Le goût de l'effondrement - chapitre 13
Récit érotique écrit par Alexsoumis [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 04-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Sitôt arrivé dans la chambre mansardée, il me jeta au sol comme un simple objet dont on voulait se débarrasser. Le choc fut moins douloureux qu’humiliant. Je restai quelques secondes là où j’étais tombé, sans chercher immédiatement à me relever. Cette position réveilla en moi une image.
Le sac-poubelle.
Mes vêtements soigneusement pliés que j’y avais déposés un à un sur son ordre, quelques heures auparavant. Je compris soudain pourquoi cette scène n’avait autant troublé.
Sur le palier, j’avais eu l’impression de me débarrasser symboliquement de celui que j’étais à l’extérieur. A présent, c’était de moi qu’on se débarrassait.
La comparaison me déplut aussitôt. Je n’étais pas un vêtement. Je n’étais pas une chose. Je n’étais pas un objet que l’on pouvait prendre, déplacer puis abandonner lorsqu’on n’en avait plus usage.
Quoi que !
Je ne me relevai pas. Cette contradiction me frappa avec une violence particulière : intérieurement, quelque chose en moi protestait encore contre la place qu’il m’assignait, tandis que mon corps, lui, demeurait exactement là ou il avait voulu le mettre. Peut-être était-ce cela qui me faisait le plus peur. Non pas qu’il me traite comme un objet. Mais que je commence à attendre son autorisation pour cesser de l’être.
— Offre toi. M’ordonna-t-il.
Je n’eus pas besoin de lui demander ce qu’il attendait de moi. Sans même réfléchir, comme si le geste était devenu inné, mon corps prit de lui-même la posture voulue. Je m’allongeai à même le sol, sur le dos, relevai les jambes sur ma poitrine en les maintenant écartées avec mes bras passés sous mes genoux, pour laisser mon anus bien visible comme il me l’avait appris. Ce ne fut qu’une fois immobile que je pris conscience de ce que je venais de faire. Il n’avait presque rien eu à préciser, deux mots avaient suffi.
Offre-toi.
Et j’avais compris.
Plus troublant encore : j’avais obéi avant même de penser à obéir.
Cette constatation provoqua en moi un malaise différent de ceux que j’avais éprouvés jusque-là. Auparavant, il existait un intervalle entre ses ordres et mes gestes. Même infime, cet espace m’appartenait : j’entendais, je comprenais, j’hésitais parfois, puis j’exécutais.
Cette fois, l’hésitation avait disparu. Mon corps avait répondu avant ma pensée. Allongé à ses pieds, je réalisai que quelque chose était peut-être en train de s’inscrire en moi. Une posture apprise. Une réponse devenue presque réflexe.
Sans me quitter des yeux, il sortit de sa poche un nouveau plug, un peu plus large que ceux que j’avais déjà portés.
— Je veux que tu gardes en toi, ma semence que je viens de te donner.
Je restai silencieux. Mais me gorge se serra. Une chaleur confuse me monta au visage, tandis qu’un frisson me parcourait les bras. Je ne savais pas si je devais détourner les yeux ou soutenir son regard, et cette hésitation me parut déjà constituer une réponse.
Garder en moi.
Les mots s’attardèrent dans mon esprit avec une précision presque physique. Je sentis mon ventre se contracter, comme si mon corps cherchait à retenir ce sperme, sans même que j’en comprenne le sens. Il ne parlait plus seulement de ce qu’il venait de faire, mais de ce qui devait en rester. Jusqu’alors, j’avais imaginé que chaque épreuve possédait une fin : l’ordre était donné, je l’exécutais, puis venait autre chose. Je pouvais espérer qu’une fois l’instant passé, mon corps redeviendrait simplement le mien. Mais cette phrase semblait vouloir abolir cette frontière.
Alors qu’il m’introduisait, non sans mal, ce plug, il était vraiment plus large que les précédents, je regardai vers mes mains et mes cuisses. Elles tremblaient, j’essayai d’étouffer un gémissement, il n’en fut rien. Un cri guttural sortit de ma gorge au moment où mon sphincter venait de lâcher sous la pression.
Je me sentis soudain envahi, et par l’objet désormais ancré en moi, et par une étrange sensation de continuité. Même lorsqu’il ne me toucherait plus, même lorsqu’il aurait quitté la chambre, quelque chose de cette soirée devait, selon sa volonté, demeurer en moi. Et le verbe qu’il avait choisi n’était certainement pas innocent.
Garder.
Comme si ce qu’il m’avait donné, son sperme en l’occurrence, m’était confié. Comme si je devais en devenir le dépositaire ou le réceptacle. L’idée me déplut. Pourtant, une autre pensée, plus trouble, se glissa derrière elle : peut-être qu’une part de moi redoutait moins de conserver cette semence que de la voir disparaitre.
Je rejetai aussitôt cette impression, mais elle resta là, silencieuse, impossible à chasser complètement. Je compris alors que sa conception de la possession ne consistait peut-être pas seulement à disposer de moi lorsqu’il était présent. Il voulait aussi que son empreinte demeure lorsqu’il ne serait plus là. La possession pouvait continuer en son absence.
— Relève toi.
Encore engourdi, je me redressai péniblement. L’objet planté en moi me fit grimacer.
Il désigna le seau.
— Soulage ta vessie.
Je le regardai. Je compris immédiatement qu’il ne sortirait pas. Il voulait que je le fasse devant lui. Mon visage se porta sur le seau. Il devenait soudain le symbole d’une intimité supplémentaire qu’il entendait contrôler.
Sous son regard, satisfaire ce besoin pourtant banal devint difficile. Mon corps hésitait comme si lui aussi avait conservé une pudeur que ma volonté ne parvenait plus à protéger.
