A cause d'un regard (6)

- Par l'auteur HDS Tounet39270 -
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Récit libertin : A cause d'un regard (6) Histoire érotique Publiée sur HDS le 30-07-2026 dans la catégorie Entre-nous, les hommes
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A cause d'un regard (6)
Chapitre 6
Quatre mois ont passé. Quatre mois que j’ai franchi les cols jurassiens pour m’installer dans le sud du département, à Lons-le-Saunier. Ici, la ville est plus petite, plus ramassée sur elle-même, enserrée dans des collines qui semblent vouloir m'étouffer ou me protéger, je ne le sais pas encore. Le sel de cette cité thermale n’a pas suffi à soigner mes plaies ; il n’a fait qu’y mordre avec plus d’ardeur. Le brouillard qui stagne souvent dans la cuvette lédonienne est devenu mon seul compagnon de route.

Je m’efforce de devenir un homme de routine, un rouage invisible dans la machine administrative. Je me lève chaque matin avec le cri monotone des corbeaux qui nichent dans les grands arbres du parc des Thermes. Je vais au bureau de l’antenne locale pour superviser des projets de réhabilitation de vieilles bâtisses en pierre. Mes collègues me trouvent sérieux, peut-être un peu trop rigide et silencieux, mais ils ignorent que chaque ligne que je trace sur mes plans est une tentative désespérée de reconstruire une structure interne sur des ruines fumantes. Le soir, je rentre dans mon appartement de la rue du Commerce, un espace impersonnel au parquet qui craque, qui sent encore le carton neuf et le vide sidéral.

Parfois, la nuit, le silence de Lons devient si épais que mon esprit s’enfuit vers Besançon, vers cette dernière soirée chez Julien. C'est ma torture quotidienne, un film que je me projette en boucle derrière mes paupières closes. Je revois tout avec une précision terrifiante qui me tire des larmes dès que je pose la tête sur l'oreiller.

Je revois Julien s'installant au-dessus de moi. Je sens à nouveau son corps puissant, cette chaleur humaine qui était mon seul ancrage, ma seule chance de salut. Je me rappelle l'intensité de ses yeux bleus cherchant les miens, une dévotion si pure qu'elle me transperçait le cœur alors qu'il me pénétrait. Je sens encore sa verge, large et ferme, combler mon vide intérieur avec une douceur qui me faisait horreur tant je me savais indigne.

C'était une étreinte sauvage, une fusion de la dernière chance, comme si nos chairs savaient ce que nos bouches n'osaient pas encore dire. Je me souviens de ses mains agrippant mes hanches avec force, du claquement rythmé de nos peaux, et de ce plaisir violent, électrique, qui nous avait foudroyés. Je sentais ses testicules battre contre moi, le frottement de nos sexes, et la jouissance qui montait comme une marée irrésistible.

Je ressens encore les jets de sa semence, brûlants au fond de moi, un don total que je recevais en traître. Mais le plus dur, c'est ce qui a suivi. Je me revois assis au bord du lit, la peau encore moite de son sperme et de sa sueur, lui tournant le dos. Je n'avais pas eu le courage de le regarder en face. Je n'avais pas pu. Je l'entendais pleurer derrière moi, des sanglots longs, étouffés, qui semblaient arracher chaque fibre de son être.
— Je ne peux pas, Julien... Je ne peux plus continuer comme ça, lui avais-je murmuré, la tête basse, les mains tremblantes sur mes genoux.

L'avoir laissé ainsi, nu et brisé sur ses draps encore humides de notre dernier plaisir, reste ma plus grande cicatrice. J'avais détruit un homme magnifique pour essayer de sauver les débris de mon propre cœur.

Mon téléphone est devenu mon pire ennemi, une source de douleur que je n'arrive pas à éteindre tout à fait. Pendant les deux premiers mois, il vibrait sans cesse dans la poche de mon manteau. Timéo n'a jamais cessé d'essayer de percer ma forteresse.

« Luc, je suis allé à ton agence à Besançon. Ils m'ont dit que tu avais demandé une mutation. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? » « On ne peut pas s'arrêter sur ce baiser, Luc. C'était trop vrai pour être ignoré. » « Je n'arrête pas de penser à toi. Je suis perdu. David sent que quelque chose ne va pas, mais je n'arrive pas à lui parler de toi. Dis-moi où tu es. »

Je lisais ces messages, le souffle coupé, les larmes brouillant ma vue, mais je ne répondais jamais. Un mur de silence. Je savais que si je tapais un seul mot, je replongerais dans cet enfer de non-dits et de culpabilité. Je savais que notre lien était un incendie qui ne laisserait que des cendres. Récemment, les messages se sont faits plus rares, mais plus poignants.

