A cause d'un regard (2)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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A cause d'un regard (2)
Chapitre 2
Le réveil n’est pas un retour à la vie, c’est une condamnation. Ce 26 décembre, l’obscurité de la chambre me semble plus lourde que d’habitude, saturée par le souvenir de cette attente stérile sous le sapin de la place de la Révolution. Je reste immobile, les draps froissés pesant des tonnes sur mes membres engourdis. La réalité est une nausée persistante. Je dois me lever, m’habiller, feindre la cohérence. Je dois aller à l’agence d’urbanisme, m’asseoir derrière mon bureau et traiter des dossiers de réaménagement comme si le monde n'avait pas basculé dans un néant glacé quarante-huit heures plus tôt.
Je me traîne jusqu'à la salle de bain. Dans le miroir, le reflet me dégoûte. Mes yeux sont deux plaies ouvertes, soulignées par la fatigue et le sel séché des larmes de la veille. Je m'asperge d'eau froide jusqu'à ne plus rien sentir, espérant que ce choc thermique pourra geler la douleur qui bat dans mes tempes. Je choisis mes vêtements au hasard, une armure de tissus gris et sombres pour me fondre dans le décor de l'agence, pour que personne ne me pose de questions.
La gare Viotte se dessine dans la brume matinale alors que je grimpe vers les bureaux. L’odeur du café industriel et le bourdonnement des néons m’accueillent comme une punition. À peine installé à mon poste de chargé de projets, les lignes de mon écran commencent à danser. Plan local d’urbanisme, zone B3, densification urbaine. Les mots n’ont plus aucun sens. Ils ne sont que des suites de lettres sans âme.
— Alors, ce long week-end ? Tu as l’air d’avoir traversé une tempête sans bateau.
Léa est là, appuyée contre le rebord de mon bureau, son mug à la main. Elle me scrute avec cette perspicacité qui m'effraie d'ordinaire. Elle sait que j'ai envoyé cette lettre. Elle sait pour l'anniversaire du 24 décembre. Je ne dis rien, je fixe un dossier de plans de masse. Mon silence est un aveu de naufrage. Elle soupire, pose une main sur mon épaule et change de sujet, par pitié ou par stratégie.
— Julien n'arrête pas de demander si tu es arrivé. Il a l’air d’avoir un truc à te proposer. Sois sympa, Luc. Regarde autour de toi pour une fois.
Julien. L’architecte de l’étage du dessus. Je le vois arriver avant même qu’il ne parle. Son pas est assuré, sa présence est une occupation de territoire. Il dégage cette confiance insolente de ceux qui n’ont jamais attendu personne en vain dans le froid. Il s’approche, un sourire en coin, et s'assoit sur le coin de mon bureau, froissant au passage mes relevés topographiques.
— Salut, l'artiste. On dirait que le réveillon a été rude. J'ai deux places pour l'avant-première au Mégarama ce soir, et après on va tester le nouveau bar clandestin derrière la cathédrale. Tu viens ?
Je m'apprête à sortir l'excuse du dossier en retard, de la migraine, de n'importe quel mensonge qui me permettrait de m'enfermer chez moi avec mon chagrin. Mais Léa intervient, sa voix est tranchante comme une lame.
— Il vient, Julien. Il a besoin de sortir de sa grotte. Et il n'a rien de prévu, n'est-ce pas Luc ?
Ses yeux me lancent un ultimatum. Elle pense me sauver. Elle pense que Julien est le remède, l'antidote au poison Timéo. Elle ne comprend pas que Julien est juste une autre forme de torture. Je regarde sa main posée près de la mienne sur le bureau. Elle est parfaite, soignée, sans les petites cicatrices ou les tics nerveux de celle de Timéo. Je finis par hocher la tête, une capitulation silencieuse.
La journée est un tunnel de grisaille. Je traite des données, je réponds au téléphone, je fais des sourires de façade lors des réunions. Julien passe plusieurs fois, laisse traîner une main sur mon dossier de chaise, murmure des plaisanteries à mon oreille. Je me laisse faire. Je suis comme une poupée de cire. Je ne ressens aucune gêne, aucune excitation, juste une tiédeur morne. C'est comme si j'observais ma propre vie depuis le fond d'un puits.
Le soir tombe sur Besançon, une nuit noire et humide qui rappelle cruellement celle de l'attente. Nous quittons l'agence en groupe, mais Julien s'arrange pour marcher à mes côtés, son épaule frôlant la mienne à chaque pas. Dans le tram qui nous mène au centre-ville, il me parle de ses projets, de ses voyages, de son désir de "rencontres authentiques". Ses mots glissent sur moi sans laisser de trace. Je regarde les lumières de la ville défiler, cherchant inconsciemment la silhouette de Timéo à chaque arrêt.
Au bar, l'ambiance est feutrée, saturée de musique jazz et de rires forcés. Julien commande deux verres de vin rouge, des nectars coûteux qu'il décrit avec une passion qui m'épuise. Il s'installe tout près de moi sur la banquette en cuir, réduisant l'espace vital jusqu'à ce que je sente la chaleur de son corps. Sa main finit par se poser sur mon genou.
— Tu es tellement ailleurs, Luc. J’aime ça, ce côté insaisissable. Mais j’aimerais bien que tu reviennes un peu parmi nous. Parmi moi.
