La tristesse de Rémy (1)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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La tristesse de Rémy (1)
Chapitre 1
Je m'appelle Rémy Castel, j'ai vingt-neuf ans, et chaque matin, quand j'ouvre les yeux dans mon petit appartement sombre, une vague de tristesse m'envahit comme une marée inexorable. C'est comme si le monde avait perdu ses couleurs depuis ce message cruel qui a mis fin à huit années de ma vie. "Je pense qu'on devrait arrêter là. Prends soin de toi." C'est tout ce qu'il a écrit, mon ex, après tant de moments partagés, de rires, de disputes et de promesses chuchotées dans le noir. Huit ans, bordel. Huit ans à construire quelque chose qui s'est effondré en une seconde sur l'écran de mon téléphone. Je fixe le plafond craquelé, les yeux embués, et je me demande comment on peut en arriver là. Était-ce ma faute ? Ai-je été trop possessif, trop distant, pas assez ? Ces questions tournent en boucle dans ma tête, comme un disque rayé qui refuse de s'arrêter. Je suis gay, 1m76, svelte – du moins, c'est ce qu'on me dit, même si ces derniers temps, je me sens plus maigre que svelte, comme si la tristesse me rongeait de l'intérieur. Mes cheveux bruns sont un chaos permanent ; peu importe combien de fois je passe la main dedans ou que j'essaie de les dompter avec du gel, ils retombent en mèches rebelles sur mon front. Mes yeux marrons, qu'on trouve mignons, sont souvent rougis par les larmes que je retiens à grand-peine. Très mignon, paraît-il. Mais à quoi ça sert, d'être mignon, quand on se sent vide comme une coquille ?
Je me force à me lever, à enfiler un jean slim et un t-shirt banal, parce que si je reste au lit, je sais que je vais sombrer encore plus. Le travail, c'est mon ancre, mon refuge forcé. Je suis aide-soignant dans un EHPAD, une maison de retraite où l'air sent toujours un mélange de désinfectant et de soupe fade. J'aime ce job, vraiment. Le contact avec les personnes âgées me donne un sens, une raison de continuer. Ils ont vécu tant de choses, ces résidents, et leurs histoires me font oublier les miennes, ne serait-ce que pour un instant. Mais même là, la tristesse me suit comme une ombre. En marchant vers l'EHPAD, sous la pluie fine qui semble coller à ma peau ces jours-ci, je repense à lui. À nos promenades main dans la main, à nos dîners improvisés, à ces nuits où je me blottissais contre son torse en me sentant invincible. Maintenant, je me sens fragile, brisé. Pourquoi par message ? Pas même le courage d'un appel, d'un regard en face ? Ça me hante, ça me réveille la nuit, et je finis par fixer mon téléphone, espérant un miracle qui ne vient pas. Huit ans jetés comme un kleenex usagé. Je déprime, profondément, et je me plonge dans le travail pour ne pas couler. Le travail s'enchaîne : changer les draps, aider à la toilette, aider à distribuer les médicaments. Mais c'est les conversations qui me sauvent. Surtout avec Andrée.
Andrée, cette résidente de quatre-vingt-dix ans, est comme un phare dans ma grisaille. Elle est petite, frêle, avec des cheveux blancs impeccables relevés en chignon et des yeux bleus qui pétillent encore d'une malice d'antan. Chaque jour, je trouve un moment pour m'asseoir avec elle dans le salon commun, où la lumière filtre à travers les rideaux jaunis. "Racontez-moi encore votre voyage en Italie, Andrée," lui dis-je souvent, et elle s'illumine. Elle me parle de Venise dans les années 50, des gondoles et des gelati, de son mari qui la faisait danser sur les places pavées. Sa voix chevrotante me transporte, et pour ces précieuses minutes, ma tristesse s'estompe. Je ris avec elle, je pose des questions, je l'écoute vraiment. Elle me dit que je suis comme un fils pour elle, et ça me touche au plus profond. "Vous avez un cœur en or, mon petit Rémy," me glisse-t-elle parfois en me tapotant la main. Ces moments sont les seuls où je me sens un peu vivant, où le poids sur ma poitrine s'allège. Le reste du temps ? Je suis un automate. Triste, toujours triste. Mes collègues me demandent si ça va, je souris faiblement et dis oui, mais au fond, je hurle intérieurement. Comment s'en remettre ? Comment oublier huit ans d'amour qui s'évaporent comme ça ?
Après le travail, je ne rentre pas directement chez moi. Ça serait trop dur, affronter le silence de l'appartement, les photos que j'ai enlevées mais dont les traces fantômes hantent encore les murs. Au lieu de ça, je m'arrête dans ce petit café cosy, juste à côté de l'EHPAD et à deux pas de mon immeuble. C'est un endroit sans prétention : des tables en bois usé, des chaises dépareillées, un comptoir où le barista, un type bourru mais gentil, prépare des cafés qui sentent le réconfort. Je m'installe toujours à la terrasse, même quand il fait frisquet, enveloppé dans mon manteau. J'ouvre mon carnet de croquis, je sors mes crayons, et je dessine. C'est mon évasion, mon bouclier contre la déprime. Je croque les passants : une vieille dame avec son chien, un couple qui rit aux éclats, un enfant qui court après un ballon. Ou bien des paysages imaginaires, des villes flottantes où tout est possible, où les cœurs ne se brisent pas. Le trait du crayon sur le papier me calme, me fait oublier le message fatidique. Mais même là, la tristesse s'infiltre. Un dessin me rappelle un voyage qu'on avait fait ensemble, et voilà, les larmes montent. Je les essuie discrètement, je respire profondément. Pourquoi je n'arrive pas à tourner la page ? Huit ans, c'est une éternité à mon âge. J'ai donné tout de moi, et maintenant, je suis vide. Triste, si triste. Je bois mon thé lentement, je regarde les gens autour de moi qui vivent leur vie, et je me sens invisible, perdu dans ma bulle de chagrin.
