Les naufragés du troisième
Récit érotique écrit par CDuvert [→ Accès à sa fiche auteur]
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Les naufragés du troisième
Chapitre 1 : L’heure où les horloges mentent
L'appartement 3C sentait le renfermé et le café froid. Léonore ne s'en rendait plus compte.Elle avait perdu la notion de ce qui était normal depuis exactement huit mois, deux semaines et quatre jours. Pas qu'elle comptât vraiment. C'est juste que le cerveau humain garde la trace des catastrophes comme les arbres gardent celle des incendies : dans leurs anneaux, invisibles mais indélébiles.
Elle était assise en tailleur au milieu de son salon, entourée de cent quarante-trois livres disposés en cercles concentriques. Ce soir, elle les organisait par saison évoquée dans le titre. L'Été de Camus au centre. L'Automne à Pékin de Vian en deuxième cercle. Un hiver à Majorque de George Sand au troisième. Le problème, c'est qu'elle ne savait pas où mettre Les Somnambules de Broch. Les somnambules ne connaissent pas les saisons. Ils errent dans un temps sans température.
Il était 2h47 du matin. L'heure parfaite. L'heure où le monde entier dormait sauf les fous, les artistes et ceux qui avaient perdu quelque chose d'essentiel en chemin.
Léonore appartenait aux trois catégories.
Son téléphone était éteint depuis six mois. Sa boîte aux lettres débordait de courriers qu'elle ne ramassait plus. Le conservatoire avait cessé d'appeler après la quatrième semaine. Ses amis - enfin, ceux qu'elle appelait ainsi avant - avaient abandonné après la huitième. Seule sa sœur persistait, glissant des petits mots sous sa porte, des "je t'aime" et des "appelle-moi s'il te plaît" qu'elle ramassait machinalement avant de les ranger dans une boîte à chaussures sans les relire.
Elle porta la main à son oreille gauche, geste devenu réflexe. Rien. Le silence absolu. Comme si quelqu'un avait coupé le son du monde sur un côté. Les médecins avaient dit "traumatisme acoustique sévère suite à l'accident", puis "dommages irréversibles", puis finalement "désolés" - ce mot creux qui ne servait à rien, qui ne rendait rien.
Le pire, ce n'était pas le silence lui-même. C'était l'asymétrie. Entendre d'une seule oreille, c'est perdre la profondeur du son, comme perdre un œil fait perdre la profondeur de l'espace. La musique devenait plate. Le monde devenait plat. Elle était devenue plate.
Léonore se leva, enjamba ses cercles littéraires, et se dirigea vers la cuisine. 3h04. Elle allait se faire un thé qu'elle ne boirait pas, comme chaque nuit. C'était important de maintenir des rituels, même absurdes. Surtout absurdes. Les rituels absurdes étaient les seuls à ne pas décevoir puisqu'ils ne promettaient rien.
C'est à ce moment précis que quelqu'un frappa à sa porte.
Pas un coup timide. Pas un coup poli. Un martèlement frénétique, comme si la porte avait personnellement offensé le visiteur.
Léonore resta pétrifiée au milieu de sa cuisine. Personne ne venait jamais. Personne ne savait qu'elle existait encore. Elle avait réussi à devenir fantôme dans son propre immeuble.
Les coups redoublèrent.
"Ouvrez ! Je sais que vous êtes là, je vois la lumière !"
Une voix d'homme. Éraillée. Pas menaçante - juste à bout de quelque chose.
Léonore s'approcha de la porte, colla son œil au judas. Ce qu'elle vit la fit reculer d'un pas.
Un homme, la quarantaine peut-être, cheveux en bataille, pieds nus, vêtu uniquement d'un imperméable beige manifestement enfilé à la hâte. Il tenait une bouteille de whisky dans une main et - était-ce possible ? - un bocal de cornichons dans l'autre. Ses yeux étaient cernés de noir, comme s'il n'avait pas dormi depuis des semaines.
"Je sais que c'est bizarre," dit-il à travers la porte, comme s'il pouvait sentir son regard. "Mais je crois que j'ai oublié comment on dort. Et vous avez de la lumière. Les gens qui ont de la lumière à 3h du matin comprennent généralement ce genre de choses."
Il avait raison. C'était idiot, mais il avait raison.
Léonore ouvrit la porte.
L'homme la dévisagea avec une intensité dérangeante, puis son regard balaya l'appartement derrière elle : les livres en cercles, les tasses de thé refroidi éparpillées, les rideaux fermés, le désordre organisé du naufrage personnel.
"Vous aussi," dit-il simplement, et ce n'était pas une question.
"Moi aussi quoi ?"
"Vous avez coulé."
Léonore sentit quelque chose se fissurer dans sa poitrine. Personne ne lui avait parlé avec cette franchise brutale depuis des mois. Tout le monde marchait sur des œufs, prenait des gants, compatissait. Lui, il constatait. Comme un médecin pose un diagnostic.
"Je suis Thomas," continua-t-il. ". Je viens d'emménager il y a une semaine. J'ai cuisiné sept plats cette nuit et je ne peux en manger aucun. J'ai aussi trois bouteilles de whisky et un besoin urgent de parler à quelqu'un qui ne me dira pas que 'ça va aller' ou que 'le temps guérit tout'. Parce que c'est des conneries. Pas vrai ?"
"Des conneries," répéta Léonore, et le mot dans sa bouche avait un goût de libération.
Elle s'effaça pour le laisser entrer.
Thomas traversa le salon en enjambant soigneusement les cercles de livres, comme s'il comprenait instinctivement qu'on ne dérangeait pas les rituels des autres naufragés. Il posa la bouteille et le bocal sur la table basse, s'affala dans le canapé, et ferma les yeux une seconde avant de les rouvrir brusquement.
"Désolé. Réflexe. Dès que je ferme les yeux, ils reviennent."
"Qui ?"
"Les morts," dit-il avec une simplicité glaçante. "Je suis - j'étais - urgentiste. Quinze ans. Trois patients en une semaine. Boom boom boom. Comme des dominos. Après le troisième, j'ai enlevé ma blouse et je suis sorti. Je n'ai pas pris mes affaires. Je n'ai rien dit. Je suis juste parti."
Il ouvrit la bouteille de whisky, but une longée directement au goulot, puis la tendit à Léonore.
"Et vous ? Qu'est-ce qui vous a naufragée ?"
Léonore prit la bouteille. L'alcool brûla sa gorge. Elle n'avait pas bu depuis l'accident. Elle s'assit sur le sol, dos contre le mur.
"J'étais pianiste. Concertiste. J'avais une carrière. Des concerts programmés. Un enregistrement prévu chez Deutsche Grammophon." Sa voix était mécanique, comme si elle récitait la vie de quelqu'un d'autre. "Accident de voiture. Pas ma faute. L'autre conducteur a grillé un feu. Mon oreille gauche a explosé. Littéralement. Hémorragie interne. Quand je me suis réveillée à l'hôpital, le silence était là. Définitif."
"Et vous ne jouez plus."
"Je ne peux plus. La musique sans profondeur sonore, c'est comme... comme peindre en aveugle. Tout est faux. Tout est plat. Je ne me reconnais plus quand je joue."
Thomas hocha la tête, but une autre gorgée.
"Moi, je collectionne les horloges cassées," dit-il. "J'en ai vingt-trois dans mon appartement. Elles indiquent toutes des heures différentes. Au moins, elles ont une excuse pour mentir sur le temps."
Léonore sentit un rire monter – un rire vrai, pas un de ces rires polis qu'on fabrique pour rassurer les autres. Un rire qui venait du ventre, hystérique et libérateur.
"C'est complètement fou," dit-elle.
"Évidemment," répondit Thomas. "Vous organisiez bien vos livres par saisons à 3h du matin."
"Touché."
Ils restèrent silencieux un moment, passant la bouteille entre eux. Dehors, Paris dormait. Ici, au troisième étage, deux naufragés venaient de se reconnaître dans les débris de leurs vies échouées.
"Je peux revenir ?" demanda Thomas en se levant finalement, alors que l'aube commençait à griser les fenêtres. "Demain. Enfin, cette nuit. A l’heure où les horloges mentent."
"Les cornichons aussi ?" demanda Léonore en désignant le bocal oublié.
"Les cornichons aussi."
