Le goût de l'effondrement - chapitre 15
Récit érotique écrit par Alexsoumis [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 17-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Le reste de la matinée s’écoula selon le rythme que Monsieur avait décidé pour moi.
Nous déjeunâmes ensuite, Monsieur prit son repas à table dans le séjour. Je le servais, desservais et je mangeai après lui, comme il l’avait établi, debout dans la cuisine.
Il devait être un peu plus de treize heures lorsque je crus que l’après-midi allait se poursuivre dans l’appartement. Depuis mon arrivée, trois jours auparavant, j’avais progressivement perdu cette habitude de prévoir la suite de mes journées ; chaque fois que j’essayais de demander ce que nous allions faire, Monsieur me répondait que je le saurais lorsqu’il jugerait nécessaire de me le dire.
Cette fois encore, il ne m’expliqua rien. Il regarda simplement l’heure.
— Nous sortons.
Je levai les yeux vers lui.
Sortir.
Le mot produisit sur moi un effet étrange. Depuis trois jours, l’appartement était devenu un monde presque clos, régi par des règles qui n’appartenaient qu’à nous. À l’intérieur, ma nudité, la chaîne autour de mon cou, la cage de chasteté sur mon sexe, les postures qu’il m’imposait et cette manière nouvelle de m’adresser à lui pouvaient encore me sembler appartenir à une réalité séparée du reste de ma vie.
Sortir signifiait remettre tout cela au contact du dehors.
— Où allons-nous, Monsieur ?
Il me regarda.
— Tu le verras.
Je compris qu’il n’ajouterait rien.
Il alla chercher le sac contenant les vêtements qu’il avait préparés pour moi et me le tendit.
— Va t’habiller.
Je pris le sac. La règle établie la veille ne souffrait déjà plus d’exception : je ne devais pas porter de vêtements à l’intérieur de l’appartement. Pour m’habiller, je dus donc franchir la porte et me retrouver nu sur le palier avant de pouvoir ouvrir le sac.
Ce passage de quelques secondes me parut interminable. Je regardai immédiatement la porte de l’autre appartement, puis l’escalier. Il aurait suffi qu’une serrure tourne ou que des pas montent pour que je me retrouve dans une situation impossible à expliquer. Je voulus aller vite. Mais lorsque j’ouvris le sac, je m’arrêtai. Mes vêtements de la veille n’y étaient plus. À leur place, Monsieur avait préparé une tenue complète : un bermuda long bleu marine, un polo blanc, des chaussettes montant presque jusqu’aux genoux, des mocassins et un blazer bleu marine.
Je sortis les vêtements un à un.
Pris séparément, rien n’avait d’extraordinaire. Ensemble, ils produisaient quelque chose de beaucoup plus précis. Trop sage. Trop ordonné. Presque un uniforme. J’enfilai le bermuda, puis les chaussettes. En les remontant, je m’arrêtai un instant devant leur hauteur inhabituelle. Mon premier réflexe fut de les rabattre légèrement. Mes doigts restèrent sur le tissu. Personne ne me voyait. Monsieur était derrière la porte. J’aurais pu les descendre de quelques centimètres. Ce geste minuscule n’aurait probablement même pas été remarqué dans la rue. Je ne le fis pas. Je les laissai exactement comme elles étaient prévues.
Cette première renonciation, si dérisoire qu’elle aurait dû me faire sourire, me troubla au contraire. J’enfilai ensuite le polo blanc. La chaîne autour de mon cou restait parfaitement visible. Je tirai légèrement sur le col pour essayer de la dissimuler, puis m’arrêtai.
Là encore, je compris.
Si Monsieur avait choisi ce polo, ce n’était probablement pas pour que je modifie ensuite la manière de le porter. Je remis le col en place. Enfin, j’enfilai le blazer et les mocassins.
Lorsque la porte s’ouvrit, Monsieur me trouva debout sur le palier.
Son regard descendit lentement de mon visage jusqu’à mes chaussures.
Je ressentis cette inspection avec un malaise que je ne parvenais pas à expliquer. Quelques jours auparavant, je me serais habillé sans même réfléchir à l’ordre dans lequel je choisissais mes vêtements. À présent, j’attendais silencieusement qu’un autre homme valide l’apparence avec laquelle j’allais sortir dans la rue.
Monsieur s’approcha.
Il remit légèrement en place le col du polo, prenant soin de laisser la chaîne visible. Puis sa main vint se poser à hauteur de mon sexe. Avec ses doigts, il replaça la cage de chasteté afin que celle-ci soit bien visible. Elle l’était, déformant la braguette de mon bermuda.
Puis il recula.
— Comme ça.
— Oui, Monsieur.
Nous descendîmes.
Il était un peu plus de treize heures trente. La rue était animée, traversée par cette agitation ordinaire du début d’après-midi : des gens sortaient déjeuner, d’autres reprenaient le travail, des voitures passaient, des terrasses étaient encore occupées. Personne ne me regardait particulièrement. Pourtant, j’avais l’impression d’être visible.
Je sentais la hauteur de mes chaussettes, le col blanc autour de mon cou, la chaîne que je savais apparente. Je croisais des hommes et des femmes qui ignoraient tout de ce qui s’était passé derrière la porte de l’appartement et, pendant quelques minutes, je retrouvai presque la sensation d’appartenir encore entièrement à leur monde.
Je marchais à côté de Monsieur.
— Vous ne voulez vraiment pas me dire où nous allons ?
— Non.
— C’est encore une surprise ?
— Non plus.
Je tournai la tête vers lui.
— Alors pourquoi ne pas me le dire ?
Monsieur continua à marcher.
— Parce que tu n’as pas besoin de savoir tout ce qui va t’arriver avant que cela arrive.
Je ne répondis pas.
Cette phrase me déplut.
Elle rejoignait trop précisément tout ce qui s’était installé depuis mon arrivée : ne pas connaître la suite, attendre, recevoir une instruction, l’exécuter.