Les dimanches sont un peu différents pour Andrée. Elle reçoit toujours sa fille, une femme d'une soixantaine d'années, élégante et attentionnée, qui apporte des fleurs ou des gâteaux. Et parfois, son petit-fils vient aussi. Je l'ai aperçu de loin, ce Pierrick Maréchal, trente-deux ans, 1m80, brun avec des cheveux bien coiffés – pas comme les miens –, des yeux verts perçants et un corps de sportif qui se devine sous ses vêtements ajustés. Il a l'air confiant, dynamique, le genre de mec qui attire les regards. Mais je ne m'attarde pas ; je suis trop englué dans ma peine pour remarquer quoi que ce soit d'autre.
Ce jour-là, un après-midi ensoleillé mais frais, je suis assis à ma table habituelle à la terrasse du café, mon carnet ouvert devant moi. Je dessine un portrait abstrait, des lignes fluides qui expriment ma mélancolie intérieure. Le thé refroidit à côté de moi, et je suis perdu dans mes pensées, revivant encore une fois ce fichu message. Soudain, une ombre se pose sur ma page. Je lève les yeux, et là, un homme s'approche, un sourire hésitant aux lèvres. C'est lui, Pierrick, je le reconnais vaguement. Il porte un jean slim, un pull col V qui met en valeur ses épaules larges, et une écharpe légère autour du cou.
"Excusez-moi," dit-il d'une voix chaude, un peu maladroite, "vous travaillez bien à l'EHPAD, non ?"
Je cligne des yeux, surpris, et pose mon crayon. "Oui, en effet. Est-ce que nous nous connaissons, monsieur ?"
Il rit doucement, un rire qui illumine son visage, et s'approche un peu plus. "Je n'étais pas sûr de vous avoir reconnu, vous n'êtes pas en tenue blanche aujourd'hui." Il sourit, et je remarque ses yeux verts qui pétillent. "Je suis le petit-fils d'Andrée. Pierrick Maréchal."
"Oh, bien sûr," dis-je, un peu gêné, en rougissant légèrement. Je ne m'attendais pas à ça. "Enchanté, monsieur. Votre grand-mère est une personne formidable."
Il hoche la tête, son sourire s'élargissant. "Oui, elle l'est. Et elle vous apprécie beaucoup, vous savez. Elle me parle souvent de vous, dit que vous prenez le temps de discuter avec elle, que vous la faites rire. C'est rare, de nos jours, quelqu'un qui s'investit comme ça."
Ses mots me touchent, mais je me sens mal à l'aise, comme si je ne méritais pas ces compliments. Ma tristesse est toujours là, tapie, et je baisse les yeux vers mon dessin. "C'est gentil, merci. Mais ce n'est rien, vraiment. J'aime passer du temps avec elle."
Il jette un œil à la chaise vide en face de moi. "La chaise est libre ?"
"Oui, bien sûr, monsieur," réponds-je poliment, en la désignant d'un geste.
Il s'assied sans hésiter, et je sens une légère gêne m'envahir. Pourquoi s'intéresse-t-il à moi ? "Vous voulez boire quelque chose ?" demande-t-il, en faisant signe au barista qui passe non loin.
"Euh, oui, un thé, s'il vous plaît," dis-je, toujours en vouvoyant, par habitude.
Il commande un café pour lui et un thé pour moi, puis se tourne vers mon carnet. "Vous dessinez bien, dis donc. C'est impressionnant."
Je rougis un peu plus, fermant à moitié le carnet. "Oh, ce n'est rien, juste pour m'évader un peu."
"Arrêtez avec le 'vous', tutoyez-moi, on n'est pas si vieux que ça," dit-il en riant, d'un ton léger, maladroit peut-être, mais sincère.
"D'accord, je... tu as raison," corrigé-je, encore un peu surpris par cette intrusion dans ma routine solitaire. On discute un peu plus, de Andrée, de l'EHPAD, de la vie en général. Il parle avec enthousiasme, gesticule un peu, et je réponds poliment, sans voir au-delà de la conversation anodine. Ma tristesse est toujours là, en fond, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens un peu moins seul à cette table. Pourtant, je ne capte pas ses regards prolongés, ses compliments un peu insistants – pour moi, c'est juste une discussion amicale, rien de plus. Huit ans de chagrin ne s'effacent pas comme ça, et je reste enfermé dans ma bulle, ignorant les signes maladroits qu'il envoie.
