Faute de mot plus précis : Chapitre 1 – Ce qui tient debout
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 14-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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J’ai su qu’il était réveillé avant même qu’il ne bouge, à la façon dont sa respiration a changé de rythme derrière moi.
Il n’a rien dit. Il a posé la main sur ma hanche, à plat, sans intention particulière, comme on vérifie que quelque chose est encore là. Puis il l’a fait glisser vers le creux de ma taille, il est remonté le long de mes côtes, lentement, et j’ai senti toute ma peau se réorganiser sous ce trajet.
J’ai gardé les yeux fermés.
Il faisait chaud sous la couette. Dehors, je le savais sans regarder, le brouillard était monté du lac pendant la nuit et il ne redescendrait pas avant midi. Novembre. La chambre baignait dans cette clarté grise qui n’est pas vraiment une lumière et qui donnait aux draps froissés l’aspect d’une photographie sous-exposée.
Il m’a embrassée dans le cou, sous l’oreille, à l’endroit exact où il fallait.
Il connaissait ma carte par cœur. Huit ans de relevés topographiques, de repères posés un par un, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chercher, plus rien à découvrir, seulement à revenir. J’avais toujours considéré ça comme la définition même de l’intimité : n’avoir jamais besoin de rien dire.
Je me suis retournée contre lui.
Il avait la chaleur du sommeil, cette moiteur douce du dos et de la nuque, et l’odeur du lit. J’ai glissé une jambe entre les siennes. Il a dix centimètres de moins que moi et il nous a fallu des années pour trouver notre géométrie, pour cesser de nous cogner, pour savoir qui se plaçait où. Maintenant ça se fait tout seul.
Sa bouche est descendue le long de ma gorge et s’est arrêtée au creux de la clavicule. J’ai passé la main dans ses cheveux, j’ai fermé le poing dedans, et je l’ai entendu rire contre ma peau.
— Il est huit heures, j’ai murmuré.
— Non.
— Si.
— Non, il a répété, avec une conviction absolue, sans relever la tête.
J’ai ri à mon tour, et le rire s’est transformé en autre chose quand il a repris ce qu’il était en train de faire.
Il a repoussé la couette et le froid de la chambre est passé sur nous. Je me suis contractée, il a dit quelque chose contre mon ventre que je n’ai pas compris, et il a remonté le drap sur son dos à lui, en gardant mes jambes dehors. Il fait ça depuis toujours. Il dit qu’il a besoin de me voir, et je n’ai jamais su si c’était vrai ou si c’était une phrase qu’il avait trouvée à vingt-quatre ans et qu’il avait gardée parce qu’elle marchait.
Ça marchait quand même.
Sa bouche a continué à descendre. J’ai posé les deux mains à plat sur le matelas, de chaque côté, parce que c’est ce que je fais, parce qu’il faut bien tenir à quelque chose. Il connaissait le rythme. Il connaissait le moment exact où il fallait ralentir, celui où il fallait ne plus bouger du tout, celui où j’allais dire son prénom d’une voix que je n’utilise nulle part ailleurs.
Il a pris son temps. Il en prend toujours, et je crois que je n’ai jamais assez mesuré la chance que c’était, ni jamais dit à quel point.
Quand il est remonté, j’avais les yeux qui piquaient et cette faiblesse dans les bras qui vient après. Il s’est appuyé sur un coude au-dessus de moi. Il m’a regardée avec une espèce de satisfaction tranquille, un peu bête, complètement à lui, et il a écarté une mèche collée à ma tempe.
J’ai passé les mains dans son dos, plus bas, et je l’ai attiré.
Ça a été lent. Il n’y avait rien d’urgent dans sa manière de s’y prendre, aucune précipitation. Le poids de son corps. Le lit penchait imperceptiblement du côté gauche, comme toujours, depuis qu’on l’avait monté de travers.
Il s’est engagé en moi d’un seul mouvement, sans précipitation. Je le connaissais par cœur : l’angle exact, la profondeur, le moment où il s’arrêtait une seconde pour que je m’habitue, même après huit ans. Ses paumes étaient chaudes sur mes hanches. Il a commencé à bouger, lentement, le bassin bien calé. Le drap a glissé du côté gauche, comme chaque fois, et a fini par tomber au sol. Il n’a pas essayé de le ramener.
