Le goût de l'effondrement - chapitre 16
Récit érotique écrit par Alexsoumis [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur homme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 19-09-2026 dans la catégorie Dominants et dominés
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Nous sortîmes du salon de coiffure et marchâmes quelques mètres sans parler.
L’air frais sur ma nuque dégagée me rappelait constamment ce qui venait de se passer : les mains du coiffeur sur mon visage, ses doigts dans mes cheveux, ses ordres auxquels j’avais obéi, puis cette dernière phrase dont il avait refusé de préciser le sens.
« Je suis sûr que tu peux remercier bien autrement ».
Monsieur avançait tranquillement à côté de moi.
Je repassais la scène dans ma tête en essayant d’y remettre de l’ordre. Je cherchais ce qui avait été une plaisanterie, ce qui ne l’avait pas été, ce que le coiffeur avait compris de notre relation et, surtout, ce que Monsieur aurait fait si cet homme avait poussé son insinuation plus loin.
Je finis par rompre le silence.
— Vous l’auriez fait, Monsieur ?
Il ne ralentit pas.
— Quoi ?
Je dus faire un effort pour prononcer les mots.
— Me donner au coiffeur ?
Monsieur continua d’avancer.
— Monsieur ?
— Je t’ai entendu.
— Alors ?
Il s’arrêta brusquement.
Je fis encore un pas avant de revenir vers lui.
— Première chose, Alex : lorsque tu me poses une question, tu attends ma réponse. Tu ne me relances pas.
— Oui, Monsieur.
— Deuxième chose : cesse d’essayer de prévoir ce que je ferai de toi.
La formulation me heurta.
— Ce que vous ferez de moi ?
— C’est bien ce que j’ai dit.
Je soutins son regard.
— J’ai quand même le droit de savoir ce qui peut m’arriver.
— Non.
La réponse tomba immédiatement.
Je restai interdit.
Monsieur reprit :
— Tu as le droit de me dire ce que tu ressens. Tu as le droit d’avoir peur, d’être inquiet, de poser une question lorsque tu ne comprends pas un ordre. Mais tu n’as pas à exiger de connaître aujourd’hui toutes les décisions que je prendrai demain.
— Ce n’est pas ce que je demande.
— C’est exactement ce que tu demandes.
Il s’approcha d’un pas.
— Tu veux connaître les limites avant d’avancer. Tu veux savoir ce que je ferai, ce que je ne ferai pas de toi, jusqu’où j’irai. Tu voudrais transformer ce que nous vivons en une liste de garanties.
— Parce que j’en ai besoin.
— Non. Tu en as l’habitude.
Je ne répondis pas.
— Et cette habitude, tu vas la perdre.
Il se remit en marche. Je le suivis.
— Mais pour le coiffeur…
Monsieur s’arrêta de nouveau.
Son regard suffit à me faire taire.
— Qu’est-ce que je viens de te dire ?
Je baissai les yeux.
— De ne pas vous relancer, Monsieur.
— Alors applique-le.
— Oui, Monsieur.
Nous reprîmes notre marche.
Je gardai le silence plusieurs dizaines de mètres. Pourtant la question restait là, intacte, presque douloureuse à force de ne pas recevoir de réponse.
Monsieur finit par parler de lui-même.
— Un jour viendra où je t’offrirai.
Je m’arrêtai net.
Cette fois, il continua d’avancer.
— Monsieur…
Il se retourna.
— Avance.
Je le rejoignis.
— À quelqu’un ?
— Oui.
Le mot me coupa presque le souffle.
— À qui ?
— Je n'ai pas à répondre à cette question.
— Vous y avez donc déjà pensé ?
Monsieur tourna les yeux vers moi.
— Oui.
Aucune hésitation.
— Depuis quand ?
— Cela ne te regarde pas.
La réponse me blessa presque.
— Mais il s’agit de moi.
— Justement.
Il ralentit.
— Il faut que tu cesses de confondre deux choses : être concerné par une décision et avoir autorité sur elle.
Je fronçai les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Tu comprendras.
— Quand ?
— Quand tu en auras besoin.