Je secoue la main de Pierrick, sa poigne est ferme mais pas trop, et je sens une chaleur inattendue qui me surprend un peu. "À bientôt, alors," dis-je maladroitement, en évitant son regard, parce que je ne sais pas vraiment quoi dire d'autre. Ma voix sort un peu rauque, comme si les mots étaient coincés dans ma gorge. Il sourit, ce sourire large qui illumine ses yeux verts, et répond : "Oui, à bientôt, Rémy. Prends soin de toi." On se sépare là, lui repartant vers sa voiture garée un peu plus loin, moi restant assis un moment à fixer mon thé froid, le cœur un peu plus lourd qu'avant. Pourquoi cette rencontre me laisse-t-elle une sensation bizarre ? Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Peut-être parce que c'est la première fois depuis la rupture que quelqu'un me parle comme ça, sans lien professionnel. Mais bon, c'est juste le petit-fils d'Andrée, rien de plus. Je range mon carnet, paie l'addition et rentre chez moi, où la tristesse m'attend comme une vieille amie fidèle. Le soir, je rumine encore ce message de rupture, huit ans balayés en une phrase. Je m'endors tard, les yeux fixés sur le plafond, en me demandant si je pourrai un jour me sentir normal à nouveau.
Le dimanche suivant arrive plus vite que je ne l'aurais voulu. C'est un jour comme les autres à l'EHPAD, ou presque. Je me lève avec la même lourdeur dans la poitrine, ce poids invisible qui m'accompagne depuis des semaines. Mon appartement est toujours aussi vide, les murs résonnent de silence, et je me force à avaler un café amer avant de partir. En marchant vers le travail, sous un ciel gris qui menace de pleuvoir, je repense à lui, mon ex. À nos dimanches paresseux au lit, à rire de rien, à planifier des voyages qu'on n'a jamais faits. Pourquoi tout ça s'est terminé comme ça ? Par message, bordel. Je secoue la tête, essaie de me concentrer sur la journée à venir. À l'EHPAD, l'air est chargé de l'odeur habituelle : un mélange de lavande artificielle et de repas cuisinés. J’enfile ma tenue blanche, cet uniforme qui me donne l'impression d'être un fantôme errant dans les couloirs. Les résidents sont déjà en train de s'agiter ; certains attendent leur famille, d'autres fixent la télé sans vraiment regarder. Andrée est là, dans son fauteuil près de la fenêtre, un châle sur les épaules. Elle me voit arriver et son visage s'illumine. "Ah, mon petit Rémy ! Viens donc me raconter ta semaine," dit-elle de sa voix chevrotante. Je m'assois un moment avec elle, lui parle de banalités – le temps, un livre que j'ai essayé de lire sans succès – et elle rit, me tapote la main. Ces moments me sauvent, vraiment. Sans eux, je sombrerais complètement dans ma déprime.
C'est vers midi que je le vois arriver. Pierrick. Il entre dans le salon commun, un bouquet de fleurs à la main – des marguerites jaunes, simples mais joyeuses. Il embrasse sa grand-mère sur les deux joues, s'assoit à côté d'elle, et ils commencent à discuter. De loin, je les observe discrètement tout en aidant un autre résident à ajuster son oreiller. Pierrick est habillé casual : un jean foncé, une chemise bleu clair qui met en valeur son torse athlétique, et ses cheveux bruns impeccablement coiffés. Il gesticule en parlant, fait rire Andrée avec une anecdote que je n'entends pas. Ils passent du temps ensemble, au moins une heure, à feuilleter un album photo que sa fille a apporté la fois d'avant. Je me sens un peu envieux, bêtement ; cette complicité familiale, c'est quelque chose que j'ai perdu avec ma propre famille depuis longtemps, et avec mon ex... bah, c'est fini. Ma tristesse resurgit, comme une vague, et je m'éloigne pour aider l’infirmière à distribuer les médicaments.
Puis, alors que je suis en train de noter mes transmissions au poste des soignants, j'entends des pas s'approcher. Je lève les yeux, et c'est lui. Pierrick, avec ce sourire hésitant que j'ai vu au café. "Salut, Rémy," dit-il, en s'appuyant maladroitement sur le comptoir, comme s'il ne savait pas trop quoi faire de ses mains. Il tripote le bord de sa chemise, un geste nerveux que je ne remarque pas vraiment sur le moment. "Je... euh, je venais dire bonjour. Puisque je suis là."
"Oh, bonjour, Pierrick," réponds-je, un peu surpris, en posant mon stylo. Je me sens mal à l'aise, comme toujours ces derniers temps quand quelqu'un me parle en dehors du boulot. Ma voix sort un peu plate, et je me racle la gorge. "Ça va ? Ta grand-mère a l'air en forme aujourd'hui."
"Oui, oui, elle est ravie. On a parlé de toi, d'ailleurs," ajoute-t-il, en rougissant légèrement – ou est-ce que j'imagine ? Ses yeux verts fixent les miens un peu trop longtemps, mais je mets ça sur le compte de la politesse. "Elle dit que tu es le meilleur ici. Que tu prends vraiment le temps. C'est... euh, cool. Pas tout le monde fait ça."
Je hausse les épaules, gêné, et tripote mon badge. "Bah, c'est mon job. Et Andrée est sympa, elle mérite ça." Il y a un silence gênant, où on se regarde sans savoir quoi dire. Je sens mes joues chauffer un peu ; pourquoi est-ce que je suis si maladroit ? Huit ans avec quelqu'un, et maintenant, je ne sais plus faire une conversation normale. Pierrick se balance d'un pied sur l'autre, comme s'il cherchait ses mots.