Il attendit. Sans détourner les yeux. Je finis par y parvenir. Lorsque j’eus terminé, je secouai tant bien que mal mon sexe toujours confiné dans cette cage de chasteté, pour chasser les dernières gouttes de cette miction imposée. Quelques gouttes tombèrent au sol. Evidemment, il s’en aperçu.
— A quatre pattes, lèche.
Je me plaçai aussitôt dans la position exigée. Une fois encore, mon corps avait précédé ma réflexion. Le second ordre, en revanche, me figea un instant.
Il était bref, cru, dépouillé de toute explication. Il ne me laissait rien derrière quoi dissimuler ce qu’il attendait de moi.
Je levai les yeux vers lui.
Il attendait.
Il attendait simplement de me voir lui obéir. Je le compris à son immobilité, à ce silence qu’il ne cherchait même plus à remplir par de nouvelles explications. Il avait donné son ordre. A moi désormais d’y répondre. Et cette attente avait quelque chose de plus troublant qu’une insistance.
Il ne me pressait pas.
Il voulait me voir franchir moi-même la distance qui séparait encore l’ordre de son exécution. Comme si, à cet instant, ce qui l’intéressait n’était plus seulement mon obéissance, mais le moment précis ou je choisirais de la lui donner. Et je la lui donnais.
— Tu te couches maintenant. Et tu va réfléchir à tout ce que tu viens de vivre ce soir.
Je le regardai. Cette injonction me parut presque ironique. Toute la soirée, il m’avait laissé de moins en moins de temps pour penser. Et maintenant, il exigeait que je réfléchisse.
Je m’allongeai. Il sortit. Comme la veille, il referma la porte. Puis il la verrouilla. Le déclic de la serrure me fit tourner la tête. J’entendis ses pas dans l’escalier.
Un à un.
Puis ils disparurent.
Je restai allongé sans bouger. Il n’y avait rien. Pas de téléphone. Pas d’écran dont la lumière aurait pu attirer mon regard et disperser mes pensées. Pas de livre dans lequel me réfugier. Pas même une musique pour remplir l’espace. Il n’y avait rien.
Seulement moi.
Et ce silence.
Moi et mon corps nu, paré seulement de trois accessoires : collier, cage de chasteté et plug.
Jusqu’alors, ma nudité avait été liée à la présence de l’autre, à ses règles, à son regard. Maintenant que j’étais seul, elle prenait une signification différente. Personne ne me voyait. Et pourtant je me sentais encore exposé.
Je ramenai instinctivement les jambes contre moi, puis m’arrêtai presque aussitôt.
Pourquoi ce geste ?
Il fut douloureux d’ailleurs. Le plug. Sa présence s’imposa péniblement à moi. Il était là, bien planté au fond de mes entrailles, les obligeant à s’ouvrir sous la pression.
De qui cherchais-je à me protéger puisqu’il n’y avait personne ?
Je regardai autour de moi. La chambre mansardée était silencieuse. Le Vélux découpait au-dessus de moi un morceau de ciel. Le bureau, le lavabo, le seau, le lit : quelques objets seulement. Rien qui puisse véritablement retenir mon attention.
Alors mon esprit revint vers moi-même, et cela me fit presque peur.
Dans la vie ordinaire, il y avait toujours quelque chose pour éviter cette confrontation. Un message à lire. Une notification. Un cours à préparer. Quelques pages à parcourir. Une conversation. Une musique. N’importe quoi qui puisse empêcher le silence de devenir trop pesant. Ici, rien ne viendrait me sauver de moi-même. J’entendis ma respiration, parfois les battements de mon cœur. Je percevais le moindre mouvement de mon corps contre la couverture rêche. Tout semblait amplifié. Je pensai à mon téléphone. J’eus le réflexe presque ridicule de chercher l’endroit ou j’aurais pu le poser.
Mon téléphone n’était pas seulement un moyen de communiquer. Il était une porte.
Vers l’extérieur.
Vers les autres.
Vers cette autre version de moi-même qui existait encore quelque part au-delà de cette chambre.
Je pensai à l’université. À mes camarades. À ces heures passées à travailler sur mon mémoire. À cette manière que j’avais de discuter, d’argumenter, de défendre une idée. Là-bas, personne ne m’aurait contesté ma capacité à décider. Et pourtant cet Alex-là et celui qui se trouvait maintenant nu sur ce lit étaient bien le même homme.
Cette contradiction me troubla.
Comment pouvait-on passer en quelques heures de l’un à l’autre ?
Le silence ne me donna aucune réponse. Je me levai. Quelques pas suffisaient pour traverser la chambre. J’allai jusqu’à la porte. Ma main se posa sur la poignée. Je savais. Pourtant j’essayai. La poignée s’abaissa. La porte ne s’ouvrit pas. Ce simple constat provoqua quelque chose de très particulier en moi. J’étais réellement enfermé. Pas symboliquement. Pas selon une règle que j’aurais encore pu décider de transgresser. La porte était verrouillée de l’extérieur. Je restai un moment devant elle. Une colère brève monta en moi.
Pourquoi avais-je accepté cela ?
Pourquoi n’avais-je rien dit ?
Pourquoi étais-je encore là ?
J’aurais voulu transformer cette colère en certitude, pouvoir me dire : demain, tout cela s’arrête. Mais cette pensée ne vint pas. Je retournai m’asseoir sur le lit. Le collier était toujours autour de mon cou. Mon sexe toujours enfermé et contraint dans cette cage de chasteté, et mon rectum rempli et dilaté par ce plug encombrant.
Mes doigts vinrent naturellement le toucher. J’aurais pu tenter de l’enlever. Je ne le fis pas. Ma main resta simplement posée sur mes testicules. Ce geste m’inquiéta. Je pensai à tout ce qui s’était produit depuis mon installation ici.
