Le trou noir (5)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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Le trou noir (5)
Chapitre 5
Les mois défilent comme du sable fin entre mes doigts. Quatre mois de cohabitation intense transforment le duplex en un cocon où chaque objet, chaque odeur, raconte l'histoire de notre fusion. Ma jambe est devenue une alliée fidèle ; je retrouve une motricité que les médecins qualifiaient encore récemment de « miraculeuse ». Je cours désormais le matin, je porte des caisses de vin lourdes en cuisine, je revis. J'ai repris la direction complète de mon restaurant, retrouvant avec une joie presque enfantine l'adrénaline des coups de feu, le tintement des couverts et le crépitement des poêles sous la hotte.
Pourtant, une ombre persiste, une zone de non-droit qu'Allan protège avec une ténacité qui m'inquiète de plus en plus, comme un secret de famille dont on n'oserait pas briser le sceau.
Depuis deux mois, la situation devient insupportable. À chaque fois que je supplie Allan de venir s'asseoir à ma table, de partager un verre avec mon équipe après le service, ou simplement de découvrir ce lieu qui représente toute mon âme, il oppose une fin de non-recevoir polie mais glaciale. Ses excuses sont devenues un catalogue de prétextes usés, presque ridicules à force de répétition : une fatigue soudaine, un dossier administratif urgent à boucler à la clinique, ou ce fameux « je suis mal garé, je t'attends dans la voiture, ne traîne pas ».
— Ça suffit, Allan ! je lui lance un soir, alors que je monte dans l'habitacle où il m'attend, moteur tournant et regard fuyant vers le pare-brise. Je ne suis pas un client que tu raccompagnes à la fin de ta course. C'est mon établissement. C'est ma passion. Si tu m'aimes, tu entres. Juste une fois, pour me montrer que tu respectes ce que je suis.
Il garde le silence, les mains crispées sur le cuir du volant au point de faire blanchir ses articulations. Les mâchoires sont serrées, faisant saillir les muscles puissants de son cou. Pendant les deux jours qui suivent, j'applique la loi du silence. Une guerre froide s'installe dans le duplex. Je prépare mon café le matin sans lui en proposer, je dîne seul au comptoir de la cuisine, je me couche tôt en lui tournant le dos, refusant ses mains qui cherchent désespérément ma peau dans l'obscurité. C'est une torture, car chaque pore de mon corps réclame son contact, mais ma fierté et mon besoin de vérité tiennent bon.
Le deuxième soir, il craque enfin. Il entre dans la chambre alors que je fais semblant de lire, s'assoit lourdement sur le rebord du matelas et pose sa tête dans ses mains, les épaules voûtées. — D'accord, Nicolas. Tu as gagné. Je ne sais pas pourquoi l'idée de franchir ce seuil m'angoisse autant, mais si c'est le prix pour que tu cesses de me traiter comme un étranger, je viendrai demain soir.
Le lendemain, l'ambiance au restaurant est électrique. J'ai dressé la plus belle table, celle en alcôve qui surplombe le ballet de la cuisine, ornée de bougies et de fleurs fraîches. Quand Allan franchit enfin la porte, je vois ses épaules se tendre massivement sous sa veste. Ses yeux scrutent nerveusement chaque recoin de la salle, de la verrière jusqu'au fond du bar, comme s'il cherchait une issue de secours. Mais dès que Sophie s'approche pour l'accueillir avec son naturel habituel et un grand sourire, il se détend par la force des choses, forçant un rire poli.
La soirée est mémorable. Allan se montre brillant, charmeur, presque trop investi pour être honnête. Il discute de cépages avec le sommelier, plaisante avec les serveurs et dévore mon menu dégustation avec une sensualité qui me fait rougir devant ma propre brigade. On boit, on rit aux éclats, on trinque à notre avenir. Pour la première fois, mes deux mondes se rejoignent enfin. Allan semble avoir exorcisé ses démons, et je me sens enfin complet, fier de l'homme à mon bras.
En rentrant au duplex, la tension accumulée pendant ces quarante-huit heures de silence et l'euphorie du vin explosent littéralement. À peine la porte refermée, Allan m'attrape par la taille, m'écrasant contre le bois froid de l'entrée avec une force qui me coupe le souffle.
— Plus jamais ça, Nicolas... Plus jamais tu ne m'imposes ce silence, souffle-t-il contre mes lèvres.
Ses mains, larges et impatientes, s'engouffrent sous mon pull, remontant le long de mon dos avec une possession farouche. Il me soulève, mes jambes s'accrochant instinctivement à son bassin, et m'emporte vers la chambre dans un tumulte de baisers féroces. Une fois nus sur le lit, sous la lumière argentée de la lune qui filtre à travers les stores, sa virilité imposante se dresse, magnifique et fière, témoignant d'un désir que le conflit n'a fait qu'attiser au point de rupture.
Il se place à genoux entre mes jambes écartées, ses mains massant mes cuisses avec une puissance qui me fait gémir de plaisir. Sa langue descend lentement, explorant mon ventre, s'attardant sur l'intérieur de mes genoux, remontant vers mon intimité avec une précision de prédateur affamé. Quand il m'ouvre avec ses doigts, je sens mon corps se liquéfier, mon esprit ne réclame plus que lui.
Il pénètre en moi d'un coup sec, profond, me remplissant d'une chaleur irradiante qui semble atteindre mon cœur. Le rythme qu'il impose est sauvage, une cadence de possession absolue qui fait grincer le cadre du lit. À chaque va-et-vient profond, sa queue géante vient heurter ma prostate, déclenchant des décharges électriques qui me font perdre tout sens des réalités.
— Dis que tu es à moi, grogne-t-il, son souffle brûlant ma peau.
— À toi... je suis tout à toi...