"Écoute, Rémy," finit-il par dire, en se penchant un peu plus sur le comptoir, sa voix baissant d'un ton. "J'ai bien aimé discuter avec toi l'autre jour au café. Tu... tu dessines super bien, et tout. J'aimerais bien te revoir, tu sais ? Genre, en dehors d'ici. Pour un café, ou... euh, autre chose."
Je cligne des yeux, pas sûr d'avoir bien compris. Te revoir ? Pourquoi ? Ma tristesse me brouille l'esprit ; je pense à mon ex, à comment il me disait des trucs comme ça au début. Mais là, c'est juste amical, non ? "Oh, euh, oui, sans problème. Ici, à l'EHPAD, on se croise souvent les dimanches, quand tu viens voir Andrée." Je souris faiblement, en pensant que c'est une réponse polie. Mes mains tremblent un peu sur le registre ; je suis si nul pour ces interactions.
Pierrick semble un peu déçu, ou surpris – ses sourcils se froncent une seconde –, mais il rit nerveusement. "Ouais, ici c'est bien, mais... euh, peut-être ailleurs ? Genre, un vrai café, pas juste en passant. T'es libre un soir ? Ou... je sais pas, un dessin ensemble ? Attends, ça sonne con, désolé." Il passe une main dans ses cheveux, les décoiffant légèrement pour la première fois, et je trouve ça presque mignon, mais je ne creuse pas.
"Euh, je... je sais pas, Pierrick. Je suis pas mal occupé avec le travail," balbutié-je, en évitant son regard. La vérité, c'est que je n'ai pas envie de sortir, pas avec cette déprime qui me colle à la peau. "Mais ouais, ici, c'est cool. On peut discuter quand tu viens."
Il hoche la tête, un peu maladroitement, et recule d'un pas. "D'accord, d'accord. À bientôt alors." Il me fait un signe de la main, un peu forcé, et repart vers le salon. Je reste là, perplexe, en me demandant pourquoi cette conversation m'a laissé un goût bizarre. Était-ce si maladroit de ma part ? Probablement. Je reprends mes notes, en essayant d'oublier.
C'est plus tard, pendant la pause déjeuner, que ma collègue Sophie s'approche de moi dans la salle de repos. Sophie, c'est une fille d'une trentaine d'années, toujours pimpante avec ses cheveux blonds en queue de cheval et son sourire contagieux. Elle s'assoit en face de moi avec son sandwich, et me regarde avec un air complice. "Dis donc, Rémy, c'était qui ce beau gosse qui te parlait tout à l'heure au comptoir ?"
Je hausse les épaules, en mordant dans mon yaourt – je n'ai pas faim ces jours-ci. "Oh, Pierrick ? Le petit-fils d'Andrée. Il venait juste dire bonjour."
Elle rit, un rire moqueur mais gentil. "Juste dire bonjour ? Mon œil ! Il te faisait les yeux doux, là. Genre, il te dévorait du regard. Et cette façon de s'appuyer sur le comptoir, comme s'il voulait se rapprocher... C'était clair comme de l'eau de roche."
Je manque de m'étouffer avec ma cuillère. "Quoi ? Non, t'exagères. Il est juste poli. On a discuté au café l'autre jour, mais c'est rien. Il voulait me revoir pour parler d'Andrée, je pense."
Sophie secoue la tête, en posant son sandwich. "Rémy, mon pauvre, t'es aveugle ou quoi ? Il te draguait, là ! Maladroitement, ok, mais c'était évident. 'J'aimerais bien te revoir', avec ce sourire timide et ces pauses... Et toi, tu lui réponds 'oui, ici sans problème' ? T'as loupé le coche, là ! Il voulait un rencard, pas une visite à l'EHPAD."
Je rougis jusqu'aux oreilles, en posant mon yaourt. "Un rencard ? Non, impossible. Je... je suis pas prêt, de toute façon. Avec ce qui m'est arrivé..." Ma voix tremble un peu, et Sophie s'adoucit.
"Écoute, je sais que t'es encore triste pour ton ex. Huit ans, c'est dur à avaler, surtout par message. Mais ce Pierrick, il a l'air gentil. Et il te regarde comme si t'étais le centre du monde. J'ai vu comment il te fixait, ses mains qui tremblaient un peu. C'était mignon, en fait. Maladroit, mais mignon. Peut-être que c'est un signe, non ?"
Je fixe la table, les pensées en vrac. Est-ce que c'était vraiment de la drague ? Moi, avec ma tristesse qui m'aveugle, je n'ai rien vu. "Je sais pas, Sophie. Je suis si maladroit ces temps-ci. Je sais même plus comment parler aux gens sans tout foirer."
Elle me tapote l'épaule. "T'inquiète, c'est normal. Mais la prochaine fois, ouvre les yeux. Il reviendra, j'en suis sûre. Et toi, arrête de te noyer dans le travail. La vie continue, Rémy."
On discute encore un peu, elle me raconte une anecdote sur son propre rencard foireux pour me faire rire, et pour la première fois depuis longtemps, je souris vraiment. Mais au fond, la tristesse est toujours là, mêlée maintenant à une confusion nouvelle. Pierrick ? Me draguer ? L'idée me tourne dans la tête le reste de la journée, maladroite et inattendue, comme un dessin inachevé dans mon carnet.
