Érotisme et poésie (18) : « Le péché », par Forough Farrokhzâd
Récit érotique écrit par Olga T [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur femme.
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Érotisme et poésie (18) : « Le péché », par Forough Farrokhzâd
En 1955, une jeune femme de vingt ans, à Téhéran, publia des poèmes sur le désir féminin qui scandalisèrent l’Iran conservatrice. Divorcée, elle avait perdu la garde de son fils pour cause « d’immoralité ». Elle continua pourtant à écrire et devint l’une des plus grandes poétesses modernes de Perse. Elle mourut tragiquement à 32 ans.
Forough Farrokhzâd (1934-1967) est une poétesse et réalisatrice Iranienne, auteure de cinq recueils de poésie (le dernier étant posthume), ainsi que d'un documentaire court-métrage remarqué.
Belle, intelligente, sensuelle, qualifiée de perverse par ses détracteurs, si controversée de son vivant, en raison de ses prises de position progressistes et de son féminisme, Forough est l'une des grandes figures de la poésie iranienne du XXe siècle.
Les poèmes de Farrokhzâd contiennent de nombreuses références à la mythologie perse et sont notamment centrés sur l'amour. Sa poésie sensuelle affirme les droits des femmes.
ECLAT DE LUMIERE
Forough signifie « éclat de lumière, rayonnement » et Farrokhzâd, « né sous un bon augure. »
En 1949, elle s’inscrit à l'école d'art Kamâl-al-Molk, où elle étudie la peinture. Cependant, elle ne termine pas ses études : en septembre 1950, elle épouse, malgré l'opposition de ses parents, Parviz Shapour. C'est un voisin et parent éloigné, né en 1923, qui la séduit par sa douceur et dont elle espère qu'il lui permettra d'échapper à son milieu familial.
Dans l'immédiat, le couple s'installe à Ahvaz (au sud de l'Iran), où Parviz a trouvé un poste dans l'administration. Forough donne naissance, en 1952, à un garçon, Kâmyâr, et se consacre à ses tâches de mère et de maîtresse de maison.
Entre 1953 et 1954, elle publie ses premiers poèmes, dont le célèbre et controversé « Péché ». Elle se rend à Téhéran pour y voir des éditeurs, des poètes et des journalistes. En 1955 paraît son premier recueil de poèmes, Asir (« La prisonnière »), mais sans qu'y soit intégré « Péché », ce poème « sulfureux », son texte le plus le plus célèbre. Le recueil est dédié à son mari.
DIVORCE ET PREMIER SCANDALE
En 1955, Forough divorce de Shapour. Dans l’Iran des années 1950, le divorce signifiait la honte. Pour une femme, cela signifiait pire encore : perdre son enfant. Les tribunaux confièrent la garde de Kamyar à son père et elle perdit tout droit de le voir. La propre famille de Forough avait honte d’elle. La société conservatrice la considérait comme immorale, abîmée, inapte.
Elle entretient ensuite une brève liaison avec Nasser Khoâyâr, rédacteur en chef de la revue Rowshanfekr. Après leur séparation, celui-ci publie un feuilleton, « Les bourgeons bleus », publication qui raconte une histoire d'amour entre un éditeur et une poétesse sans foi, récit qui narre leur relation. L'histoire est largement répercutée dans les médias et Forough est traînée dans la boue. Bouleversée par ces événements, elle doit finalement être hospitalisée durant un mois dans une clinique psychiatrique, où elle reçoit un traitement par électrochocs.
VOYAGES ET AMOUR
Au début de l'année 1956, elle sort de l'hôpital. Au début de l'été, elle publie son deuxième recueil, Divâr (« Le mur »), dans lequel elle inclut « Péché ».
En juillet, elle entama un voyage d'une année en Europe, d’abord en Italie, puis en Allemagne. Pendant toute cette période, elle continua à écrire. Elle retourna à Téhéran en août 1957 et publia en feuilleton des « Souvenirs de voyage en Europe ». En 1958, elle réunit des poèmes composés durant son voyage et les publia dans 'Osyân (« Rébellion »).
Au cours de l'été 1958, elle rencontra Ebrahim Golestan (1922-2023), célèbre écrivain et cinéaste Iranien. Cette rencontre fut un coup de foudre qui marquera durablement la vie et l'œuvre de Forough Farrokhzâd.
Elle déménagea à Tabriz en 1962 et réalisa le court-métrage « La maison est noire », un film sur la vie des lépreux. Ce film, tourné dans une léproserie de Tabriz, remporta le grand prix du documentaire au Festival international du court métrage d'Oberhausen en 1963.
