Le Contrat - Chapitre 34: Le bar
Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Le Contrat - Chapitre 34: Le bar
Le bar s’appelait Le Comptoir, ce qui ne voulait rien dire et convenait parfaitement à l’endroit : petit, sombre, un long zinc, quelques tables au fond, une lumière ambrée qui pardonnait tout. J’y venais parfois seule, après les journées trop longues, pour boire un verre lentement en regardant les gens sans avoir à leur parler. C’était à trois arrêts de tram du bureau, suffisamment loin pour que personne de l’entreprise n’y mette jamais les pieds.
Ce soir-là, j’étais installée au comptoir depuis vingt minutes, un verre de rouge devant moi, à laisser la journée se dissoudre lentement, quand la porte s’ouvrit.
Anaïs.
Elle balaya la salle du regard, me trouva, et son visage n’eut aucune surprise, ce qui me fit comprendre que ce n’était peut-être pas tout à fait un hasard. Je lui avais mentionné cet endroit une fois, en passant, dans une de nos conversations, et Anaïs était le genre de personne qui retenait ce qu’on lui disait.
Elle s’approcha du comptoir.
— Je peux ? dit-elle en désignant le tabouret à côté de moi.
— C’était un hasard ? demandai-je.
— À moitié.
Elle s’assit sans que j’aie eu à répondre, commanda un verre de vin rouge d’un signe au barman. La lumière ambrée, le zinc, la rumeur basse des quelques clients au fond. Un espace neutre, sans badges, sans open space, sans note de service ni carte de timbrage. Un endroit où on pouvait dire des choses.
On parla de tout et de rien d’abord. Le vin, la journée, une bêtise sur un collègue. Puis un silence s’installa, du genre qui appelle autre chose, et Anaïs le laissa durer, comme elle savait faire.
— Tu voulais m’embrasser, l’autre jour, dit-elle. Au vietnamien.
Ce n’était pas une question.
— Oui, dis-je.
— Et tu as reculé.
— Oui.
Elle tourna son verre entre ses doigts, sans boire, les yeux sur le liquide sombre.
— C’est pas moi, dit-elle. Je le sais. Alors c’est quoi ?
Je respirai. J’avais le choix, à cet instant précis. Je pouvais mentir, arrondir, donner une version édulcorée qui aurait protégé quelque chose sans rien expliquer. Ou je pouvais dire la vérité, entière, avec tout ce qu’elle avait de difficile à formuler dans un bar un mardi soir.
Je choisis la vérité.
— Il y a quelqu’un dans ma vie, dis-je. Pas un compagnon. Pas au sens où tu l’entends. Quelqu’un qui… organise. Qui décide. Beaucoup de choses.
Anaïs ne dit rien. Elle attendit.
— Madame Steiner, dis-je.
Je vis quelque chose passer sur son visage, une compréhension rapide, le réajustement de plusieurs pièces d’un coup. Elle ne parut pas choquée. Juste attentive, plus attentive encore qu’avant.
— La directrice.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Des mois. Ça a commencé peu après mon arrivée.
Elle hocha la tête, lentement. Prit une gorgée de vin cette fois.
— Raconte, dit-elle. Ce que tu veux bien raconter.
Alors je racontai. Pas tout, pas les détails les plus crus, mais l’essentiel, honnêtement, sans chercher à rendre ça plus présentable que ça ne l’était. Je lui dis que ce n’était pas seulement une histoire de vêtements, pas seulement le prénom et la coupe et les tenues au bureau. Que ça allait bien au-delà. Que Madame Stella avait construit un cadre entier autour de moi, avec des règles, des rituels, une discipline qui touchait mon corps de façon très concrète. Je lui dis qu’il y avait des sessions. Que parfois, sur ordre de Madame Stella, il y avait d’autres personnes. Des hommes.
— Tu couches avec des hommes qu’elle choisit, dit Anaïs. Pas comme une question, comme une reformulation, pour être sûre de comprendre.
— Oui. Parfois.
— Tu veux ?
Je réfléchis à la question, honnêtement, parce qu’elle méritait une réponse honnête.
— C’est compliqué. Sur le moment, souvent, oui. Mon corps veut. Ma tête, c’est plus flou. Je ne choisis pas ces hommes. Elle les choisit. Mais je ne les subis pas non plus, pas exactement. C’est un endroit entre les deux que je n’arrive pas bien à nommer.