Fin du chapitre 1.
Je m'appelle Rémy Castel, j'ai vingt-neuf ans, et chaque matin, quand j'ouvre les yeux dans mon petit appartement sombre, une vague de tristesse m'envahit comme une marée inexorable. C'est comme si le monde avait perdu ses couleurs depuis ce message cruel qui a mis fin à huit années de ma vie. "Je pense qu'on devrait arrêter là. Prends soin de toi." C'est tout ce qu'il a écrit, mon ex, après tant de moments partagés, de rires, de disputes et de promesses chuchotées dans le noir. Huit ans, bordel. Huit ans à construire quelque chose qui s'est effondré en une seconde sur l'écran de mon téléphone. Je fixe le plafond craquelé, les yeux embués, et je me demande comment on peut en arriver là. Était-ce ma faute ? Ai-je été trop possessif, trop distant, pas assez ? Ces questions tournent en boucle dans ma tête, comme un disque rayé qui refuse de s'arrêter. Je suis gay, 1m76, svelte – du moins, c'est ce qu'on me dit, même si ces derniers temps, je me sens plus maigre que svelte, comme si la tristesse me rongeait de l'intérieur. Mes cheveux bruns sont un chaos permanent ; peu importe combien de fois je passe la main dedans ou que j'essaie de les dompter avec du gel, ils retombent en mèches rebelles sur mon front. Mes yeux marrons, qu'on trouve mignons, sont souvent rougis par les larmes que je retiens à grand-peine. Très mignon, paraît-il. Mais à quoi ça sert, d'être mignon, quand on se sent vide comme une coquille ?
Je me force à me lever, à enfiler un jean slim et un t-shirt banal, parce que si je reste au lit, je sais que je vais sombrer encore plus. Le travail, c'est mon ancre, mon refuge forcé. Je suis aide-soignant dans un EHPAD, une maison de retraite où l'air sent toujours un mélange de désinfectant et de soupe fade. J'aime ce job, vraiment. Le contact avec les personnes âgées me donne un sens, une raison de continuer. Ils ont vécu tant de choses, ces résidents, et leurs histoires me font oublier les miennes, ne serait-ce que pour un instant. Mais même là, la tristesse me suit comme une ombre. En marchant vers l'EHPAD, sous la pluie fine qui semble coller à ma peau ces jours-ci, je repense à lui. À nos promenades main dans la main, à nos dîners improvisés, à ces nuits où je me blottissais contre son torse en me sentant invincible. Maintenant, je me sens fragile, brisé. Pourquoi par message ? Pas même le courage d'un appel, d'un regard en face ? Ça me hante, ça me réveille la nuit, et je finis par fixer mon téléphone, espérant un miracle qui ne vient pas. Huit ans jetés comme un kleenex usagé. Je déprime, profondément, et je me plonge dans le travail pour ne pas couler. Le travail s'enchaîne : changer les draps, aider à la toilette, aider à distribuer les médicaments. Mais c'est les conversations qui me sauvent. Surtout avec Andrée.
Andrée, cette résidente de quatre-vingt-dix ans, est comme un phare dans ma grisaille. Elle est petite, frêle, avec des cheveux blancs impeccables relevés en chignon et des yeux bleus qui pétillent encore d'une malice d'antan. Chaque jour, je trouve un moment pour m'asseoir avec elle dans le salon commun, où la lumière filtre à travers les rideaux jaunis. "Racontez-moi encore votre voyage en Italie, Andrée," lui dis-je souvent, et elle s'illumine. Elle me parle de Venise dans les années 50, des gondoles et des gelati, de son mari qui la faisait danser sur les places pavées. Sa voix chevrotante me transporte, et pour ces précieuses minutes, ma tristesse s'estompe. Je ris avec elle, je pose des questions, je l'écoute vraiment. Elle me dit que je suis comme un fils pour elle, et ça me touche au plus profond. "Vous avez un cœur en or, mon petit Rémy," me glisse-t-elle parfois en me tapotant la main. Ces moments sont les seuls où je me sens un peu vivant, où le poids sur ma poitrine s'allège. Le reste du temps ? Je suis un automate. Triste, toujours triste. Mes collègues me demandent si ça va, je souris faiblement et dis oui, mais au fond, je hurle intérieurement. Comment s'en remettre ? Comment oublier huit ans d'amour qui s'évaporent comme ça ?
Après le travail, je ne rentre pas directement chez moi. Ça serait trop dur, affronter le silence de l'appartement, les photos que j'ai enlevées mais dont les traces fantômes hantent encore les murs. Au lieu de ça, je m'arrête dans ce petit café cosy, juste à côté de l'EHPAD et à deux pas de mon immeuble. C'est un endroit sans prétention : des tables en bois usé, des chaises dépareillées, un comptoir où le barista, un type bourru mais gentil, prépare des cafés qui sentent le réconfort. Je m'installe toujours à la terrasse, même quand il fait frisquet, enveloppé dans mon manteau. J'ouvre mon carnet de croquis, je sors mes crayons, et je dessine. C'est mon évasion, mon bouclier contre la déprime. Je croque les passants : une vieille dame avec son chien, un couple qui rit aux éclats, un enfant qui court après un ballon. Ou bien des paysages imaginaires, des villes flottantes où tout est possible, où les cœurs ne se brisent pas. Le trait du crayon sur le papier me calme, me fait oublier le message fatidique. Mais même là, la tristesse s'infiltre. Un dessin me rappelle un voyage qu'on avait fait ensemble, et voilà, les larmes montent. Je les essuie discrètement, je respire profondément. Pourquoi je n'arrive pas à tourner la page ? Huit ans, c'est une éternité à mon âge. J'ai donné tout de moi, et maintenant, je suis vide. Triste, si triste. Je bois mon thé lentement, je regarde les gens autour de moi qui vivent leur vie, et je me sens invisible, perdu dans ma bulle de chagrin.