Au lieu de créer un documentaire médical ou un film de charité misérabiliste, Forough fit autre chose : une méditation sur la dignité humaine face à la souffrance. Elle montra les visages des patients, marqués, défigurés par la maladie. Mais elle montra aussi leurs rires, leur enseignement aux enfants, leur vie. Elle combina des images en noir et blanc très dures avec une narration poétique, certains de ses propres poèmes, et des versets du Coran. Le film n’exploitait pas les patients. Il les honorait. Forough n’était plus seulement une poétesse controversée, elle était devenue une cinéaste reconnue à l’échelle internationale.
En 1964, elle publia son quatrième recueil de poèmes, Tavallod-e digar (« Une autre naissance »). Le recueil montrait une voix arrivée à maturité, toujours audacieuse, toujours sans concession, mais plus profonde, plus philosophique. Elle y écrivait sur la transformation, sur le fait de se défaire de soi-même, sur la possibilité d’une renaissance après la perte.
L’un de ses poèmes les plus célèbres, « Croyons au début de la saison froide », s’ouvrait sur ces mots devenus iconiques :
« Et voici moi / une femme seule / au seuil d’une saison froide… »
Le poème est hanté : une méditation sur la solitude, le vieillissement, la mémoire et l’approche de la fin. Les critiques, qui avaient rejeté ses premiers textes comme de simples scandales, commencèrent à reconnaître en elle une voix littéraire majeure.
Mais le rejet conservateur ne cessa jamais. Elle recevait des lettres de haine. Des religieux la dénonçaient. Certains libraires refusaient de vendre ses ouvrages.
Forough ne se replia jamais dans le silence. Elle continua d’écrire, de vivre ouvertement avec Golestan, de refuser de s’excuser d’exister.
Le 14 février 1967, Forough conduisait seule, à Téhéran, lorsqu’elle percuta un mur avec sa voiture.
Elle mourut sur le coup. Elle avait 32 ans. Des milliers de personnes assistèrent à ses funérailles : intellectuels, artistes, lecteurs qui trouvaient du réconfort dans ses mots, femmes qui s’étaient senties vues à travers sa poésie.
Sa mort demeure en partie mystérieuse. Accident ? Certains ont spéculé sur autre chose, mais rien n’indique un acte criminel.
Son dernier recueil de poèmes, Imân biâvarim be âghâz-e fasl-e sard (« Croyons au commencement de la saison froide »), fut publié de manière posthume, en 1974.
« Le vent nous emportera » (1999), titre du film d'Abbas Kiarostami (1940-2016), Palme d’or du festival de Cannes 1996, est repris d'un poème de Forough Farrokhzâd. Le cinéaste Iranien construit son film autour de ce poème.
***
L'Iran, vaincu au VIIᵉ siècle par les conquérants arabes, trouva dans la poésie le moyen d'expression le plus approprié à son génie.
Née il y a plus de mille ans, dans le Khorassan, province orientale de l'Iran, la poésie persane s'est développée sans interruption jusqu'à nos jours et, dès le XIᵉ siècle, elle a étendu son influence hors du plateau iranien : aux Indes, jusqu'aux confins de la Chine, d'une part, en Asie Mineure d'autre part.
Mariant les souvenirs des littératures préislamiques aux traditions musulmanes, elle constitue l'art le plus achevé de l'Iran islamique. Épique, lyrique, didactique, ample narration ou confidence secrète, légère ou grave, sous toutes ses formes, elle laisse paraître, avec une remarquable constance, une certaine façon de sentir le monde, qui est l'esprit d'un peuple.
Associée à tous les moments de la vie, elle est aussi l'organe de la méditation philosophique : c'est dans le langage poétique que les Iraniens ont exprimé leurs idées les plus profondes.
Cette poésie, durant des siècles, a enchanté les audiences des princes, comme elle a enflammé les auditoires des mystiques. Tout Iranien, s'il n'est pas poète, sait goûter les vers ; paradoxe significatif : les plus raffinés des poètes persans sont aussi les plus populaires. Forough fait pleinement partie de cette longue histoire.
***
Les poèmes de Forough étaient différents de tout ce que les lecteurs Iraniens avaient vu chez une poétesse. Ils parlaient à la première personne : une voix de femme, sans filtre, sans honte. Ils évoquaient le désir. La douleur. La colère. La solitude.
Dans une culture où les femmes étaient censées être modestes, silencieuses et soumises, la voix de Forough était choquante. Les critiques conservateurs la condamnèrent comme indécente. Les responsables religieux la qualifièrent d’immorale. Certains lecteurs brûlèrent ses livres.
Mais d’autres, surtout des jeunes femmes, lisaient ses poèmes en secret et ressentaient, pour la première fois, que quelqu’un mettait en mots leurs pensées cachées.