Je m’arrêtai. Puis, parce que j’avais décidé d’être honnête et qu’être honnête à moitié n’aurait rien valu :
— Et il y a eu une fois où j’ai choisi. Récemment. Une escorte. Une femme trans. Je suis allée la voir seule, sans que personne me le demande, sans que personne le sache.
— Et ?
— Et c’était la première fois depuis longtemps que quelque chose m’appartenait vraiment.
Anaïs hocha la tête, sans commentaire, en rangeant l’information quelque part.
Elle ne me regardait pas avec du jugement. Elle me regardait avec cette attention franche, dénuée d’alarme, de quelqu’un qui essaie vraiment de comprendre plutôt que d’évaluer.
— Et toi, dans tout ça, dit-elle. Ton désir à toi. Pas ce que ton corps fait quand elle le décide. Ce que toi tu veux.
La question me prit à un endroit que personne n’avait touché depuis longtemps.
— Je suis encagée, dis-je.
Le mot tomba dans l’espace entre nous, cru, technique, et Anaïs ne cilla pas.
— Depuis des mois, continuai-je. Un dispositif. Elle contrôle. Ce qui veut dire que je n’ai pas de libération. Pas depuis longtemps. Et ça, personne ne le voit, personne ne le sait, mais ça change tout. Ça change mon humeur, mon sommeil, ma façon d’être assise à mon bureau, ma façon de marcher dans la rue. Il y a une tension permanente qui ne se relâche jamais, une frustration qui devient un fond sonore, quelque chose qui est toujours là, sous tout le reste.
Je m’arrêtai un instant, puis continuai, parce qu’une fois lancée je ne voulais plus m’arrêter.
— Les gens me voient tenir, être calme, professionnelle. Ils ne savent pas que je suis dans un état de manque constant que je n’ai pas le droit de résoudre. Certains matins, c’est tout ce que je sens en me réveillant, avant même d’ouvrir les yeux. Une pression qui n’a pas de sortie. Et je dois m’habiller par-dessus, mettre le tailleur par-dessus, poser le maquillage par-dessus, et aller travailler comme si mon corps n’était pas en train de me réclamer quelque chose en permanence.
Je m’arrêtai. C’était la première fois que je disais ça à voix haute, à quelqu’un qui n’était pas Madame Stella. Et le dire le faisait exister différemment, plus lourdement, dans le monde réel, dans ce bar, entre nous deux.
— C’est épuisant, dit Anaïs. Doucement.
— Oui. C’est épuisant.
— Et elle sait que c’est épuisant.
— Elle compte là-dessus. C’est le principe.
Anaïs resta silencieuse un moment. Elle fit tourner son verre, but une gorgée, reposa le verre sur le zinc.
— Je vais te poser une question, dit-elle enfin. Et tu peux ne pas répondre tout de suite.
— Vas-y.
— Est-ce que tu veux sortir de tout ça ? Ou est-ce que tu veux trouver comment y exister sans que ça te détruise ?
La question était exacte. Chirurgicale, presque, dans sa façon de couper au bon endroit. Elle ne me demandait pas de juger Madame Stella, ni de me juger moi-même. Elle me demandait de savoir ce que je voulais, ce qui était la question la plus difficile qu’on m’avait posée depuis longtemps.
— Je ne veux pas partir, dis-je.
Je l’entendis en le disant, cette vérité que je n’avais pas complètement formulée avant qu’elle sorte de ma bouche.
— Je ne sais pas entièrement pourquoi. Ce serait plus simple si je voulais partir. Mais c’est pas ça. Il y a quelque chose là-dedans qui me correspond, à un endroit que je ne comprends pas bien. Je ne veux pas quitter Madame Stella.
— Alors qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux quelque chose qui soit à moi.
Ma voix trembla légèrement sur ces mots, parce qu’ils touchaient exactement le point sensible.
— J’ai eu ça une fois. Une chose que j’avais choisie, entièrement, sans permission. Un homme. Un collègue… Julien.
Anaïs réagit au nom. Je vis dans ses yeux qu’elle se souvenait, qu’elle faisait le lien avec la chaise vide, le départ soudain de quelques semaines plus tôt.
— Il est parti, dit-elle.
— Il a été licencié. Du jour au lendemain. Après que Madame Stella a appris ce qui s’était passé entre nous.
Un silence.
— Tu penses qu’elle…
— Je n’ai pas de preuve, dis-je. Elle n’a jamais rien confirmé. Mais le timing était parfait. Et quand je lui ai posé la question, elle n’a pas dit non.
