Faute de mot plus précis : Chapitre 6 – Le déni

- Par l'auteur HDS Pelec -
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Récit érotique écrit par Pelec [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 23-09-2026 dans la catégorie En solitaire
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Ma chambre d’enfant est devenue le bureau de mon père il y a onze ans, mais le lit est resté, et la tapisserie aussi, avec les petites fleurs bleues que j’avais choisies à neuf ans dans un catalogue. Ma mère a proposé de la changer. J’ai dit non, et je ne sais pas pourquoi.

Je me suis installée là avec quatre cartons et une valise. Le reste était dans le garage, sous une bâche, entre la tondeuse et les pneus d’été.

Le premier lundi, je me suis levée à cinq heures quarante pour attraper le train de six heures dix-huit. Sainte-Croix, Yverdon, quarante minutes de porte à porte quand tout va bien, ce qui en février n’arrive pas tous les jours. J’ai fait ça pendant six semaines et je peux dire aujourd’hui que ces six semaines ont été les plus productives de ma carrière.

J’ai monté un projet interdisciplinaire sur l’eau avec la collègue de sciences. J’ai refait entièrement ma séquence de conjugaison, qui n’en avait pas besoin. J’ai proposé de reprendre la bibliothèque de l’établissement, ce dont personne ne voulait depuis quatre ans, et j’ai passé trois soirées à recoter huit cents ouvrages toute seule dans une salle qui sent la moquette. La directrice m’a dit que j’avais une énergie remarquable. Je l’ai remerciée.

Ma mère m’a demandé, un soir, si je comptais aller voir quelqu’un. J’ai dit que ça allait très bien.

C’était vrai, d’ailleurs. Ça allait très bien. Je n’ai pas pleuré une seule fois en mars, pas une, et j’en étais assez fière, ce qui devrait donner une idée assez juste de l’état dans lequel j’étais.

–––

Je ne me disais pas : c’est terminé.

Je me disais que j’étais en train de faire une pause chez mes parents. Que la question de l’appartement se réglerait, que la banque avait besoin de temps, que ces choses-là prennent des mois. Que j’avais besoin de recul. Le mot recul faisait tout le travail à lui tout seul, parce qu’il supposait qu’on regarderait la chose plus tard, ensemble, quand on serait calmés.

Je n’ai rien dit à l’école. J’ai laissé filer trois semaines. Une collègue m’a demandé où en étaient les préparatifs et j’ai répondu que le traiteur était compliqué, ce qui n’était même pas un mensonge, techniquement, puisque le traiteur avait effectivement été compliqué à annuler.

Son sweat gris était dans mon carton de vêtements. Je l’ai découvert un matin en cherchant un pull. Je ne l’ai pas jeté, je l’ai remis dans le carton, en dessous. Voilà à peu près tout ce qu’il y a à savoir sur le déni : le geste de le remettre en dessous.

Nadia est la seule à qui j’ai tout raconté, un mercredi midi, dans sa voiture sur le parking, en trente-cinq minutes montre en main parce qu’on avait cours à treize heures trente. Elle m’a écoutée sans rien dire. À la fin elle a demandé :

— Et tu vas où, ce week-end ?
— Comment ça ?
— T’as l’air de quelqu’un qui a un planning.

J’avais un planning. J’avais passé le samedi précédent à trier les papiers du crédit hypothécaire par ordre chronologique dans des chemises de couleur, et j’avais trouvé ça reposant.

–––

Il m’écrivait tous les jours.

Pas des suppliques, il est trop intelligent pour ça. Des messages courts, pratiques, presque anodins. *La facture Romande Énergie est arrivée, je la paie et on fera le décompte.* *Ta plante du balcon est morte, je crois que c’était déjà mort avant.* *J’ai vu qu’il neigeait chez tes parents.*

Et de temps en temps, glissé au milieu : *j’ai fait des lasagnes, elles étaient ratées, tu me manques.*

Je répondais aux messages pratiques et pas aux autres. Je trouvais que c’était une position ferme. En réalité je faisais exactement ce qu’il fallait pour que la conversation continue indéfiniment : je maintenais un canal ouvert et j’appelais ça de la gestion administrative.