« Tu m'as laissé sans rien, Luc. Même pas une explication pour cette lettre du 23 décembre que tu dis avoir écrite. Je te cherche partout. Reviens, au moins pour qu'on se dise au revoir proprement. »

Je reste de marbre, même si à l'intérieur, chaque nerf de mon corps hurle son nom. Je regarde par la fenêtre les toits de Lons-le-Saunier, et je me demande si l'on peut vraiment recommencer à zéro quand on emporte ses fantômes dans ses valises.

Un mardi après-midi, alors que je faisais la queue au bureau de poste de la place de la Liberté pour envoyer des dossiers administratifs à Besançon, mon cœur a manqué un bond. Une silhouette, de dos, avec la même carrure que Timéo, la même façon de pencher la tête. J'ai dû m'appuyer contre le comptoir en bois, la vue troublée par une crise d'angoisse foudroyante. Ce n'était pas lui. Ce n'est jamais lui. Mais j'ai réalisé que je passais ma vie à le guetter tout en le fuyant.

Je suis rentré chez moi en tremblant. J'ai sorti la seule chose que j'avais gardée de ma vie d'avant : un stylo qu'il m'avait prêté un jour de réunion. Je l'ai serré dans ma main jusqu'à ce que le plastique s'incruste dans ma chair.

Je suis ici, à Lons, entouré de sapins et de brouillard. J'ai ma mutation, j'ai ma solitude. J'ai réussi à fuir Besançon, mais le prix à payer est une tristesse infinie qui ne semble jamais vouloir s'éteindre. Je pense à Julien que j'ai dévasté, à Timéo qui me cherche dans le vide sans oser briser sa propre vie, et à cette lettre de Noël, égarée quelque part, qui contenait toute ma vérité et qui n'a servi qu'à nous perdre.

Le soir tombe sur le Jura. Je n'allume pas la lumière. Je reste là, assis au milieu de mon salon vide, écoutant le bruit de la pluie contre les vitres, un homme qui a tout quitté pour ne plus souffrir, et qui n'a jamais eu aussi mal.

Le temps à Lons-le-Saunier était devenu une matière grise, visqueuse, qui s’écoulait sans relief ni saveur, comme une horloge dont le mécanisme aurait été grippé par la rouille et le gel. Les mois avaient passé, transformant ma douleur vive en une sourde mélancolie qui me rongeait de l'intérieur, un poison lent qui s'insinuait dans chaque fibre de mon être. La routine s’était installée comme une moisissure sur les murs d'une cave : le café amer bu en silence dans la pénombre du matin, les plans de réhabilitation que je dessinais avec une précision mécanique à l'antenne jurassienne de l'agence, et ces repas solitaires face à la fenêtre donnant sur les toits de la ville baignés de brume. Je n'étais plus qu'une ombre habitant un appartement trop propre, trop vide, un décor de théâtre où l'acteur principal aurait déserté la scène sans attendre la fin de la pièce.

Mon téléphone était resté le témoin muet et cruel de mon naufrage volontaire. Timéo n'avait jamais cessé d'envoyer des bouteilles à la mer, des messages qui s'entassaient dans ma messagerie comme des feuilles mortes un soir d'automne, formant un tas de regrets que je n'osais plus remuer.

« Luc, pourquoi ce mur entre nous ? Réponds-moi, je t'en supplie, un seul mot me suffirait. » « Je passe tous les jours devant ton ancien appartement à Besançon, j'espère voir de la lumière, un signe, n'importe quoi qui me dise que tu existes encore. » « Est-ce que tu m'as vraiment rayé de ta vie ? Comment peux-tu faire ça après ce qu'on a vécu cette nuit-là ? »

Je n'avais jamais répondu. Pas un mot. Pas un émoji. Je pensais que le silence était mon seul bouclier contre la folie qui me guettait. Je pensais qu'en me murant dans cette absence, je finirais par oublier la couleur de ses yeux et l'odeur de sa peau. Il ignorait tout de mon exil. Il ne savait pas que j'avais fui à une heure et demie de là, dans le Jura profond. Pour lui, j'avais simplement été effacé de la surface de la terre.