Nous jouissons ensemble dans une explosion de spasmes synchronisés, alors que son jet brûlant m'envahit, marquant la fin de notre discorde. Nous nous endormons soudés, baignant dans l'illusion d'une harmonie enfin totale.
IV. Le choc du réveil
Le lendemain, le service de midi touche à sa fin. Je suis en train de nettoyer mon plan de travail, l'esprit encore embrumé par les souvenirs de notre nuit, quand Sophie s'approche. Elle est livide, ses mains tremblent si fort qu'elle doit s'appuyer contre le comptoir en marbre pour ne pas flancher.
— Nicolas, il faut qu'on parle. En réserve. Tout de suite. C'est grave.
Je pose mon couteau, le cœur soudain lourd d'un mauvais pressentiment. Une fois la porte de la réserve refermée, Sophie se tourne vers moi, le regard hanté par une certitude terrifiante.
— Hier soir... je n'ai pas arrêté de l'observer, Nicolas. Sa voix, sa stature, et surtout cette façon qu'il a de se mordre la lèvre inférieure quand il est contrarié ou qu'il attend quelque chose... Je viens enfin de comprendre où j'ai déjà vu Allan. Et ce n'est pas dans un cabinet de kiné.
— Qu'est-ce que tu racontes, Sophie ? Tu me fais peur, là.
— La nuit de l'accident, Nicolas. Juste avant que tu ne sortes. Tu te souviens de cette table de quatre ? Ces types qui avaient trop bu, qui devenaient bruyants et agressifs ? Tu te souviens de celui qui menait le groupe, celui à qui tu as demandé de quitter les lieux parce qu'il manquait de respect à la serveuse ?
Le souvenir me revient comme une rafale de vent glacé. Une silhouette massive assise au fond, une voix rauque qui refusait de partir. L'altercation avait été brève mais d'une violence verbale inouïe. L'homme s'était levé brusquement. Dans un geste de rage pure, il avait balayé tout ce qu'il y avait sur la table d'un revers de bras : les verres, les bouteilles de vin entamées, les assiettes, tout s'était fracassé au sol dans un vacarme de cristal brisé avant qu'il ne sorte en trombe.
— Cet homme, Nicolas, c'était lui. C'était Allan. J'en suis certaine à deux mille pour cent maintenant que je l'ai vu bouger dans la salle hier soir. C'est l'homme qui a renversé toute cette table dans sa colère, celui avec qui tu t'es confronté quelques minutes seulement avant que tu ne te fasses faucher sur le trottoir.
Le monde semble s'effondrer autour de moi. L'image d'Allan, mon amant, mon sauveur, se superpose soudain à celle de cet inconnu ivre de rage, détruisant tout sur son passage.
— Mais... pourquoi il serait revenu dans ma vie ? je balbutie, le sang quittant mon visage.
— Je ne sais pas, murmure Sophie, les yeux remplis de larmes. Mais s'il était dans cet état de fureur... s'il venait d'être humilié par toi devant ses amis... qui nous dit qu'il n'est pas monté dans sa voiture pour t'attendre dans l'obscurité de la rue ?
À cet instant, mon portable vibre sur le plan de travail. Un message d'Allan : « Je viens de finir ma garde. Je passe te chercher dans dix minutes. Hâte de te retrouver, mon amour. »
Je fixe l'écran, le sang glacé dans mes veines. Mon sauveur n'est peut-être que mon bourreau
Le message d'Allan brille encore sur l'écran de mon téléphone, mais les mots « mon amour » me semblent soudain écrits dans une langue étrangère, presque menaçante. Je range mon tablier avec des gestes mécaniques, mes doigts engourdis par un froid qui ne vient pas de la chambre froide. Sophie me regarde, le visage déformé par l'inquiétude, mais je lui fais signe de se taire. Je ne peux pas craquer ici. Pas devant elle. Pas avant d'être certain.
Je sors sur le trottoir. L'air frais me frappe de plein fouet, mais il ne parvient pas à dissiper le brouillard toxique qui s'installe dans mon esprit. La berline d'Allan est là, garée exactement à l'endroit où j'ai été percuté il y a des mois. Le moteur ronronne doucement, une vibration sourde qui semble résonner jusque dans mes os.
Je monte dans la voiture. L'odeur de cèdre et de cuir, qui m'apaise tant d'ordinaire, m'oppresse aujourd'hui jusqu'à la nausée. Allan tourne la tête vers moi, un sourire tendre aux lèvres, et s'approche pour m'embrasser. Je me force à ne pas reculer, laissant ses lèvres effleurer les miennes, mais je sens mon corps se transformer en un bloc de glace.
— Sacrée journée ? me demande-t-il en posant sa main sur ma cuisse, là où la cicatrice est la plus profonde. Tu as l'air ailleurs, Nicolas. Tu es encore dans tes fourneaux ?
— Oui... le service a été intense, je réponds d'une voix que je tente de stabiliser, chaque mot pesant une tonne. On rentre ? J'ai besoin de me poser.
Il démarre. Je fixe son profil à la lueur des lampadaires qui défilent sur son visage comme des flashs d'interrogatoire. Je cherche l'homme de la réserve, celui qui a balayé la table dans un accès de rage, sous les traits du kinésithérapeute attentif. Ses mains, si précises lorsqu'elles massent ma jambe, ont-elles serré ce même volant avec la rage au ventre le soir de l'accident ?
Profitant qu'il s'arrête à un feu rouge, je feins de chercher un câble pour mon téléphone. Mes mains glissent nerveusement dans le vide-poches central, puis vers la boîte à gants que j'ouvre d'un coup sec. Je fouille fébrilement entre les manuels d'entretien et les constats vierges. Rien. Pas un reçu de garage, pas une trace de réparation ancienne, pas un papier compromettant. Je referme tout brusquement quand il pose son regard sur moi.