À chaque fois, J’avais eu peur. À plusieurs reprises, j’avais eu honte. J’avais parfois éprouvé du dégoût. J’avais connu, l’humiliation, la dépravation, l’ignominie, la douleur. Et puis il y avait eu cette sodomie, cette saillie pour être plus exact, enfin… c’était du moins mon ressenti.
Alors pourquoi n’avais-je pas refusé ?
Je cherchai longtemps.
Était-ce seulement de la soumission ?
Était-ce la peur de décevoir ?
Le besoin d’être reconnu ?
Ou quelque chose de plus profond que je ne voulais pas encore regarder en face ?
Je repensai à la main dans ses cheveux. Et surtout à ces deux mots :
« C’est bien. »
Ils revenaient sans cesse. Cela m’irrita presque.
Pourquoi me souvenais-je davantage de ces deux mots que de certains ordres beaucoup plus dépravants ?
Peut-être parce que, pendant une seconde, j’avais éprouvé quelque chose qui ressemblait à de la fierté. Cette idée me fit honte.
De quoi avais-je honte ?
D’avoir obéi ?
Ou d’avoir trouvé dans l’obéissance quelque chose que je n’aurais jamais imaginé y trouver ?
Je m’allongeai de nouveau. Mon regard se perdit dans la pente du plafond.
Une autre sensation apparut. Plus étrange. Après la peur, après la colère, après toutes ces questions, quelque chose ressemblant à du calme commença lentement à s’installer. Je n’avais aucun choix à faire. Aucun message auquel répondre. Aucune décision à prendre. Aucune image à donner. J’étais simplement là, nu. Cette simplicité avait quelque chose de presque reposant. Peut-être qu’une part de moi trouvait dans cet abandon quelque chose que je cherchais depuis longtemps. Pourtant l’apaisement que j’éprouvais, n’effaçait rien de mon trouble. Je pouvais ressentir deux choses contradictoires en même temps.
La peur et l’attirance.
Le refus et la curiosité.
La honte et le soulagement.
Peut-être était-ce justement cela qui rendait tout si difficile à comprendre. Si tout avait été uniquement pénible, il aurait suffi de partir. Si tout m’avait convenu, je n’aurais pas eu peur.
Mais je me trouvais entre les deux. Dans cet endroit inconfortable où aucune réponse simple n’existait.
Peu à peu, mes pensées se brouillèrent. Les questions perdaient leurs contours, revenaient par fragments puis disparaissaient avant même que je puisse les achever. La fatigue finit par avoir raison de moi. Je ne sus pas à quel moment exactement je m’endormis.
Je dormais profondément. D’un sommeil lourd, sans rêve, celui vous engloutit au point de faire disparaitre jusqu’à l’endroit où vous vous trouvez.
Je sentis d’abord une main sur mon épaule. Elle me secoua. Mon corps réagit avant ma pensée. Un grognement m’échappa et je tentai de me retourner, de ramener la couverture contre mon corps nu, comme si quelques centimètres de tissu pouvaient encore me protéger de ce qui venait troubler mon sommeil.
La main revint, plus fermement.
— Debout.
La voix traversa lentement l’épaisseur de mon sommeil. J’ouvris les yeux, mais rien ne s’assembla tout de suite. Ma vision resta brouillée. Le plafond mansardé se déforma dans la faible lumière du matin. Le Vélux dessinait une tache pâle au-dessus de moi. La chambre n’était encore qu’un ensemble de formes froides et indistinctes. Je ne savais pas ou j’étais. Je ne savais pas quelle heure il était.
Puis tout revint. La veille. La porte verrouillée. Lui.
Je refermai presque aussitôt les yeux. Pas volontairement. Mes paupières retombèrent d’elles-mêmes, trop lourdes pour rester ouvertes. Mon corps réclamait encore quelques secondes, quelques respirations, le temps de retrouver une position, un équilibre, une pensée qui m’appartienne.
Je sentis alors sa main me saisir
— J’ai dit debout.
La peur me réveilla plus vite que la voix. Il écarta la couverture. L’air froid glissa immédiatement sur ma peau. Je me recroquevillai par réflexe, mais il ne ralentit pas. Ses doigts se refermèrent sur ma chevelure et me tirèrent hors du lit avec une brusquerie qui acheva de me réveiller. Mes pieds touchèrent le sol avant même que j’aie retrouvé mon équilibre. Je vacillai. Mes genoux se dérobèrent presque.
— Attendez…
Ma voix sortit faible, rauque, étrangère.
Il ne m’en laissa pas le temps. Ses doigts se refermèrent sur mon collier. La pression autour de mon cou me força à relever la tête. Le métal s’enfonça contre ma peau tandis qu’il me maintenait à distance du lit, hors de portée de la couverture, hors de cette chaleur que mon corps cherchait encore. Je portai instinctivement les mains à mon cou. Le geste fut immédiat, désespéré. Son regard suffit à m’arrêter. Je gardai les doigts suspendus, incapables de décider s’ils devaient obéir à mon réflexe ou à sa présence.
— A genoux.
Il tira sèchement sur le collier. La traction me déséquilibra. Je tombai à genoux. Chaque inspiration me rappelait sa main, sa proximité, le fait que je ne pouvais pas me relever sans qu’il me l’autorise. Il relâcha légèrement la tension du collier.
— Prosterne-toi, embrasse chacun de mes pieds ?
Je baissai les yeux, ses pieds étaient nus. Je posai les mains au sol et abaissai lentement le buste. A mesure que mon visage se rapprochait du parquet, ma position changeait de sens. A genoux, je pouvais encore lever les yeux vers lui. Prosterné, je ne voyais plus que ses pieds.
