Le trou noir (9 et fin)
Récit érotique écrit par Tounet39270 [→ Accès à sa fiche auteur]
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Le trou noir (9 et fin)
Chapitre 9
Le Mas de l'Étang trône sur sa colline de Balaruc comme un phare de pierre dorée. Ce soir, la veille de notre ouverture officielle, le silence n'est plus une menace. C’est un silence de garrigue, rythmé par le chant lointain des insectes et le clapotis imperceptible de l’étang de Thau qui s’étend en contrebas, tel un miroir d’argent sous la lune. Tout est prêt : les draps de lin frais sur les lits, l’odeur de la cire sur les meubles anciens, et ma cuisine, rutilante, qui n’attend plus que le premier coup de feu du lendemain.
Mais ce soir, le restaurant est fermé. La maison d'hôtes est vide. Nous sommes seuls dans notre nouveau royaume. Allan est debout sur la terrasse, face à l’horizon sauvage. Il ne ressemble plus au prisonnier blafard de Fresnes. Le soleil du Sud a déjà commencé à brunir sa peau et à éclaircir ses cheveux. Il respire enfin à pleins poumons.
Je m’approche de lui et glisse mes bras autour de sa taille. Il se retourne, et je vois dans son regard une intensité qui me foudroie. Il n'y a plus de honte, plus de calcul. Juste un désir brut, purifié par l'épreuve.
— On l'a fait, Nicolas, murmure-t-il en ancrant ses mains dans mes cheveux. On a survécu à tout.
Il m'embrasse avec une ferveur qui nous fait basculer immédiatement dans l'urgence. Ses lèvres ont le goût du sel et de la liberté. Nous nous débarrassons de nos vêtements là, sur la terrasse, sous la voûte étoilée de l'Hérault. La brise nocturne caresse nos peaux nues, un contraste saisissant avec la chaleur qui monte de nos corps.
Il me plaque contre le mur de pierre chaude du mas. La rugosité de la roche contre mon dos, la force de ses muscles contre mon torse... tout est décuplé. Je soulève une jambe pour l'entourer, et il me saisit sous les cuisses, me portant avec cette puissance qui m'a toujours fasciné. Il entre en moi d'un coup sec, profond, un cri de possession qui se perd dans la nuit. C’est sauvage, intense, une manière de marquer ce nouveau territoire de nos fluides et de nos gémissements. Le rythme est effréné, ses coups de reins, claquant contre moi dans une cadence de victoire.
À bout de souffle, nous regagnons notre chambre privée, une pièce voûtée où l'odeur de la lavande séchée flotte dans l'air. Il me dépose sur le lit immense et se place au-dessus de moi.
Il change d'angle, me demandant de me retourner. Je m'exécute, me mettant à quatre pattes, le front contre les oreillers frais. Je sens son regard dévorer mon corps avant qu'il ne se saisisse de mes hanches. Il me pénètre à nouveau par l'arrière, une position de domination tendre qui nous permet de fusionner totalement. À chaque va-et-vient, il penche son corps sur le mien, ses mains venant chercher les miennes pour entrecroiser nos doigts sur le drap. Nous sommes comme deux pièces d'un puzzle enfin assemblées. Je sens sa virilité m'envahir, explorer chaque recoin de mon être, tandis qu'il grogne mon nom à mon oreille, une litanie d'amour et de dévotion.
Puis, dans un élan de complicité retrouvée, je me redresse pour m'asseoir sur lui, le chevauchant face à face. Dans cette position, nous nous regardons droit dans les yeux. Il n'y a plus de secrets entre nous, plus d'ombres. Je dicte le rythme, oscillant sur lui, sentant sa queue battre en moi comme un second cœur. Je penche ma tête en arrière, offrant ma gorge à ses baisers, tandis que ses mains massent mes cuisses, là où la cicatrice de l'accident n'est plus qu'une trace pâle, un trophée de notre survie.
— Je t'aime, Allan... je t'aime plus que l'air que je respire, je crie alors que le plaisir commence à m'aveugler.
Le sexe n'est plus seulement une décharge de plaisir, c'est une prière. Allan se redresse, me reprenant en missionnaire, ses jambes entremêlées aux miennes. Il veut voir mon visage au moment crucial. Il veut être certain que je suis là, avec lui, pour toujours.