Je sentis l’agacement monter.
— Vous répondez toujours comme ça.
Monsieur s’immobilisa. Je compris immédiatement que j’étais allé trop loin.
— Comment ?
Je regrettai ma phrase.
— Comme si vous saviez toujours quelque chose que j’ignore.
— C’est souvent le cas.
Il ne souriait pas.
— Et tu vas apprendre à le supporter sans exiger que je réduise cette différence pour te rassurer.
Je ne trouvai rien à répondre.
Monsieur reprit sa marche.
— Vous avez déjà imaginé me donner à quelqu’un ?
— Je viens de te répondre.
— Mais concrètement ?
Il s’arrêta encore.
Cette fois, son visage se ferma.
— Alex.
— Oui, Monsieur.
— Tu veux être giflé en pleine rue.
Je baissai les yeux.
— Pardon, Monsieur.
— Regarde-moi.
Je relevai immédiatement la tête.
— Je vais être très clair. Si un jour je décide de te confier à quelqu’un, je choisirai la personne, le moment et les circonstances. Tu n’as pas besoin de les connaître aujourd’hui.
Mon ventre se noua.
— Et moi ?
— Toi, tu suivras mes instructions.
— Même si je ne veux pas ?
Un silence.
Monsieur me fixa longuement.
— Tu continues à poser la mauvaise question.
— Quelle serait la bonne ?
— Il n’y en a pas.
Je restai interdit.
— Tout n’a pas besoin de devenir une question, Alex. C’est précisément cela que tu dois apprendre. Tu réfléchis, tu anticipes, tu imagines, puis tu transformes ton inquiétude en interrogation dans l’espoir de reprendre la maîtrise de ce qui t’échappe.
Il se rapprocha.
— Arrête.
Le mot fut prononcé sans violence. Il n’en fut que plus impératif.
— Quand je te donnerai un ordre, tu obéiras et l’exécuteras. Quand j’attendrai ton avis, je te le demanderai. Quand j’estimerai que tu dois savoir quelque chose, je te le dirai.
Il marqua une pause.
— Le reste du temps, tu cesses de chercher à diriger ce que j’ai décidé de diriger.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Oui, Monsieur.
— Voilà.
Il repartit. Je le suivis.
Après quelques mètres, il ajouta :
— Et ne crois pas que nous parlons d’un avenir lointain.
Je tournai la tête vers lui.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ce jour-là viendra plus vite que tu ne le crois.
Je m’arrêtai.
— Continue d’avancer.
Je repartis aussitôt.
— Comment pouvez-vous en être aussi certain ?
— Parce que je t’observe.
— Depuis trois jours seulement.
— Justement.
Il se tourna vers moi tout en marchant.
— Trois jours, Alex.
Il leva légèrement la main vers ma tête fraîchement coupée.
— Il y a trois jours, aurais-tu laissé un inconnu te prendre le visage entre ses mains comme il vient de le faire ?
— Non, Monsieur.
— Aurais-tu accepté qu’il te donne des ordres ?
— Non.
— Qu’il te tire par les cheveux pour placer ta tête ?
Je sentis mes joues chauffer.
— Non, Monsieur.
— Aurais-tu attendu qu’il t’autorise à relever la tête ?
Je ne répondis pas assez vite.
— Réponds.
— Non, Monsieur.
— Pourtant, aujourd’hui, tu l’as fait.
Je regardai devant moi.
— Je ne sais pas pourquoi.
— Ce n’est pas grave.
Je tournai les yeux vers lui, surpris.
— Vous ne voulez pas que je comprenne ?
— Pas toujours.
Il continua :
— Tu accordes beaucoup trop d’importance à la compréhension. Tu crois qu’il faut comprendre avant d’accepter, comprendre avant d’agir, comprendre avant d’obéir.
Il secoua légèrement la tête.
— Avec moi, tu apprendras parfois dans l’ordre inverse.
— Obéir d’abord ?
— Oui.
— Et comprendre ensuite ?
— Peut-être.
Ce dernier mot me troubla.
— Peut-être ?