Anaïs encaissa l’information. Je la vis mesurer ce que ça impliquait, ce que ça impliquait pour elle en particulier, puisque nous étions en train de parler de nous, indirectement, à travers Julien.
— C’est pour ça que tu as reculé, dit-elle. Au vietnamien.
— Oui.
— Tu as eu peur pour moi.
— J’ai eu peur de te faire ce que j’ai fait à Julien sans le vouloir. Tu travailles là. Tu dépends de cette boîte. Et moi je suis… je suis dans quelque chose que je ne contrôle pas, avec quelqu’un qui contrôle tout.
Anaïs ne répondit pas tout de suite. Elle regarda son verre, puis la salle, puis moi. Il y avait dans son silence une réflexion réelle, pas une hésitation, quelque chose qui pesait vraiment les choses.
— Écoute-moi, dit-elle enfin. Je vais te dire ce que je pense, et après tu en fais ce que tu veux.
— D’accord.
— Ce qui a fait tomber Julien, si c’est bien elle qui l’a fait tomber, c’est que c’était visible. C’était au bureau. Dans les toilettes de la boîte, tu m’as dit. C’était sur son terrain à elle, dans son espace, sous ses yeux. Elle l’a su, et elle a pu agir parce que ça se passait là où elle règne.
Je hochai la tête. Elle avait raison. C’était exactement ça.
— Nous, dit Anaïs, on n’est pas obligées de faire ça sur son terrain. Ce qui se passe entre nous, si quelque chose se passe, ça n’a pas besoin d’exister au bureau. Pas de regards, pas de gestes, pas de trace. Au boulot, on est deux collègues qui déjeunent ensemble, point. Le reste, ça se passe ailleurs. Ici. Chez moi. Dans des endroits qu’elle ne surveille pas, où elle n’a aucun pouvoir, aucun levier.
Elle parlait posément, avec cette clarté pratique qui la caractérisait, comme quelqu’un qui a déjà réfléchi au problème avant de le formuler.
— Je sais dans quoi je mets les pieds, continua-t-elle. Tu viens de me le dire, très honnêtement, et je t’en remercie. La plupart des gens ne diraient pas la moitié de ça. Tu m’as donné toutes les raisons de reculer. Et je recule pas.
Elle me regarda droit dans les yeux.
— Je choisis d’y aller quand même. Doucement. Prudemment. À ton rythme. Mais j’y vais, si tu veux bien de moi.
Je la regardai, et quelque chose se serra dans ma poitrine, un mélange de peur et d’autre chose, quelque chose de plus chaud, de plus lumineux, que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.
— Je ne peux pas te répondre ce soir, dis-je.
— Je te demande pas de répondre ce soir.
— J’ai besoin d’y réfléchir. Vraiment.
— C’est normal, dit-elle. Prends le temps.
Elle finit son verre, le reposa. Ne poussa pas, ne réclama rien de plus. Elle avait posé ce qu’elle avait à poser, et maintenant elle laissait l’espace exister, sans pression, avec cette patience tranquille que j’avais appris à reconnaître comme une de ses qualités les plus rares.
On resta encore un moment, à parler d’autre chose, à laisser la tension de la conversation se dissoudre dans quelque chose de plus léger. Puis on sortit ensemble dans l’air froid de la nuit.
— Tram ou à pied ? demanda-t-elle.
— À pied, dis-je. J’ai besoin de marcher.
— Alors bonne marche.
Elle ne chercha pas à m’embrasser cette fois. Elle posa juste une main sur mon bras, une seconde, une pression légère, et repartit vers son arrêt de tram.
Je marchai longtemps.
La ville était calme, les rues presque vides, l’air piquant d’une nuit d’hiver. Je marchai sans vraiment choisir mon chemin, en laissant la conversation se rejouer dans ma tête, les questions d’Anaïs, ses réponses, sa clarté, sa façon de ne pas reculer quand je lui avais donné toutes les raisons de le faire.
Pour la première fois depuis Julien, quand je pensais à la possibilité de quelque chose, ce n’était pas seulement la peur qui montait.
La peur était là, bien sûr. La chaise vide. Le message court. Le risque, réel, que je faisais courir à quelqu’un qui ne m’avait rien demandé sinon d’être là.
Mais à côté de la peur, cette fois, il y avait autre chose. La proposition d’Anaïs, concrète, sensée, qui traçait un chemin possible là où je n’en voyais aucun. L’idée qu’un espace pouvait exister en dehors de la portée de Madame Stella. L’idée que je pouvais peut-être avoir quelque chose à moi sans que ça se termine par une chaise vide.