Quand il partit, Léonore ferma la porte et s'y adossa. Quelque chose venait de se passer. Quelque chose d'étrange et d'inattendu. Pour la première fois depuis huit mois, elle avait envie que la nuit suivante arrive.
Chapitre 2 : Corps abîmés
Les nuits suivantes établirent un rituel. Thomas débarquait entre 2h et 3h du matin, toujours avec quelque chose d'absurde : un plat qu'il venait de cuisiner, une horloge cassée trouvée aux puces, une fois même un cactus mourant qu'il avait "sauvé" d'une poubelle. Léonore l'attendait désormais, incapable de s'endormir avant son arrivée, organisant et réorganisant ses livres selon des logiques de plus en plus tordues.
La cinquième nuit, il apporta un poulet rôti parfait qu'ils ne mangèrent pas et une bouteille de vin rouge qu'ils burent entièrement.
"Joue pour moi," dit Thomas, affalé sur le canapé, les yeux rivés au plafond.
"Je t'ai dit que je ne joue plus."
"Alors fais semblant. Joue sur la table. Joue sur l'air. Je m'en fous. Mais je veux voir tes mains bouger."
Léonore, ivre et désinhibée, se leva. Elle s'approcha de la table basse, s'agenouilla devant, et posa ses mains sur le bois froid. Puis elle commença à jouer du Chopin - la Ballade n°1 - sur cette surface muette, ses doigts dansant sur un clavier imaginaire.
Thomas se redressa, fasciné. Il descendit du canapé, s'installa derrière elle, si proche qu'elle sentait son souffle dans ses cheveux.
"Continue," murmura-t-il.
Et il commença à diriger, les bras levés, esquissant des mouvements d'orchestre invisible au-dessus d'elle. C'était ridicule. C'était magnifique. C'était deux naufragés qui reconstituaient la musique dans le vide.
Quand elle termina, les mains tremblantes, Thomas posa doucement sa paume sur sa nuque. Le contact électrisa Léonore. Elle ne bougea pas. Il traça du bout des doigts la ligne de ses vertèbres cervicales, lentement, comme s'il lisait en braille.
"Tu sens ça ?" demanda-t-il, sa voix changée, plus grave.
"Oui," souffla-t-elle.
"Bien. Parce que moi, la plupart du temps, je ne sens rien. Je suis anesthésié. Mais toi... toi, je te sens."
Léonore se retourna. Leurs visages étaient à quelques centimètres. Les yeux de Thomas, d'habitude fuyants et tourmentés, la fixaient avec une intensité presque douloureuse.
"Ne ferme pas les yeux," dit-elle, comprenant instinctivement. "Peu importe ce qui arrive. Ne ferme pas les yeux."
"D'accord," répondit-il. "Mais toi, parle-moi. Décris tout. J'ai besoin d'entendre ta voix pour rester là, avec toi."
C'était un contrat étrange, une négociation entre deux écorchés. Mais quand il l'embrassa, rien d'autre n'eut d'importance.
Le baiser fut affamé dès le début. Pas de douceur, pas de progression timide. Leurs bouches se cherchaient comme on cherche de l'air après avoir failli se noyer. Les mains de Thomas agrippèrent ses hanches avec une force presque brutale, la tirant contre lui. Léonore gémit dans sa bouche, surprise par sa propre urgence.
Ils basculèrent sur le sol, renversant au passage le poulet rôti qui roula pathétiquement sous le canapé. Thomas éclata d'un rire nerveux, hystérique.
"Putain, même ça, on le rate," dit-il.
"Tais-toi et embrasse-moi," ordonna Léonore, et il obéit.
Elle sentait son érection dure contre sa cuisse à travers le pantalon. Ses mains à elle tremblaient en défaisant les boutons de sa chemise. Thomas attrapa ses poignets.
"Dis-moi," supplia-t-il, les yeux grands ouverts, presque paniqués. "Dis-moi ce que tu fais. Ne me laisse pas partir."
Léonore comprit. Il avait peur de se dissocier, de se perdre dans ses fantômes, ses morts, même là, même maintenant.
"Je déboutonne ta chemise," murmura-t-elle, reprenant ses gestes. "Je sens tes côtes sous mes doigts. Tu trembles. Ton cœur bat vite – je le vois à ta gorge. Tu es là, Thomas. Tu es ici avec moi."
Il ferma les yeux une fraction de seconde, puis les rouvrit brusquement, terrifié.
"Regarde-moi," dit Léonore en prenant son visage entre ses mains. "Je suis là. Regarde mes yeux. Regarde ma bouche. Je suis réelle."
Thomas hocha la tête, agrippé à elle comme à une bouée. Puis, avec une urgence désespérée, il lui arracha presque son t-shirt. Pas de soutien-gorge : elle n'en portait plus depuis des mois. Ses seins nus se dressèrent dans l'air frais de l'appartement. Il les contempla, bouche entrouverte.
"Dis-moi," chuchota Léonore. "Dis-moi ce que tu vois. J'ai besoin de ta voix."
"Tu es belle," dit-il, voix rauque. "Tes seins sont petits et parfaits. Tes tétons sont durs. Je vais les toucher maintenant."
Et il le fit. Ses paumes chaudes enveloppèrent ses seins, ses pouces caressant les pointes sensibles. Léonore rejeta la tête en arrière, cambrant son dos.
"Tu gémis," continua Thomas, sa voix devenant un fil qui le rattachait au présent. "Ta peau se couvre de chair de poule. Je descends mes mains sur ton ventre. Tu as une cicatrice là, juste sous les côtes. Je l'embrasse."
Sa bouche suivait sa narration, déposant des baisers sur la vieille cicatrice d'une appendicectomie. Léonore se sentait dériver, ancrée uniquement par sa voix qui décrivait chaque geste.
Elle défit la ceinture de Thomas, descendit son pantalon et son boxer d'un même mouvement. Son sexe se dressa, dur et épais. Elle l'entoura de sa main et il tressaillit violemment.
"Je te touche," dit-elle. "Tu es dur. Je sens ton pouls ici aussi. Tu es vivant, Thomas. Tu n'es pas mort avec eux."
Il émit un son étranglé, entre sanglot et gémissement. Puis il la bascula sur le dos, lui retira son pantalon et sa culotte avec une maladresse fébrile. Quand il écarta ses cuisses, Léonore sentit l'air froid sur son sexe mouillé.
"Tu es trempée," dit-il, émerveillé, en glissant un doigt entre ses lèvres. "Chaude. Tu me veux."
"Oui," haleta-t-elle. "Oui, je te veux. Mais ne ferme pas les yeux."
Thomas se positionna entre ses jambes, son gland effleurant son entrée. Il marqua une pause, les yeux plantés dans les siens, cherchant une permission, un ancrage.
"Entre en moi," dit Léonore. "Lentement. Dis-moi ce que tu sens."
Il la pénétra d'un mouvement lent, ses yeux s'écarquillant à mesure qu'il s'enfonçait. Léonore se mordit la lèvre, la sensation de plénitude presque trop intense après des mois de vide.
"Tu es serrée," murmura Thomas, voix brisée. "Je sens chaque centimètre de toi autour de moi. Tu m'entoures. Tu me tiens. Putain, Léonore, je suis là. Je te sens."
"Bouge," supplia-t-elle. "Bouge et parle-moi."
Il commença à aller et venir, d'abord lentement puis avec une urgence croissante. Sa voix devenait hachée, presque incohérente, mais il continuait à décrire : la moiteur de sa peau, le son de leurs corps qui se rencontraient, la façon dont elle se contractait autour de lui.
À un moment, sa main heurta le bocal de cornichons oublié sur la table, qui bascula et roula jusqu'à eux, s'arrêtant près de la tête de Léonore. Ils éclatèrent de rire en plein acte, un rire fou et libérateur qui se transforma en gémissements quand Thomas accéléra ses coups de reins.
"Les yeux," haleta Léonore quand elle le sentit dériver. "Regarde-moi."
Il obéit, se raccrochant à son regard comme à une ligne de vie. Sa main descendit entre leurs corps, trouva son clitoris gonflé, commença à le caresser en cercles précis – gestes de chirurgien même dans le désir.
"Je te touche," dit-il. "Tu te tends. Tu vas jouir. Dis-moi. Décris-le."