Quelques minutes plus tard, Monsieur ralentit devant une vitrine. Je regardai l’enseigne. Un salon de coiffure. Instinctivement, ma main monta vers mes cheveux.
Monsieur la vit.
— Laisse.
Ma main retomba.
— Vous voulez me faire couper les cheveux ?
— Oui.
Je regardai mon reflet dans la vitrine. Mes cheveux n’étaient pourtant ni particulièrement longs ni négligés.
— Ils sont très bien comme ça.
Monsieur tourna les yeux vers moi. Je compris immédiatement mon erreur.
— Pardon. Ils me semblaient très bien comme ça, Monsieur.
— À toi.
Il marqua une courte pause.
— Pas à moi.
Je regardai de nouveau mon reflet.
Cette réponse, toute simple, me fit comprendre que nous n’étions pas venus là pour entretenir ma coiffure.
Nous étions venus la changer.
Monsieur ouvrit la porte.
Une petite sonnerie retentit au-dessus de nous.
Je restai une fraction de seconde sur le trottoir.
— Alex.
Je tournai la tête vers lui. Il tenait toujours la porte ouverte.
— Entre.
Je franchis le seuil.
Le salon était presque vide, noyé dans une lumière blanche qui durcissait chaque détail : les fauteuils alignés devant les miroirs, les flacons rangés sur les tablettes, les cheveux en petits tas près des plinthes. Une radio murmurait au fond, ignorée de tous.
Tout semblait parfaitement ordinaire. Pourtant, dès que je m’assis, je compris que je ne vivrais pas cette coupe comme les autres.
Le coiffeur referma la cape autour de mon cou et passa ses doigts dans mes cheveux pour en jauger l’épaisseur et la longueur. Il gardait encore cette distance professionnelle avec laquelle on s’adresse à un client adulte, et cette normalité me rassura presque.
— Alors, on fait quoi ?
J’ouvris la bouche.
Monsieur répondit avant moi.
— La nuque et les tempes très courtes. Vous laissez davantage de longueur sur le dessus.
Je refermai la bouche.
Le coiffeur regarda Monsieur dans le miroir, puis moi, comme s’il cherchait encore lequel de nous deux était son véritable interlocuteur.
— Très court comment ? À blanc ?
— Non. Très court, mais pas à blanc.
Le coiffeur prit une mèche sur le dessus.
— Et là ?
Monsieur s’approcha, indiqua la longueur à conserver et précisa qu’il voulait une différence nette entre les côtés et le dessus.
Je restai face au miroir, spectateur d’une conversation sur mon propre visage.
Le coiffeur finit par se tourner vers moi.
— Ça va beaucoup te changer.
Je remarquai immédiatement le tutoiement. Quelques minutes plus tôt, il me parlait avec la politesse neutre réservée à un client. Le changement s’était installé sans bruit, comme si la manière dont Monsieur avait répondu à ma place avait déjà modifié celle que le coiffeur m’accordait. Il souleva une autre mèche et observa mon visage dans le miroir.
— Ça te va ?
Je n’eus pas le temps de répondre.
— Il n’a rien à décider, dit Monsieur derrière moi. Juste à obéir.
Le silence s’étira.
Le coiffeur leva lentement les yeux vers le miroir. Il regarda Monsieur, puis moi. Je vis son expression changer. Jusqu’alors, il avait probablement seulement compris que Monsieur choisissait ma coupe. Cette phrase lui révélait autre chose, ou du moins l’autorisait à en imaginer davantage.
Mon visage chauffa.
J’aurais voulu protester, rétablir devant cet inconnu une apparence de normalité, lui montrer que je pouvais encore décider de quelque chose d’aussi élémentaire que mes propres cheveux. Je ne dis rien. Et mon silence confirma les paroles de Monsieur. Le coiffeur conserva la mèche entre ses doigts quelques secondes, attendant peut-être une réaction qui ne vint pas, puis inclina légèrement la tête.
— D’accord.
Ce simple mot me mit mal à l’aise. Il venait d’accepter la règle.
À partir de cet instant, sa manière de me traiter changea.
Il passa devant moi, se plaça entre le fauteuil et le miroir puis, au lieu de me demander de tourner légèrement la tête, posa ses doigts de chaque côté de mon visage et me saisit fermement par les mâchoires. Je me raidis.
Il orienta mon visage vers la droite. Puis vers la gauche. Sans parler, il m’examina. Son regard parcourut mes tempes, la ligne de mes cheveux, mes pommettes, mon front, avant de ramener mon visage droit devant lui et de le conserver quelques secondes entre ses mains, comme s’il évaluait la coupe qu’il allait imposer à une tête qu’on venait précisément de lui apprendre à ne pas consulter.
Son regard était devenu sérieux, presque sévère.
Je soutins ses yeux une seconde.
— Regarde droit devant toi.
Je fixai aussitôt le miroir.
Il me relâcha et je sentis encore quelques instants la pression de ses doigts sur mes joues. Je cherchai Monsieur dans le reflet. Il n’avait pas bougé. Il regardait. J’aurais presque préféré qu’il intervienne, qu’il dise au coiffeur que cela suffisait ou qu’il rappelle une limite dont j’aurais pu me servir pour retrouver un peu de contenance.
Il ne fit rien.
La tondeuse démarra.
— Baisse la tête.
Je baissai le menton.
— Plus bas.
J’obéis.
Le coiffeur posa une main sur mon crâne et maintint ma tête tandis que la tondeuse remontait le long de ma nuque. Les cheveux tombaient sur la cape et, à chaque passage, la peau apparaissait davantage, donnant progressivement à mon visage une forme différente, plus dégagée, presque étrangère.
— Ne bouge pas.
Je ne bougeai pas. Il passa sur ma gauche.
— Tourne.
Je tournai légèrement la tête.
— Plus.