Forough ne s’arrêta pas. Chaque recueil devenait plus audacieux, plus expérimental, plus sincère.
Elle écrivit sur les menstruations. Sur l’orgasme. Sur le plaisir féminin. Sur l’injustice des lois qui arrachaient les enfants aux mères. Sur l’hypocrisie des hommes qui exigeaient la pureté des femmes tout en vivant sans contraintes.
Elle abandonna les formes poétiques traditionnelles persanes et créa son propre style moderniste : vers libres, langage direct, images tirées du quotidien plutôt que des métaphores classiques.
Elle était en train de révolutionner la poésie persane. Et elle le faisait en tant que femme divorcée, vivant seule à Téhéran, considérée comme scandaleuse par une grande partie de la société.
Aujourd’hui, Forough est reconnue comme l’une des plus grandes poétesses modernes Iraniennes. Son œuvre est étudiée dans les écoles iraniennes, parfois censurée ou accompagnée de commentaires critiques. Ses films sont analysés dans les cours de cinéma du monde entier. Ses poèmes ont été traduits dans de nombreuses langues.
De jeunes Iraniennes lisent encore ses textes et ressentent la même libération qu’en 1955 : celle de voir une femme qui a refusé le silence, qui a revendiqué le droit de désirer, de créer, d’exister pleinement.
Mais son histoire n’est pas seulement une inspiration. C’est aussi une tragédie. Elle a perdu son fils lorsqu’il était tout petit, à cause du divorce. Elle l’a rarement revu, freinée par les décisions judiciaires et le jugement social. Les poèmes sur la maternité et la perte portent cette douleur.
Elle a vécu comme un scandale, jamais totalement acceptée par la société où elle était née, même devenue célèbre. Elle est morte à 32 ans, alors que son génie artistique atteignait son apogée.
Mais ce qu’elle a écrit a suffi à transformer la poésie moderne persane, à inspirer le cinéma de la Nouvelle Vague iranienne, et à donner une voix aux femmes à qui l’on disait que leur vie intérieure n’avait pas d’importance.
Forough Farrokhzâd nous clame dans son poème : « Je suis une pécheresse, remplie de désir / Mais mon péché est une lumière neuve qui éclate. »
Dans l’Iran des années 1950, c’était déjà une révolution. En 2026, sous la dictature obscurantiste des Mollah, cela reste radical.
Elle avait vingt ans lorsqu’elle a perdu son fils. Elle avait trente-deux ans lorsqu’elle est morte.
Entre les deux, elle a refusé de se taire. Et sa voix résonne encore, près de soixante ans plus tard.
FEMMES, VIE, LIBERTE
« Femmes, Vie, Liberté ». Ce slogan fut scandé lors des manifestations qui suivirent la mort de Mahsa Amini, étudiante Iranienne d'origine kurde de 22 ans, en septembre 2022, trois jours après avoir été arrêtée par la police des mœurs iranienne pour « port de vêtements inappropriés ». Le 21 septembre, le slogan fut repris par les étudiants de l'université de Téhéran et par des manifestants dans tout le pays les jours suivants.
Il fut également repris par le chanteur Sherwin Hajipour dans sa chanson Baraye..., qui est devenue l'hymne officieux des manifestations anti-gouvernementales en Iran.
En octobre 2023, le prix Sakharov pour la liberté de l'esprit fut décerné à Mahsa Amini et au mouvement iranien Femme, Vie, Liberté. Le mouvement « Femme Azadi », créé après la mort de la jeune Mahsa Amini, fut massivement réprimé par les autorités iraniennes, avec au moins 551 morts et des milliers de personnes arrêtées.
Un roman graphique collectif, édité par L'iconoclaste et traduit dans plusieurs langues, fut publié en 2023, sous la direction de Marjane Satrapi, rendue célèbre par sa bande dessinée autobiographique, « Persépolis » et qui vient de nous quitter à l’âge de 56 ans.
En novembre 2024, Ahou Daryaei, une étudiante iranienne, ôte ses vêtements pour protester contre un contrôle de police sur sa tenue vestimentaire.
Écoutons, la voix de Forough. Avec elle, je dis aux obscurantistes : « J’ai péché ».
***
LE POEME
J’ai pêché, pêché dans le plaisir,
dans des bras chauds et enflammés,
j’ai pêché dans des bras de fer,
brûlants et rancuniers.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
ses yeux remplis de mystère j’ai regardé,
mon cœur dans ma poitrine, impatiemment a tremblé,
des supplications de désirs de ses yeux.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
je me suis assise près de lui, agitée,
sa lèvre, l’envie, sur mes lèvres a versée,
de la tristesse de mon cœur fou, je me suis libérée.
