Le trou noir (6)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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Le trou noir (6)
Chapitre 6
Le duplex est devenu un mausolée. Depuis le départ d'Allan, le temps s'est figé dans une stase gluante et froide. Je ne vais plus au travail. Les appels de la brigade, les messages inquiets de mes fournisseurs, tout rebondit sur la porte close de mon appartement comme sur une muraille de plomb. Je reste prostré sur le canapé, le corps replié sur lui-même, hanté par l’odeur de cèdre qui persiste sur les coussins. Mes jambes, ces jambes qu'il a patiemment reconstruites, me semblent soudain étrangères, comme si elles ne m'appartenaient plus, comme si chaque pas était une trahison.
Je pleure jusqu'à l'épuisement. Je pleure l'homme qui m'a renversé, mais je pleure surtout l'homme qui m'a aimé. La frontière entre mon bourreau et mon sauveur est devenue une ligne floue, une cicatrice qui refuse de se refermer.
Chaque matin, je regarde mon téléphone. Je fixe le numéro du commissariat de police, les chiffres inscrits sur un vieux papier que j'ai sorti du tiroir. Je devrais y aller. Je devrais dénoncer le délit de fuite, l'ivresse au volant, le mensonge prémédité. C'est ce que la morale commande. C'est ce que la justice exige.
Mais mes doigts refusent de composer le numéro. Mon esprit revoit ses mains sur ma peau, sa voix brisée par les sanglots quand il m'avouait son amour né du remords. Comment détruire l'homme qui m'a redonné le goût de vivre ? Est-il possible d'aimer celui qui a failli nous tuer ? Le doute me dévore, une gangrène silencieuse qui paralyse ma volonté. Je reste là, assis devant la fenêtre, regardant la ville s'agiter sans moi, incapable de prendre la moindre décision.
Le troisième jour, on frappe à la porte avec insistance. Je sais que c'est Sophie. Elle ne me lâchera pas. Je me force à me lever, à enfiler un pull propre pour masquer mon état de délabrement, et j'ouvre. Elle entre comme une tornade, son regard balayant immédiatement la pièce.
— Nicolas ! Mais qu'est-ce qui se passe ? On n'a pas de nouvelles de toi, la cuisine est à l'arrêt, tout le monde s'inquiète ! Tu as le visage décomposé... Tu lui en as parlé ?
Je me détourne, incapable de soutenir son regard perçant. Je me sers un verre d'eau, les mains tremblantes. Je sais que si je lui dis la vérité entière — qu'il était au volant de la voiture ce soir-là — elle l'enverra en prison sans hésiter. Et une part de moi, une part lâche et désespérée, veut protéger le souvenir de ce que nous avons vécu.
— Oui, je lui ai parlé, je murmure enfin.
— Et alors ? C'était bien lui ? L'homme du restaurant ?
— Oui, c'était lui. Il a avoué. Il m'a expliqué qu'il était avec des amis, qu'il avait trop bu et qu'il avait honte... Il avait tellement honte d'avoir été ce client odieux qu'il n'a jamais osé me dire que c'était lui quand il est devenu mon kiné. Il craignait que je refuse ses soins si je savais qui il était vraiment.
Sophie plisse les yeux, elle semble chercher une faille dans mon récit. — Et pour l'accident ? Il n'a rien vu ? Il n'a rien entendu ?
— Il dit qu'il était déjà loin quand c'est arrivé, je mens, et chaque mot m'écorche la gorge comme du verre pilé. Il dit qu'il a appris l'accident plus tard.
— Et où est-il ? Pourquoi ses affaires ne sont plus dans l'entrée ?
— On s'est violemment disputés, Sophie. Je ne supporte pas qu'il m'ait menti sur son identité pendant tout ce temps. Il est parti... pour quelque temps. On a besoin de réfléchir.
Elle soupire, posant une main compatissante sur mon épaule. Elle semble croire à mon mensonge, ou du moins, elle respecte ma douleur. Mais quand elle part, le duplex me semble encore plus vide, et le poids de mon secret encore plus étouffant.
Dès que Sophie quitte l'appartement, mon téléphone se met à vibrer. C'est Allan. Encore. Il n'a cessé de m'envoyer des messages depuis qu'il a franchi la porte. Je ne réponds pas, mais je n'arrive pas à les supprimer. Ils s'accumulent comme une pile de lettres d'amour au milieu d'un champ de bataille.
« Nicolas, s'il te plaît, réponds-moi. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Chaque seconde sans toi est une agonie. »
« Je sais que je ne mérite pas ton pardon. Je sais que ce que j'ai fait est impardonnable. Mais ne doute jamais de ce que je ressens. Je t'aime plus que ma propre vie. »
Puis, le soir tombe, et il laisse un message vocal. Je l'écoute, prostré dans le noir. Sa voix est rauque, brisée, méconnaissable. On entend le bruit du vent, il doit être dehors, peut-être près du fleuve.