— Certaines choses n’auront pas besoin d’être comprises.
Je restai silencieux.
Monsieur reprit :
— Chez le coiffeur, je ne t’ai donné aucun ordre. Je t’ai observé. C’est lui qui t’a dit de baisser la tête. C’est lui qui a placé ton visage. C’est lui qui t’a demandé de rester immobile.
Chaque phrase me ramenait au fauteuil.
— Et tu as obéi.
— Oui, Monsieur.
— Pourquoi ?
Je cherchai une réponse.
— Je ne sais pas.
— Mauvaise réponse.
Je le regardai.
— Je vous assure que…
— Réfléchis.
Nous continuâmes à marcher.
Je pensai à cette facilité avec laquelle j’avais fini par suivre les gestes du coiffeur. Au moment où il avait tiré ma tête en arrière. À celui où j’étais resté baissé après qu’il m’avait relâché.
Puis surtout à cette étrange sensation lorsque, enfin, il m’avait dit que je pouvais partir.
Du soulagement.
— Parce qu’il avait pris l’autorité ?
Monsieur secoua la tête.
— Personne ne prend aussi facilement une autorité que l’autre refuse réellement de lui reconnaître.
Je me tus.
— Alors pourquoi, Alex ?
La réponse m’apparut, mais je ne voulais pas la prononcer.
— Je ne sais pas, Monsieur.
Il s’arrêta.
— Tu le sais.
Je baissai les yeux.
— Parce que c’était plus facile.
— Plus facile que quoi ?
— Que de résister.
— Mieux.
Nous repartîmes. Le mot me troubla presque autant qu’un compliment.
— Voilà ce que je vois depuis trois jours et que tu t’obstines encore à transformer en problème à résoudre. Tu éprouves de la peur, tu résistes intérieurement, tu te poses cent questions. Mais lorsque quelqu’un prend réellement la décision et te donne une instruction claire, quelque chose en toi s’apaise.
Je ne répondis pas.
Parce qu’il avait raison.
Et cette évidence me dérangeait davantage que ses ordres.
— C’est pour cela que ce jour viendra plus vite que tu ne le crois.
— Le jour où vous m’offrirez ?
— Oui.
Je pris une inspiration.
— Et si je vous dis maintenant que je ne veux pas ?
Monsieur ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Tu parles pour aujourd’hui.
— Et ça ne compte pas ?
— Si.
Cette réponse me surprit. Il poursuivit :
— Tout ce que tu me dis compte. Mais tout ce que tu me dis ne devient pas automatiquement une règle que je dois suivre.
Je le regardai.
— Alors à quoi sert ma parole ?
Monsieur s’arrêta et se tourna vers moi.
— À me permettre de te connaître.
Je ne m’attendais pas à cette réponse.
— Je veux savoir ce qui t’effraie. Ce qui te fait hésiter. Ce qui provoque ta résistance. Ce qui t’apaise. Je veux savoir ce que tu crois impossible aujourd’hui et observer ce qui, demain, ne le sera plus.
Il s’approcha légèrement.
— Mais ne confonds jamais le fait que je t’écoute avec l’obligation pour moi de t’obéir.
Le renversement des mots me fit presque vaciller.
— Je ne vous demande pas de m’obéir.
— Si. Chaque fois que tu exiges que je change une décision parce qu’elle t’inquiète, c’est exactement ce que tu demandes.
Je restai silencieux.
— Ce n’est pas ainsi que nous fonctionnerons.
— Comment fonctionnerons-nous ?
Il me regarda droit dans les yeux.
— Je décide. Tu obéis. Tu exécutes. Tu peux ressentir. Tu peux parler. Tu peux même avoir peur. Mais tu ne transformes plus systématiquement ce que tu ressens en pouvoir de décision.
Je ne quittai pas son regard.
— Et si un jour je ne peux vraiment pas ?
Cette fois, il répondit sans dureté.
— Alors je le verrai.
— Et si vous ne le voyez pas ?
— Je le verrai.
La certitude avec laquelle il le disait était presque plus inquiétante que s’il avait admis pouvoir se tromper. Je baissai les yeux.