A l’oreille, l’histoire d’amour, je lui ai racontée,
je te veux mon amant,
je te veux, toi dont les bras sont vivifiants,
je te veux, toi mon amoureux fou.
Le désir alluma le feu dans son regard,
le vin rouge dansa dans le verre,
mon corps sur le lit doux,
dans l’ivresse trembla sur sa poitrine.
J’ai pêché dans le plaisir,
près d’un corps tremblant et évanoui,
Dieu ! Je ne sais ce que j’ai fait,
dans ce lieu solitaire, sombre et muet…
Pour aller plus loin :
• Le livre de la journaliste Française, d’origine iranienne, Abnousse Shalmani : « J'ai péché, péché dans le plaisir » (Grasset 2024), biographie romancée de Forough.
Téhéran, 1955.
À la suite d’une lecture de ses poèmes, le regard de Forough Farrokhzâd, égérie des milieux littéraires iraniens, qui n’a que vingt ans, est accroché par celui d’un jeune homme. Elle s’apprête à repousser les avances de Cyrus, ou la Tortue, comme elle le surnomme, et ignore qu’il va bouleverser son existence. Érudit, francophile, Cyrus lui traduit en persan les poèmes de Pierre Louÿs tout en lui racontant la vie du poète et celle de son grand amour, Marie de Régnier.
À travers celle de Marie, Forough entrevoit la vie dont elle aurait rêvé. Gracieuse, intelligente, perverse, la fille du grand poète José-Maria de Heredia est une des reines de la très libre Belle Époque, tout Paris se l’arrache. Elle collectionne amants et maîtresses, publie sans cesse et s’amuse dans les salons les plus prestigieux.
La poétesse iranienne, elle, mariée à 16 ans à un artiste sans fantaisie, est bridée par sa famille, son militaire de père et les mœurs de son pays. Tout le monde s’épie, tout se sait.
Mais Forough ne sait qu’être libre et provoque scandale sur scandale, au fil de la parution de ses recueils. Elle célèbre la chair, la vie, l’émancipation et ne se renie pas. Toute son existence, Forough cheminera avec l’histoire de Marie de Régnier et de Pierre Louÿs au cœur, au point de venir à Paris avec Cyrus, sur les traces des deux amants et de leur cohorte d’amis, Claude Debussy, Marcel Proust, Léon Blum, Liane de Pougy et Nathalie Clifford-Barney.
Sa mort tragique, à 32 ans, mettra un terme à son œuvre d’une immense intensité, qui en fait sans aucun doute la plus grande poétesse de l’Iran contemporain.
Dans ce roman puissant et subtil, au rythme effréné, Abnousse Shalmani met en regard les vies extraordinaires de ces deux écrivaines qui firent toujours le choix de la passion, amoureuse, poétique ou purement sensuelle, au risque de s’en brûler les doigts.
Une ode très contemporaine à la liberté artistique et à celles qui ne renoncent jamais, en Occident comme en Orient.
***
Sur le web, à consulter, outre l’article Wikipedia :
• https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/forough-farrokhzad-1934-1967-incarner-la-lumiere-9467620
• https://remue.net/du-fond-de-la-nuit-la-poesie-une-reponse-a-la-vie-de-forough-farrokhzad
• https://souffleinedit.com/poesie/forough-farrokhzad-pet/
• https://www.revue-ballast.fr/forough-farrokhzad-une-rebellion-iranienne/
Allez voir, en revisitant ces articles, combien Forough était belle et lumineuse !
Pensées pour nos sœurs, les femmes d’Iran, qui aspirent à se libérer enfin du joug de l’obscurantisme !
Forough Farrokhzâd (1934-1967) est une poétesse et réalisatrice Iranienne, auteure de cinq recueils de poésie (le dernier étant posthume), ainsi que d'un documentaire court-métrage remarqué.
Belle, intelligente, sensuelle, qualifiée de perverse par ses détracteurs, si controversée de son vivant, en raison de ses prises de position progressistes et de son féminisme, Forough est l'une des grandes figures de la poésie iranienne du XXe siècle.
Les poèmes de Farrokhzâd contiennent de nombreuses références à la mythologie perse et sont notamment centrés sur l'amour. Sa poésie sensuelle affirme les droits des femmes.
ECLAT DE LUMIERE
Forough signifie « éclat de lumière, rayonnement » et Farrokhzâd, « né sous un bon augure. »
En 1949, elle s’inscrit à l'école d'art Kamâl-al-Molk, où elle étudie la peinture. Cependant, elle ne termine pas ses études : en septembre 1950, elle épouse, malgré l'opposition de ses parents, Parviz Shapour. C'est un voisin et parent éloigné, né en 1923, qui la séduit par sa douceur et dont elle espère qu'il lui permettra d'échapper à son milieu familial.