— Nicolas... c'est moi. Je... je ne sais plus quoi faire. Je voudrais pouvoir remonter le temps, je voudrais pouvoir mourir à ta place sur ce trottoir ce soir-là. Mais je ne peux que t'aimer. Je ne peux pas vivre sans toi, sans ton odeur, sans ton rire dans la cuisine. Je t'ai réparé parce que je voulais te sauver de moi-même, mais je me suis perdu en chemin. Je t'en supplie, ne me laisse pas dans ce silence. Je t'aime, Nicolas. De tout mon cœur. Plus que tout.
Sa voix se brise sur le dernier mot dans un sanglot étouffé avant que l'enregistrement ne s'arrête. Le silence qui suit est assourdissant. Je serre le téléphone contre ma poitrine, le cœur déchiré.
Je suis là, debout sur mes jambes de miraculé, prisonnier d'un amour né d'un crime, incapable de le dénoncer, incapable de le rejoindre.
Le duplex est devenu une cage de souvenirs. Les heures s'étirent, mornes et poussiéreuses, rythmées par le silence oppressant des pièces vides. Je ne mange plus, je ne dors plus qu'à moitié, hanté par l'image de la silhouette d'Allan s'effaçant dans l'embrasure de la porte. Mon téléphone est le seul lien qui me rattache encore à la réalité, un objet devenu brûlant de tous les messages qu'il m'envoie.
Puis, le soir tombe, lourd de menaces et de regrets. Une notification fait vibrer la table basse. C'est le dernier message d'Allan.
« Nicolas... Je ne peux plus supporter ce silence. Il me tue plus sûrement que n'importe quoi d'autre. Je suis chez Marc, mon vieil ami de la faculté, celui dont je t'avais parlé. Il m'héberge pour l'instant au 12 rue des Glycines. Je t'attendrai demain, à 14h. Si tu ne viens pas, je comprendrai. Je comprendrai que le monstre a définitivement effacé l'homme. Je t'aime. Pour toujours. »
La nuit qui suit est un calvaire. Je tourne en rond dans l'appartement, chaque pas sur le parquet me rappelant les exercices de rééducation qu'il me faisait faire, ses mains fermes soutenant mes hanches, ses encouragements murmurés à mon oreille.
10h du matin. Je regarde l'horloge. Je me dis que je ne peux pas y aller. Aller le voir, c'est cautionner le mensonge, c'est embrasser mon bourreau. 12h. Je m'habille mécaniquement, puis je me rassoie. La colère lutte contre un besoin viscéral de voir son visage, de sentir sa présence une dernière fois, même pour lui dire que je le hais. 14h. L'heure fatidique. Je suis toujours chez moi, prostré sur mon lit, les yeux fixés sur le plafond. Je me dis que c'est fini, que le rendez-vous est manqué.
Mais à 14h15, une pulsion irrépressible me soulève. Je ne peux pas le laisser partir sans un dernier regard. Je saisis mes clés, dévale les escaliers et me précipite dans un taxi. Mon cœur cogne contre mes côtes avec une violence inouïe.
Arrivé au 12 rue des Glycines, il est 14h45. J'ai trois quarts d'heure de retard. Je gravis les marches quatre à quatre, le souffle court. Je sonne à la porte, fébrile. Un homme aux traits fatigués, Marc sans doute, m'ouvre. Son regard est empreint d'une tristesse infinie quand il croise le mien.
— Vous êtes Nicolas ? me demande-t-il doucement.
— Oui... Je cherche Allan. Est-ce qu'il est encore là ? Je suis en retard, je sais, mais...
Marc soupire et s'efface pour me laisser entrer. L'appartement est sombre, imprégné d'une odeur de tabac froid.
— Il vous a attendu, Nicolas. Il est resté assis devant la fenêtre, sans bouger, jusqu'à 14h30 précises. Il n'a pas dit un mot. Puis il s'est levé, il a pris son manteau et il est parti. Il m'a chargé de vous remettre ceci.
Il me tend une enveloppe blanche, légèrement froissée. Mes mains tremblent au point que je manque de la déchirer en l'ouvrant. Je m'assois sur une chaise, le monde vacillant autour de moi, et je commence à lire.
« Mon Nicolas,
Si tu lis ces lignes, c'est que tu n'es pas venu, ou que tu es arrivé trop tard. Ne t'en veux pas. C’est le contraire qui m’aurait étonné. Comment pourrais-tu regarder encore l’homme qui a brisé ta vie par une nuit d’ivresse et de lâcheté ?
Depuis que j'ai quitté le duplex, je marche dans les rues sans but, et partout, je vois ton visage. Je vois l'éclat de tes yeux quand tu cuisines, je sens la douceur de ta peau sous mes doigts, et j'entends ton rire qui était devenu ma seule raison de respirer. Je t'ai aimé, Nicolas. Je t'ai aimé avec une ferveur qui frisait la folie, car cet amour était ma seule rédemption, mon seul moyen de ne pas sombrer totalement dans l'horreur de ce que j'avais fait.