— Tu cherches quelque chose de spécial ? son ton est resté calme, mais une lueur de vigilance s'est allumée dans ses yeux sombres.
— Non... mon chargeur. Je ne le trouve plus.
— Il doit être à l'appartement, répond-il laconiquement en redémarrant.
Une fois au duplex, le silence est encore plus lourd qu'à l'extérieur. Allan enlève sa veste, la jette sur le fauteuil et se dirige vers la cuisine pour nous servir un verre. Je l'observe de dos, ses larges épaules remplissant l'espace, sa carrure imposante qui m'a toujours rassuré et qui me terrifie soudain. Je revois la scène décrite par Sophie : le revers de bras brutal, la vaisselle qui vole, l'humiliation devant ses amis. Tout en lui respire la force, une force qu'il a mise au service de ma guérison, mais qui peut devenir destructrice en un instant.
Je m'approche discrètement de sa veste restée sur le fauteuil alors qu'il me tourne le dos. Mes doigts s'enfoncent dans les poches, tâtant la doublure, cherchant désespérément un indice, un vieux ticket, n'importe quoi. Rien. Les poches sont vides, désespérément nettes.
Il s'approche de moi avec deux verres de vin. Il réduit l'espace entre nous, son corps massif m'acculant contre l'îlot central de la cuisine.
— Tu es bizarre, Nicolas. Tu ne m'as pas dit un mot depuis la voiture. Qu'est-ce que Sophie t'a raconté pour te mettre dans cet état ?
— Rien... on a juste parlé de la reprise, du fait que je suis enfin sur pied, je mens, le cœur battant à une vitesse folle.
Il pose les verres sans me lâcher du regard. Il plaque ses mains de chaque côté de mes hanches, me verrouillant contre le comptoir. Sa proximité est électrique. Malgré la terreur et le doute, mon corps trahit ma volonté : le désir pour lui est une drogue dont je ne suis pas encore sevré.
— Le passé n'existe plus, murmure-t-il en plongeant son visage dans mon cou. Il n'y a que nous deux ici. Maintenant.
Il commence à m'embrasser avec une ferveur qui ressemble à une tentative désespérée de m'étouffer. Ses mains descendent vers mes fesses, me soulevant pour m'asseoir sur le granit froid du comptoir. Il écarte mes jambes avec une autorité sans appel et s'immisce entre elles. Sa queue est déjà dressée, dure et pulsante contre mon ventre, réclamant sa place avec une arrogance magnifique.
Il me déshabille avec une urgence fébrile, ses mains ne quittant jamais ma peau, comme s'il craignait que je m'évapore si le contact s'interrompait. Lorsqu'il me pénètre, c'est d'un coup sec, profond, un assaut qui me fait cambrer le dos et lâcher un cri qui se perd dans sa bouche. Sa queue imposante me remplit, me comble jusqu'à la douleur, provoquant des vagues de plaisir qui luttent avec mes soupçons.
Le rythme est sauvage, une cadence de possession absolue qui semble vouloir marquer mon corps pour toujours. À chaque coup de rein, je sens sa puissance, cette virilité qui m'a reconstruit et qui, peut-être, m'a brisé auparavant. Je m'accroche à ses épaules musclées, mes ongles s'enfonçant dans sa peau, cherchant une vérité que ses mots ne me donnent pas.
— Tu es à moi, Nicolas, grogne-t-il dans mon oreille alors qu'il accélère la cadence. Dis-le. Dis que tu m'appartiens.
— Je... je suis à toi, je souffle, alors que l'orgasme me submerge, une décharge électrique dévastatrice qui me laisse pantelant, les yeux noyés de larmes.
Une fois l'étreinte terminée, Allan m'emporte jusqu'au lit et s'endort presque aussitôt, épuisé par sa garde et notre ébat. Je reste éveillé, immobile sous la couette, écoutant sa respiration régulière.
Je n'ai rien trouvé. Ni dans la voiture, ni dans sa veste. Aucune preuve matérielle pour étayer les souvenirs de Sophie. Mais le malaise est là, ancré au plus profond de mes entrailles. Pourquoi cet homme si calme, si dévoué, aurait-il tout brisé dans mon restaurant ce soir-là ? Et s'il n'y a aucune preuve de l'accident, est-ce parce qu'il est innocent, ou parce qu'il a été assez méticuleux pour tout effacer avant de m'approcher ?
Je regarde son visage apaisé dans la pénombre. Je l'aime, mais j'ai l'impression de dormir à côté d'un étranger dont j'ai moi-même dessiné les traits.
La nuit n'est qu'une longue agonie silencieuse. Je reste immobile dans l'obscurité, pétrifié par les révélations de Sophie. Le corps d’Allan, chaud et pesant contre le mien, me semble soudain être celui d'un étranger. Chaque battement de son cœur contre mon dos résonne comme un compte à rebours. Le jour finit par se lever, une lumière grise et froide qui s'insinue à travers les stores, marquant l'heure du jugement dernier.
Le rituel du matin commence dans une lourdeur insupportable. Allan se lève le premier, comme à son habitude. J'entends le bruit de la douche, le sifflement de la bouilloire, puis le parfum du café qui envahit l'appartement, une odeur qui me donne aujourd'hui la nausée. Je me force à sortir du lit, mon corps me semblant peser une tonne, ma jambe autrefois brisée lançant quelques rappels sourds, comme pour me remémorer l'origine de tout ceci.
Quand j'entre dans la cuisine, il est là, debout devant la baie vitrée, une tasse à la main. Il porte son t-shirt gris qui souligne sa carrure, cette force qui m'a tant rassuré et qui me glace désormais le sang.
— Bien dormi, mon cœur ? me demande-t-il d'une voix douce, se tournant vers moi avec ce sourire qui, hier encore, était mon seul horizon.