Dans l'immédiat, le couple s'installe à Ahvaz (au sud de l'Iran), où Parviz a trouvé un poste dans l'administration. Forough donne naissance, en 1952, à un garçon, Kâmyâr, et se consacre à ses tâches de mère et de maîtresse de maison.
Entre 1953 et 1954, elle publie ses premiers poèmes, dont le célèbre et controversé « Péché ». Elle se rend à Téhéran pour y voir des éditeurs, des poètes et des journalistes. En 1955 paraît son premier recueil de poèmes, Asir (« La prisonnière »), mais sans qu'y soit intégré « Péché », ce poème « sulfureux », son texte le plus le plus célèbre. Le recueil est dédié à son mari.
DIVORCE ET PREMIER SCANDALE
En 1955, Forough divorce de Shapour. Dans l’Iran des années 1950, le divorce signifiait la honte. Pour une femme, cela signifiait pire encore : perdre son enfant. Les tribunaux confièrent la garde de Kamyar à son père et elle perdit tout droit de le voir. La propre famille de Forough avait honte d’elle. La société conservatrice la considérait comme immorale, abîmée, inapte.
Elle entretient ensuite une brève liaison avec Nasser Khoâyâr, rédacteur en chef de la revue Rowshanfekr. Après leur séparation, celui-ci publie un feuilleton, « Les bourgeons bleus », publication qui raconte une histoire d'amour entre un éditeur et une poétesse sans foi, récit qui narre leur relation. L'histoire est largement répercutée dans les médias et Forough est traînée dans la boue. Bouleversée par ces événements, elle doit finalement être hospitalisée durant un mois dans une clinique psychiatrique, où elle reçoit un traitement par électrochocs.
VOYAGES ET AMOUR
Au début de l'année 1956, elle sort de l'hôpital. Au début de l'été, elle publie son deuxième recueil, Divâr (« Le mur »), dans lequel elle inclut « Péché ».
En juillet, elle entama un voyage d'une année en Europe, d’abord en Italie, puis en Allemagne. Pendant toute cette période, elle continua à écrire. Elle retourna à Téhéran en août 1957 et publia en feuilleton des « Souvenirs de voyage en Europe ». En 1958, elle réunit des poèmes composés durant son voyage et les publia dans 'Osyân (« Rébellion »).
Au cours de l'été 1958, elle rencontra Ebrahim Golestan (1922-2023), célèbre écrivain et cinéaste Iranien. Cette rencontre fut un coup de foudre qui marquera durablement la vie et l'œuvre de Forough Farrokhzâd.
Elle déménagea à Tabriz en 1962 et réalisa le court-métrage « La maison est noire », un film sur la vie des lépreux. Ce film, tourné dans une léproserie de Tabriz, remporta le grand prix du documentaire au Festival international du court métrage d'Oberhausen en 1963.
Au lieu de créer un documentaire médical ou un film de charité misérabiliste, Forough fit autre chose : une méditation sur la dignité humaine face à la souffrance. Elle montra les visages des patients, marqués, défigurés par la maladie. Mais elle montra aussi leurs rires, leur enseignement aux enfants, leur vie. Elle combina des images en noir et blanc très dures avec une narration poétique, certains de ses propres poèmes, et des versets du Coran. Le film n’exploitait pas les patients. Il les honorait. Forough n’était plus seulement une poétesse controversée, elle était devenue une cinéaste reconnue à l’échelle internationale.
En 1964, elle publia son quatrième recueil de poèmes, Tavallod-e digar (« Une autre naissance »). Le recueil montrait une voix arrivée à maturité, toujours audacieuse, toujours sans concession, mais plus profonde, plus philosophique. Elle y écrivait sur la transformation, sur le fait de se défaire de soi-même, sur la possibilité d’une renaissance après la perte.
L’un de ses poèmes les plus célèbres, « Croyons au début de la saison froide », s’ouvrait sur ces mots devenus iconiques :
« Et voici moi / une femme seule / au seuil d’une saison froide… »
Le poème est hanté : une méditation sur la solitude, le vieillissement, la mémoire et l’approche de la fin. Les critiques, qui avaient rejeté ses premiers textes comme de simples scandales, commencèrent à reconnaître en elle une voix littéraire majeure.
Mais le rejet conservateur ne cessa jamais. Elle recevait des lettres de haine. Des religieux la dénonçaient. Certains libraires refusaient de vendre ses ouvrages.