Je t'ai rendu tes jambes, mais je n'ai jamais pu te rendre ton insouciance. J'ai bâti notre bonheur sur un champ de ruines, pensant que le silence pourrait protéger ce que nous avions de plus précieux. Mais le silence est un poison. Je réalise aujourd'hui que je ne peux plus vivre ainsi, en sachant que tu me regardes avec horreur, que tu me vois comme le monstre du trottoir.
Je ne peux plus supporter le poids de ton mépris, car il est le reflet exact du mépris que j'ai pour moi-même. Alors, je pars. Non pas pour m'enfuir cette fois, mais pour faire ce que j'aurais dû faire dès la première seconde : assumer. Au moment où tu liras cette lettre, je serai au commissariat de police de ton quartier. Je vais tout leur dire. L'ivresse, l'accident, le délit de fuite, la dissimulation.
Je vais accepter la prison, Nicolas. Je vais accepter l'ombre, car elle ne sera jamais aussi noire que l'absence de ton amour. C'est mon dernier acte de soignant : t'enlever le fardeau de la délation, te libérer de ce secret que je t'ai imposé. Sois heureux, mon bel amour. Marche loin, marche vite, et ne te retourne plus. Oublie le kiné, oublie l'homme du restaurant, ne garde de moi que le souvenir d'un rêve qui a mal tourné.
Je t'aime plus que ma propre liberté.
Allan. »
La lettre glisse de mes doigts et tombe sur le parquet. Je reste là, la bouche ouverte, incapable de formuler la moindre pensée. Puis, une première larme vient tacher le papier, suivie d'un torrent que je ne peux plus contenir.
Je me plie en deux, la poitrine déchirée par des sanglots convulsifs, des cris de douleur qui sortent du plus profond de mes entrailles. Je pleure sa noblesse désespérée, je pleure son crime, je pleure cet amour magnifique et monstrueux à la fois. Marc pose une main maladroite sur mon épaule, mais je ne le sens même pas.
Tout ce que je vois, c'est Allan, entrant dans ce commissariat froid, renonçant à tout pour une simple vérité, pour me libérer. Je réalise alors, dans un éclair de lucidité tragique, que malgré l'accident, malgré le mensonge, malgré l'horreur... je l'aime. Je l'aime d'un amour qui se moque de la justice et de la morale.
Je me lève brusquement, les yeux brouillés de larmes, et je me rue vers la porte. Je dois le rattraper. Je dois l'empêcher de se détruire, ou au moins, être là quand les menottes se refermeront. Je cours dans la rue, mes jambes me portant à une vitesse folle, ces jambes qu'il a soignées pour que je puisse, aujourd'hui, courir vers ma propre perte.
Je cours à perdre haleine. Mes poumons brûlent, l’air froid de l’hiver s’engouffre dans ma gorge comme des lames de rasoir, mais je ne m’arrête pas. Mes jambes, ces jambes qu’il a patiemment ramenées à la vie, répondent avec une vigueur ironique, me propulsant vers celui qui a choisi de s’enchaîner pour me libérer. Chaque foulée est un cri sourd, chaque battement de cœur répète son nom.
Quand je pousse la porte vitrée du commissariat, le vacarme de l'accueil me semble lointain, assourdi par le sang qui cogne contre mes tempes. Je le vois. Il est là, de dos, assis devant un bureau encombré de dossiers. Sa stature massive semble s'être affaissée, ses épaules sont voûtées comme sous le poids d'un monde trop lourd. Un policier tape nerveusement sur un clavier, le bruit sec des touches marquant la fin de sa liberté.
— Il a menti ! je hurle en m'avançant vers le bureau, ma voix se brisant dans le hall austère.
Le policier lève des yeux surpris, les sourcils froncés. Allan, lui, se fige. Il ne se retourne pas immédiatement, mais je vois son dos se contracter, comme s'il venait de recevoir une décharge électrique.
— Monsieur, vous ne pouvez pas entrer comme ça, commence l'officier.
— Écoutez-moi ! je continue, les larmes inondant mon visage, ignorant les regards des passants. Tout ce qu'il vous a dit... c'est faux. Il essaie de me protéger, il invente cette histoire d'accident parce qu'il se sent coupable d'une dispute que nous avons eue. Ce n'est pas lui ! Vous ne pouvez pas l'emmener !
Je m'approche d'Allan, mes mains cherchant désespérément à attraper son bras, à l'arracher à cette chaise, à ce destin. C'est alors qu'il se lève lentement et se tourne vers moi. Son visage est dévasté. Ses yeux, d'ordinaire si profonds et protecteurs, ne sont plus que deux abîmes de douleur et de détermination.
Il attrape mes poignets avec une douceur ferme, ses grandes mains m'immobilisant pour m'empêcher de sombrer dans l'hystérie.