Je ne réponds pas. Je m'assois à la table, les mains jointes, fixant le bois du plateau. Le silence s'étire, devient épais, irrespirable. Allan pose sa tasse, son sourire s'effaçant lentement pour laisser place à une inquiétude sincère, presque animale.
— Nicolas ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es livide.
— Sophie s’est souvenue, Allan, je lâche enfin. Sa voix est un fil tendu prêt à rompre. Elle s’est souvenue de l’homme qui a balayé la table du restaurant ce soir-là. Elle s’est souvenue de ta rage, de l'alcool, du fracas du verre. Elle s’est souvenue de toi.
Le silence qui suit est assourdissant. Allan se fige, comme si le temps venait de se pétrifier. Je vois le sang quitter son visage, ses mains se mettre à trembler. Il ne nie pas. Il ne cherche pas d'excuse. Il s'effondre sur la chaise en face de moi, le regard fuyant vers le sol, les épaules brisées sous le poids d'un secret trop lourd.
Soudain, le barrage cède. Les premières larmes coulent, lourdes, avant d'être suivies par des sanglots qui secouent toute sa masse musculaire. L'homme fort, le kiné infaillible, le soignant protecteur explose en mille morceaux devant moi.
— Je suis désolé, Nicolas... Mon Dieu, je suis tellement désolé, gémit-il en se prenant la tête entre les mains, ses doigts s'enfonçant dans ses cheveux.
— Dis-moi tout, Allan. Maintenant.
— J'étais ivre, commence-t-il entre deux étouffements. Mes amis m'avaient entraîné, j'avais passé une semaine de merde... Quand tu nous as mis dehors, j'ai vu rouge. Je suis monté dans ma voiture, mais j'étais tellement saoul que je ne pouvais même pas conduire. Je me suis endormi au volant, garé un peu plus loin dans la rue. Je suis resté là des heures, dans un demi-sommeil noir...
Il relève les yeux vers moi, ses iris noyés de larmes et de honte.
— Quand je me suis réveillé en sursaut, j'étais encore totalement imprégné d'alcool, désorienté. J'ai démarré en trombe, je voulais juste fuir cet endroit, fuir cette humiliation... Je n'ai pas vu que tu marchais là. Dans ma précipitation, dans mon brouillard, j'ai accéléré... et j'ai senti le choc. Ce bruit, Nicolas... ce bruit me hante toutes les nuits. J'ai paniqué. Je me suis enfui comme un lâche parce que je savais que j'étais positif, que j'allais tout perdre : ma carrière, ma vie.
Il s'approche, tombant à genoux à mes pieds sur le carrelage de la cuisine, ses mains cherchant les miennes que je retire brusquement. Il ne s'en offusque pas, restant prostré au sol, le front contre mes genoux.
— Les jours suivants, le remord m'a dévoré vivant. Quand j'ai appris ton identité, quand j'ai su que tu risquais de ne plus jamais marcher par ma faute, j'ai tout orchestré. J'ai falsifié des dossiers pour devenir ton kiné. Au début, ce n'était que de la culpabilité pure. Je voulais te rendre tes jambes, puis disparaître de ta vie à jamais.
Il lève vers moi un visage défiguré par le chagrin.
— Mais en te soignant, Nicolas... en passant ces heures, ces semaines à toucher ta peau, à admirer ton courage immense, à voir ta force malgré la douleur que j'avais causée... je suis tombé amoureux. J'ai appris à te connaître plus intimement que quiconque. J'ai découvert l'homme derrière le chef, et j'ai commencé à t'aimer plus que ma propre vie. Je voulais te dire la vérité mille fois, mais à chaque fois que je voyais ton sourire, j'avais peur que tu me regardes comme un monstre. Je préférais vivre dans ce mensonge et te donner tout l'amour possible pour compenser l'horreur que je t'avais fait subir.
— Tu m'as trompé chaque seconde, Allan. Chaque caresse, chaque fois que tu me faisais l'amour, tu savais que tu étais celui qui m'avait brisé sur ce trottoir.
— Oui ! et c'était ma punition et mon paradis ! crie-t-il, désespéré. Je t'aime plus que tout au monde. Chaque baiser était une demande de pardon muette. Je t'ai réparé parce que je ne pouvais pas supporter l'idée de t'avoir gâché la vie, mais je suis resté parce que je ne peux plus respirer sans toi.
Je me lève, le cœur vidé de toute émotion. La haine est là, mais elle est étouffée par une immense déception. La confiance, ce socle sur lequel nous avions bâti notre duplex, vient de s'effondrer dans un fracas de verre brisé, tout comme la table qu'il avait renversée.
— Tu dois partir, Allan.
— Nicolas, je t'en supplie... punis-moi, dénonce-moi, fais ce que tu veux, mais ne me chasse pas...
— Pars, Allan. Maintenant. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne sais pas si je peux pardonner l'homme qui m'a renversé, et encore moins celui qui m'a menti pendant des mois en me regardant dans les yeux.
Il se relève lentement, ses mouvements sont saccadés, comme s'il avait vieilli de vingt ans en dix minutes. Il rassemble quelques affaires dans un sac, le visage vide de toute expression. Avant de franchir la porte du duplex, il s'arrête et pose sa main sur la poignée, sans se retourner.
— Je t'ai aimé avec chaque fibre de mon être, Nicolas. Même si c'était mal. Même si c'était une erreur. Je t'ai rendu tes jambes... j'espère qu'un jour elles te porteront assez loin pour oublier que c'est moi qui te les ai prises.
La porte se referme. Le silence retombe sur l'appartement, un silence de mort. Je reste seul au milieu de la cuisine, debout sur mes deux jambes que je dois à mon bourreau, ne sachant plus si je dois pleurer de douleur ou hurler de rage.
Fin du chapitre 5.