Un soir il a appelé. J’ai décroché parce que c’était l’heure où l’assurance bâtiment devait rappeler et que je pensais que c’était eux.

On a parlé quarante minutes. De rien. Du chat des voisins qui rentrait par la fenêtre de la cuisine, d’une série qu’on avait commencée à deux et qu’aucun de nous n’avait finie. À un moment il a ri, et j’ai ri aussi, et j’ai entendu mon propre rire dans la chambre de mon enfance avec les petites fleurs bleues.

J’ai raccroché en disant que ma mère m’appelait. Ma mère ne m’appelait pas. Elle était en bas devant la télévision et elle n’a pas levé la tête quand je suis descendue boire un verre d’eau.

–––

La nuit du 12 au 13 mars, j’ai rêvé de lui.

Ce n’était pas un rêve romantique, et pas un cauchemar non plus. C’était d’un réalisme tranquille, méthodique, le genre de rêve qui ne s’annonce pas comme un rêve : on était dans notre lit, dans notre chambre, avec le radiateur qui cliquetait sous la fenêtre, et il faisait ce qu’il a fait des centaines de fois.

Il connaissait le rythme. Il connaissait le moment où il fallait ralentir et celui où il ne fallait plus bouger du tout. Sa bouche dans mon cou, ses mains sous mes reins, cette exactitude qui était la sienne. Dans le rêve je savais tout. Je savais les onze conversations et les quatorze mois et la salle de sport qui n’existait pas, je le savais parfaitement, et ça n’empêchait rien du tout.

Je me suis réveillée à quatre heures dix.

Il faisait noir. J’étais sur le ventre, le visage dans l’oreiller, et mon corps entier était encore dans le rêve. Cette chaleur basse, insistante, complètement indifférente à ce que je savais. J’avais les jambes serrées et je respirais comme si j’avais couru.

Je suis restée immobile en attendant que ça passe. Ça n’est pas passé.

Alors j’ai fait ce qu’il fallait faire, dans le lit de mon enfance, dans la maison de mes parents, avec un oreiller sur la bouche parce que la cloison est fine et que mon père se lève à six heures. J’ai glissé la main entre mes cuisses. J’étais déjà mouillée du rêve. J’ai trouvé mon clitoris du bout des doigts et j’ai commencé à frotter, rapidement, sans douceur. L’oreiller était sur ma bouche. La cloison est fine. Mon père se lève à six heures.

J’ai gardé les yeux ouverts sur la tapisserie à fleurs bleues. J’ai essayé de penser à autre chose. À n’importe quoi. Ça n’a pas marché. C’était son visage, sa bouche, le poids de son corps, la façon dont il savait exactement quand ralentir. J’ai frotté plus fort. Ça a monté vite, sec, sans plaisir réel, juste la décharge mécanique. J’ai mordu l’oreiller pour ne pas faire de bruit. Ça a été rapide et froid.

Après, je suis restée immobile sur le dos, la main encore entre mes jambes, à regarder le plafond. Mon corps s’était souvenu de lui mieux que moi.

Je ne sais pas comment appeler ce que j’ai ressenti là. Pas de la tristesse. Pas exactement de la honte non plus, ou alors une honte d’une espèce nouvelle, très basse et très propre à la fois, comme si mon corps venait de passer un accord dans mon dos avec quelqu’un qui l’avait mis en danger pendant quatorze mois.

Huit ans d’apprentissage. Voilà ce que ça voulait dire, la carte, les relevés topographiques, les repères posés un par un. Il ne m’avait pas seulement menti. Il s’était installé dans mon système nerveux, il y était encore, il y serait encore longtemps, et je n’avais aucun moyen d’agir là-dessus.

Je me suis levée, j’ai bu un verre d’eau dans la cuisine sans allumer, et je suis retournée me coucher. Je me suis rendormie assez vite, en fait.

Le lendemain, dans le train de six heures dix-huit, j’ai relu ma séquence de conjugaison.

–––

Mon père a fini par dire quelque chose le samedi suivant.