— Arrête, Nicolas... s'il te plaît, arrête, murmure-t-il, sa voix vibrant d'une émotion contenue qui me transperce le cœur. Laisse-moi faire ça pour toi. Pour nous.
— Non, Allan... je t'en supplie, ne fais pas ça...
— C'est la seule façon, Nicolas. La seule façon pour que je puisse te regarder à nouveau, même dans mes souvenirs. Je t'ai volé ta vie une fois. Je ne te laisserai pas gâcher la suite pour me sauver. Vis, enfin. Vis à nouveau, pour de vrai cette fois. Sans le poids de mes mensonges.
Il me lâche et se tourne vers le policier, le visage de marbre. — Tout ce que je viens de signer est la vérité exacte, officier. Cet homme est la victime. Il est en état de choc. Poursuivons.
Je m'effondre sur le banc de bois froid du commissariat, le visage dans les mains, écoutant le cliquetis métallique des menottes qu'on lui passe. Ce son... ce petit bruit sec restera gravé dans ma mémoire comme le glas de notre bonheur.
Les semaines qui suivent sont un tunnel d'ombre. Le procès a lieu un matin pluvieux, dans une salle d'audience aux boiseries sombres qui semblent absorber tout espoir. Je suis là, au premier rang, les mains crispées sur mes genoux. Allan est dans le box des accusés. Il ne m'a pas regardé une seule fois. Il reste droit, digne, acceptant chaque mot du procureur comme un coup de fouet mérité.
On parle de l'alcool. On parle du délit de fuite. On parle de la manipulation psychologique consistant à s'introduire dans la vie de la victime. Chaque mot est une pierre supplémentaire sur son cercueil social. Quand vient mon tour de témoigner, je ne peux que parler de l'homme qui m'a soigné, de celui qui m'a porté quand je ne pouvais plus tenir debout, de l'amour qui a fleuri dans le terreau de la faute.
Le verdict tombe dans un silence de cathédrale. L'avocat général a été implacable, mais le juge a pris en compte la réparation active, les soins prodigués, et la reddition spontanée.
— Allan V. est condamné à deux ans d'emprisonnement, dont dix-huit mois avec sursis.
Six mois. Six mois de prison ferme. La sentence tombe comme un couperet. Dans la salle, un murmure s'élève. Pour certains, c'est trop peu. Pour moi, c'est une éternité.
Avant son transfert, on m'accorde dix minutes avec lui. Nous sommes séparés par une vitre épaisse, dans une pièce exiguë qui sent le désinfectant et le désespoir. Allan est en tenue de détenu, ses cheveux sont plus courts, ses traits plus creusés.
Je plaque ma main contre la vitre, espérant sentir la chaleur de la sienne. Il pose la sienne au même endroit, mais le verre reste froid, infranchissable.
— Six mois, Allan... je murmure, les larmes coulant sans fin. Je vais t'attendre. Je viendrai tous les jours. Je t'écrirai. On reconstruira tout, je te le promets...
Il secoue la tête lentement, un sourire d'une tristesse infinie étirant ses lèvres.
— Non, Nicolas. S'il te plaît... ne viens pas.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Parce que si tu restes attaché à moi, tu resteras attaché à ton accident. Chaque fois que tu verras mon visage à travers cette vitre, tu verras cette voiture noire, tu entendras le choc sur le trottoir. Je ne veux pas être ton fardeau, Nicolas. Je veux que tu sortes de cette pièce, que tu retournes dans ta cuisine, que tu tombes amoureux d'un homme qui n'a pas de sang sur les mains.
— Je ne peux pas, Allan ! Je t'aime !
— Si, tu peux, dit-il, sa voix se brisant enfin. Fais-le pour moi. Si tu m'aimes vraiment, laisse-moi payer ma dette et disparais. Ne me regarde pas sombrer ici. Je veux que la dernière image que j'ai de toi soit celle d'un homme debout, libre, marchant vers son avenir.
Un garde s'approche pour lui signifier que c'est fini. Allan se lève. Il plaque son front contre la vitre, fermant les yeux. Je fais de même, nos deux visages séparés par quelques centimètres de verre blindé.
— Adieu, mon petit chef, souffle-t-il si bas que je devine ses paroles plus que je ne les entends.
Il se détourne et s'enfonce dans le couloir sombre, suivi par le garde. Je reste seul dans le parloir, mes deux mains contre la vitre, hurlant son nom dans un silence qui ne me répondra plus. Mes jambes me portent encore, oui, mais aujourd'hui, j'aurais préféré qu'elles se brisent à nouveau plutôt que de devoir m'éloigner de lui.
Je sors de la prison, le ciel est bas et gris. Je commence à marcher, un pas après l'autre, sur ce trottoir qui a tout pris et qui m'a tout donné. Je marche vers une vie qu'il m'a offerte au prix de la sienne, le cœur en miettes, mais debout. Pour lui.
Fin du chapitre 6.