Les dimanches sont un peu différents pour Andrée. Elle reçoit toujours sa fille, une femme d'une soixantaine d'années, élégante et attentionnée, qui apporte des fleurs ou des gâteaux. Et parfois, son petit-fils vient aussi. Je l'ai aperçu de loin, ce Pierrick Maréchal, trente-deux ans, 1m80, brun avec des cheveux bien coiffés – pas comme les miens –, des yeux verts perçants et un corps de sportif qui se devine sous ses vêtements ajustés. Il a l'air confiant, dynamique, le genre de mec qui attire les regards. Mais je ne m'attarde pas ; je suis trop englué dans ma peine pour remarquer quoi que ce soit d'autre.
Ce jour-là, un après-midi ensoleillé mais frais, je suis assis à ma table habituelle à la terrasse du café, mon carnet ouvert devant moi. Je dessine un portrait abstrait, des lignes fluides qui expriment ma mélancolie intérieure. Le thé refroidit à côté de moi, et je suis perdu dans mes pensées, revivant encore une fois ce fichu message. Soudain, une ombre se pose sur ma page. Je lève les yeux, et là, un homme s'approche, un sourire hésitant aux lèvres. C'est lui, Pierrick, je le reconnais vaguement. Il porte un jean slim, un pull col V qui met en valeur ses épaules larges, et une écharpe légère autour du cou.
"Excusez-moi," dit-il d'une voix chaude, un peu maladroite, "vous travaillez bien à l'EHPAD, non ?"
Je cligne des yeux, surpris, et pose mon crayon. "Oui, en effet. Est-ce que nous nous connaissons, monsieur ?"
Il rit doucement, un rire qui illumine son visage, et s'approche un peu plus. "Je n'étais pas sûr de vous avoir reconnu, vous n'êtes pas en tenue blanche aujourd'hui." Il sourit, et je remarque ses yeux verts qui pétillent. "Je suis le petit-fils d'Andrée. Pierrick Maréchal."
"Oh, bien sûr," dis-je, un peu gêné, en rougissant légèrement. Je ne m'attendais pas à ça. "Enchanté, monsieur. Votre grand-mère est une personne formidable."
Il hoche la tête, son sourire s'élargissant. "Oui, elle l'est. Et elle vous apprécie beaucoup, vous savez. Elle me parle souvent de vous, dit que vous prenez le temps de discuter avec elle, que vous la faites rire. C'est rare, de nos jours, quelqu'un qui s'investit comme ça."
Ses mots me touchent, mais je me sens mal à l'aise, comme si je ne méritais pas ces compliments. Ma tristesse est toujours là, tapie, et je baisse les yeux vers mon dessin. "C'est gentil, merci. Mais ce n'est rien, vraiment. J'aime passer du temps avec elle."
Il jette un œil à la chaise vide en face de moi. "La chaise est libre ?"
"Oui, bien sûr, monsieur," réponds-je poliment, en la désignant d'un geste.
Il s'assied sans hésiter, et je sens une légère gêne m'envahir. Pourquoi s'intéresse-t-il à moi ? "Vous voulez boire quelque chose ?" demande-t-il, en faisant signe au barista qui passe non loin.
"Euh, oui, un thé, s'il vous plaît," dis-je, toujours en vouvoyant, par habitude.
Il commande un café pour lui et un thé pour moi, puis se tourne vers mon carnet. "Vous dessinez bien, dis donc. C'est impressionnant."
Je rougis un peu plus, fermant à moitié le carnet. "Oh, ce n'est rien, juste pour m'évader un peu."
"Arrêtez avec le 'vous', tutoyez-moi, on n'est pas si vieux que ça," dit-il en riant, d'un ton léger, maladroit peut-être, mais sincère.
"D'accord, je... tu as raison," corrigé-je, encore un peu surpris par cette intrusion dans ma routine solitaire. On discute un peu plus, de Andrée, de l'EHPAD, de la vie en général. Il parle avec enthousiasme, gesticule un peu, et je réponds poliment, sans voir au-delà de la conversation anodine. Ma tristesse est toujours là, en fond, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens un peu moins seul à cette table. Pourtant, je ne capte pas ses regards prolongés, ses compliments un peu insistants – pour moi, c'est juste une discussion amicale, rien de plus. Huit ans de chagrin ne s'effacent pas comme ça, et je reste enfermé dans ma bulle, ignorant les signes maladroits qu'il envoie.