— Oui, Monsieur.
Nous reprîmes notre marche. À cet instant, mon téléphone sonna. La sonnerie me fit presque sursauter. Je portai immédiatement la main à ma poche. L’écran s’alluma.
Maman.
Pendant une seconde, son nom ouvrit une brèche dans tout ce que Monsieur venait de me dire. J’eus envie de répondre, simplement pour entendre une voix familière, retrouver pendant quelques minutes quelque chose de ma vie d’avant.
Mon pouce se dirigea vers l’écran.
— Non.
Je m’arrêtai.
Monsieur avait à peine élevé la voix.
— C’est ma mère, Monsieur.
— J’ai vu.
Le téléphone continuait de sonner dans ma main.
— Je vais juste lui dire que je la rappelle.
— Non.
Je regardai l’écran, puis Monsieur.
— Mais elle va s’inquiéter.
— Range ton téléphone.
Je restai une seconde immobile.
— Alex.
Son ton changea à peine.
Cela suffit. Je verrouillai l’écran et remis le téléphone dans ma poche.
Monsieur tendit la main.
— Donne.
Je compris immédiatement.
— Mon téléphone ?
— Je ne répéterai pas.
Je le sortis et le déposai dans sa main. Monsieur le rangea dans la poche intérieure de sa veste.
— À partir d’aujourd’hui, je le garde.
Je le fixai.
— Définitivement ?
— Tu recommences.
Je me tus.
— Je gérerai tes appels et tes messages. Lorsque j’estimerai que tu dois répondre, tu répondras. Lorsque tu auras besoin de contacter quelqu’un, tu me le demanderas.
— Même ma mère ?
— Surtout ta mère si elle devient pour toi un moyen de retrouver immédiatement une sécurité chaque fois que quelque chose te déstabilise.
Cette remarque me blessa.
— Ce n’est pas pour ça que je voulais répondre.
— Peut-être. Mais ce n’est plus le sujet.
Il fit quelques pas.
Je restai immobile. Mes mains étaient vides.
— Alex.
Je relevai la tête.
— Viens.
Je le rejoignis.
— À côté de moi.
J’accélérai légèrement jusqu’à marcher à sa hauteur.
Nous poursuivîmes notre chemin.
Je pensais au téléphone dans sa poche. À ma mère qui venait d’appeler et qui ignorait pourquoi je n’avais pas répondu. À cette petite décision ordinaire que j’avais toujours prise sans y penser : décrocher ou ne pas décrocher. Elle ne m’appartenait déjà plus. Monsieur venait de me dire de ne pas chercher les décisions de demain. Il commençait par prendre celles d’aujourd’hui.
— Pourquoi obéiras-tu ?
Sa question me surprit.
— À quoi, Monsieur ?
— Le jour dont nous parlions.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Je ne sais pas.
— Réfléchis avant de répondre.
Nous marchâmes encore. Je cherchai du côté de la confiance, de la peur, de ce besoin étrange de ne plus décider que je commençais seulement à reconnaître.
— Parce que j’aurai confiance en vous ?
— Insuffisant.
— Parce que vous aurez décidé ?
— Encore.
Je respirai profondément.
— Parce que je saurai que c’est ce que vous attendez de moi.
Monsieur secoua légèrement la tête.
— Tu tournes autour.
Je finis par dire :
— Parce que je ne saurai plus comment faire autrement.
Il s’arrêta. Je m’arrêtai aussitôt. Monsieur me regarda longuement.
— Non.
Sa réponse me surprit.
— Non ?
— Je ne veux pas que tu ne saches plus faire autrement.
Il se rapprocha.
— Je veux que tu saches parfaitement que tu pourrais faire autrement.
Il laissa passer un silence.
— Et que tu m’obéisses quand même.
Je restai immobile.
Cette distinction ouvrit soudain quelque chose de beaucoup plus vertigineux que tout ce que j’avais imaginé. Il ne voulait pas faire disparaître ma volonté. Il voulait qu’elle demeure là, consciente, capable de concevoir le refus. Et qu’elle s’incline.