Le duplex est devenu un mausolée. Depuis le départ d'Allan, le temps s'est figé dans une stase gluante et froide. Je ne vais plus au travail. Les appels de la brigade, les messages inquiets de mes fournisseurs, tout rebondit sur la porte close de mon appartement comme sur une muraille de plomb. Je reste prostré sur le canapé, le corps replié sur lui-même, hanté par l’odeur de cèdre qui persiste sur les coussins. Mes jambes, ces jambes qu'il a patiemment reconstruites, me semblent soudain étrangères, comme si elles ne m'appartenaient plus, comme si chaque pas était une trahison.
Je pleure jusqu'à l'épuisement. Je pleure l'homme qui m'a renversé, mais je pleure surtout l'homme qui m'a aimé. La frontière entre mon bourreau et mon sauveur est devenue une ligne floue, une cicatrice qui refuse de se refermer.
Chaque matin, je regarde mon téléphone. Je fixe le numéro du commissariat de police, les chiffres inscrits sur un vieux papier que j'ai sorti du tiroir. Je devrais y aller. Je devrais dénoncer le délit de fuite, l'ivresse au volant, le mensonge prémédité. C'est ce que la morale commande. C'est ce que la justice exige.
Mais mes doigts refusent de composer le numéro. Mon esprit revoit ses mains sur ma peau, sa voix brisée par les sanglots quand il m'avouait son amour né du remords. Comment détruire l'homme qui m'a redonné le goût de vivre ? Est-il possible d'aimer celui qui a failli nous tuer ? Le doute me dévore, une gangrène silencieuse qui paralyse ma volonté. Je reste là, assis devant la fenêtre, regardant la ville s'agiter sans moi, incapable de prendre la moindre décision.
Le troisième jour, on frappe à la porte avec insistance. Je sais que c'est Sophie. Elle ne me lâchera pas. Je me force à me lever, à enfiler un pull propre pour masquer mon état de délabrement, et j'ouvre. Elle entre comme une tornade, son regard balayant immédiatement la pièce.
— Nicolas ! Mais qu'est-ce qui se passe ? On n'a pas de nouvelles de toi, la cuisine est à l'arrêt, tout le monde s'inquiète ! Tu as le visage décomposé... Tu lui en as parlé ?
Je me détourne, incapable de soutenir son regard perçant. Je me sers un verre d'eau, les mains tremblantes. Je sais que si je lui dis la vérité entière — qu'il était au volant de la voiture ce soir-là — elle l'enverra en prison sans hésiter. Et une part de moi, une part lâche et désespérée, veut protéger le souvenir de ce que nous avons vécu.
— Oui, je lui ai parlé, je murmure enfin.
— Et alors ? C'était bien lui ? L'homme du restaurant ?
— Oui, c'était lui. Il a avoué. Il m'a expliqué qu'il était avec des amis, qu'il avait trop bu et qu'il avait honte... Il avait tellement honte d'avoir été ce client odieux qu'il n'a jamais osé me dire que c'était lui quand il est devenu mon kiné. Il craignait que je refuse ses soins si je savais qui il était vraiment.
Sophie plisse les yeux, elle semble chercher une faille dans mon récit. — Et pour l'accident ? Il n'a rien vu ? Il n'a rien entendu ?
— Il dit qu'il était déjà loin quand c'est arrivé, je mens, et chaque mot m'écorche la gorge comme du verre pilé. Il dit qu'il a appris l'accident plus tard.
— Et où est-il ? Pourquoi ses affaires ne sont plus dans l'entrée ?
— On s'est violemment disputés, Sophie. Je ne supporte pas qu'il m'ait menti sur son identité pendant tout ce temps. Il est parti... pour quelque temps. On a besoin de réfléchir.
Elle soupire, posant une main compatissante sur mon épaule. Elle semble croire à mon mensonge, ou du moins, elle respecte ma douleur. Mais quand elle part, le duplex me semble encore plus vide, et le poids de mon secret encore plus étouffant.
Dès que Sophie quitte l'appartement, mon téléphone se met à vibrer. C'est Allan. Encore. Il n'a cessé de m'envoyer des messages depuis qu'il a franchi la porte. Je ne réponds pas, mais je n'arrive pas à les supprimer. Ils s'accumulent comme une pile de lettres d'amour au milieu d'un champ de bataille.
« Nicolas, s'il te plaît, réponds-moi. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Chaque seconde sans toi est une agonie. »
« Je sais que je ne mérite pas ton pardon. Je sais que ce que j'ai fait est impardonnable. Mais ne doute jamais de ce que je ressens. Je t'aime plus que ma propre vie. »
Puis, le soir tombe, et il laisse un message vocal. Je l'écoute, prostré dans le noir. Sa voix est rauque, brisée, méconnaissable. On entend le bruit du vent, il doit être dehors, peut-être près du fleuve.