Je compris alors que le geste n’était pas seulement une question de hauteur. Il organisait mon regard. Lui debout. Moi au sol. Ses pieds nus devant mon visage.
J’approchai mes lèvres du premier et y déposai un baiser. Puis du second. Le contact fut bref.
— Mieux que ça, passe ta langue entre mes orteils. Suce chacun d’eux.
Je me figeai et relevai légèrement les yeux vers lui. Il n’avait pas bougé. Je m’approchai du premier pied et y déposai un baiser plus lent, plus appliqué, puis mes lèvres et ma langue firent leur office. Cette fois, je pris le temps qu’il semblait attendre de moi, passant d’un pied à l’autre, suçant chaque orteil, léchant chaque interstice avec une application qui me surprit moi-même. Je n’essayais plus d’écourter le geste. Je l’accomplissais presque avec dévotion.
Le mot me vint spontanément à l’esprit et me surprit.
Dévotion.
Il y avait quelques instants encore, j’avais voulu expédier ce geste. Maintenant, je m’y appliquais avec un soin qui ne venait plus seulement de son ordre. Et sans que je sache pourquoi, quelque chose changea en moi. A cet instant précis, je me sentis bien.
Simplement bien.
A ma place.
Je ne savais pas pourquoi cette place, qui aurait dû m’apparaitre humiliante, m’offrait soudainement une forme de tranquillité.
Lui, en revanche, ne manifesta aucune satisfaction particulière. Pas un mot d’encouragement, pas un geste, pas même ce « c’est bien » que j’avais entendu la veille et dont le souvenir m’avait si longtemps poursuivi. Rien. Il recevait mes gestes avec un naturel presque déconcertant, comme si tout cela allait de soi.
Comme si me voir ainsi prosterné devant lui ne constituait ni une victoire ni même quelque chose dont il aurait dû se réjouir.
C’était simplement ma place.
Pour moi, quelque chose venait de basculer. J’avais découvert que cette posture pouvait m’apaiser, que je pouvais l’accomplir presque avec dévotion et, plus troublant encore, m’y sentir à ma place.
Pour lui, rien ne semblait avoir changé.
Je relevai légèrement les yeux vers lui. Son visage demeurait impassible. Et, étrangement, son absence de satisfaction donna davantage de poids encore à ma position. Il ne semblait plus avoir besoin de me convaincre que cette place était la mienne.
Il saisit ma chevelure et me força à relever la tête. Je me retrouvai face à lui, toujours au sol, tandis qu’il me regardait de toute sa hauteur. Son visage ne trahissait aucune émotion particulière. Puis calmement, presque froidement, il m’annonça ;
— Maintenant, et désormais chaque matin, tu seras fessé.
Je soutins son regard.
Désormais.
Encore ce mot. Il ne disait pas : « je vais te fesser. ». Il ne parlait même pas réellement de ce matin. Il établissait une règle. Quelque chose qui devait se reproduire, aujourd’hui, demain, après-demain, puis les jours suivants.
Il n’y avait dans sa voix ni colère ni impatience. Rien qui puisse me permettre de rattacher ce qu’il annonçait à une faute que j’aurais commise. Ce n’était pas une sanction. Du moins, je ne le ressentis pas ainsi. C’était un nouveau rituel qu’il venait d’inscrire dans mes journées.
Sa main maintenait toujours mes cheveux. Je restais obligé de lever le visage vers lui.
— Chaque matin ? demandai-je.
— Chaque matin.
Il marqua une pause.
— Et je veux que tu comprennes pourquoi.
Je l’écoutai.
— Ce ne sera pas une punition.
Cette réponse me surprit.
J’avais spontanément associé la fessée à la sanction, à la faute, à quelque chose que l’on reçoit parce qu’on a désobéi ou mal agi. Il Poursuivit ;
— Une punition suppose une faute. Si tu désobéis, si tu enfreins une règle, il y aura des conséquences adaptées. Ce que tu recevras chaque matin aura une autre fonction.
Je fonçais légèrement les sourcils.
— Laquelle ?
— Te rappeler.
Un seul mot.
— Te rappeler quoi ?
Il me regarda quelques secondes avant de répondre.
— Ta place. Et la mienne.
Je demeurai silencieux.
Il relâcha légèrement mes cheveux, sans toutefois me libérer complètement de sa prise.
— La nuit crée une interruption. Tu dors. Tu rêves. Pendant quelques heures, tu retournes dans un espace qui n’appartient qu’à toi. Lorsque tu te réveilles, tes premiers réflexes sont encore ceux de ta vie d’avant. Tu l’as montré ce matin.
Je pensais immédiatement à la couverture que j’avais tenté de ramener contre moi, à mes yeux que j’avais refermés, à cette envie presque enfantine de grapiller encore quelques secondes de sommeil.
— Je veux donc que chaque journée commence par un rappel clair.
Je compris alors pourquoi il avait choisi le matin. Ce n’était pas seulement une question d’horaire. Il voulait intervenir précisément à cet endroit fragile ou l’on quitte le sommeil et où l’on trouve peu à peu son identité, ses habitudes, ses préoccupations.
— Je ne veux pas que tu la redoutes comme une sanction, poursuivit-il. Je veux qu’elle devienne un repère. Quelque chose que tu n’auras plus besoin de questionner.
Cette dernière phrase me troubla.
Ne plus me questionner.
Il venait de mettre les mots sur ce que j’avais précisément redouté la vielle. La répétition. L’habitude. Le moment où la règle cesse de surprendre parce qu’elle est devenue une partie du quotidien.
— Au début, tu y penseras le soir. Puis en te réveillant. Tu te demanderas quand elle viendra. Peut-être même chercheras-tu à la retarder.
Il me regardait toujours.