J’obéis.
Cette fois, il attrapa la mèche laissée longue sur le dessus et tira ma tête sur le côté. Je suivis la traction sans réfléchir. Il me relâcha, observa ma tempe, puis reprit mes cheveux et orienta mon visage dans l’autre sens. Je suivis encore.
Il avait compris quelque chose.
Peut-être pas notre relation. Certainement pas ce qui s’était réellement déroulé depuis mon arrivée chez Monsieur. Après tout, cela ne faisait que trois jours.
Trois jours.
Cette pensée me traversa brutalement.
Trois jours auparavant, j’aurais trouvé inconcevable qu’un inconnu me parle ainsi, saisisse mon visage, tire sur mes cheveux pour orienter ma tête et attende de moi une obéissance immédiate. J’aurais probablement retiré sa main, protesté ou, au minimum, demandé ce qu’il faisait.
Et maintenant je restais là.
— Là. Ne bouge plus.
Je restai immobile.
Derrière nous, Monsieur ne disait toujours rien. Dans le miroir, je le voyais regarder non plus seulement la coupe, mais ma façon de me laisser faire. Cette absence d’intervention me troublait davantage que s’il avait lui-même donné les ordres.
Avec Monsieur, je pouvais encore me raconter que j’apprenais les règles particulières d’une relation particulière. Il y avait entre nous ce que j’avais accepté, ce que je cherchais encore à comprendre, ce langage qu’il m’imposait progressivement.
Le coiffeur n’appartenait à rien de tout cela. C’était un inconnu. Et pourtant il lui avait suffi de quelques minutes pour comprendre qu’il pouvait me diriger.
Il arrêta la tondeuse, posa ses instruments et revint devant moi.
Il me regarda longuement.
Puis sa main revint sur mon visage. Cette fois, il prit mon menton entre son pouce et ses doigts et releva ma tête. Une bouffée de honte me traversa. Il examinait mes traits comme on vérifie un équilibre, inclina mon visage vers la lumière, fronça les sourcils, le tourna légèrement dans un sens puis dans l’autre.
J’aurais pu dégager mon menton. Il ne me retenait pas réellement. Un mouvement aurait suffi. Je ne le fis pas. Je restai entre ses doigts jusqu’à ce qu’il décide lui-même de me relâcher. Ce fut plus troublant que le geste lui-même.
Il recula.
— Relève la tête.
Je la relevai.
— Pas comme ça.
Sa main retourna immédiatement dans mes cheveux. Il saisit la mèche du dessus et tira franchement vers l’arrière.
Mon visage se leva.
— Voilà.
Il conserva sa prise en examinant la ligne de mes tempes. Je sentais mes cheveux tirer contre mon cuir chevelu et, derrière moi, le regard de Monsieur.
Puis le coiffeur ramena ma tête vers l’avant.
— Baisse.
Je suivis. Il me relâcha. Je restai dans la position imposée. Quelques secondes passèrent.
— Tu peux relever.
Alors seulement je bougeai. Je croisai mon propre regard dans le miroir et j’eus honte. J’avais attendu sa permission. Au troisième jour. Je n’avais même pas eu le temps de m’habituer à ma nouvelle vie que quelque chose en moi commençait déjà à répondre.
Le coiffeur sembla le remarquer lui aussi.
— Regarde-moi.
Je tournai les yeux vers lui.
— La tête, pas les yeux.
Je tournai la tête.
D’un geste impatient, il reprit mon menton et plaça lui-même mon visage exactement où il le voulait.
— Comme ça.
Je restai ainsi. Il reprit les ciseaux, travailla le dessus puis passa derrière moi.
— Droit.
Je me redressai.
— Menton en bas.
Je baissai la tête.
— Encore.
J’obéis. À chaque ordre, une partie de moi voulait se retourner, lui demander de cesser, lui rappeler que j’étais un adulte, un client, que cette tête était la mienne. Mais une autre partie avait déjà exécuté l’ordre. C’était cela que Monsieur observait. Je le compris soudain. Il ne regardait pas seulement si la coupe lui plaisait. Il regardait ce que trois jours auprès de lui avaient déjà commencé à produire.
Le coiffeur pouvait saisir mon visage. Je le laissais faire. Il pouvait tirer sur mes cheveux pour orienter ma tête. Je suivais. Il pouvait me tutoyer, raccourcir ses phrases, transformer ses demandes en ordres. J’obéissais. Et Monsieur n’avait besoin de rien demander.
Le coiffeur termina la mèche du dessus, passa ses doigts dans mes cheveux puis recula.
— Regarde droit devant toi.
Je fixai le miroir.
Mon visage était plus dégagé. La nuque très courte, les tempes nettes, la longueur conservée sur le dessus changeaient toute ma silhouette. La chaîne apparaissait au-dessus du col blanc. Tout semblait répondre à la même intention : la tenue choisie par Monsieur, la coiffure décidée par lui, ma façon de me tenir et cette docilité qu’un inconnu avait découverte en quelques minutes.
Le coiffeur s’approcha une dernière fois. Il saisit la mèche du dessus et tira ma tête en arrière. Je suivis. Puis vers l’avant. Je suivis encore. Cette fois, il regarda Monsieur dans le miroir. Monsieur regardait toujours. Leurs yeux se croisèrent. Je ne sus pas ce qui passa entre eux. Peut-être rien. Le coiffeur me relâcha.
Monsieur s’approcha enfin et observa la coupe sous tous les angles.
— Parfait.
Le mot me traversa. Je ne savais pas ce qu’il qualifiait exactement : la coupe, la longueur laissée sur le dessus, ou la facilité avec laquelle je m’étais laissé diriger par un inconnu. Le coiffeur retira la cape et les cheveux glissèrent au sol. Je me levai avec soulagement, heureux surtout de pouvoir enfin quitter ce fauteuil et d’échapper au miroir dans lequel je venais d’assister à ma propre docilité.