— Nicolas... c'est moi. Je... je ne sais plus quoi faire. Je voudrais pouvoir remonter le temps, je voudrais pouvoir mourir à ta place sur ce trottoir ce soir-là. Mais je ne peux que t'aimer. Je ne peux pas vivre sans toi, sans ton odeur, sans ton rire dans la cuisine. Je t'ai réparé parce que je voulais te sauver de moi-même, mais je me suis perdu en chemin. Je t'en supplie, ne me laisse pas dans ce silence. Je t'aime, Nicolas. De tout mon cœur. Plus que tout.
Sa voix se brise sur le dernier mot dans un sanglot étouffé avant que l'enregistrement ne s'arrête. Le silence qui suit est assourdissant. Je serre le téléphone contre ma poitrine, le cœur déchiré.
Je suis là, debout sur mes jambes de miraculé, prisonnier d'un amour né d'un crime, incapable de le dénoncer, incapable de le rejoindre.
Le duplex est devenu une cage de souvenirs. Les heures s'étirent, mornes et poussiéreuses, rythmées par le silence oppressant des pièces vides. Je ne mange plus, je ne dors plus qu'à moitié, hanté par l'image de la silhouette d'Allan s'effaçant dans l'embrasure de la porte. Mon téléphone est le seul lien qui me rattache encore à la réalité, un objet devenu brûlant de tous les messages qu'il m'envoie.
Puis, le soir tombe, lourd de menaces et de regrets. Une notification fait vibrer la table basse. C'est le dernier message d'Allan.
« Nicolas... Je ne peux plus supporter ce silence. Il me tue plus sûrement que n'importe quoi d'autre. Je suis chez Marc, mon vieil ami de la faculté, celui dont je t'avais parlé. Il m'héberge pour l'instant au 12 rue des Glycines. Je t'attendrai demain, à 14h. Si tu ne viens pas, je comprendrai. Je comprendrai que le monstre a définitivement effacé l'homme. Je t'aime. Pour toujours. »
La nuit qui suit est un calvaire. Je tourne en rond dans l'appartement, chaque pas sur le parquet me rappelant les exercices de rééducation qu'il me faisait faire, ses mains fermes soutenant mes hanches, ses encouragements murmurés à mon oreille.
10h du matin. Je regarde l'horloge. Je me dis que je ne peux pas y aller. Aller le voir, c'est cautionner le mensonge, c'est embrasser mon bourreau. 12h. Je m'habille mécaniquement, puis je me rassoie. La colère lutte contre un besoin viscéral de voir son visage, de sentir sa présence une dernière fois, même pour lui dire que je le hais. 14h. L'heure fatidique. Je suis toujours chez moi, prostré sur mon lit, les yeux fixés sur le plafond. Je me dis que c'est fini, que le rendez-vous est manqué.
Mais à 14h15, une pulsion irrépressible me soulève. Je ne peux pas le laisser partir sans un dernier regard. Je saisis mes clés, dévale les escaliers et me précipite dans un taxi. Mon cœur cogne contre mes côtes avec une violence inouïe.
Arrivé au 12 rue des Glycines, il est 14h45. J'ai trois quarts d'heure de retard. Je gravis les marches quatre à quatre, le souffle court. Je sonne à la porte, fébrile. Un homme aux traits fatigués, Marc sans doute, m'ouvre. Son regard est empreint d'une tristesse infinie quand il croise le mien.
— Vous êtes Nicolas ? me demande-t-il doucement.
— Oui... Je cherche Allan. Est-ce qu'il est encore là ? Je suis en retard, je sais, mais...
Marc soupire et s'efface pour me laisser entrer. L'appartement est sombre, imprégné d'une odeur de tabac froid.
— Il vous a attendu, Nicolas. Il est resté assis devant la fenêtre, sans bouger, jusqu'à 14h30 précises. Il n'a pas dit un mot. Puis il s'est levé, il a pris son manteau et il est parti. Il m'a chargé de vous remettre ceci.
Il me tend une enveloppe blanche, légèrement froissée. Mes mains tremblent au point que je manque de la déchirer en l'ouvrant. Je m'assois sur une chaise, le monde vacillant autour de moi, et je commence à lire.
« Mon Nicolas,
Si tu lis ces lignes, c'est que tu n'es pas venu, ou que tu es arrivé trop tard. Ne t'en veux pas. C’est le contraire qui m’aurait étonné. Comment pourrais-tu regarder encore l’homme qui a brisé ta vie par une nuit d’ivresse et de lâcheté ?
Depuis que j'ai quitté le duplex, je marche dans les rues sans but, et partout, je vois ton visage. Je vois l'éclat de tes yeux quand tu cuisines, je sens la douceur de ta peau sous mes doigts, et j'entends ton rire qui était devenu ma seule raison de respirer. Je t'ai aimé, Nicolas. Je t'ai aimé avec une ferveur qui frisait la folie, car cet amour était ma seule rédemption, mon seul moyen de ne pas sombrer totalement dans l'horreur de ce que j'avais fait.