Je sentais le grain de sa peau contre la mienne, la moiteur qui montait entre nous. Il a penché la tête et a repris mon sein dans sa bouche, la langue plate, exactement comme il savait que j’aimais. J’ai passé les mains dans son dos, plus bas, et j’ai appuyé pour qu’il aille plus profond. Il a obéi. Pas d’urgence. Seulement cette exactitude qu’il mettait en tout.
À un moment il a ralenti presque jusqu’à s’arrêter, juste le bout encore en moi, et il a attendu que je bouge la première. C’était un de nos repères. J’ai relevé le bassin. Il a repris, un peu plus fort. Je l’ai senti se durcir davantage. Il a respiré plus court contre mon cou. J’ai serré les jambes autour de lui.
Quelque part dans l’immeuble, une porte a claqué.
J’ai rouvert les yeux et je l’ai regardé. Il avait le front plissé, les mâchoires serrées, et son regard était fixé sur un point du mur, derrière moi, à gauche.
J’ai refermé les yeux.
Fatigue, je me suis dit.
C’était le mois. Novembre est toujours le pire, c’est mathématique : jusqu’au trente, la moitié du canton peut résilier sa caisse maladie, et la moitié du canton s’y prend la dernière semaine. Il rentrait à vingt et une heures, il avait travaillé les trois derniers samedis, il s’endormait devant les séries. Ça remonterait en décembre. Ça remontait toujours en décembre.
J’ai rassemblé cette pensée, je l’ai rangée, et je suis revenue à lui.
Il a accéléré enfin, pas beaucoup, juste assez, et je l’ai senti venir en moi avec ce petit son rauque qu’il faisait toujours à la fin, le front appuyé contre ma tempe.
Il est resté un moment sans bouger, le poids de son corps entier sur le mien, puis il s’est retiré lentement.
Après, il est resté contre moi, le visage dans mon cou, sa respiration ralentissant par paliers. Il avait la peau trempée. On est restés comme ça sans parler, avec le radiateur qui cliquetait sous la fenêtre et cette lumière de novembre qui ne bougeait pas.
— Tu es belle le matin, il a dit.
Il le disait souvent. Je ne l’ai jamais entendu le dire à un autre moment de la journée. Je m’en étais fait la réflexion une fois, une seule, dans une pensée fugitive et mesquine que j’avais immédiatement congédiée.
J’ai souri dans le vide de la chambre. C’est mon sourire, celui dont ma mère dit qu’il a fait ma fortune, celui qui désarme les élèves du troisième rang et les parents les plus procéduriers en réunion. Je ne l’ai jamais vraiment cru. J’ai fini par l’accepter comme on accepte une couleur d’yeux.
Il s’est rendormi à moitié. Je suis restée immobile, sur le dos, à faire l’inventaire silencieux de ma vie. C’est une manie que j’ai, et dont je n’ai jamais parlé à personne parce que je la trouve un peu ridicule. Le lit, d’abord, dont un pied grince toujours du côté gauche. La chambre. Le couloir avec les cartons du déménagement qu’on n’a jamais complètement vidés, deux ans après. Le salon, la cuisine, le balcon minuscule où j’ai fait mourir successivement un basilic, une menthe et un plant de tomates cerises. Quatre-vingt-un mètres carrés au troisième étage sans ascenseur, dont nous rembourserons les intérêts jusqu’en 2049.
Et lui, contre moi, un bras en travers de mon ventre.
Huit ans. J’en avais vingt, il en avait vingt-quatre, je finissais ma formation et j’ai cru pendant six mois qu’il ne me rappellerait jamais.
Sur la table de chevet, de son côté à lui, le téléphone était posé écran contre le bois.
J’ai enregistré le détail sans le penser. Il y a des choses qu’on voit sans les regarder, des informations qui se déposent quelque part et qui attendent. Je me suis dit qu’il l’avait retourné pour ne pas être réveillé par les alertes du bureau, et l’idée a disparu aussi vite qu’elle était venue.
–––
La cafetière a fait son bruit d’aspiration terminale et Noah a crié depuis la salle de bain qu’il fallait racheter des capsules.