"Ça monte," gémit Léonore. "C'est comme... comme quelque chose qui se brise. Quelque chose de bon qui se brise. Je ne sais pas si c'est du plaisir ou si je pleure, Thomas, je ne sais plus..."
Elle jouit dans un cri étranglé, son corps se convulsant sous lui. Mais au lieu de l'euphorie attendue, elle sentit quelque chose de plus complexe : un plaisir mêlé de chagrin, comme si l'orgasme avait ouvert une vanne émotionnelle trop longtemps fermée. Des larmes coulèrent sur ses tempes.
Thomas la vit pleurer et quelque chose céda en lui. Il accéléra, brutal maintenant, cherchant sa propre libération. Quand il jouit, les yeux toujours ouverts fixés sur elle, son visage se tordit dans une expression entre extase et agonie. Il cria, un cri presque animal, puis s'effondra sur elle, le corps secoué de tremblements.
Ils restèrent immobiles, enchevêtrés sur le sol froid, le bocal de cornichons à côté d'eux et le poulet rôti quelque part sous le canapé. Léonore passa ses doigts dans ses cheveux humides.
"Tu es resté," murmura-t-elle. "Tu n'es pas parti."
"J'ai eu peur," avoua Thomas contre son cou. "À un moment, ils étaient là. Les visages. Mais ta voix... tu m'as ramené."
"Et toi," dit-elle, "tu m'as fait sentir quelque chose. Même si ça fait mal. Même si je ne sais pas si c'était du plaisir ou du deuil."
"Les deux," dit-il en se redressant pour la regarder. "C'était les deux. Parce qu'on est cassés, Léonore. Et quand on jouit, même nos orgasmes sont fissurés."
Elle rit, un rire qui ressemblait à un sanglot.
"On est vraiment fous," dit-elle.
"Complètement," acquiesça-t-il en l'embrassant doucement. "Mais peut-être qu'on peut être fous ensemble."
Dehors, l'aube rosissait. Au troisième étage, deux naufragés venaient de découvrir qu'on pouvait faire l'amour même avec des morceaux manquants, même avec des horloges qui mentaient et des oreilles qui n'entendaient plus.
Le début de quelque chose, pas une guérison, jamais une guérison, mais peut-être une nouvelle façon de couler moins seul.
Chapitre 3 : Réapprendre à vivre
Thomas arriva à 2h17 avec un gâteau au chocolat qu'il avait mis quatre heures à préparer et qu'ils ne mangeraient pas. Mais cette fois, quelque chose avait changé dans sa façon de franchir le seuil. Il posa le gâteau, puis vint directement vers Léonore et l'embrassa – pas avec l'urgence désespérée des premières fois, mais avec une lenteur délibérée, presque studieuse.
"J'ai pensé à toi toute la journée," murmura-t-il contre ses lèvres. "À ce que je t’ai dit et qui m’ a échappé. Que nos orgasmes étaient fissurés."
"Et ?"
"Et je me suis demandé si on pouvait apprendre à jouir autrement. Pas dans la panique. Pas dans l'urgence. Mais en prenant le temps."
Léonore sentit quelque chose se réchauffer dans sa poitrine. Elle prit sa main, l'emmena vers le canapé. Cette fois, ils ne se jetèrent pas l'un sur l'autre. Thomas s'assit, l'attira sur ses genoux, face à lui.
"Laisse-moi te regarder," dit-il. "Vraiment te regarder."
Il déboutonna son chemisier avec une lenteur infinie, découvrant sa peau centimètre par centimètre. Ses doigts tremblaient légèrement : les mains d'un chirurgien qui avait perdu confiance en elles. Léonore posa ses paumes sur les siennes pour les stabiliser.
"Tu es là," dit-elle doucement. "Tes mains sont là. Elles peuvent encore toucher. Elles peuvent encore sentir."
Thomas déglutit, les yeux brillants. Il fit glisser le chemisier de ses épaules, puis son soutien-gorge. Ses seins se libérèrent et il les contempla comme une œuvre d'art qu'il voyait pour la première fois.
"Tu es belle," dit-il. "Je ne te l'ai jamais dit calmement. Je te l'ai crié, je te l'ai gémi, mais je ne te l'ai jamais juste... dit."
"Dis-moi maintenant."
"Tu es belle, Léonore. Tes seins sont parfaits. Ta peau est douce. Tu as une tache de naissance là..." il déposa un baiser sous son sein gauche, "...et elle ressemble à un signe de ponctuation. Comme si ton corps posait une question."
Elle rit doucement, émue. Puis ce fut son tour. Elle défit sa chemise, explora son torse maigre, compta ses côtes une par une du bout des doigts. Elle trouva une cicatrice en travers de son abdomen.
"Appendicite," expliqua-t-il. "À seize ans."
"On est assortis," dit-elle en montrant la sienne.
Ils rirent, ce rire intime des amants qui découvrent leurs symétries secrètes. Puis Léonore descendit de ses genoux, s'agenouilla devant lui. Elle défit sa ceinture, son pantalon, libéra son sexe déjà dur.
"Je veux te goûter," dit-elle. "Lentement. Dis-moi ce que tu sens."
"Léonore..." sa voix était déjà brisée.
Elle entoura son gland de sa bouche, le suça doucement. Thomas rejeta la tête en arrière puis la ramena aussitôt vers elle, les yeux écarquillés.
"Regarde-moi," ordonna-t-elle en relâchant son sexe. "Tu peux fermer les yeux une seconde si tu as besoin, mais reviens. Je serai là."
Il hocha la tête, respirant fort. Elle reprit sa verge en bouche, cette fois plus profondément, sa langue traçant la veine gonflée sur la face inférieure. Thomas gémit, ses mains agrippant ses cheveux sans tirer.
"Ta bouche est chaude," murmura-t-il, les yeux mi-clos mais luttant pour rester présent. "Tu me prends profond. Je sens ta gorge. Tes lèvres font un anneau autour de moi. C'est... putain, Léonore, c'est trop bon."
Elle établit un rythme lent, montant et descendant sur sa longueur, une main caressant ses testicules tendus. Elle sentait son goût salé, musqué, humain. Elle sentait ses cuisses trembler sous ses paumes.
"Je vais... attention, je vais…"
Elle ne s'arrêta pas. Elle le voulait entier, voulait le sentir se briser dans sa bouche. Thomas jouit avec un cri étranglé, se déversant sur sa langue par saccades. Cette fois, son orgasme ressemblait moins à une déchirure. Cette fois, il resta présent, les yeux ouverts fixés sur elle, son visage exprimant quelque chose entre stupeur et gratitude.
Quand elle se redressa, il l'attira contre lui, l'embrassa avec une tendresse féroce.
"Merci," souffla-t-il. "Merci de me ramener."
***
Ils avaient établi une nouvelle routine. Thomas venait plus tôt maintenant – vers minuit – et ils parlaient d'abord, parlaient vraiment. Léonore lui racontait ses souvenirs de concerts, ces soirs où la musique coulait à travers elle comme une rivière. Thomas lui décrivait ses années d'internat, cette ivresse de sauver des vies.
Ce soir-là, allongés dans le lit de Léonore - une première, ils faisaient toujours l'amour par terre ou sur le canapé - ils se faisaient face, nus sous les draps.
"Je veux essayer quelque chose," dit Léonore. "Laisse-moi te toucher. Juste te toucher. Tu n'as rien à faire."
Thomas acquiesça, curieux. Elle le fit s'allonger sur le dos, puis commença à explorer son corps avec une minutie de cartographe. Ses mains glissaient sur sa peau, découvrant chaque cicatrice, chaque grain de beauté, chaque zone sensible.
"Là," dit-elle en effleurant l'intérieur de son poignet, "ton pouls bat vite."
"Tu me rends nerveux," admit-il.
"Bon nerveux ou mauvais nerveux ?"
"Bon. Définitivement bon."
Elle continua, descendant le long de ses flancs, traçant le V de ses hanches. Son sexe commençait à durcir mais elle l'ignora, se concentrant sur le reste – l'arrière de ses genoux, la cambrure de ses pieds, le creux de ses clavicules.
"Personne ne m'a jamais touché comme ça," murmura Thomas. "Comme si j'étais... précieux."
"Tu l'es," dit simplement Léonore.