Ses mouvements deviennent plus lents, plus lourds, chargés d'une émotion qui nous submerge tous les deux. C'est une étreinte de longue haleine, un marathon de sensualité où chaque caresse, chaque morsure, chaque souffle court est un mot d'amour. Je sens sa chaleur monter, cette tension insoutenable qui annonce la fin du voyage.
Lorsqu'il jouit, c'est un séisme. Il s'agrippe à mes épaules, ses muscles se tendant comme des câbles d'acier, et il libère tout en moi. Son jet brûlant m'inonde, une semence de paix, une promesse de vie. Je le suis dans la seconde, mon propre plaisir explosant dans une gerbe d'étincelles derrière mes paupières closes. Nous restons soudés, haletants, nos cœurs battant à l'unisson contre nos poitrines humides de sueur.
De longues minutes s'écoulent. Le silence de Balaruc revient, plus doux encore. Allan ne se retire pas tout de suite, il reste en moi, savourant ce lien charnel qui nous a sauvés. Il finit par s'allonger à mes côtés, m'attirant dans le creux de son épaule.
Je pleure doucement, des larmes de gratitude, des larmes de joie pure.
— Ne pleure plus, Nicolas, murmure-t-il en embrassant mes paupières salées. C'est fini. On a payé le prix. On est libres.
— Je pleure parce que je suis heureux, Allan. Pour la première fois de ma vie, je n'ai peur de rien.
Demain, nous accueillerons nos premiers clients. Allan sera à l'accueil, souriant, solide, fier de ce qu'il a bâti de ses mains. Je serai en cuisine, transformant les produits de l'étang en merveilles pour nos hôtes. Nous serons les patrons du Mas de l'Étang, deux hommes au passé lourd mais à l'avenir radieux.
Le soleil commence à poindre à l'horizon, colorant l'étang de Thau d'un rose nacré. Un nouveau jour se lève. Pas seulement un jour de travail, mais le premier jour du reste de notre vie. Nous nous endormons enfin, enlacés, dans l'odeur du sel et de la renaissance.
Deux ans. Sept cent trente jours que le ressac de l’étang de Thau berce nos réveils. Deux ans que la poussière de Paris a été balayée par le mistral, et que l'odeur du sang et du bitume s'est effacée devant le parfum du romarin et de la mer.
Le Mas de l'Étang n'est plus seulement une maison d'hôtes ; c'est devenu un sanctuaire. Les gens viennent de loin pour goûter ma cuisine, mais surtout pour l'âme de cet endroit. Ils voient deux hommes qui se regardent comme si chaque seconde était un miracle, sans savoir que ce miracle a été forgé dans le fer et les larmes.
Je sors sur la terrasse, un plateau de café à la main. Le soleil de juin est déjà haut. Au loin, près des oliviers que nous avons plantés l'an dernier, je vois Allan. Il est penché sur un muret de pierre sèche qu'il répare. Ses gestes sont calmes, assurés. Il n'a plus ce regard fuyant, cette ombre de culpabilité qui lui mangeait le visage. Il est devenu l'âme de cette terre.
En tant qu'ancien kiné, il a une manière unique de s'occuper des hôtes. Il ne les masse plus, mais il les écoute, il les guide sur les sentiers, il répare leurs âmes fatiguées par la ville avec la même patience qu'il a mise à réparer ma jambe.
Il se redresse, sentant ma présence. Il essuie la sueur de son front d'un revers de main et me sourit. Un vrai sourire, profond, qui plisse le coin de ses yeux. Quand il s'approche de moi, il boite très légèrement — une fatigue de la journée — et je ne peux m'empêcher de sourire à mon tour. C'est lui, désormais, qui porte parfois le poids de la fatigue physique, et c'est moi qui prends soin de lui.
Nous nous asseyons à l'ombre de la treille. Allan prend ma main, ses doigts calleux caressant ma paume. Il descend ensuite sa main vers mon genou, là où la cicatrice de l'accident marque encore ma peau. Autrefois, ce contact me faisait frissonner de douleur ou de suspicion. Aujourd'hui, c'est une caresse sacrée.
— À quoi tu penses ? me demande-t-il doucement.