— Et puis un matin, tu ne te poseras plus la question. Tu sauras simplement que ta journée commence ainsi.
— Et ce jour-là ? demandai-je
— Ce jour-là, je saurai que je n’ai plus besoin de te rappeler la règle.
Le sac-poubelle.
Mes vêtements soigneusement pliés que j’y avais déposés un à un sur son ordre, quelques heures auparavant. Je compris soudain pourquoi cette scène n’avait autant troublé.
Sur le palier, j’avais eu l’impression de me débarrasser symboliquement de celui que j’étais à l’extérieur. A présent, c’était de moi qu’on se débarrassait.
La comparaison me déplut aussitôt. Je n’étais pas un vêtement. Je n’étais pas une chose. Je n’étais pas un objet que l’on pouvait prendre, déplacer puis abandonner lorsqu’on n’en avait plus usage.
Quoi que !
Je ne me relevai pas. Cette contradiction me frappa avec une violence particulière : intérieurement, quelque chose en moi protestait encore contre la place qu’il m’assignait, tandis que mon corps, lui, demeurait exactement là ou il avait voulu le mettre. Peut-être était-ce cela qui me faisait le plus peur. Non pas qu’il me traite comme un objet. Mais que je commence à attendre son autorisation pour cesser de l’être.
— Offre toi. M’ordonna-t-il.
Je n’eus pas besoin de lui demander ce qu’il attendait de moi. Sans même réfléchir, comme si le geste était devenu inné, mon corps prit de lui-même la posture voulue. Je m’allongeai à même le sol, sur le dos, relevai les jambes sur ma poitrine en les maintenant écartées avec mes bras passés sous mes genoux, pour laisser mon anus bien visible comme il me l’avait appris. Ce ne fut qu’une fois immobile que je pris conscience de ce que je venais de faire. Il n’avait presque rien eu à préciser, deux mots avaient suffi.
Offre-toi.
Et j’avais compris.
Plus troublant encore : j’avais obéi avant même de penser à obéir.
Cette constatation provoqua en moi un malaise différent de ceux que j’avais éprouvés jusque-là. Auparavant, il existait un intervalle entre ses ordres et mes gestes. Même infime, cet espace m’appartenait : j’entendais, je comprenais, j’hésitais parfois, puis j’exécutais.
Cette fois, l’hésitation avait disparu. Mon corps avait répondu avant ma pensée. Allongé à ses pieds, je réalisai que quelque chose était peut-être en train de s’inscrire en moi. Une posture apprise. Une réponse devenue presque réflexe.
Sans me quitter des yeux, il sortit de sa poche un nouveau plug, un peu plus large que ceux que j’avais déjà portés.
— Je veux que tu gardes en toi, ma semence que je viens de te donner.
Je restai silencieux. Mais me gorge se serra. Une chaleur confuse me monta au visage, tandis qu’un frisson me parcourait les bras. Je ne savais pas si je devais détourner les yeux ou soutenir son regard, et cette hésitation me parut déjà constituer une réponse.
Garder en moi.
Les mots s’attardèrent dans mon esprit avec une précision presque physique. Je sentis mon ventre se contracter, comme si mon corps cherchait à retenir ce sperme, sans même que j’en comprenne le sens. Il ne parlait plus seulement de ce qu’il venait de faire, mais de ce qui devait en rester. Jusqu’alors, j’avais imaginé que chaque épreuve possédait une fin : l’ordre était donné, je l’exécutais, puis venait autre chose. Je pouvais espérer qu’une fois l’instant passé, mon corps redeviendrait simplement le mien. Mais cette phrase semblait vouloir abolir cette frontière.
Alors qu’il m’introduisait, non sans mal, ce plug, il était vraiment plus large que les précédents, je regardai vers mes mains et mes cuisses. Elles tremblaient, j’essayai d’étouffer un gémissement, il n’en fut rien. Un cri guttural sortit de ma gorge au moment où mon sphincter venait de lâcher sous la pression.
Je me sentis soudain envahi, et par l’objet désormais ancré en moi, et par une étrange sensation de continuité. Même lorsqu’il ne me toucherait plus, même lorsqu’il aurait quitté la chambre, quelque chose de cette soirée devait, selon sa volonté, demeurer en moi. Et le verbe qu’il avait choisi n’était certainement pas innocent.
Garder.
Comme si ce qu’il m’avait donné, son sperme en l’occurrence, m’était confié. Comme si je devais en devenir le dépositaire ou le réceptacle. L’idée me déplut. Pourtant, une autre pensée, plus trouble, se glissa derrière elle : peut-être qu’une part de moi redoutait moins de conserver cette semence que de la voir disparaitre.
Je rejetai aussitôt cette impression, mais elle resta là, silencieuse, impossible à chasser complètement. Je compris alors que sa conception de la possession ne consistait peut-être pas seulement à disposer de moi lorsqu’il était présent. Il voulait aussi que son empreinte demeure lorsqu’il ne serait plus là. La possession pouvait continuer en son absence.
— Relève toi.
Encore engourdi, je me redressai péniblement. L’objet planté en moi me fit grimacer.
Il désigna le seau.
— Soulage ta vessie.
Je le regardai. Je compris immédiatement qu’il ne sortirait pas. Il voulait que je le fasse devant lui. Mon visage se porta sur le seau. Il devenait soudain le symbole d’une intimité supplémentaire qu’il entendait contrôler.
Sous son regard, satisfaire ce besoin pourtant banal devint difficile. Mon corps hésitait comme si lui aussi avait conservé une pudeur que ma volonté ne parvenait plus à protéger.
Il attendit. Sans détourner les yeux. Je finis par y parvenir. Lorsque j’eus terminé, je secouai tant bien que mal mon sexe toujours confiné dans cette cage de chasteté, pour chasser les dernières gouttes de cette miction imposée. Quelques gouttes tombèrent au sol. Evidemment, il s’en aperçu.