Quand elle remonta finalement vers son sexe dressé, elle ne le prit pas en main. À la place, elle effleura juste son gland du bout des doigts, légère comme une plume. Thomas tressaillit, ses hanches se soulevant involontairement.
"Doucement," dit-elle. "On a toute la nuit."
Elle traça sa longueur avec un seul doigt, du gland aux testicules, puis remonta. Thomas haletait maintenant, son corps entier tendu comme une corde de violon. Elle entoura enfin sa verge de sa main, commença à le masturber avec une lenteur exquise.
"Décris," souffla-t-elle.
"C'est... c'est presque trop. Pas assez de friction mais trop de sensation. Je suis entre plaisir et frustration. Je veux que tu accélères mais je veux aussi que ça ne s'arrête jamais."
Elle sourit, continua son rythme languide, son pouce caressant la fente au sommet de son gland à chaque montée. De sa main libre, elle massa ses testicules, les roula doucement dans sa paume.
"Léonore... s'il te plaît..."
"S'il te plaît quoi ?"
"Plus vite. J'ai besoin..."
"Tu as besoin de quoi, Thomas ? Dis-le."
"De jouir. Mon Dieu, j'ai besoin de jouir."
Elle accéléra enfin, sa main pompant maintenant avec vigueur. Thomas se cambra, ses mains agrippant les draps. Son coït le traversa comme une lame, son sperme jaillissant sur son ventre en longs jets blancs. Et cette fois - cette fois - son visage exprima quelque chose de proche du soulagement pur.
Léonore s'allongea contre lui, traçant des motifs dans le liquide sur sa peau.
"À ton tour," dit Thomas quand il reprit son souffle.
"Pas ce soir. Ce soir, c'était pour toi."
"Léonore..."
"Chut. Laisse-moi te donner ça. Laisse-moi te donner du plaisir sans rien demander en retour. Tu peux faire ça pour moi ?"
Il hocha la tête, les yeux humides. Ils s'endormirent enlacés, Thomas luttant contre son insomnie habituelle mais tenant bon, ancré par le corps chaud de Léonore contre le sien.
***
Léonore avait préparé quelque chose. Quand Thomas arriva ce soir-là, elle l'emmena directement dans sa chambre où elle avait disposé des bougies, un cliché, elle le savait, mais la lumière tremblante créait des ombres qui dansaient sur les murs.
"Allonge-toi," dit-elle.
Il obéit, intrigué. Elle se déshabilla lentement devant lui, rituel inverse de toutes leurs autres fois. Puis elle grimpa sur le lit, se positionna au-dessus de son visage.
"Je veux ta bouche sur moi," dit-elle. "Mais je veux que tu écoutes mes instructions. D'accord ?"
Thomas sourit : le premier vrai sourire qu'elle lui voyait, celui qui atteignait ses yeux.
"Oui, docteur," dit-il ironiquement.
Elle descendit sur sa bouche et sentit sa langue la goûter avec précaution. Puis, se souvenant de son besoin à elle, il commença à décrire.
"Tu es trempée," murmura-t-il entre deux coups de langue. "Tu goûtes salé et sucré à la fois. Ton clitoris est gonflé. Je le prends entre mes lèvres. Je le suce doucement."
Léonore gémit, ses hanches ondulant malgré elle. Elle sentait sa langue experte, mains de chirurgien, langue de guérisseur, explorer chaque repli de sa chair.
"Plus haut," dit-elle. "Juste là. Cercles plus larges."
Il ajusta immédiatement, obéissant à ses directives comme à un protocole médical. Le plaisir montait en elle par vagues progressives, pas l'explosion brutale de leurs premiers ébats mais quelque chose de plus profond, de plus total.
"Tes doigts," haleta-t-elle. "Entre en moi avec tes doigts."
Thomas glissa deux doigts dans son sexe tout en continuant de sucer son clitoris. Il les courba, cherchant, trouvant ce point rugueux à l'intérieur qui la fit gémir. Ses doigts pompaient maintenant en rythme avec sa langue, et Léonore sentit quelque chose de différent approcher.
"Ne t'arrête pas," supplia-t-elle. "Thomas, ne t'arrête pas, je vais..."
L'orgasme la submergea comme une marée, différent de tous ceux qu'elle avait connus. Pas fissuré cette fois, pas mêlé de chagrin – juste du plaisir pur, ondulant à travers elle par vagues successives. Elle jouit longtemps, son corps tremblant au-dessus de lui, et Thomas la maintint, sa bouche et ses doigts continuant leur œuvre jusqu'à ce qu'elle le supplie d'arrêter, trop sensible.
Elle s'effondra à côté de lui, haletante. Thomas se redressa, son visage luisant de son plaisir à elle, et elle l'embrassa, se goûtant sur ses lèvres.
"C'était..." elle ne trouvait pas les mots.
"Entier," dit Thomas. "Ton orgasme était entier."
"Oui," souffla-t-elle, émerveillée. "Comment tu as su ?"
"Parce que tu n'as pas pleuré après. Parce que ton visage... tu avais l'air heureuse. Juste heureuse."
Elle sourit, caressa sa joue.
"Viens," dit-elle. "Viens en moi. Je te veux."
***
Ils faisaient l'amour différemment maintenant. Thomas la pénétrait lentement, leurs corps trouvant un rythme qui n'avait plus rien de désespéré. Il gardait les yeux ouverts mais ils ne semblaient plus paniqués, juste présents, ancrés dans l'instant. Léonore parlait toujours, décrivant leurs sensations, mais sa voix n'était plus un fil de survie, juste une musique d'accompagnement.
"Tu me remplis," murmurait-elle tandis qu'il allait et venait en elle. "Je sens chaque centimètre. Tu es dur et chaud. Tes mains sur mes hanches me tiennent sans me retenir."
"Tu es belle," répondait-il. "La façon dont tu bouges. La façon dont tu me regardes. Comme si j'étais encore quelqu'un de bien."
"Tu l'es," dit-elle avec ferveur. "Tu l'as toujours été, Thomas."
Leurs orgasmes, quand ils vinrent, furent presque synchrones. Pas parfaitement: la vie n'était jamais parfaite, mais assez proches pour qu'ils puissent se regarder se briser mutuellement, témoins de la vulnérabilité de l'autre.
Après, allongés dans le noir, Thomas traça des cercles sur le dos de Léonore.
"Je continue à voir leurs visages," avoua-t-il. "Les patients. Mais maintenant, je vois aussi le tien. Et le tien est plus fort."
"Je n'entendrai jamais plus des deux oreilles," dit Léonore. "La musique sera toujours plate. Mais peut-être que je peux apprendre à jouer avec cette asymétrie. À en faire quelque chose de nouveau."
"On ne guérit pas," dit Thomas. "C'est ça ?"
"Non," acquiesça Léonore. "On ne guérit pas. Mais on apprend à nager différemment. À couler moins seul."
***
Thomas avait remis vingt de ses horloges cassées à l'heure. Il en gardait trois, "pour se souvenir". Léonore avait rangé ses livres normalement : par ordre alphabétique, banalement, merveilleusement banalement. Elle gardait un cercle de sept ouvrages dans un coin, "pour se souvenir".
Elle avait aussi rejoué du piano. Pas en concert, pas encore. Mais chez elle, pour Thomas, avec son oreille cassée et sa musique imparfaite. Et c'était suffisant.
Ils faisaient toujours l'amour la nuit - certaines habitudes restaient - mais maintenant ils dormaient après, dormaient vraiment, corps enlacés comme deux naufragés qui avaient trouvé la même épave à laquelle s'accrocher.
Un soir, alors qu'ils étaient allongés après l'amour, Thomas demanda :
"Tu crois qu'on s'est sauvés mutuellement ?"
Léonore réfléchit longuement.
"Non," dit-elle finalement. "Je crois qu'on s'est trouvés. Et c'est différent. C'est mieux."
Dehors, Paris dormait. Au troisième étage, deux personnes cassées avaient appris que l'amour n'était pas une colle qui réparait les fissures. C'était juste une façon d'être brisés ensemble, de transformer leurs cicatrices en cartographie partagée, leurs névroses en langage privé.
Et dans le silence asymétrique de Léonore, dans l'insomnie apprivoisée de Thomas, quelque chose de nouveau avait pris racine. Pas la guérison. Jamais la guérison.