Je m’étais installée à la table avec la pile de cahiers du vendredi. Vingt-deux textes descriptifs sur le thème « un endroit où je me sens bien », dont onze parlaient de la chambre à coucher, quatre du canapé du salon, deux du terrain de foot, et un, celui de Loïc, du rayon surgelés du magasin parce qu’il y fait froid et que personne ne lui parle. J’avais mis un long commentaire au crayon sous celui-là. J’hésitais encore à appeler la mère.
Sur la table, à côté des cahiers, il y avait le classeur.
Le classeur a sa propre gravité. Trois centimètres d’épaisseur, des intercalaires de couleur, et sur la couverture une étiquette écrite de la main de Noah, en majuscules : 27 JUIN. Dedans : les devis des trois traiteurs, le contrat de la salle signé en septembre, les échantillons de papier pour les faire-part, la liste des invités révisée quatre fois et bloquée à cent douze personnes, et le plan de table provisoire où l’oncle Bertil et la tante Émilienne se retrouvaient encore, pour des raisons diplomatiques que personne ne maîtrise, à des tables différentes.
J’ai tiré le classeur vers moi et je l’ai ouvert à l’intercalaire vert.
Sept mois. C’est étrange, sept mois. Assez loin pour rester abstrait, assez proche pour que chaque dimanche compte.
Noah est sorti de la salle de bain en s’essuyant la nuque avec une serviette, s’est penché par-dessus mon épaule, a regardé la page, et m’a embrassé le haut du crâne.
— Toujours les faire-part ?
— Toujours les faire-part.
— Prends le crème.
— Le crème est moche.
— Le crème est neutre.
— C’est ce que je viens de dire.
Il a ri, il est allé se servir un café, et il s’est assis en face de moi. Il avait déjà son téléphone à la main. Il l’a consulté rapidement, a fait défiler quelque chose du pouce, et l’a reposé à l’envers sur la table, entre le sucrier et la corbeille à pain.
— Tu travailles aujourd’hui ?
— Deux heures ce soir. Il me reste onze dossiers à boucler avant le trente, et j’ai les Perrin qui veulent réduire leur couverture.
— Pour économiser ?
— Pour économiser.
Il a soufflé sur son café.
— Ils ont un stock à quatre cent mille dans un dépôt en zone inondable, et ils veulent gratter six cents balles par an. Je leur ai expliqué trois fois.
— Tu ne peux pas les forcer.
— Non.
Il a haussé les épaules, avec ce demi-sourire qu’il a quand il constate la bêtise du monde sans y participer.
— C’est toujours pareil, les gens. Ils ne calculent pas le risque, ils calculent l’inconfort immédiat. Personne ne croit jamais que ça va lui tomber dessus.
Il a bu une gorgée.
— Et puis quand ça tombe, c’est ma faute.
J’ai souri et je suis retournée à mes cahiers.
J’aimais l’entendre parler de son travail. J’aimais cette compétence-là chez lui, cette manière très concrète de mesurer les catastrophes possibles et de les tenir à distance avec du papier. Il y avait, dans le fait de vivre avec quelqu’un dont le métier consiste littéralement à protéger les gens de ce qu’ils n’ont pas prévu, quelque chose qui me rassurait à un niveau que je n’aurais pas su formuler.
J’ai levé les yeux. Il regardait par la fenêtre, vers le brouillard, une main autour de sa tasse.
Je l’ai regardé, lui, deux ou trois secondes, et j’ai senti passer cette chose tiède et pleine que j’attends toujours au même endroit de la poitrine, et que j’appelle le bonheur faute de mot plus précis. J’avais vingt-huit ans. J’avais une classe de vingt-deux élèves qui m’appelaient Madame et qui dessinaient mon sourire trop grand sur les cartes de fin d’année. J’avais des parents qui s’aimaient encore et qui m’appelaient le dimanche soir. J’avais un appartement au troisième sans ascenseur, un homme en face de moi, et une date.
Le téléphone a vibré une fois contre le bois de la table, à plat, écran vers le bas.
Noah a tendu le bras sans quitter la fenêtre des yeux, il a posé la main dessus, et il l’a fait taire.