Naïma m’avait montré qu’un désir pouvait m’appartenir. Anaïs me proposait qu’une personne le puisse aussi.
Je ne savais pas encore ce que j’allais décider.
Mais pour la première fois depuis longtemps, la peur ne gagnait pas toute seule.
Ce soir-là, j’étais installée au comptoir depuis vingt minutes, un verre de rouge devant moi, à laisser la journée se dissoudre lentement, quand la porte s’ouvrit.
Anaïs.
Elle balaya la salle du regard, me trouva, et son visage n’eut aucune surprise, ce qui me fit comprendre que ce n’était peut-être pas tout à fait un hasard. Je lui avais mentionné cet endroit une fois, en passant, dans une de nos conversations, et Anaïs était le genre de personne qui retenait ce qu’on lui disait.
Elle s’approcha du comptoir.
— Je peux ? dit-elle en désignant le tabouret à côté de moi.
— C’était un hasard ? demandai-je.
— À moitié.
Elle s’assit sans que j’aie eu à répondre, commanda un verre de vin rouge d’un signe au barman. La lumière ambrée, le zinc, la rumeur basse des quelques clients au fond. Un espace neutre, sans badges, sans open space, sans note de service ni carte de timbrage. Un endroit où on pouvait dire des choses.
On parla de tout et de rien d’abord. Le vin, la journée, une bêtise sur un collègue. Puis un silence s’installa, du genre qui appelle autre chose, et Anaïs le laissa durer, comme elle savait faire.
— Tu voulais m’embrasser, l’autre jour, dit-elle. Au vietnamien.
Ce n’était pas une question.
— Oui, dis-je.
— Et tu as reculé.
— Oui.
Elle tourna son verre entre ses doigts, sans boire, les yeux sur le liquide sombre.
— C’est pas moi, dit-elle. Je le sais. Alors c’est quoi ?
Je respirai. J’avais le choix, à cet instant précis. Je pouvais mentir, arrondir, donner une version édulcorée qui aurait protégé quelque chose sans rien expliquer. Ou je pouvais dire la vérité, entière, avec tout ce qu’elle avait de difficile à formuler dans un bar un mardi soir.
Je choisis la vérité.
— Il y a quelqu’un dans ma vie, dis-je. Pas un compagnon. Pas au sens où tu l’entends. Quelqu’un qui… organise. Qui décide. Beaucoup de choses.
Anaïs ne dit rien. Elle attendit.
— Madame Steiner, dis-je.
Je vis quelque chose passer sur son visage, une compréhension rapide, le réajustement de plusieurs pièces d’un coup. Elle ne parut pas choquée. Juste attentive, plus attentive encore qu’avant.
— La directrice.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Des mois. Ça a commencé peu après mon arrivée.
Elle hocha la tête, lentement. Prit une gorgée de vin cette fois.
— Raconte, dit-elle. Ce que tu veux bien raconter.
Alors je racontai. Pas tout, pas les détails les plus crus, mais l’essentiel, honnêtement, sans chercher à rendre ça plus présentable que ça ne l’était. Je lui dis que ce n’était pas seulement une histoire de vêtements, pas seulement le prénom et la coupe et les tenues au bureau. Que ça allait bien au-delà. Que Madame Stella avait construit un cadre entier autour de moi, avec des règles, des rituels, une discipline qui touchait mon corps de façon très concrète. Je lui dis qu’il y avait des sessions. Que parfois, sur ordre de Madame Stella, il y avait d’autres personnes. Des hommes.
— Tu couches avec des hommes qu’elle choisit, dit Anaïs. Pas comme une question, comme une reformulation, pour être sûre de comprendre.
— Oui. Parfois.
— Tu veux ?
Je réfléchis à la question, honnêtement, parce qu’elle méritait une réponse honnête.
— C’est compliqué. Sur le moment, souvent, oui. Mon corps veut. Ma tête, c’est plus flou. Je ne choisis pas ces hommes. Elle les choisit. Mais je ne les subis pas non plus, pas exactement. C’est un endroit entre les deux que je n’arrive pas bien à nommer.
Je m’arrêtai. Puis, parce que j’avais décidé d’être honnête et qu’être honnête à moitié n’aurait rien valu :
— Et il y a eu une fois où j’ai choisi. Récemment. Une escorte. Une femme trans. Je suis allée la voir seule, sans que personne me le demande, sans que personne le sache.
— Et ?
— Et c’était la première fois depuis longtemps que quelque chose m’appartenait vraiment.