Il était dans le garage, penché sur la tondeuse, laquelle n’avait aucune raison d’être révisée un 15 mars. Je suis descendue chercher un carton et il ne s’est pas retourné.

— Tu descends au village ?
— Non.
— Tu n’es pas sortie depuis trois semaines.
— Je travaille, papa.

Il a continué à visser quelque chose.

Mon père parle peu. Il a passé sa vie à ne pas prendre de place, dans un pays qui lui a fait comprendre très tôt que ce serait plus simple pour tout le monde, et je ne crois pas qu’il ait jamais complètement défait cette habitude, même quand elle n’avait plus lieu d’être. Ma mère parle pour deux. Ça les arrange tous les deux, je pense, mais je ne le leur ai jamais demandé.

Il a dit :

— Quand je suis arrivé ici, j’ai travaillé pendant deux ans sans m’arrêter. Le jour, la nuit, les samedis. Ta mère dit que j’étais un travailleur. Ce n’est pas ça.

Il a reposé sa clé.

— Je ne voulais pas m’asseoir.

Il s’est enfin retourné et il m’a regardée, et j’ai détesté ce regard parce qu’il était exact.

— Si tu t’assieds, ça arrive. Alors on ne s’assied pas.

J’ai dit que je devais monter le carton. Il a hoché la tête et il s’est remis à sa tondeuse, qui n’avait toujours rien.

–––

Le 20 mars, j’ai repris le train pour le centre de dépistage.

Je n’en avais parlé à personne, toujours pas, et j’ai posé une demi-journée en invoquant un rendez-vous administratif, comme la première fois. Trois quarts d’heure de trajet. J’ai regardé les champs mouillés et les hangars défiler, et j’ai fait une chose que je n’avais pas faite depuis février : j’ai compté.

Trois mois depuis le 20 décembre. Trois mois depuis la dernière fois où il avait pu, en le sachant ou non, m’apporter quelque chose.

Sauf qu’il y avait janvier.

Je l’avais rangé quelque part, celui-là, et bien rangé. Le 11 janvier et tous les autres soirs de janvier, dans le fauteuil du salon et dans le lit, avec un homme qui m’avait dit avoir arrêté depuis Noël, et dont je savais depuis le 3 février que l’abonnement à la salle de sport n’avait jamais existé.

Je me suis redressée sur mon siège.

Je ne savais pas s’il avait continué en janvier. Je ne le saurais jamais. Il m’avait juré que non, et il avait juré beaucoup de choses, et le seul élément dont je disposais était un mensonge d’infrastructure entretenu pendant deux mois.

Mon compte à rebours ne partait donc pas du 20 décembre. Il partait de la dernière fois où j’avais couché avec lui.

J’ai sorti mon téléphone et j’ai regardé le calendrier. Notre dernière fois était le 29 janvier, un dimanche matin. Trois mois après, ça faisait le 29 avril.

Je suis quand même allée au rendez-vous. L’infirmière n’était pas la même. Elle a refait les prélèvements, elle m’a confirmé les délais, et quand je lui ai expliqué ma situation elle a dit oui, effectivement, il faudrait reprogrammer un contrôle fin avril. Elle a dit ça avec beaucoup de gentillesse et sans avoir l’air de trouver ça exceptionnel, ce qui m’a fait une impression étrange que je n’ai pas su démêler sur le moment.

Dans le train du retour, j’ai regardé mon reflet dans la vitre par-dessus les champs.

Il n’y avait pas de pause chez mes parents et il n’y avait aucun recul. Il y avait une femme de vingt-huit ans avec un rendez-vous médical fin avril, à cause d’un homme qui avait décidé tout seul, pendant quatorze mois, de ce qu’elle risquait.

Je suis descendue à Yverdon, j’ai traversé la place de la gare, et j’ai commencé à chercher un appartement le soir même. J’ai envoyé onze dossiers en trois jours.

Les avis des lecteurs

L'avis d'un lecteur :
SI c'était un livre, je lirais bcp de chapitres à la fois ;-)

L'avis de Geocyr
Merci beaucoup pour ce récit, c'est toujours aussi prenant


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