Forough ne se replia jamais dans le silence. Elle continua d’écrire, de vivre ouvertement avec Golestan, de refuser de s’excuser d’exister.
Le 14 février 1967, Forough conduisait seule, à Téhéran, lorsqu’elle percuta un mur avec sa voiture.
Elle mourut sur le coup. Elle avait 32 ans. Des milliers de personnes assistèrent à ses funérailles : intellectuels, artistes, lecteurs qui trouvaient du réconfort dans ses mots, femmes qui s’étaient senties vues à travers sa poésie.
Sa mort demeure en partie mystérieuse. Accident ? Certains ont spéculé sur autre chose, mais rien n’indique un acte criminel.
Son dernier recueil de poèmes, Imân biâvarim be âghâz-e fasl-e sard (« Croyons au commencement de la saison froide »), fut publié de manière posthume, en 1974.
« Le vent nous emportera » (1999), titre du film d'Abbas Kiarostami (1940-2016), Palme d’or du festival de Cannes 1996, est repris d'un poème de Forough Farrokhzâd. Le cinéaste Iranien construit son film autour de ce poème.
***
L'Iran, vaincu au VIIᵉ siècle par les conquérants arabes, trouva dans la poésie le moyen d'expression le plus approprié à son génie.
Née il y a plus de mille ans, dans le Khorassan, province orientale de l'Iran, la poésie persane s'est développée sans interruption jusqu'à nos jours et, dès le XIᵉ siècle, elle a étendu son influence hors du plateau iranien : aux Indes, jusqu'aux confins de la Chine, d'une part, en Asie Mineure d'autre part.
Mariant les souvenirs des littératures préislamiques aux traditions musulmanes, elle constitue l'art le plus achevé de l'Iran islamique. Épique, lyrique, didactique, ample narration ou confidence secrète, légère ou grave, sous toutes ses formes, elle laisse paraître, avec une remarquable constance, une certaine façon de sentir le monde, qui est l'esprit d'un peuple.
Associée à tous les moments de la vie, elle est aussi l'organe de la méditation philosophique : c'est dans le langage poétique que les Iraniens ont exprimé leurs idées les plus profondes.
Cette poésie, durant des siècles, a enchanté les audiences des princes, comme elle a enflammé les auditoires des mystiques. Tout Iranien, s'il n'est pas poète, sait goûter les vers ; paradoxe significatif : les plus raffinés des poètes persans sont aussi les plus populaires. Forough fait pleinement partie de cette longue histoire.
***
Les poèmes de Forough étaient différents de tout ce que les lecteurs Iraniens avaient vu chez une poétesse. Ils parlaient à la première personne : une voix de femme, sans filtre, sans honte. Ils évoquaient le désir. La douleur. La colère. La solitude.
Dans une culture où les femmes étaient censées être modestes, silencieuses et soumises, la voix de Forough était choquante. Les critiques conservateurs la condamnèrent comme indécente. Les responsables religieux la qualifièrent d’immorale. Certains lecteurs brûlèrent ses livres.
Mais d’autres, surtout des jeunes femmes, lisaient ses poèmes en secret et ressentaient, pour la première fois, que quelqu’un mettait en mots leurs pensées cachées.
Forough ne s’arrêta pas. Chaque recueil devenait plus audacieux, plus expérimental, plus sincère.
Elle écrivit sur les menstruations. Sur l’orgasme. Sur le plaisir féminin. Sur l’injustice des lois qui arrachaient les enfants aux mères. Sur l’hypocrisie des hommes qui exigeaient la pureté des femmes tout en vivant sans contraintes.
Elle abandonna les formes poétiques traditionnelles persanes et créa son propre style moderniste : vers libres, langage direct, images tirées du quotidien plutôt que des métaphores classiques.
Elle était en train de révolutionner la poésie persane. Et elle le faisait en tant que femme divorcée, vivant seule à Téhéran, considérée comme scandaleuse par une grande partie de la société.
Aujourd’hui, Forough est reconnue comme l’une des plus grandes poétesses modernes Iraniennes. Son œuvre est étudiée dans les écoles iraniennes, parfois censurée ou accompagnée de commentaires critiques. Ses films sont analysés dans les cours de cinéma du monde entier. Ses poèmes ont été traduits dans de nombreuses langues.
De jeunes Iraniennes lisent encore ses textes et ressentent la même libération qu’en 1955 : celle de voir une femme qui a refusé le silence, qui a revendiqué le droit de désirer, de créer, d’exister pleinement.
Mais son histoire n’est pas seulement une inspiration. C’est aussi une tragédie. Elle a perdu son fils lorsqu’il était tout petit, à cause du divorce. Elle l’a rarement revu, freinée par les décisions judiciaires et le jugement social. Les poèmes sur la maternité et la perte portent cette douleur.