— À la chance qu'on a, je réponds, la gorge un peu serrée. À tout ce qu'on a laissé derrière nous.
— On n'a rien laissé, Nicolas. On a tout emporté. La douleur, la faute, le pardon... tout ça, c'est ce qui fait que ce café a ce goût-là ce matin. C'est ce qui fait qu'on s'aime comme ça.
Il se lève et m'attire contre lui. Dans le secret de la treille, il m'embrasse. C’est un baiser de vieil amant, chargé d’une tendresse qui me fait monter les larmes aux yeux. Je réalise que je pleure souvent, maintenant. Non plus de tristesse, mais parce que mon cœur semble trop petit pour contenir tout ce bonheur.
Plus tard dans la matinée, le facteur passe. Il nous apporte une lettre de Sophie. Elle vient nous voir le mois prochain avec sa petite fille. Elle nous écrit qu'elle a passé devant l'ancien restaurant à Paris. Le nouveau chef a tout changé, le nom, la déco.
« Ce n'est plus qu'une adresse parmi tant d'autres, écrit-elle. Mais vous, ici, vous êtes devenus une légende. Je raconte parfois votre histoire à ceux qui ont perdu espoir. Pas toute l'histoire, bien sûr. Juste la partie où l'amour gagne à la fin. »
Allan lit la lettre par-dessus mon épaule. Je sens son menton se poser sur ma tête. — Elle a raison, murmure-t-il. L'amour a gagné.
Le soir tombe sur Balaruc-le-Vieux. Les clients ont fini de dîner, leurs rires s'estompent dans les chambres. Nous nous retrouvons seuls sur le ponton de bois que nous avons construit sur l'étang. L'eau est d'un noir d'encre, reflétant les constellations.
Allan s'assoit derrière moi et me prend entre ses jambes, m'entourant de ses bras puissants. On reste là, bercés par le clapotis de l'eau.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit devant la prison ? me demande-t-il. Que tu me retrouverais n'importe où ?
— Je le ferais encore. Mille fois.
— Je sais. Et moi, je passerais mille fois par cette cellule si c'était le prix pour être ici, avec toi, ce soir.
On se regarde, et dans cet échange silencieux, tout est dit. Le pardon n'est pas un acte unique, c'est un état de grâce que nous renouvelons chaque jour. Je sens sa virilité contre mon dos, son souffle dans mon cou. L'amour est là, intact, plus fort que le bitume, plus fort que le mensonge.
Nous nous levons pour regagner notre chambre. On marche lentement, main dans la main, sur le sentier de garrigue. Nos pas sont assurés. Ma jambe ne flanche plus. Son cœur ne tremble plus.
Le silence du Mas est devenu un linceul de pierre. Cinquante ans ont passé depuis que nous avons quitté Paris, mais le temps, ici, n'a pas la même texture. Il ne coule pas ; il s'accumule comme le sel sur les berges de l'étang, rongeant tout ce qui reste de vie.
Je suis assis sur le vieux banc de bois, face à l'immensité grise de l'étang de Thau. Mes mains tremblent, tachées par l'âge, et ma jambe est une douleur sourde, un battement de cœur mal placé qui me rappelle, à chaque seconde, que mon corps est un vestige. Mais la douleur la plus vive ne vient pas de mes os. Elle vient du vide à ma gauche.
Allan est parti il y a quarante-deux ans. Il n'a pas attendu que la vieillesse nous sépare. Il a emporté avec lui la seule chose que je ne pouvais pas soigner : son propre pardon.
Je sors de ma chemise la lettre. Elle est presque transparente à force d'avoir été lue sous la lampe, à la lueur de mes insomnies. Le papier est imprégné de mes larmes et de l'odeur de la poussière. C’est le testament d'un homme qui s'est noyé dans un océan de gratitude, incapable de supporter la pureté de mon amour face à la noirceur de sa faute.
« Mon Nicolas, mon souffle, ma vie...
Si tu lis ces lignes, c'est que je suis enfin parti vers le seul endroit où je ne pourrai plus te faire de mal. Pardon. Ce mot est trop petit, trop vain. Je te demande pardon pour la fin, comme je te l'ai demandé pour le début.
