Faute de mot plus précis : Chapitre 7 – La colère

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 25-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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L’appartement que j’ai trouvé fait deux pièces et demie au rez-de-chaussée d’un immeuble des années soixante, rue des Philosophes, avec une cuisine agencée en formica jaune et une fenêtre qui donne sur le parking des poubelles. Le loyer est de mille cent quarante charges comprises, ce qui est trop cher pour ce que c’est, et je l’ai su en visitant.

Visité un mardi, signé un jeudi, emménagé le samedi.

La régie a trouvé ça rapide. La femme qui m’a fait visiter a beaucoup insisté sur le calme du quartier et sur les voisins du dessus, charmants, et j’ai signé sans écouter. Ce que je voulais, c’était une porte que je pouvais fermer et sur laquelle il n’y avait que mon nom.

J’ai dormi trois nuits par terre sur un matelas avant d’aller chercher le lit. Le premier soir, je me suis assise contre le mur du salon vide avec une pizza sur les genoux, et j’ai regardé la pièce en me disant que finalement c’était bien.

Ça a duré deux semaines.

–––

La colère est arrivée un mercredi, à quinze heures dix, en pleine leçon de géographie.

Je n’exagère pas sur l’heure. J’étais debout devant la carte du Plateau, un élève venait de poser une question parfaitement sensée sur les cours d’eau, et je me suis entendue lui répondre d’un ton que je n’avais jamais employé de ma vie devant une classe. Sec, humiliant. Vingt-deux gamins m’ont regardée avec des yeux ronds.

J’ai posé mon feutre. Je leur ai dit que j’étais désolée, que ce n’était pas contre lui, que j’avais mal dormi, et j’ai proposé qu’on finisse par la lecture.

Le soir, dans mon appartement, j’ai cassé une assiette contre le mur de la cuisine. Une seule. Je l’ai ramassée tout de suite en pleurant, et j’ai passé le reste de la soirée à me trouver ridicule.

Après ça, c’est resté deux mois.

–––

On raconte mal la colère.

Ce n’est pas une flamme, c’est un fond sonore. C’est là au réveil, dans le train, quand on choisit des tomates. On peut rire, travailler, faire une réunion de parents entière avec le sourire, et c’est là tout du long, en bas, comme un frigo qui ronronne dans une pièce voisine.

Et ça se trompe de cible en permanence, ce que personne ne dit non plus.

J’en ai voulu à Noah, évidemment. Mais j’en ai voulu à ma mère qui m’avait dit qu’il avait l’air ailleurs à l’Avent et qui n’avait rien fait de plus. J’en ai voulu à Nadia qui avait ri quand je lui avais parlé du sac de sport dans le casier. J’en ai voulu à la gynécologue qui m’avait proposé un dépistage sans insister, aux femmes du train qui riaient trop fort, et un samedi matin, très sérieusement, au type de la Coop qui a mis quatre minutes à changer un rouleau de caisse.

Et j’en ai voulu à moi. Beaucoup, longtemps, méthodiquement.

La question qui tournait n’était pas comment il a pu me faire ça. C’était comment j’ai pu ne rien voir. Moi qui repère un gamin en détresse dans un texte de douze lignes, moi que Nadia charrie en disant que je lis dans les têtes. J’avais construit toute mon identité professionnelle sur le fait de voir ce que les gens ne disent pas, et j’avais partagé un lit pendant quatorze mois avec un homme qui organisait des rendez-vous par messagerie pendant que je corrigeais des cahiers à trois mètres.

Il y a une phrase que je me répétais et qui me faisait un mal physique : tu n’as pas été trompée, tu as été gérée.

–––

Le 29 avril, les résultats sont revenus négatifs. Tous.

J’ai ouvert le courrier debout dans le hall de l’immeuble, devant les boîtes aux lettres, et j’ai lu la liste des lignes avec la même mention à côté de chacune.

Je m’attendais à une décharge. Il n’y a rien eu.

Je suis remontée, j’ai posé le courrier sur la table de la cuisine, et je suis restée debout dans le formica jaune à attendre une émotion qui n’est pas venue. J’ai compris pourquoi deux ou trois jours après, en faisant autre chose : être négative ne me rendait rien. Ça ne défaisait pas les quatorze mois et ça ne me rendait pas le droit d’avoir été tranquille pendant ce temps-là. Ce papier prouvait seulement que j’avais eu de la chance.

J’ai photographié le courrier et j’ai failli le lui envoyer. J’ai écrit trois versions du message. La dernière disait : *négatif. tu peux dormir.*

Je ne l’ai pas envoyé. C’est à peu près la seule chose intelligente que j’aie faite ce mois-là.

–––

Le 10 mai, j’ai couché avec un inconnu.

Je l’écris comme ça parce que c’est comme ça que je me le suis formulé sur le moment, avec cette brutalité un peu fière qu’on a quand on essaie de se convaincre qu’on maîtrise une décision qu’on ne maîtrise pas.

Nadia m’avait traînée à une soirée chez une amie à elle, à Grandson. Une trentaine de personnes, une playlist trop forte, et un type appuyé contre le plan de travail de la cuisine qui s’appelait Sébastien et qui travaillait dans le paysagisme. Il avait des avant-bras de quelqu’un qui travaille dehors et un rire facile. Il m’a fait rire deux fois, ce qui n’est pas rien pour un mois de mai comme celui-là.

C’est moi qui ai proposé.

On est allés chez lui à pied, il habitait à cinq minutes, et on n’a pas parlé du trajet. Dans l’escalier il m’a embrassée contre la rampe et j’ai eu ce vertige très bref de la première fois avec quelqu’un de nouveau, quand la bouche ne fait pas ce qu’on attend, quand rien n’est à sa place. J’avais oublié à quel point c’est violent.