Monsieur reprit sa marche.
— Viens.
Je le suivis.
Cette fois, je ne lui demandai pas où nous allions.
L’air frais sur ma nuque dégagée me rappelait constamment ce qui venait de se passer : les mains du coiffeur sur mon visage, ses doigts dans mes cheveux, ses ordres auxquels j’avais obéi, puis cette dernière phrase dont il avait refusé de préciser le sens.
« Je suis sûr que tu peux remercier bien autrement ».
Monsieur avançait tranquillement à côté de moi.
Je repassais la scène dans ma tête en essayant d’y remettre de l’ordre. Je cherchais ce qui avait été une plaisanterie, ce qui ne l’avait pas été, ce que le coiffeur avait compris de notre relation et, surtout, ce que Monsieur aurait fait si cet homme avait poussé son insinuation plus loin.
Je finis par rompre le silence.
— Vous l’auriez fait, Monsieur ?
Il ne ralentit pas.
— Quoi ?
Je dus faire un effort pour prononcer les mots.
— Me donner au coiffeur ?
Monsieur continua d’avancer.
— Monsieur ?
— Je t’ai entendu.
— Alors ?
Il s’arrêta brusquement.
Je fis encore un pas avant de revenir vers lui.
— Première chose, Alex : lorsque tu me poses une question, tu attends ma réponse. Tu ne me relances pas.
— Oui, Monsieur.
— Deuxième chose : cesse d’essayer de prévoir ce que je ferai de toi.
La formulation me heurta.
— Ce que vous ferez de moi ?
— C’est bien ce que j’ai dit.
Je soutins son regard.
— J’ai quand même le droit de savoir ce qui peut m’arriver.
— Non.
La réponse tomba immédiatement.
Je restai interdit.
Monsieur reprit :
— Tu as le droit de me dire ce que tu ressens. Tu as le droit d’avoir peur, d’être inquiet, de poser une question lorsque tu ne comprends pas un ordre. Mais tu n’as pas à exiger de connaître aujourd’hui toutes les décisions que je prendrai demain.
— Ce n’est pas ce que je demande.
— C’est exactement ce que tu demandes.
Il s’approcha d’un pas.
— Tu veux connaître les limites avant d’avancer. Tu veux savoir ce que je ferai, ce que je ne ferai pas de toi, jusqu’où j’irai. Tu voudrais transformer ce que nous vivons en une liste de garanties.
— Parce que j’en ai besoin.
— Non. Tu en as l’habitude.
Je ne répondis pas.
— Et cette habitude, tu vas la perdre.
Il se remit en marche. Je le suivis.
— Mais pour le coiffeur…
Monsieur s’arrêta de nouveau.
Son regard suffit à me faire taire.
— Qu’est-ce que je viens de te dire ?
Je baissai les yeux.
— De ne pas vous relancer, Monsieur.
— Alors applique-le.
— Oui, Monsieur.
Nous reprîmes notre marche.
Je gardai le silence plusieurs dizaines de mètres. Pourtant la question restait là, intacte, presque douloureuse à force de ne pas recevoir de réponse.
Monsieur finit par parler de lui-même.
— Un jour viendra où je t’offrirai.
Je m’arrêtai net.
Cette fois, il continua d’avancer.
— Monsieur…
Il se retourna.
— Avance.
Je le rejoignis.
— À quelqu’un ?
— Oui.
Le mot me coupa presque le souffle.
— À qui ?
— Je n'ai pas à répondre à cette question.
— Vous y avez donc déjà pensé ?
Monsieur tourna les yeux vers moi.
— Oui.
Aucune hésitation.
— Depuis quand ?
— Cela ne te regarde pas.
La réponse me blessa presque.
— Mais il s’agit de moi.
— Justement.
Il ralentit.
— Il faut que tu cesses de confondre deux choses : être concerné par une décision et avoir autorité sur elle.
Je fronçai les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Tu comprendras.
— Quand ?
— Quand tu en auras besoin.
Je sentis l’agacement monter.
— Vous répondez toujours comme ça.