Tu as cru que ton pardon m'avait sauvé. Tu as cru que les murs de Fresnes avaient payé ma dette. Mais chaque fois que je te voyais boiter le matin, chaque fois que je sentais la cicatrice sur ta jambe sous mes doigts, je revoyais ce phare noir. Je revoyais ton corps voler. Ton amour était ma plus belle récompense, mais il était aussi mon plus terrible châtiment. Comment pouvais-je accepter tant de grâce de la part de celui que j'avais failli détruire ?
Je t'ai regardé dormir chaque nuit pendant huit ans, et chaque nuit, je me disais que je ne te méritais pas. J'ai essayé, Nicolas. Je te jure que j'ai essayé de vivre avec ce fantastique. Mais il est devenu trop grand. Il a fini par prendre toute la place. Je ne peux plus supporter de voir mon reflet dans tes yeux et d'y voir un monstre, même si toi, tu n'y vois qu'un homme.
Ne m'en veux pas de te laisser seul. Je pars pour que tu puisses enfin être libre. Pour que tu n'aies plus à soigner le coupable en aimant l'amant. Je te rends ta vie, la vraie, celle où je n'existe plus pour te rappeler ta douleur. Vends le Mas, retourne à Paris, ou reste ici et laisse le vent emporter mon souvenir. Je t'aime plus que ma propre vie, et c'est pour cela que je dois la rendre.
Marche, Nicolas. Marche loin de moi. Je t'attendrai dans l'ombre, là où il n'y a plus de voitures, plus de routes, plus de mensonges. Juste toi et moi, enfin quittes.
Ton Allan. »
Le papier glisse de mes doigts lourds. Le vent de mer le soulève légèrement, mais je ne cherche pas à le rattraper. À quoi bon ? Les mots sont gravés dans ma chair depuis quarante-deux ans.
Le ciel de Balaruc se teinte d'un violet profond, la couleur des deuils et des crépuscules éternels. Je sens une fatigue immense m'envahir, une lourdeur qui n'est pas celle du sommeil, mais celle d'une ancre que l'on lève enfin. Mes yeux se voilent, les contours du Mas s'estompent, et le bruit de l'eau devient un murmure lointain, presque céleste. Je ne sens plus le froid de la pierre, je ne sens plus le poids de mes quatre-vingts ans passés.
Soudain, l'air se réchauffe de manière inexplicable. L'odeur de la garrigue disparaît pour laisser place à ce parfum de cèdre, de musc et de tabac froid que je connais mieux que le mien.
— Allan ? je murmure, ma voix n'étant plus qu'un souffle d'enfant.
Je sens une main se poser sur mon épaule. Une main large, chaude, puissante. Je ne la vois pas avec mes yeux de chair, mais je reconnais chaque callosité, chaque ligne de vie. Elle presse doucement ma peau, et dans ce contact, toute la douleur de ma jambe s'évanouit d'un coup. Le froid de la nuit ne m'atteint plus. Tout devient calme.
Je ne vois plus l'étang gris. Je vois une rue mouillée sous la pluie de Paris, mais elle n'est plus effrayante. Les phares ne sont plus des yeux de monstres, mais des étoiles tombées au sol. Au bout de cette rue imaginaire, une silhouette m'attend. Elle est immense, solide, lumineuse. Elle ne boite pas, elle ne pleure pas. Elle m'attend, les bras ouverts, comme au matin de notre arrivée au Mas.
Je me sens incroyablement léger. Mon corps de vieil homme reste sur le banc de bois, la tête inclinée sur le côté, un léger sourire de paix figé sur les lèvres. La lettre d'adieu gît à ses pieds dans le sable, désormais inutile.
Je m'avance vers lui. Chaque pas est une libération, un saut dans le vide qui ne fait plus peur. Je ne marche plus sur le bitume, je marche sur les souvenirs, sur les baisers, sur les pardons accumulés. Allan sourit. Il tend sa main vers la mienne, et l'espace entre nous se réduit jusqu'à disparaître.
Le noir devient une lumière aveuglante, une aube qui ne connaîtra jamais de crépuscule. Nous nous rejoignons enfin, là où la route ne s'arrête jamais, là où le choc n'a jamais eu lieu, là où il n'y a plus de place pour la faute, mais seulement pour l'éternité d'un premier baiser retrouvé.
Fin.