Chez lui, avant qu’on aille plus loin, j’ai dit :

— On met un préservatif.
— Ouais, évidemment.
— Non, je veux dire. J’ai besoin que ce soit dit à voix haute.

Il m’a regardée deux secondes de trop, puis il a dit d’accord, très simplement, sans demander pourquoi. Il est allé chercher la boîte dans la salle de bain et il me l’a montrée avant de l’ouvrir. Je ne lui avais rien demandé de tel. Il l’a posée sur la table de nuit à ma portée, et je me souviens d’avoir pensé que ce geste valait mille discours.

Ensuite ça a été bien. Vraiment bien, techniquement. Il avait les mains chaudes. Il a demandé deux fois si c’était bon. Il riait facilement. Sa façon de tenir ma nuque n’était pas celle de Noah : plus ferme, les doigts écartés, le pouce juste sous l’oreille.

Il a enfilé le préservatif devant moi, sans précipitation, puis il s’est allongé sur le dos et m’a fait monter sur lui. J’ai glissé dessus d’un mouvement. Il était plus large que ce à quoi j’étais habituée. J’ai eu besoin de quelques secondes pour m’adapter. Il a attendu, les mains sur mes hanches, sans pousser.

Quand j’ai commencé à bouger, il a relevé le bassin pour me rencontrer. Il était attentif. Il regardait mon visage. À un moment il a glissé une main entre nous et a trouvé mon clitoris du pouce, avec une pression juste assez ferme. Ça a marché. La chaleur est montée proprement, sans accrocs. Je suis venue en le regardant, les mains posées à plat sur sa poitrine. Il a attendu que ça finisse, puis il a repris, plus profond, jusqu’à ce qu’il jouisse lui aussi, le menton relevé, les yeux fermés.

Après, il m’a gardée contre lui quelques minutes, une main dans mon dos. C’était correct. Tout était correct.

Et pendant tout le temps que ça a duré, je suis restée à côté.

C’est ce que je n’arrive toujours pas à expliquer correctement. Mon corps répondait très bien, tout marchait, et il y avait quand même une partie de moi assise sur la chaise près de la fenêtre qui regardait la scène en prenant des notes. Cette partie-là ne m’a pas lâchée une seconde. À un moment je me suis surprise à me demander si j’avais l’air, si c’était crédible.

Je suis rentrée à deux heures du matin en Uber. Il m’avait proposé de rester dormir et j’avais dit non merci, gentiment. Il m’a écrit le lendemain quelque chose de sympathique et je n’ai pas répondu, ce qui n’était pas très élégant de ma part.

Sous la douche, chez moi, j’ai fait le bilan. J’avais couché avec un homme correct qui avait bien fait les choses, j’avais protégé mon corps, je n’avais aucun regret moral. Et j’étais exactement aussi vide qu’avant, à un détail près : j’avais maintenant la preuve que le problème ne s’appelait pas Noah.

–––

Deux semaines plus tard, il y a eu une conversation à la salle des maîtres.

C’était une pause de dix heures, quatre ou cinq collègues autour de la machine, et quelqu’un a lancé un truc sur une affaire qui passait dans les journaux. Une histoire de femme, de plainte, de procédure. Je ne me souviens plus laquelle, et ça n’a aucune importance, parce qu’à peu près la même conversation a lieu tous les mois quelque part.

Un collègue a dit qu’il fallait quand même attendre de connaître les deux versions.

Nadia a répondu quelque chose. Une autre collègue a répondu autre chose. Et un troisième a dit, sur le ton de l’évidence tranquille, en remuant son café :

— Bon, après, faut voir aussi, elle est restée trois ans avec lui.

J’ai reposé ma tasse.

Je n’ai rien dit. Je me souviens précisément de ne rien avoir dit, et de la sensation dans ma poitrine, quelque chose de très chaud qui montait et qui n’avait nulle part où aller. Je suis sortie chercher un truc dans ma classe et je suis restée deux minutes debout derrière mon bureau, à regarder les chaises retournées sur les tables.

Elle est restée.

J’entendais la phrase avec mon propre nom dedans. J’entendais les cent douze invités qui allaient se la poser un jour ou l’autre, à un apéro. J’entendais ma tante Émilienne. Et j’entendais surtout la version que je me servais à moi-même depuis février, celle du comment j’ai pu ne rien voir, en réalisant que ce n’était pas une pensée à moi. C’était une phrase que j’avais entendue toute ma vie, sur d’autres femmes, et que j’avais retournée sur moi sans jamais me demander d’où elle venait.

Je n’avais pas les mots pour dire ça. Je veux être précise : je n’avais rien du tout, ce jour-là, à part une colère qui venait de changer de forme et qui n’en était pas plus utile.

Le soir, chez moi, dans la cuisine en formica jaune, j’ai tapé une question dans mon téléphone. Une question maladroite, formulée comme on formule ces choses-là quand on n’a jamais lu une ligne sur le sujet, et dont j’ai encore un peu honte.

J’ai lu jusqu’à une heure du matin. J’ai ouvert dix-huit onglets et j’en ai fermé quinze parce que c’était n’importe quoi.

Dans un des trois qui restaient, il y avait un mot que je ne connaissais pas, et qui décrivait exactement, mais exactement, la façon dont Noah retournait chaque reproche jusqu’à ce que je m’excuse.

Je suis restée devant l’écran un long moment. Je crois que c’est la première fois de ma vie que j’ai eu la sensation physique de recevoir un outil.

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