Puis, le 24 décembre est arrivé. Un an, jour pour jour, après le dépôt de cette lettre égarée dans la boîte aux lettres du destin. Le moral dans les chaussettes, j'errais dans mon salon de Lons, incapable de supporter la joie artificielle et les chants de Noël qui semblaient suinter des murs de la ville. À 17 heures, alors que la lumière déclinait sur les contreforts du Jura, une impulsion irrationnelle et brutale m'a saisi. Sans réfléchir, dans un état de transe quasi mystique, j'ai attrapé mes clés et je suis parti. Je n'ai même pas pris de manteau chaud, juste mon pull léger, comme si mon corps ne craignait plus rien, comme si j'étais déjà anesthésié par le chagrin. J'ai démarré la voiture. Destination : Besançon.

La route était brumeuse, les virages étaient dangereux, mais je roulais comme un automate, les yeux fixés sur le ruban d'asphalte. Je devais y retourner. C’était une pulsion suicidaire du cœur, un besoin de revenir sur le lieu où tout avait commencé à mourir.

Je me suis retrouvé là, sur cette même place de la Révolution, devant ce foutu sapin de Noël géant, exactement comme l'année précédente. Les lumières clignotaient avec une ironie cruelle, se reflétant dans les flaques d'eau glacée qui jonchaient les pavés. La neige commençait à tomber, de gros flocons lourds et humides qui se posaient sur mes épaules nues de toute protection, fondant instantanément sur la laine de mon pull.

J'ai attendu. Une heure. Deux heures. Trois heures. Je savais qu'il ne se passerait rien. Personne ne m'attendait à Besançon. Timéo ignorait totalement ma présence ici ; il ne savait même pas dans quelle ville je me cachais depuis quatre mois. J'étais le fantôme d'un amour raté, un idiot debout dans le froid, puni par ses propres souvenirs. Le froid s'insinuait sous les mailles de mon pull, mordant ma peau, faisant bleuir mes doigts et engourdissant mes membres, mais ce n'était rien comparé à la vacuité qui me rongeait les entrailles.

Vers 22 heures, j'ai fini par renoncer. L'espoir, cette petite flamme absurde qui m'avait poussé à faire la route, venait de s'éteindre. Les larmes, brûlantes et amères, commençaient à couler sur mes joues glacées, brouillant ma vue alors que je me détournais enfin du sapin pour regagner ma voiture, garée un peu plus loin dans la pénombre d'une rue adjacente. Mon cœur pesait une tonne, une pierre que je traînais derrière moi dans la neige. C'était fini. Pour de bon.
— Luc !

Le cri a déchiré le silence de la place déserte. J'ai sursauté, le corps secoué d'un frisson violent qui m'a parcouru de la tête aux pieds, pensant que mon esprit me jouait un tour cruel pour achever de me briser.
— Luc ! Attends ! Arrête-toi !

Je me suis retourné avec une lenteur de supplicié. Une silhouette courait vers moi, trébuchant presque sur les pavés glissants et verglacés. C'était lui. Timéo. Il était essoufflé, son écharpe volait derrière lui comme un étendard de détresse, son visage était marqué par une urgence sauvage, une angoisse qui égalait la mienne.

Quand il est arrivé à ma hauteur, il s'est arrêté brusquement, les mains sur les genoux, le souffle court, sa vapeur d'eau se condensant en un nuage blanc dans l'air gelé. Sa poitrine se soulevait violemment.
— Comment... comment tu as su que j'étais là ? je murmure, la voix étranglée par une émotion trop forte, alors que tu ne savais même pas où j'étais parti ?

Il a relevé la tête, les yeux embués et rouges de froid. — Je ne savais pas, Luc. Je n'en avais aucune idée ! Je te cherchais partout depuis des mois, j'ai appelé tous tes amis, j'ai même rôdé devant ton agence... mais personne ne voulait me dire où tu étais. Mais après ce qui s'est passé ce soir, je suis venu ici parce qu'il ne me restait plus que ça. C'était ma dernière chance de te trouver, d'espérer un miracle devant ce sapin parce que c'était notre lieu...

Il a fait un pas vers moi, ses mains tremblantes cherchant mon contact comme pour s'assurer que je n'étais pas une hallucination.
— Je l'ai lue, Luc ! Je l'ai lue il y a moins d'une heure !