Le Mas de l'Étang trône sur sa colline de Balaruc comme un phare de pierre dorée. Ce soir, la veille de notre ouverture officielle, le silence n'est plus une menace. C’est un silence de garrigue, rythmé par le chant lointain des insectes et le clapotis imperceptible de l’étang de Thau qui s’étend en contrebas, tel un miroir d’argent sous la lune. Tout est prêt : les draps de lin frais sur les lits, l’odeur de la cire sur les meubles anciens, et ma cuisine, rutilante, qui n’attend plus que le premier coup de feu du lendemain.
Mais ce soir, le restaurant est fermé. La maison d'hôtes est vide. Nous sommes seuls dans notre nouveau royaume. Allan est debout sur la terrasse, face à l’horizon sauvage. Il ne ressemble plus au prisonnier blafard de Fresnes. Le soleil du Sud a déjà commencé à brunir sa peau et à éclaircir ses cheveux. Il respire enfin à pleins poumons.
Je m’approche de lui et glisse mes bras autour de sa taille. Il se retourne, et je vois dans son regard une intensité qui me foudroie. Il n'y a plus de honte, plus de calcul. Juste un désir brut, purifié par l'épreuve.
— On l'a fait, Nicolas, murmure-t-il en ancrant ses mains dans mes cheveux. On a survécu à tout.
Il m'embrasse avec une ferveur qui nous fait basculer immédiatement dans l'urgence. Ses lèvres ont le goût du sel et de la liberté. Nous nous débarrassons de nos vêtements là, sur la terrasse, sous la voûte étoilée de l'Hérault. La brise nocturne caresse nos peaux nues, un contraste saisissant avec la chaleur qui monte de nos corps.
Il me plaque contre le mur de pierre chaude du mas. La rugosité de la roche contre mon dos, la force de ses muscles contre mon torse... tout est décuplé. Je soulève une jambe pour l'entourer, et il me saisit sous les cuisses, me portant avec cette puissance qui m'a toujours fasciné. Il entre en moi d'un coup sec, profond, un cri de possession qui se perd dans la nuit. C’est sauvage, intense, une manière de marquer ce nouveau territoire de nos fluides et de nos gémissements. Le rythme est effréné, ses coups de reins, claquant contre moi dans une cadence de victoire.
À bout de souffle, nous regagnons notre chambre privée, une pièce voûtée où l'odeur de la lavande séchée flotte dans l'air. Il me dépose sur le lit immense et se place au-dessus de moi.
Il change d'angle, me demandant de me retourner. Je m'exécute, me mettant à quatre pattes, le front contre les oreillers frais. Je sens son regard dévorer mon corps avant qu'il ne se saisisse de mes hanches. Il me pénètre à nouveau par l'arrière, une position de domination tendre qui nous permet de fusionner totalement. À chaque va-et-vient, il penche son corps sur le mien, ses mains venant chercher les miennes pour entrecroiser nos doigts sur le drap. Nous sommes comme deux pièces d'un puzzle enfin assemblées. Je sens sa virilité m'envahir, explorer chaque recoin de mon être, tandis qu'il grogne mon nom à mon oreille, une litanie d'amour et de dévotion.
Puis, dans un élan de complicité retrouvée, je me redresse pour m'asseoir sur lui, le chevauchant face à face. Dans cette position, nous nous regardons droit dans les yeux. Il n'y a plus de secrets entre nous, plus d'ombres. Je dicte le rythme, oscillant sur lui, sentant sa queue battre en moi comme un second cœur. Je penche ma tête en arrière, offrant ma gorge à ses baisers, tandis que ses mains massent mes cuisses, là où la cicatrice de l'accident n'est plus qu'une trace pâle, un trophée de notre survie.
— Je t'aime, Allan... je t'aime plus que l'air que je respire, je crie alors que le plaisir commence à m'aveugler.
Le sexe n'est plus seulement une décharge de plaisir, c'est une prière. Allan se redresse, me reprenant en missionnaire, ses jambes entremêlées aux miennes. Il veut voir mon visage au moment crucial. Il veut être certain que je suis là, avec lui, pour toujours.
Ses mouvements deviennent plus lents, plus lourds, chargés d'une émotion qui nous submerge tous les deux. C'est une étreinte de longue haleine, un marathon de sensualité où chaque caresse, chaque morsure, chaque souffle court est un mot d'amour. Je sens sa chaleur monter, cette tension insoutenable qui annonce la fin du voyage.