Il se penche, son visage est à quelques centimètres du mien. Il est beau, objectivement. Léa, à l'autre bout de la table, me lance des regards de victoire. Elle croit assister à une renaissance. Elle ne voit pas que je suis en train de me noyer dans une mer de complaisance. Je laisse Julien me draguer, je laisse ses doigts presser mon genou, je laisse ses compliments pleuvoir. C'est une anesthésie volontaire. Si je suis avec Julien, je n'ai plus besoin de penser au vide. Si je fais semblant d'être flatté, je peux oublier, l'espace d'une seconde, que mon cœur appartient à un homme qui n'a même pas pris la peine de traverser une place pour me dire qu'il ne m'aimait pas.
Je bois mon vin d'un trait, cherchant l'ivresse pour ne plus avoir à jouer ce rôle. Julien rit, flatte mon audace, et resserre son emprise. Je suis là, au milieu de ce bar chic, entouré de gens qui fêtent la fin d'année, et je n'ai jamais eu autant envie de disparaître. Chaque caresse de Julien sur mon bras est une insulte à la mémoire de ce que je ressentais pour Timéo. C’est un simulacre de relation, un pacte avec la solitude pour ne pas sombrer totalement.
— On sort d'ici ? murmure Julien, sa voix basse et chargée de promesses que je ne veux pas entendre. J'ai envie d'être seul avec toi.
Je regarde Léa, elle me sourit. Je regarde Julien, il attend ma réponse comme une proie. Je regarde ma montre. Il est tard. Le 24 décembre est loin derrière moi. Je n'ai plus de force pour lutter. Je me lève, suivant Julien vers la sortie, acceptant de me perdre dans cette nouvelle vie de faux-semblants, parce que la vérité est devenue une pièce trop étroite pour moi.
L’air froid de la nuit bisontine nous percute de plein fouet à la sortie du bar, mais Julien ne semble pas vouloir rompre le charme de sa parade. Il réajuste son écharpe de cachemire avant de passer son bras sous le mien, m’incitant à marcher. La ville est plongée dans cette torpeur post-nocturne où seules les lanternes des quais du Doubs projettent des halos orangés sur l'eau noire et huileuse qui coule vers le barrage.
— On ne va pas rentrer tout de suite, si ? propose-t-il, sa voix vibrant d'une assurance tranquille. La nuit est trop belle. Marchons un peu le long de l'eau, ça nous fera du bien.
— D’accord, je réponds simplement.
Ma voix sonne creux, comme une note jouée sur un instrument désaccordé. Nous longeons la rivière. Le bruit de nos pas sur le gravier est régulier, mais dans ma tête, c'est le chaos. Chaque mètre parcouru avec Julien est une trahison que je m'inflige, une petite mort consentie. Julien travaille avec moi à l'agence depuis neuf mois seulement, mais il a pris une place considérable dans mon quotidien professionnel avec son enthousiasme et ses idées d'architecte brillant. Pourtant, ces neuf mois de proximité ne pèsent rien face aux deux années de passion silencieuse pour Timéo. Deux ans que je l'ai rencontré, deux ans que son image est gravée au fer rouge derrière mes paupières.
— Tu sais, Luc, reprend-il en serrant un peu plus mon bras contre lui, j’ai toujours eu l’impression que tu portais un poids énorme. Ça fait neuf mois qu'on bosse ensemble, et je ne t'ai jamais vu vraiment lâcher prise. Qu’est-ce qui te bloque à ce point ? On dirait que tu as peur de vivre.
Ce qui me bloque, Julien, c'est que je suis hanté par un homme qui m'a ignoré le soir de Noël, je pense. Mais je réponds : — Je suis quelqu’un de réservé, c'est tout. J’aime bien que les choses soient cadrées. L’urbanisme, les plans... c'est rassurant quand tout est tracé à l'avance, sans surprise.
Julien rit, un rire léger, presque mélodieux. Il est séduisant, il n'y a aucun doute là-dessus. Il a cette prestance naturelle qui attire l'œil. Pourtant, malgré sa silhouette harmonieuse et son allure soignée, je ne peux m'empêcher de comparer. Dans mon souvenir, Timéo est un peu plus musclé, plus dense. Il a cette puissance physique plus marquée, une largeur d'épaules et une force dans les bras qui m'ont toujours donné l'impression qu'il pourrait me porter au-delà de mes peurs. Julien est bien, il est élégant, ferme et solide, mais il n'a pas cette carrure d'athlète naturel, ce côté un peu plus massif qui rendait Timéo si imposant et magnétique à mes yeux.
— Tu parles comme un rapport technique, Luc. Mais là, on n'est pas au bureau. Regarde cette vue sur la Citadelle qui surplombe la boucle du Doubs. Tu ne trouves pas que c’est le cadre idéal pour oublier un peu la rigueur ?
Il s’arrête de marcher sous un réverbère et me force à me tourner vers lui. Il cherche mon regard. Je fixe l’ombre de sa barbe, le contour de ses lèvres. — Je ne sais pas si j’ai envie d’oublier, je murmure, la gorge nouée.
— Tout le monde a besoin d’oublier. Surtout après les fêtes. C’est le moment des nouveaux départs, non ? Neuf mois que j'attends ce moment, Luc.