Juste la vie, imparfaite et tenace, qui continuait malgré tout.
FIN
L'appartement 3C sentait le renfermé et le café froid. Léonore ne s'en rendait plus compte.Elle avait perdu la notion de ce qui était normal depuis exactement huit mois, deux semaines et quatre jours. Pas qu'elle comptât vraiment. C'est juste que le cerveau humain garde la trace des catastrophes comme les arbres gardent celle des incendies : dans leurs anneaux, invisibles mais indélébiles.
Elle était assise en tailleur au milieu de son salon, entourée de cent quarante-trois livres disposés en cercles concentriques. Ce soir, elle les organisait par saison évoquée dans le titre. L'Été de Camus au centre. L'Automne à Pékin de Vian en deuxième cercle. Un hiver à Majorque de George Sand au troisième. Le problème, c'est qu'elle ne savait pas où mettre Les Somnambules de Broch. Les somnambules ne connaissent pas les saisons. Ils errent dans un temps sans température.
Il était 2h47 du matin. L'heure parfaite. L'heure où le monde entier dormait sauf les fous, les artistes et ceux qui avaient perdu quelque chose d'essentiel en chemin.
Léonore appartenait aux trois catégories.
Son téléphone était éteint depuis six mois. Sa boîte aux lettres débordait de courriers qu'elle ne ramassait plus. Le conservatoire avait cessé d'appeler après la quatrième semaine. Ses amis - enfin, ceux qu'elle appelait ainsi avant - avaient abandonné après la huitième. Seule sa sœur persistait, glissant des petits mots sous sa porte, des "je t'aime" et des "appelle-moi s'il te plaît" qu'elle ramassait machinalement avant de les ranger dans une boîte à chaussures sans les relire.
Elle porta la main à son oreille gauche, geste devenu réflexe. Rien. Le silence absolu. Comme si quelqu'un avait coupé le son du monde sur un côté. Les médecins avaient dit "traumatisme acoustique sévère suite à l'accident", puis "dommages irréversibles", puis finalement "désolés" - ce mot creux qui ne servait à rien, qui ne rendait rien.
Le pire, ce n'était pas le silence lui-même. C'était l'asymétrie. Entendre d'une seule oreille, c'est perdre la profondeur du son, comme perdre un œil fait perdre la profondeur de l'espace. La musique devenait plate. Le monde devenait plat. Elle était devenue plate.
Léonore se leva, enjamba ses cercles littéraires, et se dirigea vers la cuisine. 3h04. Elle allait se faire un thé qu'elle ne boirait pas, comme chaque nuit. C'était important de maintenir des rituels, même absurdes. Surtout absurdes. Les rituels absurdes étaient les seuls à ne pas décevoir puisqu'ils ne promettaient rien.
C'est à ce moment précis que quelqu'un frappa à sa porte.
Pas un coup timide. Pas un coup poli. Un martèlement frénétique, comme si la porte avait personnellement offensé le visiteur.
Léonore resta pétrifiée au milieu de sa cuisine. Personne ne venait jamais. Personne ne savait qu'elle existait encore. Elle avait réussi à devenir fantôme dans son propre immeuble.
Les coups redoublèrent.
"Ouvrez ! Je sais que vous êtes là, je vois la lumière !"
Une voix d'homme. Éraillée. Pas menaçante - juste à bout de quelque chose.
Léonore s'approcha de la porte, colla son œil au judas. Ce qu'elle vit la fit reculer d'un pas.
Un homme, la quarantaine peut-être, cheveux en bataille, pieds nus, vêtu uniquement d'un imperméable beige manifestement enfilé à la hâte. Il tenait une bouteille de whisky dans une main et - était-ce possible ? - un bocal de cornichons dans l'autre. Ses yeux étaient cernés de noir, comme s'il n'avait pas dormi depuis des semaines.
"Je sais que c'est bizarre," dit-il à travers la porte, comme s'il pouvait sentir son regard. "Mais je crois que j'ai oublié comment on dort. Et vous avez de la lumière. Les gens qui ont de la lumière à 3h du matin comprennent généralement ce genre de choses."
Il avait raison. C'était idiot, mais il avait raison.
Léonore ouvrit la porte.
L'homme la dévisagea avec une intensité dérangeante, puis son regard balaya l'appartement derrière elle : les livres en cercles, les tasses de thé refroidi éparpillées, les rideaux fermés, le désordre organisé du naufrage personnel.
"Vous aussi," dit-il simplement, et ce n'était pas une question.
"Moi aussi quoi ?"
"Vous avez coulé."
Léonore sentit quelque chose se fissurer dans sa poitrine. Personne ne lui avait parlé avec cette franchise brutale depuis des mois. Tout le monde marchait sur des œufs, prenait des gants, compatissait. Lui, il constatait. Comme un médecin pose un diagnostic.
"Je suis Thomas," continua-t-il. ". Je viens d'emménager il y a une semaine. J'ai cuisiné sept plats cette nuit et je ne peux en manger aucun. J'ai aussi trois bouteilles de whisky et un besoin urgent de parler à quelqu'un qui ne me dira pas que 'ça va aller' ou que 'le temps guérit tout'. Parce que c'est des conneries. Pas vrai ?"
"Des conneries," répéta Léonore, et le mot dans sa bouche avait un goût de libération.
Elle s'effaça pour le laisser entrer.
Thomas traversa le salon en enjambant soigneusement les cercles de livres, comme s'il comprenait instinctivement qu'on ne dérangeait pas les rituels des autres naufragés. Il posa la bouteille et le bocal sur la table basse, s'affala dans le canapé, et ferma les yeux une seconde avant de les rouvrir brusquement.
"Désolé. Réflexe. Dès que je ferme les yeux, ils reviennent."
"Qui ?"
"Les morts," dit-il avec une simplicité glaçante. "Je suis - j'étais - urgentiste. Quinze ans. Trois patients en une semaine. Boom boom boom. Comme des dominos. Après le troisième, j'ai enlevé ma blouse et je suis sorti. Je n'ai pas pris mes affaires. Je n'ai rien dit. Je suis juste parti."
Il ouvrit la bouteille de whisky, but une longée directement au goulot, puis la tendit à Léonore.
"Et vous ? Qu'est-ce qui vous a naufragée ?"
Léonore prit la bouteille. L'alcool brûla sa gorge. Elle n'avait pas bu depuis l'accident. Elle s'assit sur le sol, dos contre le mur.
"J'étais pianiste. Concertiste. J'avais une carrière. Des concerts programmés. Un enregistrement prévu chez Deutsche Grammophon." Sa voix était mécanique, comme si elle récitait la vie de quelqu'un d'autre. "Accident de voiture. Pas ma faute. L'autre conducteur a grillé un feu. Mon oreille gauche a explosé. Littéralement. Hémorragie interne. Quand je me suis réveillée à l'hôpital, le silence était là. Définitif."
"Et vous ne jouez plus."
"Je ne peux plus. La musique sans profondeur sonore, c'est comme... comme peindre en aveugle. Tout est faux. Tout est plat. Je ne me reconnais plus quand je joue."
Thomas hocha la tête, but une autre gorgée.
"Moi, je collectionne les horloges cassées," dit-il. "J'en ai vingt-trois dans mon appartement. Elles indiquent toutes des heures différentes. Au moins, elles ont une excuse pour mentir sur le temps."
Léonore sentit un rire monter – un rire vrai, pas un de ces rires polis qu'on fabrique pour rassurer les autres. Un rire qui venait du ventre, hystérique et libérateur.
"C'est complètement fou," dit-elle.
"Évidemment," répondit Thomas. "Vous organisiez bien vos livres par saisons à 3h du matin."
"Touché."
Ils restèrent silencieux un moment, passant la bouteille entre eux. Dehors, Paris dormait. Ici, au troisième étage, deux naufragés venaient de se reconnaître dans les débris de leurs vies échouées.
"Je peux revenir ?" demanda Thomas en se levant finalement, alors que l'aube commençait à griser les fenêtres. "Demain. Enfin, cette nuit. A l’heure où les horloges mentent."
"Les cornichons aussi ?" demanda Léonore en désignant le bocal oublié.
"Les cornichons aussi."