Elle a vécu comme un scandale, jamais totalement acceptée par la société où elle était née, même devenue célèbre. Elle est morte à 32 ans, alors que son génie artistique atteignait son apogée.
Mais ce qu’elle a écrit a suffi à transformer la poésie moderne persane, à inspirer le cinéma de la Nouvelle Vague iranienne, et à donner une voix aux femmes à qui l’on disait que leur vie intérieure n’avait pas d’importance.
Forough Farrokhzâd nous clame dans son poème : « Je suis une pécheresse, remplie de désir / Mais mon péché est une lumière neuve qui éclate. »
Dans l’Iran des années 1950, c’était déjà une révolution. En 2026, sous la dictature obscurantiste des Mollah, cela reste radical.
Elle avait vingt ans lorsqu’elle a perdu son fils. Elle avait trente-deux ans lorsqu’elle est morte.
Entre les deux, elle a refusé de se taire. Et sa voix résonne encore, près de soixante ans plus tard.
FEMMES, VIE, LIBERTE
« Femmes, Vie, Liberté ». Ce slogan fut scandé lors des manifestations qui suivirent la mort de Mahsa Amini, étudiante Iranienne d'origine kurde de 22 ans, en septembre 2022, trois jours après avoir été arrêtée par la police des mœurs iranienne pour « port de vêtements inappropriés ». Le 21 septembre, le slogan fut repris par les étudiants de l'université de Téhéran et par des manifestants dans tout le pays les jours suivants.
Il fut également repris par le chanteur Sherwin Hajipour dans sa chanson Baraye..., qui est devenue l'hymne officieux des manifestations anti-gouvernementales en Iran.
En octobre 2023, le prix Sakharov pour la liberté de l'esprit fut décerné à Mahsa Amini et au mouvement iranien Femme, Vie, Liberté. Le mouvement « Femme Azadi », créé après la mort de la jeune Mahsa Amini, fut massivement réprimé par les autorités iraniennes, avec au moins 551 morts et des milliers de personnes arrêtées.
Un roman graphique collectif, édité par L'iconoclaste et traduit dans plusieurs langues, fut publié en 2023, sous la direction de Marjane Satrapi, rendue célèbre par sa bande dessinée autobiographique, « Persépolis » et qui vient de nous quitter à l’âge de 56 ans.
En novembre 2024, Ahou Daryaei, une étudiante iranienne, ôte ses vêtements pour protester contre un contrôle de police sur sa tenue vestimentaire.
Écoutons, la voix de Forough. Avec elle, je dis aux obscurantistes : « J’ai péché ».
***
LE POEME
J’ai pêché, pêché dans le plaisir,
dans des bras chauds et enflammés,
j’ai pêché dans des bras de fer,
brûlants et rancuniers.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
ses yeux remplis de mystère j’ai regardé,
mon cœur dans ma poitrine, impatiemment a tremblé,
des supplications de désirs de ses yeux.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
je me suis assise près de lui, agitée,
sa lèvre, l’envie, sur mes lèvres a versée,
de la tristesse de mon cœur fou, je me suis libérée.
A l’oreille, l’histoire d’amour, je lui ai racontée,
je te veux mon amant,
je te veux, toi dont les bras sont vivifiants,
je te veux, toi mon amoureux fou.
Le désir alluma le feu dans son regard,
le vin rouge dansa dans le verre,
mon corps sur le lit doux,
dans l’ivresse trembla sur sa poitrine.
J’ai pêché dans le plaisir,
près d’un corps tremblant et évanoui,
Dieu ! Je ne sais ce que j’ai fait,
dans ce lieu solitaire, sombre et muet…
Pour aller plus loin :
• Le livre de la journaliste Française, d’origine iranienne, Abnousse Shalmani : « J'ai péché, péché dans le plaisir » (Grasset 2024), biographie romancée de Forough.
Téhéran, 1955.
À la suite d’une lecture de ses poèmes, le regard de Forough Farrokhzâd, égérie des milieux littéraires iraniens, qui n’a que vingt ans, est accroché par celui d’un jeune homme. Elle s’apprête à repousser les avances de Cyrus, ou la Tortue, comme elle le surnomme, et ignore qu’il va bouleverser son existence. Érudit, francophile, Cyrus lui traduit en persan les poèmes de Pierre Louÿs tout en lui racontant la vie du poète et celle de son grand amour, Marie de Régnier.