J’allais faire un pas vers la sortie lorsque la voix de Monsieur m’arrêta.
— Alex.
Je me retournai.
Il regarda le coiffeur, puis moi.
— Tu oublies quelque chose.
Je ne compris pas immédiatement. Monsieur ne m’aida pas davantage ; il se contenta d’attendre, me laissant chercher seul ce qu’il exigeait encore de moi.
Je ne comprenais toujours pas. Alors Monsieur me gifla. Violemment. A deux reprises ! Devant le coiffeur.
Je sentis la chaleur venir dans mon visage. Je compris alors, me tournai vers le coiffeur.
— Merci.
Monsieur ne bougea pas. Son silence me fit aussitôt comprendre que ce n’était pas suffisant.
— Regarde-le quand tu le remercies.
Je relevai les yeux.
Ce simple geste me coûta davantage que je ne l’aurais cru. Tant que je regardais ailleurs, je pouvais encore faire de ce remerciement une formalité, quelques mots prononcés avant de sortir. En m’obligeant à soutenir le regard du coiffeur, après avoir été giflé, Monsieur m’interdisait cette échappatoire.
— Merci de vous être occupé de moi.
Le coiffeur me regarda longuement. Son sourire vicieux apparut lentement.
Il me détailla de haut en bas, sans même chercher à rendre ce regard discret, s’arrêta sur la bosse déformant ma braguette, puis revint à mon visage.
— Je suis sûr que tu peux remercier bien autrement.
Mon ventre se contracta. Pendant une seconde, je restai incapable de réagir. Il n’avait rien précisé. Et ce fut justement cela qui rendit sa phrase si brutale. L’intonation, le regard qu’il venait de poser sur moi, cette manière d’insister sur « autrement » suffirent pour que mon esprit complète ce qu'il avait volontairement laissé en suspens.
L’allusion me parut sexuelle.
Mais en étais-je certain ?
Le coiffeur ne souriait plus. Il ne détourna pas les yeux et n’ajouta aucune phrase qui m’aurait permis de transformer ses mots en plaisanterie. Il me laissait seul avec ce que j’avais compris. La chaleur monta de mon cou jusqu’à mes joues.
Une question s’imposa aussitôt.
Qu’avait-il compris ?
Était-ce suffisant pour qu’il imagine ce qui pouvait exister entre Monsieur et moi une fois les portes refermées ?
Je pris soudain conscience de ma tenue, de la chaîne visible au-dessus de mon polo blanc, de cette coiffure que Monsieur venait de choisir. Et de cette paire de gifles !
Chaque détail me sembla devenir un indice. Je me sentis exposé, presque déshabillé par son regard alors que j’étais parfaitement vêtu.
Je tournai instinctivement les yeux vers Monsieur.
Et je regrettai aussitôt ce mouvement. Parce que le coiffeur le vit.
À peine avait-il prononcé cette phrase ambiguë que mon premier réflexe avait été de chercher Monsieur du regard, comme si j’attendais de lui qu’il m’indique ce que je devais faire, ce que je pouvais répondre, ou peut-être simplement qu’il me protège de ce qui venait de se glisser entre nous.
Monsieur ne m’offrit rien de tout cela. Il ne souriait pas. Il ne paraissait ni surpris ni contrarié.
Il m’observait.
Simplement.
Je me retrouvai entre ces deux regards, incapable de savoir ce que l’un attendait et ce que l’autre avait compris.
Le silence devint pénible.
J’aurais presque voulu que le coiffeur éclate de rire et retire lui-même à sa phrase toute sa portée. Il ne le fit pas. Au contraire, il s’approcha de nouveau. Sa main se leva vers mes cheveux et ses doigts saisirent la mèche laissée longue sur le dessus. Après ce qu’il venait de dire, le geste me parut différent.
Je me raidis. Il le sentit certainement. Mais je ne reculai pas.
Il releva légèrement mon visage par les cheveux, examina mes joues rougies puis orienta ma tête de quelques degrés pour vérifier une tempe. Je le laissai faire. Et cette fois, j’eus conscience de chaque seconde pendant laquelle je le laissais faire.
Il me relâcha.
— Allez. Ça ira comme ça.
Je ne savais plus si ses paroles concernaient mes cheveux ou moi.
Je restai pourtant devant lui. Une seconde. Puis deux. Monsieur ne m’avait toujours pas indiqué que nous partions et je n’osais plus décider seul que la scène était terminée. Le coiffeur le remarqua.
Son regard passa de moi à Monsieur, puis revint vers moi.
— Tu attends encore quelque chose ?
Mon visage s’embrasa de nouveau. Après sa phrase précédente, la question devenait presque insupportable.
Attendais-je quoi ?
L’autorisation de partir ?
Une nouvelle instruction ?
Ou faisait-il délibérément écho à ce qu’il venait de suggérer ?
Je ne pouvais pas le savoir.
— Non.
Ma voix me parut trop basse.
Le coiffeur continua à me regarder.
— Alors ?
Je restai silencieux. Il laissa encore passer quelques secondes, puis dit simplement :
— Tu peux y aller.
Je ressentis un soulagement immédiat.
Et ce soulagement m’humilia presque autant que le reste.
— Merci.
Le coiffeur ne répondit pas tout de suite.
Je relevai les yeux.
Il me regardait toujours.
Puis il dit simplement :
— De rien, Alex.
Entendre mon prénom dans sa bouche me troubla davantage que je ne l’aurais imaginé. Je me tournai enfin vers la porte. En sortant, je sentis l’air extérieur sur ma nuque fraîchement dégagée, mais il ne m’apporta aucun apaisement. Les passants ne voyaient sans doute qu’un jeune homme fraîchement coiffé, vêtu d’un bermuda bleu marine, d’un polo blanc et d’un blazer.
Rien d’autre.