Monsieur s’immobilisa. Je compris immédiatement que j’étais allé trop loin.
— Comment ?
Je regrettai ma phrase.
— Comme si vous saviez toujours quelque chose que j’ignore.
— C’est souvent le cas.
Il ne souriait pas.
— Et tu vas apprendre à le supporter sans exiger que je réduise cette différence pour te rassurer.
Je ne trouvai rien à répondre.
Monsieur reprit sa marche.
— Vous avez déjà imaginé me donner à quelqu’un ?
— Je viens de te répondre.
— Mais concrètement ?
Il s’arrêta encore.
Cette fois, son visage se ferma.
— Alex.
— Oui, Monsieur.
— Tu veux être giflé en pleine rue.
Je baissai les yeux.
— Pardon, Monsieur.
— Regarde-moi.
Je relevai immédiatement la tête.
— Je vais être très clair. Si un jour je décide de te confier à quelqu’un, je choisirai la personne, le moment et les circonstances. Tu n’as pas besoin de les connaître aujourd’hui.
Mon ventre se noua.
— Et moi ?
— Toi, tu suivras mes instructions.
— Même si je ne veux pas ?
Un silence.
Monsieur me fixa longuement.
— Tu continues à poser la mauvaise question.
— Quelle serait la bonne ?
— Il n’y en a pas.
Je restai interdit.
— Tout n’a pas besoin de devenir une question, Alex. C’est précisément cela que tu dois apprendre. Tu réfléchis, tu anticipes, tu imagines, puis tu transformes ton inquiétude en interrogation dans l’espoir de reprendre la maîtrise de ce qui t’échappe.
Il se rapprocha.
— Arrête.
Le mot fut prononcé sans violence. Il n’en fut que plus impératif.
— Quand je te donnerai un ordre, tu obéiras et l’exécuteras. Quand j’attendrai ton avis, je te le demanderai. Quand j’estimerai que tu dois savoir quelque chose, je te le dirai.
Il marqua une pause.
— Le reste du temps, tu cesses de chercher à diriger ce que j’ai décidé de diriger.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Oui, Monsieur.
— Voilà.
Il repartit. Je le suivis.
Après quelques mètres, il ajouta :
— Et ne crois pas que nous parlons d’un avenir lointain.
Je tournai la tête vers lui.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ce jour-là viendra plus vite que tu ne le crois.
Je m’arrêtai.
— Continue d’avancer.
Je repartis aussitôt.
— Comment pouvez-vous en être aussi certain ?
— Parce que je t’observe.
— Depuis trois jours seulement.
— Justement.
Il se tourna vers moi tout en marchant.
— Trois jours, Alex.
Il leva légèrement la main vers ma tête fraîchement coupée.
— Il y a trois jours, aurais-tu laissé un inconnu te prendre le visage entre ses mains comme il vient de le faire ?
— Non, Monsieur.
— Aurais-tu accepté qu’il te donne des ordres ?
— Non.
— Qu’il te tire par les cheveux pour placer ta tête ?
Je sentis mes joues chauffer.
— Non, Monsieur.
— Aurais-tu attendu qu’il t’autorise à relever la tête ?
Je ne répondis pas assez vite.
— Réponds.
— Non, Monsieur.
— Pourtant, aujourd’hui, tu l’as fait.
Je regardai devant moi.
— Je ne sais pas pourquoi.
— Ce n’est pas grave.
Je tournai les yeux vers lui, surpris.
— Vous ne voulez pas que je comprenne ?
— Pas toujours.
Il continua :
— Tu accordes beaucoup trop d’importance à la compréhension. Tu crois qu’il faut comprendre avant d’accepter, comprendre avant d’agir, comprendre avant d’obéir.
Il secoua légèrement la tête.
— Avec moi, tu apprendras parfois dans l’ordre inverse.
— Obéir d’abord ?
— Oui.
— Et comprendre ensuite ?
— Peut-être.
Ce dernier mot me troubla.
— Peut-être ?
— Certaines choses n’auront pas besoin d’être comprises.
Je restai silencieux.