Quand il partit, Léonore ferma la porte et s'y adossa. Quelque chose venait de se passer. Quelque chose d'étrange et d'inattendu. Pour la première fois depuis huit mois, elle avait envie que la nuit suivante arrive.
Chapitre 2 : Corps abîmés
Les nuits suivantes établirent un rituel. Thomas débarquait entre 2h et 3h du matin, toujours avec quelque chose d'absurde : un plat qu'il venait de cuisiner, une horloge cassée trouvée aux puces, une fois même un cactus mourant qu'il avait "sauvé" d'une poubelle. Léonore l'attendait désormais, incapable de s'endormir avant son arrivée, organisant et réorganisant ses livres selon des logiques de plus en plus tordues.
La cinquième nuit, il apporta un poulet rôti parfait qu'ils ne mangèrent pas et une bouteille de vin rouge qu'ils burent entièrement.
"Joue pour moi," dit Thomas, affalé sur le canapé, les yeux rivés au plafond.
"Je t'ai dit que je ne joue plus."
"Alors fais semblant. Joue sur la table. Joue sur l'air. Je m'en fous. Mais je veux voir tes mains bouger."
Léonore, ivre et désinhibée, se leva. Elle s'approcha de la table basse, s'agenouilla devant, et posa ses mains sur le bois froid. Puis elle commença à jouer du Chopin - la Ballade n°1 - sur cette surface muette, ses doigts dansant sur un clavier imaginaire.
Thomas se redressa, fasciné. Il descendit du canapé, s'installa derrière elle, si proche qu'elle sentait son souffle dans ses cheveux.
"Continue," murmura-t-il.
Et il commença à diriger, les bras levés, esquissant des mouvements d'orchestre invisible au-dessus d'elle. C'était ridicule. C'était magnifique. C'était deux naufragés qui reconstituaient la musique dans le vide.
Quand elle termina, les mains tremblantes, Thomas posa doucement sa paume sur sa nuque. Le contact électrisa Léonore. Elle ne bougea pas. Il traça du bout des doigts la ligne de ses vertèbres cervicales, lentement, comme s'il lisait en braille.
"Tu sens ça ?" demanda-t-il, sa voix changée, plus grave.
"Oui," souffla-t-elle.
"Bien. Parce que moi, la plupart du temps, je ne sens rien. Je suis anesthésié. Mais toi... toi, je te sens."
Léonore se retourna. Leurs visages étaient à quelques centimètres. Les yeux de Thomas, d'habitude fuyants et tourmentés, la fixaient avec une intensité presque douloureuse.
"Ne ferme pas les yeux," dit-elle, comprenant instinctivement. "Peu importe ce qui arrive. Ne ferme pas les yeux."
"D'accord," répondit-il. "Mais toi, parle-moi. Décris tout. J'ai besoin d'entendre ta voix pour rester là, avec toi."
C'était un contrat étrange, une négociation entre deux écorchés. Mais quand il l'embrassa, rien d'autre n'eut d'importance.
Le baiser fut affamé dès le début. Pas de douceur, pas de progression timide. Leurs bouches se cherchaient comme on cherche de l'air après avoir failli se noyer. Les mains de Thomas agrippèrent ses hanches avec une force presque brutale, la tirant contre lui. Léonore gémit dans sa bouche, surprise par sa propre urgence.
Ils basculèrent sur le sol, renversant au passage le poulet rôti qui roula pathétiquement sous le canapé. Thomas éclata d'un rire nerveux, hystérique.
"Putain, même ça, on le rate," dit-il.
"Tais-toi et embrasse-moi," ordonna Léonore, et il obéit.
Elle sentait son érection dure contre sa cuisse à travers le pantalon. Ses mains à elle tremblaient en défaisant les boutons de sa chemise. Thomas attrapa ses poignets.
"Dis-moi," supplia-t-il, les yeux grands ouverts, presque paniqués. "Dis-moi ce que tu fais. Ne me laisse pas partir."
Léonore comprit. Il avait peur de se dissocier, de se perdre dans ses fantômes, ses morts, même là, même maintenant.
"Je déboutonne ta chemise," murmura-t-elle, reprenant ses gestes. "Je sens tes côtes sous mes doigts. Tu trembles. Ton cœur bat vite – je le vois à ta gorge. Tu es là, Thomas. Tu es ici avec moi."
Il ferma les yeux une fraction de seconde, puis les rouvrit brusquement, terrifié.
"Regarde-moi," dit Léonore en prenant son visage entre ses mains. "Je suis là. Regarde mes yeux. Regarde ma bouche. Je suis réelle."
Thomas hocha la tête, agrippé à elle comme à une bouée. Puis, avec une urgence désespérée, il lui arracha presque son t-shirt. Pas de soutien-gorge : elle n'en portait plus depuis des mois. Ses seins nus se dressèrent dans l'air frais de l'appartement. Il les contempla, bouche entrouverte.
"Dis-moi," chuchota Léonore. "Dis-moi ce que tu vois. J'ai besoin de ta voix."
"Tu es belle," dit-il, voix rauque. "Tes seins sont petits et parfaits. Tes tétons sont durs. Je vais les toucher maintenant."
Et il le fit. Ses paumes chaudes enveloppèrent ses seins, ses pouces caressant les pointes sensibles. Léonore rejeta la tête en arrière, cambrant son dos.
"Tu gémis," continua Thomas, sa voix devenant un fil qui le rattachait au présent. "Ta peau se couvre de chair de poule. Je descends mes mains sur ton ventre. Tu as une cicatrice là, juste sous les côtes. Je l'embrasse."
Sa bouche suivait sa narration, déposant des baisers sur la vieille cicatrice d'une appendicectomie. Léonore se sentait dériver, ancrée uniquement par sa voix qui décrivait chaque geste.
Elle défit la ceinture de Thomas, descendit son pantalon et son boxer d'un même mouvement. Son sexe se dressa, dur et épais. Elle l'entoura de sa main et il tressaillit violemment.
"Je te touche," dit-elle. "Tu es dur. Je sens ton pouls ici aussi. Tu es vivant, Thomas. Tu n'es pas mort avec eux."
Il émit un son étranglé, entre sanglot et gémissement. Puis il la bascula sur le dos, lui retira son pantalon et sa culotte avec une maladresse fébrile. Quand il écarta ses cuisses, Léonore sentit l'air froid sur son sexe mouillé.
"Tu es trempée," dit-il, émerveillé, en glissant un doigt entre ses lèvres. "Chaude. Tu me veux."
"Oui," haleta-t-elle. "Oui, je te veux. Mais ne ferme pas les yeux."
Thomas se positionna entre ses jambes, son gland effleurant son entrée. Il marqua une pause, les yeux plantés dans les siens, cherchant une permission, un ancrage.
"Entre en moi," dit Léonore. "Lentement. Dis-moi ce que tu sens."
Il la pénétra d'un mouvement lent, ses yeux s'écarquillant à mesure qu'il s'enfonçait. Léonore se mordit la lèvre, la sensation de plénitude presque trop intense après des mois de vide.
"Tu es serrée," murmura Thomas, voix brisée. "Je sens chaque centimètre de toi autour de moi. Tu m'entoures. Tu me tiens. Putain, Léonore, je suis là. Je te sens."
"Bouge," supplia-t-elle. "Bouge et parle-moi."
Il commença à aller et venir, d'abord lentement puis avec une urgence croissante. Sa voix devenait hachée, presque incohérente, mais il continuait à décrire : la moiteur de sa peau, le son de leurs corps qui se rencontraient, la façon dont elle se contractait autour de lui.
À un moment, sa main heurta le bocal de cornichons oublié sur la table, qui bascula et roula jusqu'à eux, s'arrêtant près de la tête de Léonore. Ils éclatèrent de rire en plein acte, un rire fou et libérateur qui se transforma en gémissements quand Thomas accéléra ses coups de reins.
"Les yeux," haleta Léonore quand elle le sentit dériver. "Regarde-moi."
Il obéit, se raccrochant à son regard comme à une ligne de vie. Sa main descendit entre leurs corps, trouva son clitoris gonflé, commença à le caresser en cercles précis – gestes de chirurgien même dans le désir.
"Je te touche," dit-il. "Tu te tends. Tu vas jouir. Dis-moi. Décris-le."