Le 24 décembre n'était pas un départ, Julien. C'était un enterrement. Mais je ne dis rien. Je reste là, passif, parce que Léa me l'a demandé, parce que je suis épuisé de souffrir seul.
Julien s'approche encore. Le parfum de son bois de santal m'enveloppe. Il pose ses mains sur mes épaules, ses pouces massant doucement la base de mon cou. Le geste est expert. Julien est un bel homme, il est "bien", vraiment. N'importe qui se damnerait pour être à ma place en cet instant. Je ferme les yeux et, dans l'obscurité de mes paupières, je tente de projeter une autre image. Je veux que ce soit Timéo qui soit là. Je veux ressentir cette musculature un peu plus imposante, cette force plus brute que Julien n'a pas tout à fait, lui qui est plus filiforme malgré sa tonicité.
Julien m'embrasse. C’est un baiser profond, volontaire. Ses lèvres sont chaudes, cherchant une réponse. Je réponds mécaniquement, laissant sa langue chercher la mienne. Je ne ressens pas l'incendie, juste une tiédeur monotone, une politesse du corps. Je me sens comme un imposteur de haut vol. Je goûte le vin rouge qu'il a bu, je sens la pression de ses bras qui m'entourent, et je ne peux m'empêcher de faire l'inventaire. Julien est bien bâti, ses bras sont fermes sous son manteau, mais il manque ce volume, cette largeur de poitrine que je connais par cœur chez Timéo pour l'avoir dévoré du regard pendant deux ans.
Ses mains descendent dans mon dos, se glissent sous mon manteau pour chercher ma chaleur à travers mon pull de laine. Ses caresses sont insistantes, rythmées par son souffle qui se fait court. Il remonte ses mains vers ma nuque, ses doigts s'enfonçant dans mes cheveux. Je sens ses dents mordre doucement ma lèvre inférieure. La douleur de cette pensée est plus vive que la morsure de Julien, car Timéo a ce même tic quand il est concentré ou troublé.
— On rentre ? demande-t-il entre deux baisers, la voix devenue rauque de désir.
— Raccompagne-moi juste en bas, je réponds en m'écartant doucement. Je suis vidé, Julien. Trop d'émotions ces derniers jours.
Il semble déçu, mais il garde son sourire de prédateur patient, celui qui sait qu'il a marqué des points. Nous marchons jusqu'à mon immeuble, dans une rue calme du centre. Il me tient la main, ses doigts entrelacés aux miens. Arrivés devant ma porte cochère en bois massif, il me plaque doucement contre le battant froid.
Ses mains reviennent sur mes hanches, ses doigts s'accrochant avec force à ma ceinture. Il m'embrasse à nouveau, plus longuement cette fois, avec une urgence qui me donne envie de disparaître. Ses caresses se font plus pressantes, ses mains explorent mon corps, mon torse, mes bras, cherchant une réaction, un signe que je suis enfin avec lui. Julien est un amant doué, je le sens à sa manière de bouger, à sa façon de chercher le contact. Il est vraiment bien, physiquement, il n'y a rien à redire. Mais ce n'est pas le corps que je désire. Ce n'est pas cette carrure un peu moins vaste, ces bras un peu moins puissants que ceux qui hantent mes nuits depuis deux ans.
Je lui offre des gémissements de façade, des gestes appris dans d'autres bras pour ne pas le blesser. Je le laisse me toucher, je laisse ses mains se glisser partout où il le souhaite, mais mon esprit est resté sur la place de la Révolution, sous le grand sapin.
Il finit par se détacher, les yeux brillants. — Tu me rends fou, Luc. On déjeune ensemble demain ? On s'échappe de l'agence pour une vraie pause ?
— On se voit demain matin au bureau, Julien. On en reparle.
Il dépose un dernier baiser sur mon front, un geste presque protecteur qui me fait l'effet d'une brûlure. Il s'éloigne enfin dans la rue déserte, satisfait, se retournant une fois pour me saluer.
Je monte les escaliers comme un automate, j'entre chez moi et je reste là, dans le noir de mon entrée. Je m'essuie la bouche avec le revers de ma main, violemment. J'ai laissé un homme m'embrasser, me caresser, me désirer, tout ça pour essayer de combler un abîme. Julien est un homme magnifique, musclé et attirant, mais il n'est pas celui qui a le pouvoir de me ramener à la vie. En essayant d'étouffer le souvenir de Timéo dans les bras d'un collègue rencontré il y a neuf mois, je n'ai fait que rendre son absence plus hurlante. Je suis seul, avec le goût d'un autre sur mes lèvres.
Le soleil du 27 décembre se lève sur une ville figée par un givre tenace. Je franchis le seuil de l’agence avec une oppression dans la poitrine qui refuse de céder. Hier soir, dans l’obscurité de mon entrée, j’ai tenté de dissiper le souvenir de Julien, mais ce matin, son parfum boisé semble incrusté dans chaque fibre de mon écharpe. Je me sens comme un funambule avançant sur un fil de rasoir : d'un côté, le vide abyssal laissé par l'absence de Timéo au pied du sapin ; de l'autre, la présence de plus en plus concrète de cet homme qui, en neuf mois de bureau, a fini par forcer le passage.