Les mois défilent comme du sable fin entre mes doigts. Quatre mois de cohabitation intense transforment le duplex en un cocon où chaque objet, chaque odeur, raconte l'histoire de notre fusion. Ma jambe est devenue une alliée fidèle ; je retrouve une motricité que les médecins qualifiaient encore récemment de « miraculeuse ». Je cours désormais le matin, je porte des caisses de vin lourdes en cuisine, je revis. J'ai repris la direction complète de mon restaurant, retrouvant avec une joie presque enfantine l'adrénaline des coups de feu, le tintement des couverts et le crépitement des poêles sous la hotte.
Pourtant, une ombre persiste, une zone de non-droit qu'Allan protège avec une ténacité qui m'inquiète de plus en plus, comme un secret de famille dont on n'oserait pas briser le sceau.
Depuis deux mois, la situation devient insupportable. À chaque fois que je supplie Allan de venir s'asseoir à ma table, de partager un verre avec mon équipe après le service, ou simplement de découvrir ce lieu qui représente toute mon âme, il oppose une fin de non-recevoir polie mais glaciale. Ses excuses sont devenues un catalogue de prétextes usés, presque ridicules à force de répétition : une fatigue soudaine, un dossier administratif urgent à boucler à la clinique, ou ce fameux « je suis mal garé, je t'attends dans la voiture, ne traîne pas ».
— Ça suffit, Allan ! je lui lance un soir, alors que je monte dans l'habitacle où il m'attend, moteur tournant et regard fuyant vers le pare-brise. Je ne suis pas un client que tu raccompagnes à la fin de ta course. C'est mon établissement. C'est ma passion. Si tu m'aimes, tu entres. Juste une fois, pour me montrer que tu respectes ce que je suis.
Il garde le silence, les mains crispées sur le cuir du volant au point de faire blanchir ses articulations. Les mâchoires sont serrées, faisant saillir les muscles puissants de son cou. Pendant les deux jours qui suivent, j'applique la loi du silence. Une guerre froide s'installe dans le duplex. Je prépare mon café le matin sans lui en proposer, je dîne seul au comptoir de la cuisine, je me couche tôt en lui tournant le dos, refusant ses mains qui cherchent désespérément ma peau dans l'obscurité. C'est une torture, car chaque pore de mon corps réclame son contact, mais ma fierté et mon besoin de vérité tiennent bon.
Le deuxième soir, il craque enfin. Il entre dans la chambre alors que je fais semblant de lire, s'assoit lourdement sur le rebord du matelas et pose sa tête dans ses mains, les épaules voûtées. — D'accord, Nicolas. Tu as gagné. Je ne sais pas pourquoi l'idée de franchir ce seuil m'angoisse autant, mais si c'est le prix pour que tu cesses de me traiter comme un étranger, je viendrai demain soir.
Le lendemain, l'ambiance au restaurant est électrique. J'ai dressé la plus belle table, celle en alcôve qui surplombe le ballet de la cuisine, ornée de bougies et de fleurs fraîches. Quand Allan franchit enfin la porte, je vois ses épaules se tendre massivement sous sa veste. Ses yeux scrutent nerveusement chaque recoin de la salle, de la verrière jusqu'au fond du bar, comme s'il cherchait une issue de secours. Mais dès que Sophie s'approche pour l'accueillir avec son naturel habituel et un grand sourire, il se détend par la force des choses, forçant un rire poli.
La soirée est mémorable. Allan se montre brillant, charmeur, presque trop investi pour être honnête. Il discute de cépages avec le sommelier, plaisante avec les serveurs et dévore mon menu dégustation avec une sensualité qui me fait rougir devant ma propre brigade. On boit, on rit aux éclats, on trinque à notre avenir. Pour la première fois, mes deux mondes se rejoignent enfin. Allan semble avoir exorcisé ses démons, et je me sens enfin complet, fier de l'homme à mon bras.
En rentrant au duplex, la tension accumulée pendant ces quarante-huit heures de silence et l'euphorie du vin explosent littéralement. À peine la porte refermée, Allan m'attrape par la taille, m'écrasant contre le bois froid de l'entrée avec une force qui me coupe le souffle.
— Plus jamais ça, Nicolas... Plus jamais tu ne m'imposes ce silence, souffle-t-il contre mes lèvres.
Ses mains, larges et impatientes, s'engouffrent sous mon pull, remontant le long de mon dos avec une possession farouche. Il me soulève, mes jambes s'accrochant instinctivement à son bassin, et m'emporte vers la chambre dans un tumulte de baisers féroces. Une fois nus sur le lit, sous la lumière argentée de la lune qui filtre à travers les stores, sa virilité imposante se dresse, magnifique et fière, témoignant d'un désir que le conflit n'a fait qu'attiser au point de rupture.
Il se place à genoux entre mes jambes écartées, ses mains massant mes cuisses avec une puissance qui me fait gémir de plaisir. Sa langue descend lentement, explorant mon ventre, s'attardant sur l'intérieur de mes genoux, remontant vers mon intimité avec une précision de prédateur affamé. Quand il m'ouvre avec ses doigts, je sens mon corps se liquéfier, mon esprit ne réclame plus que lui.
Il pénètre en moi d'un coup sec, profond, me remplissant d'une chaleur irradiante qui semble atteindre mon cœur. Le rythme qu'il impose est sauvage, une cadence de possession absolue qui fait grincer le cadre du lit. À chaque va-et-vient profond, sa queue géante vient heurter ma prostate, déclenchant des décharges électriques qui me font perdre tout sens des réalités.
— Dis que tu es à moi, grogne-t-il, son souffle brûlant ma peau.
— À toi... je suis tout à toi...
Nous jouissons ensemble dans une explosion de spasmes synchronisés, alors que son jet brûlant m'envahit, marquant la fin de notre discorde. Nous nous endormons soudés, baignant dans l'illusion d'une harmonie enfin totale.