Monsieur reprit :
— Chez le coiffeur, je ne t’ai donné aucun ordre. Je t’ai observé. C’est lui qui t’a dit de baisser la tête. C’est lui qui a placé ton visage. C’est lui qui t’a demandé de rester immobile.
Chaque phrase me ramenait au fauteuil.
— Et tu as obéi.
— Oui, Monsieur.
— Pourquoi ?
Je cherchai une réponse.
— Je ne sais pas.
— Mauvaise réponse.
Je le regardai.
— Je vous assure que…
— Réfléchis.
Nous continuâmes à marcher.
Je pensai à cette facilité avec laquelle j’avais fini par suivre les gestes du coiffeur. Au moment où il avait tiré ma tête en arrière. À celui où j’étais resté baissé après qu’il m’avait relâché.
Puis surtout à cette étrange sensation lorsque, enfin, il m’avait dit que je pouvais partir.
Du soulagement.
— Parce qu’il avait pris l’autorité ?
Monsieur secoua la tête.
— Personne ne prend aussi facilement une autorité que l’autre refuse réellement de lui reconnaître.
Je me tus.
— Alors pourquoi, Alex ?
La réponse m’apparut, mais je ne voulais pas la prononcer.
— Je ne sais pas, Monsieur.
Il s’arrêta.
— Tu le sais.
Je baissai les yeux.
— Parce que c’était plus facile.
— Plus facile que quoi ?
— Que de résister.
— Mieux.
Nous repartîmes. Le mot me troubla presque autant qu’un compliment.
— Voilà ce que je vois depuis trois jours et que tu t’obstines encore à transformer en problème à résoudre. Tu éprouves de la peur, tu résistes intérieurement, tu te poses cent questions. Mais lorsque quelqu’un prend réellement la décision et te donne une instruction claire, quelque chose en toi s’apaise.
Je ne répondis pas.
Parce qu’il avait raison.
Et cette évidence me dérangeait davantage que ses ordres.
— C’est pour cela que ce jour viendra plus vite que tu ne le crois.
— Le jour où vous m’offrirez ?
— Oui.
Je pris une inspiration.
— Et si je vous dis maintenant que je ne veux pas ?
Monsieur ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Tu parles pour aujourd’hui.
— Et ça ne compte pas ?
— Si.
Cette réponse me surprit. Il poursuivit :
— Tout ce que tu me dis compte. Mais tout ce que tu me dis ne devient pas automatiquement une règle que je dois suivre.
Je le regardai.
— Alors à quoi sert ma parole ?
Monsieur s’arrêta et se tourna vers moi.
— À me permettre de te connaître.
Je ne m’attendais pas à cette réponse.
— Je veux savoir ce qui t’effraie. Ce qui te fait hésiter. Ce qui provoque ta résistance. Ce qui t’apaise. Je veux savoir ce que tu crois impossible aujourd’hui et observer ce qui, demain, ne le sera plus.
Il s’approcha légèrement.
— Mais ne confonds jamais le fait que je t’écoute avec l’obligation pour moi de t’obéir.
Le renversement des mots me fit presque vaciller.
— Je ne vous demande pas de m’obéir.
— Si. Chaque fois que tu exiges que je change une décision parce qu’elle t’inquiète, c’est exactement ce que tu demandes.
Je restai silencieux.
— Ce n’est pas ainsi que nous fonctionnerons.
— Comment fonctionnerons-nous ?
Il me regarda droit dans les yeux.
— Je décide. Tu obéis. Tu exécutes. Tu peux ressentir. Tu peux parler. Tu peux même avoir peur. Mais tu ne transformes plus systématiquement ce que tu ressens en pouvoir de décision.
Je ne quittai pas son regard.
— Et si un jour je ne peux vraiment pas ?
Cette fois, il répondit sans dureté.
— Alors je le verrai.
— Et si vous ne le voyez pas ?
— Je le verrai.
La certitude avec laquelle il le disait était presque plus inquiétante que s’il avait admis pouvoir se tromper. Je baissai les yeux.
— Oui, Monsieur.