À peine ai-je posé mon sac que je perçois son ombre. Julien n'est pas à son poste à l'étage ; il est là, près de mon ordinateur, simulant la lecture de rapports techniques. Quand il m'aperçoit, son regard s'allume d'une lueur de complicité qui me fait instinctivement reculer. Il s'approche, sa main esquissant déjà un geste vers ma hanche.
— Luc, murmure-t-il, la voix encore un peu voilée.
Je jette un coup d'œil anxieux vers le bureau de Léa et les rangées de collègues qui s'installent. — Julien, s'il te plaît. Sois discret ici. On est au travail. Je ne veux pas que nous devenions le sujet de conversation de toute la boîte avant la fin de matinée.
Son visage se crispe une seconde, puis il retrouve ce sourire serein qui le caractérise. Il lève les mains en signe de paix, reculant d'un pas pour respecter la distance professionnelle. — Je comprends. La discrétion. Mais on déjeune ensemble ? On s'échappe un peu ?
— D'accord. On déjeune ensemble.
Les heures suivantes sont un combat permanent pour la concentration. Je tente de m'immerger dans le projet de revitalisation du quartier Battant, mais mon esprit dérive sans cesse. Je revois Timéo, cette rencontre d'il y a deux ans qui a tout changé. Je me remémore les moments passés à ses côtés, le poids de sa présence, cette force tranquille qu'il dégageait sans effort. Julien est différent ; il a une élégance naturelle, une façon de bouger plus fluide, plus étudiée. En pensant à l'un puis à l'autre, une nostalgie brûlante me submerge. C'est le deuil d'un espoir que j'ai nourri pendant sept cents jours.
Midi sonne comme un signal de fin de garde. Julien m'attend à la sortie, fidèle. Il m'emmène dans un petit bistrot niché dans une ruelle dérobée, loin des parcours habituels de nos collègues. Il a choisi une table au fond, dans une alcôve à l'abri des regards. Tout au long du repas, il se montre d'une prévenance qui me déstabilise. Il ne cherche plus à briller par ses compétences d'architecte ; il cherche simplement à établir un pont entre nous.
— Tu manges à peine, Luc, dit-il doucement en posant sa main sur la mienne, à même la nappe.
Ses doigts caressent ma peau avec une régularité apaisante. Je le regarde et je vois une sincérité désarmante. Il est vraiment là. Il est présent, il est tangible. Contrairement à cette lettre envoyée dans le néant, contrairement à cet homme qui n'a pas jugé bon de venir. La tendresse de Julien est un baume, mais c'est un baume qui pique car il n'est pas celui que mon corps réclamait.
— Je suis juste un peu fatigué, je réponds, sans retirer ma main.
— Je sais que c'est difficile en ce moment. Je ne vais pas te presser. Mais je veux que tu saches que je suis heureux d'être ici, avec toi.
Il se penche et dépose un baiser sur l'intérieur de mon poignet, un endroit si sensible que je sens mon pouls s'emballer. C'est un geste d'une intimité inattendue pour un déjeuner. Je vois l'attention qu'il me porte, la façon dont il guette la moindre de mes réactions. Il est si attentif que cela en devient presque douloureux. Pourquoi n'est-ce pas suffisant ? Pourquoi mon esprit revient-il sans cesse à ce regard sombre, à cette carrure plus large, à cette absence qui me vide de ma substance ?
Nous quittons le restaurant pour marcher un peu avant de reprendre le service. Le ciel s'est dégagé sur Besançon, offrant une lumière froide et tranchante. Julien repasse son bras sous le mien, marchant à mon rythme. Il me parle de projets légers, de sorties futures, de soirées calmes. Il tisse déjà une toile de "nous" alors que je me sens encore désespérément "seul".
— Tu as les mains gelées, remarque-t-il.
Il prend mes mains dans les siennes, souffle dessus pour les réchauffer avec une patience infinie, puis les glisse dans les poches de son manteau pour les garder contre lui. C'est un geste protecteur, presque tendre, qui me touche malgré moi. Je le regarde faire et je ressens une pointe de gratitude. Il déploie tant d'efforts pour être celui dont j'ai besoin.
Pourtant, la nostalgie me rattrape au détour d'un passage couvert. Je revois Timéo lors de notre rencontre, il y a deux ans. Je me souviens de l'impact qu'il avait eu sur moi, de cette sensation d'avoir trouvé mon port d'attache. Julien est charmant, il est attentif, mais il n'est pas celui qui a hanté mes nuits. Cette différence invisible me rappelle sans cesse que je suis en train de construire sur des ruines.
Arrivés devant l'agence, Julien s'arrête. Il me regarde avec une intensité qui demande une réponse. — Merci pour ce moment, Luc. Ça m'a fait du bien. Et toi ?
— Oui... ça m'a fait du bien aussi. Merci.
Il se penche et m'embrasse, une pression rapide mais significative, juste devant les portes vitrées. Je le laisse faire, je ferme les yeux et, pendant une fraction de seconde, j'essaie d'effacer le souvenir de la Place de la Révolution. J'essaie de me laisser bercer par la tendresse de cet homme qui se tient devant moi.
Je remonte à mon poste, le cœur lesté d'une tristesse douce-amère. Je m'installe dans une routine avec Julien, une sécurité nécessaire qui me terrifie autant qu'elle me console.