IV. Le choc du réveil
Le lendemain, le service de midi touche à sa fin. Je suis en train de nettoyer mon plan de travail, l'esprit encore embrumé par les souvenirs de notre nuit, quand Sophie s'approche. Elle est livide, ses mains tremblent si fort qu'elle doit s'appuyer contre le comptoir en marbre pour ne pas flancher.
— Nicolas, il faut qu'on parle. En réserve. Tout de suite. C'est grave.
Je pose mon couteau, le cœur soudain lourd d'un mauvais pressentiment. Une fois la porte de la réserve refermée, Sophie se tourne vers moi, le regard hanté par une certitude terrifiante.
— Hier soir... je n'ai pas arrêté de l'observer, Nicolas. Sa voix, sa stature, et surtout cette façon qu'il a de se mordre la lèvre inférieure quand il est contrarié ou qu'il attend quelque chose... Je viens enfin de comprendre où j'ai déjà vu Allan. Et ce n'est pas dans un cabinet de kiné.
— Qu'est-ce que tu racontes, Sophie ? Tu me fais peur, là.
— La nuit de l'accident, Nicolas. Juste avant que tu ne sortes. Tu te souviens de cette table de quatre ? Ces types qui avaient trop bu, qui devenaient bruyants et agressifs ? Tu te souviens de celui qui menait le groupe, celui à qui tu as demandé de quitter les lieux parce qu'il manquait de respect à la serveuse ?
Le souvenir me revient comme une rafale de vent glacé. Une silhouette massive assise au fond, une voix rauque qui refusait de partir. L'altercation avait été brève mais d'une violence verbale inouïe. L'homme s'était levé brusquement. Dans un geste de rage pure, il avait balayé tout ce qu'il y avait sur la table d'un revers de bras : les verres, les bouteilles de vin entamées, les assiettes, tout s'était fracassé au sol dans un vacarme de cristal brisé avant qu'il ne sorte en trombe.
— Cet homme, Nicolas, c'était lui. C'était Allan. J'en suis certaine à deux mille pour cent maintenant que je l'ai vu bouger dans la salle hier soir. C'est l'homme qui a renversé toute cette table dans sa colère, celui avec qui tu t'es confronté quelques minutes seulement avant que tu ne te fasses faucher sur le trottoir.
Le monde semble s'effondrer autour de moi. L'image d'Allan, mon amant, mon sauveur, se superpose soudain à celle de cet inconnu ivre de rage, détruisant tout sur son passage.
— Mais... pourquoi il serait revenu dans ma vie ? je balbutie, le sang quittant mon visage.
— Je ne sais pas, murmure Sophie, les yeux remplis de larmes. Mais s'il était dans cet état de fureur... s'il venait d'être humilié par toi devant ses amis... qui nous dit qu'il n'est pas monté dans sa voiture pour t'attendre dans l'obscurité de la rue ?
À cet instant, mon portable vibre sur le plan de travail. Un message d'Allan : « Je viens de finir ma garde. Je passe te chercher dans dix minutes. Hâte de te retrouver, mon amour. »
Je fixe l'écran, le sang glacé dans mes veines. Mon sauveur n'est peut-être que mon bourreau
Le message d'Allan brille encore sur l'écran de mon téléphone, mais les mots « mon amour » me semblent soudain écrits dans une langue étrangère, presque menaçante. Je range mon tablier avec des gestes mécaniques, mes doigts engourdis par un froid qui ne vient pas de la chambre froide. Sophie me regarde, le visage déformé par l'inquiétude, mais je lui fais signe de se taire. Je ne peux pas craquer ici. Pas devant elle. Pas avant d'être certain.
Je sors sur le trottoir. L'air frais me frappe de plein fouet, mais il ne parvient pas à dissiper le brouillard toxique qui s'installe dans mon esprit. La berline d'Allan est là, garée exactement à l'endroit où j'ai été percuté il y a des mois. Le moteur ronronne doucement, une vibration sourde qui semble résonner jusque dans mes os.
Je monte dans la voiture. L'odeur de cèdre et de cuir, qui m'apaise tant d'ordinaire, m'oppresse aujourd'hui jusqu'à la nausée. Allan tourne la tête vers moi, un sourire tendre aux lèvres, et s'approche pour m'embrasser. Je me force à ne pas reculer, laissant ses lèvres effleurer les miennes, mais je sens mon corps se transformer en un bloc de glace.
— Sacrée journée ? me demande-t-il en posant sa main sur ma cuisse, là où la cicatrice est la plus profonde. Tu as l'air ailleurs, Nicolas. Tu es encore dans tes fourneaux ?
— Oui... le service a été intense, je réponds d'une voix que je tente de stabiliser, chaque mot pesant une tonne. On rentre ? J'ai besoin de me poser.
Il démarre. Je fixe son profil à la lueur des lampadaires qui défilent sur son visage comme des flashs d'interrogatoire. Je cherche l'homme de la réserve, celui qui a balayé la table dans un accès de rage, sous les traits du kinésithérapeute attentif. Ses mains, si précises lorsqu'elles massent ma jambe, ont-elles serré ce même volant avec la rage au ventre le soir de l'accident ?
Profitant qu'il s'arrête à un feu rouge, je feins de chercher un câble pour mon téléphone. Mes mains glissent nerveusement dans le vide-poches central, puis vers la boîte à gants que j'ouvre d'un coup sec. Je fouille fébrilement entre les manuels d'entretien et les constats vierges. Rien. Pas un reçu de garage, pas une trace de réparation ancienne, pas un papier compromettant. Je referme tout brusquement quand il pose son regard sur moi.
— Tu cherches quelque chose de spécial ? son ton est resté calme, mais une lueur de vigilance s'est allumée dans ses yeux sombres.
— Non... mon chargeur. Je ne le trouve plus.