Nous reprîmes notre marche. À cet instant, mon téléphone sonna. La sonnerie me fit presque sursauter. Je portai immédiatement la main à ma poche. L’écran s’alluma.
Maman.
Pendant une seconde, son nom ouvrit une brèche dans tout ce que Monsieur venait de me dire. J’eus envie de répondre, simplement pour entendre une voix familière, retrouver pendant quelques minutes quelque chose de ma vie d’avant.
Mon pouce se dirigea vers l’écran.
— Non.
Je m’arrêtai.
Monsieur avait à peine élevé la voix.
— C’est ma mère, Monsieur.
— J’ai vu.
Le téléphone continuait de sonner dans ma main.
— Je vais juste lui dire que je la rappelle.
— Non.
Je regardai l’écran, puis Monsieur.
— Mais elle va s’inquiéter.
— Range ton téléphone.
Je restai une seconde immobile.
— Alex.
Son ton changea à peine.
Cela suffit. Je verrouillai l’écran et remis le téléphone dans ma poche.
Monsieur tendit la main.
— Donne.
Je compris immédiatement.
— Mon téléphone ?
— Je ne répéterai pas.
Je le sortis et le déposai dans sa main. Monsieur le rangea dans la poche intérieure de sa veste.
— À partir d’aujourd’hui, je le garde.
Je le fixai.
— Définitivement ?
— Tu recommences.
Je me tus.
— Je gérerai tes appels et tes messages. Lorsque j’estimerai que tu dois répondre, tu répondras. Lorsque tu auras besoin de contacter quelqu’un, tu me le demanderas.
— Même ma mère ?
— Surtout ta mère si elle devient pour toi un moyen de retrouver immédiatement une sécurité chaque fois que quelque chose te déstabilise.
Cette remarque me blessa.
— Ce n’est pas pour ça que je voulais répondre.
— Peut-être. Mais ce n’est plus le sujet.
Il fit quelques pas.
Je restai immobile. Mes mains étaient vides.
— Alex.
Je relevai la tête.
— Viens.
Je le rejoignis.
— À côté de moi.
J’accélérai légèrement jusqu’à marcher à sa hauteur.
Nous poursuivîmes notre chemin.
Je pensais au téléphone dans sa poche. À ma mère qui venait d’appeler et qui ignorait pourquoi je n’avais pas répondu. À cette petite décision ordinaire que j’avais toujours prise sans y penser : décrocher ou ne pas décrocher. Elle ne m’appartenait déjà plus. Monsieur venait de me dire de ne pas chercher les décisions de demain. Il commençait par prendre celles d’aujourd’hui.
— Pourquoi obéiras-tu ?
Sa question me surprit.
— À quoi, Monsieur ?
— Le jour dont nous parlions.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Je ne sais pas.
— Réfléchis avant de répondre.
Nous marchâmes encore. Je cherchai du côté de la confiance, de la peur, de ce besoin étrange de ne plus décider que je commençais seulement à reconnaître.
— Parce que j’aurai confiance en vous ?
— Insuffisant.
— Parce que vous aurez décidé ?
— Encore.
Je respirai profondément.
— Parce que je saurai que c’est ce que vous attendez de moi.
Monsieur secoua légèrement la tête.
— Tu tournes autour.
Je finis par dire :
— Parce que je ne saurai plus comment faire autrement.
Il s’arrêta. Je m’arrêtai aussitôt. Monsieur me regarda longuement.
— Non.
Sa réponse me surprit.
— Non ?
— Je ne veux pas que tu ne saches plus faire autrement.
Il se rapprocha.
— Je veux que tu saches parfaitement que tu pourrais faire autrement.
Il laissa passer un silence.
— Et que tu m’obéisses quand même.
Je restai immobile.
Cette distinction ouvrit soudain quelque chose de beaucoup plus vertigineux que tout ce que j’avais imaginé. Il ne voulait pas faire disparaître ma volonté. Il voulait qu’elle demeure là, consciente, capable de concevoir le refus. Et qu’elle s’incline.
Monsieur reprit sa marche.
— Viens.
Je le suivis.
Cette fois, je ne lui demandai pas où nous allions.
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