Fin du chapitre 2.
Le réveil n’est pas un retour à la vie, c’est une condamnation. Ce 26 décembre, l’obscurité de la chambre me semble plus lourde que d’habitude, saturée par le souvenir de cette attente stérile sous le sapin de la place de la Révolution. Je reste immobile, les draps froissés pesant des tonnes sur mes membres engourdis. La réalité est une nausée persistante. Je dois me lever, m’habiller, feindre la cohérence. Je dois aller à l’agence d’urbanisme, m’asseoir derrière mon bureau et traiter des dossiers de réaménagement comme si le monde n'avait pas basculé dans un néant glacé quarante-huit heures plus tôt.
Je me traîne jusqu'à la salle de bain. Dans le miroir, le reflet me dégoûte. Mes yeux sont deux plaies ouvertes, soulignées par la fatigue et le sel séché des larmes de la veille. Je m'asperge d'eau froide jusqu'à ne plus rien sentir, espérant que ce choc thermique pourra geler la douleur qui bat dans mes tempes. Je choisis mes vêtements au hasard, une armure de tissus gris et sombres pour me fondre dans le décor de l'agence, pour que personne ne me pose de questions.
La gare Viotte se dessine dans la brume matinale alors que je grimpe vers les bureaux. L’odeur du café industriel et le bourdonnement des néons m’accueillent comme une punition. À peine installé à mon poste de chargé de projets, les lignes de mon écran commencent à danser. Plan local d’urbanisme, zone B3, densification urbaine. Les mots n’ont plus aucun sens. Ils ne sont que des suites de lettres sans âme.
— Alors, ce long week-end ? Tu as l’air d’avoir traversé une tempête sans bateau.
Léa est là, appuyée contre le rebord de mon bureau, son mug à la main. Elle me scrute avec cette perspicacité qui m'effraie d'ordinaire. Elle sait que j'ai envoyé cette lettre. Elle sait pour l'anniversaire du 24 décembre. Je ne dis rien, je fixe un dossier de plans de masse. Mon silence est un aveu de naufrage. Elle soupire, pose une main sur mon épaule et change de sujet, par pitié ou par stratégie.
— Julien n'arrête pas de demander si tu es arrivé. Il a l’air d’avoir un truc à te proposer. Sois sympa, Luc. Regarde autour de toi pour une fois.
Julien. L’architecte de l’étage du dessus. Je le vois arriver avant même qu’il ne parle. Son pas est assuré, sa présence est une occupation de territoire. Il dégage cette confiance insolente de ceux qui n’ont jamais attendu personne en vain dans le froid. Il s’approche, un sourire en coin, et s'assoit sur le coin de mon bureau, froissant au passage mes relevés topographiques.
— Salut, l'artiste. On dirait que le réveillon a été rude. J'ai deux places pour l'avant-première au Mégarama ce soir, et après on va tester le nouveau bar clandestin derrière la cathédrale. Tu viens ?
Je m'apprête à sortir l'excuse du dossier en retard, de la migraine, de n'importe quel mensonge qui me permettrait de m'enfermer chez moi avec mon chagrin. Mais Léa intervient, sa voix est tranchante comme une lame.
— Il vient, Julien. Il a besoin de sortir de sa grotte. Et il n'a rien de prévu, n'est-ce pas Luc ?
Ses yeux me lancent un ultimatum. Elle pense me sauver. Elle pense que Julien est le remède, l'antidote au poison Timéo. Elle ne comprend pas que Julien est juste une autre forme de torture. Je regarde sa main posée près de la mienne sur le bureau. Elle est parfaite, soignée, sans les petites cicatrices ou les tics nerveux de celle de Timéo. Je finis par hocher la tête, une capitulation silencieuse.
La journée est un tunnel de grisaille. Je traite des données, je réponds au téléphone, je fais des sourires de façade lors des réunions. Julien passe plusieurs fois, laisse traîner une main sur mon dossier de chaise, murmure des plaisanteries à mon oreille. Je me laisse faire. Je suis comme une poupée de cire. Je ne ressens aucune gêne, aucune excitation, juste une tiédeur morne. C'est comme si j'observais ma propre vie depuis le fond d'un puits.
Le soir tombe sur Besançon, une nuit noire et humide qui rappelle cruellement celle de l'attente. Nous quittons l'agence en groupe, mais Julien s'arrange pour marcher à mes côtés, son épaule frôlant la mienne à chaque pas. Dans le tram qui nous mène au centre-ville, il me parle de ses projets, de ses voyages, de son désir de "rencontres authentiques". Ses mots glissent sur moi sans laisser de trace. Je regarde les lumières de la ville défiler, cherchant inconsciemment la silhouette de Timéo à chaque arrêt.
Au bar, l'ambiance est feutrée, saturée de musique jazz et de rires forcés. Julien commande deux verres de vin rouge, des nectars coûteux qu'il décrit avec une passion qui m'épuise. Il s'installe tout près de moi sur la banquette en cuir, réduisant l'espace vital jusqu'à ce que je sente la chaleur de son corps. Sa main finit par se poser sur mon genou.
— Tu es tellement ailleurs, Luc. J’aime ça, ce côté insaisissable. Mais j’aimerais bien que tu reviennes un peu parmi nous. Parmi moi.