"Ça monte," gémit Léonore. "C'est comme... comme quelque chose qui se brise. Quelque chose de bon qui se brise. Je ne sais pas si c'est du plaisir ou si je pleure, Thomas, je ne sais plus..."
Elle jouit dans un cri étranglé, son corps se convulsant sous lui. Mais au lieu de l'euphorie attendue, elle sentit quelque chose de plus complexe : un plaisir mêlé de chagrin, comme si l'orgasme avait ouvert une vanne émotionnelle trop longtemps fermée. Des larmes coulèrent sur ses tempes.
Thomas la vit pleurer et quelque chose céda en lui. Il accéléra, brutal maintenant, cherchant sa propre libération. Quand il jouit, les yeux toujours ouverts fixés sur elle, son visage se tordit dans une expression entre extase et agonie. Il cria, un cri presque animal, puis s'effondra sur elle, le corps secoué de tremblements.
Ils restèrent immobiles, enchevêtrés sur le sol froid, le bocal de cornichons à côté d'eux et le poulet rôti quelque part sous le canapé. Léonore passa ses doigts dans ses cheveux humides.
"Tu es resté," murmura-t-elle. "Tu n'es pas parti."
"J'ai eu peur," avoua Thomas contre son cou. "À un moment, ils étaient là. Les visages. Mais ta voix... tu m'as ramené."
"Et toi," dit-elle, "tu m'as fait sentir quelque chose. Même si ça fait mal. Même si je ne sais pas si c'était du plaisir ou du deuil."
"Les deux," dit-il en se redressant pour la regarder. "C'était les deux. Parce qu'on est cassés, Léonore. Et quand on jouit, même nos orgasmes sont fissurés."
Elle rit, un rire qui ressemblait à un sanglot.
"On est vraiment fous," dit-elle.
"Complètement," acquiesça-t-il en l'embrassant doucement. "Mais peut-être qu'on peut être fous ensemble."
Dehors, l'aube rosissait. Au troisième étage, deux naufragés venaient de découvrir qu'on pouvait faire l'amour même avec des morceaux manquants, même avec des horloges qui mentaient et des oreilles qui n'entendaient plus.
Le début de quelque chose, pas une guérison, jamais une guérison, mais peut-être une nouvelle façon de couler moins seul.
Chapitre 3 : Réapprendre à vivre
Thomas arriva à 2h17 avec un gâteau au chocolat qu'il avait mis quatre heures à préparer et qu'ils ne mangeraient pas. Mais cette fois, quelque chose avait changé dans sa façon de franchir le seuil. Il posa le gâteau, puis vint directement vers Léonore et l'embrassa – pas avec l'urgence désespérée des premières fois, mais avec une lenteur délibérée, presque studieuse.
"J'ai pensé à toi toute la journée," murmura-t-il contre ses lèvres. "À ce que je t’ai dit et qui m’ a échappé. Que nos orgasmes étaient fissurés."
"Et ?"
"Et je me suis demandé si on pouvait apprendre à jouir autrement. Pas dans la panique. Pas dans l'urgence. Mais en prenant le temps."
Léonore sentit quelque chose se réchauffer dans sa poitrine. Elle prit sa main, l'emmena vers le canapé. Cette fois, ils ne se jetèrent pas l'un sur l'autre. Thomas s'assit, l'attira sur ses genoux, face à lui.
"Laisse-moi te regarder," dit-il. "Vraiment te regarder."
Il déboutonna son chemisier avec une lenteur infinie, découvrant sa peau centimètre par centimètre. Ses doigts tremblaient légèrement : les mains d'un chirurgien qui avait perdu confiance en elles. Léonore posa ses paumes sur les siennes pour les stabiliser.
"Tu es là," dit-elle doucement. "Tes mains sont là. Elles peuvent encore toucher. Elles peuvent encore sentir."
Thomas déglutit, les yeux brillants. Il fit glisser le chemisier de ses épaules, puis son soutien-gorge. Ses seins se libérèrent et il les contempla comme une œuvre d'art qu'il voyait pour la première fois.
"Tu es belle," dit-il. "Je ne te l'ai jamais dit calmement. Je te l'ai crié, je te l'ai gémi, mais je ne te l'ai jamais juste... dit."
"Dis-moi maintenant."
"Tu es belle, Léonore. Tes seins sont parfaits. Ta peau est douce. Tu as une tache de naissance là..." il déposa un baiser sous son sein gauche, "...et elle ressemble à un signe de ponctuation. Comme si ton corps posait une question."
Elle rit doucement, émue. Puis ce fut son tour. Elle défit sa chemise, explora son torse maigre, compta ses côtes une par une du bout des doigts. Elle trouva une cicatrice en travers de son abdomen.
"Appendicite," expliqua-t-il. "À seize ans."
"On est assortis," dit-elle en montrant la sienne.
Ils rirent, ce rire intime des amants qui découvrent leurs symétries secrètes. Puis Léonore descendit de ses genoux, s'agenouilla devant lui. Elle défit sa ceinture, son pantalon, libéra son sexe déjà dur.
"Je veux te goûter," dit-elle. "Lentement. Dis-moi ce que tu sens."
"Léonore..." sa voix était déjà brisée.
Elle entoura son gland de sa bouche, le suça doucement. Thomas rejeta la tête en arrière puis la ramena aussitôt vers elle, les yeux écarquillés.
"Regarde-moi," ordonna-t-elle en relâchant son sexe. "Tu peux fermer les yeux une seconde si tu as besoin, mais reviens. Je serai là."
Il hocha la tête, respirant fort. Elle reprit sa verge en bouche, cette fois plus profondément, sa langue traçant la veine gonflée sur la face inférieure. Thomas gémit, ses mains agrippant ses cheveux sans tirer.
"Ta bouche est chaude," murmura-t-il, les yeux mi-clos mais luttant pour rester présent. "Tu me prends profond. Je sens ta gorge. Tes lèvres font un anneau autour de moi. C'est... putain, Léonore, c'est trop bon."
Elle établit un rythme lent, montant et descendant sur sa longueur, une main caressant ses testicules tendus. Elle sentait son goût salé, musqué, humain. Elle sentait ses cuisses trembler sous ses paumes.
"Je vais... attention, je vais…"
Elle ne s'arrêta pas. Elle le voulait entier, voulait le sentir se briser dans sa bouche. Thomas jouit avec un cri étranglé, se déversant sur sa langue par saccades. Cette fois, son orgasme ressemblait moins à une déchirure. Cette fois, il resta présent, les yeux ouverts fixés sur elle, son visage exprimant quelque chose entre stupeur et gratitude.
Quand elle se redressa, il l'attira contre lui, l'embrassa avec une tendresse féroce.
"Merci," souffla-t-il. "Merci de me ramener."
***
Ils avaient établi une nouvelle routine. Thomas venait plus tôt maintenant – vers minuit – et ils parlaient d'abord, parlaient vraiment. Léonore lui racontait ses souvenirs de concerts, ces soirs où la musique coulait à travers elle comme une rivière. Thomas lui décrivait ses années d'internat, cette ivresse de sauver des vies.
Ce soir-là, allongés dans le lit de Léonore - une première, ils faisaient toujours l'amour par terre ou sur le canapé - ils se faisaient face, nus sous les draps.
"Je veux essayer quelque chose," dit Léonore. "Laisse-moi te toucher. Juste te toucher. Tu n'as rien à faire."
Thomas acquiesça, curieux. Elle le fit s'allonger sur le dos, puis commença à explorer son corps avec une minutie de cartographe. Ses mains glissaient sur sa peau, découvrant chaque cicatrice, chaque grain de beauté, chaque zone sensible.
"Là," dit-elle en effleurant l'intérieur de son poignet, "ton pouls bat vite."
"Tu me rends nerveux," admit-il.
"Bon nerveux ou mauvais nerveux ?"
"Bon. Définitivement bon."
Elle continua, descendant le long de ses flancs, traçant le V de ses hanches. Son sexe commençait à durcir mais elle l'ignora, se concentrant sur le reste – l'arrière de ses genoux, la cambrure de ses pieds, le creux de ses clavicules.
"Personne ne m'a jamais touché comme ça," murmura Thomas. "Comme si j'étais... précieux."
"Tu l'es," dit simplement Léonore.
Quand elle remonta finalement vers son sexe dressé, elle ne le prit pas en main. À la place, elle effleura juste son gland du bout des doigts, légère comme une plume. Thomas tressaillit, ses hanches se soulevant involontairement.