— Il doit être à l'appartement, répond-il laconiquement en redémarrant.
Une fois au duplex, le silence est encore plus lourd qu'à l'extérieur. Allan enlève sa veste, la jette sur le fauteuil et se dirige vers la cuisine pour nous servir un verre. Je l'observe de dos, ses larges épaules remplissant l'espace, sa carrure imposante qui m'a toujours rassuré et qui me terrifie soudain. Je revois la scène décrite par Sophie : le revers de bras brutal, la vaisselle qui vole, l'humiliation devant ses amis. Tout en lui respire la force, une force qu'il a mise au service de ma guérison, mais qui peut devenir destructrice en un instant.
Je m'approche discrètement de sa veste restée sur le fauteuil alors qu'il me tourne le dos. Mes doigts s'enfoncent dans les poches, tâtant la doublure, cherchant désespérément un indice, un vieux ticket, n'importe quoi. Rien. Les poches sont vides, désespérément nettes.
Il s'approche de moi avec deux verres de vin. Il réduit l'espace entre nous, son corps massif m'acculant contre l'îlot central de la cuisine.
— Tu es bizarre, Nicolas. Tu ne m'as pas dit un mot depuis la voiture. Qu'est-ce que Sophie t'a raconté pour te mettre dans cet état ?
— Rien... on a juste parlé de la reprise, du fait que je suis enfin sur pied, je mens, le cœur battant à une vitesse folle.
Il pose les verres sans me lâcher du regard. Il plaque ses mains de chaque côté de mes hanches, me verrouillant contre le comptoir. Sa proximité est électrique. Malgré la terreur et le doute, mon corps trahit ma volonté : le désir pour lui est une drogue dont je ne suis pas encore sevré.
— Le passé n'existe plus, murmure-t-il en plongeant son visage dans mon cou. Il n'y a que nous deux ici. Maintenant.
Il commence à m'embrasser avec une ferveur qui ressemble à une tentative désespérée de m'étouffer. Ses mains descendent vers mes fesses, me soulevant pour m'asseoir sur le granit froid du comptoir. Il écarte mes jambes avec une autorité sans appel et s'immisce entre elles. Sa queue est déjà dressée, dure et pulsante contre mon ventre, réclamant sa place avec une arrogance magnifique.
Il me déshabille avec une urgence fébrile, ses mains ne quittant jamais ma peau, comme s'il craignait que je m'évapore si le contact s'interrompait. Lorsqu'il me pénètre, c'est d'un coup sec, profond, un assaut qui me fait cambrer le dos et lâcher un cri qui se perd dans sa bouche. Sa queue imposante me remplit, me comble jusqu'à la douleur, provoquant des vagues de plaisir qui luttent avec mes soupçons.
Le rythme est sauvage, une cadence de possession absolue qui semble vouloir marquer mon corps pour toujours. À chaque coup de rein, je sens sa puissance, cette virilité qui m'a reconstruit et qui, peut-être, m'a brisé auparavant. Je m'accroche à ses épaules musclées, mes ongles s'enfonçant dans sa peau, cherchant une vérité que ses mots ne me donnent pas.
— Tu es à moi, Nicolas, grogne-t-il dans mon oreille alors qu'il accélère la cadence. Dis-le. Dis que tu m'appartiens.
— Je... je suis à toi, je souffle, alors que l'orgasme me submerge, une décharge électrique dévastatrice qui me laisse pantelant, les yeux noyés de larmes.
Une fois l'étreinte terminée, Allan m'emporte jusqu'au lit et s'endort presque aussitôt, épuisé par sa garde et notre ébat. Je reste éveillé, immobile sous la couette, écoutant sa respiration régulière.
Je n'ai rien trouvé. Ni dans la voiture, ni dans sa veste. Aucune preuve matérielle pour étayer les souvenirs de Sophie. Mais le malaise est là, ancré au plus profond de mes entrailles. Pourquoi cet homme si calme, si dévoué, aurait-il tout brisé dans mon restaurant ce soir-là ? Et s'il n'y a aucune preuve de l'accident, est-ce parce qu'il est innocent, ou parce qu'il a été assez méticuleux pour tout effacer avant de m'approcher ?
Je regarde son visage apaisé dans la pénombre. Je l'aime, mais j'ai l'impression de dormir à côté d'un étranger dont j'ai moi-même dessiné les traits.
La nuit n'est qu'une longue agonie silencieuse. Je reste immobile dans l'obscurité, pétrifié par les révélations de Sophie. Le corps d’Allan, chaud et pesant contre le mien, me semble soudain être celui d'un étranger. Chaque battement de son cœur contre mon dos résonne comme un compte à rebours. Le jour finit par se lever, une lumière grise et froide qui s'insinue à travers les stores, marquant l'heure du jugement dernier.
Le rituel du matin commence dans une lourdeur insupportable. Allan se lève le premier, comme à son habitude. J'entends le bruit de la douche, le sifflement de la bouilloire, puis le parfum du café qui envahit l'appartement, une odeur qui me donne aujourd'hui la nausée. Je me force à sortir du lit, mon corps me semblant peser une tonne, ma jambe autrefois brisée lançant quelques rappels sourds, comme pour me remémorer l'origine de tout ceci.
Quand j'entre dans la cuisine, il est là, debout devant la baie vitrée, une tasse à la main. Il porte son t-shirt gris qui souligne sa carrure, cette force qui m'a tant rassuré et qui me glace désormais le sang.
— Bien dormi, mon cœur ? me demande-t-il d'une voix douce, se tournant vers moi avec ce sourire qui, hier encore, était mon seul horizon.
Je ne réponds pas. Je m'assois à la table, les mains jointes, fixant le bois du plateau. Le silence s'étire, devient épais, irrespirable. Allan pose sa tasse, son sourire s'effaçant lentement pour laisser place à une inquiétude sincère, presque animale.