Il se penche, son visage est à quelques centimètres du mien. Il est beau, objectivement. Léa, à l'autre bout de la table, me lance des regards de victoire. Elle croit assister à une renaissance. Elle ne voit pas que je suis en train de me noyer dans une mer de complaisance. Je laisse Julien me draguer, je laisse ses doigts presser mon genou, je laisse ses compliments pleuvoir. C'est une anesthésie volontaire. Si je suis avec Julien, je n'ai plus besoin de penser au vide. Si je fais semblant d'être flatté, je peux oublier, l'espace d'une seconde, que mon cœur appartient à un homme qui n'a même pas pris la peine de traverser une place pour me dire qu'il ne m'aimait pas.
Je bois mon vin d'un trait, cherchant l'ivresse pour ne plus avoir à jouer ce rôle. Julien rit, flatte mon audace, et resserre son emprise. Je suis là, au milieu de ce bar chic, entouré de gens qui fêtent la fin d'année, et je n'ai jamais eu autant envie de disparaître. Chaque caresse de Julien sur mon bras est une insulte à la mémoire de ce que je ressentais pour Timéo. C’est un simulacre de relation, un pacte avec la solitude pour ne pas sombrer totalement.
— On sort d'ici ? murmure Julien, sa voix basse et chargée de promesses que je ne veux pas entendre. J'ai envie d'être seul avec toi.
Je regarde Léa, elle me sourit. Je regarde Julien, il attend ma réponse comme une proie. Je regarde ma montre. Il est tard. Le 24 décembre est loin derrière moi. Je n'ai plus de force pour lutter. Je me lève, suivant Julien vers la sortie, acceptant de me perdre dans cette nouvelle vie de faux-semblants, parce que la vérité est devenue une pièce trop étroite pour moi.
L’air froid de la nuit bisontine nous percute de plein fouet à la sortie du bar, mais Julien ne semble pas vouloir rompre le charme de sa parade. Il réajuste son écharpe de cachemire avant de passer son bras sous le mien, m’incitant à marcher. La ville est plongée dans cette torpeur post-nocturne où seules les lanternes des quais du Doubs projettent des halos orangés sur l'eau noire et huileuse qui coule vers le barrage.
— On ne va pas rentrer tout de suite, si ? propose-t-il, sa voix vibrant d'une assurance tranquille. La nuit est trop belle. Marchons un peu le long de l'eau, ça nous fera du bien.
— D’accord, je réponds simplement.
Ma voix sonne creux, comme une note jouée sur un instrument désaccordé. Nous longeons la rivière. Le bruit de nos pas sur le gravier est régulier, mais dans ma tête, c'est le chaos. Chaque mètre parcouru avec Julien est une trahison que je m'inflige, une petite mort consentie. Julien travaille avec moi à l'agence depuis neuf mois seulement, mais il a pris une place considérable dans mon quotidien professionnel avec son enthousiasme et ses idées d'architecte brillant. Pourtant, ces neuf mois de proximité ne pèsent rien face aux deux années de passion silencieuse pour Timéo. Deux ans que je l'ai rencontré, deux ans que son image est gravée au fer rouge derrière mes paupières.
— Tu sais, Luc, reprend-il en serrant un peu plus mon bras contre lui, j’ai toujours eu l’impression que tu portais un poids énorme. Ça fait neuf mois qu'on bosse ensemble, et je ne t'ai jamais vu vraiment lâcher prise. Qu’est-ce qui te bloque à ce point ? On dirait que tu as peur de vivre.
Ce qui me bloque, Julien, c'est que je suis hanté par un homme qui m'a ignoré le soir de Noël, je pense. Mais je réponds : — Je suis quelqu’un de réservé, c'est tout. J’aime bien que les choses soient cadrées. L’urbanisme, les plans... c'est rassurant quand tout est tracé à l'avance, sans surprise.
Julien rit, un rire léger, presque mélodieux. Il est séduisant, il n'y a aucun doute là-dessus. Il a cette prestance naturelle qui attire l'œil. Pourtant, malgré sa silhouette harmonieuse et son allure soignée, je ne peux m'empêcher de comparer. Dans mon souvenir, Timéo est un peu plus musclé, plus dense. Il a cette puissance physique plus marquée, une largeur d'épaules et une force dans les bras qui m'ont toujours donné l'impression qu'il pourrait me porter au-delà de mes peurs. Julien est bien, il est élégant, ferme et solide, mais il n'a pas cette carrure d'athlète naturel, ce côté un peu plus massif qui rendait Timéo si imposant et magnétique à mes yeux.
— Tu parles comme un rapport technique, Luc. Mais là, on n'est pas au bureau. Regarde cette vue sur la Citadelle qui surplombe la boucle du Doubs. Tu ne trouves pas que c’est le cadre idéal pour oublier un peu la rigueur ?
Il s’arrête de marcher sous un réverbère et me force à me tourner vers lui. Il cherche mon regard. Je fixe l’ombre de sa barbe, le contour de ses lèvres. — Je ne sais pas si j’ai envie d’oublier, je murmure, la gorge nouée.
— Tout le monde a besoin d’oublier. Surtout après les fêtes. C’est le moment des nouveaux départs, non ? Neuf mois que j'attends ce moment, Luc.