Le coiffeur, lui, avait vu autre chose. Ou cru voir. Et je ne savais pas laquelle de ces deux possibilités m’inquiétait le plus.
Nous déjeunâmes ensuite, Monsieur prit son repas à table dans le séjour. Je le servais, desservais et je mangeai après lui, comme il l’avait établi, debout dans la cuisine.
Il devait être un peu plus de treize heures lorsque je crus que l’après-midi allait se poursuivre dans l’appartement. Depuis mon arrivée, trois jours auparavant, j’avais progressivement perdu cette habitude de prévoir la suite de mes journées ; chaque fois que j’essayais de demander ce que nous allions faire, Monsieur me répondait que je le saurais lorsqu’il jugerait nécessaire de me le dire.
Cette fois encore, il ne m’expliqua rien. Il regarda simplement l’heure.
— Nous sortons.
Je levai les yeux vers lui.
Sortir.
Le mot produisit sur moi un effet étrange. Depuis trois jours, l’appartement était devenu un monde presque clos, régi par des règles qui n’appartenaient qu’à nous. À l’intérieur, ma nudité, la chaîne autour de mon cou, la cage de chasteté sur mon sexe, les postures qu’il m’imposait et cette manière nouvelle de m’adresser à lui pouvaient encore me sembler appartenir à une réalité séparée du reste de ma vie.
Sortir signifiait remettre tout cela au contact du dehors.
— Où allons-nous, Monsieur ?
Il me regarda.
— Tu le verras.
Je compris qu’il n’ajouterait rien.
Il alla chercher le sac contenant les vêtements qu’il avait préparés pour moi et me le tendit.
— Va t’habiller.
Je pris le sac. La règle établie la veille ne souffrait déjà plus d’exception : je ne devais pas porter de vêtements à l’intérieur de l’appartement. Pour m’habiller, je dus donc franchir la porte et me retrouver nu sur le palier avant de pouvoir ouvrir le sac.
Ce passage de quelques secondes me parut interminable. Je regardai immédiatement la porte de l’autre appartement, puis l’escalier. Il aurait suffi qu’une serrure tourne ou que des pas montent pour que je me retrouve dans une situation impossible à expliquer. Je voulus aller vite. Mais lorsque j’ouvris le sac, je m’arrêtai. Mes vêtements de la veille n’y étaient plus. À leur place, Monsieur avait préparé une tenue complète : un bermuda long bleu marine, un polo blanc, des chaussettes montant presque jusqu’aux genoux, des mocassins et un blazer bleu marine.
Je sortis les vêtements un à un.
Pris séparément, rien n’avait d’extraordinaire. Ensemble, ils produisaient quelque chose de beaucoup plus précis. Trop sage. Trop ordonné. Presque un uniforme. J’enfilai le bermuda, puis les chaussettes. En les remontant, je m’arrêtai un instant devant leur hauteur inhabituelle. Mon premier réflexe fut de les rabattre légèrement. Mes doigts restèrent sur le tissu. Personne ne me voyait. Monsieur était derrière la porte. J’aurais pu les descendre de quelques centimètres. Ce geste minuscule n’aurait probablement même pas été remarqué dans la rue. Je ne le fis pas. Je les laissai exactement comme elles étaient prévues.
Cette première renonciation, si dérisoire qu’elle aurait dû me faire sourire, me troubla au contraire. J’enfilai ensuite le polo blanc. La chaîne autour de mon cou restait parfaitement visible. Je tirai légèrement sur le col pour essayer de la dissimuler, puis m’arrêtai.
Là encore, je compris.
Si Monsieur avait choisi ce polo, ce n’était probablement pas pour que je modifie ensuite la manière de le porter. Je remis le col en place. Enfin, j’enfilai le blazer et les mocassins.
Lorsque la porte s’ouvrit, Monsieur me trouva debout sur le palier.
Son regard descendit lentement de mon visage jusqu’à mes chaussures.
Je ressentis cette inspection avec un malaise que je ne parvenais pas à expliquer. Quelques jours auparavant, je me serais habillé sans même réfléchir à l’ordre dans lequel je choisissais mes vêtements. À présent, j’attendais silencieusement qu’un autre homme valide l’apparence avec laquelle j’allais sortir dans la rue.
Monsieur s’approcha.
Il remit légèrement en place le col du polo, prenant soin de laisser la chaîne visible. Puis sa main vint se poser à hauteur de mon sexe. Avec ses doigts, il replaça la cage de chasteté afin que celle-ci soit bien visible. Elle l’était, déformant la braguette de mon bermuda.
Puis il recula.
— Comme ça.
— Oui, Monsieur.
Nous descendîmes.
Il était un peu plus de treize heures trente. La rue était animée, traversée par cette agitation ordinaire du début d’après-midi : des gens sortaient déjeuner, d’autres reprenaient le travail, des voitures passaient, des terrasses étaient encore occupées. Personne ne me regardait particulièrement. Pourtant, j’avais l’impression d’être visible.
Je sentais la hauteur de mes chaussettes, le col blanc autour de mon cou, la chaîne que je savais apparente. Je croisais des hommes et des femmes qui ignoraient tout de ce qui s’était passé derrière la porte de l’appartement et, pendant quelques minutes, je retrouvai presque la sensation d’appartenir encore entièrement à leur monde.
Je marchais à côté de Monsieur.
— Vous ne voulez vraiment pas me dire où nous allons ?
— Non.
— C’est encore une surprise ?
— Non plus.
Je tournai la tête vers lui.
— Alors pourquoi ne pas me le dire ?
Monsieur continua à marcher.
— Parce que tu n’as pas besoin de savoir tout ce qui va t’arriver avant que cela arrive.
Je ne répondis pas.
Cette phrase me déplut.
Elle rejoignait trop précisément tout ce qui s’était installé depuis mon arrivée : ne pas connaître la suite, attendre, recevoir une instruction, l’exécuter.