— A quatre pattes, lèche.
Je me plaçai aussitôt dans la position exigée. Une fois encore, mon corps avait précédé ma réflexion. Le second ordre, en revanche, me figea un instant.
Il était bref, cru, dépouillé de toute explication. Il ne me laissait rien derrière quoi dissimuler ce qu’il attendait de moi.
Je levai les yeux vers lui.
Il attendait.
Il attendait simplement de me voir lui obéir. Je le compris à son immobilité, à ce silence qu’il ne cherchait même plus à remplir par de nouvelles explications. Il avait donné son ordre. A moi désormais d’y répondre. Et cette attente avait quelque chose de plus troublant qu’une insistance.
Il ne me pressait pas.
Il voulait me voir franchir moi-même la distance qui séparait encore l’ordre de son exécution. Comme si, à cet instant, ce qui l’intéressait n’était plus seulement mon obéissance, mais le moment précis ou je choisirais de la lui donner. Et je la lui donnais.
— Tu te couches maintenant. Et tu va réfléchir à tout ce que tu viens de vivre ce soir.
Je le regardai. Cette injonction me parut presque ironique. Toute la soirée, il m’avait laissé de moins en moins de temps pour penser. Et maintenant, il exigeait que je réfléchisse.
Je m’allongeai. Il sortit. Comme la veille, il referma la porte. Puis il la verrouilla. Le déclic de la serrure me fit tourner la tête. J’entendis ses pas dans l’escalier.
Un à un.
Puis ils disparurent.
Je restai allongé sans bouger. Il n’y avait rien. Pas de téléphone. Pas d’écran dont la lumière aurait pu attirer mon regard et disperser mes pensées. Pas de livre dans lequel me réfugier. Pas même une musique pour remplir l’espace. Il n’y avait rien.
Seulement moi.
Et ce silence.
Moi et mon corps nu, paré seulement de trois accessoires : collier, cage de chasteté et plug.
Jusqu’alors, ma nudité avait été liée à la présence de l’autre, à ses règles, à son regard. Maintenant que j’étais seul, elle prenait une signification différente. Personne ne me voyait. Et pourtant je me sentais encore exposé.
Je ramenai instinctivement les jambes contre moi, puis m’arrêtai presque aussitôt.
Pourquoi ce geste ?
Il fut douloureux d’ailleurs. Le plug. Sa présence s’imposa péniblement à moi. Il était là, bien planté au fond de mes entrailles, les obligeant à s’ouvrir sous la pression.
De qui cherchais-je à me protéger puisqu’il n’y avait personne ?
Je regardai autour de moi. La chambre mansardée était silencieuse. Le Vélux découpait au-dessus de moi un morceau de ciel. Le bureau, le lavabo, le seau, le lit : quelques objets seulement. Rien qui puisse véritablement retenir mon attention.
Alors mon esprit revint vers moi-même, et cela me fit presque peur.
Dans la vie ordinaire, il y avait toujours quelque chose pour éviter cette confrontation. Un message à lire. Une notification. Un cours à préparer. Quelques pages à parcourir. Une conversation. Une musique. N’importe quoi qui puisse empêcher le silence de devenir trop pesant. Ici, rien ne viendrait me sauver de moi-même. J’entendis ma respiration, parfois les battements de mon cœur. Je percevais le moindre mouvement de mon corps contre la couverture rêche. Tout semblait amplifié. Je pensai à mon téléphone. J’eus le réflexe presque ridicule de chercher l’endroit ou j’aurais pu le poser.
Mon téléphone n’était pas seulement un moyen de communiquer. Il était une porte.
Vers l’extérieur.
Vers les autres.
Vers cette autre version de moi-même qui existait encore quelque part au-delà de cette chambre.
Je pensai à l’université. À mes camarades. À ces heures passées à travailler sur mon mémoire. À cette manière que j’avais de discuter, d’argumenter, de défendre une idée. Là-bas, personne ne m’aurait contesté ma capacité à décider. Et pourtant cet Alex-là et celui qui se trouvait maintenant nu sur ce lit étaient bien le même homme.
Cette contradiction me troubla.
Comment pouvait-on passer en quelques heures de l’un à l’autre ?
Le silence ne me donna aucune réponse. Je me levai. Quelques pas suffisaient pour traverser la chambre. J’allai jusqu’à la porte. Ma main se posa sur la poignée. Je savais. Pourtant j’essayai. La poignée s’abaissa. La porte ne s’ouvrit pas. Ce simple constat provoqua quelque chose de très particulier en moi. J’étais réellement enfermé. Pas symboliquement. Pas selon une règle que j’aurais encore pu décider de transgresser. La porte était verrouillée de l’extérieur. Je restai un moment devant elle. Une colère brève monta en moi.
Pourquoi avais-je accepté cela ?
Pourquoi n’avais-je rien dit ?
Pourquoi étais-je encore là ?
J’aurais voulu transformer cette colère en certitude, pouvoir me dire : demain, tout cela s’arrête. Mais cette pensée ne vint pas. Je retournai m’asseoir sur le lit. Le collier était toujours autour de mon cou. Mon sexe toujours enfermé et contraint dans cette cage de chasteté, et mon rectum rempli et dilaté par ce plug encombrant.
Mes doigts vinrent naturellement le toucher. J’aurais pu tenter de l’enlever. Je ne le fis pas. Ma main resta simplement posée sur mes testicules. Ce geste m’inquiéta. Je pensai à tout ce qui s’était produit depuis mon installation ici.