Lorsqu'il jouit, c'est un séisme. Il s'agrippe à mes épaules, ses muscles se tendant comme des câbles d'acier, et il libère tout en moi. Son jet brûlant m'inonde, une semence de paix, une promesse de vie. Je le suis dans la seconde, mon propre plaisir explosant dans une gerbe d'étincelles derrière mes paupières closes. Nous restons soudés, haletants, nos cœurs battant à l'unisson contre nos poitrines humides de sueur.
De longues minutes s'écoulent. Le silence de Balaruc revient, plus doux encore. Allan ne se retire pas tout de suite, il reste en moi, savourant ce lien charnel qui nous a sauvés. Il finit par s'allonger à mes côtés, m'attirant dans le creux de son épaule.
Je pleure doucement, des larmes de gratitude, des larmes de joie pure.
— Ne pleure plus, Nicolas, murmure-t-il en embrassant mes paupières salées. C'est fini. On a payé le prix. On est libres.
— Je pleure parce que je suis heureux, Allan. Pour la première fois de ma vie, je n'ai peur de rien.
Demain, nous accueillerons nos premiers clients. Allan sera à l'accueil, souriant, solide, fier de ce qu'il a bâti de ses mains. Je serai en cuisine, transformant les produits de l'étang en merveilles pour nos hôtes. Nous serons les patrons du Mas de l'Étang, deux hommes au passé lourd mais à l'avenir radieux.
Le soleil commence à poindre à l'horizon, colorant l'étang de Thau d'un rose nacré. Un nouveau jour se lève. Pas seulement un jour de travail, mais le premier jour du reste de notre vie. Nous nous endormons enfin, enlacés, dans l'odeur du sel et de la renaissance.
Deux ans. Sept cent trente jours que le ressac de l’étang de Thau berce nos réveils. Deux ans que la poussière de Paris a été balayée par le mistral, et que l'odeur du sang et du bitume s'est effacée devant le parfum du romarin et de la mer.
Le Mas de l'Étang n'est plus seulement une maison d'hôtes ; c'est devenu un sanctuaire. Les gens viennent de loin pour goûter ma cuisine, mais surtout pour l'âme de cet endroit. Ils voient deux hommes qui se regardent comme si chaque seconde était un miracle, sans savoir que ce miracle a été forgé dans le fer et les larmes.
Je sors sur la terrasse, un plateau de café à la main. Le soleil de juin est déjà haut. Au loin, près des oliviers que nous avons plantés l'an dernier, je vois Allan. Il est penché sur un muret de pierre sèche qu'il répare. Ses gestes sont calmes, assurés. Il n'a plus ce regard fuyant, cette ombre de culpabilité qui lui mangeait le visage. Il est devenu l'âme de cette terre.
En tant qu'ancien kiné, il a une manière unique de s'occuper des hôtes. Il ne les masse plus, mais il les écoute, il les guide sur les sentiers, il répare leurs âmes fatiguées par la ville avec la même patience qu'il a mise à réparer ma jambe.
Il se redresse, sentant ma présence. Il essuie la sueur de son front d'un revers de main et me sourit. Un vrai sourire, profond, qui plisse le coin de ses yeux. Quand il s'approche de moi, il boite très légèrement — une fatigue de la journée — et je ne peux m'empêcher de sourire à mon tour. C'est lui, désormais, qui porte parfois le poids de la fatigue physique, et c'est moi qui prends soin de lui.
Nous nous asseyons à l'ombre de la treille. Allan prend ma main, ses doigts calleux caressant ma paume. Il descend ensuite sa main vers mon genou, là où la cicatrice de l'accident marque encore ma peau. Autrefois, ce contact me faisait frissonner de douleur ou de suspicion. Aujourd'hui, c'est une caresse sacrée.
— À quoi tu penses ? me demande-t-il doucement.
— À la chance qu'on a, je réponds, la gorge un peu serrée. À tout ce qu'on a laissé derrière nous.
— On n'a rien laissé, Nicolas. On a tout emporté. La douleur, la faute, le pardon... tout ça, c'est ce qui fait que ce café a ce goût-là ce matin. C'est ce qui fait qu'on s'aime comme ça.