— Le boulot, il a dit.
J’ai hoché la tête et j’ai corrigé la copie suivante.
Il n’a rien dit. Il a posé la main sur ma hanche, à plat, sans intention particulière, comme on vérifie que quelque chose est encore là. Puis il l’a fait glisser vers le creux de ma taille, il est remonté le long de mes côtes, lentement, et j’ai senti toute ma peau se réorganiser sous ce trajet.
J’ai gardé les yeux fermés.
Il faisait chaud sous la couette. Dehors, je le savais sans regarder, le brouillard était monté du lac pendant la nuit et il ne redescendrait pas avant midi. Novembre. La chambre baignait dans cette clarté grise qui n’est pas vraiment une lumière et qui donnait aux draps froissés l’aspect d’une photographie sous-exposée.
Il m’a embrassée dans le cou, sous l’oreille, à l’endroit exact où il fallait.
Il connaissait ma carte par cœur. Huit ans de relevés topographiques, de repères posés un par un, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chercher, plus rien à découvrir, seulement à revenir. J’avais toujours considéré ça comme la définition même de l’intimité : n’avoir jamais besoin de rien dire.
Je me suis retournée contre lui.
Il avait la chaleur du sommeil, cette moiteur douce du dos et de la nuque, et l’odeur du lit. J’ai glissé une jambe entre les siennes. Il a dix centimètres de moins que moi et il nous a fallu des années pour trouver notre géométrie, pour cesser de nous cogner, pour savoir qui se plaçait où. Maintenant ça se fait tout seul.
Sa bouche est descendue le long de ma gorge et s’est arrêtée au creux de la clavicule. J’ai passé la main dans ses cheveux, j’ai fermé le poing dedans, et je l’ai entendu rire contre ma peau.
— Il est huit heures, j’ai murmuré.
— Non.
— Si.
— Non, il a répété, avec une conviction absolue, sans relever la tête.
J’ai ri à mon tour, et le rire s’est transformé en autre chose quand il a repris ce qu’il était en train de faire.
Il a repoussé la couette et le froid de la chambre est passé sur nous. Je me suis contractée, il a dit quelque chose contre mon ventre que je n’ai pas compris, et il a remonté le drap sur son dos à lui, en gardant mes jambes dehors. Il fait ça depuis toujours. Il dit qu’il a besoin de me voir, et je n’ai jamais su si c’était vrai ou si c’était une phrase qu’il avait trouvée à vingt-quatre ans et qu’il avait gardée parce qu’elle marchait.
Ça marchait quand même.
Sa bouche a continué à descendre. J’ai posé les deux mains à plat sur le matelas, de chaque côté, parce que c’est ce que je fais, parce qu’il faut bien tenir à quelque chose. Il connaissait le rythme. Il connaissait le moment exact où il fallait ralentir, celui où il fallait ne plus bouger du tout, celui où j’allais dire son prénom d’une voix que je n’utilise nulle part ailleurs.
Il a pris son temps. Il en prend toujours, et je crois que je n’ai jamais assez mesuré la chance que c’était, ni jamais dit à quel point.
Quand il est remonté, j’avais les yeux qui piquaient et cette faiblesse dans les bras qui vient après. Il s’est appuyé sur un coude au-dessus de moi. Il m’a regardée avec une espèce de satisfaction tranquille, un peu bête, complètement à lui, et il a écarté une mèche collée à ma tempe.
J’ai passé les mains dans son dos, plus bas, et je l’ai attiré.
Ça a été lent. Il n’y avait rien d’urgent dans sa manière de s’y prendre, aucune précipitation. Le poids de son corps. Le lit penchait imperceptiblement du côté gauche, comme toujours, depuis qu’on l’avait monté de travers.
Il s’est engagé en moi d’un seul mouvement, sans précipitation. Je le connaissais par cœur : l’angle exact, la profondeur, le moment où il s’arrêtait une seconde pour que je m’habitue, même après huit ans. Ses paumes étaient chaudes sur mes hanches. Il a commencé à bouger, lentement, le bassin bien calé. Le drap a glissé du côté gauche, comme chaque fois, et a fini par tomber au sol. Il n’a pas essayé de le ramener.