Je secoue la main de Pierrick, sa poigne est ferme mais pas trop, et je sens une chaleur inattendue qui me surprend un peu. "À bientôt, alors," dis-je maladroitement, en évitant son regard, parce que je ne sais pas vraiment quoi dire d'autre. Ma voix sort un peu rauque, comme si les mots étaient coincés dans ma gorge. Il sourit, ce sourire large qui illumine ses yeux verts, et répond : "Oui, à bientôt, Rémy. Prends soin de toi." On se sépare là, lui repartant vers sa voiture garée un peu plus loin, moi restant assis un moment à fixer mon thé froid, le cœur un peu plus lourd qu'avant. Pourquoi cette rencontre me laisse-t-elle une sensation bizarre ? Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Peut-être parce que c'est la première fois depuis la rupture que quelqu'un me parle comme ça, sans lien professionnel. Mais bon, c'est juste le petit-fils d'Andrée, rien de plus. Je range mon carnet, paie l'addition et rentre chez moi, où la tristesse m'attend comme une vieille amie fidèle. Le soir, je rumine encore ce message de rupture, huit ans balayés en une phrase. Je m'endors tard, les yeux fixés sur le plafond, en me demandant si je pourrai un jour me sentir normal à nouveau.
Le dimanche suivant arrive plus vite que je ne l'aurais voulu. C'est un jour comme les autres à l'EHPAD, ou presque. Je me lève avec la même lourdeur dans la poitrine, ce poids invisible qui m'accompagne depuis des semaines. Mon appartement est toujours aussi vide, les murs résonnent de silence, et je me force à avaler un café amer avant de partir. En marchant vers le travail, sous un ciel gris qui menace de pleuvoir, je repense à lui, mon ex. À nos dimanches paresseux au lit, à rire de rien, à planifier des voyages qu'on n'a jamais faits. Pourquoi tout ça s'est terminé comme ça ? Par message, bordel. Je secoue la tête, essaie de me concentrer sur la journée à venir. À l'EHPAD, l'air est chargé de l'odeur habituelle : un mélange de lavande artificielle et de repas cuisinés. J’enfile ma tenue blanche, cet uniforme qui me donne l'impression d'être un fantôme errant dans les couloirs. Les résidents sont déjà en train de s'agiter ; certains attendent leur famille, d'autres fixent la télé sans vraiment regarder. Andrée est là, dans son fauteuil près de la fenêtre, un châle sur les épaules. Elle me voit arriver et son visage s'illumine. "Ah, mon petit Rémy ! Viens donc me raconter ta semaine," dit-elle de sa voix chevrotante. Je m'assois un moment avec elle, lui parle de banalités – le temps, un livre que j'ai essayé de lire sans succès – et elle rit, me tapote la main. Ces moments me sauvent, vraiment. Sans eux, je sombrerais complètement dans ma déprime.
C'est vers midi que je le vois arriver. Pierrick. Il entre dans le salon commun, un bouquet de fleurs à la main – des marguerites jaunes, simples mais joyeuses. Il embrasse sa grand-mère sur les deux joues, s'assoit à côté d'elle, et ils commencent à discuter. De loin, je les observe discrètement tout en aidant un autre résident à ajuster son oreiller. Pierrick est habillé casual : un jean foncé, une chemise bleu clair qui met en valeur son torse athlétique, et ses cheveux bruns impeccablement coiffés. Il gesticule en parlant, fait rire Andrée avec une anecdote que je n'entends pas. Ils passent du temps ensemble, au moins une heure, à feuilleter un album photo que sa fille a apporté la fois d'avant. Je me sens un peu envieux, bêtement ; cette complicité familiale, c'est quelque chose que j'ai perdu avec ma propre famille depuis longtemps, et avec mon ex... bah, c'est fini. Ma tristesse resurgit, comme une vague, et je m'éloigne pour aider l’infirmière à distribuer les médicaments.
Puis, alors que je suis en train de noter mes transmissions au poste des soignants, j'entends des pas s'approcher. Je lève les yeux, et c'est lui. Pierrick, avec ce sourire hésitant que j'ai vu au café. "Salut, Rémy," dit-il, en s'appuyant maladroitement sur le comptoir, comme s'il ne savait pas trop quoi faire de ses mains. Il tripote le bord de sa chemise, un geste nerveux que je ne remarque pas vraiment sur le moment. "Je... euh, je venais dire bonjour. Puisque je suis là."
"Oh, bonjour, Pierrick," réponds-je, un peu surpris, en posant mon stylo. Je me sens mal à l'aise, comme toujours ces derniers temps quand quelqu'un me parle en dehors du boulot. Ma voix sort un peu plate, et je me racle la gorge. "Ça va ? Ta grand-mère a l'air en forme aujourd'hui."
"Oui, oui, elle est ravie. On a parlé de toi, d'ailleurs," ajoute-t-il, en rougissant légèrement – ou est-ce que j'imagine ? Ses yeux verts fixent les miens un peu trop longtemps, mais je mets ça sur le compte de la politesse. "Elle dit que tu es le meilleur ici. Que tu prends vraiment le temps. C'est... euh, cool. Pas tout le monde fait ça."
Je hausse les épaules, gêné, et tripote mon badge. "Bah, c'est mon job. Et Andrée est sympa, elle mérite ça." Il y a un silence gênant, où on se regarde sans savoir quoi dire. Je sens mes joues chauffer un peu ; pourquoi est-ce que je suis si maladroit ? Huit ans avec quelqu'un, et maintenant, je ne sais plus faire une conversation normale. Pierrick se balance d'un pied sur l'autre, comme s'il cherchait ses mots.