Quelques minutes plus tard, Monsieur ralentit devant une vitrine. Je regardai l’enseigne. Un salon de coiffure. Instinctivement, ma main monta vers mes cheveux.
Monsieur la vit.
— Laisse.
Ma main retomba.
— Vous voulez me faire couper les cheveux ?
— Oui.
Je regardai mon reflet dans la vitrine. Mes cheveux n’étaient pourtant ni particulièrement longs ni négligés.
— Ils sont très bien comme ça.
Monsieur tourna les yeux vers moi. Je compris immédiatement mon erreur.
— Pardon. Ils me semblaient très bien comme ça, Monsieur.
— À toi.
Il marqua une courte pause.
— Pas à moi.
Je regardai de nouveau mon reflet.
Cette réponse, toute simple, me fit comprendre que nous n’étions pas venus là pour entretenir ma coiffure.
Nous étions venus la changer.
Monsieur ouvrit la porte.
Une petite sonnerie retentit au-dessus de nous.
Je restai une fraction de seconde sur le trottoir.
— Alex.
Je tournai la tête vers lui. Il tenait toujours la porte ouverte.
— Entre.
Je franchis le seuil.
Le salon était presque vide, noyé dans une lumière blanche qui durcissait chaque détail : les fauteuils alignés devant les miroirs, les flacons rangés sur les tablettes, les cheveux en petits tas près des plinthes. Une radio murmurait au fond, ignorée de tous.
Tout semblait parfaitement ordinaire. Pourtant, dès que je m’assis, je compris que je ne vivrais pas cette coupe comme les autres.
Le coiffeur referma la cape autour de mon cou et passa ses doigts dans mes cheveux pour en jauger l’épaisseur et la longueur. Il gardait encore cette distance professionnelle avec laquelle on s’adresse à un client adulte, et cette normalité me rassura presque.
— Alors, on fait quoi ?
J’ouvris la bouche.
Monsieur répondit avant moi.
— La nuque et les tempes très courtes. Vous laissez davantage de longueur sur le dessus.
Je refermai la bouche.
Le coiffeur regarda Monsieur dans le miroir, puis moi, comme s’il cherchait encore lequel de nous deux était son véritable interlocuteur.
— Très court comment ? À blanc ?
— Non. Très court, mais pas à blanc.
Le coiffeur prit une mèche sur le dessus.
— Et là ?
Monsieur s’approcha, indiqua la longueur à conserver et précisa qu’il voulait une différence nette entre les côtés et le dessus.
Je restai face au miroir, spectateur d’une conversation sur mon propre visage.
Le coiffeur finit par se tourner vers moi.
— Ça va beaucoup te changer.
Je remarquai immédiatement le tutoiement. Quelques minutes plus tôt, il me parlait avec la politesse neutre réservée à un client. Le changement s’était installé sans bruit, comme si la manière dont Monsieur avait répondu à ma place avait déjà modifié celle que le coiffeur m’accordait. Il souleva une autre mèche et observa mon visage dans le miroir.
— Ça te va ?
Je n’eus pas le temps de répondre.
— Il n’a rien à décider, dit Monsieur derrière moi. Juste à obéir.
Le silence s’étira.
Le coiffeur leva lentement les yeux vers le miroir. Il regarda Monsieur, puis moi. Je vis son expression changer. Jusqu’alors, il avait probablement seulement compris que Monsieur choisissait ma coupe. Cette phrase lui révélait autre chose, ou du moins l’autorisait à en imaginer davantage.
Mon visage chauffa.
J’aurais voulu protester, rétablir devant cet inconnu une apparence de normalité, lui montrer que je pouvais encore décider de quelque chose d’aussi élémentaire que mes propres cheveux. Je ne dis rien. Et mon silence confirma les paroles de Monsieur. Le coiffeur conserva la mèche entre ses doigts quelques secondes, attendant peut-être une réaction qui ne vint pas, puis inclina légèrement la tête.
— D’accord.
Ce simple mot me mit mal à l’aise. Il venait d’accepter la règle.
À partir de cet instant, sa manière de me traiter changea.
Il passa devant moi, se plaça entre le fauteuil et le miroir puis, au lieu de me demander de tourner légèrement la tête, posa ses doigts de chaque côté de mon visage et me saisit fermement par les mâchoires. Je me raidis.
Il orienta mon visage vers la droite. Puis vers la gauche. Sans parler, il m’examina. Son regard parcourut mes tempes, la ligne de mes cheveux, mes pommettes, mon front, avant de ramener mon visage droit devant lui et de le conserver quelques secondes entre ses mains, comme s’il évaluait la coupe qu’il allait imposer à une tête qu’on venait précisément de lui apprendre à ne pas consulter.
Son regard était devenu sérieux, presque sévère.
Je soutins ses yeux une seconde.
— Regarde droit devant toi.
Je fixai aussitôt le miroir.
Il me relâcha et je sentis encore quelques instants la pression de ses doigts sur mes joues. Je cherchai Monsieur dans le reflet. Il n’avait pas bougé. Il regardait. J’aurais presque préféré qu’il intervienne, qu’il dise au coiffeur que cela suffisait ou qu’il rappelle une limite dont j’aurais pu me servir pour retrouver un peu de contenance.
Il ne fit rien.
La tondeuse démarra.
— Baisse la tête.
Je baissai le menton.
— Plus bas.
J’obéis.
Le coiffeur posa une main sur mon crâne et maintint ma tête tandis que la tondeuse remontait le long de ma nuque. Les cheveux tombaient sur la cape et, à chaque passage, la peau apparaissait davantage, donnant progressivement à mon visage une forme différente, plus dégagée, presque étrangère.
— Ne bouge pas.
Je ne bougeai pas. Il passa sur ma gauche.
— Tourne.
Je tournai légèrement la tête.
— Plus.
J’obéis.