Je sentais le grain de sa peau contre la mienne, la moiteur qui montait entre nous. Il a penché la tête et a repris mon sein dans sa bouche, la langue plate, exactement comme il savait que j’aimais. J’ai passé les mains dans son dos, plus bas, et j’ai appuyé pour qu’il aille plus profond. Il a obéi. Pas d’urgence. Seulement cette exactitude qu’il mettait en tout.
À un moment il a ralenti presque jusqu’à s’arrêter, juste le bout encore en moi, et il a attendu que je bouge la première. C’était un de nos repères. J’ai relevé le bassin. Il a repris, un peu plus fort. Je l’ai senti se durcir davantage. Il a respiré plus court contre mon cou. J’ai serré les jambes autour de lui.
Quelque part dans l’immeuble, une porte a claqué.
J’ai rouvert les yeux et je l’ai regardé. Il avait le front plissé, les mâchoires serrées, et son regard était fixé sur un point du mur, derrière moi, à gauche.
J’ai refermé les yeux.
Fatigue, je me suis dit.
C’était le mois. Novembre est toujours le pire, c’est mathématique : jusqu’au trente, la moitié du canton peut résilier sa caisse maladie, et la moitié du canton s’y prend la dernière semaine. Il rentrait à vingt et une heures, il avait travaillé les trois derniers samedis, il s’endormait devant les séries. Ça remonterait en décembre. Ça remontait toujours en décembre.
J’ai rassemblé cette pensée, je l’ai rangée, et je suis revenue à lui.
Il a accéléré enfin, pas beaucoup, juste assez, et je l’ai senti venir en moi avec ce petit son rauque qu’il faisait toujours à la fin, le front appuyé contre ma tempe.
Il est resté un moment sans bouger, le poids de son corps entier sur le mien, puis il s’est retiré lentement.
Après, il est resté contre moi, le visage dans mon cou, sa respiration ralentissant par paliers. Il avait la peau trempée. On est restés comme ça sans parler, avec le radiateur qui cliquetait sous la fenêtre et cette lumière de novembre qui ne bougeait pas.
— Tu es belle le matin, il a dit.
Il le disait souvent. Je ne l’ai jamais entendu le dire à un autre moment de la journée. Je m’en étais fait la réflexion une fois, une seule, dans une pensée fugitive et mesquine que j’avais immédiatement congédiée.
J’ai souri dans le vide de la chambre. C’est mon sourire, celui dont ma mère dit qu’il a fait ma fortune, celui qui désarme les élèves du troisième rang et les parents les plus procéduriers en réunion. Je ne l’ai jamais vraiment cru. J’ai fini par l’accepter comme on accepte une couleur d’yeux.
Il s’est rendormi à moitié. Je suis restée immobile, sur le dos, à faire l’inventaire silencieux de ma vie. C’est une manie que j’ai, et dont je n’ai jamais parlé à personne parce que je la trouve un peu ridicule. Le lit, d’abord, dont un pied grince toujours du côté gauche. La chambre. Le couloir avec les cartons du déménagement qu’on n’a jamais complètement vidés, deux ans après. Le salon, la cuisine, le balcon minuscule où j’ai fait mourir successivement un basilic, une menthe et un plant de tomates cerises. Quatre-vingt-un mètres carrés au troisième étage sans ascenseur, dont nous rembourserons les intérêts jusqu’en 2049.
Et lui, contre moi, un bras en travers de mon ventre.
Huit ans. J’en avais vingt, il en avait vingt-quatre, je finissais ma formation et j’ai cru pendant six mois qu’il ne me rappellerait jamais.
Sur la table de chevet, de son côté à lui, le téléphone était posé écran contre le bois.
J’ai enregistré le détail sans le penser. Il y a des choses qu’on voit sans les regarder, des informations qui se déposent quelque part et qui attendent. Je me suis dit qu’il l’avait retourné pour ne pas être réveillé par les alertes du bureau, et l’idée a disparu aussi vite qu’elle était venue.
–––
La cafetière a fait son bruit d’aspiration terminale et Noah a crié depuis la salle de bain qu’il fallait racheter des capsules.