Il se lève et m'attire contre lui. Dans le secret de la treille, il m'embrasse. C’est un baiser de vieil amant, chargé d’une tendresse qui me fait monter les larmes aux yeux. Je réalise que je pleure souvent, maintenant. Non plus de tristesse, mais parce que mon cœur semble trop petit pour contenir tout ce bonheur.
Plus tard dans la matinée, le facteur passe. Il nous apporte une lettre de Sophie. Elle vient nous voir le mois prochain avec sa petite fille. Elle nous écrit qu'elle a passé devant l'ancien restaurant à Paris. Le nouveau chef a tout changé, le nom, la déco.
« Ce n'est plus qu'une adresse parmi tant d'autres, écrit-elle. Mais vous, ici, vous êtes devenus une légende. Je raconte parfois votre histoire à ceux qui ont perdu espoir. Pas toute l'histoire, bien sûr. Juste la partie où l'amour gagne à la fin. »
Allan lit la lettre par-dessus mon épaule. Je sens son menton se poser sur ma tête. — Elle a raison, murmure-t-il. L'amour a gagné.
Le soir tombe sur Balaruc-le-Vieux. Les clients ont fini de dîner, leurs rires s'estompent dans les chambres. Nous nous retrouvons seuls sur le ponton de bois que nous avons construit sur l'étang. L'eau est d'un noir d'encre, reflétant les constellations.
Allan s'assoit derrière moi et me prend entre ses jambes, m'entourant de ses bras puissants. On reste là, bercés par le clapotis de l'eau.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit devant la prison ? me demande-t-il. Que tu me retrouverais n'importe où ?
— Je le ferais encore. Mille fois.
— Je sais. Et moi, je passerais mille fois par cette cellule si c'était le prix pour être ici, avec toi, ce soir.
On se regarde, et dans cet échange silencieux, tout est dit. Le pardon n'est pas un acte unique, c'est un état de grâce que nous renouvelons chaque jour. Je sens sa virilité contre mon dos, son souffle dans mon cou. L'amour est là, intact, plus fort que le bitume, plus fort que le mensonge.
Nous nous levons pour regagner notre chambre. On marche lentement, main dans la main, sur le sentier de garrigue. Nos pas sont assurés. Ma jambe ne flanche plus. Son cœur ne tremble plus.
Le silence du Mas est devenu un linceul de pierre. Cinquante ans ont passé depuis que nous avons quitté Paris, mais le temps, ici, n'a pas la même texture. Il ne coule pas ; il s'accumule comme le sel sur les berges de l'étang, rongeant tout ce qui reste de vie.
Je suis assis sur le vieux banc de bois, face à l'immensité grise de l'étang de Thau. Mes mains tremblent, tachées par l'âge, et ma jambe est une douleur sourde, un battement de cœur mal placé qui me rappelle, à chaque seconde, que mon corps est un vestige. Mais la douleur la plus vive ne vient pas de mes os. Elle vient du vide à ma gauche.
Allan est parti il y a quarante-deux ans. Il n'a pas attendu que la vieillesse nous sépare. Il a emporté avec lui la seule chose que je ne pouvais pas soigner : son propre pardon.
Je sors de ma chemise la lettre. Elle est presque transparente à force d'avoir été lue sous la lampe, à la lueur de mes insomnies. Le papier est imprégné de mes larmes et de l'odeur de la poussière. C’est le testament d'un homme qui s'est noyé dans un océan de gratitude, incapable de supporter la pureté de mon amour face à la noirceur de sa faute.
« Mon Nicolas, mon souffle, ma vie...
Si tu lis ces lignes, c'est que je suis enfin parti vers le seul endroit où je ne pourrai plus te faire de mal. Pardon. Ce mot est trop petit, trop vain. Je te demande pardon pour la fin, comme je te l'ai demandé pour le début.
Tu as cru que ton pardon m'avait sauvé. Tu as cru que les murs de Fresnes avaient payé ma dette. Mais chaque fois que je te voyais boiter le matin, chaque fois que je sentais la cicatrice sur ta jambe sous mes doigts, je revoyais ce phare noir. Je revoyais ton corps voler. Ton amour était ma plus belle récompense, mais il était aussi mon plus terrible châtiment. Comment pouvais-je accepter tant de grâce de la part de celui que j'avais failli détruire ?