Cette fois, il attrapa la mèche laissée longue sur le dessus et tira ma tête sur le côté. Je suivis la traction sans réfléchir. Il me relâcha, observa ma tempe, puis reprit mes cheveux et orienta mon visage dans l’autre sens. Je suivis encore.
Il avait compris quelque chose.
Peut-être pas notre relation. Certainement pas ce qui s’était réellement déroulé depuis mon arrivée chez Monsieur. Après tout, cela ne faisait que trois jours.
Trois jours.
Cette pensée me traversa brutalement.
Trois jours auparavant, j’aurais trouvé inconcevable qu’un inconnu me parle ainsi, saisisse mon visage, tire sur mes cheveux pour orienter ma tête et attende de moi une obéissance immédiate. J’aurais probablement retiré sa main, protesté ou, au minimum, demandé ce qu’il faisait.
Et maintenant je restais là.
— Là. Ne bouge plus.
Je restai immobile.
Derrière nous, Monsieur ne disait toujours rien. Dans le miroir, je le voyais regarder non plus seulement la coupe, mais ma façon de me laisser faire. Cette absence d’intervention me troublait davantage que s’il avait lui-même donné les ordres.
Avec Monsieur, je pouvais encore me raconter que j’apprenais les règles particulières d’une relation particulière. Il y avait entre nous ce que j’avais accepté, ce que je cherchais encore à comprendre, ce langage qu’il m’imposait progressivement.
Le coiffeur n’appartenait à rien de tout cela. C’était un inconnu. Et pourtant il lui avait suffi de quelques minutes pour comprendre qu’il pouvait me diriger.
Il arrêta la tondeuse, posa ses instruments et revint devant moi.
Il me regarda longuement.
Puis sa main revint sur mon visage. Cette fois, il prit mon menton entre son pouce et ses doigts et releva ma tête. Une bouffée de honte me traversa. Il examinait mes traits comme on vérifie un équilibre, inclina mon visage vers la lumière, fronça les sourcils, le tourna légèrement dans un sens puis dans l’autre.
J’aurais pu dégager mon menton. Il ne me retenait pas réellement. Un mouvement aurait suffi. Je ne le fis pas. Je restai entre ses doigts jusqu’à ce qu’il décide lui-même de me relâcher. Ce fut plus troublant que le geste lui-même.
Il recula.
— Relève la tête.
Je la relevai.
— Pas comme ça.
Sa main retourna immédiatement dans mes cheveux. Il saisit la mèche du dessus et tira franchement vers l’arrière.
Mon visage se leva.
— Voilà.
Il conserva sa prise en examinant la ligne de mes tempes. Je sentais mes cheveux tirer contre mon cuir chevelu et, derrière moi, le regard de Monsieur.
Puis le coiffeur ramena ma tête vers l’avant.
— Baisse.
Je suivis. Il me relâcha. Je restai dans la position imposée. Quelques secondes passèrent.
— Tu peux relever.
Alors seulement je bougeai. Je croisai mon propre regard dans le miroir et j’eus honte. J’avais attendu sa permission. Au troisième jour. Je n’avais même pas eu le temps de m’habituer à ma nouvelle vie que quelque chose en moi commençait déjà à répondre.
Le coiffeur sembla le remarquer lui aussi.
— Regarde-moi.
Je tournai les yeux vers lui.
— La tête, pas les yeux.
Je tournai la tête.
D’un geste impatient, il reprit mon menton et plaça lui-même mon visage exactement où il le voulait.
— Comme ça.
Je restai ainsi. Il reprit les ciseaux, travailla le dessus puis passa derrière moi.
— Droit.
Je me redressai.
— Menton en bas.
Je baissai la tête.
— Encore.
J’obéis. À chaque ordre, une partie de moi voulait se retourner, lui demander de cesser, lui rappeler que j’étais un adulte, un client, que cette tête était la mienne. Mais une autre partie avait déjà exécuté l’ordre. C’était cela que Monsieur observait. Je le compris soudain. Il ne regardait pas seulement si la coupe lui plaisait. Il regardait ce que trois jours auprès de lui avaient déjà commencé à produire.
Le coiffeur pouvait saisir mon visage. Je le laissais faire. Il pouvait tirer sur mes cheveux pour orienter ma tête. Je suivais. Il pouvait me tutoyer, raccourcir ses phrases, transformer ses demandes en ordres. J’obéissais. Et Monsieur n’avait besoin de rien demander.
Le coiffeur termina la mèche du dessus, passa ses doigts dans mes cheveux puis recula.
— Regarde droit devant toi.
Je fixai le miroir.
Mon visage était plus dégagé. La nuque très courte, les tempes nettes, la longueur conservée sur le dessus changeaient toute ma silhouette. La chaîne apparaissait au-dessus du col blanc. Tout semblait répondre à la même intention : la tenue choisie par Monsieur, la coiffure décidée par lui, ma façon de me tenir et cette docilité qu’un inconnu avait découverte en quelques minutes.
Le coiffeur s’approcha une dernière fois. Il saisit la mèche du dessus et tira ma tête en arrière. Je suivis. Puis vers l’avant. Je suivis encore. Cette fois, il regarda Monsieur dans le miroir. Monsieur regardait toujours. Leurs yeux se croisèrent. Je ne sus pas ce qui passa entre eux. Peut-être rien. Le coiffeur me relâcha.
Monsieur s’approcha enfin et observa la coupe sous tous les angles.
— Parfait.
Le mot me traversa. Je ne savais pas ce qu’il qualifiait exactement : la coupe, la longueur laissée sur le dessus, ou la facilité avec laquelle je m’étais laissé diriger par un inconnu. Le coiffeur retira la cape et les cheveux glissèrent au sol. Je me levai avec soulagement, heureux surtout de pouvoir enfin quitter ce fauteuil et d’échapper au miroir dans lequel je venais d’assister à ma propre docilité.
J’allais faire un pas vers la sortie lorsque la voix de Monsieur m’arrêta.