À chaque fois, J’avais eu peur. À plusieurs reprises, j’avais eu honte. J’avais parfois éprouvé du dégoût. J’avais connu, l’humiliation, la dépravation, l’ignominie, la douleur. Et puis il y avait eu cette sodomie, cette saillie pour être plus exact, enfin… c’était du moins mon ressenti.
Alors pourquoi n’avais-je pas refusé ?
Je cherchai longtemps.
Était-ce seulement de la soumission ?
Était-ce la peur de décevoir ?
Le besoin d’être reconnu ?
Ou quelque chose de plus profond que je ne voulais pas encore regarder en face ?
Je repensai à la main dans ses cheveux. Et surtout à ces deux mots :
« C’est bien. »
Ils revenaient sans cesse. Cela m’irrita presque.
Pourquoi me souvenais-je davantage de ces deux mots que de certains ordres beaucoup plus dépravants ?
Peut-être parce que, pendant une seconde, j’avais éprouvé quelque chose qui ressemblait à de la fierté. Cette idée me fit honte.
De quoi avais-je honte ?
D’avoir obéi ?
Ou d’avoir trouvé dans l’obéissance quelque chose que je n’aurais jamais imaginé y trouver ?
Je m’allongeai de nouveau. Mon regard se perdit dans la pente du plafond.
Une autre sensation apparut. Plus étrange. Après la peur, après la colère, après toutes ces questions, quelque chose ressemblant à du calme commença lentement à s’installer. Je n’avais aucun choix à faire. Aucun message auquel répondre. Aucune décision à prendre. Aucune image à donner. J’étais simplement là, nu. Cette simplicité avait quelque chose de presque reposant. Peut-être qu’une part de moi trouvait dans cet abandon quelque chose que je cherchais depuis longtemps. Pourtant l’apaisement que j’éprouvais, n’effaçait rien de mon trouble. Je pouvais ressentir deux choses contradictoires en même temps.
La peur et l’attirance.
Le refus et la curiosité.
La honte et le soulagement.
Peut-être était-ce justement cela qui rendait tout si difficile à comprendre. Si tout avait été uniquement pénible, il aurait suffi de partir. Si tout m’avait convenu, je n’aurais pas eu peur.
Mais je me trouvais entre les deux. Dans cet endroit inconfortable où aucune réponse simple n’existait.
Peu à peu, mes pensées se brouillèrent. Les questions perdaient leurs contours, revenaient par fragments puis disparaissaient avant même que je puisse les achever. La fatigue finit par avoir raison de moi. Je ne sus pas à quel moment exactement je m’endormis.
Je dormais profondément. D’un sommeil lourd, sans rêve, celui vous engloutit au point de faire disparaitre jusqu’à l’endroit où vous vous trouvez.
Je sentis d’abord une main sur mon épaule. Elle me secoua. Mon corps réagit avant ma pensée. Un grognement m’échappa et je tentai de me retourner, de ramener la couverture contre mon corps nu, comme si quelques centimètres de tissu pouvaient encore me protéger de ce qui venait troubler mon sommeil.
La main revint, plus fermement.
— Debout.
La voix traversa lentement l’épaisseur de mon sommeil. J’ouvris les yeux, mais rien ne s’assembla tout de suite. Ma vision resta brouillée. Le plafond mansardé se déforma dans la faible lumière du matin. Le Vélux dessinait une tache pâle au-dessus de moi. La chambre n’était encore qu’un ensemble de formes froides et indistinctes. Je ne savais pas ou j’étais. Je ne savais pas quelle heure il était.
Puis tout revint. La veille. La porte verrouillée. Lui.
Je refermai presque aussitôt les yeux. Pas volontairement. Mes paupières retombèrent d’elles-mêmes, trop lourdes pour rester ouvertes. Mon corps réclamait encore quelques secondes, quelques respirations, le temps de retrouver une position, un équilibre, une pensée qui m’appartienne.
Je sentis alors sa main me saisir
— J’ai dit debout.
La peur me réveilla plus vite que la voix. Il écarta la couverture. L’air froid glissa immédiatement sur ma peau. Je me recroquevillai par réflexe, mais il ne ralentit pas. Ses doigts se refermèrent sur ma chevelure et me tirèrent hors du lit avec une brusquerie qui acheva de me réveiller. Mes pieds touchèrent le sol avant même que j’aie retrouvé mon équilibre. Je vacillai. Mes genoux se dérobèrent presque.
— Attendez…
Ma voix sortit faible, rauque, étrangère.
Il ne m’en laissa pas le temps. Ses doigts se refermèrent sur mon collier. La pression autour de mon cou me força à relever la tête. Le métal s’enfonça contre ma peau tandis qu’il me maintenait à distance du lit, hors de portée de la couverture, hors de cette chaleur que mon corps cherchait encore. Je portai instinctivement les mains à mon cou. Le geste fut immédiat, désespéré. Son regard suffit à m’arrêter. Je gardai les doigts suspendus, incapables de décider s’ils devaient obéir à mon réflexe ou à sa présence.
— A genoux.
Il tira sèchement sur le collier. La traction me déséquilibra. Je tombai à genoux. Chaque inspiration me rappelait sa main, sa proximité, le fait que je ne pouvais pas me relever sans qu’il me l’autorise. Il relâcha légèrement la tension du collier.
— Prosterne-toi, embrasse chacun de mes pieds ?
Je baissai les yeux, ses pieds étaient nus. Je posai les mains au sol et abaissai lentement le buste. A mesure que mon visage se rapprochait du parquet, ma position changeait de sens. A genoux, je pouvais encore lever les yeux vers lui. Prosterné, je ne voyais plus que ses pieds.
Je compris alors que le geste n’était pas seulement une question de hauteur. Il organisait mon regard. Lui debout. Moi au sol. Ses pieds nus devant mon visage.
J’approchai mes lèvres du premier et y déposai un baiser. Puis du second. Le contact fut bref.