À travers celle de Marie, Forough entrevoit la vie dont elle aurait rêvé. Gracieuse, intelligente, perverse, la fille du grand poète José-Maria de Heredia est une des reines de la très libre Belle Époque, tout Paris se l’arrache. Elle collectionne amants et maîtresses, publie sans cesse et s’amuse dans les salons les plus prestigieux.
La poétesse iranienne, elle, mariée à 16 ans à un artiste sans fantaisie, est bridée par sa famille, son militaire de père et les mœurs de son pays. Tout le monde s’épie, tout se sait.
Mais Forough ne sait qu’être libre et provoque scandale sur scandale, au fil de la parution de ses recueils. Elle célèbre la chair, la vie, l’émancipation et ne se renie pas. Toute son existence, Forough cheminera avec l’histoire de Marie de Régnier et de Pierre Louÿs au cœur, au point de venir à Paris avec Cyrus, sur les traces des deux amants et de leur cohorte d’amis, Claude Debussy, Marcel Proust, Léon Blum, Liane de Pougy et Nathalie Clifford-Barney.
Sa mort tragique, à 32 ans, mettra un terme à son œuvre d’une immense intensité, qui en fait sans aucun doute la plus grande poétesse de l’Iran contemporain.
Dans ce roman puissant et subtil, au rythme effréné, Abnousse Shalmani met en regard les vies extraordinaires de ces deux écrivaines qui firent toujours le choix de la passion, amoureuse, poétique ou purement sensuelle, au risque de s’en brûler les doigts.
Une ode très contemporaine à la liberté artistique et à celles qui ne renoncent jamais, en Occident comme en Orient.
***
Sur le web, à consulter, outre l’article Wikipedia :
• https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/forough-farrokhzad-1934-1967-incarner-la-lumiere-9467620
• https://remue.net/du-fond-de-la-nuit-la-poesie-une-reponse-a-la-vie-de-forough-farrokhzad
• https://souffleinedit.com/poesie/forough-farrokhzad-pet/
• https://www.revue-ballast.fr/forough-farrokhzad-une-rebellion-iranienne/
Allez voir, en revisitant ces articles, combien Forough était belle et lumineuse !
Pensées pour nos sœurs, les femmes d’Iran, qui aspirent à se libérer enfin du joug de l’obscurantisme !
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5 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
Et je veux souligné ici la beauté rare et unique si particulière aux femmes perses.
Malheureusement, une telle audace ne pourrait survivre à la tyrannie des mollah d'aujourd'hui.
Malheureusement, une telle audace ne pourrait survivre à la tyrannie des mollah d'aujourd'hui.
Merci pour cette découverte !
Luc
Luc
Merci pour ce bel hommage à la femme et à la poésie iranienne
Henri
Henri
Encore une très belle chronique, très engagée, que j’ai adorée car me permettant de découvrir la vie et l’œuvre de cette poétesse, avant-gardiste, progressiste et inspiratrice que fut Forough Farrokhzâd.
Une artiste qui, véritablement ostracisée par le conservatisme iranien, sous régime du Shah, est morte trop tôt, accident, suicide, assassinat, tout est possible en effet. De toute manière, me faisant réaliste, sauf partir en exil, elle n'aurait pas survécu longtemps sous le joug des Mollahs. Oui ils l'auraient d'entrée emprisonnée puis exécutée. C'est pour cela que je suis très étonné de lire que de nos jours ses oeuvres soient étudiés dans les écoles iraniennes.
Saches, que j’ai bien apprécié ce magnifique poème, très explicite, expliquant ainsi pourquoi il fût censuré en son temps.
J’ajouterai pour finir tu as parfaitement raison, ayons une pensée pour toutes ces femmes qui aspirent et luttent au quotidien pour se libérer du joug de ce régime, patriarcal et religieux, obscurantiste en soi…
Félicitations une fois encore.
Didier
Une artiste qui, véritablement ostracisée par le conservatisme iranien, sous régime du Shah, est morte trop tôt, accident, suicide, assassinat, tout est possible en effet. De toute manière, me faisant réaliste, sauf partir en exil, elle n'aurait pas survécu longtemps sous le joug des Mollahs. Oui ils l'auraient d'entrée emprisonnée puis exécutée. C'est pour cela que je suis très étonné de lire que de nos jours ses oeuvres soient étudiés dans les écoles iraniennes.
Saches, que j’ai bien apprécié ce magnifique poème, très explicite, expliquant ainsi pourquoi il fût censuré en son temps.
J’ajouterai pour finir tu as parfaitement raison, ayons une pensée pour toutes ces femmes qui aspirent et luttent au quotidien pour se libérer du joug de ce régime, patriarcal et religieux, obscurantiste en soi…
Félicitations une fois encore.
Didier
Magnifique !
Julie
Julie