Le 24 décembre n'était pas un départ, Julien. C'était un enterrement. Mais je ne dis rien. Je reste là, passif, parce que Léa me l'a demandé, parce que je suis épuisé de souffrir seul.
Julien s'approche encore. Le parfum de son bois de santal m'enveloppe. Il pose ses mains sur mes épaules, ses pouces massant doucement la base de mon cou. Le geste est expert. Julien est un bel homme, il est "bien", vraiment. N'importe qui se damnerait pour être à ma place en cet instant. Je ferme les yeux et, dans l'obscurité de mes paupières, je tente de projeter une autre image. Je veux que ce soit Timéo qui soit là. Je veux ressentir cette musculature un peu plus imposante, cette force plus brute que Julien n'a pas tout à fait, lui qui est plus filiforme malgré sa tonicité.
Julien m'embrasse. C’est un baiser profond, volontaire. Ses lèvres sont chaudes, cherchant une réponse. Je réponds mécaniquement, laissant sa langue chercher la mienne. Je ne ressens pas l'incendie, juste une tiédeur monotone, une politesse du corps. Je me sens comme un imposteur de haut vol. Je goûte le vin rouge qu'il a bu, je sens la pression de ses bras qui m'entourent, et je ne peux m'empêcher de faire l'inventaire. Julien est bien bâti, ses bras sont fermes sous son manteau, mais il manque ce volume, cette largeur de poitrine que je connais par cœur chez Timéo pour l'avoir dévoré du regard pendant deux ans.
Ses mains descendent dans mon dos, se glissent sous mon manteau pour chercher ma chaleur à travers mon pull de laine. Ses caresses sont insistantes, rythmées par son souffle qui se fait court. Il remonte ses mains vers ma nuque, ses doigts s'enfonçant dans mes cheveux. Je sens ses dents mordre doucement ma lèvre inférieure. La douleur de cette pensée est plus vive que la morsure de Julien, car Timéo a ce même tic quand il est concentré ou troublé.
— On rentre ? demande-t-il entre deux baisers, la voix devenue rauque de désir.
— Raccompagne-moi juste en bas, je réponds en m'écartant doucement. Je suis vidé, Julien. Trop d'émotions ces derniers jours.
Il semble déçu, mais il garde son sourire de prédateur patient, celui qui sait qu'il a marqué des points. Nous marchons jusqu'à mon immeuble, dans une rue calme du centre. Il me tient la main, ses doigts entrelacés aux miens. Arrivés devant ma porte cochère en bois massif, il me plaque doucement contre le battant froid.
Ses mains reviennent sur mes hanches, ses doigts s'accrochant avec force à ma ceinture. Il m'embrasse à nouveau, plus longuement cette fois, avec une urgence qui me donne envie de disparaître. Ses caresses se font plus pressantes, ses mains explorent mon corps, mon torse, mes bras, cherchant une réaction, un signe que je suis enfin avec lui. Julien est un amant doué, je le sens à sa manière de bouger, à sa façon de chercher le contact. Il est vraiment bien, physiquement, il n'y a rien à redire. Mais ce n'est pas le corps que je désire. Ce n'est pas cette carrure un peu moins vaste, ces bras un peu moins puissants que ceux qui hantent mes nuits depuis deux ans.
Je lui offre des gémissements de façade, des gestes appris dans d'autres bras pour ne pas le blesser. Je le laisse me toucher, je laisse ses mains se glisser partout où il le souhaite, mais mon esprit est resté sur la place de la Révolution, sous le grand sapin.
Il finit par se détacher, les yeux brillants. — Tu me rends fou, Luc. On déjeune ensemble demain ? On s'échappe de l'agence pour une vraie pause ?
— On se voit demain matin au bureau, Julien. On en reparle.
Il dépose un dernier baiser sur mon front, un geste presque protecteur qui me fait l'effet d'une brûlure. Il s'éloigne enfin dans la rue déserte, satisfait, se retournant une fois pour me saluer.
Je monte les escaliers comme un automate, j'entre chez moi et je reste là, dans le noir de mon entrée. Je m'essuie la bouche avec le revers de ma main, violemment. J'ai laissé un homme m'embrasser, me caresser, me désirer, tout ça pour essayer de combler un abîme. Julien est un homme magnifique, musclé et attirant, mais il n'est pas celui qui a le pouvoir de me ramener à la vie. En essayant d'étouffer le souvenir de Timéo dans les bras d'un collègue rencontré il y a neuf mois, je n'ai fait que rendre son absence plus hurlante. Je suis seul, avec le goût d'un autre sur mes lèvres.
Le soleil du 27 décembre se lève sur une ville figée par un givre tenace. Je franchis le seuil de l’agence avec une oppression dans la poitrine qui refuse de céder. Hier soir, dans l’obscurité de mon entrée, j’ai tenté de dissiper le souvenir de Julien, mais ce matin, son parfum boisé semble incrusté dans chaque fibre de mon écharpe. Je me sens comme un funambule avançant sur un fil de rasoir : d'un côté, le vide abyssal laissé par l'absence de Timéo au pied du sapin ; de l'autre, la présence de plus en plus concrète de cet homme qui, en neuf mois de bureau, a fini par forcer le passage.