— Nicolas ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es livide.
— Sophie s’est souvenue, Allan, je lâche enfin. Sa voix est un fil tendu prêt à rompre. Elle s’est souvenue de l’homme qui a balayé la table du restaurant ce soir-là. Elle s’est souvenue de ta rage, de l'alcool, du fracas du verre. Elle s’est souvenue de toi.
Le silence qui suit est assourdissant. Allan se fige, comme si le temps venait de se pétrifier. Je vois le sang quitter son visage, ses mains se mettre à trembler. Il ne nie pas. Il ne cherche pas d'excuse. Il s'effondre sur la chaise en face de moi, le regard fuyant vers le sol, les épaules brisées sous le poids d'un secret trop lourd.
Soudain, le barrage cède. Les premières larmes coulent, lourdes, avant d'être suivies par des sanglots qui secouent toute sa masse musculaire. L'homme fort, le kiné infaillible, le soignant protecteur explose en mille morceaux devant moi.
— Je suis désolé, Nicolas... Mon Dieu, je suis tellement désolé, gémit-il en se prenant la tête entre les mains, ses doigts s'enfonçant dans ses cheveux.
— Dis-moi tout, Allan. Maintenant.
— J'étais ivre, commence-t-il entre deux étouffements. Mes amis m'avaient entraîné, j'avais passé une semaine de merde... Quand tu nous as mis dehors, j'ai vu rouge. Je suis monté dans ma voiture, mais j'étais tellement saoul que je ne pouvais même pas conduire. Je me suis endormi au volant, garé un peu plus loin dans la rue. Je suis resté là des heures, dans un demi-sommeil noir...
Il relève les yeux vers moi, ses iris noyés de larmes et de honte.
— Quand je me suis réveillé en sursaut, j'étais encore totalement imprégné d'alcool, désorienté. J'ai démarré en trombe, je voulais juste fuir cet endroit, fuir cette humiliation... Je n'ai pas vu que tu marchais là. Dans ma précipitation, dans mon brouillard, j'ai accéléré... et j'ai senti le choc. Ce bruit, Nicolas... ce bruit me hante toutes les nuits. J'ai paniqué. Je me suis enfui comme un lâche parce que je savais que j'étais positif, que j'allais tout perdre : ma carrière, ma vie.
Il s'approche, tombant à genoux à mes pieds sur le carrelage de la cuisine, ses mains cherchant les miennes que je retire brusquement. Il ne s'en offusque pas, restant prostré au sol, le front contre mes genoux.
— Les jours suivants, le remord m'a dévoré vivant. Quand j'ai appris ton identité, quand j'ai su que tu risquais de ne plus jamais marcher par ma faute, j'ai tout orchestré. J'ai falsifié des dossiers pour devenir ton kiné. Au début, ce n'était que de la culpabilité pure. Je voulais te rendre tes jambes, puis disparaître de ta vie à jamais.
Il lève vers moi un visage défiguré par le chagrin.
— Mais en te soignant, Nicolas... en passant ces heures, ces semaines à toucher ta peau, à admirer ton courage immense, à voir ta force malgré la douleur que j'avais causée... je suis tombé amoureux. J'ai appris à te connaître plus intimement que quiconque. J'ai découvert l'homme derrière le chef, et j'ai commencé à t'aimer plus que ma propre vie. Je voulais te dire la vérité mille fois, mais à chaque fois que je voyais ton sourire, j'avais peur que tu me regardes comme un monstre. Je préférais vivre dans ce mensonge et te donner tout l'amour possible pour compenser l'horreur que je t'avais fait subir.
— Tu m'as trompé chaque seconde, Allan. Chaque caresse, chaque fois que tu me faisais l'amour, tu savais que tu étais celui qui m'avait brisé sur ce trottoir.
— Oui ! et c'était ma punition et mon paradis ! crie-t-il, désespéré. Je t'aime plus que tout au monde. Chaque baiser était une demande de pardon muette. Je t'ai réparé parce que je ne pouvais pas supporter l'idée de t'avoir gâché la vie, mais je suis resté parce que je ne peux plus respirer sans toi.
Je me lève, le cœur vidé de toute émotion. La haine est là, mais elle est étouffée par une immense déception. La confiance, ce socle sur lequel nous avions bâti notre duplex, vient de s'effondrer dans un fracas de verre brisé, tout comme la table qu'il avait renversée.
— Tu dois partir, Allan.
— Nicolas, je t'en supplie... punis-moi, dénonce-moi, fais ce que tu veux, mais ne me chasse pas...
— Pars, Allan. Maintenant. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne sais pas si je peux pardonner l'homme qui m'a renversé, et encore moins celui qui m'a menti pendant des mois en me regardant dans les yeux.
Il se relève lentement, ses mouvements sont saccadés, comme s'il avait vieilli de vingt ans en dix minutes. Il rassemble quelques affaires dans un sac, le visage vide de toute expression. Avant de franchir la porte du duplex, il s'arrête et pose sa main sur la poignée, sans se retourner.
— Je t'ai aimé avec chaque fibre de mon être, Nicolas. Même si c'était mal. Même si c'était une erreur. Je t'ai rendu tes jambes... j'espère qu'un jour elles te porteront assez loin pour oublier que c'est moi qui te les ai prises.
La porte se referme. Le silence retombe sur l'appartement, un silence de mort. Je reste seul au milieu de la cuisine, debout sur mes deux jambes que je dois à mon bourreau, ne sachant plus si je dois pleurer de douleur ou hurler de rage.
Fin du chapitre 5.
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Les avis des lecteurs
L'explication que j'en étais venu à imaginer avec les éléments et indices qui s'emboitaient lentement, et là, comme Nicolas, je ne sais pas vraiment quoi conclure, et que faire ensuite... :'/