Je t'ai rendu tes jambes, mais je n'ai jamais pu te rendre ton insouciance. J'ai bâti notre bonheur sur un champ de ruines, pensant que le silence pourrait protéger ce que nous avions de plus précieux. Mais le silence est un poison. Je réalise aujourd'hui que je ne peux plus vivre ainsi, en sachant que tu me regardes avec horreur, que tu me vois comme le monstre du trottoir.
Je ne peux plus supporter le poids de ton mépris, car il est le reflet exact du mépris que j'ai pour moi-même. Alors, je pars. Non pas pour m'enfuir cette fois, mais pour faire ce que j'aurais dû faire dès la première seconde : assumer. Au moment où tu liras cette lettre, je serai au commissariat de police de ton quartier. Je vais tout leur dire. L'ivresse, l'accident, le délit de fuite, la dissimulation.
Je vais accepter la prison, Nicolas. Je vais accepter l'ombre, car elle ne sera jamais aussi noire que l'absence de ton amour. C'est mon dernier acte de soignant : t'enlever le fardeau de la délation, te libérer de ce secret que je t'ai imposé. Sois heureux, mon bel amour. Marche loin, marche vite, et ne te retourne plus. Oublie le kiné, oublie l'homme du restaurant, ne garde de moi que le souvenir d'un rêve qui a mal tourné.
Je t'aime plus que ma propre liberté.
Allan. »
La lettre glisse de mes doigts et tombe sur le parquet. Je reste là, la bouche ouverte, incapable de formuler la moindre pensée. Puis, une première larme vient tacher le papier, suivie d'un torrent que je ne peux plus contenir.
Je me plie en deux, la poitrine déchirée par des sanglots convulsifs, des cris de douleur qui sortent du plus profond de mes entrailles. Je pleure sa noblesse désespérée, je pleure son crime, je pleure cet amour magnifique et monstrueux à la fois. Marc pose une main maladroite sur mon épaule, mais je ne le sens même pas.
Tout ce que je vois, c'est Allan, entrant dans ce commissariat froid, renonçant à tout pour une simple vérité, pour me libérer. Je réalise alors, dans un éclair de lucidité tragique, que malgré l'accident, malgré le mensonge, malgré l'horreur... je l'aime. Je l'aime d'un amour qui se moque de la justice et de la morale.
Je me lève brusquement, les yeux brouillés de larmes, et je me rue vers la porte. Je dois le rattraper. Je dois l'empêcher de se détruire, ou au moins, être là quand les menottes se refermeront. Je cours dans la rue, mes jambes me portant à une vitesse folle, ces jambes qu'il a soignées pour que je puisse, aujourd'hui, courir vers ma propre perte.
Je cours à perdre haleine. Mes poumons brûlent, l’air froid de l’hiver s’engouffre dans ma gorge comme des lames de rasoir, mais je ne m’arrête pas. Mes jambes, ces jambes qu’il a patiemment ramenées à la vie, répondent avec une vigueur ironique, me propulsant vers celui qui a choisi de s’enchaîner pour me libérer. Chaque foulée est un cri sourd, chaque battement de cœur répète son nom.
Quand je pousse la porte vitrée du commissariat, le vacarme de l'accueil me semble lointain, assourdi par le sang qui cogne contre mes tempes. Je le vois. Il est là, de dos, assis devant un bureau encombré de dossiers. Sa stature massive semble s'être affaissée, ses épaules sont voûtées comme sous le poids d'un monde trop lourd. Un policier tape nerveusement sur un clavier, le bruit sec des touches marquant la fin de sa liberté.
— Il a menti ! je hurle en m'avançant vers le bureau, ma voix se brisant dans le hall austère.
Le policier lève des yeux surpris, les sourcils froncés. Allan, lui, se fige. Il ne se retourne pas immédiatement, mais je vois son dos se contracter, comme s'il venait de recevoir une décharge électrique.
— Monsieur, vous ne pouvez pas entrer comme ça, commence l'officier.
— Écoutez-moi ! je continue, les larmes inondant mon visage, ignorant les regards des passants. Tout ce qu'il vous a dit... c'est faux. Il essaie de me protéger, il invente cette histoire d'accident parce qu'il se sent coupable d'une dispute que nous avons eue. Ce n'est pas lui ! Vous ne pouvez pas l'emmener !
Je m'approche d'Allan, mes mains cherchant désespérément à attraper son bras, à l'arracher à cette chaise, à ce destin. C'est alors qu'il se lève lentement et se tourne vers moi. Son visage est dévasté. Ses yeux, d'ordinaire si profonds et protecteurs, ne sont plus que deux abîmes de douleur et de détermination.
Il attrape mes poignets avec une douceur ferme, ses grandes mains m'immobilisant pour m'empêcher de sombrer dans l'hystérie.
— Arrête, Nicolas... s'il te plaît, arrête, murmure-t-il, sa voix vibrant d'une émotion contenue qui me transperce le cœur. Laisse-moi faire ça pour toi. Pour nous.