"Doucement," dit-elle. "On a toute la nuit."
Elle traça sa longueur avec un seul doigt, du gland aux testicules, puis remonta. Thomas haletait maintenant, son corps entier tendu comme une corde de violon. Elle entoura enfin sa verge de sa main, commença à le masturber avec une lenteur exquise.
"Décris," souffla-t-elle.
"C'est... c'est presque trop. Pas assez de friction mais trop de sensation. Je suis entre plaisir et frustration. Je veux que tu accélères mais je veux aussi que ça ne s'arrête jamais."
Elle sourit, continua son rythme languide, son pouce caressant la fente au sommet de son gland à chaque montée. De sa main libre, elle massa ses testicules, les roula doucement dans sa paume.
"Léonore... s'il te plaît..."
"S'il te plaît quoi ?"
"Plus vite. J'ai besoin..."
"Tu as besoin de quoi, Thomas ? Dis-le."
"De jouir. Mon Dieu, j'ai besoin de jouir."
Elle accéléra enfin, sa main pompant maintenant avec vigueur. Thomas se cambra, ses mains agrippant les draps. Son coït le traversa comme une lame, son sperme jaillissant sur son ventre en longs jets blancs. Et cette fois - cette fois - son visage exprima quelque chose de proche du soulagement pur.
Léonore s'allongea contre lui, traçant des motifs dans le liquide sur sa peau.
"À ton tour," dit Thomas quand il reprit son souffle.
"Pas ce soir. Ce soir, c'était pour toi."
"Léonore..."
"Chut. Laisse-moi te donner ça. Laisse-moi te donner du plaisir sans rien demander en retour. Tu peux faire ça pour moi ?"
Il hocha la tête, les yeux humides. Ils s'endormirent enlacés, Thomas luttant contre son insomnie habituelle mais tenant bon, ancré par le corps chaud de Léonore contre le sien.
***
Léonore avait préparé quelque chose. Quand Thomas arriva ce soir-là, elle l'emmena directement dans sa chambre où elle avait disposé des bougies, un cliché, elle le savait, mais la lumière tremblante créait des ombres qui dansaient sur les murs.
"Allonge-toi," dit-elle.
Il obéit, intrigué. Elle se déshabilla lentement devant lui, rituel inverse de toutes leurs autres fois. Puis elle grimpa sur le lit, se positionna au-dessus de son visage.
"Je veux ta bouche sur moi," dit-elle. "Mais je veux que tu écoutes mes instructions. D'accord ?"
Thomas sourit : le premier vrai sourire qu'elle lui voyait, celui qui atteignait ses yeux.
"Oui, docteur," dit-il ironiquement.
Elle descendit sur sa bouche et sentit sa langue la goûter avec précaution. Puis, se souvenant de son besoin à elle, il commença à décrire.
"Tu es trempée," murmura-t-il entre deux coups de langue. "Tu goûtes salé et sucré à la fois. Ton clitoris est gonflé. Je le prends entre mes lèvres. Je le suce doucement."
Léonore gémit, ses hanches ondulant malgré elle. Elle sentait sa langue experte, mains de chirurgien, langue de guérisseur, explorer chaque repli de sa chair.
"Plus haut," dit-elle. "Juste là. Cercles plus larges."
Il ajusta immédiatement, obéissant à ses directives comme à un protocole médical. Le plaisir montait en elle par vagues progressives, pas l'explosion brutale de leurs premiers ébats mais quelque chose de plus profond, de plus total.
"Tes doigts," haleta-t-elle. "Entre en moi avec tes doigts."
Thomas glissa deux doigts dans son sexe tout en continuant de sucer son clitoris. Il les courba, cherchant, trouvant ce point rugueux à l'intérieur qui la fit gémir. Ses doigts pompaient maintenant en rythme avec sa langue, et Léonore sentit quelque chose de différent approcher.
"Ne t'arrête pas," supplia-t-elle. "Thomas, ne t'arrête pas, je vais..."
L'orgasme la submergea comme une marée, différent de tous ceux qu'elle avait connus. Pas fissuré cette fois, pas mêlé de chagrin – juste du plaisir pur, ondulant à travers elle par vagues successives. Elle jouit longtemps, son corps tremblant au-dessus de lui, et Thomas la maintint, sa bouche et ses doigts continuant leur œuvre jusqu'à ce qu'elle le supplie d'arrêter, trop sensible.
Elle s'effondra à côté de lui, haletante. Thomas se redressa, son visage luisant de son plaisir à elle, et elle l'embrassa, se goûtant sur ses lèvres.
"C'était..." elle ne trouvait pas les mots.
"Entier," dit Thomas. "Ton orgasme était entier."
"Oui," souffla-t-elle, émerveillée. "Comment tu as su ?"
"Parce que tu n'as pas pleuré après. Parce que ton visage... tu avais l'air heureuse. Juste heureuse."
Elle sourit, caressa sa joue.
"Viens," dit-elle. "Viens en moi. Je te veux."
***
Ils faisaient l'amour différemment maintenant. Thomas la pénétrait lentement, leurs corps trouvant un rythme qui n'avait plus rien de désespéré. Il gardait les yeux ouverts mais ils ne semblaient plus paniqués, juste présents, ancrés dans l'instant. Léonore parlait toujours, décrivant leurs sensations, mais sa voix n'était plus un fil de survie, juste une musique d'accompagnement.
"Tu me remplis," murmurait-elle tandis qu'il allait et venait en elle. "Je sens chaque centimètre. Tu es dur et chaud. Tes mains sur mes hanches me tiennent sans me retenir."
"Tu es belle," répondait-il. "La façon dont tu bouges. La façon dont tu me regardes. Comme si j'étais encore quelqu'un de bien."
"Tu l'es," dit-elle avec ferveur. "Tu l'as toujours été, Thomas."
Leurs orgasmes, quand ils vinrent, furent presque synchrones. Pas parfaitement: la vie n'était jamais parfaite, mais assez proches pour qu'ils puissent se regarder se briser mutuellement, témoins de la vulnérabilité de l'autre.
Après, allongés dans le noir, Thomas traça des cercles sur le dos de Léonore.
"Je continue à voir leurs visages," avoua-t-il. "Les patients. Mais maintenant, je vois aussi le tien. Et le tien est plus fort."
"Je n'entendrai jamais plus des deux oreilles," dit Léonore. "La musique sera toujours plate. Mais peut-être que je peux apprendre à jouer avec cette asymétrie. À en faire quelque chose de nouveau."
"On ne guérit pas," dit Thomas. "C'est ça ?"
"Non," acquiesça Léonore. "On ne guérit pas. Mais on apprend à nager différemment. À couler moins seul."
***
Thomas avait remis vingt de ses horloges cassées à l'heure. Il en gardait trois, "pour se souvenir". Léonore avait rangé ses livres normalement : par ordre alphabétique, banalement, merveilleusement banalement. Elle gardait un cercle de sept ouvrages dans un coin, "pour se souvenir".
Elle avait aussi rejoué du piano. Pas en concert, pas encore. Mais chez elle, pour Thomas, avec son oreille cassée et sa musique imparfaite. Et c'était suffisant.
Ils faisaient toujours l'amour la nuit - certaines habitudes restaient - mais maintenant ils dormaient après, dormaient vraiment, corps enlacés comme deux naufragés qui avaient trouvé la même épave à laquelle s'accrocher.
Un soir, alors qu'ils étaient allongés après l'amour, Thomas demanda :
"Tu crois qu'on s'est sauvés mutuellement ?"
Léonore réfléchit longuement.
"Non," dit-elle finalement. "Je crois qu'on s'est trouvés. Et c'est différent. C'est mieux."
Dehors, Paris dormait. Au troisième étage, deux personnes cassées avaient appris que l'amour n'était pas une colle qui réparait les fissures. C'était juste une façon d'être brisés ensemble, de transformer leurs cicatrices en cartographie partagée, leurs névroses en langage privé.
Et dans le silence asymétrique de Léonore, dans l'insomnie apprivoisée de Thomas, quelque chose de nouveau avait pris racine. Pas la guérison. Jamais la guérison.
Juste la vie, imparfaite et tenace, qui continuait malgré tout.
FIN
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