Anaïs hocha la tête, sans commentaire, en rangeant l’information quelque part.
Elle ne me regardait pas avec du jugement. Elle me regardait avec cette attention franche, dénuée d’alarme, de quelqu’un qui essaie vraiment de comprendre plutôt que d’évaluer.
— Et toi, dans tout ça, dit-elle. Ton désir à toi. Pas ce que ton corps fait quand elle le décide. Ce que toi tu veux.
La question me prit à un endroit que personne n’avait touché depuis longtemps.
— Je suis encagée, dis-je.
Le mot tomba dans l’espace entre nous, cru, technique, et Anaïs ne cilla pas.
— Depuis des mois, continuai-je. Un dispositif. Elle contrôle. Ce qui veut dire que je n’ai pas de libération. Pas depuis longtemps. Et ça, personne ne le voit, personne ne le sait, mais ça change tout. Ça change mon humeur, mon sommeil, ma façon d’être assise à mon bureau, ma façon de marcher dans la rue. Il y a une tension permanente qui ne se relâche jamais, une frustration qui devient un fond sonore, quelque chose qui est toujours là, sous tout le reste.
Je m’arrêtai un instant, puis continuai, parce qu’une fois lancée je ne voulais plus m’arrêter.
— Les gens me voient tenir, être calme, professionnelle. Ils ne savent pas que je suis dans un état de manque constant que je n’ai pas le droit de résoudre. Certains matins, c’est tout ce que je sens en me réveillant, avant même d’ouvrir les yeux. Une pression qui n’a pas de sortie. Et je dois m’habiller par-dessus, mettre le tailleur par-dessus, poser le maquillage par-dessus, et aller travailler comme si mon corps n’était pas en train de me réclamer quelque chose en permanence.
Je m’arrêtai. C’était la première fois que je disais ça à voix haute, à quelqu’un qui n’était pas Madame Stella. Et le dire le faisait exister différemment, plus lourdement, dans le monde réel, dans ce bar, entre nous deux.
— C’est épuisant, dit Anaïs. Doucement.
— Oui. C’est épuisant.
— Et elle sait que c’est épuisant.
— Elle compte là-dessus. C’est le principe.
Anaïs resta silencieuse un moment. Elle fit tourner son verre, but une gorgée, reposa le verre sur le zinc.
— Je vais te poser une question, dit-elle enfin. Et tu peux ne pas répondre tout de suite.
— Vas-y.
— Est-ce que tu veux sortir de tout ça ? Ou est-ce que tu veux trouver comment y exister sans que ça te détruise ?
La question était exacte. Chirurgicale, presque, dans sa façon de couper au bon endroit. Elle ne me demandait pas de juger Madame Stella, ni de me juger moi-même. Elle me demandait de savoir ce que je voulais, ce qui était la question la plus difficile qu’on m’avait posée depuis longtemps.
— Je ne veux pas partir, dis-je.
Je l’entendis en le disant, cette vérité que je n’avais pas complètement formulée avant qu’elle sorte de ma bouche.
— Je ne sais pas entièrement pourquoi. Ce serait plus simple si je voulais partir. Mais c’est pas ça. Il y a quelque chose là-dedans qui me correspond, à un endroit que je ne comprends pas bien. Je ne veux pas quitter Madame Stella.
— Alors qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux quelque chose qui soit à moi.
Ma voix trembla légèrement sur ces mots, parce qu’ils touchaient exactement le point sensible.
— J’ai eu ça une fois. Une chose que j’avais choisie, entièrement, sans permission. Un homme. Un collègue… Julien.
Anaïs réagit au nom. Je vis dans ses yeux qu’elle se souvenait, qu’elle faisait le lien avec la chaise vide, le départ soudain de quelques semaines plus tôt.
— Il est parti, dit-elle.
— Il a été licencié. Du jour au lendemain. Après que Madame Stella a appris ce qui s’était passé entre nous.
Un silence.
— Tu penses qu’elle…
— Je n’ai pas de preuve, dis-je. Elle n’a jamais rien confirmé. Mais le timing était parfait. Et quand je lui ai posé la question, elle n’a pas dit non.
Anaïs encaissa l’information. Je la vis mesurer ce que ça impliquait, ce que ça impliquait pour elle en particulier, puisque nous étions en train de parler de nous, indirectement, à travers Julien.
— C’est pour ça que tu as reculé, dit-elle. Au vietnamien.
— Oui.
— Tu as eu peur pour moi.