Je me suis figé, le souffle coupé, le cœur battant à une vitesse folle dans ma poitrine. — De quoi tu parles ? Quelle lettre ?
— La lettre du 23 décembre de l'année dernière ! expliqua-t-il, les yeux brillants d'une intensité indescriptible, mélange de rage et de soulagement. David l'avait trouvée dans la boîte. Il l'avait lue avant moi, il a eu peur de ce que j'y trouverais, peur de nous, alors il l'a cachée... Il ne m'a jamais rien dit, Luc ! Pas un mot pendant un an ! Il l'avait glissée tout au fond d'un vieux dossier de l'assurance qu'on n'ouvrait jamais. Je l'ai trouvée par pur hasard ce soir, en cherchant des papiers pour la voiture...

Il tremblait de tout son long, ses larmes traçant des sillons clairs sur ses joues rougies par le froid mordant de Besançon.
— Il m'a avoué tout à l'heure qu'il savait depuis le début. Il a vu mes doutes, il a vu comment je te regardais, et il a gardé ce papier comme si c'était une arme pour ne pas me perdre. Je l'ai quitté, Luc. Je viens de partir, là, à l'instant. C'est fini avec David. Je ne peux plus vivre une seconde de plus dans un mensonge qui nous a coûté un an de nos vies, un an de souffrance inutile.

Timéo s'est soudain arrêté de parler, son regard balayant mon corps. Il a réalisé avec horreur que je n'avais pas de manteau et que j'étais seulement vêtu d'un pull fin. Sous le choc de ses révélations et la température polaire, je me suis mis à grelotter de manière incontrôlable, mes dents, claquant bruyamment.
— Mon Dieu, Luc, tu es gelé ! Tu n'as même pas de veste ! s'est-il exclamé avec une détresse infinie dans la voix.

Sans attendre un instant de plus, il m'a attrapé et m'a serré contre lui de toutes ses forces. Il a ouvert son grand manteau pour m'envelopper dedans, m'écrasant contre son torse pour me transfuser sa propre chaleur. Je sentais les battements de son cœur, rapides et puissants, contre ma joue. Je tremblais contre lui, mes larmes inondant son pull alors que le froid commençait enfin à refluer, chassé par le feu de sa présence.
— Pardonne-moi, murmura-t-il contre mon oreille, me serrant à m'en étouffer. J'ai été un lâche. J'ai vu tes sentiments, je les sentais vibrer en moi, mais je me refusais de les voir parce que j'avais peur de tout briser, peur de cette intensité. Mais quand tu as disparu sans laisser d'adresse, j'ai cru que j'allais crever de douleur. Chaque message sans réponse était un coup de poignard dans mon âme.

Il a reculé d'un millimètre, son front pressé contre le mien, nous enfermant dans une bulle d'intimité sacrée au milieu de la neige.
— J'ai passé ces mois à te chercher dans chaque visage. Je me détestais d'avoir dit que c'était une bêtise. Ce n'était pas une bêtise, Luc. C'était la chose la plus réelle, la plus vitale que j'aie jamais vécue. Je t'aime. Je t'aime depuis si longtemps et j'étais trop stupide pour l'admettre. Cette lettre... elle m'a brisé. J'ai pleuré en la lisant, j'ai réalisé tout le temps qu'on a gâché à cause de mon silence.


Je pleurais maintenant à chaudes larmes, des sanglots longs et libérateurs qui évacuaient enfin toute la rancœur de ces mois d'exil. La neige tombait plus fort, nous recouvrant d'un voile blanc protecteur.
— Pardonne-moi de ne pas être venu plus tôt, continua-t-il, ses mains encadrant mon visage pour m'obliger à le regarder. Je ne te laisserai plus jamais. Plus jamais. Dis-moi que ce n'est pas trop tard...

Je n'avais plus de mots, seulement un besoin viscéral de lui appartenir. Sans réfléchir, je me suis jeté sur ses lèvres. Nos bouches se sont rencontrées dans un choc électrique, un baiser de retrouvailles, de passion et de douleur mêlées. C'était un baiser qui goûtait la neige, le sel des larmes et la promesse d'un avenir.

Timéo m'a rendu mon baiser avec une fureur désespérée, nous maintenant l'un contre l'autre sous le grand sapin de Noël.

Fin du chapitre 6.

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