire nerveusement, dans un lit trop petit pour deux personnes.
Plus tard, on était allongés en travers du lit, dans le désordre le plus complet.
Anaïs au milieu, comme toujours. Julien d’un côté, moi de l’autre.
Personne ne parla pendant longtemps.
— Il faut que je vous dise un truc, dit Julien enfin.
— Quoi ?
— Le stop, tout à l’heure.
Il chercha ses mots.
— J’avais jamais fait ça de ma vie. Dire non pendant. J’avais jamais osé. Même avec mon ex, même quand j’avais pas envie, je faisais semblant jusqu’au bout parce que c’était plus simple.
Il regarda le plafond.
— Là, j’ai dit un mot et tout s’est arrêté. Et personne m’a fait la gueule. Et après on a continué autrement et c’était bien.
Il se tourna vers moi.
— C’est toi qui m’as fait répéter le mot au début. Trois fois.
— Deux.
— Trois. Je compte.
Il eut un sourire.
— Sans ça je l’aurais pas dit. J’aurais serré les dents et j’aurais laissé faire.
Je ne répondis pas.
Parce que quelque chose venait de se mettre en place dans ma poitrine, quelque chose d’énorme, et j’avais peur que ma voix ne tienne pas.
Anaïs s’endormit en premier, la tête sur mon épaule.
Julien resta éveillé un moment, puis il se leva doucement pour retourner sur le canapé.
— Tu peux rester, murmurai-je.
— Le lit fait un mètre quarante, chuchota-t-il. Et je ronfle.
Il ramassa ses affaires. À la porte, il s’arrêta.
— Éloïse.
— Oui ?
— Ce soir, ce que t’as fait. Le truc au début, quand j’ai proposé et que t’as dit non.
Il hésita.
— Personne a jamais fait ça pour moi. Refuser quelque chose que je proposais parce que c’était pas bon pour moi.
Il sortit sans attendre de réponse.
Je restai éveillée longtemps, dans le noir, avec Anaïs contre moi.
Et je fis le compte.
Onze mois. Onze mois pendant lesquels une femme m’avait construite pièce par pièce, avait décidé de mon prénom, de mes cheveux, de mes vêtements, de mon corps, de mes soirées. Onze mois pendant lesquels elle m’avait donné un mot d’arrêt le premier soir et n’en avait plus jamais reparlé ensuite. Pas une fois. Elle ne me l’avait jamais rappelé, jamais fait répéter, jamais proposé. Elle avait posé cet outil dans un tiroir et elle avait laissé la poussière le recouvrir, en sachant très bien qu’un outil dont on ne parle plus finit par ne plus exister.
Et ce soir, dans une chambre de douze mètres carrés, j’avais fait répéter ce mot à deux personnes avant même qu’on se déshabille.
Je l’avais fait répéter à un homme qui dépendait entièrement de nous, et j’avais refusé son corps parce que son oui ne valait rien tant qu’il n’avait nulle part où aller.
Et quand il avait dit stop, tout s’était arrêté à la seconde, sans qu’on lui demande pourquoi.
Je regardai le plafond dans le noir.
Est-ce que j’ai fait ça longtemps ? avait-elle demandé, la semaine dernière, en fixant sa fenêtre.
Oui.
Onze mois.
Et je venais de passer une soirée à faire, geste après geste, l’exact inverse de tout ce qu’elle m’avait fait.
Sans même y penser. Sans que ce soit une décision.
C’était devenu ce que j’étais.
Je serrai Anaïs un peu plus fort contre moi, et pour la première fois depuis très longtemps, je m’endormis sans redouter le matin.
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