"Écoute, Rémy," finit-il par dire, en se penchant un peu plus sur le comptoir, sa voix baissant d'un ton. "J'ai bien aimé discuter avec toi l'autre jour au café. Tu... tu dessines super bien, et tout. J'aimerais bien te revoir, tu sais ? Genre, en dehors d'ici. Pour un café, ou... euh, autre chose."
Je cligne des yeux, pas sûr d'avoir bien compris. Te revoir ? Pourquoi ? Ma tristesse me brouille l'esprit ; je pense à mon ex, à comment il me disait des trucs comme ça au début. Mais là, c'est juste amical, non ? "Oh, euh, oui, sans problème. Ici, à l'EHPAD, on se croise souvent les dimanches, quand tu viens voir Andrée." Je souris faiblement, en pensant que c'est une réponse polie. Mes mains tremblent un peu sur le registre ; je suis si nul pour ces interactions.
Pierrick semble un peu déçu, ou surpris – ses sourcils se froncent une seconde –, mais il rit nerveusement. "Ouais, ici c'est bien, mais... euh, peut-être ailleurs ? Genre, un vrai café, pas juste en passant. T'es libre un soir ? Ou... je sais pas, un dessin ensemble ? Attends, ça sonne con, désolé." Il passe une main dans ses cheveux, les décoiffant légèrement pour la première fois, et je trouve ça presque mignon, mais je ne creuse pas.
"Euh, je... je sais pas, Pierrick. Je suis pas mal occupé avec le travail," balbutié-je, en évitant son regard. La vérité, c'est que je n'ai pas envie de sortir, pas avec cette déprime qui me colle à la peau. "Mais ouais, ici, c'est cool. On peut discuter quand tu viens."
Il hoche la tête, un peu maladroitement, et recule d'un pas. "D'accord, d'accord. À bientôt alors." Il me fait un signe de la main, un peu forcé, et repart vers le salon. Je reste là, perplexe, en me demandant pourquoi cette conversation m'a laissé un goût bizarre. Était-ce si maladroit de ma part ? Probablement. Je reprends mes notes, en essayant d'oublier.
C'est plus tard, pendant la pause déjeuner, que ma collègue Sophie s'approche de moi dans la salle de repos. Sophie, c'est une fille d'une trentaine d'années, toujours pimpante avec ses cheveux blonds en queue de cheval et son sourire contagieux. Elle s'assoit en face de moi avec son sandwich, et me regarde avec un air complice. "Dis donc, Rémy, c'était qui ce beau gosse qui te parlait tout à l'heure au comptoir ?"
Je hausse les épaules, en mordant dans mon yaourt – je n'ai pas faim ces jours-ci. "Oh, Pierrick ? Le petit-fils d'Andrée. Il venait juste dire bonjour."
Elle rit, un rire moqueur mais gentil. "Juste dire bonjour ? Mon œil ! Il te faisait les yeux doux, là. Genre, il te dévorait du regard. Et cette façon de s'appuyer sur le comptoir, comme s'il voulait se rapprocher... C'était clair comme de l'eau de roche."
Je manque de m'étouffer avec ma cuillère. "Quoi ? Non, t'exagères. Il est juste poli. On a discuté au café l'autre jour, mais c'est rien. Il voulait me revoir pour parler d'Andrée, je pense."
Sophie secoue la tête, en posant son sandwich. "Rémy, mon pauvre, t'es aveugle ou quoi ? Il te draguait, là ! Maladroitement, ok, mais c'était évident. 'J'aimerais bien te revoir', avec ce sourire timide et ces pauses... Et toi, tu lui réponds 'oui, ici sans problème' ? T'as loupé le coche, là ! Il voulait un rencard, pas une visite à l'EHPAD."
Je rougis jusqu'aux oreilles, en posant mon yaourt. "Un rencard ? Non, impossible. Je... je suis pas prêt, de toute façon. Avec ce qui m'est arrivé..." Ma voix tremble un peu, et Sophie s'adoucit.
"Écoute, je sais que t'es encore triste pour ton ex. Huit ans, c'est dur à avaler, surtout par message. Mais ce Pierrick, il a l'air gentil. Et il te regarde comme si t'étais le centre du monde. J'ai vu comment il te fixait, ses mains qui tremblaient un peu. C'était mignon, en fait. Maladroit, mais mignon. Peut-être que c'est un signe, non ?"
Je fixe la table, les pensées en vrac. Est-ce que c'était vraiment de la drague ? Moi, avec ma tristesse qui m'aveugle, je n'ai rien vu. "Je sais pas, Sophie. Je suis si maladroit ces temps-ci. Je sais même plus comment parler aux gens sans tout foirer."
Elle me tapote l'épaule. "T'inquiète, c'est normal. Mais la prochaine fois, ouvre les yeux. Il reviendra, j'en suis sûre. Et toi, arrête de te noyer dans le travail. La vie continue, Rémy."
On discute encore un peu, elle me raconte une anecdote sur son propre rencard foireux pour me faire rire, et pour la première fois depuis longtemps, je souris vraiment. Mais au fond, la tristesse est toujours là, mêlée maintenant à une confusion nouvelle. Pierrick ? Me draguer ? L'idée me tourne dans la tête le reste de la journée, maladroite et inattendue, comme un dessin inachevé dans mon carnet.
Fin du chapitre 1.
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