— Mieux que ça, passe ta langue entre mes orteils. Suce chacun d’eux.
Je me figeai et relevai légèrement les yeux vers lui. Il n’avait pas bougé. Je m’approchai du premier pied et y déposai un baiser plus lent, plus appliqué, puis mes lèvres et ma langue firent leur office. Cette fois, je pris le temps qu’il semblait attendre de moi, passant d’un pied à l’autre, suçant chaque orteil, léchant chaque interstice avec une application qui me surprit moi-même. Je n’essayais plus d’écourter le geste. Je l’accomplissais presque avec dévotion.
Le mot me vint spontanément à l’esprit et me surprit.
Dévotion.
Il y avait quelques instants encore, j’avais voulu expédier ce geste. Maintenant, je m’y appliquais avec un soin qui ne venait plus seulement de son ordre. Et sans que je sache pourquoi, quelque chose changea en moi. A cet instant précis, je me sentis bien.
Simplement bien.
A ma place.
Je ne savais pas pourquoi cette place, qui aurait dû m’apparaitre humiliante, m’offrait soudainement une forme de tranquillité.
Lui, en revanche, ne manifesta aucune satisfaction particulière. Pas un mot d’encouragement, pas un geste, pas même ce « c’est bien » que j’avais entendu la veille et dont le souvenir m’avait si longtemps poursuivi. Rien. Il recevait mes gestes avec un naturel presque déconcertant, comme si tout cela allait de soi.
Comme si me voir ainsi prosterné devant lui ne constituait ni une victoire ni même quelque chose dont il aurait dû se réjouir.
C’était simplement ma place.
Pour moi, quelque chose venait de basculer. J’avais découvert que cette posture pouvait m’apaiser, que je pouvais l’accomplir presque avec dévotion et, plus troublant encore, m’y sentir à ma place.
Pour lui, rien ne semblait avoir changé.
Je relevai légèrement les yeux vers lui. Son visage demeurait impassible. Et, étrangement, son absence de satisfaction donna davantage de poids encore à ma position. Il ne semblait plus avoir besoin de me convaincre que cette place était la mienne.
Il saisit ma chevelure et me força à relever la tête. Je me retrouvai face à lui, toujours au sol, tandis qu’il me regardait de toute sa hauteur. Son visage ne trahissait aucune émotion particulière. Puis calmement, presque froidement, il m’annonça ;
— Maintenant, et désormais chaque matin, tu seras fessé.
Je soutins son regard.
Désormais.
Encore ce mot. Il ne disait pas : « je vais te fesser. ». Il ne parlait même pas réellement de ce matin. Il établissait une règle. Quelque chose qui devait se reproduire, aujourd’hui, demain, après-demain, puis les jours suivants.
Il n’y avait dans sa voix ni colère ni impatience. Rien qui puisse me permettre de rattacher ce qu’il annonçait à une faute que j’aurais commise. Ce n’était pas une sanction. Du moins, je ne le ressentis pas ainsi. C’était un nouveau rituel qu’il venait d’inscrire dans mes journées.
Sa main maintenait toujours mes cheveux. Je restais obligé de lever le visage vers lui.
— Chaque matin ? demandai-je.
— Chaque matin.
Il marqua une pause.
— Et je veux que tu comprennes pourquoi.
Je l’écoutai.
— Ce ne sera pas une punition.
Cette réponse me surprit.
J’avais spontanément associé la fessée à la sanction, à la faute, à quelque chose que l’on reçoit parce qu’on a désobéi ou mal agi. Il Poursuivit ;
— Une punition suppose une faute. Si tu désobéis, si tu enfreins une règle, il y aura des conséquences adaptées. Ce que tu recevras chaque matin aura une autre fonction.
Je fonçais légèrement les sourcils.
— Laquelle ?
— Te rappeler.
Un seul mot.
— Te rappeler quoi ?
Il me regarda quelques secondes avant de répondre.
— Ta place. Et la mienne.
Je demeurai silencieux.
Il relâcha légèrement mes cheveux, sans toutefois me libérer complètement de sa prise.
— La nuit crée une interruption. Tu dors. Tu rêves. Pendant quelques heures, tu retournes dans un espace qui n’appartient qu’à toi. Lorsque tu te réveilles, tes premiers réflexes sont encore ceux de ta vie d’avant. Tu l’as montré ce matin.
Je pensais immédiatement à la couverture que j’avais tenté de ramener contre moi, à mes yeux que j’avais refermés, à cette envie presque enfantine de grapiller encore quelques secondes de sommeil.
— Je veux donc que chaque journée commence par un rappel clair.
Je compris alors pourquoi il avait choisi le matin. Ce n’était pas seulement une question d’horaire. Il voulait intervenir précisément à cet endroit fragile ou l’on quitte le sommeil et où l’on trouve peu à peu son identité, ses habitudes, ses préoccupations.
— Je ne veux pas que tu la redoutes comme une sanction, poursuivit-il. Je veux qu’elle devienne un repère. Quelque chose que tu n’auras plus besoin de questionner.
Cette dernière phrase me troubla.
Ne plus me questionner.
Il venait de mettre les mots sur ce que j’avais précisément redouté la vielle. La répétition. L’habitude. Le moment où la règle cesse de surprendre parce qu’elle est devenue une partie du quotidien.
— Au début, tu y penseras le soir. Puis en te réveillant. Tu te demanderas quand elle viendra. Peut-être même chercheras-tu à la retarder.
Il me regardait toujours.
— Et puis un matin, tu ne te poseras plus la question. Tu sauras simplement que ta journée commence ainsi.
— Et ce jour-là ? demandai-je
— Ce jour-là, je saurai que je n’ai plus besoin de te rappeler la règle.
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