— Alex.
Je me retournai.
Il regarda le coiffeur, puis moi.
— Tu oublies quelque chose.
Je ne compris pas immédiatement. Monsieur ne m’aida pas davantage ; il se contenta d’attendre, me laissant chercher seul ce qu’il exigeait encore de moi.
Je ne comprenais toujours pas. Alors Monsieur me gifla. Violemment. A deux reprises ! Devant le coiffeur.
Je sentis la chaleur venir dans mon visage. Je compris alors, me tournai vers le coiffeur.
— Merci.
Monsieur ne bougea pas. Son silence me fit aussitôt comprendre que ce n’était pas suffisant.
— Regarde-le quand tu le remercies.
Je relevai les yeux.
Ce simple geste me coûta davantage que je ne l’aurais cru. Tant que je regardais ailleurs, je pouvais encore faire de ce remerciement une formalité, quelques mots prononcés avant de sortir. En m’obligeant à soutenir le regard du coiffeur, après avoir été giflé, Monsieur m’interdisait cette échappatoire.
— Merci de vous être occupé de moi.
Le coiffeur me regarda longuement. Son sourire vicieux apparut lentement.
Il me détailla de haut en bas, sans même chercher à rendre ce regard discret, s’arrêta sur la bosse déformant ma braguette, puis revint à mon visage.
— Je suis sûr que tu peux remercier bien autrement.
Mon ventre se contracta. Pendant une seconde, je restai incapable de réagir. Il n’avait rien précisé. Et ce fut justement cela qui rendit sa phrase si brutale. L’intonation, le regard qu’il venait de poser sur moi, cette manière d’insister sur « autrement » suffirent pour que mon esprit complète ce qu'il avait volontairement laissé en suspens.
L’allusion me parut sexuelle.
Mais en étais-je certain ?
Le coiffeur ne souriait plus. Il ne détourna pas les yeux et n’ajouta aucune phrase qui m’aurait permis de transformer ses mots en plaisanterie. Il me laissait seul avec ce que j’avais compris. La chaleur monta de mon cou jusqu’à mes joues.
Une question s’imposa aussitôt.
Qu’avait-il compris ?
Était-ce suffisant pour qu’il imagine ce qui pouvait exister entre Monsieur et moi une fois les portes refermées ?
Je pris soudain conscience de ma tenue, de la chaîne visible au-dessus de mon polo blanc, de cette coiffure que Monsieur venait de choisir. Et de cette paire de gifles !
Chaque détail me sembla devenir un indice. Je me sentis exposé, presque déshabillé par son regard alors que j’étais parfaitement vêtu.
Je tournai instinctivement les yeux vers Monsieur.
Et je regrettai aussitôt ce mouvement. Parce que le coiffeur le vit.
À peine avait-il prononcé cette phrase ambiguë que mon premier réflexe avait été de chercher Monsieur du regard, comme si j’attendais de lui qu’il m’indique ce que je devais faire, ce que je pouvais répondre, ou peut-être simplement qu’il me protège de ce qui venait de se glisser entre nous.
Monsieur ne m’offrit rien de tout cela. Il ne souriait pas. Il ne paraissait ni surpris ni contrarié.
Il m’observait.
Simplement.
Je me retrouvai entre ces deux regards, incapable de savoir ce que l’un attendait et ce que l’autre avait compris.
Le silence devint pénible.
J’aurais presque voulu que le coiffeur éclate de rire et retire lui-même à sa phrase toute sa portée. Il ne le fit pas. Au contraire, il s’approcha de nouveau. Sa main se leva vers mes cheveux et ses doigts saisirent la mèche laissée longue sur le dessus. Après ce qu’il venait de dire, le geste me parut différent.
Je me raidis. Il le sentit certainement. Mais je ne reculai pas.
Il releva légèrement mon visage par les cheveux, examina mes joues rougies puis orienta ma tête de quelques degrés pour vérifier une tempe. Je le laissai faire. Et cette fois, j’eus conscience de chaque seconde pendant laquelle je le laissais faire.
Il me relâcha.
— Allez. Ça ira comme ça.
Je ne savais plus si ses paroles concernaient mes cheveux ou moi.
Je restai pourtant devant lui. Une seconde. Puis deux. Monsieur ne m’avait toujours pas indiqué que nous partions et je n’osais plus décider seul que la scène était terminée. Le coiffeur le remarqua.
Son regard passa de moi à Monsieur, puis revint vers moi.
— Tu attends encore quelque chose ?
Mon visage s’embrasa de nouveau. Après sa phrase précédente, la question devenait presque insupportable.
Attendais-je quoi ?
L’autorisation de partir ?
Une nouvelle instruction ?
Ou faisait-il délibérément écho à ce qu’il venait de suggérer ?
Je ne pouvais pas le savoir.
— Non.
Ma voix me parut trop basse.
Le coiffeur continua à me regarder.
— Alors ?
Je restai silencieux. Il laissa encore passer quelques secondes, puis dit simplement :
— Tu peux y aller.
Je ressentis un soulagement immédiat.
Et ce soulagement m’humilia presque autant que le reste.
— Merci.
Le coiffeur ne répondit pas tout de suite.
Je relevai les yeux.
Il me regardait toujours.
Puis il dit simplement :
— De rien, Alex.
Entendre mon prénom dans sa bouche me troubla davantage que je ne l’aurais imaginé. Je me tournai enfin vers la porte. En sortant, je sentis l’air extérieur sur ma nuque fraîchement dégagée, mais il ne m’apporta aucun apaisement. Les passants ne voyaient sans doute qu’un jeune homme fraîchement coiffé, vêtu d’un bermuda bleu marine, d’un polo blanc et d’un blazer.
Rien d’autre.
Le coiffeur, lui, avait vu autre chose. Ou cru voir. Et je ne savais pas laquelle de ces deux possibilités m’inquiétait le plus.
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