— Non, Allan... je t'en supplie, ne fais pas ça...
— C'est la seule façon, Nicolas. La seule façon pour que je puisse te regarder à nouveau, même dans mes souvenirs. Je t'ai volé ta vie une fois. Je ne te laisserai pas gâcher la suite pour me sauver. Vis, enfin. Vis à nouveau, pour de vrai cette fois. Sans le poids de mes mensonges.
Il me lâche et se tourne vers le policier, le visage de marbre. — Tout ce que je viens de signer est la vérité exacte, officier. Cet homme est la victime. Il est en état de choc. Poursuivons.
Je m'effondre sur le banc de bois froid du commissariat, le visage dans les mains, écoutant le cliquetis métallique des menottes qu'on lui passe. Ce son... ce petit bruit sec restera gravé dans ma mémoire comme le glas de notre bonheur.
Les semaines qui suivent sont un tunnel d'ombre. Le procès a lieu un matin pluvieux, dans une salle d'audience aux boiseries sombres qui semblent absorber tout espoir. Je suis là, au premier rang, les mains crispées sur mes genoux. Allan est dans le box des accusés. Il ne m'a pas regardé une seule fois. Il reste droit, digne, acceptant chaque mot du procureur comme un coup de fouet mérité.
On parle de l'alcool. On parle du délit de fuite. On parle de la manipulation psychologique consistant à s'introduire dans la vie de la victime. Chaque mot est une pierre supplémentaire sur son cercueil social. Quand vient mon tour de témoigner, je ne peux que parler de l'homme qui m'a soigné, de celui qui m'a porté quand je ne pouvais plus tenir debout, de l'amour qui a fleuri dans le terreau de la faute.
Le verdict tombe dans un silence de cathédrale. L'avocat général a été implacable, mais le juge a pris en compte la réparation active, les soins prodigués, et la reddition spontanée.
— Allan V. est condamné à deux ans d'emprisonnement, dont dix-huit mois avec sursis.
Six mois. Six mois de prison ferme. La sentence tombe comme un couperet. Dans la salle, un murmure s'élève. Pour certains, c'est trop peu. Pour moi, c'est une éternité.
Avant son transfert, on m'accorde dix minutes avec lui. Nous sommes séparés par une vitre épaisse, dans une pièce exiguë qui sent le désinfectant et le désespoir. Allan est en tenue de détenu, ses cheveux sont plus courts, ses traits plus creusés.
Je plaque ma main contre la vitre, espérant sentir la chaleur de la sienne. Il pose la sienne au même endroit, mais le verre reste froid, infranchissable.
— Six mois, Allan... je murmure, les larmes coulant sans fin. Je vais t'attendre. Je viendrai tous les jours. Je t'écrirai. On reconstruira tout, je te le promets...
Il secoue la tête lentement, un sourire d'une tristesse infinie étirant ses lèvres.
— Non, Nicolas. S'il te plaît... ne viens pas.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Parce que si tu restes attaché à moi, tu resteras attaché à ton accident. Chaque fois que tu verras mon visage à travers cette vitre, tu verras cette voiture noire, tu entendras le choc sur le trottoir. Je ne veux pas être ton fardeau, Nicolas. Je veux que tu sortes de cette pièce, que tu retournes dans ta cuisine, que tu tombes amoureux d'un homme qui n'a pas de sang sur les mains.
— Je ne peux pas, Allan ! Je t'aime !
— Si, tu peux, dit-il, sa voix se brisant enfin. Fais-le pour moi. Si tu m'aimes vraiment, laisse-moi payer ma dette et disparais. Ne me regarde pas sombrer ici. Je veux que la dernière image que j'ai de toi soit celle d'un homme debout, libre, marchant vers son avenir.
Un garde s'approche pour lui signifier que c'est fini. Allan se lève. Il plaque son front contre la vitre, fermant les yeux. Je fais de même, nos deux visages séparés par quelques centimètres de verre blindé.
— Adieu, mon petit chef, souffle-t-il si bas que je devine ses paroles plus que je ne les entends.
Il se détourne et s'enfonce dans le couloir sombre, suivi par le garde. Je reste seul dans le parloir, mes deux mains contre la vitre, hurlant son nom dans un silence qui ne me répondra plus. Mes jambes me portent encore, oui, mais aujourd'hui, j'aurais préféré qu'elles se brisent à nouveau plutôt que de devoir m'éloigner de lui.
Je sors de la prison, le ciel est bas et gris. Je commence à marcher, un pas après l'autre, sur ce trottoir qui a tout pris et qui m'a tout donné. Je marche vers une vie qu'il m'a offerte au prix de la sienne, le cœur en miettes, mais debout. Pour lui.
Fin du chapitre 6.
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Les avis des lecteurs
La justice, bien sûr impartiale, dans ce qu'elle a de plus cruel, de plus sinistre... :'/