— J’ai eu peur de te faire ce que j’ai fait à Julien sans le vouloir. Tu travailles là. Tu dépends de cette boîte. Et moi je suis… je suis dans quelque chose que je ne contrôle pas, avec quelqu’un qui contrôle tout.
Anaïs ne répondit pas tout de suite. Elle regarda son verre, puis la salle, puis moi. Il y avait dans son silence une réflexion réelle, pas une hésitation, quelque chose qui pesait vraiment les choses.
— Écoute-moi, dit-elle enfin. Je vais te dire ce que je pense, et après tu en fais ce que tu veux.
— D’accord.
— Ce qui a fait tomber Julien, si c’est bien elle qui l’a fait tomber, c’est que c’était visible. C’était au bureau. Dans les toilettes de la boîte, tu m’as dit. C’était sur son terrain à elle, dans son espace, sous ses yeux. Elle l’a su, et elle a pu agir parce que ça se passait là où elle règne.
Je hochai la tête. Elle avait raison. C’était exactement ça.
— Nous, dit Anaïs, on n’est pas obligées de faire ça sur son terrain. Ce qui se passe entre nous, si quelque chose se passe, ça n’a pas besoin d’exister au bureau. Pas de regards, pas de gestes, pas de trace. Au boulot, on est deux collègues qui déjeunent ensemble, point. Le reste, ça se passe ailleurs. Ici. Chez moi. Dans des endroits qu’elle ne surveille pas, où elle n’a aucun pouvoir, aucun levier.
Elle parlait posément, avec cette clarté pratique qui la caractérisait, comme quelqu’un qui a déjà réfléchi au problème avant de le formuler.
— Je sais dans quoi je mets les pieds, continua-t-elle. Tu viens de me le dire, très honnêtement, et je t’en remercie. La plupart des gens ne diraient pas la moitié de ça. Tu m’as donné toutes les raisons de reculer. Et je recule pas.
Elle me regarda droit dans les yeux.
— Je choisis d’y aller quand même. Doucement. Prudemment. À ton rythme. Mais j’y vais, si tu veux bien de moi.
Je la regardai, et quelque chose se serra dans ma poitrine, un mélange de peur et d’autre chose, quelque chose de plus chaud, de plus lumineux, que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.
— Je ne peux pas te répondre ce soir, dis-je.
— Je te demande pas de répondre ce soir.
— J’ai besoin d’y réfléchir. Vraiment.
— C’est normal, dit-elle. Prends le temps.
Elle finit son verre, le reposa. Ne poussa pas, ne réclama rien de plus. Elle avait posé ce qu’elle avait à poser, et maintenant elle laissait l’espace exister, sans pression, avec cette patience tranquille que j’avais appris à reconnaître comme une de ses qualités les plus rares.
On resta encore un moment, à parler d’autre chose, à laisser la tension de la conversation se dissoudre dans quelque chose de plus léger. Puis on sortit ensemble dans l’air froid de la nuit.
— Tram ou à pied ? demanda-t-elle.
— À pied, dis-je. J’ai besoin de marcher.
— Alors bonne marche.
Elle ne chercha pas à m’embrasser cette fois. Elle posa juste une main sur mon bras, une seconde, une pression légère, et repartit vers son arrêt de tram.
Je marchai longtemps.
La ville était calme, les rues presque vides, l’air piquant d’une nuit d’hiver. Je marchai sans vraiment choisir mon chemin, en laissant la conversation se rejouer dans ma tête, les questions d’Anaïs, ses réponses, sa clarté, sa façon de ne pas reculer quand je lui avais donné toutes les raisons de le faire.
Pour la première fois depuis Julien, quand je pensais à la possibilité de quelque chose, ce n’était pas seulement la peur qui montait.
La peur était là, bien sûr. La chaise vide. Le message court. Le risque, réel, que je faisais courir à quelqu’un qui ne m’avait rien demandé sinon d’être là.
Mais à côté de la peur, cette fois, il y avait autre chose. La proposition d’Anaïs, concrète, sensée, qui traçait un chemin possible là où je n’en voyais aucun. L’idée qu’un espace pouvait exister en dehors de la portée de Madame Stella. L’idée que je pouvais peut-être avoir quelque chose à moi sans que ça se termine par une chaise vide.
Naïma m’avait montré qu’un désir pouvait m’appartenir. Anaïs me proposait qu’une personne le puisse aussi.
Je ne savais pas encore ce que j’allais décider.
Mais pour la première fois depuis longtemps, la peur ne gagnait pas toute seule.
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