À peine ai-je posé mon sac que je perçois son ombre. Julien n'est pas à son poste à l'étage ; il est là, près de mon ordinateur, simulant la lecture de rapports techniques. Quand il m'aperçoit, son regard s'allume d'une lueur de complicité qui me fait instinctivement reculer. Il s'approche, sa main esquissant déjà un geste vers ma hanche.
— Luc, murmure-t-il, la voix encore un peu voilée.
Je jette un coup d'œil anxieux vers le bureau de Léa et les rangées de collègues qui s'installent. — Julien, s'il te plaît. Sois discret ici. On est au travail. Je ne veux pas que nous devenions le sujet de conversation de toute la boîte avant la fin de matinée.
Son visage se crispe une seconde, puis il retrouve ce sourire serein qui le caractérise. Il lève les mains en signe de paix, reculant d'un pas pour respecter la distance professionnelle. — Je comprends. La discrétion. Mais on déjeune ensemble ? On s'échappe un peu ?
— D'accord. On déjeune ensemble.
Les heures suivantes sont un combat permanent pour la concentration. Je tente de m'immerger dans le projet de revitalisation du quartier Battant, mais mon esprit dérive sans cesse. Je revois Timéo, cette rencontre d'il y a deux ans qui a tout changé. Je me remémore les moments passés à ses côtés, le poids de sa présence, cette force tranquille qu'il dégageait sans effort. Julien est différent ; il a une élégance naturelle, une façon de bouger plus fluide, plus étudiée. En pensant à l'un puis à l'autre, une nostalgie brûlante me submerge. C'est le deuil d'un espoir que j'ai nourri pendant sept cents jours.
Midi sonne comme un signal de fin de garde. Julien m'attend à la sortie, fidèle. Il m'emmène dans un petit bistrot niché dans une ruelle dérobée, loin des parcours habituels de nos collègues. Il a choisi une table au fond, dans une alcôve à l'abri des regards. Tout au long du repas, il se montre d'une prévenance qui me déstabilise. Il ne cherche plus à briller par ses compétences d'architecte ; il cherche simplement à établir un pont entre nous.
— Tu manges à peine, Luc, dit-il doucement en posant sa main sur la mienne, à même la nappe.
Ses doigts caressent ma peau avec une régularité apaisante. Je le regarde et je vois une sincérité désarmante. Il est vraiment là. Il est présent, il est tangible. Contrairement à cette lettre envoyée dans le néant, contrairement à cet homme qui n'a pas jugé bon de venir. La tendresse de Julien est un baume, mais c'est un baume qui pique car il n'est pas celui que mon corps réclamait.
— Je suis juste un peu fatigué, je réponds, sans retirer ma main.
— Je sais que c'est difficile en ce moment. Je ne vais pas te presser. Mais je veux que tu saches que je suis heureux d'être ici, avec toi.
Il se penche et dépose un baiser sur l'intérieur de mon poignet, un endroit si sensible que je sens mon pouls s'emballer. C'est un geste d'une intimité inattendue pour un déjeuner. Je vois l'attention qu'il me porte, la façon dont il guette la moindre de mes réactions. Il est si attentif que cela en devient presque douloureux. Pourquoi n'est-ce pas suffisant ? Pourquoi mon esprit revient-il sans cesse à ce regard sombre, à cette carrure plus large, à cette absence qui me vide de ma substance ?
Nous quittons le restaurant pour marcher un peu avant de reprendre le service. Le ciel s'est dégagé sur Besançon, offrant une lumière froide et tranchante. Julien repasse son bras sous le mien, marchant à mon rythme. Il me parle de projets légers, de sorties futures, de soirées calmes. Il tisse déjà une toile de "nous" alors que je me sens encore désespérément "seul".
— Tu as les mains gelées, remarque-t-il.
Il prend mes mains dans les siennes, souffle dessus pour les réchauffer avec une patience infinie, puis les glisse dans les poches de son manteau pour les garder contre lui. C'est un geste protecteur, presque tendre, qui me touche malgré moi. Je le regarde faire et je ressens une pointe de gratitude. Il déploie tant d'efforts pour être celui dont j'ai besoin.
Pourtant, la nostalgie me rattrape au détour d'un passage couvert. Je revois Timéo lors de notre rencontre, il y a deux ans. Je me souviens de l'impact qu'il avait eu sur moi, de cette sensation d'avoir trouvé mon port d'attache. Julien est charmant, il est attentif, mais il n'est pas celui qui a hanté mes nuits. Cette différence invisible me rappelle sans cesse que je suis en train de construire sur des ruines.
Arrivés devant l'agence, Julien s'arrête. Il me regarde avec une intensité qui demande une réponse. — Merci pour ce moment, Luc. Ça m'a fait du bien. Et toi ?
— Oui... ça m'a fait du bien aussi. Merci.
Il se penche et m'embrasse, une pression rapide mais significative, juste devant les portes vitrées. Je le laisse faire, je ferme les yeux et, pendant une fraction de seconde, j'essaie d'effacer le souvenir de la Place de la Révolution. J'essaie de me laisser bercer par la tendresse de cet homme qui se tient devant moi.
Je remonte à mon poste, le cœur lesté d'une tristesse douce-amère. Je m'installe dans une routine avec Julien, une sécurité nécessaire qui me terrifie autant qu'elle me console.
Fin du chapitre 2.
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