Je m’étais installée à la table avec la pile de cahiers du vendredi. Vingt-deux textes descriptifs sur le thème « un endroit où je me sens bien », dont onze parlaient de la chambre à coucher, quatre du canapé du salon, deux du terrain de foot, et un, celui de Loïc, du rayon surgelés du magasin parce qu’il y fait froid et que personne ne lui parle. J’avais mis un long commentaire au crayon sous celui-là. J’hésitais encore à appeler la mère.
Sur la table, à côté des cahiers, il y avait le classeur.
Le classeur a sa propre gravité. Trois centimètres d’épaisseur, des intercalaires de couleur, et sur la couverture une étiquette écrite de la main de Noah, en majuscules : 27 JUIN. Dedans : les devis des trois traiteurs, le contrat de la salle signé en septembre, les échantillons de papier pour les faire-part, la liste des invités révisée quatre fois et bloquée à cent douze personnes, et le plan de table provisoire où l’oncle Bertil et la tante Émilienne se retrouvaient encore, pour des raisons diplomatiques que personne ne maîtrise, à des tables différentes.
J’ai tiré le classeur vers moi et je l’ai ouvert à l’intercalaire vert.
Sept mois. C’est étrange, sept mois. Assez loin pour rester abstrait, assez proche pour que chaque dimanche compte.
Noah est sorti de la salle de bain en s’essuyant la nuque avec une serviette, s’est penché par-dessus mon épaule, a regardé la page, et m’a embrassé le haut du crâne.
— Toujours les faire-part ?
— Toujours les faire-part.
— Prends le crème.
— Le crème est moche.
— Le crème est neutre.
— C’est ce que je viens de dire.
Il a ri, il est allé se servir un café, et il s’est assis en face de moi. Il avait déjà son téléphone à la main. Il l’a consulté rapidement, a fait défiler quelque chose du pouce, et l’a reposé à l’envers sur la table, entre le sucrier et la corbeille à pain.
— Tu travailles aujourd’hui ?
— Deux heures ce soir. Il me reste onze dossiers à boucler avant le trente, et j’ai les Perrin qui veulent réduire leur couverture.
— Pour économiser ?
— Pour économiser.
Il a soufflé sur son café.
— Ils ont un stock à quatre cent mille dans un dépôt en zone inondable, et ils veulent gratter six cents balles par an. Je leur ai expliqué trois fois.
— Tu ne peux pas les forcer.
— Non.
Il a haussé les épaules, avec ce demi-sourire qu’il a quand il constate la bêtise du monde sans y participer.
— C’est toujours pareil, les gens. Ils ne calculent pas le risque, ils calculent l’inconfort immédiat. Personne ne croit jamais que ça va lui tomber dessus.
Il a bu une gorgée.
— Et puis quand ça tombe, c’est ma faute.
J’ai souri et je suis retournée à mes cahiers.
J’aimais l’entendre parler de son travail. J’aimais cette compétence-là chez lui, cette manière très concrète de mesurer les catastrophes possibles et de les tenir à distance avec du papier. Il y avait, dans le fait de vivre avec quelqu’un dont le métier consiste littéralement à protéger les gens de ce qu’ils n’ont pas prévu, quelque chose qui me rassurait à un niveau que je n’aurais pas su formuler.
J’ai levé les yeux. Il regardait par la fenêtre, vers le brouillard, une main autour de sa tasse.
Je l’ai regardé, lui, deux ou trois secondes, et j’ai senti passer cette chose tiède et pleine que j’attends toujours au même endroit de la poitrine, et que j’appelle le bonheur faute de mot plus précis. J’avais vingt-huit ans. J’avais une classe de vingt-deux élèves qui m’appelaient Madame et qui dessinaient mon sourire trop grand sur les cartes de fin d’année. J’avais des parents qui s’aimaient encore et qui m’appelaient le dimanche soir. J’avais un appartement au troisième sans ascenseur, un homme en face de moi, et une date.
Le téléphone a vibré une fois contre le bois de la table, à plat, écran vers le bas.
Noah a tendu le bras sans quitter la fenêtre des yeux, il a posé la main dessus, et il l’a fait taire.
— Le boulot, il a dit.
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