Je t'ai regardé dormir chaque nuit pendant huit ans, et chaque nuit, je me disais que je ne te méritais pas. J'ai essayé, Nicolas. Je te jure que j'ai essayé de vivre avec ce fantastique. Mais il est devenu trop grand. Il a fini par prendre toute la place. Je ne peux plus supporter de voir mon reflet dans tes yeux et d'y voir un monstre, même si toi, tu n'y vois qu'un homme.
Ne m'en veux pas de te laisser seul. Je pars pour que tu puisses enfin être libre. Pour que tu n'aies plus à soigner le coupable en aimant l'amant. Je te rends ta vie, la vraie, celle où je n'existe plus pour te rappeler ta douleur. Vends le Mas, retourne à Paris, ou reste ici et laisse le vent emporter mon souvenir. Je t'aime plus que ma propre vie, et c'est pour cela que je dois la rendre.
Marche, Nicolas. Marche loin de moi. Je t'attendrai dans l'ombre, là où il n'y a plus de voitures, plus de routes, plus de mensonges. Juste toi et moi, enfin quittes.
Ton Allan. »
Le papier glisse de mes doigts lourds. Le vent de mer le soulève légèrement, mais je ne cherche pas à le rattraper. À quoi bon ? Les mots sont gravés dans ma chair depuis quarante-deux ans.
Le ciel de Balaruc se teinte d'un violet profond, la couleur des deuils et des crépuscules éternels. Je sens une fatigue immense m'envahir, une lourdeur qui n'est pas celle du sommeil, mais celle d'une ancre que l'on lève enfin. Mes yeux se voilent, les contours du Mas s'estompent, et le bruit de l'eau devient un murmure lointain, presque céleste. Je ne sens plus le froid de la pierre, je ne sens plus le poids de mes quatre-vingts ans passés.
Soudain, l'air se réchauffe de manière inexplicable. L'odeur de la garrigue disparaît pour laisser place à ce parfum de cèdre, de musc et de tabac froid que je connais mieux que le mien.
— Allan ? je murmure, ma voix n'étant plus qu'un souffle d'enfant.
Je sens une main se poser sur mon épaule. Une main large, chaude, puissante. Je ne la vois pas avec mes yeux de chair, mais je reconnais chaque callosité, chaque ligne de vie. Elle presse doucement ma peau, et dans ce contact, toute la douleur de ma jambe s'évanouit d'un coup. Le froid de la nuit ne m'atteint plus. Tout devient calme.
Je ne vois plus l'étang gris. Je vois une rue mouillée sous la pluie de Paris, mais elle n'est plus effrayante. Les phares ne sont plus des yeux de monstres, mais des étoiles tombées au sol. Au bout de cette rue imaginaire, une silhouette m'attend. Elle est immense, solide, lumineuse. Elle ne boite pas, elle ne pleure pas. Elle m'attend, les bras ouverts, comme au matin de notre arrivée au Mas.
Je me sens incroyablement léger. Mon corps de vieil homme reste sur le banc de bois, la tête inclinée sur le côté, un léger sourire de paix figé sur les lèvres. La lettre d'adieu gît à ses pieds dans le sable, désormais inutile.
Je m'avance vers lui. Chaque pas est une libération, un saut dans le vide qui ne fait plus peur. Je ne marche plus sur le bitume, je marche sur les souvenirs, sur les baisers, sur les pardons accumulés. Allan sourit. Il tend sa main vers la mienne, et l'espace entre nous se réduit jusqu'à disparaître.
Le noir devient une lumière aveuglante, une aube qui ne connaîtra jamais de crépuscule. Nous nous rejoignons enfin, là où la route ne s'arrête jamais, là où le choc n'a jamais eu lieu, là où il n'y a plus de place pour la faute, mais seulement pour l'éternité d'un premier baiser retrouvé.
Fin.
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2 avis des lecteurs et lectrices après lecture : Les auteurs apprécient les commentaires de leurs lecteurs
Les avis des lecteurs
de rien content que ça t'ai plus
Fin de l'histoire, et d'une belle vie... J'aime un bon happy ending, merci m'sieur ;-)
